Kitabı oku: «Mademoiselle de Sainte-Luce»

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Charles Barbara

Mademoiselle de Sainte-Luce


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066301163

Table des matières

I ENTRE TROIS CAPITAINES

II CE QUI AILLEURS S’ENSUIVIT

III UN GRANDISSIME

IV SUITE DU CHAPITRE II

V PAR LA NUIT SOMBRE

VI OU LE GENTILHOMME DE LA ROUTE COMMENCE A PERCER

VII LES APPARENCES

VIII HEURES LUCIDES

IX AU CABINET VERT

X UNE CRISE

XI OU ET COMMENT ROLANDO DÉMONTRE QU’IL DESCENP D’UNE RACE ILLUSTRE

XII LE RENDEZ-VOUS

XIII DERNIÈRE ENTREVUE

XIV SUITE

XV LA CHARRETTE

XVI AUX PIEDS DU MUR

XVII MORT DE MADAME MARCILLE

XVIII OU ROLANDO DEVIENT PRESQUE AUSSI FAMEUX QUE SON ANCÊTRE

XIX PINGOUIN

XX ATTENTAT

XXI INCENDIE DES VIEILLES-HALLES

XXII DE CES CHOSES DONT ON DIT QU’ELLES ÉTAIENT DANS L’AIR

XXIII HISTOIRE

XXIV CONCLUSION

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

15, BOULEVARD MONTMARTRE

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN&Ce, ÉDITEURS

A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne

1868

Tous droits de traduct’on et de reproduction réservés.

I
ENTRE TROIS CAPITAINES

Table des matières

L’ex-capitaine Dieudonné Hauteclair se livrait, dans sa chambre, au rez-de-chaussée, près de la fenêtre ouverte donnant sur un jardinet, à une occupation pour lui certainement grave. Son œil agrandi outre mesure parcourait avec une âpreté singulière la superficie d’une capote en drap bleu soigneusement dépliée sur une table. Il en étudiait l’usure et, armé d’un pot d’encre et d’une plume, noircissait d’une main délicate les endroits que le frottement avait blanchis. Son visage était sombre; il hochait la tête par intervalles, et grondait entre ses dents. On sonna.

«Ah! fit-il aussitôt en redressant sa haute taille, probablement David ou Sardache.»

Il ne se dérangea pourtant pas. Quelqu’un piétinait au-dessus et descendait l’escalier.

La maison, à deux étages, s’élevait à l’extrémité d’un terrain étroit, moitié cour, moitié jardin, clos de tous côtés par des.murs tapissés de vignes. M. Hauteclair occupait au rez-de-chaussée une grande pièce régularisée au moyen d’une alcôve et de vastes placards. Une sœur de sa défunte femme demeurait au premier.

C’était une grande vieille, droite, massive, qui, avec sa robe de bure, son fichu blanc et sa coiffe à deux rangs de dentelle, avait les apparences d’une sœur hospitalière.

Elle gagna la cour, longea le petit chemin serré entre le mur de gauche et le jardinet en terrasse, puis se hâta d’ouvrir.

A un: «Bonjour, madame Bailly, bonjour!» il fut répondu: «Bonjour, monsieur David!»

M. David, autre capitaine en retraite, n’avait ni la haute taille, ni les larges épaules, ni l’œil d’aigle, ni le grand nez, ni les énormes moustaches grises, ni l’air éminemment martial de son ami Dieudonné. En revanche, ses regards avaient de la douleur, ses traits de la finesse, quoiqu’ils fussent bien accentués. Il taillait sa moustache avec soin et la teignait en noir, ce qui, joint au lustre de son chapeau, à ses vêtements ajustés, à ses mains bien gantées et à ses chaussures fines, accusait des préoccupations d’élégance, sinon de coquetterie.

A mi-chemin de la porte à la maison, apercevant à la fenêtre du premier une jeune fille qui sans doute lui était inconnue, il ajusta son binocle, feignit une galante surprise, puis salua avec grâce et se dirigea vers son ami.

«Pseu! pseu! fit-il en l’abordant, que fais-tu là?... Encore ta capote?...»

Fronçant les sourcils et roulant des yeux farouches; le vieux capitaine repartit:

«Ne faut-il pas que je songe à réparer la brèche qu’un misérable a faite dans mon budget?»

M. David détourna la tète et insinua d’un ton léger:

«Pseu! pseu! je l’ai vu... charmant garçon... m’a tout conté... pseu! pseu! étourderie.

–Une étourderie! riposta M. Hauteclair d’une voix sourde. Sacrebleu! une étourderie!... Entamer le prêt de ses hommes, tu appelles ça une étourderie?

–Pseu! pseu!... ajouta David, tout est de savoir... Des camarades l’avaient entraîné... Il avait bu.

–Allons donc!

–D’ailleurs il a remboursé.

–Oui, avec mon argent.

–Ses chefs en faisaient le plus grand cas. Pas une punition dans l’espace de sept ans. On le citait comme un phénomène. Chacun s’est prêté cordialement à étouffer l’affaire.

–En attendant, répliqua amèrement le vieux capitaine, sans les anciennes relations du commandant Narcisse avec son colonel, son passé pas plus que son repentir ne l’aurait blanchi: il était condamné à la dégradation et aux fers.

–Pseu! pseu! fit David avec émotion; je le tiens de lui-même, il n’aurait pas attendu cette honte.

–Son avenir est perdu! interrompit le vieillard, dont la voix, bien que contenue, vibrait de désespoir et de colère. Il était à la veille de passer adjudant. La carrière des armes lui est fermée. Il a empoisonné à jamais mes vieux jours. C’est un malhonnête homme. Il n’existe plus pour moi. Ne m’en parle jamais!...»

Devant cet emportement, David, qui connaissait son homme, n’eut garde d’insister. Haussant les épaules, il sembla dire: «Comme tu voudras!» et changea de conversation.

Toujours sombre et farouche, M. Hauteclair accrocha sa capote dans un placard, recula la table, alluma gauchement sa pipe, puis se plongea dans un fauteuil, près de la fenêtre.

David s’assit non loin de là. Renversé sur le dossier d’une chaise, les jambes croisées, il décrivait machinalement des cercles avec son binocle.

«Ah çàà mais, dit-il, il faut convenir que ta madame Bailly a de bien jolies connaissances. Pourrais-tu me dire quelle est cette jeune personne qu’en entrant j’ai aperçue à la fenêtre du premier?

Est-ce que je sais? répondit le vieux capitaine d’un air bourru et distrait. Je ne la connais ni d’Eve ni d’Adam. Madame Bailly l’a installée ici sans même me prévenir. Je ne suis plus qu’une vieille bête dont chacun peut user et abuser à sa fantaisie.

–De quoi te plains-tu? repartit David avec une fatuité amusante. Elle me semble jolie à ravir. Voilà un bien redoutable voisinage! Impossible de voir un œil plus assassin. Je n’ai fait que l’entrevoir, et j’en suis déjà presque amoureux.»

Pour comprendre ce dernier trait, il faut savoir que David avait un dada, une innocente marotte, qui consistait à former journellement le projet d une nouvelle conquête. Ses hommages s’adressaient de préférence aux demoiselles de comptoir. Il en avisait une plus ou moins jolie, lui lançait force œillades, échangeait avec elle quelques phrases de galanterie, puis l’abandonnait presque aussitôt pour une autre. Esther, ainsi, succédait à Julie, Olympe à Esther, Flore à Olympe.

Mais le vieux capitaine n’écoutait déjà plus. Il songeait à son fils et se débattait vainement contre l’envie d’en avoir des nouvelles. D’un accent qui trahissait la violence de ses inquiétudes:

«Mais enfin, dit-il tout à coup, que vient-il faire ici? qu’espère-t-il?»

Tout entier, en apparence, sous le charme du joli visage qu’il avait vu à la fenêtre, David affecta de ne pas comprendre.

«Il se propose sans doute, ajouta M. Hauteclair avec une sourde véhémence, d’exploiter ma pitié, de m’extorquer encore de l’argent. Je n’ai rien! C’est un misérable! Qu’il ne se trouve jamais en ma présence! je ne veux pas le voir!»

David eut pitié de son vieil ami.

«Tu te trompes, dit-il, Georges n’en veut pas à ta bourse; il ne songe qu’à reconquérir ton estime, et je me flatte qu’il y parviendra. Il a reçu une brillante éducation; son écriture est très-belle et son orthographe sans reproche. C’est, de plus, un comptable de premier ordre. Nous lui trouverons une bonne place. Après quoi, il se mariera, avec ta permission, s’entend. Dans les quelques mois qu’il a passés chez sa tante de Châteauneuf, il a fait la connaissance d’une très-belle fille qui, à ce qu’il parait, aura du bien, »

Le front du vieux soldat restait chargé de nuages. Depuis des années, il caressait un rêve avec passion: celui de voir son Georges revenir d’un champ de bataille avec l’épaulette et la croix. Au souvenir de ce beau rêve à jamais évanoui, que pouvaient sur son âme quelques vulgaires espérances?

«Quelle pitié! reprit-il d’un accent d’amertume profonde; n’avoir échappé à la maladie, aux balles, à la mitraille, que pour se voir condamné à mourir bêtement au petit feu des chagrins do famille.

–Pseu! pseu!

–Ah! combien la vie est amère!

–Note bien que la grande majorité des hommes pourraient en dire autant.

–A quels titres?

–A d’aussi bons que les tiens.

–Baste!

–Mon cher, repartit David, on ne saurait compter tous ceux qui, à l’exclusion des autres, se croient fondés à se plaindre de la vie, à la maudire. Nous estimons volontiers que les douleurs d’autrui ne méritent pas qu’on en parle à côté des nôtres. A l’occasion desplus vulgaires traverses, on s’écoute souffrir, et l’on prend à peine garde aux plus sérieuses souffrances du voisin.»

Aux yeux du vieux capitaine, cette manière de voir était complètement erronée. Il haussait les épaules, secouait la tête, frappait du pied avec impatience.

«Te faudrait-il des preuves? reprit David. Te parlerai-je, entre cent, de cette madame Marcille qui se meurt de chagrin pour l’amour d’un fils indigne? du commandant Narcisse qui blanchit du désespoir de sa sœur? du gros M. Granger, que mettent au supplice les prodigalités de sa femme en l’honneur du fameux baron de Flohr? de leur fille Cornélie, dont l’humeur fantasque promet quelque bon petit scandale? de leur mystérieuse parente, Pélagie de Sainte-Luce, qui leur tombe des nues à moitié folle?»

D’un geste, M. Hauteclair arrêta cette effusion de noms propres.

«Laisse-moi te faire observer, mon pauvre David, fit-il dédaigneusement, que tu raisonnes sur cela un peu comme l’aveugle sur les couleurs. Qu’en sais-tu? Tu es garçon, tu as de bonnes rentes, tu te portes comme un chêne, tu parais bien dix ans de moins que ton âge... Après cela, tu vas peut-être m’apprendre que toi aussi...»

David se tourna vivement du côté de son vieux camarade.

«Et pourquoi non? dit-il avec une ardeur singulière. De ce que je ne me plains jamais, tu conclus que je ne souffre pas, et tu te trompes. Une fois par hasard, je consens à te prendre pour confesseur. Pseu! pseu! oui, moi aussi, j’ai... C’est honteux, peut-être; n’importe!... A tort ou à raison, je souffre horriblement de me trouver chaque matin une tête plus blanche, de voir se multiplier et s’allonger ces rides qui me labourent le visage, de perdre ma souplesse, de gagner la roideur d’un bâton. Ces soins excessifs, dont j’entoure ma fragile personne, cette réputation de vert-galant dont je semble si jaloux, hélas!tout cet héroïque labeur quotidien ne te prouve-t-il pas la rage avec laquelle je tâche de me faire illusion? Mais, j’ai beau faire, le temps fuit à tire-d’aile, la vieillesse me presse, j’en suis réduit à m’avouer que je mérite toujours davantage l’épithète de ganache, et ce sont des déchirements qui rappellent les élans du désespoir!»

Le vieux capitaine semblait douter de ce qu’il entendait.

«Il faut l’avouer, dit-il, cela est bien étrange! Je veux pourtant croire ce que tu affirmes... Mais Sardache?

Sardache! fit David. Ici encore tu prouves combien peu tu te préoccupes de la pensée intime dotes propres amis. Sardache! pseu! pseu! mais c’est encore pis! Sous une perpétuelle bonne humeur, sous des apparences de Roger Bontemps, Sardache nous dérobe une plaie invétérée, incurable...

–Tu me confonds.

Sa plaie, à lui, c’est d’être de taille exiguë, cest de ne pas être un tambour-major. Il voudrait, pour l’une de ses mains, avoir seulement ma taille; et, pour avoir la tienne, il donnerait de grand cœur l’une de ses jambes. De là ses fanfaronnades, de là son caractère ombrageux, de là son air farouche quand quelqu’un l’observe. Il voit de la moquerie dans tous les yeux, il lit sur certains visages des phrases de ce genre: «Dieu! que ce monsieur est petit! quel nabot! quel Lilliputien!» Tu me diras: «C’est absurde!» Que prouveras-tu? Il serait aussi par trop singulier de prétendre qu’il ny a que les coups de sabre qui blessent.»

M. Hauteclair était plus que jamais dérouté. Des plaies de ce genre lui semblaient essentiellement futiles, et les cuisants chagrins dont elles étaient la source échappaient à son intelligence.

On lui eût parlé des habitants de la lune sans le surprendre davantage.

«Pour conclure, mon cher...» reprit David. Un bruit de pas dans l’escalier l’interrompit, et peu après, la jeune fille qui l’intriguait si fort, accompagnée de madame Bailly, toutes deux habillées pour sortir, pénétrèrent dans la chambre.

Les deux amis se levèrent et se tournèrent vers elles. Il y eut un instant de silence. Puis, s’inclinant devant M. Hauteclair, la jeune fille, sans hardiesse comme sans timidité, dit:

«Je suis, monsieur, toute franchise, et j’aime trop mon indépendance pour ne pas respecter celle d’autrui.»

Elle était de taille ordinaire, mais pleine de grâce; mise très-simplement, mais non sans élégance. Avec un visage ouvert et légèrement busqué, un front blanc, des cheveux châtains, des sourcils très-bien dessinés, de beaux yeux, un nez arqué, une jolie bouche dont un duvet estompait les coins, elle avait encore plus de distinction que de beauté.

«L’hospitalité m’a été offerte par madame Bailly, reprit-elle; mais préalablement, il me semble convenable de solliciter votre permission et de vous dire à qui vous avez affaire. Je m’appelle Clémentine. Ma naissance est un secret. Présentement, mes ressources sont bornées et m obligent au travail. Dans ces conditions, jusqu’à un changement de fortune qui peut venir, vous plairait-il, monsieur, m’accorder un petit coin chez vous? Vous n’aurez, je me plais du moins à l’espérer, jamais à vous en repentir.»

Le vieux capitaine fut tout de suite subjugué.

«Comment donc, mademoiselle! fit-il avec empressement; comment donc! mais assurément; regardez ma maison comme votre maison, et si vous avez besoin de moi pour quelque autre chose...

–Je vous remercie, monsieur, répondit-elle. Cette bonne madame Bailly a déjà pourvu à tout ce que je désire. Elle m’a trouvé, dans la maison Granger, où elle me conduit en ce moment, l’humble condition que, pour des raisons à moi connues, je préfère présentement à toutes les autres. Nous verrons plus tard.

–Allez donc, mademoiselle, dit M. Hauteclair, allez donc, et tenez pour certain que vous trouverez toujours ici le respect et, la considération qui vous sont dus.»

Quelqu’un sonna, en ce moment, à tout rompre. Le vieux capitaine s’interrompit pour s’écrier:

«C’est Sardache! je le reconnais à son effroyable tapage:

–Ne vous dérangez pas, dit madame Bailly; nous lui ouvrirons.»

Les deux femmes sortirent.

«Ne dirait-on pas qu’elle nous a entendus? dit le vieillard à David.

–Pseu! pseu! mon cher, repartit David, il y a des gens qui ont l’ouïe si fine, si fine, qu’ils entendent ce que vous pensez.» Et il reprit, décidé à ne pas taire ses conclusions: «Pour conclure, mon cher...»

Mais Sardache, jurant, gesticulant, faisant mouliner sa canne, arriva comme un ouragan et lui coupa la parole. Il était en effet de si petite taille, que Clémentine eût été obligée de s’incliner pour lui offrir son front. Il avait de gros traits, un œil noir plein de vivacité, d’épais sourcils et de longues moustaches qui coupaient son visage horizontalement et le dépassaient à droite et à gauche de plusieurs doigts. Ses airs de matamore et ses jurons faisaient trembler bien des gens.

«Enfer! canons! mille pipes de diable! s’écria-t-il de sa grosse voix en continuant son moulinet, d’où vient qu’on ne t’a pas vu aujourd’hui? Serais-tu malade?»

C’était la coutume des trois amis de se réunir chaque matin dans un petit café, à l’effet d’y prendre un doigt de vin blanc. Or, le matin même, M. Hauteclair avait manqué à l’appel.

En réponse à l’apostrophe de Sardache, le vieillard renouvela brièvement les aveux qu’il avait dejà faits à David.

«Ah! ah! connu! interrompit facétieusement Sardache; absolument comme chez moi. Nous pouvons nous donner la main. Doit et avoir se font balance; une cassette à réserve, et rien à mettre dedans.»

Sardache, néanmoins, se mit au service de son vieil ami. Il va sans dire que ce fut pour essuyer un refus.

«Et dans tes réformes économiques, reprit bientôt ironiquement Sardache, le déjeuner est-il aussi supprimé?

–Non pas, repartit le vieux capitaine.

–Et la partie de boules?

–Ah! pour cela, mon gaillard, repartit M. Hauteclair, d’ici à longtemps tu n’auras l’impertinente satisfaction de boire l’absinthe à mes dépens. Il s’agit de rétablir l’équilibre dans mon budget, et je prétends y parvenir sans demander du crédit, même pour cinq centimes.

–Pseu! pseu! fit David, ce brave Dieudonné est vraiment le mât de cocagne de l’honneur.

–Oh! oui, oh! oui, ajouta Sardache au milieu d’un gros rire, et il faut même convenir que le bon Dieu l’a diantrement savonné.»

Cependant Sardache se consolait de voir une do ses victimes lui échapper.

«Faute d’un moine, dit-il, l’abbaye ne tombe pas; David me reste. Partons! Hauteclair fera galerie: ça ne coûte rien.

–Alors, j’y consens, repartit le vieux capitaine.

–Habille-toi.»

Pour se distraire sans doute de l’ennui d’attendre, le pétulant Sardache, allant, venant, gesticulant, frappant de sa canne, tantôt le mur, tantôt le parquet, n’arrêtait pas de bavarder.

«Il faut que tu saches, racontait-il d’un accent profondément goguenard, que David et moi avons fait la découverte d’une guinguette ravissante.... Au Cabinet vert! C’est sur le bord de l’eau. Il y a un jeu de boule qui va tout seul, et un cabaretier!... (Sardache appliqua les doigts sur ses lèvres et imita la musique d’un long et bruyant baiser.) Imagine un original premier numéro, très-subcestible, qui jouit d’une mine redoutable, de moustaches plus grosses que les miennes, et d’yeux!... Tiens, sans mentir, les miens ne sont que des chandelles à côté des becs de gaz du particulier. Au fond pas méchant, je suppose. Mais sa bicoque est isolée, puis il a une dame! Ce dernier détail surtout lui aura suggéré la mesure de se changer en vieux loup de mer pour effaroucher les maraudeurs... Diable de nom avec cela: il s’appelle M. Ziss! (Sardache prononça ce nom au milieu d’un éternument affecté.) Je me plais à croire que tu n’as jamais entendu estropier le français avec un si touchant accord. Tu l’entendras!... Il dit de la mélon pour du melon, et prétend qu’on ne mort qu’une fois pour qu’on ne meurt.... Hier, pas plus tard, pour marquer qu’il possède un palais délicat, il nous disait: «Moi, pour bien dire, messieurs, je suis dégoûtant.–Dis donc dégoûté», lui fit observer son épouse, une bien belle femme, demande à David, qui, dans un voyage à la Nouvelle-Orléans, s’est échappée presque tout entière des griffes de la fièvre jaune... En somme, M. et madame Ziss! (Ici, nouvel éternument de Sardache.) sont de bien aimables gens; tu seras heureux de les connaître... Nous t’avons annoncé... Pais l’absinthe y est excellente, et le jeu de boule, comme je te disais, va tout seul.

–As-tu fini, sempiternel bavard? s’écria M. Hauteclair impatienté; as-tu fini?»

Sardache, s’apercevant que son ami se coiffait et prenait sa canne, partit devant en s’écriant:

«Allons, en route!»

Il était déjà à la porte de la rue, que ses amis sortaient à peine de la chambre. David avait toujours à cœur de conclure. Marchant derrière son vieil ami, il lui dit à mi-voix:

«Bref, mon cher, je soutiens qu’il n’est pas un individu, pas une famille peut-être sur quinze, qui n’ait son secret, sa plaie cachée, son ver rongeur, et, pour peu que tu veuilles patienter, je me fais fort de t’apporter la preuve que, parmi ceux qui sont fondés à se plaindre de la vie, tu as droit tout au plus, toi, à un jeton de présence.

II
CE QUI AILLEURS S’ENSUIVIT

Table des matières

Selon une coutume invariable, le père, la mère et la fille, à l’issue du premier déjeuner, se tenaient au premier étage, dans le salon dont les trois fenêtres ouvraient sur un balcon, du côté de la rue. Entièrement boisé, blanc et or, plus long que large, ce salon, avec ses fenêtres hautes et cintrées, ses deux lustres et son mobilier massif en acajou noir, rehaussé d’ornements dorés, rappelait un foyer de théâtre.

M. et madame Granger siégeaient sur des fauteuils, près de la cheminée en marbre que du seuil on voyait à gauche, et Cornélie leur fille promenait ses doigts sur le piano, lorsque madame Bailly entra suivie de Clémentine.

Madame Bailly, qui pendant près de quarante ans avait gouverné la maison du père de madame Marcille et s’était acquis dans ces fonctions l’estime de tous ceux qui l’avaient connue, fut accueillie avec le plus honorable empressement, ce dont au reste elle ne s’émut guère. De sa voix placide comme sa personne, elle dit laconiquement ce qui l’amenait et présenta sa protégée. Cornélie quitta son piano et accourut. Tous les regards se portèrent sur Clémentine, et presque aussitôt madame Granger marqua de la surprise.

«C’est singulier, dit-elle en se tournant vers son mari, ne trouvez-vous pas, Athanase, à qui ressemble mademoiselle?»

M. Granger, dont le gros œil bleu à fleur de tête était plein de tristesse, répliqua:

«A qui, madame?

–Comment! êtes-vous donc aveugle? car vraiment il faut l’être pour ne pas voir que mademoiselle ressemble à M. de Flohr! N’es-tu pas de cet avis, ma fille?»

Par esprit de contradiction, peut-être, Cornélie repartit sans quitter Clémentine des yeux:

«Autant vaudrait dire que mademoiselle a un certain air de famille avec ma tante.

–Oh!fit dédaigneusement madame Granger.

–Après cela, tu sais, maman, ajouta Cornélie, M. de Flohr a une de ces figures qu’on rencontre encore assez fréquemment. Ce sont ses manières et ses mérites qui font toute sa distinction.»

L’accent velouté dont cela fut dit en masquait si mal l’impertinence, que madame Granger s’empressa d’ajouter:

«Au surplus, mademoiselle, un homme distingué, tout à fait distingué, un baron, le professeur de ma fille. Vous devez donc être plutôt fière que chagrine de la ressemblance.»

Clémentine avait soutenu cet examen désobligeant avec beaucoup de tranquillité et même de bonne grâce. Elle riposta en s’inclinant:

«Mon Dieu, madame, la fortune nous donne un visage: quel qu’il soit, il me semble qu’il n’y a pas lieu d’en être fier ni d’en rougir.»

La réplique fut sans doute jugée hardie et de mauvais goût, car elle occasionna un peu de gêne et quelques instants de silence. Madame Granger demanda enfin:

«Et comment vous appelez-vous, mademoiselle?

–Clémentine, madame,

–Clémentine?...

–Je ne connais pas mes parents, madame.»

Madame Granger prit un air de bienveillante pitié.

«Orpheline, balbutia-t-elle.

–Ah! maman, fit vivement observer Cornélie, il faudra que je voie dans le dictionnaire si tu te sers bien du mot propre! »

Tout entière en apparence à la mère qui déjà la questionnait sur son savoir-faire et ses prétentions, Clémentine n’eut pas l’air d’entendre la fille.

Déçue dans sa malice, comprenant d’ailleurs qu’elle avait affaire à une personne capable de lui tenir tête, mademoiselle Granger changea soudainement de batteries. Elle devint gracieuse, caressante avec Clémentine, et l’entraîna bientôt hors du salon pour causer librement avec elle de chiffons et de toilette. La mère, de son côté, accompagna madame Bailly jusqu’en bas, où elle avait à donner des ordres. M. Granger resta seul.

L’excellent homme semblait avoir le cœur bien gros. Renversé sur le dossier d’un fauteuil, les jambes allongées, les mains croisées sur le ventre, l’œil à demi fermé, il poussait par intervalles des soupirs à fendre l’âme.

Un bruit de pas dans l’antichambre lui fit lever les yeux vers la porte, et à peine aperçut-il le nouveau venu, qu’il se précipita à sa rencontre, lui prit les mains et lui dit avec effusion:

«Bonjour, mon cher Eugène, bonjour!»

Ces manières affectueuses, qui respiraient le chagrin et quêtaient la sympathie, frappèrent le fils de madame Marcille. Oubliant les propres douleurs qu’accusaient ses yeux rouges et son visage pâli, il demanda avec intérèt:

«Qu’avez-vous, cher monsieur?»

Montrant un siége et s’asseyant en face, M. Granger repartit à mi-voix, d’un accent lugubre:

«Hélas! mon cher Eugène, ma vie, depuis quelque temps, est troublée par de bien grands chagrins.

–Comment cela, cher monsieur?

–Vous êtes discret, reprit M. Granger, je n’ai pas à craindre que vous trahissiez ma confiance: laissez-moi vous confier les poignantes angoisses où me plongent les choses qui se passent ici.»

Marcille hocha amèrement la tête.

«Qu’avions-nous besoin, je vous le demande, ajouta M. Granger, d’un nouvel équipage, de chevaux de prix, d’augmenter le nombre de nos domestiques, d’acheter un piano à queue? Où était la nécessité de donner, cet hiver, tant de dîners, tant de fêtes, tant de bals? Le baron de Flohr, sans doute, est un cavalier charmant, un homme doué des plus rares qualités. Mais est-ce une raison pour quintupler nos dépenses? Je ne sais comment tout cela finira. C’est un pillage. Nous courons à notre ruine. Travaillez donc quarante ans à amasser du bien, pour avoir la douleur de le voir gaspiller si follement! »

M. Granger reprit haleine et dit encore:

«Et ce n’est pas tout. La sœur de ma femme, mademoiselle de Sainte-Luce, achève de me désespérer. Il y a un an, après être restés tant d’années sans la voir, nous nous faisions une fête de l’embrasser. J’en suis encore à me demander si elle nous a seulement reconnus. Elle n’avait qu’une idée fixe: se retirer à Châteauneuf pour y vivre de ses rentes. A présent, c’est autre chose, la voici de retour: elle manque de ce qu’au départ elle avait de plus précieux, sans qu’il soit possible d’avoir d’elle le moindre mot de réponse. C’est une sainte demoiselle, je n’en disconviens pas; mais enfin, c’est clair, elle n’a pas la tête saine: rien n’est facile comme de la circonvenir, et, à moins d’une mesure que conseille la prudence, nous courons risque de voir son bien passer à des étrangers. Ah! bien oui! madame Granger rejette cela avec indignation. A part de courtes éclipses, sa sœur a autant de raison que de vertu. Plaignez-moi, mon cher ami, plaignez-moi! On dirait, ma parole d’honneur, d’une conspiration pour me réduire au désespoir.»

Quelqu’un entrait. C’était madame Granger. Marcille faussa compagnie au mari pour aller au-devant de la femme et s’incliner devant elle.

«Bonjour, Eugène, répondit la mère de Cornélie. Et Suzanne?»

Cependant elle s’asseyait et invitait Marcille à faire de même. La tristesse de celui-ci n’était déjà plus qu’une réserve glaciale. Il repartit en s’asseyant:

«Ma mère, madame, va de mal en pis. Toutefois, elle souffre peut-être plus encore moralement que physiquement. Un seul événement, à ce qu’il semble, pourrait beaucoup la soulager, et c’est ce qui me décide à venir me consulter là-dessus avec vous.

–Je vous écoute, mon cher ami.»

D’un accent qui démentait quelque peu le calme de son visage et de ses manières, Marcille continua:

«Depuis longtemps déjà mon mariage avec votre fille est chose convenue entre vous et ma mère.

–C’est vrai, Eugène.

–L’époque en devait être ultérieurement fixée, dit encore Marcille.

–C’est toujours vrai, mon cher ami.

–Au silence que j’ai depuis gardé, ajouta Marcille, vous avez pu supposer que je n’avais pas une bien vive impatience de vous voir fixer cette époque.

–Je n’ai rien supposé du tout, Eugène.

–Vous m’eussiez fait tort bien gratuitement, poursuivit Marcille; car je n’ai pas cessé d’aimer profondément Cornélie. Mais il me paraissait convenable d’attendre que ma mère se rétablît pour vous parler de mon mariage.

–Qui n’applaudirait à de si louables sentiments?»

Ces marques d’approbation sur les lèvres de cette femme hautaine, loin d’encourager Marcille, le déconcertaient.

«Il arrive malheureusement, balbutia-t-il, que ma mère, comme je vous le disais, ne va pas mieux. D’un autre côté, tout me porte à croire que mon mariage, qui est sa constante préoccupation, pourrait hâter son rétablissement. Je me suis donc résolu à venir vous demander s’il vous conviendrait de vous concerter avec moi à l’effet de préciser la date d’un jour que j’appelle de tous mes vœux.»

Madame Granger était de marbre. Elle ne se pressa point de répondre. Le choix des expressions la préoccupait sans doute bien plus que la réponse elle-même.

«Loin d’éluder votre mise en demeure, mon cher Eugène, dit-elle enfin avec affabilité, j’y répondrai avec une entière franchise. Il est bien vrai que votre mariage avec Cornélie, un moment abandonné par suite de vos aventures avec mademoiselle Lemajeur, a été définitivement arrêté entre votre mère et moi. J’ajouterai que j’ai toujours eu de la faiblesse pour vous, que je me suis habituée à vous regarder comme mon fils, et que je vous verrais avec des transports de joie devenir le mari de ma fille. Vous n’avez oublié qu’un détail, mais un détail essentiel; laissez-moi vous le rappeler, mon cher ami: c’est que ce mariage, mon rêve caressé, a été naturellement toujours subordonné à l’agrément définitif de Cornélie.»

A la surprise que laissa paraître Marcille, il fut évident que, s’il s’attendait à une fin de non-recevoir, ce n’était pas à celle-là.

«Qu’à cela ne tienne, madame! répliqua-t-il vivement. Toutefois, je vous supposais mieux informée. Il ne m’a jamais paru que Cornélie, à qui j’ai vingt fois exprimé la profondeur de mon attachement, selon que vous-même m’y avez autorisé, envisageât comme un malheur la perspective de porter mon nom.

–Tous m’avez mal comprise, mon cher enfant, repartit madame Granger toujours aussi calme. Il est impossible qu’une fille bien.née envisage comme un malheur une alliance à tous égards honorable. Seulement, Cornélie est dans l’âge des illusions. Une fille de vingt ans ne saurait avoir, dans les sentiments, la clairvoyance et la solidité d’une femme de quarante. Aussi n’y aurait-il pas lieu d’être surpris si, amenée à se replier sur elle-même par l’idée d’un prochain mariage, elle reconnaissait que ce qu’elle prenait dans le principe pour de l’amour n’était simplement qu’une vive affection fraternelle?»

Sous des airs de franchise, madame Granger cachait tant de mauvaise foi et une si intrépide résolution d’éluder sa parole, que Marcille ne contint qu’avec peine son indignation.

«Est-ce un refus, madame? demanda-t-il d’une voix éteinte et en pâlissant. Auriez-vous changé didée? Je n’attache pas plus de prix qu’il ne faut aux commérages de la ville. Mais les bruits qui courent seraient-ils donc fondés?

–Et quels bruits?...»

D’un accent un peu plus ferme, Marcille répliqua:

«C’est vous servir, madame, de vous les apprendre, si réellement vous les ignorez. Un étranger dont l’arrivée ici ne remonte pas à plus de huit ou dix mois, M. de Flohr, vous aurait subjuguée jusqu’au fanatisme. Vous n’entendriez plus que par ses oreilles, vous ne verriez plus que par ses yeux. Toutes ces dépenses où vous vous jetez depuis quelque temps, vous ne les feriez que pour lui plaire. A cet étranger, enfin, dont on ne connaît pas même les antécédents, vous ne seriez pas éloignée de donner votre fille en mariage...»

A mesure que parlait Marcille, madame Granger mettait sur son front une couche de mélancolie hypocrite.

«Combien le monde est indiscret! dit-elle en secouant la tête. De quoi va-t-il s’occuper? On nous taxait jadis d’avarice, à présent on nous accuse d’extravagance. Il est bien difficile de contenter les gens. Vous pouviez du moins vous rappeler, mon cher ami, le sang qui coule dans nos veines, et prendre sur vous d’affirmer que, quoi qu’il arrive, nous serions toujours incapables de faire quoi que ce soit contre la bienséance et l’honneur.»»

Ce n’était pas une réponse; mais enfin Marcille eut l’air de s’en contenter.

«Il me reste donc, madame, dit-il, à consulter les sentiments de Cornélie elle-même.»

Précisément Cornélie qui, pendant ce temps-là, installait Clémentine à l’angle de l’une des fenêtres du salon, vint tout à coup dans la direction de sa mère.

Depuis ses débuts dans les aventures de Marcille avec Thérèse Lemajeur, sa beauté avait atteint à son plus haut degré de développement. L’aisance de sa démarche était incomparable; son front éclatait de hardiesse; des lèvres dédaigneuses et mutines complétaient une physionomie où respiraient la malice et la violence.

«Vous parliez de moi, dit-elle en caressant alternativement de son œil fauve sa mère et Marcille. _

–Voici ce que c’est, dit aussitôt madame Granger: Eugène est venu me parler de ton mariage avec lui.

–Ah! fit Cornélie en détournant vivement la tête.

–Je lui ai répondu, continua madame Granger, que tu étais encore bien indécise, et que même tu m’avais paru craindre de ne pas l’aimer autant qu’il le désirait.»

La jeune fille garda le silence.

«Vous ne répondez pas, Cornélie», lui dit Marcille. Il ajouta, la voyant résolue à se taire: «Aurais-je eu tort de croire que vous encouragiez mes espérances? M’abusais-je quand je vous entendais vous-même provoquer mes protestations d’attachement?

–Moi! s’écria Cornélie impatientée; je vous ai laissé dire et penser tout ce que vous avez voulu!»

Marcille tressaillit.

«Parlez-vous sérieusement? demanda-t-il. Se peut-il que, m’ayant paru dire oui tant de fois, vous disiez non aujourd’hui?

–Quand cela serait! répondit audacieusement la jeune fille. Vous-même, ne m’avez-vous pas donné l’exemple des changements? »

Cornélie faisait allusion aux amours de Marcille avec Thérèse Lemajeur. Le trait était cruel. Marcille se leva, et d’une voix qu’altéraient l’amertume et la colère repartit:

«Loin de moi la responsabilité d’une démarche qui m’attire ces affronts, Cornélie. N’eussent été les secrètes préoccupations d’une pauvre femme dont l’état pèse sur moi comme un remords, je ne me fusse jamais résigné à un rôle si lâche.»

La mère et la fille se récrièrent.

«Mais je n’ai rien dit qui puisse faire supposer... balbutia Cornélie.

–Vous avez tort, mon cher ami, dit la mère, d’attacher tant d’importance aux boutades d’une folle enfant qui ne sait pas encore bien ce qu’elle veut...»

M. Granger, se joignant à sa femme, engagea Marcille à ne pas désespérer, protesta que personne dans la maison ne songeait à l’éconduire, qu’il ne s’agissait que d’avoir un peu de patience, enfin que tout certainement s’arrangerait à la satisfaction de chacun.

Par malheur cet empressement et ces protestations reçurent presque au même instant un éclatant démenti. Les portes du salon, ébranlées, puis ouvertes, encadrèrent un personnage qui décida sur-le-champ d’une diversion accablante. En effet la mère et la fille oublièrent aussitôt Marcille pour ne plus s’occuper que du nouveau venu. A peine est-il besoin de nommer M. de Flohr.

Mais au préalable, pour mettre chaque chose à sa place, il faut remonter de quelques heures en arrière et parler incidemment de l’étrange rencontre que le baron venait de faire sur la route de Meung à la ville.

III
UN GRANDISSIME

Table des matières

Cette route n’offre que peu ou point de prise aux souvenirs. Elle n’est qu’une sorte de ruban plat et poudreux qui traverse deux ou trois gros bourgs et que jalonnent, à droite et à gauche, de vieux ormes, entre lesquels on aperçoit çà et là une ferme, des champs, des vignes, un pan de mur ou encore un rideau de peupliers.

Il pouvait être une heure du soir. Bien qu’on ne fût encore qu’à la mi-avril, le ciel étant sans nuage et l’atmosphère toute calme, la chaleur était grande.

Un piéton, jeune encore, de trente-cinq ans au plus, boitant de fatigue, soulevait piteusement la poussière du chemin. Son extérieur était bizarre. Il avait le teint basané, une barbe brune et touffue qui ne laissait guère voir de son visage que le gros nez rond et les grands yeux noirs sans éclat. Des cheveux crépus de même couleur s’échappaient à profusion d’un béret blanc orné au centre d’une mèche de laine rouge. Le lambeau de foulard qui lui servait de cravate cachait assez mal son cou pour en laisser voir le développement presque monstrueux. Il était vêtu d’un paletot en velours râpé que sa taille ramassée, ses épaules et ses bras d’athlète bourraient au point d’en faire craquer les coutures. Un pantalon bleu clair, maculé de boue, et des souliers en mauvais état complétaient sa voyante et sordide toilette.

Il boitait de plus en plus, faisait des haltes fréquentes et interrogeait chaque voiturier sur la distance qui le séparait encore de la ville.

A la longueur de l’étape se joignait, pour ralentir son pas, un attirail non moins gênant que pittoresque. D’un côté c’était une gourde vide, de l’autre un rouleau en fer-blanc, sur les reins une guitare; outre cela, il tenait de la main droite un gourdin noueux, et de la gauche une toile peinte, sans cadre, d’une hauteur de soixante-dix centimètres environ.

Décidément trahi par ses forces, il s’arrêta. Malgré le coude que la route formait en cet endroit, le décor restait le même, on ne voyait que des arbres et encore des arbres. Notre homme avisa une haie, rangea aux pieds sa toile peinte et sa guitare, puis se fit un coucher des menues branches d’un orme récemment abattu. Ce petit ménage achevé, il s’étendit sur le dos, posa la tête sur ses mains croisées et ferma les yeux. Un sommeil de plomb ne tarda pas à s’appesantir sur lui.

Dans la même heure, M. de Flohr se dirigeait en tilbury du côté de la ville. Pour se soustraire aux secousses du pavé, il suivait à sa gauche l’espaco macadamisé de la route, la zone où précisément dormait l’homme à la guitare. Le cheval, bon trotteur, aiguillonné encore par le fouet, avançait rapidement. Une couche épaisse de boue pulvérisée amortissait le bruit de son trot ainsi que celui do la voiture. Le baron, d’ailleurs, ayant la vue excessivement basse, était plus qu’un autre exposé, en tournant le coude du chemin, à ne pas voir les jambes de l’homme endormi sur la voie. Il ne les vit pas en effet. Un cri retentit.

« Aie!»

De Flohr frissonna d’horreur. Un cahot avait coïncidé avec cet effroyable cri. Il arrêta court, laissa flotter les guides et descendit de voiture...

Ses gants glacés, ses chaussures vernies, la coupe de son frac et son aisance dans cette mise pleine de recherche prouvaient au moins des habitudes invétérées de dandysme.

Fort pâle et la sueur au front, il se précipita à sept ou huit pas en arrière, ajusta machinalement un monocle à l’un de ses yeux et se pencha vers l’endroit d’où partaient les cris de détresse.

Le blessé se tordait dans les convulsions et jetait par-ci par-là une note encore plus discordante que déchirante. Portant la main à ses blessures, il s’écria à l’approche du baron:

«Aie! aie! senor, vous m’avez brisé les os!»

Il parvint toutefois avec force grimaces et un redoublement de cris à se mettre sur son séant.

Consterné, près de défaillir, de Flohr se baissa jusqu’à terre et examina jusqu’à quel point l’accident était grave. Dans sa rapidité foudroyante, la roue avait à peine entamé les chairs, mais en revanche y avait imprimé une large bande violacée qui noircissait à vue d’œil.

Le pauvre diable continuait à geindre d’une façon lamentable.

«Caramba! faut-il avoir de la chance! disait-il de cet accent méridional qui ne fait grâce d’aucune syllabe; me voilà estropié pour le reste de mes jours!»

On eût pu lui répondre de s’en prendre avant tout à son imprudence; mais l’autre, le baron, ne songeait pas même, dans son trouble, à décliner la responsabilité de l’accident. Il restait là en contemplation devant la blessure et semblait rouler plusieurs projets dans sa tête. Entre lui et Clémentine, cette ressemblance qui avait si fort frappé madame Granger existait-elle réellement? C’était bien la même nuance de cheveux, la même peau très-blanche, le même nez élégamment arqué; mais voilà à peu près tout. De Flohr d’ailleurs avait la bouche à demi-cachée par des moustaches et ces yeux clignotants qui distinguent les myopes.

«Voyons, mon brave, dit-il enfin d’une voix altérée, essayez de vous mettre debout. En vous appuyant sur moi, peut-être parviendrez-vous à monter dans ma voiture. Je vous conduirai alors à la ville, où je vous ferai soigner jusqu’à votre entière guérison.»

A ces ouvertures, le blessé ouvrit l’oreille. Se livrant à des contorsions grotesques qu’il accompagnait çà et là d’un cri de douleur, il réussit à se lever. Pesant alors de tout son poids sur le bras qui lui était offert, il se traîna, non sans gémir, jusqu’à la voiture. Là redoublèrent ses grimaces convulsives et ses lamentations, et cinq minutes do travail et d’efforts ne furent point de trop pour le hisser sur le tilbury.

«Diavolo! fit-il tout à coup en se tournant vers l’endroit où il avait dormi; et ma guitare! et mon portrait!»

De la meilleure grâce du monde, de Flohr, qui déjà escaladait le marchepied de la voiture, retourna sur ses pas et revint bientôt avec les objets désignés. Peu d’instants après, le cheval reprenait sa course dans la direction de la ville.

Il y avait apparence que le blessé se trouvait bien du mouvement de la voiture; en même temps que son front s’éclaircissait, ses soubresauts douloureux n’avaient plus lieu que de loin en loin, quand il y pensait sans doute. Étalant ses grâces avec un sans-gène croissant, il tira de l’une de ses poches du tabac et de petits papiers qui y étaient pêle-mêle, et roula une cigarette. Grâce aux ressources d’un briquet, sa tête ne tarda pas à flotter dans un nuage. La fumée s’échappait de sa barbe, de ses narines et même de ses yeux. Entre deux bouffées:

«Serait-il indiscret, senor, dit-il d’un air noble, de vous demander votre nom?

–Charles de Flohr.

–Seriez-vous étranger?

–Saxon, de Dresde.

–Il n’y paraît guère.

–Je suis en France depuis vingt ans.

–Quel âge avez-vous donc?...»

De Flohr fronça légèrement les sourcils.

«Vous ne sauriez, dit-il, me faire une question plus désagréable.

–Excusez-moi... Propriétaire, j’imagine?

–Professeur de musique.

–Vous gagnez donc beaucoup d’argent?

–Autant que je veux.

–Diavolo!... Combien alors vous devez vous amuser!

–Nullement.

–Qu’est-ce donc qui vous en empêche?

–Bien des choses.

–Et d’abord?

–Ma mémoire.

–Tiens! tiens!...»

Peu après, le fumeur, au bout de sa cigarette, ajouta:

«Et les vins, dans ce pays de Cocagne, y sont-ils bons?

–Il y en a d’excellents.

–Et les femmes?

–J’ai d’assez mauvais yeux. On les dit charmantes.

–0fortune!... «

Se souvenant ici de ses jambes, l’intrépide questionneur fit une nouvelle pause pour les examiner, examen qu’il entoura de ménagements et accompagna de lamentations contenues. Après quoi, il fouilla dans sa poche et roula une deuxième cigarette. Sa tète ne tarda pas à fumer, sans exagération, comme une charbonnière.

«Ah ça! mais, senor, reprit-il soudainement, vous n’êtes, ce me semble, guère pressé de savoir comment on m’appelle!»

Mal à l’aise et tout rêveur, de Flohr ne se souciait nullement de causer.

«Je n’y songeais pas, dit-il laconiquement.

Nonobstant, senor, je me plais à croire que vous ne serez pas fâché d’apprendre que vous avez affaire à Rolando.»

D’un air de glaciale indifférence, le baron répliqua:

Vous vous appelez Rolando?

–Oui, Rolando.

–Que faites-vous?

–Rien.

–Alors vous êtes...

–D’une condition, hélas! qui m’impose de me croiser les bras.

–Comment cela?...»

Rolando leva le bras droit, l’arrondit en cerceau au-dessus de sa tête, saisit de la main de ce même bras l’extrémité gauche de son béret et se découvrit.

«Je suis, dit-il avec emphase, duc et grand d’Espagne.»

De Flohr jeta un coup d’œil de travers à son voisin, lequel, sans se déconcerter, continua en se recoiffant:

«D’ignobles intrigues m’obligent à m’exiler provisoirement. Un procès est engagé. L’issue n’en saurait être douteuse, et j’espère bien avant peu regagner mon pays et rentrer en possession des biens et des titres que me disputent de vils scélérats.»

En dépit de son malaise, de Flohr sourit et hocha la tête.

«Voyons, fit-il, raillerie à part....

–Comment, senor, raillerie à part, interrompit Rolando d’un air offensé, que prétendez-vous dire? Ai-je donc l’air de conter des histoires?

–Ne vous fâchez pas.

–Je suis, ne vous en déplaise, duc et grand d’Espagne.

–Après tout, c’est possible.

–Dieu merci! ajouta Rolando en portant la main à son étui, mes parchemins sont en règle.

–Eh! laissez cela, repartit de Flohr, je ne suis pas gendarme.»

La voiture avançait toujours.

«Tenez, reprit Rolando en retournant avec vivacité la toile peinte rangée devant lui, daignez seulement jeter un coup d’œil sur ce portrait!»

De Flohr se débarrassa de son fouet, et ajusta son monocle. Il put ainsi apprécier, se détachant sur un fond noir, une petite tète rougeaude enfoncée dans une fraise de dentelle comme un bouquet de pivoines dans un cornet de papier.

Le baron se mordit les lèvres jusqu’au sang pour ne pas éclater de rire.

«Je ne me connais pas beaucoup en peinture, balbutia-t-il, mais il me semble que ce portrait est peint bien à la diable.

Caramba! s’écria Rolando indigné, vous êtes difficile: un Velasquez!»

Toutefois, oubliant soudain de dire ce qu’il comptait faire de ce portrait, il le remit discrètement en place et roula une troisième cigarette.

Aux groupes de maisons qui se voyaient cà et là, à l’animation de la route où se croisaient actuellement les voitures et les piétons, on devinait que la ville ne devait plus être bien loin.

Rolando se prit tout à coup à envisager le baron.

«Ah ça! mais, senor, lui dit-il, vous êtes plus blanc que votre linge: seriez-vous malade?

–En effet, repartit de Flohr, je ne me sens pas bien. La crainte de vous avoir cassé les jambes m’a donné une secousse dont je ne suis pas encore remis.»

Cet aveu plongea Rolando dans une crise de vanité qui frisait la démence.

«Ah! certes, dit-il d’un air d’approbation plein de grandeur, voilà une émotion qui vous honore. On voit que vous comprenez toute l’importance de l’accident dont j’ai manqué d’être victime. Il n’y a pas contredire, vous eussiez porté un coup fatal à la perfection. Ici rien ne manque. Voyez d abord ce faciès!... Et ça! (Jetant sa cigarette et s’aidant des mains pour entr’ouvrir ses lèvres, il laissa voir un râtelier de jeune loup.) Et ça! (Cette fois il ôtait son béret et passait les doigts dans ses cheveux.) Touchez, touchez sans crainte! Vîtes-vous jamais toison pareille? Et ces yeux! une gazelle en mourrait de jalousie... Enfin, quant aux muscles et à la force, je vous avouerai que j’ai parcouru tous les coins du monde sans trouver un Samson capable de lutter avec moi. Ah! si j’avais voulu!... plus d’une princesse... mais la dive bouteille!...»

La vue des portes de la ville pouvait seule mettre un terme à l’intarissable faconde de Rolando. Son attention fut peu à peu absorbée par l’examen des localités qu’il traversait.

De Flohr fit bientôt halte devant une auberge. Il invita Rolando à descendre.

«Voici pour vous soigner, lui dit-il en lui don nant deux pièces d’or. Guérissez-vous et venez me voir.»

Devenu presque ingambe au contact de l’or, Rolando, ivre de joie, passa sa guitare sur son dos, se saisit de la toile peinte, et, dans une attitude pleine de noblesse, regarda en souriant s’éloigner le tilbury.

IV
SUITE DU CHAPITRE II

Table des matières

Quoi qu’en eût dit madame Granger, les bruits de la ville n’avaient que des fondements trop réels. Si tout à coup elle bouleversait sa maison, remplaçait sa cuisinière par un chef, la demi-fortune par un superbe équipage, si elle ouvrait ses salons, donnait à dîner, organisait des fêtes, si enfin, en dépit des remontrances de son mari, elle prétendait vivre comme il convient à des gens plus que millionnaires, ce qu’elle en faisait n’avait évidemment d’autre but que celui d’éblouir et d’accaparer M. de Flohr.

La présence seule du baron suffisait à en faire une autre femme; on put le voir en ce moment même; elle se dérida, sa taille s’assouplit, elle oublia tout pour aller au devant du professeur avec un empressement affectueux et s’inquiéter de sa santé d’un air de sollicitude toute maternelle.

Cornélie se montra encore moins réservée. Elle piétinait de joie, son visage respirait l’ivresse; de ses yeux où brûlait un incendie, elle dévorait son professeur et s’efforçait d’en provoquer l’attention.

Quant à M. Granger, dont l’accueil en apparence ne fut pas moins cordial, il eut le courage de s’esquiver sous le prétexte de reconduire Marcille.

Cependant M. de Flohr, tout en répondant avec grâce à ces démonstrations affectueuses, avait parfaitement remarqué en passant l’air roide et refrogné de Marcille.

«Il me semble connaître ce visage, dit-il. N’est-ce pas M. Marcille, le fiancé de mademoiselle Cornélie?»«

La mère, et la fille échangèrent un rapide coup d’œil.

«En effet, balbutia madame Granger, dans le temps, il a bien été question de quelque chose comme ça; mais...»

Madame Granger hésitait.

« Eh bien! maman, ajouta vivement Cornélie, n’oserais-tu pas dire à M. de Flohr qu’il n’en est plus du tout question aujourd’hui?

–Ah!» fit le baron.

Pour couper court, Cornélie prit familièrement la main gantée de son maître et l’entraîna vers Clémentine.

«Par curiosité, dit-elle, veuillez donc me sui vre.»

Elle ajouta, s’adressant à Clémentine:

«Ne voudriez-vous pas, mademoiselle, nous faire la grâce de lever la tète?»

Clémentine se prêta sans mot dire à cette fantaisie.

«Regardez, monsieur de Flohr, reprit Cornélie, maman trouve que mademoiselle vous ressemble.»

Le baron, qui avait rajusté son monocle, répondit en s’inclinant:

«Je voudrais ressembler à mademoiselle.

–En vérité! dit Cornélie assez peu gracieusement.

–Mon Dieu, dit à son tour madame Granger, Cornélie fait d’un rien une affaire d’État. C’est une simple remarque qui ne porte atteinte à la considération de personne.

–Comment donc, madame, répliqua de Flohr, loin d’y trouver à redire, je vous assure que j’en suis extrêmement flatté.»

Il fallait s’attendre à quelque nouvelle parole agressive de Cornélie. Son père poussa brusquement la porte, montra un visage hagard, et hors d’haleine s’écria:

«Madame! madame!

–Qu’y a-t-il, monsieur?

–On ne sait ce qu’est devenue votre sœur. Elle n’est ni dans sa chambre, ni dans la vôtre, ni dans aucune autre pièce de la maison. Les domestiques cependant ne l’ont pas vue sortir. Où est-elle, madame, où est-elle?»

Madame Granger parut toute saisie.

» Que m’apprenez-vous là? fit-elle. Excusez-moi, baron, je reviens dans l’instant.»

Et précédée de son mari, elle se précipita hors du salon. Cornélie, de son côté, émue bien plus de curiosité que de crainte, courut après sa mère tout on disant:

«Ma tante! ma pauvre tante!»

De Flohr, qui les avait suivies des yeux, mais sans changer de place, se retourna alors vers Clémentine et lui dit:

«Madame Granger a donc une sœur?

–Oui, monsieur, repartit Clémentine d’un air plein d’agitation, une sœur qu’elle n’avait pas vue depuis nombre d’années et qui n’est de retour que depuis peu.

–Que peut-il lui être arrivé? ajouta de Flohr. Vous-même, mademoiselle, en paraissez inquiète.

–Effectivement, répondit Clémentine, on ne peut pas savoir: quoique pleine de raison, elle a des absences si singulières!»

Ces détails, en définitive, ne semblaient toucher le baron que médiocrement; il reprît bientôt:

» Je ne sais, mademoiselle, si c’est en vertu de notre prétendue ressemblance ou de quelque autre cause; mais je ma sens entraîné vers vous par une sympathie non moins vive que désintéressée. A vous voir et à vous entendre, il ne semble pas que vous soyez ici à votre place. S’il arrivait que vous eussiez l’ambition d’une condition meilleure et qu’il ne vous en coûtât point de recourir à mon crédit, je serais heureux de me mettre à votre disposition.»

Bien que toujours très-agitée, Clémentine entendit ces offres et s’y montra sensible.

«En vérité, monsieur, dit-elle, je suis presque tentée de vous prendre au mot, non pour moi, car ma présence en cette maison est toute volontaire, mais pour une personne qui m’intéresse vivement, et même si vivement, que ce que vous feriez pour elle, ce serait absolument comme si vous le faisiez pour moi-même.»

De Flohr allait répondre. Au bruit de la porte, il tourna vivement sur lui-même. C’était Cornélie qui rentrait à l’improviste et qui, surprenant à la fois l’émotion de Clémentine et la brusque volte-face du baron, s’arrêta stupéfaite et conçut aussitôt de vagues soupçons que des circonstances ultérieures ne devaient pas lui permettre d’oublier.

Madame Granger suivait sa fille. Elle courut à M. de Flohr, et lui dit de l’air le plus gracieux:

» On m’alarmait à tort; ma sœur n’avait pas quitté la maison. Excusez-moi, monsieur de Flohr, de vous avoir laissé seul.

–Que dis-tu, maman? interrompit Cornélie avec aigreur. M. de Flohr n’était pas seul! Il ne paraît même pas qu’il se soit ennuyé en notre absence.»

Sans s’arrêter à cette boutade, le baron dit à madame Granger:

«J’ignorais, madame, que vous eussiez une sœur.

–C’est que l’occasion, cher monsieur de Flohr, répondit madame Granger, ne s’est pas encore présentée de vous le dire. Elle n’est ici que depuis quelques jours.

–Vous ne l’aviez pas vue, à ce qu’il paraît, ajouta le baron, depuis bien longtemps.

–Sans doute, cher baron; mais qui vous a dit...

–Mademoiselle.

–Et comment mademoiselle, qui n’est ici que d’aujourd’hui....

–Madame Bailly, madame,» interrompit Clémentine en rougissant.

Madame Granger passa outre.

» Son histoire est bien simple, reprit-elle en revenant à sa sœur. Elle était la plus jeune des enfants de feu notre honoré père... Les prodigalités d’un aïeul et un procès malheureux avaient réduit notre apanage à un beau nom. Ma sœur, au reste, ne marquait aucun goût pour le mariage. En revanche, elle était studieuse, avait une admirable mémoire, beaucoup d’esprit, et possédait des connaissances aussi solides que variées. Un vieil ami de la famille, notre lointain parent par alliance, que de hautes fonctions, vers cette époque, appelaient dans la Moselle, M. de Villeret....»

A ce nom, de Flohr marqua une telle surprise, que madame Granger s’arrêta, mais d’ailleurs pour continuer presque aussitôt:

«... Fort .préoccupé, dans son veuvage, d’une charmante petite fille que nous chérissions à l’envi, proposa à notre sœur, aux conditions les plus honorables et les plus brillantes, de l’emmener avec lui à l’effet de veiller sur l’éducation de cette enfant. Pélagie accepta...

–Pélagie!

–Oui, cher baron, ma sœur; si vous l’aimez mieux, mademoiselle de Sainte-Luce.»

Le baron frémit de la tète aux pieds; une profonde terreur bouleversa son visage. Madame Granger déjà l’interrogeait des yeux. Il la prévint.

«Un accident, dit-il, m’est arrivé aujourd’hui sur la route....

–Un accident!

–Et, tout en vous écoutant, le souvenir m’en est remonté à l’esprit. Je vous conterai cela tout à l’heure. De grâce, continuez, madame.»

Toute perplexe, madame Granger reprit:

«Peu de choses me restent à vous dire. Depuis lors, elle a vécu loin de nous et ne nous a même donné que rarement de ses nouvelles. Son absence a duré de longues années. Elle nous est revenue toujours belle, mais quant à l’esprit, hélas! bien peu semblable à ce qu’elle était autrefois. Quelque maladie cérébrale qu’on nous a cachée en est sans doute cause. En somme, elle est toute candeur; je ne saurais parler d’elle sans émotion; une sainte ne me rendrait pas plus fière. C’est la fleur de notre noblesse, c’est l’ange de la famille.»

De Flohr paraissait aux prises avec des angoisses dévorantes; la mobilité de ses yeux trahissait l’activité de sa pensée; évidemment, il sentait l’urgence d’une résolution, et ne savait à quoi se résoudre.

«Il faut que je vous la présente, ajouta madame Granger. Athanase, veuillez donc aller chez elle et tâcher de nous l’amener. »

Avec la rapidité et la roideur d’un ressort qui s’échappe, le baron, pâle, livide, la sueur au visage, de la nain droite, sans regarder, saisit le bras de M. Oranger et l’arréta; en même temps, s’adressant à madame Granger, il balbutia d’une voix éteinte, en s’efforçant néanmoins de sourire:

«Que je vous conte, au préalable, l’accident dont j’ai été aujourd’hui la cause involontaire. Peut-être pourrez-vous me donner un conseil.

–En effet, cher monsieur de Flohr, s’empressa de dire madame Granger, vous parliez d’un accident. Je suis d’une impolitesse.»

Ne sachant que penser des angoisses du baron, Cornélie l’observait avec stupeur.

«Est-ce donc bien grave? demanda M. Granger, dont le bras continuait d’être pris comme dans un étau dans les doigts du professeur.

–Jugez-en! s’écria de Flohr en lâchant le bras de M. Granger pour se livrer à une profusion de gestes d’autant plus surprenants, qu’on le connaissait pour un homme peu expansif. Aujourd’hui, sur la route, j’ai, ou peu s’en faut, écrasé un homme.

–Écrasé un homme!» s’écrièrent simultanément le père, la mère et la fille.

Clémentine elle-même leva la tête avec émotion.

«C’est-à-dire, reprit de Flohr allant et venant à travers ses interlocuteurs consternés, que l’une des roues de ma voiture a passé sur ses jambes. Vous savez que j’ai la vue excessivement basse. Cet homme dormait; il n’est peut-être pas sans reproche. Toujours est-il que l’accident est grave et peut avoir pour moi les plus redoutables conséquences.

–Vous en serez quitte pour le faire guérir, repartit aussitôt madame Granger. Je ne vois pas, en vérité, cher baron, ce qui....

–Comment! madame, s’écria de Flohr dont l’œil se dirigeait vers la porte avec épouvante, comme s’il eût craint d’y voir apparaître un spectre, mais à moins d’un miracle, je suis perdu ici.

–Perdu!»

En proie à une exaltation croissante, le baron ajouta:

«Ne savez-vous pas déjà, madame, qu’on me reproche d’avoir des chevaux trop fougueux, de les faire courir trop vite? A entendre mes ennemis, je suis une menace perpétuelle pour les habitants; on ne peut compter tous les accidents dont j’ai failli déjà devenir la cause. Voyez désormais leur triomphe! J’ai écrasé un homme! Il n’y a plus décidément de sûreté avec moi. Une peste n’est pas plus à redouter. Il faut en finir. Et je ne serais pas étonné de recevoir l’ordre de quitter la ville. «

Madame Granger se récria.

«Je vous assure, madame, interrompit le baron en se saisissant de son chapeau, que c’est la triste vérité. La malignité de la fortune m’est connue. En moins d’un an, j’ai su conquérir ici une position brillante. Une masure sur du sable mouvant est plus solide. Je n’ai pas un instant à perdre; il me faut, sans délai, m’occuper de conjurer ce désastre. Veuillez donc, chère madame, m’accorder un congé de quelques jours, et ne pas trop vous étonner si. vous ne me revoyez que pour vous dire adieu.

–Que dites-vous?»

Mais sans attendre, de Flohr, s’inclinant follement devant la mère, le père et la fille, sortit précipitamment du salon.

Cornélie éperdue se jeta dans les bras de sa mère, et dit d’une voix pleine de larmes:

«Maman, maman, ne dirait-on pas que M. de Flohr perd l’esprit?

–Rassure-toi, chère enfant, dit madame Granger prodigue des plus tendres caresses, rassure-toi: M. de Flohr ne partira pas, dussé-je moi-même lui ouvrir les yeux.... Mais non, c’est tout simplement un modèle de sensibilité et de délicatesse qui s’exagère étrangement la portée d’un accident des plus vulgaires. L’événement ne tardera pas à lui prouver qu’il a tort de s’effrayer ainsi, et alors il reviendra ce qu’il était, ce qu’il ne cesse d’être au fond, c’est-à-dire le plus distingué et le plus aimable des hommes.»

V
PAR LA NUIT SOMBRE

Table des matières

Le soir même, sur la brune, devant la maison du millionnaire, sous les fenêtres déjà closes du rez-de-chaussée, se promenait, de long en large, un soldat. S’il faisait une faction, c’était à coup sûr pour son compte. Malgré l’obscurité croissante, on pouvait distinguer l’homme, évaluer ses vingt-sept ou vingt-huit ans, et voir qu’il était d’assez haute taille. Les insignes du sergent-major décoraient sa tunique. A la longueur des cheveux qui s’échappaient d’un képi penché sur l’oreille, à la cravate, au col de chemise rabattu, à l’absence des épaulettes et des armes, on devinait un militaire en vacances. Il outrepassait la maison, revenait sur ses pas et plongeait chaque fois ses yeux par la porte bâtarde entr’ouverte.

Cependant, la nuit devenait de plus en plus noire; un ciel orageux ajoutait à l’obscurité. Il fit bientôt tout à fait sombre. Sur ces entrefaites Clémentine sortit de la maison Granger et remonta la rue en longeant les murs.

Alors qu’il s’en aperçut, notre rôdeur se trouvait en aval, à vingt ou trente pas à peu près. Il rebroussa chemin.

Tout à coup, sous les rayons de l’une des lanternes qui, de loin en loin, projetaient des lueurs douteuses, un homme jaillit du mur en quelque sorte, et, voyant la jeune fille faire un bond, dit vivement:

«Ne craignez rien, mademoiselle, c’est moi, de Flohr, sans aucune arrière-pensée de galanterie, soyez-en persuadée. Je voudrais simplement compléter notre conversation interrompue, c’est-à-dire savoir le nom de la personne au profit de laquelle vous daignez accepter mes services.»

Clémentine sonda l’obscurité autour d’elle, et, d’un accent où il y avait une nuance d’inquiétude, répondit:

«J’espérais que cette personne serait instruite de ma présence dans la maison Granger et viendrait à ma rencontre.

–Serait-ce un ami, un frère ou un futur mari? demanda de Flohr avec une impatience singulière.

–Vous l’avez dit, monsieur, répliqua Clémentine prêtant l’oreille à un bruit de pas; nous devons, en effet, nous marier. Il doit cependant, avant tout, songer à se faire une position, puisque aussi bien il sort du service.»

Le bruit de pas approchait. On entrevoyait une silhouette. Clémentine marcha résolûment à sa rencontre. De Flohr, un moment indécis, se décida à la suivre. Fâcheux hasard! c’était un domestique de la maison Granger. Ni le baron ni Clémentine ne s’en doutèrent. Mais lui, cet homme, les reconnut parfaitement et s’éloigna tout scandalisé.

D’ailleurs, ayant rejoint la jeune fille et marchant à ses côtés, de Flohr lui dit:

«Veuillez donc, mademoiselle, lui donner cette adresse et l’engager à venir me voir.»

Clémentine semblait avoir hâte de quitter le baron, lequel, s’en apercevant, s’empressa d’ajouter d’une voix qui était loin d’être calme:

. «Deux mots encore, mademoiselle; deux mots de pure curiosité et je vous laisse... Que ce soit par vous-même ou par les autres, vous connaissez mademoiselle de Sainte-Luce. A peine en ai-je entendu parler. Elle m’intéresse déjà profondément. Sommairement, que doit-on penser de ce que vous appelez ses absences?»

Levant la tète avec surprise, la jeune fille repartit:

«Ses absences, monsieur? Cela veut dire que la mémoire lui fait absolument défaut, qu’elle perd possession d’elle-même; qu’elle ne sait plus ni où elle est, ni qui elle est; qu’elle confond tout, le présent et le passé; qu’elle regarde ses parents les plus proches comme elle regarderait des étrangers.

–Ah! ah! fit le baron haletant.

–Pour ne citer qu’un trait, continua Clémentine, aujourd’hui, alors qu’on ne savait ce qu’elle était devenue, on l’a retrouvée dans un coin du grenier, assise sur des fagots, aussi tranquillement que dans un salon. Il paraît qu’elle n’avait pas su gagner sa chambre, et que, de tâtonnement en tâtonnement, elle avait fini par s’oublier là.

–Étrange!étrange ! répéta le baron. Et, par impossible, ne sauriez-vous pas l’origine de ces singulières paralysies intellectuelles?

–Quant à cela, monsieur, je ne puis vous répondre.

–Ah! ahh!»

Quelqu’un venait de nouveau à leur rencontre. Clémentine marqua la plus vive inquiétude et le désir bien accusé de se séparer du baron. Celui-ci reprit hâtivement:

«Mais enfin, mademoiselle, ces absences sont-elles de longue durée? quand la mémoire lui revient, est-ce en tout ou en partie? Serait-elle capable, par exemple...»

La jeune fille n’écoutait plus. Elle précipitait le pas dans la direction du passant, et, cette fois, pour ne pas se tromper, car elle s’écriait aussitôt:

«Comme vous venez tard, Georges! Je désespérais de vous voir.»

Elle ajouta d’une haleine en se tournant du nouveau venu au baron et du baron au nouveau venu:

«M. de Flohr, Georges; Georges Hauteclair, monsieur. Il faut que je vous quitte, messieurs. Georges, monsieur vous expliquera mieux que moi-même comment vous nous trouvez ensemble. Une autre fois venez plus tôt, si vous voulez que nous causions. Au revoir!»

Et elle s’esquiva rapidement.

La situation ne laissait pas que d’être embarrassante pour ces deux hommes qui, sans se connaître, étaient ainsi à l’improviste laissés vis-à-vis l’un de l’autre. De Flohr, pourtant, n’eut pas l’air de s’en apercevoir; immobile, le front penché, il plongeait dans d’absorbantes rêveries et semblait oublier qu’il n’était pas seul.

Un mouvement, toutefois, du jeune soldat, lui fit lever la tête et le rappela à lui-même.

«Ne restons pas en place, dit-il, marchons, monsieur.»

Se trouvant alors à peu près aux deux tiers de la rue à l’extrémité de laquelle demeurait le vieux capitaine, ils tournèrent sur eux-mêmes et la descendirent.

«Si j’ai bien entendu, reprit le baron, vous vous nommez Georges Hauteclair. Seriez-vous par hasard fils du capitaine?

–Précisément, monsieur.

–Je dois avant tout, continua de Flohr, pour l’honneur do mademoiselle Clémentine, vous déclarer...»

Georges Hauteclair interrompit le baron.

«Ce serait au moins superflu, monsieur, dit-il. J’étais à quelques pas en arrière au moment de votre rencontre avec elle. Instruit dès les premiers mots do quoi il s’agissait, j’ai fait un long détour pour me rencontrer de face avec vous.

–Fort bien! répliqua de Flohr. Dites-moi donc quelles sont vos vues, ce que vous désirez.»

Georges Hauteclair répondit qu’une place quelconque, même la plus humble, chez un banquier, comblerait présentement son ambition, et qu’il était sûr de l’obtenir bientôt, pour peu que M. de Flohr, qui jouissait d’une faveur considérable auprès de beaucoup de gens riches, daignât s’en occuper.

«Fort bien! répéta le baron.

–Il ne me conviendrait pourtant pas, reprit Georges, d’accepter votre coup de main avant de vous avoir confié la triste aventure qui m’a conduit à quitter le service.

–Du moment où l’aventure est triste, repartit de FJohr, à quoi bon?»

Georges insista.

«J’allais partir en congé, dit-il. Mes camarades se sont cotisés pour me faire leurs adieux. Il était de mon devoir de leur rendre politesse pour politesse. Malheureusement, au terme d’une débauche au fond de laquelle était restée ma modération habituelle, le chiffre de la dépense s’est trouvé de beaucoup supérieur à celui de mes ressources. Menacé d’un affront, induit d’ailleurs par l’ivresse à des calculs illusoires, je n’ai pas craint, pour solder ma dette, de disposer d’une somme qui n’était dans ma bourse qu’à titre de dépôt... »

A cela de Flohr, qui semblait n’écouter que d’une oreille, dit pour abréger:

«Comptez sur moi comme sur vous-même: vos intérêts sont désormais les miens. Mais j’y songe, ajouta-t-il; n’auriez-vous pas entendu parler d’une certaine demoiselle de Sainte-Luce?

–Mieux que cela, monsieur, repartit Georges: à Châteauneuf, où j’ai fait la connaissance de mademoiselle Clémentine, j’ai vu mademoiselle Pélagie.

–Vous l’avez vue?

–Très-souvent, monsieur.

–Quel genre de femme est-ce?»

Georges répondit:

«Une femme de trente-cinq à trente-six ans, grande, admirablement faite et belle comme un ange, et n’était sa malheureuse mémoire...

–Qu’entendez-vous par là?

–J’entends par là, monsieur, dit Georges, que son esprit rappelle un cadran où la moitié des heures ne serait pas marquée. Tantôt, quoique ne vous reconnaissant pas et vous adressant les questions les plus singulières, elle vous charme par sa douceur et sa grâce; tantôt elle est morne et pleure sans qu’il soit possible de savoir pourquoi; tantôt, enfin, vous la croiriez, avec ses yeux sans expression et son silence obstiné, dans une crise de somnambulisme. En somme, la meilleure et la plus charmante femme du monde.

–Ah! ah!...»

Encouragé par l’intérêt évident que de Flohr prenait à ces détails, Georges continua:

«Sa maladie, au surplus, m’a semblé soumise à des phases assez régulières. C’est d’abord ce dernier état où à voir son visage pâle, son œil atone, ses mouvements d’automate, on dirait que la vie s’est retirée d’elle. Puis à cet état succède une sorte d’enfance où, secouant sa torpeur, elle cause, elle folâtre, elle chantonne et s’intéresse des journées entières aux plaisirs des plus petites filles. Sa grâce et son charme, dans ces moments, n’ont pas leur pareil au monde. Par malheur, c’est l’indice du réveil de sa mémoire; je dis par malheur, car alors, si elle se montre pleine de raison, si elle se rappelle les visages et les noms, si elle prend le plus vif intérêt aux personnes et aux choses, elle est en revanche d’une tristesse effroyable que rien ne peut dissiper; elle recherche de préférence la société des malades et des pauvres, et pleure souvent comme s’il ne lui était pas bon de se souvenir.»

Georges fit une pause et dit encore:

«Enfin, pour comble de singularité, chez elle, où j’ai maintes fois pénétré pour voir mademoiselle Clémentine, j’ai aperçu au mur un portrait constamment caché sous une gaze noire, d’où j’ai conclu à part moi, sans en parler jamais à personne, qu’il devait y avoir quelque secret pénible dans la vie de cette demoiselle...»

En ce moment, un bruit de voix résonna dans le lointain. Georges, tendant l’oreille, reconnut bientôt la voix de son père.

«Ah! fit-il soudainement avec émotion, c’est lui, je le reconnais... Sardache et David le reconduisent sans doute. Vous ne savez pas, monsieur de Flohr, que sa porte m’est présentement fermée, et qu’il se refuse absolument à me voir.

En définitive, dit le baron sans entendre, quelle est la mesure de son intelligence, dans ses heures lucides? Jusqu’où va sa mémoire? La croiriez-vous capable de reconnaître quelqu’un qu’elle aurait perdu de vue depuis des années?»

Faisant incidemment violence aux sentiments qui l’envahissaient, Georges répliqua:

«Pour cela, monsieur de Flohr, il mo semble bien que non.» Puis il continua: «Il ne m’est pas possible de vous exprimer combien profondément je l’aime! La violence de cette affection ne s’arrète qu’aux limites de mon énergie. Ce n’est pas que j’aie jamais eu à me louer beaucoup de lui. Ses rigueurs incessantes avec moi n’ont été que bien rarement traversées par des élans de tendresse. Il ne m’a ménagé ni les remontrances, ni les privations, ni les mauvais traitements. Outre que mon éducation ne lui a coûté que peu de chose, la couleur de son argent n’a pas souvent réjoui mes yeux. J’ajouterai même, sans songer à m’en plaindre, que son humeur peu donnante a été pour moi la source de bien des avanies. Récemment, pour me tirer d’affaire, il n’a consenti qu’à la dernière extrémité à m’avancer trois pièces d’or. N’importe! c’est mon père, je l’aime de toutes mes forces, je suis jaloux de ion affection à en maigrir, et je ne reposerai jamais tranquille avant de l’avoir reconquise entièrement.»

Les voix devenaient de plus en plus distinctes. Celle de Sardache et la basse-taille du vieux capitaine alternaient, quand toutes deux ne retentissaient pas à la fois.

«Que ne puis-je me jeter à son cou! » balbutia Georges.

A dix pas environ se dessinaient déjà les formes athlétiques du capitaine Hauteclair, entre la silhouette fougueuse de Sardache et la taille élégante de David. Ce dernier gardait le silence.

«Ah! ma tête tourne, ajouta Georges; je n’ai plus de jambes.»

Les deux groupes, sur le point de se rencontrer, suivaient le même côté de la rue. De Flohr, tout rèveur, s’éloigna machinalement des maisons; Georges, au contraire, dans son trouble, se rangea le long de la muraille et s’y tint immobile.

«Eh! saperlote, mon cher, criait Sardache, à ce compte-là, il faudrait toujours avoir la férule en main!

–Celui qui ne connaît pas les verges, repartit le vieillard d’une voix sourde, n’est pas digne d’être père.

–Fameux! ah! fameux! fit Sardache de son accent le plus goguenard. Où diable va-t-il chercher ses autorités? Un Sardanapale, un juif!»

David marchait entre son ami Hauteclair et le mur. Il se heurta à Georges en passant. Dans sa surprise, l’élégant capitaine s’arrêta et se pencha vers un obstacle que ses yeux de presbyte n’avaient pas aperçu.

Étonné de ne plus sentir David à ses côtés, le capitaine Hauteclair fit halte à son tour et demanda:

« Qu’est-ce que c’est?»

David avait reconnu Georges. Il s’en éloigna vivement.

«Rien, rien, » fit-il.

Mais le vieux capitaine entrevit l’ombre vers laquelle s’était penché David. Il devina sans doute aussitôt la vérité. Son émotion fut des plus violentes. David et Sardache le virent près de s’élancer sur son fils. Il se ravisa pourtant, car, faisant tout à coup volte-face, il reprit précipitamment son chemin.

Arrêté quelques pas plus loin, le baron vint retrouver Georges. Celui-ci s’appuyait au mur, dans un état d’affaissement indicible: la muette indignation de son père semblait l’avoir foudroyé.

D’autre part, sept ou huit secondes n’étaient pas écoulées qu’on entendit le capitaine Hauteclair interrompre David, qui parlait à mi-voix, et dire:

«Silence! pas un mot de plus! C’est un malhonnête homme! Il a empoisonné mes vieux jours. Il n’existe plus pour moi. Ne m’en parle jamais!»

Devant cet arrêt, qui évidemment était dit pour son oreille, Georges se redressa d’un air de défi.

«Vous l’entendez! s’écria-t-il en allongeant le poing dans la direction de son père, vous l’entendez: Jamais! jamais!... Soit donc! je ne me rebuterai pas; il aura beau faire, je le vaincrai, dussé-je pour cela commettre des extravagances héroïques!»

De Flohr, ce qui peut servir à mesurer la violence de ses préoccupations, n’avait rien vu ni rien entendu de cette scène.

«Alors, reprit-il, votre avis est que mademoiselle de Sainte-Luce ne reconnaîtrait pas une personne qu’elle n’aurait pas vue depuis longtemps, depuis quinze ans, par exemple?»

Frappé de stupeur, Georges répliqua d’une voix éteinte:

«Oui, monsieur, certainement.»

D’ailleurs, au loin continuait la discussion, car on entendait Sardache qui, de sa plus grosse voix, s’écriait:

«Nom de nom! quel caillou!»

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
240 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066301163
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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