Kitabı oku: «Histoire des missions des pères capucins de Savoie»

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Charles de Genève

Histoire des missions des pères capucins de Savoie


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066333553

Table des matières

AVERTISSEMENT

AVANT-PROPOS

HISTOIRE ABRÉGÉE

LIVRE PREMIER.

LIVRE SECOND.

LE DUC DE SAVOYE.

LIVRE TROISIÈME.

LIVRE QUATRIÈME.

SOMMAIRE DES INDULGENCES

LIVRE CINQUIÈME.

LIVRE SIXIÈME.

LIVRE SEPTIÈME.

LIVRE HUICTIÈME.

LIVRE NEUFVIÈME.

LIVRE DIXIÈME.


AVERTISSEMENT

Table des matières

L’abrégé historique des Missions de nos Pères, aux alentours de Genève, dans le Chablais et le Valais, fut écrit en latin, l’année 1657, par le Révérend Père Charles, de Genève, religieux aussi distingué par sa vertu que par sa science.

Ce ne fut pas de sa part une œuvre spontanée. Accablé d’infirmités, suites de ses fatigues et de son zèle, il ne fallut rien moins que l’empire d’un devoir rigoureux pour le déterminer à l’entreprendre et à le continuer. Son Eminence le Cardinal Préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande, à la prière de Son Excellence le Nonce du St-Siége près la Cour de Turin, lui en avait fait intimer l’ordre formel par le Très-Révérend Père Provincial.

Contemporain de tout ce qu’il dit, ce Père avait pu en être témoin oculaire ou l’apprendre par des témoignages certains et faciles à vérifier. Sa sincérité ne peut être suspectée.

Le Révérend Père Fidèle de Talissieu traduisit en français le manuscrit de son Confrère, en 1680. C’est cette traduction que nous publions; nous la donnons telle qu’elle a été faite par ce Révérend Père, sans y rien changer, ni quant au style, ni quant à l’orthographe, ni quant à l’ordre des matières.

Nous aimons à espérer que cette publication recevra un accueil bienveillant et qu’elle fera un peu de bien. Ce livre sera un monument de plus à l’éminente sainteté et à l’héroïsme du dévoûment de l’immortel François de Sales, rendra témoignage de la vertu et du zèle apostolique de nos Pères, et offrira à tous nos Religieux d’utiles leçons et de puissants encouragements, qui les aideront à entretenir, dans notre humble Province, l’esprit évangélique et le feu sacré de la gloire de Dieu, de l’exaltation de la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, et du salut des âmes, dont furent remplis ceux qui la fondèrent.

Fre AMBROISE D’UGINE,

Capucin Provincial.

LAUS DEO UNI TRINO: SANCTISSIMÆ VIRGINI MARIÆ

SINE LABE ORIGINALI CONCEPTÆ : SERAPHICO PATRI SANCTO FRANCISCO:

CUNCTISQUE CŒLITIBUS: AMEN.


AVANT-PROPOS

Table des matières

Je me sens obligé, par mon sujet et par le motif qui m’a fait entreprendre d’escrire l’histoire de nos Missions, de donner un advis sur le genre d’escrire que j’ay suivy, sur l’ordre que j’ay gardé et sur le fonds des matières.

L’on voit assés, par le titre que je donne à ce petit ouvrage, que j’ay entrepris d’escrire en abrégé les combats et les victoires, les travaux et les actions éclatantes de nos Pères Missionnaires.

Ce seroit peu connoître la nature et l’usage des abrégés que de vouloir se persuader que j’ay pu en tirer quelque avantage pour mon dessein; il est visible que l’abrègement ne présente pas une lumière suffisante pour former pleinement le jugement des lecteurs, car, n’appliquant qu’imparfaitement l’esprit, et d’une manière qui frappe peu, il obscurcit par nécessité et affoiblit les matières, qui auroient tout leur jour et tout leur poids dans une plus grande étendue, et c’est ce qui peut faire juger tout d’un coup de la nécessité où je me suis réduit, d’ôter à mon sujet beaucoup de sa beauté et de sa force, dans la résolution que j’ay prise de le traitter en abrégé.

Ce retranchement inévitable me paroît si incommode et si injurieux à mon dessein que, si ma mauvaise santé pouvoit soutenir un plus long travail, j’aurois entrepris avec plaisir de faire une relation plus entière de tout ce qui s’est fait de plus illustre et de plus remarquable dans nos Missions, pour donner une idée plus juste et plus naturelle des grandes choses qui s’y sont passées et pour conduire plus seurement l’esprit du lecteur à l’évidence de la vérité, qui est visiblement altérée dans quelques autheurs, et c’est là principalement ce qui m’a obligé de tirer quelques passages latins des bulles et des brefs des Papes, des lettres des Cardinaux et des Nonces, des Archevêques et des Evêques, et de les insérer dans cet abrégé ; de transcrire les lettres de cachet et quelques fragments des patentes et des édits des Souverains, et de rapporter les propres paroles des autheurs contemporains, qui ont déposé clairement en faveur de nos Missionnaires, et enfin de m’étendre en quelques endroits un peu plus que les règles de l’abrégé ne permettent.

J’ay bien connu l’avantage que je donnerois à mon histoire si je la pouvois escrire au long et en détail, mais puisque la raison veut que je consulte mes forces aussi bien que la grandeur de mon sujet, j’ay crû que je devois choisir un genre d’escrire moins laborieux et moins fatiguant pour modérer en quelque façon la violence d’une goutte cruelle qui, de tous les membres du corps, ne m’en laisse aucun de libre que la langue.

J’ay jugé qu’avec ce ménagement je pouvois profiter assés utilement des bons intervalles qu’elle me laisse, quoique très courts, peu asseurés, pour obéyr à mes supérieurs, par l’ordre desquels je suis entré en cet engagement, ayant reçu un commandement exprès de m’appliquer uniquement à cet ouvrage et d’y travailler avec tout l’empressement dont peut être capable un homme aussi infirme que je suis.

La chronologie, qui donne du jour et de l’ornement à l’histoire, fournit d’elle-mesme l’ordre que j’ay gardé dans cet abrégé, qui est celuy des temps, depuis le schisme et l’hérésie des Genevois jusqu’à présent; j’ay divisé mon histoire en dix livres, et je proteste que j’ay escrit simplement et de bonne foy les choses comme je les crois véritables, sans me laisser séduire à l’amour du party auquel ma profession m’attache, et j’espère que l’on trouvera que je les raconte dans la plus pure et la plus exacte vérité, autant que je l’ay pu découvrir, sans aucune affectation et avec aussi peu de prévention en notre faveur que s’il s’agissoit d’une chose qui nous fût indifférente, car je ne prétends point de nous élever de la gloire des grands hommes dont je décris les actions, ny de nous en faire un mérite pour surprendre l’estime des peuples.

Je n’ay nullement dessein de prendre à partie les autheurs qui ne sont pas de mon advis, je les laisse dans leurs opinions, telles qu’elles soient. On ne peut pas ignorer que presque tous ceux qui ont escrit la vie de S. François de Sales attribüent uniquement à ce grand Prélat l’ouvrage de la conversion du Chablais; je suis très-éloigné de vouloir m’opposer à ce favorable sentiment, mais je pense que, sans blesser le respect qui est du à ces autheurs et sans rien diminuer de la gloire de cet homme tout divin, il nous doit être permis d’escrire sans dissimulation et sans déguisement les belles actions des Missionnaires Capucins, qui ont été lès coopérateurs les plus agissants et les coadjuteurs les plus infatigables de cet homme apostolique.

Je serois bien fâché d’avancer aucune chose qui pût rabaisser le prix et la réputation des grandes actions de ce saint et incomparable Evêque, ny qui diminuât tant soit peu l’estime du fruit. qu’ont produit quelques Religieux de divers ordres, qui se sont signalés dans la conversion du Chablais et des autres bailliages infectés dans les voisinages de Genève. Mais, m’étant obligé par mon dessein mesme de ne parler que des Capucins, je me dois entièrement renfermer dans les bornes que je me suis prescrites.

1° Encore que mon histoire n’expose que des faits attestés par des provinces entières et authorisés par l’opinion publique, il est bon néanmoins d’informer le monde que j’escris sur des relations manuscrites dressées par ceux mesmes qui ont exécuté ces grandes choses, et il paroît, par le caractère de leurs escrits, que c’étoient des gens humbles, qui fouloient aux pieds le faste et la vanité et qui avoient horreur de l’honneur qui les accabloit, et qui étoient si sincères qu’ils n’étoient pas capables de s’aveugler ny d’avancer des faussetés de faits.

2° Ces relations ont été rectifiées sur la claire déposition de plusieurs témoins oculaires et irréprochables, illustres en noblesse, en doctrine et en vertu, qui ont rendu témoignage à la vérité, ou par serment, ou par-devant des notaires, ou par des escrits donnés au public.

3° Ces relations ont été reconnües et avouées exemptes de toute fausseté après un examen bien juridique fait par le Révérend Père Paul de Césène, Commissaire Apostolique, député par un bref exprès du Pape Paul V, pour les affaires qui concernent notre Mission.

4° L’authorité du Commissaire Apostolique est très considérable: car il s’appliqua très particulièrement à s’instruire de la vérité. Il eut lui-mesme des conférences expresses avec tous ceux qui l’en pouvoient informer. Il fut en Chablais, en Suisse, en Valley, et n’oublia rien de ce qui appartenoit à sa Commission.

Mais, après tout, je déclare que je ne prétends nullement de vouloir former le jugement public: c’est au lecteur de former le sien, de le régler et faire ses réflexions; je laisse de bon cœur au monde la liberté de ses pensées; toute la grâce que je luy demande est de ne point soupçonner d’avoir altéré la vérité à dessein, si l’on reconnoît qu’il me soit arrivé, comme il peut se faire, de m’être trompé en quelque endroit sur la foy des manuscrits.

HISTOIRE ABRÉGÉE

Table des matières

DES MISSIONS

DES PÈRES CAPUCINS DE SAVOYE


LIVRE PREMIER.

Table des matières

LE COMMENCEMENT DE LA MISSION. — CE QUI SE PASSA AUX BAILLIAGES DE TERNIER ET DE GAILLARD. — LES 40 HEURES A ANNEMASSE.

1534. Histoire de Savoye.

Genève, fameuse par sa rébellion et par son apostasie, se sentant appuyée du canton de Berne, dont elle avoit recherché la bourgeoisie et la protection, chassa, l’an 1534, messire Pierre de la Baume, son Evêque, et quelques temps après se détacha de l’obéyssance du Duc de Savoye, son souverain naturel.

1535.

Les Genevois, qui avoient été longtemps partagés de sentiments sur la religion, embrassèrent ensuite ouvertement la nouvelle; les Ecclésiastiques et les Religieux firent des efforts pour s’opposer à ces nouveautés; ils rendirent témoignage à la vérité et protestèrent contre la violence; mais la passion des hérétiques étant en liberté d’agir et de faire éclater leur haine, leur rage se produisit toute entière, sans déguisement et sans contrainte: toutes les églises furent forcées, les autels renversés, les croix abbattûes, les images jettées au feu, les vases sacrés enlevés, les Ecclésiastiques chassés, les monastères ruinés, et les Religieux, qui ont toujours été l’objet de la haine des hérétiques, exposés aux insultes de l’effronterie et de la fureur de la populace; en sorte qu’on ne vit jamais mieux qu’en cette occasion, ce que l’expérience de tous les siècles a montré, que l’hérésie, n’étant qu’une impiété déguisée, ruine insensiblement tous les vrays sentiments de religion.

Pour détruire entièrement l’Eglise de Jésus-Christ, ils tâchèrent d’en ruiner l’intérieur et l’extérieur: l’extérieur par l’anéantissement de l’ordre hiérarchique et l’abolissement des cérémonies; l’intérieur par la destruction de la pénitence et de la pratique des conseils du Fils de Dieu et par l’introduction d’une morale détestable qui fait une partie essentielle de leur religion, et c’est cette liberté de la chair et de la vie sensuelle que le diable a établye parmy eux qui rend leur schisme plus incurable.

Les Genevois s’étant déclarés si ouvertement les ennemys de cette police divine que Jésus-Christ avoit établye dans son Eglise et par laquelle elle avoit été gouvernée jusqu’à eux, le siége de l’Evêque fut transféré à Annessy, où les Ecclésiastiques et les Religieux s’étoient réfugiés; l’hérésie, qui faisoit de si étranges ravages dans Genève, se répandit peu de temps après dans les provinces voisines, poussée par la passion et par la puissance des Bernois, ses partisans.

Histoire de Savoye, 1536.

Le Duc de Savoye faisoit cependant la guerre à ses sujets révoltés afin de les ranger à leur devoir; il tenoit la ville de Genève serrée de si près qu’il n’y entroit point de vivres, et sans doute il en auroit eu satisfaction, sans les Bernois qui la protégeoient. Ceux-cy, piqués de l’intérêt de la nouvelle religion, déclarèrent la guerre au Duc, soutenant qu’il avoit contrevenu aux alliances en attaquant les Genevois, leurs bourgeois et alliés.

Ce Prince, qui voyoit que les François étoient maîtres d’une partie de ses Estats, sur lesquels François Ier, Roy de France, prétendoit avoir des grands droits, du chef de Loüise de Savoye sa mère, n’étoit pas en état de résister aux Bernois; ainsi ils entrèrent sans beaucoup de peine au pais de Vaud, qui les confine, d’où ils chassèrent l’Evêque de Lausanne, et se saisirent de tout ce pais, de celui de Gex, du duché de Chablais, jusqu’à la rivière de Drance, et des bailliages de Ternier et de Gaillard, qui environnent Genève; ils infectèrent toutes ces terres de l’hérésie, ayant contraint les peuples conquis à recevoir la nouvelle religion.

Jean Calvin, de Noyon en Picardie, accompagné de son frère Anthoine Calvin, vint à Genève environ ce temps-là, où le ministre Farel le retint pour y enseigner la théologie; mais il en fut chassé par arrêt du Conseil deux ans après; il y revint néanmoins l’an 1541, et y passa le reste de ses jours en grand crédit.

Le Duc Charles-le-Bon, après tant de disgrâces et de malheurs, ne voyant aucune ressource en ses calamités, mourut sans avoir pu recouvrer les pais occupés par les Bernois, quoyque la Chambre impériale du St-Empire les eût condamnés d’en faire la restitution.

1543.

Histoire de Savoye.

Emmanuel-Philibert son fils et son successeur fut plus heureux que le Duc Charles son père, car il sut engager Henri II, par plusieurs belles et glorieuses actions, à luy donner en mariage Madame Marguerite de France, sœur de Sa Majesté, et de luy rendre tout ce que François Ier avoit pris au Duc Charles, tant deçà que delà les monts, à la réserve de Turin, Pignerol et quelques autres places, qui devoient demeurer au Roy jusqu’à ce que les droits de Loüise de Savoye eussent été éclaircis, conformément au traitté de paix arrêté et conclu au château Cam- ( brésis entre les deux Roys de France et d’Espagne.

1564.

Emmanuel-Philibert, après ce glorieux rétablissement dans ses Estats, exhorta puissamment les Bernois de luy rendre les pais qu’ils avoient usurpés pendant les disgrâces du Duc Charles son père, et comme ils ne pouvoient s’en dédire, ils consentirent à une confédération où il fut arrêté que les Bernois relâcheroient au Duc le pays de Gex et tout ce qu’ils possédoient aux bailliages de Ternier, Gaillard et Chablais, mais sous les conditions très-dures et très-injustes, que la religion protestante y resteroit. Calvin mourut à Genève la mesme année.

Les Bernois s’étant opiniâtrés à garder le pais de Vaud, le siége de l’Evêque de Lausanne fut transféré à Fribourg; le Duc de Savoye ne laissa pas néanmoins de nommer à l’Evêché le siége vacant. Comme ce Prince étoit fort dévot, il souhaitoit ardemment d’étouffer l’hérésie dans ses Estats et de faire retourner ses sujets du Chablais, de Ternier, de Gex et de Gaillard, au gyron de la sainte Eglise Romaine; il en cherchoit tous les moyens; mais le malheur du temps, et plusieurs raisons politiques, firent avorter ce pieux dessein.

1589.

Cette gloire étoit réservée au zèle de Charles-Emmanuel Ier, son fils. Ce Prince soutint plusieurs guerres contre les Genevois et les Bernois, qu’il termina toutes heureusement. La restitution qu’ils avoient faite des quatre bailliages ayant été forcée, ils prirent les armes à la première occasion qui se présenta favorable à leur ambition; ils se jettèrent sur les pais restitués, où ils surprirent quelques places en Chablais; ils emportèrent le château de Tonon, ruinèrent celui de Ripaille, et brûlèrent les deux galères de Son Altesse. Au païs de Gex, ils prirent la ville et le château de ce nom; ils entrèrent même dans le Faucigny, se saisirent du château de Bonne, saccagèrent les prieurés de Pellionnex et de Contamines, et pillèrent les églises avec des impiétés inouïes.

Victoire de S. A. à Colonge, le jour de S.Maurice.

Histoire de Savoye. Par ce traité, l’exercice de leur religion fut accordé dans trois paroisses des bailliages.

Charles-Emmanuel ayant été averty, partit de Turin en poste et se rendit en Savoye où, ayant assemblé quelques troupes, il leur donna à dos avec tant de furie, qu’il les obligea d’abandonner toutes leurs conquêtes, ce qui luy fit prendre pour devise: Prælia Domini præmia, et après les avoir bien battus en trois ou quatre rencontres, les Bernois proposèrent quelques conditions de paix; il fut arrêté à Nyon que les anciennes alliances entre le Duc de Savoye et eux seroient rafraîchies, et que l’on quitteroit à Son Altesse tout ce qu’on avoit pris sur elle pendant la guerre, mais sous une fâcheuse condition. Le Duc de Savoye, ensuite de ce traitté, se rendit à Chambéry pour y recevoir le Cardinal Caïetan, légat du Pape, que Sa Sainteté envoyoit en France.

11 octobre 1589.

Aussitôt les Genevois se remirent en campagne, que Son Altesse fut en chemin; ils se saisirent de quelques châteaux et ravagèrent les païs, brûlant, pillant, saccageant, massacrant et faisant sans miséricorde tous les maux qu’ils pouvoient où ils ne trouvoient pas de résistance. Je n’ay nullement dessein d’escrire les violements, cruautés, meurtres, brùlements d’églises, brisements d’images, profanations des autels que quelques autheurs leur reprochent. Ils remarquent que les hérétiques firent dans les églises tout ce que la rage qu’ils avoient conçüe contre nos Mystères leur put inspirer de barbare et d’impie, et commirent des abominations au-delà de tout ce qui s’en peut dire; car après avoir profané tout ce qu’il y avoit de plus saint et de plus sacré, ils en vinrent jusqu’à ce point qu’ils se jettèrent comme des furies déchaînées sur le corps de J.-C., et firent mille outrages sur cet auguste sacrement.

1590.

Les Bernois, considérant ces actions horribles et ces impiétés sacriléges comme un avantage pour les Genevois, refusèrent de signer le traitté de paix de Nyon, disant que les principaux des peuples n’en agréoient pas les articles; cependant le Duc, qui étoit passé en Provence pour secourir les Provençaux qui se jettoient entre ses bras et luy demandoient sa protection, partit de Nice avec toutes ses troupes et laissa le soin de la guerre de Genève à Dom Amédée de Savoye qui, s’étant rendu au païs de Gex, où les Genevois faisoient quelques progrès, il les fit charger avec tant d’impétuosité qu’il les mena battant jusqu’aux portes de Genève, et, leur ayant tué plus de six cents hommes, il ravagea entièrement ce pauvre pais.

Histoire de Savoye.

1591.

Les Genevois ayant ramassé quelques troupes, attaquèrent Boringe et le prirent; mais le gouverneur de Bonne s’étant mis en chemin pour le reprendre, ils l’abandonnèrent.

Mon dessein n’est pas de considérer ce qui arriva dans ces guerres par rapport aux avantages temporels, mais seulement par rapport à la religion; si quelqu’un vouloit sçavoir le détail de ce qui s’y est passé, il pourra voir l’Histoire de Savoye, ou le récit que Messire Berliet, Archevêque de Tarantaise, en a fait, et qu’il envoya au Pape Clément VIII, car je me renferme en ce qui est nécessaire à la matière que je traitte, afin d’éviter la longueur et l’obscurité, qui seroient inévitables si on mêloit les choses incidentes aux principales.

1593

Les Bernois, qui maintenoient ceux de Genève dans leur insolence et fomentoient ces hostilités, voyant que les Genevois après quelques exploits légers avoient toujours du pire, furent enfin contraints de solliciter S. A. de consentir à une conférence où l’on pourroit proposer quelque trève ou conclurre une bonne paix, à quoy la conversion d’Henri-le-Grand, qui avoit abjuré l’hérésie publiquement à St-Denis, contribua beaucoup.

Charles-Emmanuel, qui n’avoit rien de si cher que de conserver la pureté de la religion catholique dans tous ses Estats, après avoir réduit les Bernois et les Genevois à la nécessité de n’oser plus rien entreprendre contre luy, leur accorda l’armistice ou la suspension d’armes qu’ils demandoient, pour pouvoir s’appliquer sérieusement à purger ces pais infectés des erreurs de la nouvelle religion.

1594.

Ce grand Prince avoit donné des marques de son zèle à la réduction des vallées de Luzerne, d’Angrogne et de la Pérouse dans le Piedmont, lesquelles ennuïées de la guerre députèrent vingt-quatre des principaux habitants, pour demander pardon à S. A. et pour se remettre sous son obéyssance. Les députés furent ouïs à genoux à Turin, la corde au cou; le Duc apointant leur requête leur pardonna, à condition que la religion catholique seroit rétablie dans toutes les vallées, qu’ils relâcheraient tous les biens d’Eglise, paieroient les dixmes et les autres droits dus aux ecclésiastiques.

Annales des Capucins.

Il procura ensuite auprès du Pape Clément VIII une Mission de Prédicateurs Capucins, qui travaillèrent avec beaucoup de succès à ramener ces peuples à l’obéyssance de l’Eglise. Le Père Valérien Bernaz, de Pignerol, le Père Maurice de la Murre et le Père Philippe de Pancallier, Prédicateurs Capucins, se signalèrent dans cet emploi; S. A. garantit par ce moyen le Piedmont de l’hérésie, où elle commençoit déjà à se répandre.

Ce pieux Prince auroit bien souhaité de pouvoir rétablir avec autant de facilité l’exercice de la religion catholique dans les bailliages restitués, d’où elle avoit été bannie depuis si longtemps; mais il jugeoit bien qu’il y auroit de grandes difficultés à surmonter pour vaincre l’obstination extraordinaire des Bernois et des Genevois, qui prétendoient qu’il y dût souffrir la nouvelle religion.

Lettre de Mgr Berliet archev. de Tarantaise au Pape Clémt VIII 1594.

Le Duc remit cette affaire à la délibération de son Conseil, ou il fut arrêté que pour ne rien précipiter et pour ne pas s’attirer une guerre, il seroit plus à propos d’introduire insensiblement la religion catholique dans les bailliages de Chablais et de Ternier par le moyen de quelques Prédicateurs savants, de bon exemple et de sainte vie, que par la force et les édits.

Le bailliage de Gex étoit entièrement ruiné et désert, et celuy de Gaillard étoit occupé par les Genevois, sous le nom et la faveur des trêves. S. A. ayant agréé ce conseil, elle en donna advis à Messire Claude de Granier, Evêque de Genève, et luy signifia sa volonté ; ce Prélat jeta les yeux sur S. François de Sales, qui n’étoit encore que Prévôt de l’église cathédrale de Genève, âge de 27 ans; il jugea que cet Ecclésiastique si dévot, si zélé et si savant, rempliroit infailliblement tous ces devoirs d’un homme apostolique, et le succès a répondu à l’opinion qu’il en avoit.

Le Duc escrivit ensuite au supérieur des Capucins qui étoient établis dans ses Estats de Savoye, et luy demanda des Prédicateurs puissants en œuvre et en parole, capables d’exécuter un si beau dessein, et promit qu’il s’appliqueroit de son côté à les seconder avec toute la force qu’on pouvoit attendre d’un Prince qui avoit autant de zèle que de pouvoir.

1576.

Les Capucins avoient déjà quelques couvents en Savoye. Emmanuel-Philibert, qui eut toujours pour eux une singulière affection, leur ayant fait bâtir à Turin le beau couvent de Notre-Dame-de-Campagne, voulut encore que le couvent de Chambéry fût uny à l’église de N.-D. de Cognin, qu’Anne de Chypre, fille ainée de Janus, roy de Chypre, de Jérusalem et d’Arménie, épouse de Louis, Duc de Savoye, et mère du bienheureux Amédée, avoit fondée, afin qu’une église fondée par une Princesse qui voulut être inhumée avec l’habit de S. François fùt desservie par des Religieux qu’il croyoit être les véritables observateurs de la vie et de la règle de ce Séraphique Patriarche. Le couvent de Saint-Jean de Maurienne leur avoit été baillé par les soins et les aumônes de Messire Pierre de Lambert, Evêque de Maurienne, et celuy d’Annessy par la faveur et libéralité de Sérénissime Pierre-Jacques de Savoye, Duc de Nemours et du Genevois, et de Mgr Charles-Emmanuel de Savoye, son frère. Le couvent de Montmélian fut achevé quelque temps après. Ces couvents étoient unis à la Province de St-Bonaventure, n’y en ayant pas encore assés en Savoye pour former une Province distincte et séparée. Il y avoit dans ces couvents des Prédicateurs auxquels on devoit croire tous les talents nécessaires à cette grande entre- d prise, à en juger par leur doctrine, leur piété, leur zèle et leur désintéressement.

1580.

1593.

1596.

Histoire de Savoye

Le Père Théodose de Bergame, Provincial de Lyon, pour obéyr aux ordres du Duc, choisit ceux qu’il croyoit plus propres à cet emploi et les offrit à S. A. R., en répondant à la lettre qu’elle luy avoit fait l’honneur de luy escrire. Le Duc en donna advis à Mgr l’Evêque de Genève et l’exhorta de les employer, et promit qu’il donneroi t ordre pour leur entretien

1595.

Mgr de Genève ayant appris une si bonne nouvelle, escrivit au Provincial de luy amener à Annessy les Prédicateurs qu’il avoit destinés pour travailler à la conversion des hérétiques de son diocèse. Le Père Provincial luy présenta le Père Chérubin de Maurienne, le Père Esprit de la Baume et le Père Anthoine de Tournon, tous trois de la mesme étude, doctes et fervents Prédicateurs; le bon Evêque les receut comme des anges du Paradis, avec toutes sortes d’honneurs et avec beaucoup de témoignages d’amitié et de joie, et, consultant avec eux sur les mesures que l’on avoit à prendre pour la conversion des peuples des deux bailliages de Gaillard et de Ternier, il trouva bon que S. François de Sales continuât ses prédications et ses exercices aux Allinges et dans le voisinage de Tonon, et que le Père Chérubin allât aux environs de Genève pour attaquer l’hérésie jusque dans son fort; le Père Esprit de la Baume et le Père Anthoine de Tournon furent envoyés aux bailliages de Ternier. Tous ceux qui ont escrit de la conversion des bailliages de Chablais, de Gaillard et de Ternier, parlent avec estime de ces Missionnaires.

Vie de Claude de Granier, composée parle R. P. Constantin Jésuite, livre 1, lettre 2.

S. François de Sales, rendant compte au Pape Clément VIII de ce qui s’étoit fait pour réunir ces deux bailliages à l’Eglise catholique, dit que l’Ordre des Capucins y envoya de nouveaux et vaillants Missionnaires, qui, par leur zèle et leur vigueur, surpassoient les travaux de plusieurs autres: E Patrum Capucinorum Ordine novi et sirenui adveniunt messores qui alacritate et zelo multorum opéra superant.

Le Père Chérubin étoit un des fameux Prédicateurs de ce temps-là ; il avoit occupé toutes les chaires les plus considérables de la Province de Lyon; il avoit prêché l’Advent et le Carême avec applaudissement devant les deux Cours souveraines du Sénat et de la Chambre, et avoit acquis beaucoup de réputation dans l’exercice de son ministère; il étoit lié d’une étroite amitié avec S. François de Sales, qui luy donnoit beaucoup de part en sa confidence et en ses desseins, et il paroit, par les lettres qu’il luy a souvent escrites avec des grands témoignages de confiance, qu’il y avoit entre eux deux une grande liaison.

1595. 1594

S. François de Sales ayant désiré de faire un pèlerinage à Aix avec les pénitents du Crucifix d’Annessy, nommés communément les pénitents noirs, dont il avoit érigé la Confrérie, il supplia le Père Chérubin d’y amener ceux de Chambéry, qui devoient y aller pour adorer la très-sainte Croix et pour jurer une fraternité et société perpétuelle avec ceux d’Annessy. Le Père Chérubin prêcha à cette occasion, et le sermon finy, les deux Confréries firent leur traitté de perpétuelle société et confédération.

Ce que je viens de dire du Père Chérubin ne paroitra rien moins qu’une digression au lecteur judicieux, qui jugera assés de la nécessité qu’il y avoit que ces deux grands hommes fussent bien unis pour exécuter le dessein que l’on avoit confié à leur zèle.

Le Père Chérubin, suivant les ordres qu’il avoit reçus de Mgr de Genève, partit d’Annessy avec le Frère Serge de Luquelais, homme de sainte vie, pour se rendre au poste qui luy avoit été assigné. Il n’eut point bonnement de demeure fixe durant quelque temps; il s’arrêtoit tantôt dans un endroit, tantôt dans l’autre, sur les terres de Savoye et dans les lieux les plus proches de Genève et de Gaillard, qui étoient encore sous la puissance des Genevois.

Manuscrit de la Mission.

Genève étoit l’azile et la nourrice de quatre bailliages infectés. Le Père Chérubin entreprit de l’attaquer et de la combattre par les larmes, les jeunes, les prières et les travaux. Après s’être mis sous la protection de la Ste Vierge, à laquelle il étoit très-dévot, et luy avoir recommandé ses desseins, qui ne visoient qu’à la gloire de son Fils, il commença par prêcher avec tant de ferveur et tant de succès, qu’en fort peu de temps l’on trouva de compte fait jusqu’à huit mille personnes converties à la foy catholique et un très-grand nombre d’hérétiques ébranlés, qui demandoient à être éclaircis de leurs doutes.

1595.

Un événement si peu ordinaire ne surprendra nullement ceux qui ont quelque connoissance de la disposition de ces peuples: il n’y avoit pas plus de soixante ans depuis la première invasion des Bernois, et il n’y en avoit pas tant depuis l’introduction de l’hérésie, car les peuples ne se portoient pas d’eux-mesmes au changement de religion; ils furent emportés par une passion violente de crainte et d’intérêt, les uns se laissant gagner par les pratiques secrètes, les autres succombant par foiblesse; la persuasion, l’adresse et la force en ébranlèrent plusieurs; mais tout cela ne fut pas capable d’imposer silence à tous les mouvements de la conscience et à toutes les lumières de l’esprit.

Lettre de Mgr Berliet archev. de Tarantaise au Pape Clémt VIII

Les ecclésiastiques et les nobles protestèrent contre la nouveauté et contre la violence; plusieurs gentilshommes aymèrent mieux perdre tous leurs biens que de trahir leur honneur et de manquer à leur devoir en renonçant à leur religion et à la fidélité qu’ils devoient à leur Prince légitime; et bien qu’il soit naturel que le peuple ne se hazarde pas dans ces occasions, il eut néanmoins assés de zèle pour cacher, dans des lieux fort secrets, les vases sacrés, les croix, les bannières, les images, les ornements des autels et les parements des églises; et, ne pouvant faire autre chose sous la tyrannie des usurpateurs, il se contenta de conserver une vraye foy dans son cœur, en attendant de Dieu sa délivrance.

Histoire de Genève

Spon, médecin de Lyon, dans son Histoire de Genève, dit que les prêtres de la campagne tinrent bon pour l’Eglise romaine, et après avoir fait voir la violence qu’on leur fit à la poursuite du ministre Farel, il adjoute que quelques-uns disoient secrettement la messe dans la ville, et que Farel leur fit de rudes réprimandes; de quoy les païsans furent si irrités qu’ils auroient maltraité les ministres qui alloient prêcher dans les villages, s’ils ne fussent sortis bien accompagnés.

Je n’ay nullement dessein de dire que l’esprit de ces peuples se trouva tourné à embrasser la foy à l’arrivée du Père Chérubin. Il ne m’est pas permis d’ignorer qu’elle étoit fort affoiblie dans les uns et entièrement éteinte dans les autres; mais il est vay de dire que leur malheur venoit plus d’un simple obscurcissement d’esprit que de la corruption du cœur, et il parut par la facilité qu’ils témoignèrent à se convertir qu’ils n’avoient pas des sentiments arrêtés sur la religion.

Le Père Chérubin, s’accommodant à leur humeur et à leur disposition, ne les poussoit pas sur les points contestés; il s’appliqua très-particulièrement à les bien instruire dans la connoissance de nos Mystères, et leur faisoit considérer qu’ils étoient originairement catholiques, que c’étoit dans l’Eglise romaine — que leurs pères avoient vécu, et que c’étoit elle qui leur avoit annoncé toutes les vérités de la foy, dont ils convenoient avec elle. Ces raisons, et plusieurs autres aussi naturelles et aussi sensibles, pénétroient tellement l’esprit du petit peuple, qu’il ne balançoit plus là-dessus et se rendoit sans peine à la lumière de la vérité.

1596.

Le Père Chérubin, animé par ces bons succès, provoqua les ministres à la dispute, qui n’osèrent jamais comparoitre. Cette lâcheté des ministres étonna les hérétiques, qui demandoient qu’on défendit la doctrine qu’on leur prêchoit; il y en avoit même qui disoient hautement dans Genève que la religion des catholiques étoit bonne, et que les Capucins se servoient de l’Escriture sainte pour prouver ce qu’ils avançoient.

Mémoires de la province.

Pour ménager ces bonnes dispositions, le Père Chérubin faisoit semer, par le moyen des catholiques, des billets dans la ville de Genève, par lesquels il invitoit les Genevois à venir à ses prédications, et descendant dans le détail jusques dans leurs dispositions, il les informoit des matières qu’il devoit traitter et leur promettoit qu’il employeroit la Ste-Escriture pour prouver sa doctrine; il attiroit par là plusieurs personnes de Genève qui venoient à ses prédications ou par curiosité ou par zèle pour s’instruire de la vérité, et Dieu donna tant de bénédictions à ses travaux, qu’il s’en convertit beaucoup.

Nos relations manuscrites rapportent positivement à ce temps-là la conversion d’un homme de la maison de Calvin, nommé le sieur de La Faverge, bien qu’il soit vray qu’il n’abjura l’hérésie que l’an 1600, dans la ville de Rome, où il trouva le Père Chérubin qui luy aida à exécuter la généreuse résolution qu’il avoit prise depuis quatre ans de se réunir à l’Eglise catholique, et il mourut religieux parmi les RR. PP. Carmes déchaussés.

Les ministres, appréhendant les suites de cette émotion populaire, se déchaînèrent contre les Capucins qu’ils appeloient des imposteurs, des séducteurs, des hypocrites, des faux prophètes, des magiciens, qui ayant abandonné la foy, suivoient des esprits d’erreur et des doctrines diaboliques; mais ces emportements étant inutiles pour retenir le peuple, l’intérêt de l’erreur fut si agissant en eux, qu’ils sollicitèrent les magistrats de défendre, sous peine d’une grosse amende, d’aller aux prédications et autres exercices des Capucins; le peuple crioit hautement contre cette défense et se plaignoit de la tyrannie des ministres, il disoit ouvertement que les Capucins n’enseignoient que des bonnes choses et que leur doctrine ne pouvoit être fausse, puisque les ministres n’osoient pas accepter la dispute pour la réfuter.

1596.

Le Père Esprit de la Baume étant allé à Rome pour le Chapitre général, environ ce temps-là, informa pleinement le Pape Clément VIII des conversions qui se faisoient, par la grâce de Dieu, dans le voisinage de Genève, et étala le zèle, la piété, la douceur d’esprit, la sagesse et les rares talents de S. François de Sales; ce qui excita ce grand Pontife à luy envoyer un bref qui commence par ces paroles: «Le Frère Esprit, Capucin, nous a fait le récit de la piété qui est en vous et du zèle que vous avés de l’honneur de Dieu, etc.» Il est du 7 octobre 1596. Sa Sainteté luy marquoit dans ce bref de prendre créance au Père Esprit, qui avoit ordre de l’informer de quelque grand dessein qui concernoit la gloire de Dieu; ce dessein regardoit la conversion de Théodose de Béze, fameux ministre, que l’on tenta inutilement.

Mgr de Genève, qui se réjouissoit infiniment des bénédictions que Dieu avoit répandues sur les travaux du Père Chérubin dans le voisinage de Genève, désira qu’il y continuât ses exercices dans un lieu fixe; on choisit la paroisse d’Annemasse, qui n’est éloignée de Genève que d’une lieue de France ou environ et fort proche du bailliage de Gaillard, comme un lieu très-propre et très-commode au dessein que l’on avoit de ramener et de réunir à l’Eglise les peuples qui s’en étoient si malheureusement séparés.

Le Père Chérubin, qui suivoit très ponctuellement les ordres et la volonté de Mgr de Genève, de qui il admiroit les rares qualités et singulièrement le zèle qu’il avoit du salut des âmes qui luy étoient commises, se rendit dans la paroisse d’Annemasse qui, par une très-particulière providence de Dieu, a toujours conservé la vraye foy; et comme il étoit rempli de l’esprit apostolique et animé d’un zèle véritable, car c’est là proprement le caractère du Père Chérubin, il s’efforça, avec de très-grands travaux, d’étendre les limites de l’Eglise et de luy rendre les âmes que l’erreur et l’illusion en tenoient séparées; il considéroit ces pauvres errants avec un œil de compassion pleine de tendresse; leurs misères spirituelles luy donnoient un désir ardent de les secourir et de les préserver du danger effroïable dans lequel la foy catholique nous fait voir qu’ils sont engagés; car nous ne pouvons avoir aucune espérance du salut de ceux qui meurent dans le schisme et dans l’hérésie.

Quoyque son zèle fut aussi ardent, aussi vif, aussi animé qu’il n’y en ait jamais eu, il tempéroit néanmoins si admirablement sa conduite, en la proportionnant au besoin de ses auditeurs, qu’il évitoit avec soin ce qui pouvoit aigrir leurs cœurs et indisposer leurs esprits à recevoir la vérité ; il usa d’abord de ce tempérament pour les inviter à ses prédications, ce qui luy réussit si heureusement, qu’il ne fut pas au pouvoir des magistrats ny des ministres de Genève d’empêcher que le peuple de la ville et des environs n’y vint en foule, attiré principalement par plusieurs belles représentations que le Père faisoit faire pour encourager le zèle des nouveaux convertis et pour exciter la curiosité des errants par ces dévots et agréables spectacles.

Lettre de M. Davully

Les ministres trouvèrent bon d’envoyer à Annemasse quelque licencié de leur théologie afin de disputer avec le Père Chérubin, pour amuser par ce moyen le peuple qui les pressoit d’entrer en conférence avec les Capucins sur les matières contestées; ils députèrent le nommé Corajod pour sonder le gué. Celuy-cy, qui n’étoit qu’un simple orfèvre, fut à Cornières avec un théologien de Genève et demanda de parler au Père Chérubin qui étoit chez un gentilhomme de ses amis. Cet artisan, soutenu du théologien calviniste, eut bien l’audace de vouloir disputer avec le Père Chérubin sur quelques points contestés; mais ce prélude de dispute ne luy ayant pas réussy, il feignit de le vouloir engager à une conférence réglée: il escrivit à cet effet au curé d’Annemasse que si le Père Capucin prenoit la peine d’aller à Chesnes, chez M. de Vallons, pour continuer la conférence, il l’y trouveroit au jour marqué précisément dans la lettre, avec trois ou quatre de ses amis.

Le Père Chérubin étoit très-disposé d’aller à Chesnes, qui est un petit village rière la frontière de Genève, mais il fut prévenu par l’arrivée de Corajod, accompagné de douze autres personnes qui luy amenèrent un jeune homme assez savant dans les langues et qui avoit soutenu des thèses publiques dans Genève sur toute - la théologie de Calvin, nommé M. Picoy, assisté d’un autre qui est appelé, dans la lettre de Corajod, le seigneur Jacob Gradelle. Ils conférèrent, en présence de plusieurs personnes de l’une et de l’autre religion, avec le Père qui les confondit sans peine; les Genevois voyant leur pauvre licencié convaincu, abbattu, accablé de honte et chargé de confusion, s’avisèrent, pour se dédommager, de défier le Père Chérubin à une conférence publique avec les ministres, dans Genève; ce qu’il accepta sous les conditions qui devoient authoriser cette action et la rendre utile aux catholiques. Il escrivit à Rome pour avoir l’agrément de Sa Sainteté et à ses supérieurs; il appela le Père Esprit de la Baume et le Père Anthoine de Tournon, qui travailloient avec une application extraordinaire et un succès merveilleux à la conversion des hérétiques dans le bailliage de Ternier, et les pria de se tenir prêts pour cette conférence.

Lettre de M. Davully

Les ministres, qui étoient bien éloignés de vouloir entrer dans une dispute avec nos Pères, faisoient néanmoins agir leurs entremetteurs d’une manière peu sincère; ils firent offrir les saufs-conduits que le Père Chérubin avoit demandés pour la sûreté de sa personne et de ses compagnons: «Nos Seigneurs, dit d’abord Corajod, m’ont chargé de vous dire que si vous voulez venir dans la ville, vous aurez non pas un sauf-conduit, mais quatre,» et pour pousser leur mauvaise foy jusqu’au bout, en répondant à une lettre que le Père Chérubin leur avoit escrite pour sçavoir le jour auquel on pourroit faire cette conférence, ils dirent, après avoir fort loué le zèle qu’il avoit du salut des âmes: «Nous vous prions de croire que nous ne reculerons jamais de nous trouver pour conférer paisiblement, en toute amitié et douceur, sans y apporter aucune mauvaise passion, vu qu’il s’agit d’une chose qui surpasse toutes les richesses du monde....., et ensuite nous prenons en bonne part de ce qu’en vos prédications vous n’avés usé d’aucune parole piquante en notre endroit, comme à la vérité le devoir d’un vray pasteur est de paître les brebis de la sainte pâture, sans s’amuser à aboyer et amplifier sa prédication de paroles qui n’édifient.» La lettre finit par les recommandations du ministre Perrot et de plusieurs autres; elle est datée du 9 febvrier 1597.

1597.

Il sembloit, à les entendre parler, qu’ils souhaitoient fort cette conférence; mais on verra par les suites artificieuses dont ils usèrent, qu’ils en avoient plus de peur que d’envie. Mgr de Genève fut d’advis que M. le Chanoine de Sales, cousin du saint de ce nom, allât à Genève pour porter la réponse du Père Chérubin et pour convenir avec les ministres du jour et des conditions de cette conférence. Le Père Chérubin, qui connoissoit très-bien le génie des ministres, les pria de prendre créance à M. de Sales. «J’attendroy, dit-il dans sa lettre, votre réponse par M. le chanoine de Sales, présent porteur et gentilhomme d’honneur, lequel je vous prie de croire en tout ce qu’il vous dira de ma part.»

M. de Sales fut à Genève et remit à Corajod la lettre du Père Chérubin, en présence du sieur Gradelle; elle fut communiquée aux seigneurs de la ville qui témoignèrent d’agréer que l’on conférât dans Genève; mais cette affaire ayant été remise à la décision des ministres, ils ne firent chercher que des faux fuyants pour échapper et pour éviter la dispute. Le ministre Perrot, qui porta parole pour tous les autres, désavoua Corajod et dit qu’il avoit escrit sans la participation de ses confrères, qui ignoroient toute cette négociation. M. de Sales luy montra la lettre des ministres, sous le nom de Corajod, et luy représenta fortement qu’il ne pouvoit pas refuser avec honneur une conférence à laquelle ils avoient eux-mesmes provoqué le Père Chérubin, puisque d’ailleurs les seigneurs de la ville en étoient contents, ce que Corajod soutenoit constamment aux ministres, en présence de M. de Sales et du sieur Picoy. Le pauvre Perrot, qui ne pouvoit pas gauchir sur cela, fut obligé de prendre un autre faux fuyant qui fut de le prier d’attendre qu’il en eût conféré avec les autres ministres dans leur première assemblée.

M. le Chanoine de Sales, qui vit bien qu’il avoit à faire avec des gens qui fuyoient le combat, fut contraint de s’en revenir sans avoir rien pu conclurre; le désir néanmoins de lier cette partie l’obligea d’envoyer, quelques jours après son retour, un exprès au ministre Perrot pour demander la réponse de ses confrères à la lettre du Père Chérubin, et pour sçavoir ce que l’on avoit conclu à la dernière assemblée. M. Perrot s’excusa comme il put; il tâcha d’éviter en biaisant, et dit que les ministres ne refusoient pas la conférence, mais que les seigneurs de la ville ne vouloient pas la permettre, parce qu’ils craignoient que d’une affaire de religion on n’en fit une affaire d’estat.

1597.

Cette mauvaise finesse fit bien voir que les ministres ne vouloient rien moins que la dispute; mais comme il n’est pas possible aux hommes de soutenir un reproche continuel de la raison, ils s’avisèrent, pour réparer leur honte, de rejetter sur Corajod une partie de la confusion dont ils étoient accablés, en l’obligeant de faire cette réponse à M. le Chanoine de Sales: «J’ay receu celle qu’il vous a plu m’escrire, pour réponse à laquelle je vous diroy n’être chose qui appartienne à ma condition de me mêler de ce que le Père Chérubin requiert de moy; comme aussi la vérité est que je n’ay nulle charge ny congé de messeigneurs ny de messieurs les ministres d’escrire ce que j’ai pu avoir escrit; mais je l’ay fait de ma propre volonté et comme homme particulier, etc.»

Je ne pense pas que l’impudence puisse guère aller plus loin et qu’un homme puisse tomber dans une mauvaise foy plus insigne et dans un défaut plus inexcusable de sincérité ; mais bien que les ministres ayent détruit par cette honteuse finesse l’opinion que le peuple eut de leur fourberie et de leur lâcheté, ils ont eu soin de l’establir et de la fortifier dans les esprits, ayant publié dans un escrit imprimé qu’ils avoient détourné les seigneurs de Genève de donner le sauf-conduit que l’on avoit demandé, en représentant à ces messieurs que les Capucins étoient des hommes rusés qui cherchoient à exciter quelques séditions dans la ville, et il y avoit danger, disent-ils dans cet escrit, que ces moines ne fassent quelque manège; car ils se mêlent d’autre chose que de leurs bréviaires et servent auprès des grands du métier de Tristan.

M. Davully

Mais M. Davully, dans sa lettre ci-dessus citée, les raille agréablement, disant: «0 la belle défaite! Je vous laisse à penser et à juger si les Capucins sont capables de ce métier, eux qui ont fait le vœu solemnel de pauvreté, de ne posséder ny or, ny argent, qui vont toujours à pied, qui sont toujours en veilles, jeûnes, austérités et pénitences, qui n’aspirent à autre dignité ecclésiastique qu’à être Capucins. Que leur donneroit-on donc? Des chapeaux, ils n’ent portent point; des souliers, ils n’en chaussent point; un morceau de pain dans leur besace, ils en trouvent assés; Dieu leur en fournit sans qu’ils ayent la faveur des Princes: tout le présent qu’on leur pourroit faire, seroit d’une paire de beaux éperons pour piquer leurs bâtons quand ils vont en campagne. » Comme on vit qu’ils payoient d’impudence, on se crut obligé, pour l’intérêt de la religion, de rendre leur confusion publique, et de les convaincre par leurs propres escrits. Un gentilhomme de Savoye donna au public un livre qui informa le monde de cette monstrueuse fourberie, ayant développé d’une manière galante, mais très-exacte, les causes, les suites, les effets, les circonstances et tout le mystère de cette négociation.

Le peuple, qu’on avoit amusé si longtemps dans l’espérance de cette conférence, connut bien que les ministres avoient été retenus par la crainte de se nuire et par le préjudice qu’ils prévoyoient pour leur party, s’ils venoient à conférer publiquement avec les Capucins, en présence d’arbitres et de témoins.

L’occasion de disputer avec les ministres étant perdue, Mgr de Genève appela le Père Chérubin pour prêcher le carême à Annessy, d’où il revint à Annemasse après Pâques, à dessein d’y continuer ses exercices. Ce bon Père crut que Dieu, par ce prélude de victoire qu’il lui avoit donné sur les ministres, se promettoit de grands avantages sur l’hérésie dans cette paroisse; en effet, il semble que la divine Providence l’avoit choisie comme un grand théâtre sur lequel elle vouloit faire éclater les richesses de sa miséricorde et de sa bonté, en la réduction de tant d’âmes égarées dans le bercail de l’Eglise catholique; car cette lâcheté et cette mauvaise foy des ministres ayant fortifié l’esprit, encouragé le zèle des errants par la vérité, Dieu se servit de cette disposition pour faire entrer dans leur esprit sa lumière et dans leurs âmes ses grâces, qui opérèrent en eux les fruits de salut par une véritable et solide conversion.

L’oraison des 40 heures; Annemasse, 1597.

Un si heureux commencement ne pouvoit avoir que des suites merveilleuses; le Père Chérubin entreprit l’oraison des quarante heures, dans Annemasse. Pour exciter à la piété et à la dévotion les nouveaux convertis, et pour convaincre et confondre les hérétiques par les prédications que l’on y devoit faire, et parce qu’il désiroit que cette action se fit avec pompe et avec éclat pour attirer les religionnaires de Genève, du pays de Vaud, des quatre bailliages: Chablais, Gex, Ternier et Gaillard, il jugea qu’il en falloit escrire à S. A. R., à Mgr l’Evêque de Bary, Nonce du Pape, à Mgr l’Evêque de Genève et à ses supérieurs pour avoir l’agrément.

S. A. R. approuva ce dessein et y prit tant de goût, qu’elle offrit tout ce qui dépendoit de son authorité et de son pouvoir; elle ordonna expressément à tous ses officiers que l’on n’oubliât rien de tout ce qui pourroit contribuer à la bouté de cette action; elle voulut faire éclater sa piété par les effets ou plutôt par les profusions d’une magnificence aussi chrétienne que royale; car, pour donner plus d’éclat et plus de poids à cette fête, par la grandeur de l’appareil, elle fit délivrer cinq cents écus d’or pour en soutenir toutes les dépenses nécessaires; elle envoya de belles et riches tapisseries et toute l’argenterie de sa chapelle pour orner l’oratoire où le très-saint Sacrement devoit être exposé, et n’y pouvant assister en personne, comme elle l’auroit souhaité, elle y envoya M. d’Arbigny, gouverneur de Savoye, pour y faire garder l’ordre et pour empêcher qu’il n’y eût du trouble et du tumulte.

Mgr le Nonce donna deux cents écus avec son agrément, afin que rien ne manquât à une action dont il attendoit quelques grands succès. Mgr de Genève l’honora de sa présence et l’appuya de son authorité ; le Père Provincial des Capucins manda — au Père Esprit et au Père Anthoine de se rendre à Annemasse pour assister le Père Chérubin dans cette occasion. Le Père Chérubin ayant reçu les secours qui lui étoient nécessaires pour l’exécution de son dessein, fit publier dans Annemasse et dans les autres villes et paroisses du diocèse, par l’ordre de Mgr de Genève, que l’on célébreroit l’oraison des quarante heures à Annemasse le 7, le 8 et le 9 de septembre; le bruit s’en étant répandu par toute la Savoye, une si prodigieuse multitude de peuple se disposa d’y venir, que l’on compta jusqu’à 30,000 personnes.

1597.

Mais, pour contenter la curiosité des Genevois que l’on vouloit attirer aux prédications qui se feroient pendant les quarante heures, on s’advisa d’envoyer à Genève un écclésiastique adroit et prudent, à qui on ordonna d’aller dans toutes les boutiques des marchands et de laisser à chacun d’eux une pièce d’argent pour arrhes de ce qu’il feignoit de vouloir prendre d’étoffes de soye, de gaze, de rubans, de bijoux propres aux vêtements des acteurs et aux décorations du théâtre, et d’advertir adroitement le monde de l’action que l’on devoit faire à Annemasse et du sujet des représentations. Cette adresse répondit au dessein que l’on avoit, car le bruit de cette fête se sema incontinent par la ville et fit naître dans les Genevois le désir de venir la voir.

Ce seroit le sujet d’un grand discours et trop long de descrire le détail de l’appareil; il suffit de dire, pour abréger, qu’il ne fut pas moins ingénieux et régulier, que dévot et magnifique; on agrandit l’église, qui étoit presque ruinée, avec des aies et des tentes pour la commodité du peuple, et l’on dressa un grand théâtre de charpente, sur lequel on fit plusieurs belles et dévotes représentations appliquées aux mystères de notre foy.

Toutes ces choses ayant été bien concertées et bien disposées, l’on donna commencement à l’action par bénir une grosse et grande croix de bois, couverte de fer-blanc, que l’on planta au chemin de Genève, dans un endroit si élevé qu’elle pouvoit être vue de la ville. Les pénitents du Crucifix d’Annessy, qui étoient venus en procession à Annemasse pour assister à l’oraison des quarante heures, furent destinés pour la porter. Cette cérémonie se fit avec beaucoup de solemnité : la lumière, les feux, la musique, les chants des Prêtres et des Confrères et des salves fréquentes et réglées des mousquetaires, donnèrent des marques aussi éclatantes qu’édifiantes de la dévotion des assistants et de la joie qu’on avoit de voir la croix dressée et élevée en triomphe dans le mesme lieu où les hérétiques l’avoient abbattue avec beaucoup d’insolence, il y avoit plus de 63 ans.

Le Père Esprit, prédicateur Capucin, fit sur ce sujet une exhortation fort fervente et avec tant de véhémence, que le Père Constantin, de la Compagnie de Jésus, qui a escrit la vie de Messire Claude de Granier, Evêque de Genève, dit que des personnes qui étoient actuellement dans la ville mesme de Genève, ont témoigné avoir ouï quelques parties de cette prédication, ce qui est assés extraordinaire.

Le Père Chérubin fit distribuer plusieurs feuilles imprimées, qu’un Père Capucin avoit composées sur le sujet de la croix et de l’adoration qui lui est deüe; un huguenot inconnu escrivit contre ces feuilles d’une manière pitoïable, car son livre, qui n’étoit remply que de sophismes et de fautes, étoit étrangement foible en tout ce qu’il contenoit. S. François de Sales détruisit cet escrit du ministre anonyme quelque temps après par une réponse également pieuse et sçavante, sous le titre de: Défense de la Croix de Notre-Seigneur. Il prouva par cet excellent ouvrage tout le contraire de ce que l’hérétique avoit voulu établir, sans s’amuser néanmoins à réfuter, en répondant précisément à tout ce qu’il avoit dit.

L’on peut voir dans l’advant-propos de la Défense de la Croix le motif qu’eut le ministre de faire son traitté. «Nécessité nous est imposée, dit cet hérétique, de parler de l’abus insupportable de la croix, afin que tous apprennent comment il se faut munir contre le poison de l’idolâtrie que le diable vient vomir derechef en ce temps et en ce voisinage, se servant du batelage de certains siens intruments qui, par paroles et par escrits, tâchent à rétablir l’idolâtrie, comme les murs de Jéricho qui, par la voix des trompettes de Dieu, sont tombés dès bon nombre d’années dans ces quartiers; nous estimons que ceux qui ont ici apporté et divulgué les deux escrits qu’ils font voler en forme de placard, ont voulu faire pleurer et gémir plusieurs bons chrétiens d’entre nous.» Ce sont les propres paroles du ministre.

Sur quoy S. François de Sales dit, dans le mesme endroit de l’advant-propos de la Défense de la Croix: «L’hérétique parle de l’oraison des quarante heures qui se fit au village d’Annemasse, l’an 1597, où accourut un nombre incroïable de personnes et entre autres la Confrérie des Pénitents d’Annessy, ainée de toutes les autres de Savoye, laquelle, quoy que éloignée d’une journée, sçachant que l’on avoit à dresser une croix sur le haut d’un grand chemin tirant vers Genève, près d’Annemasse, se trouva de bonne heure en l’église, où les Confrères ayant communié de la main de l’Evêque, le suivirent aussi à la procession pour faire la première heure de l’oraison avec la procession de Chablais, en laquelle il y avoit déjà grand nombre de nouveaux convertis, qui furent comme les prémices de la grande moisson que l’on a recueillie dans ce mesme pais et du pais de Ternier. Or, sur le soir, les Confrères d’Annessy, prévenant dévotement dans l’oratoire, chargèrent sur leurs épaules la croix, laquelle, dès le matin, avoit été préparée et bénie, et s’acheminèrent avec icelle assés loin de là au lieu où elle devoit être plantée, chantant sous ce doux fardeau, avec une voix pleine de piété, l’hymne Vexilla Regis prodeunt, etc., ayant toujours auprès d’eux Mgr le Révérendissime, suivy d’une très grande troupe de peuples: étant arrivés au lieu destiné, et le saint étendard arboré, le Révérend Père Esprit de la Baume, avec le Père Chérubin de Maurienne et le Père Anthoine de Tournon, Capucins, faisoient les prédications des quarante heures; étant montés près de la croix, l’un fit une bonne et courte remontrance touchant l’honneur et l’érection des croix, après laquelle l’on distribua plusieurs feuilles imprimées sur le mesme sujet, dressées par quelques bons religieux; puis tous les Confrères ayant reçu la bénédiction de Mgr l’Evêque, et, à son imitation, baisé dévotement la croix, prirent en bon ordre et silence le chemin de leur retour à Annessy, saint et dévot spectacle qui tira les larmes des yeux de plusieurs qui le virent.»

Pour revenir à l’oraison des quarante heures, où le sujet de la croix nous a un peu écarté, le septième jour de septembre, qui se trouva par un dimanche, la grand’messe fut chantée solemnellement par Mgr Claude de Granier, Evêque de Genève, à l’issüe de laquelle la procession générale commença de marcher pour faire l’ouverture de la prière des quarante heures; le Saint-Sacrement y fut porté avec autant de magnificence que de dévotion, et l’Evêque l’ayant exposé sur le précieux tabernacle qui luy avoit été préparé, le Père Chérubin monta en chaire et fit une prédication excellente à son ordinaire; les Confrères du Crucifix d’Annessy entrèrent ensuite dans l’oratoire avec la procession de Chablais, pour faire la première heure d’oraison devant le très-saint Sacrement de l’autel; les prédications furent continüées pendant les quarante heures par le même Père Chérubin, le Père Esprit et le Père Anthoine, prédicateurs Capucins, avec cet ordre, qu’après chaque prédication il y auroit toujours une procession destinée pour faire l’heure d’oraison devant le Saint-Sacrement.

Le lendemain, qui étoit le jour de la Nativité de Notre-Dame, Mgr de Genève, vêtu pontificalement, célébra encore la Sainte-Messe, et les prédications s’y firent régulièrement dans le mesme ordre que le jour précédent, et le tout s’y passa avec tant d’édification que les catholiques, les nouveaux convertis et les hérétiques mesmes ne pouvoient revenir de l’étonnement où la pompe de cette action les avoit jettés.

M. Davully 1597.

Le genre d’escrire que je suis, me dispense assés de m’étendre en plusieurs particularités très-remarquables, quoyqu’elles regardent mon sujet; mais je ne dois pas oublier celles qui sont essentielles à mon histoire et qui sont attestées par le témoignage positif d’un autheur contemporain, illustre par sa naissance et par sa vertu, qui escrivit ce qu’il avoit vu et entendu dire à un gentilhomme lyonnois de ses amis, d’une manière pleine d’enjoüement et de galanterie; sa lettre, qui fut imprimée l’année suivante, n’a pas été supprimée comme tant d’autres qui ont été escrites de ce temps-là et qui ont péry.

Il y aura un an à la Nativité de la Vierge, dit ce cavalier, que les dévots Pères Capucins, Chérubin, Esprit et Anthoine, firent l’oraison des quarante heures à Annemasse, qui est un village à une petite lieue de Genève, où de six lieües à la ronde toutes les autres églises allèrent en procession, et furent là prier instamment pour la conversion des hérétiques; entre les autres processions, vint celle du bailliage de Ternier, qui a été remis à la religion catholique depuis trois ans en çà par la diligence des révérends Pères Jésuites, Capucins et autres Prêtres, et étoit ladite procession de sept à huit cents personnes, qui donna grande consolation aux catholiques, voyant ces nouveaux fidèles faire cet acte de piété avec la plus grande dévotion du monde.

Le Père Chérubin leur prêcha, et prévenant l’unique objection des hérétiques lorsqu’ils se voient convaincus de la vérité, qui est que s’il y avoit là quelque ministre, il y répondroit bien, leur dit: «Messieurs, nous ne disons rien devant vous que nous ne désirions le maintenir devant vous aux ministres qui vous ont par le passé déçus et pipés; on nous a présenté une conférence que nous avons acceptée, et nous ne demandions que quatre doigts de papier de Messieurs de la ville de Genève pour l’assurance de nos personnes; mais la chose est demeurée telle et imparfaite; c’est pourquoy nous protestons devant vous qu’il ne tient à nous, et que nous sommes toujours prêts de vous faire voir, en leur présence, qu’ils vous ont déçus et retirés de la vraye Eglise, hors de laquelle il n’y a point de salut.» La dévote assistance étoit de six à sept mille personnes et plus, qui, tous la larme à l’œil, demandoient à Dieu miséricorde pour les pauvres âmes désolées par l’hérésie.

Le Père Chérubin, ne pouvant se contenter des mauvaises excuses que les ministres luy avoient faites pour éviter la dispute, continuoit de se plaindre d’eux dans ses prédications; il leur reprochoit leur lâcheté et leur fourberie, et le mauvais usage qu’ils faisoient de leur raison dont ils abusoient par cupidité et par malice, sans s’étonner de la perte des âmes qu’ils faisoient périr. Il fit voir, en plusieurs de ses sermons, qu’ils avoient renversé les fondements de la foy, de la morale et de la discipline de l’Eglise; il réfuta toutes leurs chicanes et mina avec tant de force toutes leurs foibles subtilités, dont ils tâchoient de couvrir l’absurde de leurs erreurs pour tromper les peuples qu’ils avoient débauchés, qu’il acheva de persuader aux hérétiques qui étoient déjà ébranlés, et désabusa les plus surpris des fausses lüeurs de l’hérésie, et Dieu, bénissant les travaux de cet homme apostolique, en dégagea plusieurs par sa grâce de toutes les préventions, de tous les préjugés et de tous les intérêts humains qui les tenoient attachés à la malheureuse secte de Calvin.

Vie de Mgr de Granier Evêque de Genève, liv. 9, chap. 6.

L’on remarqua que les huguenots pleuroient amèrement aux. prédications que l’on fit dans l’oraison des quarante heures, qu’ils frappoient leur poitrine et crioient à haute voix et redoublée: Miséricorde! dans l’église, et qu’il s’en convertit un très-grand nombre.

Les ministres, qui apprirent avec le dernier chagrin le succès de l’oraison des quarante heures, s’offensèrent si fort de la dureté des paroles du Père Chérubin, que, ne pouvant plus endurer des reproches aussi sanglants, ils représentèrent aux seigneurs de Genève qu’il y avoit du danger à souffrir ainsi les Capucins proche de leur ville; qu’ils devoient considérer qu’ils replantoient l’idolâtrie de Rome à leurs portes; que c’étoient des gens qui avoient donné leur langue à louage au Pape; que le duc de Savoye avoit sans doute quelque dessein en tête; que, sous un masque de piété, l’on avoit déjà assemblé plus de trente mille hommes près de leurs murailles. Leur dernier effort se réduisit aux menaces et aux injures.

Mémoires de la Province.

Les Genevois étonnés firent occuper les chemins par quelques compagnies de soldats, et escrivirent aux Bernois que les Capucins avoient entrepris de renverser et de détruire entièrement leur religion dans les bailliages restitués, par une manifeste infraction du traitté. Les émissaires des ministres crioient que les Capucins contrevenoient aux conditions portées par les trèves, et qu’il falloit les châtier comme des perturbateurs du repos public. Les Bernois furent si violemment remués par le récit de ces nouvelles, qu’ils s’en plaignirent au gouverneur de Savoye, et le menacèrent de la guerre s’il n’imposoit silence aux Capucins. Ils escrivirent aussi à S. A. R. sur ce sujet en des termes assés forts. Le gouverneur de Savoye, pour ôter aux Bernois l’occasion de se plaindre et pour garantir les Capucins des efforts et des insultes des hérétiques, exhorta le Père Chérubin et ses compagnons de se retirer dans leur couvent.

Il n’y avoit que quelques jours que le Père Mathias, Prédicateur Capucin, avoit eu le foüet à Vevey par la main du bourreau, pour avoir soutenu quelques points de foy contre un ministre qui les oppugnoient. Les seigneurs de Berne n’approuvèrent pas néanmoins cette action; ils blâmèrent fort le procédé du magistrat de Vevay qui avoit rendu une sentence qui blessoit si visiblement la justice et l’honnêteté publique.

1597.

Une injustice si brutale étoit assés capable d’étonner le courage de nos Pères et de leur faire appréhender les mauvais traittements dont ils étoient menacés par les Genevois. Ils sçavoient bien que depuis que la passion et la fureur se sont emparées de l’âme des hérétiques, et qu’elles en ont chassé la raison, il n’y a rien de si méchant et de si monstrueux qu’ils ne puissent exécuter: mais des gens qui avoient mis toute leur confiance en Dieu, et qui aymoient à souffrir pour son amour, ne se faisoient pas peur d’être menacés. Ils avoient Dieu et S. A. R. pour eux; Charles-Emmanuel avoit pourvu à leur entretien et à leur défense. Ce pieux Prince, qui chérissoit leurs personnes et leurs mérites, les avoient recommandés à ses officiers des deux bailliages de Chablais et de Ternier avec des termes qui marquoient l’estime qu’il en faisoit.

Mémoires de la Province.

Le Père Chérubin, dont le zèle étoit plein de sagesse, escrivit en mesme temps à S. A. R. pour l’informer de sa conduite et du succès des quarante heures d’Annemasse; il fit sçavoir à ce Prince que plus de quinze mille personnes s’étoient déjà réunies à l’Eglise catholique; que l’on avoit vu souvent plus de quatre mille personnes, tant de Genève et de Gaillard que du pais de Vaud, à leurs prédications, quelques soins que les ministres eussent pris de les empêcher d’y venir; que l’on avoit défié les ministres à une conférence publique dans Genève, en présence d’arbitres et de témoins, et qu’ils avoient fui et évité la dispute en détournant les magistrats de donner le sauf-conduit pour la sûreté des Capucins; qu’ils étoient si cruellement agités du délabrement de leurs affaires, qu’ils craignoient extrêmement la destruction de leur religion et l’entière ruine de la doctrine de Calvin; qu’on ne devoit pas être surpris s’ils remuoient les Bernois pour éloigner les Capucins de leur ville. L’on escrivit la mesme chose à Sa Sainteté et à son Nonce résidant à Turin.

Charles-Emmanuel ayant appris ces bonnes nouvelles, congratula le Père Chérubin, et, pour encourager son zèle, luy promit sa protection. Nos Missionnaires, se sentant soutenus de la puissance et de la faveur de S. A. R., continuèrent de presser les ministres de Chablais et de Ternier avec tant de force et de vigueur, que quelques-uns, ayant pris la fuite, laissèrent aux véritables pasteurs les églises qu’ils avoient usurpées sur eux depuis si longtemps. Mgr de Genève les pourvut d’autant de sçavants et vertueux Ecclésiastiques. Ces Curés étant ainsi rétablis, il fallut trouver un fonds pour leur entretien, et les chevaliers de Saint-Maurice et Lazare possédant tous les bénéfices, par concession de Grégoire XIII, l’on avoit besoin de la faveur et de l’authorité du Prince, qui étoit grand-maître de cet ordre, pour obliger de laisser aux Curés nommés par l’Evêque le revenu des bénéfices dont ils jouissoient. Mgr de Genève pria le Père Chérubin, qui avoit traitté de cette affaire avec S. A. R. dès l’an 1595 et en avoit eu de bonnes paroles, de reprendre cette négociation et de s’employer avec zèle pour en avoir une bonne issüe. Le Duc confirma au Père Chérubin tout ce qu’il luy avoit déjà promis, et luy donna de très bonnes espérances, dont on ne put néanmoins ressentir les effets que l’an 1600, auquel Mgr de Genève exécuta le bref du Pape Clément VIII, du 24 mai 1599, qui désunissoit les bénéfices du Chablais et de Ternier de la religion de St-Maurice et Lazare, et les remettoit dans le mesme estat auquel ils étoient avant que Grégoire XIII les eût unis à cet ordre.

1597.

Cette affaire étant consommée autant qu’elle pouvoit l’être pour lors, le Père Chérubin s’appliqua très-particulièrement à informer pleinement S. A. R. de tout ce qui s’étoit passé durant le temps que l’on avoit employé à la conversion des peuples dans les deux bailliages restitués, et luy fit connoître les bonnes dispositions où ils étoient de se réunir à l’Eglise catholique, si elle leur déclaroit ses intentions et sa volonté sur cela. Le Duc étoit trop zélé pour se relâcher à la considération des Bernois, mais il ne voulut rien conclurre sans prendre l’advis de son Conseil, qu’il fit assembler extraordinairement, pour sçavoir ce que l’on auroit à faire dans cette conjoncture. Il voulut que le Père Chérubin y assistât; cette affaire étant mise en délibération, la raison d’Estat l’emportoit sur l’intérêt de la religion. Tous ces sages politiques qui composoient cette auguste assemblée étoient d’advis qu’il falloit, pour calmer l’orage, laisser aux huguenots le libre exercice de leur religion et défendre aux Prédicateurs de les y troubler.

Mémoires de la Province.

Le grand Charles-Emmanuel, Prince pieux et fort zélé à la religion catholique, se tournant alors du côté du Père Chérubin, luy demanda son advis et luy ordonna de parler avec liberté et confiance. Le Père Chérubin, après avoir fait une profonde révérence à S. A. R., voulut s’excuser de dire son sentiment; mais le Duc ayant fait un nouveau commandement de dire son advis selon Dieu et sa conscience, il parla avec tant de force, qu’il renversa toutes les raisons et démêla tous les artifices de la politique d’une manière si puissante, que ce Prince incomparable, en l’embrassant, luy dit: «Père Chérubin, vous avés gagné, je suis de votre sentiment; nous avons assés de force et assés de courage pour repousser les Bernois s’ils nous attaquent; Dieu combattra pour nous quand nous ferons la guerre pour luy» ; et puis il adjouta, en se levant de son trône, ces belles paroles en italien: Manco terra, più cielo, moins de terre et plus de ciel, et mettant la main sur le Père Chérubin, il conclut: «Je veux que le Père Chérubin continüe ses exercices; qu’on ne parle plus de laisser imparfaite une si sainte entreprise.»

Il loüa en présence de son Conseil le Père Chérubin du grand zèle qu’il avoit du salut de ses sujets, et le remercia des peines et des travaux qu’il enduroit pour les ramener dans le sein de l’Eglise. Il luy promit derechef sa protection et toutes les assistances dont il pourroit avoir besoin, et luy déclara qu’il désiroit qu’il allât à Tonon pour continuer la Mission dans la ville capitale du Chablais, et en donna advis en mesme temps à l’Evêque de Genève.

Ce grand prélat, ayant les lettres et les ordres de S. A. R., qui luy marquoit qu’il désiroit que le Père Chérubin allât à Tonon pour émouvoir les Tononois, qui paraissoient toujours insensibles, luy fit expédier des lettres-patentes datées d’Annessy du 2 novembre 1597. L’Evêque parle du Père Chérubin avec beaucoup d’estime, l’honorant du glorieux titre de Prédicateur, puissant par ses paroles et par ses exemples, et zélé défenseur et propagateur de la foy catholique: Potentem verbo et exemplo et zelo pro fide catholica defendenda et propaganda.

Vie de Mgr de Granier liv. 3, chap. 5.

Le Père Constantin, de la Compagnie de Jésus, qui a escrit la vie de cet illustre Prélat, rend un glorieux témoignage au zèle et au mérite du Père Chérubin, sur le sujet des Missionnaires Capucins qui ont travaillé dans le Chablais sous la direction et les ordres de ce grand Evêque: tous ont travaillé fort heureusement dans cette Mission, dit cet historien; toutefois le zèle du Père Chérubin a plus éclaté, et l’a fait reconnoitre pour être un des principaux instruments du Ciel à ramener le peuple au bercail de l’Eglise. Ce zèle acquit au Père Chérubin l’admiration et l’amour du peuple avec la bienveillance de Clément VIII et de Charles-Emmanuel, Duc de Savoye, qui le chérissoit singulièrement et luy en donnoit des preuves si particulières, que tout autre que Claude de Granier en auroit pris jalousie; mais, outre que l’Evêque avoit une charité de prélat et d’ange, qui ne sçait point être touchée de cette passion, le Père Chérubin marchoit avec tant de sincérité et de respect, et employoit toute la faveur des grands avec tant de fidélité au bien des âmes et à l’avancement des desseins que l’Evêque avoit pour le Chablais, que ce bon prélat luy en eût désiré davantage.

J’ai bien voulu coucher ce peu de lignes à l’honneur de ce grand religieux pour ses rares mérites, et pour faire voir de quelles gens se servoit l’Evêque et de quel pied il procédoit en cette affaire.

LIVRE SECOND.

Table des matières

ON OTE LES ÉGLISES ET LES CLOCHES AUX HÉRÉTIQUES. — LA MISSION A TONON. — LES MINISTRES CONFONDUS. — LES 40 HEURES.

Des cinq duchés que possède S. A. R. Victor-Amédée II, à présent régnant, celuy du Chablais est le plus ancien. Cette province fut érigée en duché l’an 1238, par l’Empereur Frédéric II, en faveur d’Amédée IV; elle s’étend tout le long du lac de Genève, que les anciens ont nommé le lac Léman, qui n’a pas moins de quinze lieues de France de longueur et cinq de largeur ou environ. Les peuples qui habitent ces pais furent appelés parles anciens Antuates. Tonon est la capitale de ce duché et siége de la justice de toute la province; cette ville est située sur le bord du lac de Léman, dans un aspect aussi beau que l’on en puisse voir; l’air y est très-pur et le terroir très-fertile. Il y avoit autrefois un château assez fort et appartenant aux Ducs de Savoye, qui fut en partie ruiné par une mine que les Bernois y firent; le reste fut depuis démoly et aplany pour en faire la place qu’on nomme la place du Château; il étoit eeint d’un fossé assés large, qui fermoit encore la ville dès l’église St-Augustin en bas, et dont il reste encore quelques vestiges. C’est dans ce château où nacquit le bienheureux Amédée, neuvième de ce nom, troisième duc de Savoye, le 1er février 1435.

Ce fut dans ce lieu, si charmant par son assiette et si affreux par le schisme et l’hérésie de ses habitants, où Charles-Emmanuel Ier voulut que le Père Chérubin se transportât avec les autres Prédicateurs Capucins, ses compagnons, espérant que leur zèle aideroit beaucoup à l’advancement de l’œuvre de Dieu; et l’événement fait voir qu’il ne s’est pas trompé.

Lettre de Mgr Berliet au Pape Clém’ VIII

Il seroit, ce semble, nécessaire de fixer le temps auquel on rapporte l’entrée des premiers Prédicateurs dans la ville de Tonon; mais je laisse la chose indécise et n’en veux porter aucun jugement, parce que ce seroit blesser la plus exacte sincérité d’assurer positivement des choses qui me paroissent tant soit peu douteuses; les lettres imprimées et les autres escrits qui nous restent de ce temps-là n’en parlent pas distinctement ny assés précisément.

Mais quoy qu’il en soit, cela est assés indifférent pour le sujet sur lequel j’escris; ce qu’il y a de bien certain, est que S. François de Sales a travaillé à la conversion des hérétiques dans Tonon avant l’arrivée du Père Chérubin, que je ne veux considérer dans tout l’ouvrage de la conversion du Chablais que comme un digne coopérateur de ce saint Prélat, afin qu’il demeure constant d’abord que, grâce à Dieu, on n’est nullement injuste et qu’on est très-éloigné de vouloir dérober à la mémoire de ce grand saint la gloire qui luy est deüe.

Ibidem.

Le Père Chérubin étant arrivé à Tonon, eut plusieurs conférences avec S. François de Sales, qui avoit pris des mesures de longue main pour réduire cette ville à l’obéyssance de l’Eglise. Il fut résolu qu’ils agiroient de concert pour exécuter ce grand dessein. S. A. R., qui connaissoit très-bien le mérite des gens, avoit envoyé en Chablais le Sénateur Favre, qui fut par après premier Président du souverain Sénat de Savoye, pour déclarer ses intentions aux bourgeois de Tonon. Ce sage magistrat les assembla dans la maison de ville, et leur dit que S. A. R. souhaitoit que l’exercice public de la religion catholique se fit dans Tonon, qu’elle leur recommandoit très-particulièrement M. le Prévôt de Sales et le Père Chérubin, et qu’elle prenoit en sa spéciale protection tous les prêtres et tous les catholiques.

Sur cet appuy de l’authorité souveraine, le Père Chérubin se tint seur de pouvoir obtenir plusieurs choses que les hérétiques de Tonon avoient toujours refusées. En effet, l’on obtint que l’on célébreroit le saint sacrifice de la messe dans l’église de Saint-Hippolyte, que l’on y pourroit prêcher publiquement, et que l’on sonneroit la grande cloche pour la prédication; car les catholiques n’avoient point de lieu où ils peussent faire seurement leurs exercices.

Vie de saint François de Sales.

S. François de Sales, qui avoit travaillé quelque temps à Tonon avant l’arrivée du Père Chérubin, disoit quelquefois la sainte messe secrettement dans la maison des religieux de Saint-Bernard. Il n’y a rien que cet homme apostolique n’eût fait pour réunir à l’Eglise les Tononois: il y avoit employé ses prières, ses prédications et ses travaux avec beaucoup de zèle, de fatigue et de mérite, mais non pas avec tout le fruit que l’on devoit attendre d’un homme si saint, si doux et si affable, si sage, si sçavant, si constant et si apostolique. Il se plaint de l’obstination des Tononois dans ses lettres au Sénateur Favre, son ami, et escrivant à S. A. R.: «voici la seconde année, dit-il, qui se passe dès que l’on a commencé de prêcher à Tonon, sans jamais interrompre, avec fort peu de fruit.» Il en attribue la cause à la dureté des habitants et à la disette des ouvriers évangéliques, et, rendant compte à S. A. R., à Turin, de l’état du Chablais, il luy représenta, pour presser les secours qu’il luy demandoit, qu’il avoit employé vingt-sept mois en ce misérable païs, afin d’y épancher la semence de la parole de Dieu; mais, dit-il, j’ai semé entre les épines ou bien sur les pierres: car, outre la recouverte de M. d’Avully et de l’advocat Poncet, ce n’est pas trop grand cas des autres; ce sont les propres paroles de ce saint rapportées par son illustrissime nepveu, Charles-Auguste de Sales.

Il vainquit néanmoins à la fin, par sa constance et par sa douceur, l’obstination des plus endurcis, et amollit si bien leur dureté, qu’il en disposa plusieurs à une véritable conversion. Mais comme mon principal but est d’escrire uniquement les actions de nos Pères, je suis obligé, par mon dessein, de les séparer, pour ne pas mêler les choses qui ont été exécutées par ce grand Prélat avec celles qui appartiennent à nos Missionnaires.

Le Père Chérubin étoit si vivement touché du renversement prodigieux que Calvin avoit fait dans l’intérieur et l’extérieur de l’Eglise, et de la dureté des Tononois qui ne vouloient pas s’apercevoir de ce monstrueux désordre, qu’animé d’un saint zèle, il prit résolution de déclarer la guerre aux ministres de la ville et de les pousser avec toute la vigueur dont il étoit capable.

Ces faux pasteurs, qui ne se sentoient pas assés forts pour s’opposer au Père Chérubin, soulevèrent les plus opiniâtres contre luy; les moins emportés d’entre eux le menaçoient et le chargeoient d’imprécations et d’opprobres; les plus méchants s’élevoient avec insolence et se déchainoient contre luy; mais, quelque envenimée que fût la malice de ses ennemys, elle n’étoit pas capable d’arrêter la joie de son cœur ni d’affoiblir ce soin prodigieux et ce zèle incomparable de les réunir à l’Eglise. Comme il connoissoit le génie de l’hérésie, il se moquoit de leurs injures et de leurs menaces. Les catholiques étoient remplis de frayeur et de tremblement, et il n’y avoit que le Père Chérubin qui demeuroit intrépide. Il dit la messe, malgré tous les efforts, les oppositions et les insultes des hérétiques, à un autel qu’il avoit fait préparer dans l’église de Saint-Hippolyte, et il y prêcha avec tant de zèle et avec tant de liberté, que les hérétiques connurent bien qu’ils avoient en tête un homme qui ne craignoit pas la mort; et les catholiques, qui l’avoient si souvent conjuré de modérer son zèle, se sentant animés par ses discours et par ses exemples, commencèrent à se rassurer et à prendre cœur.

Mémoires de la Province.

Ibidem.

Le Conseil de ville étant un jour assemblé, il fit prier MM. du Conseil d’agréer qu’il leur représentât des choses qui concernoient le bien public; il fut introduit dedans la salle de leur assemblée et il y fut receu avec honneur; et, comme on luy eut demandé ce qu’il désiroit, il leur dit avec une admirable fermeté que, puisqu’ils étoient assemblés pour les intérêts de la ville, il avoit cru devoir leur représenter que le point de religion étant le sujet le plus important, le plus essentiel et le seul qui méritoit toute leur attention et application, ils ne pouvoient mieux faire que de s’appliquer à cette matière en leur assemblée, et ainsi qu’il les supplioit de faire appeler leurs ministres afin qu’il les pût convaincre en leur présence que la religion de Calvin, dans laquelle ils les entretenoient, étoit fausse, et qu’il n’y avoit que l’Eglise catholique seule où l’on puisse faire son salut. Cette hardiesse augmenta leur crainte et redoubla l’étonnement qu’il leur avoit causé, sans avoir pour lors aucun autre effet.

1597.

Le jeudy suivant, qui étoit le jour du marché, il fit une action qui marqua un grand courage et une fermeté inébranlable: il fit dresser une chaire à la place publique et il prêcha contre les hérésies de Calvin, et, se tournant vers la maison de ville, qui regarde sur la place du marché, où logeoit le principal ministre, il s’adressa aux assistants et leur dit: «Votre ministre est à cette fenêtre qui m’écoute et qui ne dit mot; obligez-le de venir ici pour défendre la fausse doctrine qu’il vous enseigne; il ne sçauroit l’entreprendre, dit-il, il sait bien qu’il vous trompe, qu’il vous abuse et qu’il vous perd.» Les catholiques frémissoient et craignoient que les hérétiques le lapidassent; mais, ô miracle de la grâce de Dieu et de la force apostolique! cette entreprise effraya les errants et les ministres de l’erreur.

Les catholiques et les huguenots avoient l’alternative de l’église de St-Hippolyte; les prédicateurs catholiques et les ministres y prêchoient alternativement chacun leur jour; les catholiques y alloient pour ouïr la messe et la prédication, et les huguenots pour entendre leur presche et recevoir leur cène. Le Père Chérubin ne pouvoit pas souffrir un mélange si monstrueux; il luy sembloit que c’étoit joindre l’enfer avec le paradis et mêler les rayons du soleil avec les vapeurs de l’abyme que de faire les exercices de la religion catholique et du calvinisme dans un mesme lieu; il se mit à crier contre cet abus et remontra à S. A. R. et à ses officiers, avec un zèle plein de sagesse, que Jésus-Christ et Bélial ne pouvoient pas s’accommoder dans un mesme temple, et qu’il étoit défendu aux Israélites d’avoir aucun commerce avec les Samaritains; enfin, il fit si bien que les hérétiques furent contraints de céder l’église St-Hippolyte aux catholiques et de transférer leur presche à celle de St-Augustin, avec cette réserve néanmoins qu’ils pourroient se servir de la grande cloche de Saint-Hippolyte pour sonner leur presche.

Mémoires de la Province.

Le Père Chérubin, mal satisfait de cette réserve, obtint facilement de S. A. R. que cette cloche ne serviroit plus qu’aux seuls catholiques; mais il ne trouva pas la mesme facilité dans les officiers du Prince à faire exécuter un ordre qu’ils prévoyoient devoir faire beaucoup de bruit. Le Père Chérubin, qui n’étoit point temporiseur ny homme de remise, et qui agissoit avec chaleur dans les affaires de la religion, se sentant appuyé et soutenu de la faveur et de l’authorité de S. A. R., fit une action de grand éclat: il résolut de mettre les seuls catholiques dans la réelle possession de la cloche, et d’en ôter l’usage aux hérétiques. Il choisit pour faire son coup un jour destiné au presche du ministre, environ les fêtes de Noël.

Après avoir dit la messe à son ordinaire, il ferma les portes de l’église et monta au clocher avec son compagnon et deux catholiques séculiers; ils tirèrent à eux les cordes et les échelles, bien résolus de ne point permettre qu’on se servit de la grande cloche pour sonner le presche. Les huguenots ne manquèrent de venir à l’heure accoutumée pour le sonner; ils forcèrent l’église et allèrent d’abord au clocher, où ils ne trouvèrent ni cordes ni échelles. Le Père Chérubin leur déclara du haut du clocher qu’ils pouvoient se retirer, car il ne permettroit jamais que les cloches qui avoient été bénites et dédiées pour appeler les chrétiens à l’église, où l’on enseigne la véritable doctrine et le chemin du salut, fussent employées désormais à assembler le monde où l’on prêche l’erreur et où l’on combat la vérité. Les hérétiques s’attroupèrent et coururent aux armes comme des furies déchainées; ils approchèrent du clocher et tirèrent plusieurs fois sur le Père Chérubin et sur son compagnon; ils appliquèrent des échelles pour monter au clocher, mais ils furent repoussés et les échelles furent renversées; leur fureur s’accrut par cette résistance, et ils en seroient venus apparemment à la sappe du clocher, si M. de Vallon, gentilhomme huguenot, ne fût arrivé, qui modéra par sa présence l’excès de leur emportement.

Ce cavalier fut surpris de cette généreuse audace, et s’adressa au Père Chérubin et le pria de vouloir descendre; et comme il avoit une grande authorité sur le peuple, il tâcha de réprimer sa brutale fureur: chacun sçait que quand le peuple est une fois en furie, c’est à Dieu seul de l’appaiser; le Père Chérubin, toujours ferme et invincible, se montra par une fenêtre, et, comme il sçavoit se modérer beaucoup, il parla fort civilement à M. de Vallon, mais pourtant avec fermeté et avec un certain air de générosité que la vertu donne. Il luy communiqua l’ordre du Duc pour soutenir son action, et protesta qu’il ne se relàcheroit jamais à consentir les cloches aux ministres, et Dieu luy donna tant de force pour défendre son droit, que les hérétiques abandonnèrent l’église et les cloches aux catholiques.

Livre 3, chap. 8.

Il y avoit encore dix ou douze catholiques dans Tonon à qui le Père Chérubin prêchoit fort souvent. Le Père Constantin, Jésuite, dans la vie qu’il a escrite de Mgr Claude de Granier, Evêque de Genève, dit positivement qu’il n’y avoit dans ce temps de catholiques dans Tonon que les officiers de S. A. R.

Mémoires de la Province.

L’on trouvoit dans les entretiens particuliers du Père Chérubin une force mêlée de douceur capable de vaincre et de gagner les plus obstinés; mais quand il étoit en chaire, il animoit de la voix et du geste les oracles de l’Evangile, pour la destruction de l’erreur ou pour la défense de la vérité ; on se sentoit pénétré des lumières de son esprit et de l’ardeur de son zèle. Les ministres, qui sçavoient que les preuves dont il fortifioit la doctrine de l’Eglise étoient si convaincantes, qu’elles ne laissoient aucun doute ni aucun détour à l’esprit humain, pour l’éluder, disoient qu’il étoit un enchanteur, et faisoient de grandes défenses aux huguenots de l’ouïr, et c’est la cause qui les empêchoit d’aller ouvertement à ses prédications. Toutefois, comme on le pouvoit facilement ouïr de quelques maisons voisines de Saint-Hippolyte, parce qu’il avoit une voix forte et sonore, il y avoit toujours dans ces maisons plusieurs huguenots, que la curiosité plutôt que le zèle y attiroit: mais Dieu, qui conduisoit leurs pas vers son Eglise sans qu’ils le sçussent, éclairoit peu à peu leurs esprits et les disposoit insensiblement à la recherche de la vérité.

1597.

Pour désabuser les hérétiques les plus surpris, il attaquoit les ministres dans toutes les compagnies où il les rencontroit. Il réfutoit ce qu’ils avoient dit à leur presche; il renversoit les sophismes métaphysiques dont ils ébloüissoient leurs sectateurs; il les provoquoit à la dispute; mais, comme il vit qu’il ne pouvoit pas attirer les huguenots aux prédications qu’il faisoit à Saint-Hippolyte, ny engager les ministres à une conférence, il se résolut de prêcher à la place publique quand le monde seroit assemblé ou pour le marché ou pour quelque autre occasion que ce fût; il fit à ce sujet élever une belle croix au milieu de la place, vis-à-vis la maison de ville, où logeoit le principal ministre, et aussitôt qu’il voyoit du monde assemblé, il se mettoit sur les degrés qui étoient au pied de la croix pour prêcher au peuple. Il commençoit par établir quelques points de controverse, et, après avoir prouvé par de claires et solides raisons la vérité et la créance des catholiques, il s’adressoit aux huguenots:

Lettre de M. Davully

«Messieurs, leur disoit-il, je sçais bien que vos ministres vous prêchent le contraire, je soutiens que leur doctrine sur cet article-là est fausse; je les presse depuis longtemps de défendre ce qu’ils enseignent, et je ne puis pas les engager à une conférence; il est visible que ce refus est une marque de la foiblesse de leur cause; il s’agit du salut de vos âmes, ils n’en tiennent point de compte; tenez, voilà un escrit, en leur présentant un papier, dans lequel je démontre, par de bonnes raisons, la vérité de notre créance et la fausseté de la vôtre, portez-le à vos ministres et les obligez d’y répondre; s’ils n’ont pas le courage de disputer avec nous, qu’ils répondent à tout le moins par escrit à ces raisons, et s’ils doutent de leur capacité, qu’ils appellent à leur secours les ministres de Genève, de Berne et de Lausanne; s’ils ont encore quelques sentiments d’honneur ou quelque zèle de votre salut, ils tâcheront de nous satisfaire.»

Il faisoit afficher les escrits aux portes des temples des hérétiques et pressoit incessamment les ministres d’y répondre. Il continua fort longtemps à faire toujours la mesme chose, ce qui n’étoit pas trop au goût de ces faux pasteurs, qui, le trouvant partout sur chemin, furent frappés de terreur et tombèrent dans un si grand abbattement qu’ils se crurent perdus; les uns prirent la fuite et se sauvèrent à Lausanne, et laissèrent au pied de la croix, qui servoit de chaire au Père Chérubin, un monument éternel de leur honte et de leur confusion.

La fuite de ces mercenaires avança la conversion de plusieurs calvinistes, qui, piqués de la lâcheté de leurs ministres et convaincus des raisons du Père Chérubin, furent convertis à la foy catholique, et fit perdre aux hérétiques l’église qu’ils occupoient dans Tonon, ayant été contraints de bâtir un temple hors la ville où le ministre Viret leur prêchoit.

Les ministres de Lausanne, qui avoient donné retraite à leurs compagnons fugitifs, promirent de venir à Tonon pour disputer avec les Capucins; ils vinrent en effet, mais le succès ne répondit pas à leur attente; ils disputèrent avec le Père Chérubin, en présence de deux gentilshommes de marque, nouvellement convertis, et de plusieurs hérétiques, et, par la grâce de Dieu, ils furent confondus.

Lettre de M. Davully

Ce mauvais succès ruina le ministre de Tonon par la défaite de ses confrères et le réduisit à recourir à Genève pour presser un plus puissant secours. Le Père Chérubin fatiguoit étrangement ce pauvre ministre, et de vive voix et par les escrits qu’il luy envoyoit et qu’il faisoit afficher à la porte de son logis, comme nous avons dit; un jour qu’il y avoit une grande assemblée d’hérétiques dans la maison de ville, chez le ministre, le Père Chérubin, accompagné de M. Davully, s’y rendit et pressa le ministre, en leur présence, de répondre aux escrits qu’il luy avoit si souvent envoyés et qu’il avoit fait afficher aux carrefours de la ville, comme un trophée des victoires que l’Eglise catholique remportoit sur l’hérésie.

1597.

Le ministre, qui se jouoit de l’authorité des Pères et n’avoit nul égard à leurs opinions, déclara d’abord qu’il n’en vouloit point entendre parler et avoua franchement qu’il n’avoit lu en sa vie plus de quatre feuilles des escrits des saints Docteurs.

Le Père Chérubin luy répartit qu’il falloit avoir renoncé à la pudeur pour oser prêcher dans un lieu aussi considérable qu’est Tonon sans avoir lu les saints Pères. Le ministre répliqua qu’il s’attachoit uniquement à l’étude de la Bible, et, demeurant toujours ferme dans son aveu de n’avoir lu les Pères, il s’excusa de ne pouvoir répondre aux escrits du Père Chérubin, où ils étoient si souvent cités, et promit qu’il feroit venir un de ses confrères pour le satisfaire.

1598.

Mémoires de la province.

Le Père Chérubin, pour l’abbattre tout-à-fait et l’accabler de confusion devant les principaux bourgeois de Tonon, qui étoient là assemblés, dit qu’il vouloit faire voir à la compagnie qu’il n’avoit guères mieux lu la Bible que les saints Pères, et le jetta en mesme temps sur un point de controverse, et l’ayant obligé de recourir à la Bible pour décider leur différend, il le surprit si souvent dans une dépravation visible du sens et des paroles de l’Escriture, dans les passages qu’il cita pour couvrir son erreur, que le pauvre ministre, confus et effrayé, fut contraint de demander du délay. Ce dernier coup acheva d’accabler le ministre et donna une certaine ardeur de zèle au Père Chérubin, qui continua de le pousser dans ses sermons avec beaucoup d’aigreur à son ordinaire, mais avec une force et un ascendant qui faisoient bien voir aux hérétiques mesmes qu’il avoit autant d’avantage sur leur ministre, en génie et en solidité d’esprit, qu’il en avoit par la cause qu’il soutenoit: il proposoit un point capital contesté, il l’établissoit et le prouvoit, l’expliquoit et le fortifioit; il s’y arrêtoit et ne le passoit jamais légèrement; tantôt il prêchoit du purgatoire, tantôt de l’invocation des Saints; un jour il établissoit la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie; un autre, quelque autre article particulier de notre créance. Ses preuves étoient si sensibles que, pour peu qu’on eût d’équité et de bonne foy, il étoit impossible de les contredire; elles étoient si claires et si naturelles, et tout ensemble si fortes et si pressantes, que les calvinistes, qui en sentoient la force, fuyoient sa rencontre et ses prédications pour n’en être pas touchés ou convaincus, et c’est ce qui obligeoit ce Père de faire distribuer aux religionnaires et afficher aux carrefours de la ville des feüillets volants où l’on voyoit les preuves dont il se servoit pour combattre l’erreur et défendre la vérité.

1598.

Cette hardiesse et cette liberté si entière eurent des effets bien divers: les hérétiques les plus obstinés employèrent contre luy tout ce que la rage et l’adresse purent inventer de méchant pour le perdre. Il y en eut qui entreprirent de le tuer, et M. et Mme de Vallon luy ont avoué bien des fois, après leur conversion, qu’ils avoient attenté à sa vie pendant qu’il prêchoit au pied de la croix; mais Dieu qui veilloit pour leur conversion ne permit pas qu’ils exécutassent une résolution si furieuse et si désespérée; il y en eut aussi plusieurs si sensiblement touchés, qu’ils furent sur le point de se déclarer dès lors et de confesser tout haut qu’ils étoient catholiques; et ceux-cy, après avoir heureusement rompu les liens qui les tenoient attachés à l’hérésie, en firent une solemnelle abjuration.

Les hérétiques de Tonon, pour venger leur ministre des insultes du Père Chérubin et pour réparer la honte qu’ils avoient d’avoir perdu l’église et le clocher de St-Hippolyte, vendirent la grande cloche à un marchand de Genève. Ils allèrent de nuit au clocher, et, ayant allumé un grand feu sous la cloche, ils la rompirent à coups de marteaux après l’avoir enveloppée d’un gros drap pour en retenir le son: leur finesse ne put pas néanmoins surprendre la vigilance du Père Chérubin; il ouït du bruit et s’aperçut qu’il y avoit du monde dans le clocher; il sortit en mesme temps avec son compagnon et alla d’abord au logis de M. Claude Marin, procureur fiscal de S. A. R., pour l’informer de ce que l’on faisoit au clocher; il le pressa de se lever et de venir incessamment avec luy à Saint-Hippolyte, pour opposer l’authorité de S. A. R. à cet attentat; le sieur Marin s’excusoit sur l’heure et sur le temps de la nuit, et remontroit qu’un homme sage ne devoit pas s’exposer à un péril si évident; le Père Chérubin, pour l’animer et luy donner courage, luy répondit du secours du Ciel et de la protection de la Ste Vierge; enfin il le conjura et le supplia et fit tant qu’il se leva et le suivit; ils allèrent ensemble à l’église de Saint-Hippolyte et montèrent au clocher.

1598.

Mémoires de la Province.

Les hérétiques emportés et téméraires, se voyant surpris, s’abandonnèrent aux transports les plus violents de la passion la plus animée; ils leur firent d’étranges menaces, et poussant leurs insolences jusqu’au dernier excès, ils jettoient des tisons ardents sur eux pour les arrêter; et, pour étonner le courage du procureur fiscal, les plus fâcheux s’élevèrent insolemment contre luy et luy dirent qu’il y alloit de sa vie s’il approchoit: le fiscal, intimidé, vouloit descendre; mais le Père Chérubin le rassura par l’espérance du secours du Ciel: «Ne craignez point, luy disoit-il, nous sommes sous la protection de la Ste Vierge, montons hardiment, ils ne sçauroient nous faire du mal.» En effet, ils montèrent et arrivèrent au haut du clocher, par un insigne bonheur, sans aucun accident. Ils y trouvèrent tous les principaux bourgeois de la ville et la grande cloche rompue en plusieurs pièces. Le procureur fiscal leur fit commandement de la part de S. A. R. de se retirer et de luy remettre les clefs du clocher: à ce commandement un chacun se retira.

1598.

L’on fit appeler le capitaine de justice avec les archers, l’on prit les chevaux et les chariots des autheurs de cette téméraire entreprise, et on les obligea eux-mesmes de venir conduire le métal de la cloche rompue au château des Allinges. S. A. R. en étant avertye, témoigna une extrême indignation de leur violence. L’on fit quelque temps après de ce métal des cloches qui ont longtemps duré, et, refaites dès quelques années, elles sont à présent au clocher de la sainte Maison de Tonon. Il est visible que la force et la vertu de Dieu mesme accompagnèrent le Père Chérubin et luy inspirèrent tout ce qu’il faisoit, car quelle apparence qu’un homme eût pu réussir dans des entreprises si difficiles et si périlleuses?

Vie de saint François de Sales, p. 136.

Le Père Esprit de la Baume, prédicateur Capucin, étant allé ouïr le ministre Viret qui prèchoit dans le temple que les huguenots avoient fait bâtir hors la ville, sur la place de Crête, n’eut pas tant de bonheur: il voulut l’obliger à soutenir la doctrine qu’il avoit enseignée; ce ministre, qui portoit fort impatiemment sa disgrâce, possédé du démon, s’emporta de colère et vomit mille injures à ce Père, et inspirant ainsi le venin de sa fureur aux hérétiques présents, qui, prenant les injures du ministre pour un préjugé qu’il eùt raison, coururent aux pierres et faillirent d’assommer le Père Esprit pour épargner à leur ministre la confusion qu’il ne pouvoit pas éviter en disputant avec luy. Mais le désir qu’il avoit de souffrir pour J.-C. le consola assés de tout le mal qu’on luy avoit fait.

Le ministre, revenu de son premier accablement, ne pensa plus qu’à réparer sa honte, et escrivit à Genève et remua si violemment le collége des ministres, qu’ils supplièrent le professeur public de leur théologie d’aller à Tonon pour disputer avec les Capucins. Ils jugèrent bien de la nécessité qu’il y avoit de prendre ce party pour soutenir leur réputation et pour relever le courage du peuple abbattu et ébranlé. Herman Lignarius, allemand, professeur de la théologie de Genève, et qui étoit en grande estime parmy les siens, et qui étoit en effet un des plus habiles théologiens que les religionnaires eussent dans leur communion, accepta avec joye de venir à Tonon.

1598.

Vie de saint François de Sales.

Lettre de M. Davully 1598.

Ce superbe docteur, tout enflé de la gloire qu’il croyoit acquérir dans cette occasion, s’advisa d’attaquer le Père Chérubin dans un temps auquel il étoit fort occupé aux prédications du Carême. En effet, il arriva à Tonon le samedy, veille des Rameaux, avec un beau cortége de licenciés en la théologie de Calvin et plusieurs étudiants de diverses nations, François, Anglois et Allemands; le ministre et les principaux de Tonon s’étant joints à ces braves sçavants faisoient environ cinquante personnes. Le ministre de Tonon, à la tête de cette troupe, qui fut grossie de près de 200 personnes du commun du peuple, vint au logis des Pères Capucins, et déclara au Père Chérubin, à qui il avoit déjà donné advis dès le matin de l’arrivée du professeur, qu’il luy amenoit du monde pour soutenir la cause de leur religion. Le Père Chérubin luy dit en souriant qu’il avoit bien de la joye de voir une si belle compagnie disposée à défendre une doctrine tant de fois réfutée dans ses sermons et dans ses escrits, mais qu’il ne devoit pas trouver mauvais s’il se défioit de luy et s’il luy demandoit une caution de sa sincérité, après qu’on luy avoit manqué tant de fois de parole, ne pouvant plus se persuader que l’on voulût de bonne foy entreprendre une dispute de religion, que l’on avoit si souvent désirée sans avoir pu les y engager; car ils ne pouvoient pas ignorer ce qui s’étoit passé à Annemasse, et tout fraîchement à Tonon.

Le professeur de Genève, qui témoignoit être merveilleusement content de luy-mesme, prenant la parole, répondit au Père Chérubin, avec un certain air de fierté et de confiance, qu’il n’étoit garant que de la créance et de la doctrine de ceux de sa communion, nullement de leurs actions; qu’il ne falloit pas s’arrêter à des circonstances qui étoient étrangères au sujet pour lequel il étoit venu; qu’il avoüoit que la cause de sa religion avoit été assés mal défendue, et qu’elle avoit eu de pitoyables advocats, mais qu’il prétendoit de faire voir qu’elle n’en étoit pas moins bonne, ny moins soutenable. Le Père Chérubin, le trouvant dans cette disposition, luy repartit qu’il seroit donc à propos de convenir en présence du magistrat des conditions de la dispute, et que l’un et l’autre les signât.

Lettre de M. Davully

L’on eut de peine de convenir avec le professeur sur la première condition que le Père Chérubin demandoit, qui étoit que l’on s’arrêteroit sur un article, et que l’on examineroit séparément et à fond avant que de passer à un autre; cette condition n’étoit pas au goût du professeur, qui, selon le génie ordinaire des ministres, eût bien voulu traitter les choses imparfaitement et d’une manière commode à confondre tout sans rien avancer, pour avoir de quoy se couvrir sous cet embrouillement; il fallut néanmoins passer par là, et convenir d’une condition qui parut fort raisonnable à chaque party: on tomba facilement d’accord des autres, quoy qu’elles aient été très-mal gardées par le professeur; car l’on avoit convenu que l’on continueroit la dispute et qu’elle ne seroit pas interrompue sous quel prétexte que ce fût, et que l’on y employeroit tout le temps nécessaire pour pouvoir bien connoitre la solidité et la faiblesse des preuves. Ces conditions furent signées le 14 mars 1598 par le Père Chérubin et par le professeur Herman Lignarius; l’on choisit trois secrétaires, deux de Genève et un advocat catholique, pour rédiger par escrit cette conférence.

1598.

Ce seroit passer les bornes d’un abrégé de vouloir escrire toute cette dispute par le détail; l’original signé et garant est entre les mains du magistrat de Chablais ou dans les archives de la ville de Tonon, et M. de St-Michel, seigneur d’Avully, qui fut depuis marquis d’Hermance, qui avoit été présent à toute cette dispute, en donna une copie fidèle et authentique au public; elle fut imprimée la mesme année à Lyon avec la permission de Mgr Pierre Pinac et avec l’approbation des docteurs, du R. P. Robert Berthelot, Provincial et Prieur des Carmes de Lyon, du R. P. Jean Le Comte, Prieur des Augustins de Lyon. Le mérite de M. Davully authorise assés son ouvrage. Le Pape Clément VIII ayant appris que ce seigneur avoit abjuré l’hérésie, en eut tant de joye, qu’il luy envoya un bref qui marque l’estime que Sa Sainteté en faisoit.

Il suffit donc de dire, pour mon dessein, que le Père Chérubin remporta avec beaucoup de gloire tout l’advantage de la dispute, et que ce faux brave, qui proposoit ses pensées d’une manière si fière et si insultante dès l’entrée de la conférence, eut dans la suite tant de chagrin de s’être engagé dans une dispute où il perdoit son honneur et sa réputation, qu’il prit la fuite deux jours après.

M. Davully, après avoir exposé fidèlement dans son livre ce qui se dit de part et d’autre en cette conférence, ajoute que le professeur, bien loin de rien prouver de ce qu’il prétendoit, avoit donné lieu à tout le monde de découvrir la fausseté et la foiblesse de sa cause, et que le Père Chérubin, répondant nettement à ses raisons et à ses passages, avoit prouvé par l’Escriture, par les Conciles, par les saints Pères et par la constante et inviolable tradition de l’Eglise, la doctrine catholique avec tant de solidité et d’évidence, que le professeur ne put jamais résister à la force invincible de ses preuves. Il fait remarquer que tout ce que dit le professeur dans cette conférence n’étoit qu’une ergoterie d’école; qu’il prenoit souvent des détours éblouissants, et conclut qu’il appela inutilement au secours tout ce qu’il sçavoit de philosophie et de chicane; car les raisons et les preuves du Père Chérubin étoient si fortes et si pénétrantes, que les hérétiques mesmes ne purent pas disconvenir que le professeur n’en eût été accablé. Cette dispute affermit et fortifia la foy des nouveaux convertis, bien loin de l’ébranler et de la confondre.

1598.

Le Père Chérubin, ne se contentant pas de cet advantage, crut que pour remporter une pleine victoire il falloit poursuivre le fuyart; il prêchoit tantôt à Saint-Hippolyte, tantôt à la place du marché, se plaignoit en tous ses sermons du professeur et des ministres qui manquoient à leurs promesses, et fit sommer le professeur de revenir à Tonon ou d’y envoyer quelqu’un plus habile que luy pour continuer la dispute; il fit afficher aux carrefours de la ville un acte de sommation, dont plusieurs personnes de Genève qui étoient à Tonon prirent copie, et des placards qui contenoient les solides raisons qu’il avoit avancées pour défendre la doctrine de l’Eglise et pour réfuter celle de Calvin, avec un extrait des fruits que l’on pouvoit tirer de cette conférence. Il fit signifier l’acte de sommation au ministre Viret et au professeur de Genève; et parce qu’il sceut que le professeur publioit qu’il continueroit la dispute s’il avoit un sauf-conduit du Duc de Savoye, il le demanda à S. A. R., et le Juge-Mage le mit entre les mains de Louis Viret, ministre de Tonon, pour le faire voir au professeur Herman Lignarius et aux ministres de Genève, de Berne et de Lausanne. En voicy la copie:

LE DUC DE SAVOYE.

Table des matières

Par ces patentes signées de notre main, nous avons donné et donnons ample sauf-conduit, passeport et assurance aux ministres des païs du canton de Berne et ville de Genève qui voudront entrer en dispute avec le Père Chérubin, mesme à Herman Lignarius, de pouvoir venir en toute seureté rière le païs de Chablais pour parachever la conférence qu’il a commencée avec ledit Père Chérubin, selon les conventions et promesses mutuelles de part et d’autre; ayant très-agréable qu’on vaque à ce saint exercice de chercher la vérité avec douceur et bénignité pour l’instruction des peuples; promettant qu’il ne leur sera fait aucun déplaisir, et moins donné aucun mécontentement en leurs personnes, leurs serviteurs, ny autrement; commandons à tous nos officiers et sujets d’observer cesdites patentes en tant qu’ils craignent de nous désobéyr: car ainsi nous plaît. Donné à Chambéry, le 24 juillet 1598.

CHARLES-EMMANUEL.

Et plus bas: Roncaz.

( Scellées du grand sceau. )

1598.

Toutes ces tentatives furent inutiles; l’on ne put jamais disposer le professeur à vouloir rentrer en dispute avec le Père Chérubin. Les seigneurs de Genève, qui voyoient que cela donnoit un grand échec à leur religion, pressèrent en vain les ministres d’envoyer les plus habiles de leur collége pour soutenir le professeur; ces lâches mercenaires aymèrent mieux abandonner la cause commune que de l’exposer au péril d’une seconde confusion dans une conférence publique. Ils s’avisèrent, pour éluder ce coup, de faire guerre de loin: ils firent un traitté manuscrit contre l’article du purgatoire, signé Herman Lignarius et De Brune, qu’ils envoyèrent au ministre Viret, luy recommandant expressément de le faire passer dans les mains des principaux calvinistes de Tonon et de le semer par tout le Chablais. Le Père Chérubin s’en étant aperceu, fit agir le procureur fiscal de S. A. R. pour obliger le ministre à luy délivrer une copie correcte de cet escrit, afin qu’il pût le réfuter; le ministre obéyt, mais il ne voulut nullement s’engager à soutenir ce qu’elle contenoit, disant que c’étoit aux ministres de Genève, qui en étoient les autheurs, à le défendre. Nous avons entre les mains le verbal du magistrat, signé Charles Dorlié, et plus bas David, greffier.

1598.

Ce pitoyable artifice ne leur ayant pas réussi, il fallut un autre party pour effacer leur ignominie; un ministre de Genève s’offrit d’aller à Tonon pour venger ses confrères vaincus. Celuy-cy fit connoître par hazard son air et son génie; il déclara qu’il souhaitoit que cette action éclatât et fit du bruit; il proposa plusieurs conditions pour une dispute réglée et solemnelle, et, pour mieux prendre ses seuretés, il demanda que S. A. R. envoyât des otages dans Genève pour la seureté des ministres, de sa personne et de ceux qui l’accompagneroient. Le Père Chérubin accorda toutes les conditions qu’il demandoit; il escrivit à S. A. R. et à Mgr le Nonce Ottenelli, Evêque de Fano, nepveu du Révérend Père Roger de la Province de la Marque d’Ancône, Prédicateur Capucin, pour avoir leur agrément. S. A. R. promit d’envoyer les otages pour la seureté des ministres; Mgr le Nonce apostolique répondit du consentement de Sa Sainteté. Toutes choses étant ainsi disposées, l’on somma le ministre de venir à Tonon pour commencer la dispute. Il sembloit, à l’entendre parler, qu’il devoit abbattre tous les Capucins; mais quand il se vit pressé de tenir la parole qu’il avoit donnée pour la dispute, il entra dans une juste défiance de ses forces; il tâcha d’esquiver par des fuites artificieuses, en recourant à de honteuses finesses. Le Père Chérubin, voyant qu’on luy manquoit de parole, s’en plaignit aux seigneurs de Genève et s’offrit d’aller dans leur ville avec deux autres Capucins prédicateurs pour faire cette dispute, si les ministres ne vouloient pas venir à Tonon.

On ne voyoit que messagers de Genève à Tonon et de Tonon à Genève; les catholiques et les huguenots témoignoient désirer avec ardeur cette conférence; les calvinistes de Tonon formoient quantité de chimériques pensées sur cette dispute; mais l’espérance qu’ils en avoient conceue fut dissipée par la sentence du consistoire de Genève, qui condamna le ministre qui avoit proposé la dispute au bannissement, pour l’avoir fait sans l’authorité et la participation des seigneurs et du collége des ministres; mais cette grossière politique ne put pas les mettre à couvert d’un juste reproche de lâcheté.

1598.

Le ministre exilé se retira au pais de Vaud, sur les terres des Bernois. Ce bizarre procédé fut enregistré par l’ordre du magistrat de Tonon à l’instance du procureur fiscal, et le verbal est conservé dans les archives de la ville. Le Père Chérubin, de sa part, prit acte par-devant un notaire public de cette honteuse lâcheté qui passe tout ce qu’on peut dire.

Les ministres de Genève en furent si fort blâmés et en eurent tant de reproches que, s’abandonnant aux transports violents de leur passion, ils entreprirent de faire remuer les Bernois, croyant que leurs armes seroient plus favorables à leur party que la Bible et la théologie. Ils se plaignirent au canton de Berne que le Duc de Savoye avoit contrevenu aux traittés et trêves faittes avec eux, qu’il entretenoit à ses dépens des Prédicateurs Capucins dans les bailliages de Chablais et de Ternier, qui détruisoient entièrement leur religion, et qu’elle en seroit bientôt bannie s’ils ne faisoient un grand effort pour l’y conserver. Mais on n’étoit pas, grâces à Dieu, en état d’appréhender les Bernois; la paix de Vervins, qui fut conclue le 2 mai et publiée en Savoye le 14 juin, garantissoit assés nos Pères de leur violence, car il étoit porté dans l’un des articles de ce traitté que le Duc de Savoye seroit compris en la paix.

Histoire de Genève

Le sieur Spon, médecin, dans son histoire de la ville et de l’estat de Genève, tirée des manuscrits de Jacques Godefray, qui a été cinq fois syndic de la ville de Genève, dit que les Genevois goùtèrent peu la douceur de la paix de Vervins, par le retour de la peste, qui ne fit pas néanmoins grand ravage, et par le bruit que faisoit à Tonon un Capucin nommé Père Chérubin, qui pressoit les bourgeois de ce lieu et ceux de la campagne, remis sous l’obéyssance du Duc, de retourner à leur première religion; le Capucin défioit hautement les ministres à une dispute; ceux-cy ne vouloient consentir qu’à une par escrit; les seigneurs leur firent accepter une conférence verbale contre leur gré ; mais, dans cette entrefaite, le Duc étant venu luy-mesme à Tonon pour pousser cette affaire, la plupart retournèrent à la messe, ces peuples disant qu’on les avoit abandonnés, et sur quoy furent imprimés quelques disputes et libelles qui ne servirent qu’à aigrir les esprits.

1re oraison des 40 heures, à Thonon. 1598.

Il faudroit entièrement renoncer à l’équité si l’adveu de cet historien, qui a escrit sur les mémoires d’un syndic de Genève, ne donnoit une grande idée des victoires que le Père Chérubin a remportées sur les ministres. Après tant d’heureux succès, le Père Chérubin résolut de faire à Tonon l’oraison des quarante heures, pour remercier Dieu de la paix et de tous les avantages qu’il luy avoit donnés sur les ennemys de son Eglise; ce qui luy réussit si heureusement que messire Jean-François Berliet, Archevêque de Tarantaise, attribue l’entière conversion du Chablais à ces oraisons que le Père Chérubin fit exposer par deux fois dans Tonon, avec l’agrément de S. A. R., qui assista en personne à la seconde.

Lettre de Mgr Berliet archev. de Tarantaise au Pape Clémt VIII.

Ce prélat, escrivant par l’ordre du Duc au Pape Clément VIII, dit que le Père Chérubin, considérant les progrès que l’on faisoit dans Tonon parles prédications, fit exposer l’oraison des quarante heures, visâ tantâ propagatmie, reverendissimus Pater Cherubinus devotiones et preces Capucinorum more quadraginta horarum indixit. Il raconte ensuite comme il les fit publier en Savoye, puis en Bourgogne et dans les autres provinces voisines. Il marque l’arrivée de S. A. R. à Tonon pour ce sujet: Dux ad eam rem Thononium profisciscitur. Il s’étend sur les processions qui y arrivèrent de divers endroits pour satisfaire leur piété. Il remarque expressément dans cette relation que la ferveur et la dévotion de ceux qui les composoient donna les dernières atteintes à tous les cœurs des Chablaisiens et les disposa à un subit et véritable changement, ut in momento immutatum videretur. Cette réflexion est si essentielle à mon sujet et si nécessaire à l’histoire de nos Missions que j’ay cru devoir la remarquer.

Copie gardée aux archives de Tonon, avec défense de l’en sortir.

Les autheurs modernes qui ont escrit de la conversion du Chablais ont parlé des deux oraisons des quarante heures qui furent exposées à Tonon, mais d’une manière si peu uniforme que, pour unir et rassembler les divers traits qui en peuvent former une idée nette et correcte, je me sens obligé de rapporter un peu au long les sentiments d’un autheur contemporain qui fit une relation très-exacte de tout ce qui se fit dans ces deux actions. Son livre, dont on n’a pas supprimé toutes les copies, fut composé à Tonon et imprimé la mesme année à Chambéry, chés Claude Pomard, l’an 1598, sous ce titre: Aggréable nouvelle à tous bons catholiques de la volontaire conversion de la plus grande part du duché de Chablais et lieux circonvoisins de la ville de Genève à notre sainte Foy et religion catholique, apostolique et romaine. Il descrit si au long et si en détail, dans cet ouvrage fait exprès, ce qu’il avoit vu et entendu, que je ne feray guères que de le transcrire dans ce qui regarde précisément nos Missionnaires, afin qu’il demeure constant que j’évite les choses tant soit peu douteuses et me renferme dans les choses incontestables; car il est clair qu’il n’y a point de voye ny plus seure ny plus naturelle pour trouver la vérité que de s’arrêter au témoignage positif d’un témoin oculaire, qui a escrit ce dont il étoit informé par lui-mesme, n’y ayant pas d’apparence qu’il soit capable d’advancer des faussetés de fait dans un temps et dans un lieu où il pouvoit être démenty par une infinité de personnes qui auroient assisté à ces deux actions.

Page 27.

Cet autheur dit que S. A. R. ayant été advertie par Mgr de Genève de la bonne disposition où étoient les huguenots chablaisiens de se réunir à l’Eglise catholique, Dieu suscita en mesme temps un non moins docte que bon Père Capucin, autant vivifié d’esprit et de zèle au dedans que mortifié de corps et d’habit au dehors, lequel, voyant la moisson du Seigneur prette, et qu’il ne falloit plus qu’envoyer les ouvriers, s’en alla au mois de juillet dernier, à Chambéry, supplier S. A. R. d’avoir aggréable qu’en réjouissance de la paix, dont partout ailleurs de ses Estats on avoit déjà rendu grâces et loüanges publiques à Dieu, on pût célébrer à Tonon, ville capitale du duché de Chablais, l’oraison des quarante heures, exhorter le peuple à la piété, instituer des confréries, replanter le glorieux étendard des chrétiens et redresser par tout le pais le vénérable signe de notre salut.

1598.

Page 29.

S. A. R., non-seulement luy accorda volontiers ce dont elle-mesme étoit en intention de le prier, mais s’offrit très-libéralement de fournir à tout ce qui seroit nécessaire pour une si fructueuse et si sainte dévotion. Il escrivit à ces fins au sieur De Lambert, gouverneur de la province, et aux principaux officiers, leur recommandant très-expressément de tenir la main à tout ce qui seroit requis pour ce regard et d’effectuer tout ce qui leur seroit proposé par le Père Chérubin, ainsi a nom ce dévot Capucin, lequel, porté d’une ardeur incroyable à l’accomplissement d’un si saint ouvrage, et dont il prévoyoit en esprit une édification si grande, n’épargnoit aucun soin, aucun travail, ny diligence aucune pour en advancer les préparatifs.

Les Annales des Capucins, à la vie du Père Joseph.

Il s’étend ensuite sur l’origine, le progrès et la pratique de l’oraison des quarante heures, et attribue avec Sponde, dans les Annales ecclésiastiques, l’institution de cette prière au Père Joseph, Prédicateur Capucin, qui le premier la mit en pratique dans la ville de Milan, l’an 1536, justement au mesme temps de l’invasion du Chablais par les Bernois.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
362 s. 4 illüstrasyon
ISBN:
4064066333553
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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