Kitabı oku: «Les confidences de Gribouille»
Charles de Ribelle
Les confidences de Gribouille

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315641
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII

I
Table des matières
Je rencontre Jean Gribouille. — Il me raconte comme quoi il s’est jeté à l’eau de peur de la pluie, et comme quoi il est enchanté qu’une loutre lui ait mordu les mollets.
LORSQUE je n’étais encore qu’un enfant d’une douzaine d’années, je demeurais avec mon père et ma mère dans un grand village de Normandie.
Tout près de l’habitation de mon père, il y avait une petite ferme, tenue par un brave homme, nommé Jean Gribouille, qui avait toujours le nez en l’air et les mains dans ses poches, et par sa femme, excellente créature, que l’on nommait Margot, qui se levait chaque jour à trois heures du matin pour veiller aux affaires de la ferme, et qui conduisait toute la maison mieux et avec plus d’entente et d’énergie que bien des hommes, ce qui était fort heureux; car, entre nous soit dit, Jean Gribouille n’était bon qu’à faire des sottises.
Pourtant les paysans, ses voisins, disaient de lui, à cause de la bonne tenue de sa ferme, que c’était un malin de la Bouille, qui, malgré son air tout chose, avait su amasser des écus,—dame Margot n’ayant jamais fait confidence à personne que c’était un propre-à-rien.
Comme j’aimais assez à voisiner et à courir la prétentaine dans les champs, bien souvent je m’étais rencontré avec Jean Gribouille, qui m’avait pris en grande amitié parce que j’écoutais avec attention toutes les bourdes qu’il me racontait.
Un jour que, plus matinal que d’habitude, je me promenais dans un petit sentier, bordé d’un côté par une haie d’aubépine en fleur, et de l’autre par un magnifique champ de blé, je me trouvai tout à coup, au détour du chemin, nez à nez avec Jean Gribouille, qui s’en retournait du côté de sa ferme dans un état des plus déplorables, mouillé comme un canard, les yeux égarés et les membres crispés par le froid.
— Ah! maître Jean! dis-je en l’apercevant, qu’avez-vous donc? que vous est-il arrivé ?
— Ah! petit! ah! petit! me dit maître Jean, qui s’arrêta pour me répondre; ah! il est bien vrai de dire que la nuit tous les chats sont gris; en croyant chasser une fouine, c’est une loutre qui m’a mordu, et dire que tout le mal vient de l’orage; mais, comme entre deux maux il faut se garer du pire, si tu me vois mouillé, c’est que, pendant l’averse de cette nuit, je me suis jeté à l’eau pour éviter d’être trempé par la pluie.
— Ah! père Jean! ne pus-je m’empêcher de dire, en voilà une forte, par exemple! Qu’est-ce que vous y avez gagné puisque vous êtes mouillé tout de même?
— Ce que j’y ai gagné, mon garçon? me dit Gribouille en élevant les mains au ciel; ah! petit! tu ne comprends donc pas? ah! mais pardine, c’est que la pluie m’aurait martyrisé en me mouillant peu à peu. Crois-tu que c’est un petit supplice que de sentir couler l’eau du ciel sur tous ses membres pendant deux ou trois heures? Ma foi, j’ai préféré me mettre à l’abri dans la mare.
— Mais il me semble que vous auriez mieux fait de rentrer chez vous.
— Pas moyen, mon garçon; dame Margot m’avait dit: «Jean, il y a des fouines, des belettes ou des putois qui rôdent autour du poulailler, faut les détruire: surtout ne va pas t’amuser à la moutarde, ni faire la chasse à ces bêtes,—comme une corneille qui abat des noix, — il vaut mieux rester morveux que de s’arracher le nez, — pourtant il faut prendre ses précautions. Va donc à l’affût, à bon chat bon rat,— et tâche de détruire ces mauvaises bêtes.» Il a fallu obéir à la bourgeoise; car, vois-tu, petit, dame Margot ne se mouche pas du bout du pied. Jusqu’à trois heures du matin je n’ai rien vu; alors l’orage est arrivé, la pluie s’est mise à tomber comme si on la donnait gratis. Ma foi, quand j’ai vu ça, je suis entré bravement dans la mare pour éviter l’averse, et bien m’en a pris; car, pas plus tôt dans l’eau, qu’une loutre, qui dévore notre poisson, est venue me mordre la jambe.
— Une loutre vous a mordu, maître Jean? Eh bien, mais il me semble qu’il n’y a pas tant de quoi se réjouir.
Si fait, petit, car je sais maintenant qu’il y a une loutre dans le vivier.
— L’avez-vous tuée, encore?
— La mauvaise bête n’a pas voulu me laisser faire.
— Vous lui avez donc demandé la permission?
Dame! non, mais quand la gueuse de loutre m’a entendu crier: Aïe! aïe! elle est disparue.
Fallait l’étrangler avant qu’elle ne se sauve.
— Ah! bien, oui, l’étrangler! mais puisque je te dis qu’elle me mordait les jambes.
— Raison de plus
— Oui, et si elle m’avait pincé les doigts? J’aime encore bien mieux qu’elle soit allée se faire étrangler ailleurs.
— Oui, mais en attendant elle va continuer à manger votre poisson.
— Pas de danger, elle a eu trop grand’peur. Je suis bien sûr qu’à l’heure qu’il est la mauvaise bête a une fièvre terrible.—Qui sait? elle en mourra peut-être; — et puis, un bon averti en vaut deux.—Je m’en vais mettre le vivier à sec.
—Et votre poisson?
— Mon poisson? ah! oui, dit Gribouille en se frottant le front; eh! pardine! on le mangera.— Charité bien ordonnée commence par soi-même.
—Et après?
—Après, dame! on repeuplera le vivier, mais pendant ce temps-là la mauvaise loutre crèvera de faim, si elle n’est pas morte de la fièvre.
— Père Jean, dis-je sentencieusement, à mon avis le remède est pire que le mal, et si dame Margot a connaissance de...
—Chut! petit, chut! Si trop gratter cuit, trop parler nuit; aussi ne dirai-je pas un mot à la bourgeoise de tout ce qui m’est arrivé cette nuit. Ah! si elle savait tout ça, c’est elle qui m’en ferait des sermons. Je compte sur ta discrétion, mon garçon; tu sais, nous sommes amis, je ne t’en dis pas davantage.
— Comptez sur mon silence, père Jean; mais vraiment vous devriez aller vous changer, vous grelottez à m’en donner l’onglée; allez vous réchauffer.
— Tu as raison, garçon, et j’y vais de ce pas; mais c’est que, vois-tu, j’attendais pour rentrer que dame Margot fût partie pour le marché.
Et le pauvre homme s’en alla au plus vite.
Vraiment, quoique bien jeune, les discours du père Jean Gribouille ne laissaient pas que de me paraître fort drôles. Je regagnai de mon côté la maison paternelle, et, comme un enfant peu discret, je racontai comment Jean Gribouille s’était jeté à l’eau de peur de la pluie, et comment il avait préféré effrayer une loutre, qui lui mordait les jambes, plutôt que de lui tordre le col dans la crainte qu’elle ne lui prît le bout des doigts.

Gribouille me fait ses Confidences.

Gribouille est nus au Four.

II
Table des matières
Confidences de Gribouille. — Comme quoi sa femme Margot l’a fait mettre au four pour le guérir d’un refroidissement, et comme quoi il en est sorti avec un rhume de cerveau et pas mal rissolé. — Comme quoi M. de La Palisse était son aïeul. —Histoire en chanson de ce personnage. — Comme quoi on veut vendre quatre lapins à Gribouille pour six francs, et comme quoi il préfère en choisir trois sur les quatre et les payer deux francs pièce.
IL y avait plusieurs jours que je n’avais vu le père Jean Gribouille, lorsqu’un matin je le rencontrai, la tête couverte d’un gros bonnet de laine, la figure toute changée, le nez rouge et enflé, les yeux larmoyants. — Ah! qu’est-ce que vous avez donc, père Gribouille? dis-je au fermier en l’abordant; est-ce que par hasard vous seriez malade?
— Malade! oui, ça doit être quelque chose comme ça, me dit le père Jean; ils disent que c’est le résultat de mon bain, comme si les bains étaient nuisibles. Ah! mais! ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit! Et le père Jean se mit à éternuer une vingtaine de fois sans pouvoir se retenir.
— Ah! petit! ah! dit-il, dès qu’il put s’exprimer, faut-il qu’un homme soit malheureux d’être forcé d’éternuer comme cela sans rime ni raison! Le médecin a beau dire; non, ce n’est pas parce qu’on se met à l’eau qu’on devient comme un saule pleureur. Ma grand mère avait raison de dire: «Qu’à la fièvre, à la goutte, les médecins n’y voyaient goutte. — Si tu as peur du mal, tu auras le mal de la peur.» Ils m’ont fait avaler toute sorte de drogues plus mauvaises les unes que les autres, en me disant que ce qui était amer à la bouche était doux au cœur; mais je commence à être de l’avis de mon grand-père, qui disait aussi «qu’on ne saurait faire boire un âne, s’il n’a soif.» Tous leurs remèdes ont tourné en eau de boudin, et je crois que dame Margot a plus raison encore que tous les autres; en me voyant morfondu, elle a dit: «Jean a froid.» Comme il vaut mieux suer que trembler, elle m’a fait mettre dans un sac à farine; on a chauffé le four, et j’ai été enfourné ni plus ni moins qu’une miche de pain. Ah! la la! m’en a-t-il poussé une sueur, quand je me suis senti rissoler à côté d’un petit cochon de lait, qui mijotait dans son jus; j’ai cru un moment qu’il allait sortir une fontaine de mon corps; pourtant, quand je me suis senti par trop bouillant, ma foi, je me suis mis à crier comme un aveugle qui a perdu son bâton. Margot avait beau dire: «Reste, mon homme, reste encore cinq minutes, la cure va être finie, faut que ça sorte,» j’en avais assez.
— Foin! ai-je dit, vous voulez ma perte, qu’on me défourne tout de suite, le remède est pire que le mal; faut pas non plus forcer les expériences. L’homme n’est pas une salamandre pour traverser une fournaise sans dommage. Vite, qu’on m’ôte de mon sac, car je sens que la petite mort me galope dans le dos.
— Encore une minute, me dit dame Margot, l’impatience est mauvaise conseillère. Faut savoir souffrir un brin pour se guérir de son mal. La maladie vient au galop, mais elle ne s’en retourne qu’au petit trot, et encore faut-il l’aider à faire sa retraite.
— Ah! jour de Dieu! Margot, ai-je dit, je voudrais te voir à ma place; tu veux ma mort. Mais, jamais ça ne s’est vu de mettre un chrétien au four pour le rendre en santé. Margot, vite, vite, dépêche; je sens la cuisson qui commence, encore une minute et je suis fricassé. Ah! la la!
— Ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit! Et le père Jean éternua plusieurs fois, et reprit:
— Pourtant Margot me fit retirer du four en disant toutefois: «C’est-il entêté les hommes, ça va se mettre à l’eau tout seul pendant des heures, et ça ne peut pas rester cinq minutes au feu.»
Il était temps! j’avais sué comme un morceau de bois vert. Et, ma foi, c’était fait de moi, si j’étais resté une seconde de plus; je trépassais, bien sûr. Et comme dit le proverbe: — Un chien en vie vaut mieux qu’un lion mort. — Ma foi, j’ai été très-heureux d’en être quitte pour avoir la peau du dos entamée; mais c’est un fameux remède tout de même.
— Avez-vous été guéri encore?
— Guéri! ma foi non, — et le père Jean se remit à éternuer, ah! xcit! ah! xcit;— mais pourtant ça commence à se calmer, je n’éternue plus que deux mille fois par jour. Margot dit que c’est un remède qui opère. Ah xcit! ah! xcit!
— Tiens petit, il fait beau, me dit le brave homme pendant un moment de répit; si tu veux, comme je ne peux pas travailler à quoi que ce soit avec mon infirmité, nous irons nous asseoir là-bas près du petit bois et nous causerons.
— Je le veux bien, dis-je, justement c’est aujourd’hui jeudi et j’ai toute ma journée à moi.
— Eh bien! tant mieux, dame Margot est au marché, la besogne ne presse pas, nous allons aller flâner un peu, ça nous reposera le sang; et puis, j’ai confiance en toi, garçon, et je ne serais pas fâché de jaser un peu, ça délie la langue, ça change le cours des idées, ça chasse la tristesse. Ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit!
Et le père Jean se remit à éternuer. Ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit!
— Est-ce que par hasard vous auriez du chagrin?
— Dame, petit, chacun a bien ses petites misères, et puis il ne faut pas croire qu’on a vécu jusqu’à soixante ans sans avoir reçu une foule de coups de pied dans les jambes et de désillusions dans le cœur; et puis, Margot n’est pas toujours douce comme une peau de taupe. Ah! la vie! la vie! ah! xcit! ah! xcit!
Et le père Jean se remit à éternuer de plus belle. Ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit!
— Ça opère, dit-il, dès qu’il put parler; peut-être bien que Margot a raison; pas moins vrai que l’épiderme me cuit joliment tout de même, c’est pis qu’un coup de soleil.
— Dites donc, père Jean, dis-je au brave homme, vous devez savoir bien des choses que les jeunes gens ignorent, vous?
— Ah, oui! ah! si jeunesse savait! et si vieillesse pouvait! Ah! xcit! ah! xcit! Franchement, ça opère, le remède de Margot, la peau du dos me dévore; enfin, Margot dit que ça se passera, faut bien le croire; et puis, si je ne la croyais pas, ça serait encore tout de même, quand je serais triste comme un bonnet de nuit, cela ne ferait rien à la chose; — un fond de chagrin n’a jamais servi à payer un sou de dette. Faut savoir prendre son parti en brave; faut pas se laisser abattre pour un peu de contrariété. La mère Michel m’a toujours recommandé de veiller sur ma santé. Elle n’avait que moi, la bonne femme; c’est-à-dire qu’elle avait aussi son chat, mais son chat elle le soignait elle-même, pendant que moi elle me recommandait de bien me soigner.....
Nous étions arrivés au penchant d’un coteau sur la lisière d’un petit bois ombreux d’où s’échappaient les senteurs les plus embaumées.
— Tiens, petit, me dit le père Jean, arrêtons-nous là, le lieu me paraît propice à une halte.
Comme tous les enfants, j’étais un peu curieux, indiscret même quelquefois, et je dis au père Jean: Dites donc, père Jean, pourquoi les paysans d’alentour disent-ils que vous êtes un malin de la Bouille?
— Ah, dame! petit, c’est que, vois-tu, l’on n’a pas vécu soixante ans sans avoir été forcé de se garer des voitures et des mauvais coucheurs; l’on a fait de son mieux pour échapper aux mailles du filet que beaucoup de méchants tendent sans cesse autour de ceux qui sont bons; j’ai agi du mieux de mon possible pour préserver le fils de ma mère: c’est pourquoi les jaloux, les envieux, en me voyant échapper à leurs embûches, m’ont toujours jalousé un brin, et chaque fois qu’un individu échappe à la méchanceté, ils disent: il est malin comme Gribouille.
— Ah! oui, dis-je, c’est vrai, et depuis quelques jours ils ajoutent: qui se jette à l’eau de peur de la pluie.
— Ah! ils savent déjà ça? Ils ne la connaissaient pas encore celle-là ; en voilà une méthode, hein! petit; qu’en dis-tu? Ah! xcit! ah! xcit!
— Dame j’aimerais autant supporter l’averse que de me jeter dans la rivière, et puis j’aimerais encore mieux me mettre à l’abri quand il pleut.
— A l’abri! beau mérite, ma foi; où serait l’invention si je n’avais jamais raisonné que comme toi? Ah! vraiment, est-ce qu’aujourd’hui j’aurais une réputation aussi colossale? Est-ce que j’aurais un jalon de planté dans le chemin de la postérité ? Est-ce que tout un chacun et toi tout le premier dirait du père Jean: — Malin de la Bouille, fin comme Gribouille. — Va, petit, — il faut apprendre à hurler avec les loups. Si Saint-Pierre-aux-Bœufs était la paroisse des grosses bêtes, faut pas croire pour ça que les petites étaient abandonnées du bon Dieu. Moi, j’ai de la patience, parce que je suis convaincu que — tout vient à point à qui sait attendre; — enfin, petit, je vois que tu voudrais connaître mon histoire. Eh bien, mon garçon, c’est facile ça. Aussi bien, il y a longtemps que je n’ai causé à cœur ouvert; la langue, comme toute chose, a besoin de fonctionner pour rester saine; c’est pourquoi, puisque l’occasion se présente, je m’en vais te faire mes confidences; tu n’abuseras pas, j’en suis sûr, des petits secrets que je vais te confier. Ah! xcit! ah! xcit!
— Ah! père Jean, dis-je, tout ce que vous me direz, c’est comme si ça tombait dans un puits.
— Alors, c’est dit, je m’en vais te faire mes confidences. Ah! xcit! ah! xcit! Diable de rhume de cerveau; c’est-il entêté ! quand ça vous tient, ça ne veux pas vous quitter. Ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit!
Le temps était superbe, la journée s’annonçait devoir être magnifique, le soleil laissait ruisseler ses rayons dorés sur la belle nature. Les champs, couverts de tous côtés de riches récoltes, offraient le coup d’œil le plus gracieux qu’il soit possible d’imaginer; l’alouette chantait dans le ciel bleu pendant que la caille répétait son cri d’appel au milieu des luzernes roses; derrière nous, les bois étaient verts et remplis de senteurs. Aussi tout portait-il au plaisir d’admirer la luxuriante campagne qui se déroulait devant nous.
— Asseyons-nous, petit, me dit Jean Gribouille, qui, pour me donner l’exemple, s’en fut chercher une pierre sur laquelle il s’assit, ayant soin de se poser sur la partie la plus étroite et la plus pointue.
— Comment? dis-je, vous allez vous asseoir sur cette pierre, tandis que nous avons un si beau gazon de mousse pour nous mettre à notre aise.
— Tu ne comprends rien à l’économie, petit, me dit Jean Gribouille. Si je m’asseyais sur le gazon, comme tu le dis, toute la partie postérieure de mon vêtement poserait sur la terre et pourrait se salir.
— Je comprends, dis-je; mais, en attendant, vous allez être au supplice.
— Au contraire, petit, l’idée que je ménage l’étoffe de mon habillement me réjouira. Ah! xcit! ah! xcit!
Je n’eus rien à répliquer, je m’étendis sur le gazon et Jean Gribouille s’assit sur sa pierre.
Le père Jean eut un nouvel accès de ses ah! xcit! ah! xcit! mais dès qu’il put respirer il me dit: Tiens, petit, veux-tu que je te dise? eh bien, franchement, je ne serais pas fâché que tu fusses sourd et muet, parce qu’alors je ne verrais aucun inconvénient à te faire mes confidences.
— Pourtant, dis-je, si j’étais sourd, je ne vous entendrais pas, et si j’étais muet je ne pourrais pas vous répondre.
— Ce que tu dis là paraît assez judicieux au premier abord; mais, si je cherchais bien, je crois que je finirais par trouver que j’ai raison. Pourtant, comme j’ai la plus grande confiance en toi, je vais te faire mes confidences comme si tu étais une truite ou un goujon: donc je commence, malgré que j’aie toujours eu pour principe de me taire, certain que souvent—un coup de langue est pire qu’un coup de lance; mais aussi — qu’un bon avis en vaut deux. Tu es bien petit, il est vrai, mais dans les petites boîtes les bons onguents. On ne dit pas: malin comme Gribouille pour rien, — bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. — J’ai encore bon pied, bon œil, et s’il en était besoin, on montrerait que l’on a encore plus d’un tour dans son sac; et puis, — bon chien chasse de race. — Tout à l’heure, je te dirai l’histoire de mes parents; tu verras; de tout temps, les Gribouille, de père en fils, ont eu une forte tête, et elle est nombreuse, la famille des Gribouille, tu verras: rappelle-toi bien que si—un clou chasse l’autre, une bonne idée n’est jamais seule. — Les petits ruisseaux font les grandes rivières; — qui langue a, à Rome va, — sans compter que — tout chien qui aboie ne mord point; enfin, petit, en deux mots comme en cent: — Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne nous tue, et encore, — on ne peigne point un diable qui n’a point de cheveux, — et, dans tous les cas, — il vaut mieux changer un œuf contre un bœuf que de se laisser chercher des insectes par la paille.
Mais, pour te commencer mes confidences par le commencement, sache, mon cher, que M. de La Palisse était mon grand-père; tu sais, le fameux M. de La Palisse qui a laissé de si brillants souvenirs, dont on a fait la fameuse chanson:
MONSIEUR DE LA PALISSE
Messieurs, vous plaît-il d’ouïr
L’air du fameux La Palisse,
Il pourra vous réjouir
Pourvu qu’il vous divertisse.
La Palisse eut peu de bien
Pour soutenir sa naissance;
Mais il ne manqua de rien
Dès qu’il fut dans l’abondance.
Bien instruit, dès le berceau,
Jamais, tant il fut honnête,
Il ne mettait son chapeau
Qu’il ne se couvrît la tête.
Il était affable et doux,
De l’humeur de feu son père,
Et n’entrait guère en courroux,
Si ce n’est dans la colère.
Ses valets étaient soigneux
De le servir d’andouillettes,
Et n’oubliaient pas les œufs,
Surtout dans les omelettes.
De l’inventeur du raisin,
Il révérait la mémoire;
Et, pour bien goûter le vin,
Jugeait qu’il en fallait boire.
Il disait que le nouveau
Avait pour lui plus d’amorce,
Et moins il y mettait d’eau,
Plus il y trouvait de force.
Il consultait rarement
Hippocrate et sa doctrine,
Et se purgeait seulement
Lorsqu’il prenait médecine.
Il voyageait volontiers,
Courant par tout le royaume.
Quand il était à Poitiers,
Il n’était pas à Vendôme.
Il se plaisait en bateau,
Et soit en paix, soit en guerre,
Il allait toujours par eau,
A moins qu’il n’allât par terre.
Dans un superbe tournoi,
Prêt à fournir sa carrière,
Il parut devant le roi,
Il n’était donc pas derrière.
Monté sur un cheval noir,
Les dames le reconnurent,
Et c’est là qu’il se fit voir
A tous ceux qui l’aperçurent.
Il fut, par un triste sort,
Blessé d’une main cruelle;
On croit, puisqu’il en est mort,
Que la plaie était mortelle.
Regretté de ses soldats,
Il mourut digne d’envie,
Et le jour de son trépas
Fut le dernier de sa vie.
—Tu vois que c’était un malin celui-là, bien digne d’être l’un des aïeux des Gribouille. C’était lui qui disait: Ne brûlez pas la chandelle par les deux bouts. —Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse. — Qui aime bien châtie bien.
Ah! la la! je me la rappelle cette sentence-là ; ah! oui! imagine-toi, petit, qu’un jour la mère Michel m’envoie lui acheter des lapins, — fais attention à celle-là, tu vas voir; — j’arrive chez un marchand qui en avait quatre: Combien me vendrez-vous vos quatre lapins? dis-je au marchand. — Six francs qu’il me dit. — Non, dis-je, c’est trop cher. Combien chaque lapin alors?— En les prenant séparément, me dit le marchand, c’est deux francs chaque. — Va pour deux francs chaque, dis-je, et j’en pris trois.
En arrivant à la maison, je raconte à la mère Michel le marché que je venais de conclure. «Comment, imbécile! qu’elle me dit, on t’offre les quatre lapins pour six francs et tu ne m’en rapportes que trois?» Oui, dis-je, mais j’ai choisi; j’ai pris les trois plus beaux.
— Ah! le double sot! dit la mère Michel, et là-dessus, sans m’en dire davantage, elle me donna une correction tellement sentie, que je m’en souviens encore. Ah! la la! quelle infusion d’huile de coudrier j’ai reçue ce jour-là ! mais je vois que je vais me laisser entraîner à de tristes souvenirs. Il faut savoir se consoler, et puis, je ne commence pas mes confidences par le commencement. Je reviens à mon histoire; tu vas voir, petit, comment la nature traite les grands esprits. Moi, dont on dit maintenant, — malin comme Gribouille, — je n’avais pas du tout de réputation dans mon jeune temps, et plus d’une fois on désespéra même de ma capacité ; mais je reviens à mes moutons.
Imagine toi, petit, que je suis venu au monde tout nu, seulement on dit que j’avais mes mains dans mes poches, un nez assez long, comme tu vois, car il n’a fait que croître et embellir; une bouche bien fendue, et des yeux percés comme avec un superbe vilebrequin. Ma mère était la propre sœur de la mère Michel, tu sais? la fameuse mère Michel, qui avait une si grande affection pour les chats, qu’on disait dans le pays qu’elle aimait mieux les bêtes que les gens. C’est pourquoi on prétendait qu’elle donnait quatre gros morceaux de mou à son chat, pendant qu’elle me donnait deux fessées pour m’apprendre à ne pas être gourmand. Enfin, la bonne femme idolâtrait tellement son chat, qu’elle manqua perdre l’esprit, parce qu’un individu vint lui dire un jour que notre cousin Lustucru avait prémédité de faire faire un tour à son matou dans sa casserolle. Aussi est-il resté un grand souvenir d’elle; une chanson bien connue aujourd’hui:
C’EST LA MÈRE MICHEL
C’est la mère Michel qui a perdu son chat,
Qui crie par la fenêtre qui est-ce qui me l’rendra.
Le père Lustucru lui a répondu:
Allez, la mère Michel, votre chat n’est pas perdu.
Et la mère Michel lui a demandé,
Si mon chat n’est pas perdu, vous l’avez donc trouvé.
Il est dans un grenier qu’il fait la chasse aux rats,
Avec un fusil de paille et un sabre de bois.
Et pourtant, le cousin Lustucru avait une fameuse molaire contre le chat de la cousine, vu que cet animal était l’auteur d’une foule de larcins et de soustractions répréhensibles, commis à son détriment, en sourdine et sans tambour ni trompette, dans l’ombre et le mystère. Cependant, il n’y avait de vrai en tout cela, pour le quart d’heure, qu’un civet de chat confectionné par le susdit Lustucru, cuisinier peu délicat sur l’article de la fabrication des civets. Un matou, un véritable matou avait fort bien été mis dans la casserole du susdit cuisinier avec des petits oignons. Lustucru croyait-il tenir le chat de la mère Michel sur ses fourneaux? ou était-il dans l’habitude de confectionner des gibelottes clandestines et fallacieuses aux dépens des chats de gouttières et autres dont il pouvait s’emparer? Voilà ce que l’on ne découvrit que plus tard; mais ce qu’il y a de certain, c’est que le chat de la mère Michel était encore en vie, et dans un état de santé assez florissant, sauf la perte de l’extrémité de son individu, qu’un particulier fort barbare, sans doute, lui avait extirpée juste au bas des reins. Mais n’anticipons pas sur les événements.
Je grandissais donc entre une volée de bois vert, le chat favori de ma chère tante, et les mauvais conseils d’une foule de Gribouilles de mon âge, qui ne valaient pas mieux que moi.
Tout à coup le père Jean s’arrêta court pour éternuer: ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit! puis il reprit la parole.
—Vas-tu à l’école, toi, petit?
—Mais oui, père Jean.
— T’y amuses-tu?
— Dame, je ne m’y ennuie pas, surtout à l’heure de la récréation.
— Ah! voilà qui est particulier; eh bien, mon petit, figure-toi que dans mon jeune temps, nous étions une douzaine de jeunes drôles, qui ne pouvions pas nous souffrir à l’école; c’était à qui de nous n’irait pas, —et pour dire vrai, j’étais le plus récalcitrant de la bande; et peu à peu j’avais si bien endoctriné mes camarades sur l’inutilité d’aller à l’école, sur les ennuis de l’étude, que, ma foi, la classe du père Biscotin restait déserte; et dans le pays, en voyant les petits polissons jouer et vaguer seuls et déguenillés dans les rues ou dans les champs, chacun se disait: Voilà les Gribouilles. S’il y avait une mauvaise action de commise, et que l’on ne connût pas l’auteur du méfait, de suite on disait: a Bien sûr c’est quelqu’un de la bande à Gribouille qui a fait le coup;» si l’on voyait un papa ou une maman corriger un méchant enfant, on disait encore: «C’est un garnement, c’est un Gribouille, il n’a que ce qu’il mérite;» enfin, j’avais une réputation colossale. Pas une farce, une naïveté, une espiéglerie ne se faisait à vingt lieues à la ronde sans que de suite on ne me l’attribuât. S’agissait-il d’un enfant glouton, qui avait manqué s’étrangler en avalant un noyau, vite on disait: «Ah! il a été malin comme Gribouille celui-là ; » un autre s’était-il laissé prendre au piége en faisant une mauvaise niche: «Ah! ah! disait-on, c’est un Gribouille, celui-ci.» Ou bien un écolier avait-il, par hasard ou par entêtement, peu ou pas appris sa leçon, vite on disait encore: «C’est un Gribouille;» celui-là, comme un goinfre, avait-il oublié les règles de la sobriété en avalant trop de raisiné ou toute autre friandise, et s’en trouvait-il très-incommodé, on criait de suite par-dessus les toits: «C’est un Gribouille.» Cet autre avait-il pris plaisir à cracher en l’air pour que ça lui retombe sur le nez, on disait encore: «C’est un Gribouille.» Tous ceux enfin qui étaient mis en pénitence avec des oreilles d’âne, ou qui avaient commis quelque grosse sottise, avaient de suite la réputation d’être de la famille; non, plutôt de la tribu des Gribouilles, car une famille eût été trop peu nombreuse pour produire tant de sujets et d’émules.
Franchement, j’étais glorieux d’une réputation aussi étendue; pourtant ça n’était pas sans me causer souvent des désagréments; sans parler des volées journalières de la mère Michel, qui prétendait que son chat avait cent fois plus de cœur et de bonne volonté pour le bien que moi.
Mais il faut, petit, que je te fasse connaître ma tante Michel. Écoute donc: ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit! Attends, ça va se passer, ah! xcit! ah! xcit! ah! xcit! Enfin l’accès se passa, et le père Jean reprit.

La Mère Michel.

Chassé par la Mère Michel.

III
Table des matières
Histoire de la mère Michel et de son chat, et comme quoi la bonne femme donna un jour à Gribouille une représentation de ses jeux de jeune fille en dansant et en chantant toutes les vieilles rondes qu’elle savait.
REVENU un jour de l’école avec deux bons points, pour avoir cueilli de l’herbe aux lapins du père Biscotin, je crois que c’est la seule fois de ma polissonne d’existence d’écolier que je n’aie pas fait une entière école buissonnière, ma tante Michel me dit: «Gribouille, mon garçon, je suis contente de toi et je veux te donner une marque de ma satisfaction en te narrant l’histoire de mes années passées.»
— Ah! Gribouille! ah, mon enfant! Comme il arrive un moment dans la vie où l’on regrette amèrement son bras si dodu, sa jambe bien faite et son temps perdu, et pourtant!... Mais enfin je ne veux pas te causer de regrets prématurés, et puis, tu es un homme, toi. Passons.
Je suis, comme tu sais, de la nombreuse famille des Gribouille; ma grand’mère, qui avait un faible pour les chats, possédait toujours plusieurs de ces charmants animaux, et tu vas voir, petit, pourquoi moi-même j’ai pris ce goût pour ces jolies bêtes et tu m’approuveras, j’en suis certaine.
Imagine-toi, mon garçon, qu’un jour ou plutôt non, une nuit, où, enfant de trois ans, je dormais du sommeil de l’innocence, voilà qu’un chat angora de la plus belle espèce, charmé de rencontrer sur mon estomac une douce chaleur qui convenait à ses goûts frileux, se coucha sur moi, ni plus ni moins que si j’avais été un coussin préparé pour son agrément. Pauvre chéri, va! Le matin, quand ma mère vint examiner pourquoi, selon mon habitude, je ne pleurnichais pas un petit peu, elle manqua de tomber en pamoison en m’apercevant couchée sur le dos, la figure aussi blanche qu’un linge et ne donnant plus signe de vie, et le chat angora qui s’était si bien étendu sur ma personne se levant à son aspect de la place où il s’était si bien trouvé, pour se détirer avec nonchalance. Ma mère ne lui donna pas le temps de se lustrer le poil, comme il en avait la fantaisie; car une énorme taloche l’envoya rouler sur le plancher, la pauvre bête! et ma mère se mit à pousser des cris effroyables, me croyant trépassée.
A ces cris, ma grand’mère Gribouille accourut et n’eut pas plutôt vu son minet étendu sur le carreau qu’elle se mit à son tour à pousser des gémissements à ébranler les fondations d’une cathédrale.
— Ah! mon Dieu! dit-elle, mon pauvre Biribi, qu’est-ce qu’il a? Ah! la la! il a l’air tout pâle, je crois qu’il se trouve mal.
— Ah! mon Dieu! s’écriait de son côté ma mère, ah! mon Dieu! ma fille qui est morte, et c’est cet affreux Biribi qui l’a étouffée.
— Biribi? étouffer quelqu’un! lui, le pauvre chéri, quelle calomnie! ah! dit ma grand’mère Gribouille,—en se lamentant plus fort: — Lui, Biribi, faire de la peine à qui que ce soit, ah! il en est bien incapable, la bonne bête. Ah! le pauvre animal, il a la hanche déboîtée. Il va expirer, bien sûr!
— Vite, vite, criait ma mère: du secours, de l’eau, des linges chauds; vite, vite, mon enfant vient de respirer.
— Ah! dit ma grand’mère Gribouille sans se déranger et qui ne s’était occupée que de son cher Biribi, j’en étais bien sûre, elle n’est pas morte, elle n’est pas même malade, la petite; mais c’est ce pauvre Biribi qui est à toute extrémité. Ah! qu’est-ce qu’il a donc, la pauvre bête, il semble ému, triste et incapable de s’expliquer. Vite, Martonne, dit-elle à la bonne qui arrivait, vite, Martonne, allez me chercher le médecin pour le pauvre Biribi.
— Mon enfant, mon enfant, criait toujours ma mère, elle respire; donnez-moi un peu d’eau, Martonne, des linges chauds.
— Martonne, Martonne, Biribi! le médecin! criait de son côté ma grand’mère.
Je ne sais trop comment cela se serait terminé si Biribi, très-bien portant, ne se fût élancé par la fenêtre sur les petits oiseaux qui becquetaient dans le jardin, et il parvint à saisir un des innocents oisillons qu’il avala sans le déplumer.
— Ah! est-il charmant, dit ma grand’mère Gribouille, rassurée sur son indisposition.
— Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a donc, qu’est-il arrivé ? dit ma grand’mère Gribouille, qui voulut bien alors s’occuper d’autre chose que de son cher Biribi.
— Plus rien, dit ma mère, mon enfant a rouvert les yeux; elle vit! mais il était temps!
— A la bonne heure, dit ma grand’mère Gribouille, j’en étais sûre, moi, que mon Biribi ne pouvait avoir causé aucun mal à la petite. Au contraire, je suis certaine qu’il l’aura préservée de quelques rats voyageurs et féroces.
— C’est bon, dit ma mère; en attendant, la petite ne respirait plus. Biribi était couché tout en travers sur son estomac.
— C’est ça! dit ma grand’mère Gribouille, et nous devons la vie de cette enfant à ce cher Biribi. Oh! le bon animal! Il aura pour deux sous de mou aujourd’hui. Et la bonne femme s’en alla.
Lorsque j’eus perdu ma mère, je restai près de ma grand’mère qui me persuada plus tard que je devais la vie à Biribi, et que je lui devais une reconnaissance éternelle, ce qui fit que je lui vouai une amitié à toute épreuve et que je pris pour le reste de mes jours une véritable affection pour tous les chats en général. Tu comprends, petit, qu’on ne saurait trop aimer ceux qui nous donnent des preuves d’intérêt du genre de celle que m’avait donnée ce cher Biribi.
Ce n’était pas précisément la manière de voir de feu Michel, mon défunt; mais que veux-tu? il était entêté celui-là, que c’était une horreur! je n’ai jamais pu en faire un Gribouille. Il était toujours sur ses gardes. Ah! aussi je me suis renfermée dans les joies de mes affections intimes avec mes chats; mais n’anticipons pas.
Grâce aux bons soins de ma mère, je revins à la vie, et comme, à dater de ce jour, elle eut la précaution de visiter sa chambre et de faire la guerre à toutes les bêtes qui y pénétraient, même à ces malheureux chats qu’elle avait pris en haine, je ne sais trop pourquoi, pauvres bêtes! je ne courus plus aucun risque d’être étouffée, je grandis et devins bientôt une enfant intelligente qu’il fallut envoyer à l’école pour qu’elle ne perdît pas son temps aux bagatelles de la porte.
Ce fut à cette époque que je la perdis, ma bonne mère. Hélas! je la regrettai bien, malgré son antipathie pour les chats.
Ah! petit, à l’école, c’est là où je goûtai le vrai bonheur, le paradis sur terre. Nous avions une maîtresse de pension, la mère Bosquinette, qui n’avait d’autre souci que de nous faire jouer et danser; quant aux études, c’était chose inutile.
Pourvu, disait la bonne femme, qu’une demoiselle sache jouer aux petits jeux innocents, habiller sa poupée et danser toutes les rondes connues, cela suffit pour son avenir, le reste doit arriver tout seul en son temps. Ah! la brave femme! En ai-je fait de ces parties de cache-cache, Nicolas, en ai-je dansé de ces rondes. Tiens, rien que d’y penser mes vieilles jambes en frémissent encore. Tandis que j’y suis, je veux te donner une idée de mes récréations et de nos joies.
Et la bonne femme se mit à chanter et à danser avec un entrain extraordinaire:
SUR LE PONT D’AVIGNON
Sur le pont d’Avignon,
L’on y danse, l’on y danse,
Sur le pont d’Avignon,
L’on y danse tous en rond.
Les beaux messieurs font comme ça,
Et puis encore comme ça.
Sur le pont d’Avignon, etc.
Et ma foi, ma tante Michel était partie et me faisait tous les gestes les plus étonnants en continuant à chanter et à danser. Tiens, écoute celle-ci:
RAGOTIN
Ragotin, ce matin,
A tant bu de pots de vin,
Qu’il branle, qu’il branle,
Qu’il branle.
Et la fameuse danse de la Boulangère donc; ah! l’ai-je dansée:
LA BOULANGÈRE

Elle en a, je les ai vus,
J’ai vu la boulangère,
J’ai vu la boulangère aux écus,
J’ai vu la boulangère.
Et puis encore celle-ci que nous disions en nous avançant en deux bandes les unes vis-à-vis des autres:
AH! MON BEAU CHATEAU
Ah! mon beau château,
Ma tant’ tire lire lire,
Ah! mon beau château,
Ma tant’ tire lire lo.
Le nôtre est plus beau,
Ma tant’ tire lire lire,
Le nôtre est plus beau,
Ma tant’ tire lire lo.
Nous le détruirons,
Ma tant’ tire lire lire,
Nous le détruirons,
Ma tant’ tire lire lo.
Laquelle prendrez-vous?
Ma tant’ tire lire lire,
Laquelle prendrez-vous?
Ma tant’ tire lire lo.
Celle que voici.
Ma tant’ tire lire lire,
Celle que voici,
Ma tant’ tire lire lo.
Que lui donn’rez-vous?
Ma tant’ tire lire lire,
Que lui donn’rez-vous?
Ma tant’ tire lire lo.
De jolis bijoux,
Ma tant’ tire lire lire,
De jolis bijous,
Ma tant’ tire lire lo.
Nous n’en voulons pas,
Ma tant’ tire lire lire,
Nous n’en voulons pas,
Ma tant’ tire lire lo.
Et puis le jeu charmant de
LA TOUR, PRENDS GARDE!
LE CAPITAINE ET LE COLONEL.
La tour, prends garde (bis)
De te laisser abattre.
LA TOUR.
Nous n’avons garde (bis)
De nous laisser abattre.
LE CAPITAINE ET LE COLONEL.
J’irai me plaindre (bis)
Au duque de Bourbon.
LA TOUR.
Va-t’en te plaindre (bis)
Au duque de Bourbon.
LA CAPITAINE ET LE COLONEL.
Mon duc, mon prince (bis)
Je viens me plaindre à vous.
LE DUC.
Mon capitaine, mon colonel (bis)
Que me demandez-vous?
LA CAPITAINE ET LE COLONEL.
Un de vos gardes (bis)
Pour abattre la tour.
LE DUC.
Allez, mon garde (bis)
Pour abattre la tour.
Reprise.
La tour, prends garde (bis)
De te laisser abattre.
LE COLONEL ET LE CAPITAINE.
Votre cher fisse (bis)
Pour abattre la tour.
LE DUC.
Allez, mon fisse (bis)
Pour abattre la tour.
Reprise.
La tour, prends garde (bis)
De te laisser abattre.
LE CAPITAINE ET LE COLONEL.
Votre présence (bis)
Pour abattre la tour.
LE DUC.
Je vais moi-même (bis)
Pour abattre la tour.
Et puis la mère Bosquinette nous apprenait à chacune des petites chansons comme celle-ci:
LA BONNE AVENTURE
Je suis un petit poupon
De belle figure,
Qui aime bien les bonbons
Et les confitures.
Si vous voulez m’en donner,
Je saurai bien les manger,
La bonne aventure
Oh! gai!
La bonne aventure.
Lorsque les petits garçons
Sont gentils et sages,
On leur donne des bonbons,
De jolies images;
Mais quand ils se font gronder,
C’est le fouet qu’il faut donner.
La triste aventure
Oh! gai!
La triste aventure.
Je serai sage et bien bon
Pour plaire à ma mère;
Je saurai bien ma leçon
Pour plaire à mon père;
Je veux bien les contenter,
Et s’ils veulent m’embrasser:
La bonne aventure
Oh! gai!
La bonne aventure.
Puis elle nous faisait danser en rond.
Et ma tante Michel s’arrondissait les bras et dansait toute seule en me chantant:
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.