Kitabı oku: «La revanche de Marguerite»
Charles Deslys, Jules Cauvain
La revanche de Marguerite

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318017
Table des matières
I SŒURS DE LAIT
II STOPPE-LA-MÈCHE ET FRISE-A-PLAT
III JE SUIS BALIDAR!
IV LE VŒU DE MARGUERITE
v VARANGEVILLE
VI POUR LES DÉBUTS DE LOVELACE
VII DANS LA ROSÉE
VIII FOIE DE RAIE
IX UN AMOUR QUI FINIT, UN AMOUR QUI COMMENCE
X LES BEIGNETS DE SIX LIVRES
XI LE BON ANGE ET LE DÉMON
XII DOUBLE RÉVÉLATION
XIII A NAPOLÉON, BALIDAR!
XIV CÉSAIRE
XV MALHEURS PUBLICS ET PRIVÉS
XVI PER FAS ET NEFAS
XVII LEGRIP-FIGARO
XVIII OU LEGRIP DEVIENT UN PERSONNAGE
XIX LES DEUX RIVAUX
XX LES FIDÈLES
XXI AU RAVISSEUR!
XXII NOUVEAU GENRE D’ABORDAGE
XXIII HÔTEL DE LA VICTOIRE
XXIV DONEC ERIS FÉLIX
XXV PERRUQUE BLONDE ET COLLET NOIR
XXVI FRETIN DIPLOMATIQUE
XXVII L’ONCLE ET LE PÈRE
XXVIII PAUVRE MARGUERITE
XXIX LORD GOWER
XXX LE RETOUR
XXXI LA FERME ET LA FERMIÈRE
XXXII RETOUR DU PÈRE
XXXIII RÉVÉLATION
XXXV PENDANT L’AUTOMNE
XXXV MONSTRES ET FANTOMES
XXXVI LE BERCEAU
XXXVII DÉVOUEMENT ET SOUVENIR
XXXVIII LIONEL
XXXIX EDITH
XL DOUBLE CONTREBANDE
XLI ET DE QUINZE!
XLII MYSTÈRES ET FEUX-FOLLETS.
XLIII JUDEX
XLIV LA REVANCHE DE MARGUERITE
XLV CELLE DE MÉPHISTO
XLVI CELLE DE BALIDR
XLVII IN EXTREMIS
XLVIII ÉPILOGUE
I
SŒURS DE LAIT
Table des matières
Dieppe, patrie de Duquesne et de tant d’autres marins illustres, cite également avec orgueil ses aventureux flibustiers, ses intrépides corsaires.
Vers la fin du siècle dernier, au commencement de celui-ci, s’élancèrent de son port, comparables à des oiseaux de proie, le Sans-Peur, le Loup-Garou, le Grand-Diable, et vingt autres haut-mâtés, lougres agiles ou fines corvettes, qui, de par leurs lettres de marque, avaient pour seule et même consigne: Liberté tout entière de faire le plus de mal possible à l’ennemi.
L’ennemi, c’était l’Anglais.
Loin de nous la pensée de raviver les vieilles ran. cunes. Le sang qui s’est mêlé sous les murs de Sébastopol, le progrès moderne, toutes sortes de relations amicales, ces pages elles-mêmes attesteraient qu’il n’est plus, entre peuples n’ayant jamais déshonoré leurs victoires, de haines éternelles.
Cela dit une fois pour toutes, revenons, non pas à nos moutons, mais à nos loups de mer.
Le plus célèbre des corsaires dieppois, leur Surcouf d’adoption, s’appelait Antonio Balidar.
Un Basque, disait-on, mais de France. Son origine, ses exploits, ses prodigalités avaient un caractère mystérieux. Pour aider le lecteur à s’en rendre compte, nous l’introduirons dans la maison que l’étrange capitaine occupe sur le port, et dont le balcon,–peu élevé d’ailleurs, car le rez-de-chaussée est presque en contre-bas du sol,–se distingue par une balustrade d’argent richement ouvragée.
Bien d’autres merveilles nous attendent à l’intérieur, surtout dans la pièce au balcon d’argent. Ce ne sont que glaces immenses, meubles précieux, magnifiques tentures, curiosités de toutes sortes, y compris une admirable madone, chef-d’œuvre de quelque maître espagnol.
Murillo eût certes choisi pour modèle la jeune fille qui se tient agenouillée devant l’image de la Vierge. Elle ressemble à celles qu’il nous a laissées. Brune et pâle, mais de cette attrayante et saine pâleur qui ne fleurit qu’au soleil des contrées méridionales, elle a de grands yeux noirs, caressants et doux, les traits d’une rare pureté, un angélique sourire. Elle est svelte et gracieuse dans ses moindres mouvements, candide, affable, charmante. mais nerveuse, rêveuse et peut-être un peu romanesque. Bref, une de ces poétiques et tendres créatures qui vivent ou qui meurent d’amour.
Disons-le sans plus de retard, c’est la fille du corsaire, c’est Marguerite, ou, comme il l’appelle parfois, Margarita Balidar.
Absorbée dans sa fervente prière, elle n’entendit pas la porte s’ouvrir pour laisser passage à une seconde fillette, mais rieuse et blonde celle-là, voire un peu rousse,–ce qui ne l’enlaidissait pas, au contraire!
Figurez-vous la Normande la plus accorte et la plus fraîche qui se puisse imaginer. Un teint de lait, l’incarnat des pommes d’api sur les joues et sur les lèvres, un petit nez retroussé, l’œil vif et pétillant de malice, un air vainqueur. et sans toilette encore, rien qu’avec ce jupon court, ce caraco de futaine et ce demi-bonnet cauchois, quelque peu mis de travers. Elle avait au plus vingt ans, vingt printemps. C’était le Printemps même.
Sans bruit, gracieusement, elle alla s’appuyer sur l’épaule de Marguerite, qui frissonna, toute surprise.
–Ah! tu m’as fait peur, Antoinette.
–Antoinette, Toinette ou Toinon, répliqua-t-elle, suivant l’heure et le caprice de ceux qui me parlent. Mais tu ne te guériras donc jamais de trembler ainsi, pour un rien, comme la feuille au vent?…
Et pour achever de lui rendre le calme, avec toutes sortes de caresses, elle la relevait dans ses bras.
–Oui, c’est singulier, murmurait Marguerite: on dirait quelque ancienne terreur, effacée de ma mémoire, et dont cependant, à chaque alerte nouvelle, se ravive en moi le souvenir lointain.
–Hier encore, reprit Antoinette, je comprenais ton effroi, quand nos Polletaises, furieuses de ne pas voir revenir leurs maris embarqués avec le capitaine Balidar, ont lancé des injures et même des pierres contre sa maison.
En même temps, comme preuve à l’appui, son regard indiquait une vitre en éclats, et, sur le guéridon voisin de la fenêtre, un galet, sans doute auteur du dégât.
–Toinette! lui dit sa compagne tout anxieuse, si ces méchantes femmes allaient recommencer aujourd’hui!… Déjà la marée baisse. Est-ce qu’on n’aperçoit rien au large?
–Au large!… mais on ne voit plus même la grande croix de la jetée. Tu ne remarques donc pas ce brouillard?…
En effet, bien qu’on ne fût qu’aux premiers jours de l’automne,–l’automne de1813,–une de ces épaisses brumes, si fréquentes sur les côtes de Normandie, masquait complétement l’horizon.
–Voilà quinze grands jours qu’il est en mer! dit Marguerite. Il m’avait promis de revenir l’autre semaine...
–Sauf les vents contraires, interrompit Toinon.
–Et les combats! reprit en frémissant la fille de Balidar. Oh! prions… supplions encore la sainte Vierge, afin qu’elle nous ramène mon père.
–Et tous les autres!… à commencer par son digne lieutenant. Césaire Heurtebise.
C’était Antoinette qui venait de jeter ce cri du cœur. Un sourire effleura les lèvres de Marguerite. Elle allait peut-êlre l’expliquer, lorsque le bruit d’un pas lourd se fit entendre au dehors.
Une servante annonça le commandant Rigaud.
C’était un Provençal, d’abord marin, puis officier dans l’armée de terre, et, tout récemment, promu au commandement du port de Dieppe. Ses titres à cette honorable retraite n’étaient, hélas! que trop évidents: une jambe de bois et rien que le vide dans la manche gauche de sa longue capote réglementaire, dont le collet, suivant la mode du temps, lui remontait jusque par-dessus les oreilles. Une coiffure à la Titus et des favoris taillés en brosse encadraient son martial visage, où tout exprimait le sentiment du devoir et la cordialité.
–Mesdemoiselles, fit-il en entrant, excusez ma visite. En voici la raison déterminante.
Il désignait, du bout de sa canne, le galet et la vitre brisée.
–Pour tenir en respect les perturbateurs, conclut le vétéran, je viens me mettre à vos ordres et défendre la maison du capitaine Balidar.
Tout en le remerciant, elles lui offrirent un siége, qu’il fit placer auprès de la fenêtre, afin d’avoir l’œil sur le quai. C’était de là que viendrait l’attaque.
–Je connais à peine votre père, reprit-il, mais ses prouesses m’inspirent une vive sympathie. comme aussi la gentillesse de ses filles.
–Marguerite seule a cet honneur, déclara Toinette en l’entourant de ses bras pour la présenter au commandant.
–Quoi! fit-il, vous n’êtes pas sœurs?
,–Sœurs de lait, fit celle-ci.
–Celle-là, lui mettant au front un baiser:
–Et de cœur!… ajouta-t-elle.
Le vieux soldat ne pouvait en revenir. Il les interrogeait des yeux.
–Oh! fit la blonde, c’est tout une histoire.
:–Racontez-la, demanda-t-il, quand ce ne serait que pour abréger ma faction.
La brune dit à sa compagne, qui paraissait attendre l’autorisation:
–Va! commence.
–A la façon des contes de fées, débuta Toinette. Il était une fois. à bord d’une bisquine en relâche à Dieppe, un enfant, un matelot et une chèvre. Le matelot était le père de l’enfant, la chèvre était sa nourrice. Mais, durant une pénible traversée, le lait de la biquette avait tari. L’enfant, une petite fille de quelques mois, dépérissait, toute pâlotte. Elle criait la faim. Son père était désespéré. Il eût voulu pouvoir la nourrir de son sang.
–Pauvre père! fit à demi-voix Marguerite.
–C’était jour de marché, poursuivit Antoinette, et les gens de la campagne avaient voulu voir les Basques. Entre autres, une brave paysanne d’un village appelé Varangeville, qui, bien que déjà sur le retour de l’âge, allaitait un poupon. «Hé! l’homme à la bique!….. cria-t-elle sans se déranger de la borne qui lui servait d’escabeau, hé! baillez-moi donc la petiote… je crois qu’il en reste!»
–C’était sa mère! expliqua Marguerite. A partir de ce jour, elle devint aussi la mienne.
–D’accord, reprit Toinon, mais il est juste d’ajouter qu’Antonio Balidar, enrôlé sur les premiers corsaires qu’on armait dans ce temps-là, prit notre chaumière pour tire lire, et, dès que l’église se rouvrit, en1801, voulut me servir de parrain…, à preuve que je me nomme Antoinette!
L’autre, malgré cet argument péremptoire, ne s’avoua nullement vaincue.
–Mais, objecta-t-elle, durant sa longue captivité sur les pontons.
–Ah! ah! fit le commandant, les pontons anglais. J’en ai ouï parler. Des enfers! Comment diable s’en est-il échappé?
Ce fut la filleule de Balidar qui répondit:
–Grâce au dévouement de Césaire Heurtebise, un simple mousse alors, mais qui, moins surveillé que les autres, parvint à remettre en état, tant bien que mal, une vieille embarcation abandonnée. Il en avisa son capitaine, et par la plus noire des nuits, les voilà tous deux qui se jettent à la mer. Par malheur, en tombant, mon parrain s’était blessé. Césaire le soutint, le porta jusqu’au canot. Vingt-quatre heures plus tard, affamés et transis, ils atterrissaient sur nos grèves!
–Ah! dit avec émotion Marguerite, jamais je n’oublierai cette joie! C’était vers l’aube; nous dormions encore, Antoinette et moi, dans la même couchette. Un bruit soudain nous réveille. Puis ces cris: «Mon enfant! ma fille!» Je reconnais aussitôt cette voix, que depuis trois ans nous n’avions pas entendue! Il accourait. Je m’évanouis dans ses bras. Lui-même, il chancelait. Ah! c’est le meilleur des pères! c’en est le plus aimant et le plus aimé!
–Pendant ce temps-là, reprit la sœur de lait, le pauvre petit mousse se tenait dans un coin, comme tout honteux d’assister à ce bonheur, qui pourtant était son ouvrage! Oh! mais nous ne sommes pas des ingrats! Il est aujourd’hui quasiment de la famille de Balidar, et, s’il vous plaît, son digne lieutenant! un intrépide marin, un brave garçon! Vous verrez, mon commandant!
Rigaud, bien que vivement intéressé par cette double confidence, en avait surtout retenu certain chiffre qu’il répéta:
–Trois ans de captivité sur les pontons! Je comprends la rude guerre que, depuis lors, il a faite aux Anglais! On m’a tout raconté. Ses premiers exploits sur le Point-du-Jour, un simple chasse-marée n’ayant pour toute artillerie qu’un canon de deux livres de balles et deux petits pierriers, ce qui lui suffisait pour capturer de gros navires marchands, voire leurs convoyeurs!… Puis ce fut le Pourvoyeur, avec lequel il a pourvu sa maison de toutes les richesses qui s’étalent à nos regards.
Antoinette l’interrompit:
–Ce que vous ne pouvez voir, commandant, ce sont les bienfaits que sa main généreuse répand sur tous ceux qui l’entourent... à commencer par sa filleule.
–Ne l’écoutez pas, se récria Marguerite, elle n’est point notre obligée, cette fidèle compagne qui, depuis la mort de ses parents, ne m’a plus quittée, semble m’avoir consacré sa vie.
La sœur de lait parvint enfin à se faire entendre:
–Possible! dit-elle, mais leur ferme, qui l’a rachetée? qui me l’a rendue? Qui m’a fait élever comme une demoiselle et me traite comme sa propre fille?… Hein!… qui? Mon parrain1ton père! Tu vois bien que si l’une de nous est redevable à l’autre, c’est Toinon, ce n’est pas Margot!
Et les deux jeunes filles s’embrassèrent.
Le vieux Provençal, attendri jusqu’aux larmes, ne put retenir ce cri:
–Troun-de-l’air! Mais son plus enviable trésor. voilà! c’est vous, mesdemoiselles. et si, comme tant d’autres, il était contraint de prendre sa retraite.
–Sa retraite? murmura curieusement Margarita.
Un nuage avait assombri le front du mutilé.
–Depuis nos désastres de Russie, s’exclama-t-il, les Anglais reprennent l’empire des mers. Ils croisent en vue de nos côtes. La course devient impossible, et Balidar, lui seul, est capable d’en affronter encore les périls.
Au moment même où le capitaine du port prononçait ce dernier mot, des acclamations soudaines retentirent sur le quai.
–Dieu! fit Marguerite, déjà ressaisie par l’angoisse, j’ai le pressentiment d’un malheur.
Le commandant, aidé par Antoinette, se hâta de sortir sur le balcon.
Au-dessous passait, mais plus tumultueux que d’habitude, le reflux des lamaneurs, des marins et des Polletaises.
–Rassure-toi! dit la filleule du corsaire à sa fille, ce sont aujourd’hui des cris de joie.
Puis, avec une surprise qui s’accrut aussitôt:
–Eh! mais je ne me trompe pas, voici nos matelots!… Pourquoi détournent-ils leurs regards…, même le maître d’équipage…, même le chef timonier?…
Elle les désignait dans la foule, et, comme ils allaient passer outre, elle les appela par leurs noms:
–Jean-Louis! Grand-Pierre!
Ils s’étaient arrêtés, relevant chacun à son tour la tête.
–Avancez à l’ordre! leur dit le commandant.
Et Toinette, avec une autorité bien autrement irrésistible:
–Venez! montez! je le veux!
Les deux matelots se consultèrent du regard, et faisant à la fois volte-face, ils disparurent d’un même pas sous la porte de la maison. mais évidemment à contre-cœur et l’oreille basse.
II
STOPPE-LA-MÈCHE ET FRISE-A-PLAT
Table des matières
A bord de nos corsaires, normands ou bretons, pas un matelot qui n’eût son sobriquet caractéristique.
Grand-Pierre, en vertu de cet usage, s’appelait plus communément Stoppe-la-Mèche; Jean-Louis, Frise-à-Plat.
Cette dernière qualification s’explique d’elle-même. L’autre était le prix d’une action d’éclat.
Au plus fort d’un combat d’abordage, la soute aux poudres allait être enflammée par un ennemi jaloux d’expédier à tous les diables et vaincus et vainqueurs. Grand-Pierre bondit sur ce héros, l’assomme d’une main, de l’autre écrase son boute-feu, en proférant d’un ton gouailleur cette exclamation d’argot maritime: «Stoppe-la-mèche!» dont son acte même était le glorieux commentaire.
Le surnom lui resta. Pour le justifier, Dieu sait par combien d’autres mèches il avait obtenu les honneurs de l’ordre du jour. Jamais loup de mer ne fut aussi complet que celui-là.
Baleinier avant d’être corsaire, il s’était heurté dix fois aux banquises des pôles. Ses naufrages, il ne les comptait plus. Fût-ce du fond du Maelstrom, cet infernal gouffre, il en serait revenu. Quant à son bilan de guerre: prises d’assaut, harponnements, pillages, carnages, incendies, canonnades et mitraillades, même à bout portant, rien ne pouvait plus le surprendre. Il avait coulé bas avec le Vengeur, et ne s’en portait pas plus mal, comme vous allez voir.
Qu’on se figure un grand escogriffe, efflanqué, maigre et nerveux. Des muscles d’acier, des jambes et des bras qui n’en finissaient plus. La figure de Croquemitaine, avec une balafre en travers de la joue droite, et toujours une chique gonflant la joue gauche, ce qui faisait que son nez, quel nez! protubérait entre deux grimaces. Tel était Grand-Pierre, surnommé Stoppe-la-Mèche, qui, nonobstant, s’estimait agréable à voir et jeune encore, bien qu’il eût passé la quarantaine. Réellement, il était toujours fort comme un lion, leste comme un singe.
Pendant que nous y sommes, racontons sa première rencontre avec l’ami Frise-à-Plat.
Celui-ci, moins âgé d’environ quinze ans, avait eu l’enfance vagabonde d’un abandonné, d’un p’tit chercheux d’ pain, comme on dit sur la côte normande. Il rôdait, affamé, devant un cutter d’où s’exhalait l’affriolante odeur du lard aux pommes de terre, quand un grand diable de matelot, qui allait embarquer, l’avisa au passage.
–Eh! Frise-à-Plat! dit-il au gamin, par allusion à ses cheveux en baguettes de tambour, on cherche un moussaillon. Veux-tu apprendre à te pommoyer jusqu’au perroquet de fouque pour devenir bientôt un parfait gabier, sacré nom! et, plus tard, timonier-chef ou maître d’équipage comme moi, tonnerre de Brest!
L’enfant n’avait pas compris un traître mot. Cependant il répondit:
–J’aurai-t-y de ce qui flaire si bon là-dedans?
–A gogo, mon p’tit marsouin!
–Menez-m’y tôt!
Là-dessus, Stoppe-la-Mèche, qu’on a reconnu, cueillit délicatement le bambin déguenillé par l’échine, entre son pouce et son index, et le descendit à bord avec lui.
Et voilà comment Jean-Louis, qu’on appelait déjà Petit-Jean, gagna du même coup son second surnom de Frise-à-Plat, son incorporation dans la marine auxiliaire, et devint l’élève favori du rude Grand-Pierre, qui lui voua tout d’abord une affection paternelle, mais scrupuleusement basée sur l’aus– tère maxime: «Qui aime bien châtie bien.»
Aussi quelles râclées! quelle tripotées pour l’apprentissage du mousse, puis du pilotin! Petit-Jean supportait tout sans se plaindre. Au contraire, il riait toujours. C’était un enfant rempli d’ambition. Il voulait devenir timonier. Le maître d’équipage ne l’avait-il pas promis?
Ce grand jour arriva. Jean-Louis était maintenant un homme. A la première menace de son étrange pédagogue, il se rebéqua tout à coup.
–Halte-là!….. Plus de taloche!….. ou je cogne à mon tour!
Stoppe-la-Méche, tout ébaubi, fit le geste de persister. Frise-à-Plat, d’un croc-en-jambe, l’étala tout de son long sur le pont. Il y avait des témoins. et des rieurs.
On devine quel pugilat s’ensuivit. Les coups tombaient comme grêle, et la galerie se gardait bien de séparer les deux adversaires. Celui-ci avait un œil poché; celui-là, la mâchoire en compote. Ils tenaient bon tous les deux. Enfin, le plus âgé se montra le plus sage.
–Assez! dit-il en prenant une attitude magnanime; c’est moi qu’avais tort de te traiter toujours comme un moussaillon!… Je te reconnais mon égal. et te proclame mon ami. Veux-tu? J’sommes maintenant matelots. Cric!
–Crac! répliqua l’élève, qui, de franc cœur et tout en larmes, se jeta dans les bras du maître.
Et ce fut désormais une amitié digne de prendre rang à la suite de Castor et de Pollux, d’Oreste et de Pylade, de Pythias et de Damon, etc…, etc.; une paire de types inconnus de l’antiquité. Ils manquaient à l’histoire.
Nous ne plaisantons pas. Bien que pillards, querelleurs, ripailleurs. et le reste, nos deux inséparables se distinguaient pourtant de leurs compagnons; car, on le comprendra sans peine, le personnel des corsaires ne se recrutait pas parmi la fine fleur des pois. Il se formait, en deçà et au delà du temps marqué pour le service de l’Etat, d’aventureux pêcheurs ayant trouvé la chasse aux écrevisses anglaises bien autrement profitable que la pêche du hareng ou de la morue, de réfractaires, de contrebandiers, de vieux forbans et autres cosmopolites des moins scrupuleux. Une vraie bohème maritime! Or. parmi cette tourbe, le brutal, mais loyal Grand-Pierre, le présomptueux, mais dévoué Jean-Louis, se trouvaient rois. comme les borgnes dans le royaume des aveugles. Nous avons esquissé le portrait de Stoppe-la-Mèche; qu’on nous permette, comme pendant, celui de Frise-à-Plat, devenu chef-timonier.
Sa chevelure demeurait non moins rétive au fer à papillotes que par le passé, mais une heureuse métamorphose s’accomplissait dans tout le reste de sa personne. Il avait appris à lire, à écrire, à danser. C’était le matelot joli-cœur. Il portait des boucles d’oreilles et des sous-pieds! Il avait du linge, des économies! Très-fûté, d’ailleurs, et tirant profit de tout. L’instinct de la conservation. Un parfait Normand. y compris le teint frais et l’apparente naïveté. A terre, à jeun, vous l’auriez pris pour une demoiselle. Mais dans le combat ou dans l’orgie, c’était le digne émule de Stoppe-la-Mèche, que, sous maint rapport, il s’était proposé pour modèle. Tous les tours de force ou d’audace exécutés par celui-ci, celui-là les renouvelait ou les imitait à l’instant. L’ancien, d’abord, en était fier; puis jaloux. Il osait davantage. L’autre aussi. De plus fort en plus fort! «Cric! crac! sabot! cuiller à pot!» Une constante émulation, mais qui ne faisait que resserrer le lien de leur amitié.
On les voyait touj ours ensemble, naviguant de conserve, si pareillement réglés d’allure et de gestes, qu’on eût pu croire qu’un seul et même ressort les mettait en mouvement tous les deux. Ils avaient les mêmes habitudes, les mêmes goûts, la même ambition, et, pour entrer dans notre sujet, nous ajouterons: le même et malheureux amour dans le cœur. On l’eût deviné, du reste, aux regards en-dessous que, dès le seuil de la salle au balcon d’argent, ils adressaient l’un et l’autre à l’insensible et trop charmante Antoinette.
Pour le moment, elle ne songeait pas plus à se moquer d’eux qu’ils ne songeaient à lui plaire. Ils restaient là, confus, immobiles, interdits, sous le regard anxieux des deux jeunes filles et du commandant qui, d’une voix irritée, les interrogeait pour la seconde fois.
Toujours en dessous, Jean-Louis regarda Grand-Pierre, qui regarda Jean-Louis. «A toi!» semblaient-ils se dire. Mais, pas plus l’un que l’autre, ils n’osaient parler.
–Mon père! s’écria Marguerite, dites ce qu’est devenu mon père!
Et comme ils se taisaient encore.
–Mort1ajouta-t-elle toute palpitante d’angoisse. Mort, n’est-ce pas? Il est mort?
–Non! firent les deux matelots, qui s’étaient redressés.
Puis, courbant de nouveau la tête:
–Ah! si ce n’était que ça! murmurèrent-ils d’une même voix lamentable.
–Courage et bon espoir! disait Antoinette à Marguerite, qu’elle soutenait et calmait à la fois.
Le commandant perdait patience.
–Répondrez-vous, enfin? dit-il avec ce ton d’autorité qui impose l’obéissance.
Ils allaient obéir en même temps. Mais le vieil officier, s’adressant au maître d’équipage:
–Toi d’abord, l’ancien! précisa-t-il, et puisqu’il faut que je t’aide, voyons! Le capitaine Balidar est parti, voilà bientôt quinze jours, sur son lougre appelé l’Embuscade?
Stoppe-la-Mèche inclina la tête affirmativement.
Le questionneur poursuivit:
–Nous avons appris que, vers la fin de l’autre semaine, échappant à la croisière anglaise, il avait capturé un brick espagnol… mais avec lequel il s’était vu contraint de chercher un refuge sous le canon du Havre. Un navire de guerre vous donnait la chasse.
–Oui! souffla le maitre d’équipage.
Et Jean-Louis, plus explicite, se permit d’ajouter:
–Le John Bull. un grand cutter de dix-huit caronades. et l’équipage à l’avenant.
–Je ne t’interroge pas, toi qui compte si bien les forces de l’ennemi! répliqua le mutilé. Parle, toi, l’autre! Que faisait votre capitaine?
–Il enrageait! dit Grand-Pierre. Bloqué, quoi! Avec ça qu’au bout de cinq jours, le goddam lui fit passer, par un pêcheur, une façon de cartel qui manquait de politesse et débutait par cette nargue: «Au forban Balidar!» Je vous laisse à penser sa colère. Elle dura jusqu’à la nuit close.
–Et le lendemain?
–Il sifflotait entre ses dents. Un tic à lui quand il rumine quelque branle-bas d’enfer! Fectivement, à la marée du soir, il nous ordonna d’être prêts pour un coup de peigne. Et comme je passais dans ses eaux, je l’entendis grommeler en regardant la lun qui n’était pas claire du tout: «Bon! y aura de breume!»
–Quand cela?
–Eh! cette nuit, pardi! à l’appareillage, quan l’officier de quart du stationnaire lui demandait «Où allez-vous?» et qu’il a crânement répondu «Vous débarrasser de ce méchant cutter, qui com mence à nous em.bêter tous. n’est-ce pas, les er fants?»
Frise-à-Plat crut devoir intervenir pour une explication.
–C’était à ses matelots qu’il parlait ainsi. e tous ont répondu «oui» de gaieté de cœur, même ceux-là qui savaient que les bouches à feu et autres du John Bull étaient plus du redouble qu’à bord de l’ Embuscade.
–Bien riposté! fit Stoppe-la-Mèche, tout rayon nant d’orgueil et d’admiration pour son élève.
D’autre part, le commandant avait souri.
–Allons, dit-il, voilà qui te revaut mon estime! Continue, toi, le blondin. Ces demoiselles sont dans les transes, et tu nous expliqueras plus vite.
Petit-Jean l’interrompit en commençant avec une incroyable volubilité le récit du combat.
–Nous filions au plus près. histoire de passer devant. Un fort brouillard et de la houle! Sitôt que l’ Embuscade eut réussi cette première manœuvre, elle s’approcha du croiseur et, pour se faire reconnaître, le saluant d’un paquet de mitraille, elle sembla lui crier par la voix du canon: «Accepté ton cartel, et voilà notre attaque!» Faut être juste, l’autre ne se le fit pas répéter deux fois. Toujours prêt à déraper, il se met en chasse. Le vent et la mer grossissaient. Quelle course! Tout à coup, pare à virer sous le cap d’Antifer! Une frime, vous comprenez!… Cache-cache dans la brume. Puis, toutes voiles dehors, et droit à l’Anglais!… Nous l’accostons comme une foudre. On jette les grappins. En avant! à l’abordage!… Mais les homards cuits ne dormaient point. Bing! boum! patatras! une triple volée de mitraille balaye notre pont, le couvrant de morts et de blessés.
Marguerite, qui jusqu’alors avait écouté, toute frémissante, ne put retenir ce cri:
–Dieu! mon père!
–Rassurez-vous! s’empressa de reprendre le maître d’équipage, notre capitaine avait déjà bondi dans les galhaubans du John Bull, et son digne second, Césaire Heurtebise, s’y trouvait avec lui. C’est ce qui les aura sauvés tous les deux. peut-être.
–Peut-être! répéta douloureusement la fille du corsaire.
–Après? questionna sa filleule avec non moins d’émotion, après?
Et le commandant, de sa voix impérieuse et brève:
–Mais achevez donc, vous voyez bien qu’elles se meurent!
Sur un geste piteux de Grand-Pierre, Petit-Jean conclut avec une sourde rage mêlée de honte:
–Eh! nous ne savons pas! La mitraille, la fumée nous aveuglaient. Un choc, un coup de mer, un coup du diable a brisé les chaînes de nos grappins. L’Embuscade, comme d’elle-même, a filé vers Dieppe, où nous poussait un vent de tempête. Le John Bull avait cargué ses voiles. Mais tout à l’heure, en entrant dans le chenal, on croit avoir entrevu à travers le brouillard comme son fantôme qui nous pourchassait encore!
–Misérables! s’écria le commandant, sous le regard indigné duquel ils reculèrent, courbés et tremblants, misérables1vous avez abandonné votre capitaine aux mains des Anglais!
–Ils l’auront tué! gémit Marguerite, qui chancelait.
–Non! balbutia l’un des matelots, il se sera rendu.
Cette interruption, précédée d’une sorte de rugissement léonin, se fit entendre vers le seuil:
–Hein! qui parle ainsi de Balidar? Balidar ne se rend pas!
Déjà se croisaient dans l’air toutes sortes d’exclamations de surprise et de joie:
–Mon père! mon parrain! Le capitaine!
C’était lui, c’était Balidar.
III
JE SUIS BALIDAR!
Table des matières
Par un de ces miracles héroïques dont il était coutumier, Antonio Balidar reparaissait au milieu des siens, qui, dans ce même instant, venaient d’être réduits à le croire ou mort ou prisonnier.
Il reste de la personne du célèbre corsaire un portrait à la plume, tracé par un écrivain spécial qui, tout jeune, l’a connu: Edouard Corbière. Nous l’emprunterons à ce maître, à ce doyen des conteurs maritimes, afin qu’on ne nous accuse pas de flatter notre héros, et pour qu’il se présente, en quelque sorte, avec l’empreinte de l’authenticité.
«Le capitaine Balidar, dit notre chroniqueur, était un beau garçon, quoique assez petit de taille, d’une figure large, ouverte, et d’une mobilité d’expression peu ordinaire. Je remarquai que ses yeux, admirablement fendus sous leurs sourcils fortement dessinés, étaient recouverts par des cils noirs et lisses, de la longueur d’un demi-pouce au moins.
» Il n’était, à la manière des autres capitaines de corsaires, vêtu à son bord que d’un gilet rond et d’un pantalon bleu, comme les autres matelots. La beauté mâle de sa physionomie et l’énergie qu’il portait dans la vivacité de ses regards auraient seules suffi pour le faire reconnaître pour le chef suprême, au milieu de son équipage. C’était là surtout son premier signe distinctif. Lui-même comprenait si bien, en définitive, l’influence et l’autorité que son heureuse et imposante figure devait exercer sur le moral de ses gens, qu’il disait quelquefois, en se plaçant le doigt sous l’œil à la façon mimique des méridionaux: que c’était là qu’il portait ses épaulettes de capitaine de vaisseau! Et, en effet, comme disent les marins, tout son monde lui obéissait à l’œil et au pouce, et jamais la discipline maritime ne fut mieux observée au large, qu’à bord des navires que commandait cet intrépide homme de mer.»
Tel était celui qui venait d’apparaître, encore tout échauffé, tout radieux du succès de sa délivrance. Il n’avait guère plus de quarante ans. A peine quelques fils argentés nuançaient-ils sa noire chevelure. Tout le feu de la jeunesse brillait dans son regard. On devinait, rien qu’à le voir, une nature intelligente, primesautière, fougueuse et passionnée dans ses colères comme dans ses amours. Il avait couru vers Marguerite. Au risque de l’étouffer, il l’étreignait dans ses bras, et comme autrefois, au retour des pontons, ces cris où vibrait la tendresse paternelle s’échappaient de ses lèvres:
–Enfant adorée!….. Marguerite!….. Rita! Oh! ma fille! ma fille!
Et, dans sa folle ivresse, il l’embrassait encore.
Elle, éperdue, suffoquée, versant des larmes de joie, elle lui répondait:
–Mon père! mon bon père!… Te voilà! C’est bien toi! que je suis heureuse i
Tout à coup Balidar, épouvanté, s’écria:
–Tonnerre! elle s’évanouit!
Il l’avait soulevée comme un enfant qui dort, il la porta sur un canapé, il s’agenouilla devant, tout anxieux, tout furieux contre lui-même.
–Ah! butor! tu n’en feras jamais d’autres. Si je l’avais tuée!
–Mais non, répliqua Toinette, qui les avait suivis; le bonheur ne tue pas. Tenez! la voilà qui rouvre les yeux.
–Et qui me sourit, s’écria le corsaire avec une surprenante mobilité d’accent et de visage. Encore! encore, ma mignonne! Oui. c’est moi, et c’est Toinette. Au fait, je ne t’avais pas aperçue, toi. Bonjour, Toinon. Mais embrasse-moi donc à ton tour, ma filleule!
Pendant cette scène rapide, ni les deux matelots ni le commandant n’étaient encore revenus de leur première surprise.
–Mais, questionna celui-ci, comment se peut-il, capitaine.
–Ah! l’interrompit Balidar à moitié disparu sous les caresses des deux jeunes filles, ah! je ne suis plus capitaine, je suis père de famille. Adressez-vous à Césaire.
Il était entré à la suite de son chef, mais se tenait discrètement à l’écart.
On se le rappelle, c’était ce mousse audacieux qui l’avait sauvé jadis des pontons anglais. Le jeune Heurtebise n’ayant plus de parents, une sorte d’adoption s’en était suivie. La maison du capitaine fut désormais la sienne. Marguerite et Antoinette devinrent ses sœurs. Il les aimait et leur était dévoué comme un frère.
Mais, avec Balidar, on ne s’endormait pas dans les délices de Capoue, autrement Dieppe ou Varangeville. C’était sans cesse de nouvelles courses et de nouveaux combats, dans lesquels Césaire ne tarda pas à se distinguer non-seulement parmi les plus braves, mais encore parmi les plus capables. Adolescent précoce, il fut un acharné travailleur. Lorsqu’on ne se battait pas, durant les loisirs des longues traversées, il lisait, il étudiait. On le considéra bientôt comme le meilleur officier du bord, on le respecta comme un ancien, tant, sans le vouloir, il s’était vieilli avant l’âge.
Il avait à présent vingt-cinq ans. Sa physionomie pensive, et même un peu trop grave, le faisait remarquer tout de suite au milieu des turbulents écumeurs, ses compagnons. Il leur ressemblait si peu! N’allez pas croire, cependant, que ce fût un corsaire à l’eau de rose. C’était bien l’homme de son métier, de son élément. La parole rude; une forte couche de hâle sur le visage, des traits irréguliers, le sentiment du devoir incarné dans toute sa personne; mais dans la tenue, dans l’expression, cet air de franchise, de simplicité, je dirais presque de modestie, qui caractérise encore de nos jours les jeunes officiers de la marine française.
Aj outons que Césaire avait de beaux yeux et des dents éclatantes de blancheur, beaucoup de tendresse et même un certain charme mélancolique dans le regard. surtout en ce moment où, sans être remarqué par elle, il regardait Marguerite.
Antoinette seule l’avait aperçu. La voix du commandant le réveilla comme en sursaut.
–Eh bien, lieutenant, cette explication? Ne nous faites pas attendre davantage!
Aussi calme que s’il eût raconté la chose la plus naturelle, Heurtebise s’exprima ainsi:
–«C’est bien simple. Nous étions tous les deux dans les galhaubans du John Bull au milieu de la fumée. L’ennemi ne nous avait pas encore entrevus. Une secousse, un craquement nous firent comprendre que les chaînes d’abordage se brisaient et que l’Embuscade, toutes voiles dehors, était emportée par la bourrasque. D’ailleurs, comme afin de ne nous laisser aucun doute sur notre situation critique, le ¡ capitaine anglais articula ce commandement:
«–Hisse les bonnettes! Leforbanprend chasse!… , Tire à couler!»
«On n’eut pas le temps de lui obéir. Une voix tonnante, répondant à la sienne dans son propre idiome, pétrifia de stupeur tout son équipage:
«–Rendez-vous tous! criait-elle, ou nous sautons ensemble! Je suis Balidar!»
Le récit du lieutenant fut interrompu par cette exclamation d’Antoinette:
–Ah! c’est beau! mon parrain; c’est sublime!
–Et je suis fière de toi, mon père! ajouta Marguerite.
Toutes les deux, se rejetant en arrière, admiraient le héros qui, tout aux joies du cœur, souriait d’un air bon enfant.–
–Comme Jean Bart! avait dit le commandant.
Césaire reprit en ces termes:
«Voici ce qui s’était passé. Rampant, bondissant comme une panthère, il avait atteint le capot de la soute aux poudres, en ce moment fermé pour qu’aucune flammèche n’y ricochât.
«Il avait enfoncé l’obstacle d’un premier coup de hache. D’un second, d’un troisième, au bas de l’escalier, il venait d’abattre les deux gardiens de la sainte-barbe, l’un blessé, l’autre mort.
«La concentration des ennemis sur le gaillard d’arrière avait merveilleusement servi cette inspiration, ce trait de génie; personne sur le pont pour l’arrêter. Moi, qui le suivais, j’étais parvenu sans entrave jusqu’au bord du capot effondré.
«Qui nierait à présent la terreur qu’inspire à toute la marine anglaise le seul nom de Balidar! Depuis le midshipman jusqu’au commodore, ils savent que ses menaces sont paroles d’Évangile, et que, pour qu’elles s’exécutent, il n’y a que l’intervalle du geste à la volonté, de l’éclair à la foudre.
«A sa formidable injonction sortant de la soute aux poudres, nos ennemis avaient reculé, hagards et muets, vers l’étambot.
«Peut-être s’en trouvait-il dans le nombre qui avaient assisté à l’explosion de l’Orient, à la catastrophe du Vengeur.
«Leur capitaine seul ne bronchait pas. Un rude homme, et de superbe sang-froid! je vous l’atteste. Hélant les gardiens de la poudrière, il leur cria:
«–Tom!… William! si vous vivez encore, répondez!… Est-ce bien le damné corsaire?
«Cette constatation, loin de nous nuire, ne pouvait que nous être favorable.
«–Réponds! dit Balidar au blessé, qui s’empressa d’obéir.
«–C’est lui!… c’est bien lui!… Il a son pistolet armé sur un tas de gargousses!… Il défonce de sa hache un baril de pulvérin!
«En même temps, cet ordre m’arrivait d’en bas:
«–Césaire! le boute-feu du bord!
«Je compris. La mèche ardente était auprès de moi. Je m’en emparai vivement, je la brandis et la jetai dans l’escalier de la soute.»
Une seconde interruption eut lieu, mais cette fois de la part de Grand-Pierre.
Se rappelant l’exploit auquel remontait son surnom, avec une narquoise grimace il murmura:
–Pas de Stoppe-la-Mèche chez les homards!
–Chut! fit Jean-Louis.
Déjà Heurtebise continuait:
«A peine mon brandon fut-il en bas, que le blessé s’écriait:
«–Il le ramasse. Il l’implante dans la poudre! Seigneur Dieu! nous allons sauter!
«Ce ne fut qu’une exclamation d’effroi. Puis, un silence, au milieu duquel la voix de Balidar s’éleva, vibrante et dominatrice:
«–Anglais, vous l’avez entendu?… La mèche n’en a que pour dix minutes, juste le temps de vous constituer prisonniers dans la chambre de poupe, où mon second vous cadenassera solidement. C’est ma volonté! Sinon, la capilotade. Je suis Balidar!
«Cette dernière sommation détermina la panique. Vous savez qu’elles sont contagieuses et gagnent parfois jusqu’aux plus braves. Un instant plus tard, l’équipage de John-Bull n’était plus qu’un troupeau de moutons effarés qui s’entassaient, qui dégringolaient par l’écoutille, tandis que je prenais mes mesures à la hâte pour la refermer, pour la clouer sur leurs têtes. Un curieux spectacle, allez! la plus folle des bousculades!»
Heurtebise fit une pause. Ses auditeurs souriaient. Stoppe-la-Mèche et Frise-à-Plat crurent permis de laisser éclater leur enthousiasme gouailleur. Les Anglais eussent été là, devant eux, qu’ils ne se fussent pas amusés davantage.
–Des harengs! quoi! se disaient-ils avec des gestes à s’en tenir les côtes. Tu vois ça d’ici, n’est-ce pas, mon p’tit marsouin! Mon grand cachalot! Cric! crac! sabot! cuiller à pot! La caque aux homards cuits!…
Une sèche apostrophe, partie du canapé, les rappela soudainement à l’ordre, au mutisme, à l’immobilité disciplinaire.
Le second, d’ailleurs, n’avait pas fini.
«Un seul de nos ennemis, ajouta-t-il, et c’était leur chef, restait imperturbable au milieu de l’épouvante et du désordre. Il en profita même pour oser une revanche. Ayant trouvé moyen de se rapprocher du capot de la soute, tout à coup, les pistolets aux poings, un couteau malgache entre les dents, il y bondit à son tour. J’entends le bruit d’une lutte, je me précipite. mais celui que j’allais secourir a-t-il jamais besoin d’aide?…»
–Allons donc! se récria Balidar, pas de ces flatteries-là devant moi, mon garçon! J’aurais peut-être succombé. Un rude adversaire!….. et le blessé, d’ailleurs, s’était remis de la partie. C’est grâce à ta promptitude, à ton courage, que nous avons pu les terrasser, les garrotter tous les deux. Encore une fois, tu m’as sauvé!… Mais avec lui je ne compte plus. ça devient une habitude!
Puis se retournant vers sa fille:
–Tu l’entends, Rita! Césaire est mon Mamelouk à moi. Quand il m’accompagne, tu n’as rien à craindre!
Le jeune marin, tout décontenancé, rougissait de cet éloge. Il n’apercevait pas les deux jeunes filles, qui cependant lui tendaient la main.
–Ah ça! reprit tout à coup le commandant, vous venez donc de rentrer au port sur le John Bull.
–Qui se trouve provisoirement sous la garde de votre brigadier-chef de gendarmerie! acheva gaiement le corsaire. Mon second allait vous en avertir, quand nous avons appris que vous étiez ici. Il serait temps de donner de l’air à nos prisonniers.
Et comme le vétéran se dirigeait déjà vers la sortie:
–Césaire vous soumettra mon désir relativement au capitaine. un brave. Et c’est, dit-on, le fils d’un lord. Ne perdez pas de temps.
A peine eurent-ils disparu, que ce fut le tour des deux matelots:
–Hors d’ici, faillis-chiens! tournez-moi les talons!
Ils ne se le firent pas répéter deux fois, trop heureux d’en être quittes à si bon marché:–Cric! crac! pagayons-nous!
Balidar resta seul avec sa fille et sa filleule. Il voulut savoir tout ce qui s’était passé durant son absence; il les interrogea tour à tour, remerciant celle-ci, câlinant celle-là, ayant pour elle des alternatives de tendresse ou de sévérité, de joie bruyante ou de triste appréhension, qui témoignaient de l’étrange mobilité de sa physionomie et de son caractère. Cet homme était un problème.
–Si tu savais ce que j’ai ressenti, lui dit-il soudainement, lorsque je t’ai vue tout à l’heure défaillante et si pâle! Ah! tu ressemblais à ta mère!
Et, se laissant tomber aux genoux de Marguerite, il éclata en sanglots.
On eût dit qu’il lui demandait pardon. Était-ce un mystérieux remords? Était-ce le déchirement d’une ancienne douleur qui se ravivait dans son âme?
L’instant d’après, il riait, il plaisantait avec la joviale bonhomie de son compatriote Henri IV, oubliant tout le reste de la terre, l’avenir et le passé, lorsqu’il se trouvait en famille.
On entendit enfin des pas dans l’escalier.
–Attention! dit-il en se relevant, tenons-nous, voici mon prisonnier!
IV
LE VŒU DE MARGUERITE
Table des matières
Césaire Heurtebise introduisit le capitaine anglais en l’annonçant par son nom, que sans doute il venait d’apprendre:
–Sir Arthur Gower,
C’était un gentleman d’une trentaine d’années, grand, mince, élégant, d’une parfaite distinction, d’une beauté rare. Ses traits réguliers et virils, sa chevelure naturellement crépelée, de même nuance que ses longs favoris aux reflets d’or, la blancheur de son teint, l’ironie sensuelle de sa lèvre supérieure, quelque peu relevée, ce qui laissait entrevoir des dents admirables, ses façons aristocratiques, son regard froid, hautain, mais fascinateur, tout contribuait à faire de ce personnage une sorte de don Juan britannique. C’était Lovelace sous l’uniforme rouge du capitaine de corvette.
Et, chose singulière, malgré la violence qu’il venait de subir, malgré sa lutte acharnée dans la soute aux poudres, son costume n’avait pas une déchirure, pas une tache. Rien d’incorrect dans sa personne. Il paraissait, comme on dit vulgairement, sortir d’une boîte, être tiré à quatre épingles. Tel il se fût présenté à la parade, tel il entra dans la salle au balcon d’argent.
Le sourire dédaigneux, la tête haute.
Mais, en apercevant les deux jeunes filles, il se découvrit et les salua du front, rien de plus.
Étonnées, curieuses, elles le regardaient. Jamais encore elles n’avaient vu un pareil homme.
Cependant Balidar, avec sa cordialité méridionale, s’avançait à la rencontre de sir Arthur Gower, et le gratifiant d’un titre qui lui vint naturellement à la pensée:
–Milord, dit-il, soyez le bienvenu chez moi! Vous ne me semblez guère aimer les gens de ma nation. je ne chéris point ceux de la vôtre. Mais après s’être bravement combattus, n’est-il pas juste qu’on mette au rancart, surtout le vainqueur, toute prévention et toute haine?
Et, comme le commandant du John Bull gardait le silence, celui de l’ Embuscade ajouta:
–Je présume que mon second vous aura dit, chemin faisant, ce que je propose pour adoucir votre captivité?
Césaire fit un geste négatif. L’Anglais, dans notre langue, répliqua gravement:
–S’il vous plaît, parlons de mes matelots.
Antoinette et Marguerite échangèrent un regard. Celle-ci semblait dire à l’autre:
–Un noble cœur! Il s’oublie pour ne songer qu’à ses compagnons d’infortune!
Balidar, déjà quelque peu refroidi par l’accueil glacial de son prisonnier, reprit la parole en ces termes:
–Nous ne les traiterons pas comme sur vos pontons!….. Mais je ne veux pas raviver ce souvenir. au contraire!… Si nos casemates ne vous semblent pas convenables, on leur trouvera quelque autre résidence, à l’intérieur du pays. S’il se présente une occasion d’échange, on les renverra chez eux. Leur chef seul est un de ces ennemis qu’on ne relâche qu’après la guerre. Ou je m’abuse sur son compte, ou bien il ne songera même pas à s’évader de la prison que je lui réserve.
–Quelle prison? demanda l’Anglais.
–Votre parole, milord, répondit le généreux corsaire, et cette maison, ma propre maison, où je vous offre franchement l’hospitalité.
Sir Arthur Gower, bien que toujours aussi flegmatique, parut d’abord sensible à ce procédé chevaleresque. Puis, secouant la tête en signe de refus:
–Non! déclara-t-il, c’est impossible.
–Et pourquoi? questionna Balidar avec un froncement de sourcil annonçant l’orage.
Le commandant du John Bull, après un temps d’hésitation, répondit:
–Une telle condition ne serait acceptable pour moi que de la part d’un officier, d’un gentleman.
–Mais non pas de la part d’un forban, interrompit le capitaine de l’Embuscade avec un rugissement de colère. Ah! jour de Dieu! vous me rappelez cette inj ure et votre insolent cartel.
–Oubliez-vous, fit l’Anglais impassible, que je n’ai plus mon épée?
–On vous la rendra, milord, et puisque vous voulez bien me faire cet honneur.
Il n’acheva pas. Marguerite, pâle, émue, suppliante, venait de se jeter inopinément entre les deux ennemis tout prêts à courir aux armes.
–Milord! au nom du ciel! et vous aussi, mon père, écoutez-moi!
A ces accents partis du cœur, à cette apparition, gracieuse, le prisonnier s’adoucit, recula, sous le charme de l’innocence et de la beauté.
Quant à Balidar, par un de ces brusques revirements qui lui étaient familiers, il domptait déjà son emportement pour reprendre sa bonhomie paternelle.
–Explique-toi, mon enfant. Quel était ton dessein? Que désires-tu? Que veux-tu? Parle.
–Je ne sais plus. je n’ose plus. balbutia-t-elle, toute confuse de son audace.
Mais sir Arthur, avec une respectueuse admiration:
–Miss, lui dit-il, j’écoute.
L’effort qu’elle avait dû faire, pour sortir de ses habitudes réservées, ne lui permettait pas encore de traduire par des mots l’inspiration qui se lisait sur son visage. Elle parvint à se remettre du trouble qui l’oppressait, et, les yeux baissés, les joues recouvertes d’une vive rougeur qui la rendait encore plus charmante:
–Mon père, commença-t-elle en ne s’adressant tout d’abord qu’à lui, j’étais agenouillée tantôt devant cette image de la Vierge, et, pour qu’elle te ramène au port, je lui ai fait un vœu, plusieurs vœux, ..
–Dis lesquels, Margarita.
–Le premier, expliqua la jeune fille avec un peu plus d’assurance, c’est de brûler sur ses autels, à Saint-Remi, à Saint-Jacques et aux Grèves, les plus beaux cierges de Dieppe.
–Qu’à cela ne tienne! fit le père. Ensuite?
Elle continua, comme attardant à dessein ce qui restait à dire:
–J’ai promis ensuite, si tu m’étais rendu par la protection de Marie, d’habiller de neuf, en son honneur, les enfants pauvres de la ville et de nourrir tous ses mendiants pendant une semaine.
–Bravo! s’écria le corsaire, j’aime encore mieux cet engagement-là. C’est chose faite. Mais je ne vois pas quel rapport.
Ces derniers mots venaient d’être accompagnés d’un geste désignant sir Arthur Gower.
Immobile, attentif et les yeux voilés, il regardait cependant Margarita.
–Attends! père, j’y arrive, poursuivit-elle. Ma dernière promesse était relative aux prisonniers J’ai fait vœu d’adoucir au moins la captivité du premier ennemi qu’il me serait donné de voir, après t’avoir serré dans mes bras.
–Bon! je saisis, murmura le capitaine de l’ Embuscade,
Celui du John Bull restait muet. Une flamme avait brillé dans son regard.
Après une hésitation dernière, se retournant tout à coup vers lui:
–Et vous, milord, conclut Marguerite, n’avez-vous pas compris? Ce prisonnier, c’est vous. Pour que je ne sois pas parjure, devenez l’hôte de mon père. Il va vous tendre la main.
–Ouiche!… fit en se refrognant le corsaire.
Mais déjà sa fille s’était emparé de son bras. En dépit d’une certaine résistance, elle le contraignit doucement à céder au désir qu’elle venait d’exprimer.
–Après tout, grommelait-il d’une voix qui s’éleva promptement, si j’abhorre les Anglais, c’est en général, et non pas en particulier. La bravoure de celui-là m’inspirait même un commencement de sympathie. Il a failli m’envoyer ad patres, et ces choses-là, moi, ça m’attache. Voyons, milord, une trêve! Eh! par tous les diables! nos conditions ne sont pas si dures!
En dépit de ces cordiales avances, le prisonnier tardait à se lier par un serment.
–Ce n’est pas à lui, dit encore Marguerite, c’est à moi, sir Gower, que vous engagerez votre parole.
–J’accepte, répondit-il enfin; me voici votre esclave. et celui de mon honneur!
Les deux adversaires venaient de se toucher la main.
Au demeurant, le corsaire était enchanté, mais surtout parce qu’on avait satisfait au vœu de son enfant.
–Allons! s’écria-t-il en appelant ses serviteurs, allons! Barnabé! François!….. Et toi surtout, Antoinette, qui es céans la véritable maîtresse de maison. qu’on dispose tout pour que sir Arthur ne soit pas trop mécontent de sa prison. Voici bientôt la nuit. On le servira ce soir dans sa chambre.–Vous excuserez, milord!… Nous nous installerons demain plus confortablement, ainsi que l’on dit chez vous, et ce sera, mille tonnerres! à la campagne, à Varangeville! Mais, là comme ici, votre geôlier, le voilà!
Il désignait, il embrassait Marguerite.
Une heure plus tard, elle se retrouva seule avec Antoinette, qui, par extraordinaire, n’avait pas son joyeux sourire.
–Mais qu’as-tu donc? lui demanda sa sœur de lait. Notre nouvel hôte te déplairait-il?… Es-tu fàchée qu’il ait consenti?
–Je ne sais pas, répliqua Toinon, mais peut-être eût-ce été préférable qu’il persistât dans son refus.
–Pourquoi donc?
–Un instinct!
v
VARANGEVILLE
Table des matières
A quelques kilomètres de Dieppe, vers l’ouest de la côte, s’étend l’ombreux et verdoyant Varangeville.
C’était alors, et c’est encore aujourd’hui, l’un des plus beaux villages du littoral de la Seine-Inférieure.
D’un côté se déroule la campagne normande avec toutes ses splendeurs végétales, ses plantureuses cours aux larges pommiers arrondis, ses champs aux riches cultures, ses routes et ses fermes entourées, bordées de haies vives ou de majestueuses rangées de grands arbres.
De l’autre, au delà des friches envahies par le romarin toujours vert et des falaises se capitonnant du velours des herbes et des mousses, c’est l’Océan.
Presque au bord de la roche coupée à pic, et qui n’empêche pas toujours la mer d’aller plus loin, se dresse une haute et grosse tour quadrangulaire, de style Louis XV: le phare d’Ailly. Sur une autre crète surplombant l’abîme, qui la dévorera tôt ou tard, l’église de la paroisse occupe une situation des plus pittoresques et des plus vertigineuses. C’est à croire qu’elle va s’effondrer, tomber de toute cette hauteur parmi les galets, les rochers et les brisants.
On accède à la grève par quatre ou cinq coupures ou ports, mais surtout par un délicieux ravin, que l’été remplit de feuillage, émaille de fleurs, et qui descend en serpentant jusqu’à la brèche dont le double escarpement forme l’entrée d’une sorte de crique, sauvage comme celle d’une île déserte.
Ce val communique avec le plateau même où s’éparpillent les maisonnettes riantes du village, autour des restes, utilisés en métairie, de l’élégant castel d’Ango, ce Jacques Cœur de François1er, cet armateur châtelain qui, du haut de ses tourelles, se lassait à compter ses navires entrant au port de Dieppe ou reprenant le large.
Les deux sœurs de lait avaient grandi, Antoinette était née dans une ferme voisine, que le parrain devait racheter plus tard et donner à sa filleule. Sa maison de campagne y attenait.
Qui de nous, en parcourant la Normandie, n’a pas remarqué ces anciennes demeures seigneuriales, dont l’étage et les ailes sont en pans de bois sculptés, dont la haute toiture se couronne d’élégantes cheminées de briques, et qui datent pour le moins du roi Henri IV. Un manoir, un mesnil, comme on dit là-bas.
Telle est la résidence où va se transporter notre drame. On l’appelait autrefois le château d’Ailly. Abandonné dès les premiers jours de la tourmente révolutionnaire, il avait été vendu comme bien national contre une poignée d’assignats, lorsque Balidar, .à son tour, s’en rendit acquéreur, mais sans savoir quand et comment sa prodigalité solderait cet achat. Quelques réparations urgentes se bâclèrent à la diable; le tapissier n’eut qu’à choisir parmi les dépouilles des navires, anglais ou espagnols, qui devinrent la proie du corsaire. A chaque nouvelle capture, tout le dessus du panier prenait le chemin du manoir.
Il en résulta l’ameublement le plus hétéroclite qu’on puisse imaginer, un luxe de tapis, de rideaux et de tentures comme on n’en reverra plus. Les quatre parties du monde y avaient contribué. sans le savoir. et sans le vouloir!… Ici, c’était Windsor ou Lisbonne; là, Tunis, Mexico, le Brésil, l’Inde ou la Chine; sans compter maintes acquisitions dans les villes et châteaux d’alentour. On avait ordonné l’air de la campagne à Marguerite, et Balidar ne trouvait rien de trop beau, rien de trop cher. c’était pour sa fille!
Mais ce qui valait encore mieux que tout cela, c’était le site, c’était le paysage! Pas de pelouses, pas de gazons. de beaux herbages où leg, bestiaux, dans l’herbe jusqu’au ventre, vous regardaient d’un: air satisfait. Et quel jardin! quel parc! Le val et la crique en faisaient partie. Quel art, mieux que la nature, eût ménagé ces riantes perspectives, eût groupé ces grands arbres, à travers lesquels on voyait resplendir les flots et, chaque soir, tout au fond de l’immense horizon, ce spectacle magique et! variant à l’infini que donne le coucher du soleil.
Le lendemain du retour triomphant de Balidar, tout était en mouvement au château. Deux domestiques, Marianne et François, arrivés dès le matin, mettaient toutes choses en ordre dans l’intérieur. Au dehors, les époux Simon, fermiers d’Antoinette, nettoient les massifs et ratissent les allées, où déjà l’automne sème quelques feuilles mortes. On se hâte, les maîtres vont arriver.
Vers le soir, au détour du chemin, se montre une calèche renfermant le capitaine et les deux demoiselles. Un cavalier les escortes, c’est sir Arthur Gower.
–Milord, lui dit Balidar en mettant pied à terre, voici la forteresse en question. Je vous y destinais d’abord un cachot, mais on m’a fait observer que ce ne serait pas convenable, à cause de mes deux filles, et nous avons résolu de vous loger ici près, dans la ferme à Toinon... Vous serez le prisonnier de Toinon. Ce qui vous laissera, d’ailleurs, beaucoup plus de liberté. Venez voir!
Le gentleman suivit son hôte.
A deux ou trois portées de fusil du manoir, dans une folle haie, s’ouvrait la barrière communiquant avec la ferme. une de ces avenantes fermes normandes dont la vue donne cette pensée qu’on doit y vivre heureux.
En passant devant l’écurie, l’Anglais remarqua qu’il y aurait place pour son cheval, superbe bête de race achetée par lui le matin même.
–L’animal sera bien servi, dit Balidar, et le maître également, par le bon père Simon, que je vous présente. Bonjour, Simon!… Un brave homme!… et par sa femme, la meilleure ménagère du pays de Caux. Pas vrai, la Simonne?
Ils saluèrent tous les deux, protestant de leur bon vouloir par quelques paroles inintelligibles. Le cordial éloge du capitaine les avait rendus tout fiers et guillerets l’un et l’autre.
La chambre, ou plutôt l’appartement destiné au capitaine du John Bull se composait de deux pièces, ayant une vue des plus agréables, et qui semblaient avoir été disposées, meublées, ornées expressément pour un officier de marine.–
–C’est la cabine de mon second, expliqua le corsaire; il a dû rester à Dieppe pour le règlement de notre prise. et pour veiller au meilleur arrimage possible de vos matelots, sir Arthur. Ne craignez donc pas d’abuser. C’est une prison qui n’a rien de déplaisant, n’est-ce pas?
Il remercia par un geste affirmatif.
–On vous donnera tout mon armement de chasseur, reprit Balidar; lièvres et perdreaux foisonnent dans les environs. Je ne chasse pas, moi. du moins ce gibier-là. Voulez-vous explorer le parc, les points de vue?…
–Volontiers!
Ils descendirent. Les propriétaires, surtout les nouveaux, aiment à montrer leur domaine. Notre châtelain promena son hôte jusqu’au bord de la falaise.
–Et vous voyez, lui dit-il, la mer? C’est notre grande consolatrice, à nous autres marins!
–Aôh! je suis content, daigna reconnaître enfin l’Anglais. Un beau séjour, et, je l’espère, de l’indépendance?
–Indépendance entière! déclara le Français. On sonne à midi le dîner. le souper, à sept heures du soir. et tenez, précisément, voici la cloche qui nous appelle!
Son tintement cessait à peine lorsqu’ils arrivèrent dans la salle à manger.
Grâce à la faconde méridionale de l’amphitryon, grâce aux plaisantes reparties de sa filleule, qu’il stimulait à dessein, une certaine gaieté se maintint pendant le repas.
L’étranger parla peu, mais ses réponses concises étaient toutes remarquables, et par la forme et par la pensée. Ses manières, bien que toujours britanniques, devenaient de plus en plus courtoises. Un voile de mélancolie adoucissait l’expression hautaine de son visage. On eût dit qu’il cherchait à se rendre intéressant.
On prit le thé–les Dieppois avaient alors des habitudes presque anglaises–sur la terrasse, abritée par une tente, qui régnait devant la maison.
La nuit était venue, une calme et belle nuit d’automne. Sur les herbages, d’où s’élevait une vapeur légère, les arbres, obliquement éclairés par la lune, allongeaient leurs ombres. Au ciel, des milliers d’étoiles; à terre, ces aspects confus qui prêtent tant de charmes à la campagne. On entendait le bruit lointain de la marée montante, et, plus près, le murmure des peupliers qui chantaient doucement.
La conversation s’était ralentie. Il y a des milieux, il y a des heures où, dans l’homme comme dans la –nature, tout ressent l’influence du repos. On ne dort pas, on rêve. Ce fut ainsi que le prisonnier, rompant un dernier silence, articula ces mots à demi-voix:
Ce pays ressemble à mon pays. Cette demeure, au cottage où m’attendent ceux qui m’aiment.
Et, comme secouant un regret inutile, il se leva pour prendre congé de ses hôtes.
Pendant la soirée, surtout depuis un instant, ses yeux aux reflets d’acier se fixaient plus que de raison sur le poétique visage de Marguerite. Il lui sembla que, sous l’arceau de verdure surmontant la barrière de la ferme, quand sir Arthur se retourna pour les saluer tous, c’était elle seule qu’il regardait encore.
VI
POUR LES DÉBUTS DE LOVELACE
Table des matières
Le lendemain, par une de ces variations de température si fréquentes sur la côte normande, il plut toute la journée.
Un piano, un clavecin, comme on disait alors, se trouva fort à propos dans une encoignure du salon. Vous savez qu’on y trouvait un peu de tout. C’était le musée, c’était le capharnaüm du corsaire.
–Seriez-vous musicienne? demanda sir Arthur à Marguerite.
–Bien peu, balbutia-t-elle en abaissant ses paupières aux cils noirs.
Et comme il l’invitait du geste à prendre place devant l’instrument qu’il venait d’ouvrir:
–Oh! je n’oserais pas.
–C’est jeune et timide! dit Balidar, qui fumait sa pipe sur une moelleuse ottomane et dans une pose également asiatique; mais vous, milord, qui n’avez pas la même excuse. hein! si vous vous affaliez sur ce tabouret? Fameux! la musique. les jours de pluie.
Déjà le gentleman promenait sur les touches sonores ses blanches mains aristocratiques.
Après quelques brillants arpèges, il exécuta divers morceaux de Mozart, Haydn, Beethoven et autres grands maîtres encore presque inconnus dans nos provinces. Ce n’était point un artiste, mais il avait le sentiment de l’art, mais il savait le communiquer à ceux qui l’écoutaient. Jamais Marguerite n’avait entendu de si belles choses et si puissamment interprétées. La profonde impression qu’elle ressentait pénétra jusqu’à son cœur.
Quant au corsaire, bien que d’abord assez satisfait, il s’esquiva sans bruit au milieu de la sonate la Reine de France, pour voir si le temps ne se remettait pas.
Le soir, nouveau concert. Sir Arthur s’était animé, se transfigurait. «La musique, posa-t-il en principe, exprime toutes les passions, tous les souvenirs.» Il joua le God save the king, et dit: «Voilà pour moi la patrie!» Il joua l’air d’Armide et celui d’Orphée, ces deux chefs-d’œuvre de Gluck, et dit: «Voilà l’amour!»
Balidar n’y comprenait pas grand’chose, mais il se sentait humilié dans son orgueil paternel. Les pères ne sont-ils pas un peu comme les maris?
–C’est dommage, dit-il à sa fille, que tu ne nous régales pas à ton tour d’un petit morceau! Allons donc, sacrebleu! du courage!
Puis, comme elle refusait du geste, se retournant vers l’étranger;
–Figurez-vous, milord, qu’elle tapote très-gentiment quand elle veut. Elle a appris avec notre organiste… et Toinette pareillement. Au fait, Toinon, la délurée! si tu lui baillais l’exemple?
–Vous savez bien, répondit celle-ci, que je n’ai jamais su par cœur que nos vieilles rondes normandes.
Et comme l’Anglais semblait la provoquer de son dédaigneux sourire, elle fredonna d’une voix facile et claire, comme un gazouillement de fauvette:
On construit un beau navire
Tout en or et en argent,
Les voiles sont en dentelle
Et les mâts en diamant.
La feuille s’envole, vole,
La feuille s’envole au vent.
Il a pour son équipage
Toutes filles de quinze ans.
Le corsaire l’interrompit:
–Tais-toi donc! C’est des airs de paysanne, non point de demoiselle, et j’ai dans l’idée que si un musicien fini… comme milord… voulait bien donner quelques leçons à Margarita.
–Quelques conseils, volontiers! mais je crois qu’à moins d’être seuls.
Sir Arthur fut interrompu par Antoinette, qui reprenait tout haut sa chanson:
La plus jeune en a quatorze,
Elle en est le commandant.
Va-t’en voir s’ils viennent, viennent,
Va-t’en voir s’ils viennent t Jean!
En dépit de cette opposition naissante, on convint qu’une sorte de tête-à-tête musical aurait lieu chaque jour entre Marguerite et sir Arthur.
Elle était à la fenêtre le lendemain matin, lorsque, trottant sur la fringante monture qu’il dressait, le beau cavalier la salua au passage.
Après quoi, franchissant une barrière, il disparut au galop.
Marguerite n’avait pu retenir un cri d’effroi, qui fit accourir Antoinette.
–Qu’as-tu, Margot?
–Moil rien. C’est la témérité de sir Arthur. As-tu vu comme il monte bien à cheval?
–Parbleu! un Anglais! Il serait capable de te donner aussi des leçons d’équitation, plaisanta Toinette.
–Méchante! fit sa brune et douce compagne, qui, sans deviner pourquoi, sans même le savoir, avait cependant rougi.
Une heure plus tard, sir Arthur mettait pied à terre au bord de la falaise, devant une sorte d’observatoire que s’y était fait construire le nouveau propriétaire du château d’Ailly.
Là se trouvait une longue-vue de marine, à l’aide de laquelle, en ce moment encore, Balidar sondait du regard l’horizon.
Ses sourcils, houleux comme les flots, les fréquents jurons qu’il écrasait entre ses dents, tout en lui, comme au dehors, présageait la tempête.
–Tonnerre! s’écriait-il au moment où sir Arthur] entra, mille millions de tonnerres! rien que des bateaux anglais! Nos pêcheurs n’osent plus se hasarder au large! Evanouissement complet du drapeau tricolore! Oh! vous pouvez voir, milord, et vous en réjouir. C’est partout votre pavillon!
Le prisonnier, muet et digne, pencha sa haute taille vers le télescope.
Balidar, comparable au lion dans sa cage, allait et venait, frappant du talon le plancher qui retentissait au bruit de ses pas.
–Voilà, reprit-il, voilà le contre-coup de nos revers de Russie!
–Et d’Espagne, ajouta l’Anglais en se redressant, superbe de flegmatique orgueil.
–Ah! vous étiez de ceux-là, milord! Mais une nouvelle campagne a commencé par deux victoires: Lutzen et Bautzen. et quoique les bulletins ne soient plus aussi brillants, on a bon espoir; on se dit: «L’empereur est là-bas. patience!»
Après un temps, sir Arthur reprit avec amertume:
–La patience est surtout nécessaire au prisonnier, qui ne peut même pas rassurer sa famille.
–Plaît-il? fit le corsaire que cette plainte avait amadoué déjà; mais parlez donc plus clairement! Une demande se lit dans vos yeux. Que voudriez-vous?
–Écrire! répondit enfin le gentleman.
–Minute! se récria Balidar: il entre dans mes plans qu’on ignore, de l’autre côté du détroit, que j’ai capturé le John Bull et qu’il est à Dieppe.
Après avoir attendu que son interlocuteur eût terminé, sir Arthur précisa.
–Écrire à lady Gower, ma mère, ces deux ou trois lignés, qui vous seraient soumises: «Je suis en sûreté, n’ayez pas d’inquiétude. J’ai promis sur l’honneur que ce billet ne serait connu que de vous seule. A bientôt.»
–Hum! hum! fit le corsaire, je puis accorder cela. Mais comment faire parvenir ce billet?
Telle fut la réponse:
–Bien de plus facile. Nous habitons un château situé comme celui-ci près d’une crique déserte, dans l’île de Wight. Des matelots, des pêcheurs, auxquels je donnerais mes instructions, et qui connaîtraient un peu ces parages, pourraient en une nuit, sous pavillon anglais...
–Ah! ah! fit Balidar, souriant à quelque plan secret, vous avez aussi de ces idées-là, milord?
–Que voulez-vous dire? questionna celui-ci.
–Rien! suffit! Je m’entends! conclut le corsaire. Vous pouvez écrire le billet. Je ferai venir un de mes lascars, qui se chargera de la commission. Tenez! voici mon second qui nous arrive, et pour s’en retourner dès ce soir à Dieppe.
En effet, Césaire Heurtebise, débouchant du parc, se dirigeait vers l’observatoire.
–Eh! bonjour, mon garçon! lui dit son père adoptif. As-tu vu tes sœurs?
–Oui, répliqua sur le même ton cordial le jeune marin; je viens, en passant, de leur serrer la main.
L’Anglais, par discrétion, s’était écarté.
Ces quelques mots s’échangèrent entre le lieutenant et le capitaine.
–Nos affaires? interrogea celui-ci.
–Tout va bien, répondit celui-là, je vous apporte les comptes.
–Bigre! des chiffres! fit Balidar avec une grimace. Et mon projet?
–La demande est partie… si chaudement apostillée, que l’autorisation ne se fera pas attendre.
–Chut! interrompit le corsaire avec un clignement d’œil vers son prisonnier, qui, du reste, s’éloignait après un demi-salut.
–A votre aise! lui dit son hôte, nous ne vous retenons pas. liberté, libertas!… Mais c’est entendu, ajouta-t-il. Césaire nous expédiera demain les lascars en question.
–Merçi! daigna répondre sir Arthur, qui, se remettant en selle, piqua des deux.
Heurtebise, avec un sourire qui n’était pas exempt d’envie, le regardait disparaître à travers les arbres.
–Causons, reprit Balidar.
A la vue des feuilles de compte qui sortaient de la poche de son second:
–Ah! mais non! se récria-t-il, pas de paperasse avant dîner!
La cloche ne tarda pas, d’ailleurs, à sonner le couvert.
En dépit des encouragements de Balidar et d’Antoinette, Césaire ne parla que très-peu durant le repas. Il écoutait, il regardait sir Arthur, qui, malgré sa morgue britannique, ne perdait pas l’occasion de prouver une éducation supérieure, du tact et de l’esprit.
On avait projeté, dès la veille, une promenade au manoir d’Ango,
–Est-ce heureux que tu sois venu! dit le cap taine à Heurtebise, je vais pouvoir faire ma sieste Offre ton aile à Rita.
Soit que l’Anglais n’eût pas écouté, soit qu’ feignît ne pas avoir entendu ces derniers mots, c fut vers Marguerite qu’il s’avança.
Mais Antoinette, l’arrêtant au passage:
–Vous voilà dans l’obligation, milord, d m’offrir votre bras, lui dit-elle avec une malicieuse révérence.
Il s’exécuta de bonne grâce, et l’on partit ainsi.
VII
DANS LA ROSÉE
Table des matières
Aujourd’hui, tout le monde est allé à Dieppe, tout le monde connaît ce qui reste du manoir édifié par l’amateur légendaire que visita jadis le roi François Ier, son bon maître.
Une cour dont le pavage et la colonnade attestent encore l’opulence; le colombier seigneurial, les tourelles, quelques médaillons, des chapitaux, des pilastres, les ornements des portes et des fenêtres à meneaux, surtout les toits et leurs cheminées, d’une physionomie si curieuse, si originale et si pleine de goût que l’abbé Cochet, cet archéologue normand par excellence, en a dit: «On ne sait lequel admirer le plus, ou de la puissance qui commanda ces merveilles, ou de l’art qui sut les exécuter.»
A l’époque de notre récit, il y a soixante ans, le manoir n’était déjà plus qu’une ruine, une ferme; mais on y pouvait admirer, comme de nos jours, le site, la verdure, les plantes grimpantes, les fleurettes sauvages et les arbustes juchés çà et là parmi les débris, les lichens, les mousses et toute cette végétation pittoresque qui mariant ses caprices à ceux de l’architecture des temps passés, redonne à ces chefs-d’œuvre une nouvelle vie, le prestige du fantastique, ce charme tout-puissant qui fait rêver l’historien, le philosophe, le poëte et l’artiste.
Nos promeneurs n’étaient rien de tout cela. Antoinette et Marguerite connaissaient trop ce paysage pour s’en émouvoir. Sensibles aux harmonies de la nature, elles ne songeaient nullement à les analyser. L’époque, d’ailleurs, ne comportait pas encore ces –grandes admirations romanesques, archéologiques, dont Walter Scott, notre inimitable maître, commençait à propager le goût parmi ses compatriotes. En cette qualité, sir Arthur Gower était le seul qui, devant ces derniers vestiges de la Renaissance, pût en évoquer les souvenirs.
Il ne s’en privait pas. Césaire Heurtebise ne dit, ou plutôt ne répéta que deux mots, mais ils prouvèrent qu’il connaissait aussi l’histoire de son pays. L’Anglais en était venu à rappeler la bataille de Pavie, «journée expiatoire, disait-il, où la France et son présomptueux monarque avaient tout perdu...» Le Français riposta par les termes mêmes du roi chevalier:
–Fors l’honneur!
Au retour, Balidar s’empara de son jeune second.
–C’est l’heure, dit-il, où notre hôte a bien voulu promettre de donner à Rita sa leçon de piano.
–Ah! fit Césaire, milord est musicien?
–Un musicien sans pareil! répondit Antoinette en prenant place auprès du clavecin. Aussi, je reste là… pour avoir le plaisir de l’entendre.
Les deux corsaires disparurent, montant chez le capitaine pour la vérification de certains règlements de comptes.
Déjà ce dernier avait repris sa grimace habituelle en semblable conjoncture; les chiffres l’agaçaient prodigieusement.
Ils produisirent, ce jour-là, le même effet sur le lieutenant. Chaque fois qu’un accord musical arrivait d’en bas jusqu’à son oreille, il s’embrouillait dans ses opérations arithmétiques, et c’était à recommencer.
–Caramba! dit enfin Balidar, allons fumer une pipe au soleil. Nous achèverons ce soir. et l’on te dressera dans ma chambre un hamac. Tu ne partiras que demain matin.
Il en résulta que, sans l’avoir désiré, Heurtebise assista au second concert, et fut contraint de rendre justice au rare talent de l’étranger.
Mais, tout en l’écoutant, c’était vers Marguerite que se fixaient ses yeux. Il constata, non sans déplaisir, l’émotion de la jeune fille, attentive et captivée, charmée, comme en extase.
Et, tandis que Césaire ne regardait qu’elle, c’était lui que regardait Antoinette. On ne l’entendit pas rire ce soir-là.
Les fameux comptes ne se terminèrent qu’assez avant dans la nuit. A plusieurs reprises, la tristesse de son compagnon fut remarquée par Balidar. S’il eût moins profondément sommeillé lui-même, peut-être se serait-il aperçu que Césaire ne fermait pas les yeux.
Le lendemain, dès le chant du coq, celui-ci se disposait à repartir pour Dieppe, et pédestrement, comme il était arrivé la veille.
Personne ne semblait encore réveillé dans la maison. Il ouvrit la porte sans bruit et s’avança de même au dehors. C’était au moment intermédiaire où la nuit s’éloigne, où le jour va venir. On voyait les grands arbres dessiner les contours de leur feuillage sur le ciel déjà transparent. Une buée, légère comme une voile de gaze, blanchissait au-dessus des prairies.
Césaire, pour couper au plus court, devait passer par la ferme. Comme il approchait de la barrière, la voix d’une jeune fille, arrivant à sa rencontre, se mit à gazouiller en même temps que les oiseaux dans les branches:
Il a pour son équipage
Toutes filles de quinze ans.
On vient de reconnaître Antoinette. Bien que logeant au manoir, et dans la chambre de Marguerite, elle s’en allait chaque matin, à son intention, chercher une grande tasse de lait tout chaud. C’était l’ordonnance du médecin.
Ce jour-là, probablement, elle en rapportait davantage, car on voyait, appuyé sur sa hanche, un broc d’étain, brillant comme de l’argent, d’où débordait une mousse aussi blanche que de la neige. Quelques perles de même origine, roulant sur ses bras nus, donnaient à penser que, la mère Simonne n’étant pas encore à son poste, Toinette n’avait pas dédaigné de traire elle-même sa vache favorite. Ah mais! c’est qu’elle s’y connaissait, oui-dà! Son parrain l’appelait, à bon escient, la jolie fermière.
Jolie… elle l’était surtout en ce moment, avec son déshabillé matinal, ses blonds cheveux à demi répandus sur l’épaule, et son mignon visage aussi frais que l’aurore.
Le coloris en devint encore plus vif à l’aspect de Césaire.
–Tiens!….. C’est toi!… Bonjour! lui dit-elle avec un évident plaisir.
Et, déposant son amphore sur l’un des pilastres de la barrière, elle s’y accouda, non moins gracieuse qu’une vierge biblique.
Déjà le jeune corsaire lui serrait les mains.
–Eh bien, quoi! fit-elle, tu ne m’embrasses pas! Je ne suis donc plus la sœur?
–Oh! si fait! toujours! répondit-il en obéissant à l’affectueuse injonction de la fillette.
Un amer sourire effleura les lèvres de celle-ci.
–Tu t’en allais sans nous dire adieu! reprit-elle avec un accent de reproche. Pourquoi ce départ si matinal?
–Une idée! Je ne pouvais plus dormir.
–Comme moi, murmura-t-elle involontairement. Il l’avait entendue.
–Toi! se récria-t-il, avec cette mine souriante et rosée!
–Les roses de mon teint, répondit Antoinette, ne sont pas de celles qui se flétrissent par une nuit blanche.
–Mais, tout à l’heure encore, tu chantais!
–On chante parfois ayant le cœur endolori… comme le tien, mon frère.
–Qui t’a dit?…
–Crois-tu donc que je ne t’observais pas, hier soir! Tu te dépitais, tu souffrais de voir l’ascendant conquis par cet étranger sur l’esprit impressionnable de Marguerite.
Il eut un premier geste de dénégation, mais se ravisant tout à coup:
–Eh bien, oui, dit-il, je te l’avoue, ce gentleman si accompli, si séduisant. et si froid, me semble dangereux pour elle… En la voyant, hier, palpiter sous son regard, je pensais à ces pauvres oiseaux des colonies. que fascine un serpent.
–Pas si haut! l’interrompit-elle, et n’exagérons rien. Je suis là…, je veille!
–Oh! merci! s’écria-t-il en saisissant les deux mains de la jeune fille, qu’il étreignit dans les siennes.
Mais, elle, insensible à cette caresse et les yeux dans ses yeux:
–Ah! murmura-t-elle avec une étrange expression, ah! comme tu l’aimes!
–Moi!
–Ne mens pas, frère! Garde ton secret. Mais sache-le, pour ta consolation, je ne veux pas que tu sois malheureux… Je comprends que tu sois jaloux… Aimer sans qu’on vous aime, ça fait trop de mal!
Il y avait eu, dans l’accent avec lequel Antoinette venait de prononcer ces dernières paroles, une si tendre commisératïon, une si navrante douleur, que Césaire, étonné, lui demanda:
–Souffrirais-tu donc d’une pareille épreuve?
–Oui!
–Toi!….. toi, si avenante, si dévouée, si adorable.
Elle l’interrompit une seconde fois:
–Est ce que tu n’es pas digne d’être aimé, Césaire? Est-ce que tu n’es pas bon comme du bon pain?
–Nomme-moi, poursuivit-il, celui qui n’a pas su te comprendre, t’apprécier. je me charge de lui ouvrir les yeux. Ce ne peut être qu’un aveugle!
Avec un courageux sourire, elle lui répondit:
–Non!… J’ai comme toi ma fierté. Mais notre sœur doit m’attendre. Adieu! Souviens-toi de ma promesse. Il ne faut pas désespérer de l’avenir!
Et, reprenant son fardeau, Toinette se dirigea vers la maison.
Mais, au revers de la haie, certaine qu’il ne pourrait plus la voir, elle s’arrêta pour essuyer sur ses joues deux grosses larmes que, par cette aube matinale, un poëte d’alors eût déclarées comparables à deux gouttes de rosée.
Il n’y paraissait plus l’instant d’après. Déjà la vaillante fille s’était ragaillardi le cœur en se disant:
–Au moins, le voilà quelque peu rassuré. Pauvre garçon!
VIII
FOIE DE RAIE
Table des matières
En arrivant à Dieppe, Césaire avisa Stoppe-la-Mèche,–c’était le lascar choisi par le capitaine,– d’avoir à se transporter incontinent à Varangeville, pour y recevoir les instructions nécessaires à la mission périlleuse dont on voulait l’honorer.
Il s’agissait, nous le rappellerons, de faire parvenir un billet de sir Arthur jusqu’à la côte anglaise, et, chose encore plus hasardeuse, d’en rapporter une réponse de lady Gower.
–Nous ne serons pas trop de deusses! déclara Grand-Pierre, j’emmène avec moi Frise-à-Plat.
Nos deux inséparables se montrèrent enchantés de cette occasion, qui les rapprocherait un instant de l’obj et de leurs aspirations matrimoniales.
Il va sans dire que cette double flamme, jusqu’alors discrète, n’avait pas même attiédi le cœur haut placé de celle qui l’inspirait. On l’eut, sinon surprise, du moins fort divertie, en lui révélant tout à fait la singulière conquête de ses beaux yeux.
Quant aux deux compétiteurs, comment cette présomption leur était-elle venue? Il y a, dans le cœur humain, des mystères que nul ne saurait approfondir. C’étaient deux audacieux, pour lesquels n’existait pas le mot impossible. Celui-ci, timonier-chef, celui-là, premier maître. Antoinette n’était, après tout, que la filleule de Balidar. Balidar n’avait-il pas été matelot? Admettons qu’il fût tué, Césaire aussi: Jean-Louis devenait peut-être lieutenant, Grand-Pierre, capitaine! Vous voyez bien qu’ils pouvaient prétendre à se faire agréer l’un ou l’autre.
Le premier touché, du reste, avait été Jean-Louis, surnommé Frise-à-Plat, le corsaire joli-cœur, et qui jamais encore n’avait rencontré de cruelles! Il s’en ouvrit immédiatement à son cher Stoppe-la-Mèche.
–Cré guignon! fit celui-ci. J’avais la même idée!
–Toi?
–Moi! répliqua superbement le maître d’équipage, qui, malgré ses quarante ans passés, sa balafre et sa chique, s’estimait également irrésistible.
Frise-à-Plat ricanait d’un air goguenard:
–Nous ne pouvons pas cependant l’épouser tous les deusses.
–Naturablement! mais pour que l’un de nous en ait la chance, mettons en commun nos économies. Un seul magot pour celui qu’elle choisira.
–Et l’autre?
–Et l’autre ira se faire casser la. tête ailleurs!
–Tope! accepta Jean-Louis; mais comment lui soumettre la proposition?
Après quelques débats, on se décida pour une lettre, qui serait écrite par Frise-à-Plat, le savant de l’association.
Il choisit une belle feuille de papier, en tête de laquelle on voyait un esquif, conduit par des Amours, et qui portait deux cœurs percés d’une seule et même flèche.
Au-dessous de cette galante allégorie, le jeune timonier, d’une écriture assez lisible, mais avec une orthographe des plus risquées, transcrivit cette épître, qu’il avait apprise dans le Secrétaire des Amants:
«Beauté sans pareille,
» Pour mériter vos faveurs, faudrait avoir en partage.»
Stoppe-la-Mèche l’interrompit:
–Non!….. faillirait.
–Plaît-il?
–«Faillirait avoir en partage.»
–Allons donc! C’est faudrait. ou foidrait... tiens, veux-tu, pour nous mettre d’accord?
L’autre acquiesça, mais non sans cette protestation:
–Foidrait mieux fa illirait!
Nous faisons grâce au lecteur du restant de la déclaration.
Elle se trouvait prête depuis deux jours, lorsque survint la chance inespérée du voyage à Varangeville.
Les deux matelots, en grande tenue, astiqués et reluisants comme une boussole neuve, s’abouchèrent préalablement avec sir Arthur. Puis, ayant reçu leurs renseignements et, par anticipation, la moitié de la récompense, ils remirent le cap sur le port, mais en louvoyant par le parc, dans l’espoir de rencontrer le trop charmant arbitre de leur destin.
0bonheur! la voilà! Elle est seule, et s’avance, toute pensive, sous une charmille dont l’épais feuillage les abritera tous les trois de son ombre propice.
Ils vont se camper en travers de l’allée, saluant d’une main, de l’autre présentant la lettre, qu’ils tiennent chacun par un coin.
Antoinette, contrainte de s’arrêter, les regarde tour à tour avec une curiosité narquoise.
Frise-à-Plat baisse timidement les yeux, Stoppe-la-Mèche souffle comme un phoque. Pas un mot ni de l’un ni de l’autre. Mais l’explication se trouvera dans la lettre. Antoinette se décide à briser le cachet.
Elle lit à demi-voix:
«Beauté sans pareille,
» Pour mériter vos faveurs, foidrait.»
Mais pourquoi s’arrête-t-elle à ce mot? pourquoi cette hilarité soudaine et cette fuite en continuant de rire aux éclats?
Il y avait écrit: FOIE DE RAIE!
Nos deux amoureux, sans se rendre compte du motif de leur échec, regagnent, tout penauds, la grande route.
Ils s’y engagent en silence, Stoppe-la-Mèche, qui sans doute a réfléchi, recouvre le premier la parole:
–C’est ta faute, marsouin! Pourquoi n’as-tu pas écrit: faillirait?
Frise-à-Plat se contente de hausser dédaigneusement l’épaule.
Nouveau mutisme pendant le second kilomètre. Puis Grand-Pierre, assez taquin de sa nature, et plus affirmatif encore que la première fois:
–On dit: faillirait!
Jean-Louis, très-irascible, a peine à se contenir. Mais son matelot, qui veut absolument passer sur quelqu’un sa mauvaise humeur, et qui n’a que Frise-à-Plat sous la main, répète de temps en temps:
–Faillirait! faillirait! Fallait faillirait!
Son compagnon, qui marche prudemment de l’autre côté du chemin, risposte à la fin par une première invective. Elles se croisent bientôt. Les voix s’élèvent, les têtes se montent. On se rapproche, on se menace, on se gourme. A la porte de Dieppe, le poste dut séparer les combattants.
Stoppe-la-Mèche était le plus furieux, le plus intraitable.
–Mais c’est ton ami Frise-à-Plat! Que t’a-t-il dit? Que t’a-t-il donc fait?
–Il m’a appelé. perruquier!!!
C’était, c’est peut-être encore la plus sanglante injure qui puisse s’échanger entre matelots.
Nonobstant, dès ce même soir, les deux inséparables profitaient d’un temps sombre et, travestis en pêcheurs anglais, mettaient à la voile pour l’île de Wight.
IX
UN AMOUR QUI FINIT, UN AMOUR QUI COMMENCE
Table des matières
C’était le samedi, dans la soirée. Les deux sœurs de lait et le prisonnier, assis dans un de ces ronds-points herbus qui se forment sur les crêtes bordant la mer, regardaient le magnifique spectacle du coucher du soleil.
Ses derniers rayons semaient de teintes irisées les falaises blanches, et, sur les flots d’un vert sombre frangés d’écume, comme un ruissellement de rubis et d’émeraudes. A l’horizon, une fantasmagorie, toutes les couleurs, du feu, de l’or, du cobalt. un chaos de nuages violacés où l’imagination se figurait, ici, des montagnes couronnées d’une neige étincelante; là, des animaux, des monstres de l’Apocalypse. Tout en haut, dans l’azur, s’éparpillaient, s’enfuyaient quelques flocons de brume, pareils à des bandes d’oiseaux voyageurs.
La chapelle, ou plutôt l’église de Varangeville se découpait au premier plan, sur ce fond lumineux, comme une silhouette noire.
On s’en souvient, elle est située presque au bord de la falaise.
Antoinette achevait d’en raconter la légende:
–Pour lors, jusqu’au coq du clocher, tout était bas sur le galet. Il y a plus de mille ans de cela. On voulut, comme de raison, reconstruire l’édifice à l’abri d’une seconde chute, c’est-à-dire un peu plus en terre ferme. Mais ne voilà-t-il pas que, dès la première nuit, les matériaux des fondations se retrouvent à l’ancienne place!…
On les reporte en arrière, on recommence. Même déménagement, et qui toujours se reproduisait sans que personne y vît goutte. Un miracle! C’était le saint, saint Valery, qui s’entêtait à ce que son autel fût suspendu dans l’espace!
Le gentleman, ordinairement sarcastique, ne répondit rien cette fois. Il demeurait immobile, il semblait rêveur, et, comme les deux jeunes filles se trouvaient assises en face du soleil couchant, son visage à lui, tourné vers elles, restait plongé dans l’ombre. On n’en voyait guère que les yeux, étincelant de leurs bleuâtres reflets d’acier.
Marguerite, de sa douce et timide voix, hasarda cette supposition:
–Sir Arthur dédaigne nos histoires de sainteté. il n’est peut-être pas catholique?
–Si fait! déclara-t-il sans changer de posture, ma famille est de celles-là qui restèrent fidèles à la foi de leurs pères. Si notre patrie n’est pas la même, miss, nous avons au moins le même culte.
A ces derniers mots, qui semblaient particulièrement à son adresse, Marguerite leva vers le ciel ses grands yeux noirs avec une expression de satisfaction, de remerciement.
–Je crois non-seulement aux miracles qui me sont racontés, poursuivit l’Anglais, mais encore à ceux dont je fus le témoin. Par exemple, en Allemagne, les expériences du docteur Mesmer, qui, doué d’une force inconnue, le magnétisme, imposait sa volonté toute-puissante à certaines personnes. Lorsqu’il les avait endormies par son regard, elles devenaient ses esclaves… et le suivaient ainsi que des statues vivantes. obéissantes.
–Des somnambules, alors? repartit Antoinette, que sir Arthur observait obstinément depuis un instant. Oh! oh! la fille de ma mère ne serait point de celles-là… Une fois réveillée, c’est pour tout de bon, milord… et quand je me suis mis en tête de ne point démarrer, le diable lui-même ne m’y contraindrait pas! Je suis comme saint Valery.
Sans le savoir, elle venait de résister au fluide dominateur du disciple de Mesmer; elle le bravait de son calme et gracieux sourire.
Tout en continuant la conversation sur le même sujet, il reporta son regard sur Marguerite, qui presque aussitôt tressaillit, et l’œil fixe, le souffle oppressé, se pencha lentement en arrière.
–Ma sœur, qu’as-tu? s’écria sa compagne alarmée.
–Rien, murmura-t-elle en secouant ce trouble passager… un étourdissement! C’est le froid du soir qui me gagne,
L’Anglais avait voilé ses prunelles. Tout en se redressant, il dit:
–Rentrons!… et n’ayez aucune crainte, mesdemoiselles. je ne suis pas un magnétiseur.
L’épreuve était faite.
Le lendemain dimanche, sir Arthur accompagna ses hôtes à l’église.
Balidar, qui ne pouvait se tenir longtemps à la même place, sortit avant la fin de la messe, et rencontra sous le porche Grand-Pierre et Jean-Louis, qui, déjà de retour, venaient rendre compte de leur expédition.
–Eh bien, mes lascars, leur demanda-t-il, avez-vous réussi?
–Comme vous voyez, capitaine, répondit Stoppe-la-Mèche. On n’a pas perdu la carte… si bien tracée par le goddam: une côte, une crique, un château dans le genre d’ici… Nous y retournerions les yeux fermés.
–Et ce serait avec plaisir! crut devoir ajouter Frise-à-Plat, car on nous a traités crânement.
–Lady Gower?
–Yes! et la petite miss aussi.
–Ah! ah! une jeune personne?
–Et presque aussi affriolante qu’une Française, déclara le maître d’équipage.
–Il paraît, dit Balidar, qu’on vous a donné le temps de tout examiner à votre loisir?
–Histoire de se dissimuler aux croiseurs anglais, dont la mer est couverte, reprit à son tour le timonier. Partis de Dieppe à la nuit tombée, nous nous sommes embarqués, là-bas, entre chien et loup. Et, pendant tout le jour, on nous avait muchés comme qui dirait à fond de cale, entre la cave et la cuisine.
–Ah! mon capitaine, acheva Stoppe-la-Mèche, quelle cuisine et quelle cave!
–Enfin, questionna le corsaire, la commission se trouve faite?
–Voici la réponse, conclut Jean-Louis, en montrant un petit paquet cacheté de rouge.
Balidar félicita ses deux matelots.
–Bien manœuvré, mes lascars! je suis content… Et pour moi, de Dieppe, rien au rapport?
Après qu’ils se furent consultés du regard, Grand-Pierre, comme le plus ancien, reprit la parole en ces termes:
–Faites excuse, capitaine!… Une invitation des camarades, y compris nous deusses, pour un piquenique flambard et naval qu’on voudrait donner en l’honneur de la dernière prise… en votre honneur… à la taverne des Frères de la Côte.
Le célèbre corsaire était un patriote, sa réponse le prouve:
–Une fête en ce moment! lorsque que l’on est sans nouvelles de la grande armée!…..
–Si fait! répliquèrent-ils à la fois, en voilà de toutes fraîches!….. et des fameuses! Lisez.
Ils lui présentaient une affiche qui venait d’être placardée par la ville, et c’était le bulletin de la bataille de Dresde, cette dernière victoire que nous devions remporter au delà du Rhin.
–Bravo! s’écria Balidar, j’irai. Vive la France!
Et comme on sortait de l’église, il monta sur un tertre pour donner lecture du glorieux bulletin, que toute la population varangevillaise acclama de ses cris joyeux en agitant chapeaux et mouchoirs.
D’autre part, sir Arthur s’empressait de déchirer l’enveloppe qui venait de lui être remise.
Il en sortit un écrin de portrait, une lettre, des banknotes.
Par discrétion, Marguerite, Antoinette, et Balidar prirent les devants.
A ce groupe s’étaient adjoints les deux matelots.
Ils furent admis au dîner, qu’égaya le récit de leur traversée, de leur séjour au cottage de lady Gower.
Les deux jeunes filles, en sortant de table, allèrent rendre visite à la Simonne, qui, souffrante, s’était abstenue de l’office divin.
–Attention! dit tout bas Jean-Louis à Grand-Pierre, notre rieuse de l’autre jour va repasser, au retour de la ferme, sous la charmille favorable à l’abordage. Et nous sommes convenus de lui dire à brûle-pourpoint, carrément, de vive voix, tout ce que nous avons sur le cœur.
–Fectivement! répliqua Grand-Pierre, mais si l’autre reste dans les mêmes eaux.
–A savoir! l’interrompit Frise-à-Plat, et quand même, laisse arriver. J’ai mon plan!
–Pagayons-nous, mon petit marsouin, conclut Stoppe-la-Mèche.
Et, faussant compagnie à Balidar, à sir Arthur, ils s’esquivèrent.
Au milieu de l’allée s’arrondissait une niche de verdure ornée d’une statue de Cupidon.
–Voilà présentement notre amiral, dit le jeune timonier. Accoste, ma vieille, et mouillons notre ancre. C’est le bon endroit pour s’embosser sous le vent de la fine corvette que nous sommerons d’avoir à amener pavillon.
Après une demi-heure d’attente, ils aperçurent les deux sœurs de lait s’engageant sous l’arceau de feuillage.
Les deux rivaux, bien qu’avec une courtoisie des plus respectueuses, se permirent de barrer le chemin.
–Excusez l’audace! débuta Jean-Louis en s’adressant à Marguerite; ça serait-il un effet de votre complaisance de nous accorder, avec mademoiselle Antoinette, un moment d’explication?
–Volontiers, répondit en souriant la fille de Balidar, je la laisse… et vais, en attendant l’heure, préparer ma leçon.
Ces derniers mots avaient été dits pour sa compagne, qui vainement tenta de la suivre; déjà les matelots, en se rapprochant, refermaient le passage par où venait de s’éloigner Marguerite.
–Toutes voiles dehors! dit Frise-à-Plat, voilà le grrand moment!
–Oui! souffla Stoppe-la-Mèche, dont la grimace significative exprimait la vive émotion.
L’autre, en dépit de sa mine fanfaronne, commençait à se troubler aussi. Il balbutia, perdant à la fois contenance et parole.
–Eh bien! fit l’impatiente Toinette, puisqu’il faut que je vous écoute, allez donc! Je suis pressée. Foiderait commencer tout de suite.
Cette raillerie stimula l’éloquence du timonier-chef.
–A vos ordres!… reprit-il. Apprenez donc.
–Que vous prétendez m’épouser tous les deux! interrompit-elle; votre billet m’a déjà renseignée sur ce point.
Stoppe-la-Mèche crut devoir intervenir:
–Non pas tous les deusses! dit-il avec un geste délicat, mais l’un ou l’autre.
–Et pour que le préféré soit plus digne de son bonheur, aj outa galamment Frise-à-Plat, nos économies réciproques ne forment plus qu’un seul magot.
–La lettre m’en a dit le chiffre! se recria-t-elle. Achevons vivement. et que je passe!
–C’est nous d’abord qui réclamons l’urgence! répliqua Jean-Louis; car, enfin, ça ne peut plus durer comme ça! Grand-Pierre est malheureux, parole! et moi itoù!….. On naviguait autrefois de conserve, on était les deux inséparables, les deux matelots, quasiment les deux frères… Et depuis cette rivalité, qui n’est pourtant qu’un vague espoir, nous nous jalousons, nous nous boudons, nous nous regardons de travers.
–Deux chiens de faïence, quoi!… fit le maître d’équipage.
Le timonier-chef conclut par cet ultimatum:
–Faut que ça finisse!
–Attendez, répondit-elle, je vais vous remettre, d’accord! Là, franchement, refaites les deux magots. Je ne veux ni de l’un ni de l’autre.
–Bah!
–C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, mes pauvres amis!… Je vous avais tourné la tête sans le savoir. Je ne me moquerai plus de vous dorénavant. Une honnête fille ne rit pas de ceux qui l’aiment. elle les plaint de tout son cœur. Allons! quand ce ne serait que pour me faire plaisir, réconciliez-vous... embrassez-vous! Je vous affirme qu’il n’y a plus rien à espérer. jamais!
Et, la main sur son cœur, elle ajouta:
–La place est prise.
Une telle sincérité, une loyauté si charmante se lisaient sur le visage souriant de la jolie fermière, que ses deux adorateurs s’écartèrent, convaincus et dégrisés de leur amour, pour lui livrer passage.
Quelques pas plus loin, elle se retourna afin d’entendre et de voir.
Grand-Pierre et Jean-Louis se faisaient vis-à-vis, les mains sur les genoux, presque nez à nez, la gaieté cordiale d’autrefois s’épanouissant déjà sur leurs faces, expressives comme deux masques de satyres.
–Ça y est, disait l’un; puisque ce n’est ni toi ni moi, l’affaire peut s’arranger: pas de jaloux, nous v’là r’amis!
–Et le boursicot, répliqua l’autre, nous le mangerons! nous le boirons! Quelle noce! Cric!
–Crac! Sabot!
–Cuiller à pot!
Après une chaleureuse accolade, ils s’en furent bras dessus, bras dessous.
–A la bonne heure, ceux-là se consolent vite! pensait Antoinette en se hâtant vers le salon.
Marguerite y avait trouvé sir Arthur.
Il relisait la lettre de sa mère; il avait oublié, peut-être intentionnellement, sur le piano, la miniature sortie de son écrin.
–Oh! le ravissant portrait! dit la jeune fille, qui l’avait aperçu tout d’abord.
Et comme l’Anglais se retournait vers elle, avec une singulière expression dans les yeux:
–Vous permettez, milord?
–Faites, miss.
Elle prit le médaillon, qui représentait effectivement une beauté idéale, la perle des misses d’Albion, et le regardant de plus près:
–Votre femme, peut-être? interrogea timidement Marguerite.
–Je ne suis point marié, répondit-il, tandis que le sourire de son patron Lovelace effleurait sa lèvre hautaine.
–Mais… votre promise… votre fiancée?
–C’est ma sœur, une enfant. Je suis libre, ou du moins je l’étais avant de vous connaître, Rita.
Antoinette parut tout à coup sur le seuil.
–Eh bien, dit-elle, et la musique?…
X
LES BEIGNETS DE SIX LIVRES
Table des matières
Au commencement de ce siècle, Dieppe, vu de la mer, n’avait pas du tout l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui.
Au lieu de cette large et riante plage où s’élèvent les bains, le casino; au lieu de la promenade et des grands hôtels qui la bordent, c’étaient la grève et les vieux remparts, battus par le flot des grandes marées d’un côté, envahis de l’autre par toutes sortes de baraques, hangars, masures en pans de bois et autres constructions hétéroclites, parmi lesquelles se distinguait la fameuse taverne des Frères de la Côte.
Sous ce titre, renouvelé de l’ancienne flibuste, dont Montbars l’Exterminateur fut l’un des héros, et le Uieppois Pierre Legrand l’un des créateurs, se rangeaient alors les vieux marins déclassés par les désastres de nos flottes, les terre-neuviers et les baleiniers ne pouvant plus harponner la baleine ni cingler vers le Grand-Banc, les écumeurs, les ravageurs de la mer, toute une bohême neptunienne, où Balidar et les autres coursiers recrutaient leurs équipages.
Rude mais bon métier, qui, pendant la République et les premières années de l’Empire, rapporta de gros bénéfices à tous ceux qui le pratiquèrent: armateurs, capitaines ou simples matelots. C’était le bon temps de la course! On dédaignait les maigres prises amenant au premier coup de pierrier; on épargnait les pauvres caboteurs sans défense. Mais quant aux majestueux bâtiments de la Compagnie des Indes, quant aux riches convois escortés par des navires de guerre, pas plus de crainte que de pitié: A l’abordage! Des dangers, mais de la gloire! du sang. mais de l’or!
Ceux-là mêmes qui devaient y laisser leur peau n’y perdaient pas tout. Ils avaient reçu des avances. C’était l’usage. Un mois de paye. Et le diable savait quelles bombances, quelles folies précédaient chaque entrée en campagne.
Mais depuis la destruction de notre armée navale à Trafalgar, la perfide Albion, comme on disait alors, avait reconquis l’empire des mers. Nos vaisseaux restaient bloqués dans nos ports. Presque tous les corsaires avaient désarmé. Il fallait l’audace héroïque de Balidar pour risquer de nouvelles croisières.
La dernière avait refroidi ses plus chauds partisans. Quinze hommes tués! «On a failli la danser tous!» disaient les survivants. Et le succès final, dont le capitaine et son second avaient eu tout l’honneur, ne s’était guère traduit que par des lauriers. pour eux seuls.
Le John Bull, en tant que navire de guerre, revenait à l’État, sauf la prime à ceux qui l’avaient si miraculeusement amariné. Ce compte ne se réglerait pas de sitôt.
Je ne sais si nous avons bien fait comprendre la situation du moment. C’était en octobre1813, après la Bérésina, pendant notre suprême lutte en Allemagne. On savait l’Europe tout entière coalisée de nouveau contre la France. L’appréhension, le découragement se faisaient sentir jusque dans ces régions, éloignées du théâtre de la guerre. D’un côté, la mer fermée; de l’autre, la frontière peut-être entr’ouverte!
Toutes ces circonstances tenaient en échec la popularité de Balidar. On redoutait qu’il ne tentât une nouvelle équipée. Comme Napoléon lui-même, il avait contre lui les épouses et les mères.
Nonobstant, ses matelots restaient fidèles à leur idole. C’était pour ainsi dire une protestation que ce banquet en son honneur.
Il avait promis d’y venir, mais seulement vers le dessert; l’endroit lui était assez connu pour qu’il ne désirât pas y rester trop longtemps.
Que le lecteur veuille bien nous y suivre.
Sur la façade peinte en rouge de cet immense cabaret, digne en tout point d’une Cour de Miracles, on lisait cette enseigne, en usage dans tous les établissements bachiques destinés aux marins:
Ici on fait chaudière.
Ce qui signifie que tout équipage buvant à l’intérieur peut, moyennant une faible redevance, faire cuire sa nourriture au chaudron du foyer.
Entrons! Le rez-de-chaussée, très en contre-bas du sol, n’offre rien de remarquable ce jour-là. Il ne s’y trouve que des vieillards, pêcheurs ou lamaneurs, en train de vider leur pichet de cidre. Les jeunes, ou du moins les turbulents, sont réunis à l’étage supérieur, dans la grande salle réservée pour les bacchanales des corsaires.
Ils sont attablés depuis trois heures. Les émanations des mets, des boissons, la fumée du tabac, l’odeur de la cuisine qui se fricasse dans la pièce même, tout concourt à former une atmosphère à suffoquer des bourgeois.
Ce brouillard s’étoile çà et là,–car nous touchons au crépuscule,–de quelques chandelles fichées dans des bouteilles vides.
Dévisageons, s’il se peut, les convives, qui semblent assis dans une nuée, comme les dieux de l’Olympe.
0spectacle digne du crayon de Callot, des pinceaux de Téniers, d’Ostade ou d’Adrien Brawer! 0 rouges trognes! 0voix tonitruantes qui eussent fait pâmer Rabelais!….. Nous ne vous décrirons pas, vous étiez indescriptibles!
Déjà la table chancelle par un bout. A cette autre, on casse les verres et les assiettes. Des mousses circulent en guise de pages. «Holà! hé! Grain-de-Sel! par ici! Du vin! de l’eau-de-vie! du sacré-chien tout pur! Holà!» Toutes sortes de vociférations maritimes se croisent dans l’air:
«Cric! crac! sabot! cuiller à po!» ou bien cet autre Evohé des saturnales dieppoises: «Chicot! des boyaux! chicot!» ou bien encore quelque refrain dans le genre de celui-ci, la musique valant les paroles:
Pour faire un homme à poils, il faut
D’un corsaire être matelot,
Et narguer le plancher des vaches,
Bon pour les femmes et les lâches!
Et branle-bas!
Sur la gueule à qui n’y croît pas.
Mais poussons jusqu’à la cheminée qui flamboie! Nous y trouverons deux de nos amis, à savoir Stoppe. la-Mèche et Frise-à-Plat, travestis en maître coq et marmiton. Ils sont vent dessus, vent dedans! suivant l’expression matelote. Histoire de se consoler de leur déconvenue matrimoniale. Ils lancent des œillades assassines à la maritorne normande dont ils se sont improvisés les collaborateurs. Autre genre de consolation.
Déjà les fricots sont dévorés. On débroche les derniers rôtis. Sur le trépied s’installe une gigantesque poêle à frire. Le beurre y rissole. D’un côté, des pommes coupées en rond remplissent un baquet; de l’autre, on voit dans une terrine la pâte onctueuse qui va servir à la confection des beignets et des crêpes.
A la première qui saute, un hourra formidable ébranle les vitres du cabaret.
Il fut répété au dehors par la foule, surtout com-[posée de femmes et d’enfants, qui grouillait devant les fenêtres, attirée par la lumière et le bruit.
En ce moment solennel, Balidar, suivi de Césaire Heurtebise, entrait dans la salle basse.
Le capitaine paraissait soucieux.
–Ainsi, demanda-t-il à son second, nous avons l’autorisation nécessaire?
–Elle est arrivée ce matin de Paris, répliqua Césaire. Le sous-préfet, le commandant du port, toutes les autorités nous prêterons un franc concours. Mais l’embauchage ne s’opérera peut-être pas sans peine. Vous venez d’entendre sur notre passage les murmures presque menaçants des Polletaises?
–Oui, par la morbleu! c’est ce qui m’attriste! J’étais leur dieu! Elles en raffolaient! Pourquoi ce changement!
Heurtebise, à voix basse, donna cette explication succincte:
–Moins de profit, plus de dangers! Elles n’ont pas eu leur part dans la dernière prise. Des maris et des fils y sont morts.
–Il me faut cependant un équipage, et de premier choix! répondit Balidar. J’ai besoin d’argent. j’en dois, paraît-il, à cet usurier, à ce fripon de Legrip, qui m’a fait remettre, tantôt, par un huissier, des paperasses auxquelles je n’ai rien compris. Tu les examineras. Jour de Dieu, si ça devait inquiéter ma fille!
Et, tout pensif, il monta l’escalier.
A sa vue, des acclamatious frénétiques retentirent. On se pressait, on se bousculait pour mieux voir le capitaine et s’en rapprocher un peu. Le doyen des matelots, surnommé Dur-à-Cuire, remplit une sorte de hanap réservé pour le chef, et le lui présenta.
Balidar, avant de boire, porta ce double toast:
–A nos triomphes passés! A nos victoires à venir!
La première de ces deux propositions avait soulevé toute une tempête d’applaudissements; ils furent plus rares à la seconde.
–Hein! fit le corsaire, renonceriez-vous aux bonnes aubaines? Moi, qui venais précisément vous en offrir une superbe.
–Bravo! s’écrièrent quelques jeunes flibustiers.
Mais le plus grand nombre s’était tu. Certains même avaient grogné.
–Comment m’y prendre? pensait Balidar, cherchant un moyen de raviver les grands enthousiasmes d’autrefois.
Au milieu du silence, la voix retentissante de Stoppe-la-Mèche éclata tout à coup:
–C’est des feignants, disait-il avec une noble indignation, c’est des faillis-chiens! Ils ont peur des Engliches!… Ils ont peur de leurs femmes!… Ah! malheur!
–Mais pourquoi donc m’en veulent-elles? s’écria le capitaine en se tournant vers la cuisinière. Voyons, toi qui portes jupes, dis-moi franchement la vérité.
La commère ne se le fit pas répéter deux fois. Campant ses poings sur ses hanches:
–Eh! répondit-elle, parce que vous ne jetez plus par la fenêtre les écus de six livres!….. Parce qu’elles disent qu’ils sont frits, vos écus. tenez! comme ces beignets que je retire de la poêle!
Balidar se frappa le front, illuminé d’une inspiration soudaine. Il avait trouvé son moyen.
–Je te prends au mot! s’écria-t-il. Eh bien, soit! des beignets de six livres, et pour ces dames! Elles verront que je ne les oublie pas! Elles auront leur part d’avance!
Tout en parlant ainsi, il avait éventré sa large ceinture, il y puisait des poignées d’argent, qui tombèrent aussitôt dans la terrine à la pâte.
–Compris! s’exclama joyeusement Frise-à-Plat. Amenez l’écumoire!
Les écus, de vrais et bons écus de six livres, passèrent vivement et tout embarbouillés dans la friture.
Elle bouillait, elle chantait, surexcitée par un feu d’enfer!
En un clin d’œil, ces beignets d’un nouveau genre furent boursouflés et crépitants comme s’ils eussent été, non pas d’argent, mais de pommes.
–On demande un plat! le plus grand des plats! dit la voix de basse-taille de Grand-Pierre.
Dès qu’il l’eut entre les mains, l’écumoire, manœuvrée par Jean-Louis, opéra le second transbordement.
–Ecumeurs de mer! écumeurs de poêle! disait-il en même temps.
De nouvelles pièces pleuvaient déjà dans la terrine.
Stoppe-la-Mèche, porteur du plat rempli, marcha cérémonieusement vers la fenêtre, qu’à son approche on avait ouverte toute grande.
Se penchant au dehors, entre deux torches qui s’agitaient à ses côtés, il promena dans cette lueur sa platée fumante. Et, comme avertissement, il criait:
C’est de la part du capitaine Balidar! Une avance pour les femmes sur les bénéfices de la prochaine expédition! Des écus frits, des écus frits! Gare là-dessous! gare la graisse!
Les beignets et les plats tombèrent en même temps.
, La foule, de plus en plus curieuse, s’était reculée, incrédule, ahurie, hurlante. Elle revint promptement, et se précipita pour ramasser la manne ardente qui lui tombait ainsi du ciel.
Quelle comédie! surtout lorsqu’on se fut assuré que, sous la croustillante enveloppe, il y avait réellement des écus de six livres. On se pousse, on tombe, on s’entrelace, on se bat corps à corps pour en avoir. Au risque de se brûler de nouveau les doigts, on en redemande encore, on en voudrait toujours!
La friture ne chôme pas. Après la ceinture du capitaine, celle du lieutenant s’est vidée dans la poêle. Puis Stoppe-la-Mèche et Frise-à-Plat y jettent une partie de leur magot. Qu’importe! à présent qu’ils n’ont plus l’espoir d’attendrir Toinette.
Six platées de beignets y passèrent.
Nous laissons à penser, tant au dehors qu’au dedans les cris de: a Vive Balidar! Merci, Balidar! Tout pour Balidar!»
Un revirement complet venait de s’opérer en sa faveur. Toute sa popularité lui était revenue. Il daigna se montrer enfin à la foule idolâtre, et lui tint à peu près ce langage:
–Il n’y a plus de pâte! Il n’y a plus de friture! Il n’y a plus d’écus! Mais nous irons en chercher d’autres dans les poches des Anglais... et ce seront eux, les Anglais, les homards, qui seront fricassés! Guerre aux Anglais!
Ce cri fut répété par les Polletaises. Elles ne songeaient plus à retenir ni leurs maris, ni leurs enfants. Elles avaient confiance en Balidar, elles étaient redevenues folles de Balidar.
Lorsque, la fenêtre s’étant refermée, il se retourna vers les Frères de la Côte, ils l’acclamèrent tous ensemble. Puis, Dur-à-Cuire, se faisant l’interprète du sentiment général:
–Capitaine, dit-il, quelle est cette expédition projetée? Nous voici prêts à vous suivre, et sans intérêt. rien que pour l’honneur.
–Honneur et profit! répliqua-t-il en montant sur la table, afin de mieux se faire entendre. Ecoutez, mes braves. Voici mon plan.
XI
LE BON ANGE ET LE DÉMON
Table des matières
Ce même soir, Balidar ne reparut pas à Varangeville.
Une lettre avertit Marguerite que l’absence de son père durerait quelques jours.
–Il va se rembarquer! s’écria-t-elle, déjà toute inquiète. Encore des combats! des tempêtes!… Une nouvelle captivité, peut-être, sur ces horribles pontons! Peut-être la mort!
Vainement Antoinette s’efforça de la rassurer, de la calmer. Rita, vaguement agitée depuis quelque temps, lui répondait:
–Tu vois, c’était un pressentiment de malheur.
Elle dormit mal cette nuit-là. Toutes sortes de fantômes assiégèrent ses rêves. Le lendemain, au réveil, elle avait la fièvre.
–Je te consigne dans notre chambre, lui dit sa sœur de lait. Il pleut, d’ailleurs. Un temps froid. Mais tu ne peux pas te montrer ainsi. Regarde-toi donc, ma pauvre Margot. Les yeux battus, le teint décoloré. Te voilà laide à faire peur.
Elle se rendit à cette dernière considération, qui, cependant, n’était guère véridique. Ses yeux, entourés d’un cercle bleuâtre, paraissaient encore plus grands, plus veloutés, plus expressifs. Sa brune pâleur lui prêtait un charme tout méridional. On eut dit une jeune Espagnole.
Antoinette dîna seule avec sir Arthur.
Il se montra contrarié, alarmé.
–Miss Rita serait-elle donc malade? questionna-t-il.
–Non pas! répondit Toinette, c’est une vaillante fille, mais délicate, nerveuse et prompte à s’émouvoir. Un rien la tourmente et l’abat. On voit bien qu’elle a vu le jour sous un autre soleil que celui de la Normandie!
–Aôh! fit Arthur Gower, le soleil normand! Je trouve que, ce matin, il ne réchauffe ni ne brille guère.
–Je vous conseille de parler, milord. Et votre soleil anglais? En voilà un qui jouit d’une fichue réputation! Mais pour revenir à notre pauvre Rita, c’est quasiment comme une de ces dernières feuilles que le moindre brin de vent fait trembler là-bas, à la cime des peupliers. On croirait qu’il y a dans son cœur de sensitive un ancien fond d’épouvante, qui reprend le dessus à chaque nouvelle épreuve. Vous voyez l’effet que lui produit le départ de son père. Que sera-ce lorsqu’il s’agira d’un mari?
Le prisonnier, que Toinette observait en dessous, n’ayant pas bronché, elle poursuivit:
–Il faudra que celui-là l’aime sincèrement, d’une âme loyale et dévouée. Un faux amour la tuerait!… Aussi, quand j’aviserai quelque galant en humeur de rôder autour d’elle avec des intentions suspectes. histoire seulement de se désennuyer et de rire. je lui dirai franchement: «Halte-là! beau sire, vous êtes averti. passez votre chemin!» Et ce serait d’un honnête homme!
Le gentleman regardait celle qui lui parlait ainsi, comme pour demander pourquoi.
Elle n’aurait trop su que répondre, car rien encore dans la conduite de sir Arthur, pas un mot, pas un geste, pas un regard, n’avait été de nature à justifier ses soupçons. Un instinct, voilà tout.
Ne voulant pas en dire davantage, craignant même, peut-être, d’en avoir déjà trop dit, l’accorte et madrée fillette se leva de table en congédiant ainsi son hôte:
–Votre servante, milord. Rita m’attend. A ce soir!
Et, le quittant pensif, elle se hâta de remonter auprès de sa sœur de lait.
–Eh bien! demanda celle-ci, comment s’est passé le repas? Que disait sir Arthur? A-t-il paru regretter que je ne sois pas là?
–Vertuchoux! que de questions à la fois! D’abord et d’une, mademoiselle, vous saurez que personne n’a l’habitude de s’ennuyer en ma compagnie.
–Assurément, Toinon, mais.
–Mais que t’importe, après tout, Margot! Je ne suppose pas que tu t’intéresses plus que de raison à –cet étranger?
–Si fait, répondit Marguerite, car il est malheureux.
Ces mots venaient d’être prononcés avec une certaine animation. Un vif incarnat se répandait sur le visage de Rita. Antoinette sentit renaitre son appréhension. C’était par un de ces tristes jours d’automne où l’on voit tout en gris, même en noir.
Cherchant à provoquer une confidence, elle remit l’entretien sur le même sujet.
–Malheureux? Ce n’est pas un de ces prisonniers qui sont à plaindre.
Sa sœur de lait, avec un élan généreux, l’interrompit:
–Il est séparé de sa famille1Loin de sa mère et de son pays! Pauvre jeune homme! Qui ne s’apitoierait sur son sort!
–Quelle émotion, quelle chaleur! reprit Antoinette, résolue à la pousser à bout. Prends garde, Margot! prends garde! c’est par raillerie qu’on chante:
La pitié n’est pas de l’amour.
Tout en allant et venant par la chambre, la filleule de Balidar répéta, à plusieurs reprises, ce refrain d’une romance alors en vogue.
Marguerite était devenue toute songeuse.
–De l’amour? murmura-t-elle enfin, comme s’interrogeant elle-même. De l’amour! Quoi1tu pourrais croire.
–Hé, bédame! à la façon dont tu m’en parles, dont tu le regardes.
–Je le regarde avec plaisir… pourquoi m’en défendre? comme on regarde tout ce qui est beau. Ses prévenances, ses talents me sont agréables. Il y a profit à l’entendre. Enfin, tu sais combien j’aime la musique, et que je la comprends bien mieux depuis que je l’ai pour maître. Je le regretterai quand il sera parti. Voilà tout. S’il y avait plus, est-ce que vous ne le sauriez pas?
Il y avait tant de candeur, tant de droiture dans cette réponse, que, tout d’abord, les méfiances d’Antoinette s’évanouirent. Mais comme Marguerite restait absorbée dans une mélancolique rêverie, elles lui revinrent.
Un instant plus tard, elle s’appuyait sur l’épaule de la rêveuse en lui disant;
–Je n’ai pas voulu t’affliger, ma mignonne. On ne te questionnera plus. Mais songe à ton père, si bon pour nous, et qui t’aime tant. Lui cacher quelque chose, ça te porterait malheur!
Sa douce compagne l’attira vers elle et l’embrassa:
–Oh! si j’avais une secrète pensée, Toinon. c’est à toi certainement que je la confierais. N’es-tu pas ma sœur?
Et ce fut entre elles un échange de caresses et de protestations d’amitié comme autrefois, comme avant l’arrivée de sir Arthur.
Un doute, cependant resta dans l’esprit d’Antoinette, et le soir, en regardant Rita s’endormir, en la berçant de ses chansons comme un enfant malade, elle se disait encore:
–Non! non! je ne me relâcherai pas de ma surveillance. Il y a quelque chose!
Certes, Marguerite ne la trompait pas, ne lui dissimulait rien. Ce sentiment, tour à tour douloureux ou plein de charme, qui grandissait dans son oœur ingénu, elle ne se l’avouait pas à elle-même, elle l’ignorait encore.
Il n’en était pas de même de la part de sir Arthur, habitué depuis longtemps à toutes les émotions, à toutes les ruses de l’amour. Nous l’avons dit, c’était Lovelace, et, de plus, avec des rancunes internationales. En voyant pour la première fois la fille de Balidar, en la trouvant si belle, il avait eu cette infernale inspiration: «Je me vengerai sur elle de l’humiliation que m’a fait subir son père!» Et, dès le lendemain, l’œuvre de séduction commençait.
Il avait espéré la coquetterie, il rencontra la pureté, l’innocence. Fallait-il poursuivre? Fallait-il reconnaître ainsi la généreuse hospitalité du vainqueur? Il hésitait. Les paroles d’Antoinette achevèrent de réveiller ses scrupules. «Non! se disait-il une heure plus tard, en se dirigeant, comme d’habitude, vers l’observatoire de la falaise; non! décidémnnt non! ce serait infâme!»
Et pourtant il aimait Marguerite. ou du moins, sous sa froideur apparente, il désirait ardemment l’ajouter à la liste de ses victimes.
Il entra dans la vigie, s’approcha du télescope, et regarda au large.
Rien en vue. Pas même, à l’horizon, une voile de la croisière britannique, balayée à mi-Manche par une forte bourrasque du sud-ouest.
Mais quel est donc ce cutter qui sort de Dieppe?… Impossible!… Mais si fait! c’est le John Bull.
Le pavillon de la vieille Angleterre flotte à son grand mât!… Sur le pont, sur le tillac du navire que commandait sir Arthur Gower, de son navire, il y a des uniformes rouges!
Comment? Pourquoi? Quel est l’audacieux qui se permet cette usurpation déloyale? Qui donc, mais qui donc ose ainsi mentir à l’Océan, mentir à l’espace?
Le prisonnier court à la ferme; il fait seller un cheval, court au galop vers la ville.
N’est-il pas libre de ses mouvements, libre sur parole?…
Ou l’a vu déjà plusieurs fois dans les rues de Dieppe, allant rendre visite à ses marins logés au vieux château. C’est là qu’il se dirige, afin de les interroger. Ils ne savent rien; ils ont vu comme lui sortir le navire, rien de plus.
Ah! si fait. On leur a donné, la veille au soir, des vareuses françaises en échange de leurs uniformes.
De plus en plus intrigué, l’ex-commandant du John Bull redescend vers le port. Il parcourt à pied les rues avoisinantes. Rien d’anormal sur les visages des pêcheurs, des bourgeois. A qui s’adresser pour avoir des renseignements?
Le gentleman s’arrête devant un magasin de piteux aspect. A travers les petites vitres poussiéreuses, on aperçoit quelques-unes de ces rustiques horloges appelées coucous, des montres, ou plutôt des oignons de matelots, une douzaine de vieux couverts d’argent, une paire de chandeliers d’église, des croix normandes, des bagues et des pendants d’oreilles, le tout mal soigné, démodé, terni. Dans une sébile, des écus; dans une autre, quelques pièces d’or. Sur l’enseigne, aux trois quarts déteinte, ces mots:
LEGRIP
Orfèvre et changeur, fait aussi la banque.
Sir Arthur a changé là une banknote. Il se rappelle leboutiquier, sorte de Shylock, qui l’importuna de ses offres obséquieuses. Voilà son homme.
A peine la sonnette fêlée de la porte qu’il vient d’ouvrir a-t-elle fait entendre son cri de chouette, que le trafiquant s’empresse d’accourir, courbant l’échine et la bouche en cœur:
–Qu’y a-t-il pour le service de milord?
–Je désirerais savoir si c’est bien le John Bull qui, tantôt, est sorti du port?
–C’est bien le John Bull, milord, et sous pavillon anglais. Vous comprenez?
–Pas encore! Quels étaient ceux qui, sous notre uniforme, le montaient, le dirigeaient, le commandaient?
A ce flot de questions, Legrip, avec un clignement qui lui était particulier, répondit:
–Est-ce qu’en Angleterre les loups ne se déguisent jamais en chiens de garde pour rafler les moutons?
–Aôh! fit l’Anglais avec colère.
–Vous y êtes! fit le Shylock dieppois. Un bon tour de notre maître corsaire. et qui lui permettra, je suppose, de s’acquitter enfin. Il me doit beaucoup, Balidar!
–Je vous remercie, disait en s’éloignant déjà sir Arthur.
–Tout aux ordres de milord, conclut Legrip, et pour tout ce qui lui plaira. toutes fois et quantes il y aura de l’argent au bout! Je fais la banque. et le reste!
Le prisonnier ne rentra que fort tard à Varangeville. Son cheval ruisselait de sang et d’écume, comme s’il fût revenu d’un steeple-chase à travers les champs et les bois.
Quant au maîlre, les poings crispés, le visage pourpre, la lèvre hargneuse, il semblait furieux.
Le lendemain, il se fit excuser par la Simonne au déjeuner du manoir et servir dans l’observatoire.
Il était là depuis le matin, guettant sur l’Océan le retour de son navire.
Le John Bull parut enfin, traînant à la remorque un bâtiment de la Compagnie des Indes.
Sir Arthur Gower se redressa, superbe de menace, et jetant ce cri de bête fauve:
–Moi, partir! Aôh! non, je reste!
XII
DOUBLE RÉVÉLATION
Table des matières
Jamais Antonio Balidar n’avait été plus épanoui, plus heureux, plus joyeux, plus brillant qu’à son retour au manoir d’Ailly.
Après avoir embrassé sa fille,–et vous savez comme il embrassait,–le corsaire se retourna vers sa filleule et lui dit:
–A ton tour, Toinette. Tes joues, d’abord. puis tes poches, que j’y vide les miennes. Voici de l’or! Une autorisation spéciale nous permet d’écrémer de suite les valeurs monnayées de nos prises. et voilà ma part de crème!….. Encore! toujours! tends ton tablier, Toinette. La consigne est de faire le plus de mal possible aux Anglais. Ça me va! ça rapporte, et nous en avions besoin, n’est-ce-pas, ma caissière?… Viens remplir le coffre-fort!
Et, tout en l’entraînant vers certaine cachette qui se trouvait dans les caves, il poursuivit:
–Sans compter que j’ai fait remettre un v là pour attendre à Legrip! Chien d’usurier!… Croirais-tu qu’il prétend que je ne lui ai presque rien payé sur ce château! Ah! racaille! Tu lui écriras ce soir pour qu’il ne vienne pas. Je sais qu’il voulait venir. et s’il vient quand même, c’est toi qui le rembarreras!… N’es-tu pas mon intendante? Eh! troun-de-l’air, comme jurent les Marseillais, faut qu’il en soit ainsi, Toinon, j’ai l’horreur des affaires d’argent.
–Soit! répliqua-t-elle, mais on ne vous verra pas déserter de même, je le suppose, vos devoirs de père de famille.
–Ouais! fit-il en fronçant ses épais sourcils, de quoi donc qu’il retourne, ma filleule?
–Terminons d’abord l’encaissement, comme vous dites! Ensuite, nous causerons.
–Mais, sans aucune cachotterie de ton sexe. Tu me le promets, Toinette?…
–Ah1mais!… oui!… Je ne suis point de celles-là qui gardent un grief sur le cœur.
Après avoir muché l’argent dans une ancienne oubliette, que nous nous réservons de décrire en temps et lieu, la gentille trésorière repassa dans la première cave, et mit sa clarté sur un tonneau, tandis que Balidar s’asseyait sur un autre.
La mèche fumeuse les éclairait tous les deux: lui, mordant sa lèvre d’impatience; elle, debout et les deux mains sur les hanches, ainsi qu’une soubrette de Molière.
Elle débuta par ces mots:
–Croyez-vous qu’il soit bienséant de quitter ainsi deux jeunesses. et pas seules encore. avec un bel étranger?
–Oh! toi, l’interrompit-il, tu ne comptes pas! Tu as de la défense.
–Et de la sagesse! ajouta t-elle. Marguerite aussi. Ah! pauvre ange!
–Mais, tonnerre du ciel! s’écria le corsaire, que lui est-il donc arrivé?
–Bon! fit Antoinette en se croisant les bras, voici déjà qu’il s’emporte, lui qui a tort. Car vous avez eu tort, mon parrain, et méritez qu’on vous gronde.
–Gronde-moi, j’y consens, mais je veux que tu t’expliques.
–Quand vous serez de sang-froid.
–M’y voici, parle!
–Eh bien, puisqu’il faut vous ouvrir les yeux, il y a quelque chose entre Marguerite et sir Arthur.
–Quelque chose. comme quoi?
–Eh, pardi! comme un commencement d’amour.
Balidar éclata de rire. Puis, avec une naïve assurance:
–Est-ce qu’il est possible, s’écria-t-il, qu’une Française s’éprenne d’un Anglais!
–Je ne prétends point qu’elle en soit éprise, mais ça pourrait venir, répliqua Toinette sans s’émouvoir de l’accueil fait à sa révélation. Quant à lui, j’estime qu’il la flatte et la reluque plus que de raison. C’est votre faute encore. Ah! vous avez beau branler le menton, parrain. Qui est-ce qui a mis en jeu le clavecin, la musique et les romances? C’est-il point vous, père dénaturé que vous êtes.
Elle souriait. Antonio lui répondit de même:
–Merci de m’avoir crié casse-cou! J’en aurai le cœur net, et parlerai ce soir au goddam!
–Alors, conclut-elle, après souper… car voici la cloche qui nous appelle.
Le corsaire, depuis sa dernière prouesse, ne s’était pas encore rencontré face à face avec l’ex-commandant du John Bull.
Celui-ci dissimulait son ressentiment, sa colère, sous une politesse hypocrite; il s’inclina silencieusement, flegmatiquement, lorsque Balidar lui dit avec la franche cordialité qui le distinguait:
–Faut pas m’en vouloir! Après tout, c’est de bonne guerre!
Rien ne troubla l’hospitalière harmonie du repas.
En se levant de table, l’amphitryon dit à sa filleule:
–Va-t-en écrire à Legrip. Stoppe-la-Mèche, qui est à la cuisine, portera la lettre.
–Mais sir Arthur? observa tout bas Antoinette avec un geste significatif.
–As pas peur1je m’en empare et ne le lâche plus! répondit Balidar sur le même ton.
En effet, s’avançant vers le gentleman, il lui offrit des cigares provenant de sa capture de la veille, et l’entraîna sous le grand bosquet de la charmille.
Le temps se remettait. A travers les nuées, que le vent balayait du ciel encore noir, on voyait par intervalles briller les étoiles.
Marguerite, restée seule au salon, promena d’abord sur le piano ses doigts indécis. Puis, sous l’empire d’une vague curiosité, elle se dirigea lentement vers la terrasse et regarda au dehors.
Parmi le feuillage et piquant les ténèbres, deux points lumineux... probablement les cigares des deux causeurs.
On entendait, comme un murmure, le bruit éloigné de leurs voix.
–De quoi parlent-ils? pensait Rita, si c’était de moi?
Et, sans même en avoir conscience, en vraie fille d’Ève, elle se rapprochait peu à peu du bosquet.
L’herbe veloutée de la pelouse,–car elle avait pris au plus court,–amortissait le bruit de ses pas.
Elle atteignit ainsi la charmille, sans que rien donnât l’éveil, et s’arrêta dans un endroit où précisément le branchage était fort touffu.
Impossible de voir… mais on pouvait entendre.
La curieuse, immobile et retenant son souffle, écouta.
–Merci! disait en ce moment son père, merci de m’avoir répondu comme je vous interrogeais, en loyal marin. Ah! je le savais bien que vous étiez trop fier pour démériter de mon estime. Un homme tel que vous ne s’attaquerait pas à cette frêle enfant! Il lui faut une vie calme, modeste et paisible, pour qu’elle échappe à la fatalité de sa naissance!
–Aôh! fit l’Anglais comme demandant une explication.
–C’est une triste histoire, reprit Antonio, dont le souvenir réveille toujours en moi des remords… Je suis violent… j’étais jaloux… Et pourtant ma femme m’adorait… Un ange de douceur et de vertu… une sainte!…..
Il s’était levé. Il poursuivit, tout en piétinant ça et là:
–Je l’avais tant tourmentée, brutalisée, tandis qu’elle portait Rita dans son sein, que la petite créature, encore à naître, y contracta, j’en suis certain, cette appréhension nerveuse qui n’est, au demeurant, qu’un souvenir. Ah! misérable fou! j’épouvantais à la fois et l’enfant et la mère!
Après une pause nécessitée par l’émotion qui le suffoquait, il continua:
–Pauvre mère! sa santé s’altérait déjà, lorsque je lui portai le dernier coup. Elle avait un jeune frère que mes odieux soupçons n’épargnaient même pas.. Je l’avais chassé de notre demeure. J’y rentre un soir à l’improviste. Il était là. Je le menace. Il m’insulte. La colère m’aveugle. Un couteau se rencontre sous ma main. Ah! je n’ai pas frappé, ce fut elle qui se jeta au-devant du fer. Elle tomba ensanglantée, mourante. Le lendemain, j’étais veuf. et j’étais père!
Un spasme de désespoir, un sanglot venait de saisir le corsaire à la gorge et l’étouffait.
–Marchons! reprit-il. Vous comprendrez à présent quels égards il faut avoir pour ma fille. J’avais fui par la mer, l’emportant avec moi… Elle tremblait toujours… Quelles angoisses pour l’élever! Maintenant encore, un rien l’effraye, la trouble, la rend malade… et j’ai peur… et je prie Dieu qu’il me pardonne!
Déjà les deux hommes s’éloignaient. Ces dernières paroles n’arrivèrent que faiblement à l’oreille de Marguerite, qui, se laissant glisser sur les genoux, élevant ses mains jointes vers le ciel étoilé, murmura:
–Mon Dieu! je vous en conjure, faites que mon père ignore que j’ai pu l’entendre. Faites que je puisse l’aimer encore!
Et, toute palpitante, elle regagna le manoir.
Les deux domestiques achevaient de desservir.
–Marianne, dit-elle, je me sens un peu souffrante et remonte chez moi. Vous préviendrez Toinette.
Celle-ci venait de passer dans la cuisine, Stoppe-la-Mèche y attendait la lettre pour Legrip.
Assis au coin de la table, où se voyaient encore quelques restes de son souper, Grand-Pierre avait devant lui les deux chiens de garde, Trafalgar et Méduse, un superbe couple de fort mâtins normands. Les molosses et le matelot paraissaient en conversation d’amitié.
–Bonsoir, Grand-Pierre, dit en entrant la jeune fille; où donc est Jean-Louis?
–C’est véridique qu’on ne nous signale guère l’un sans l’autre, répliqua le maître d’équipage, mais, pour le quart-d’heure, Frise-à-plat se trouve avoir des avaries, par rapport à la vergue d’artimon qui s’est affalée trop rudement sur son gaillard d’arrière.. Il sera sensible à votre intérêt, mam’selle. et promptement radoubé, je le présuppose. Ah! ah! voici le poulet en question. Bâillez-le-moi, si c’est un effet de la vôtre. pour que je m’en retourne bien vite auprès de mon matelot. Je suis quasiment sa garde-malade. On est des amis ou pasl.
–Il me semble, observa-t-elle, que, pour le moment, vous lui faites infidélité?
Stoppe-la-Mèche ne comprit pas tout d’abord. Mais, abaissant le regard vers Méduse et Trafalgar, que carressait sa main distraite:
–Ah! fit-il, vous dites ça par rapport aux chiens. C’est des bêtes, sauf votre respect, mais de bonnes bêtes, et qui doivent bien vous garder, ce qui est désirable ici, vu l’isolement. Votre serviteur, mam’selle Antoinette!
–Au revoir, Grand-Pierre! et, n’est-ce pas, sans rancune?
–De la rancune! nous! se récria-t-il, bien au contraire! On en tient toujours pour celles qui n’ont pas voulu qu’on les aime. Et tenez! sans comparaison, si par hasard ces deux gardiens-là vous manquaient,–je parle des dogues,–eh bien, vous n’auriez qu’à faire un signe, et nous les remplacerions, Jean-Louis et moi, trop heureux de nous faire casser la margoulette à votre service.
Sur ce dernier adieu, le digne matelot s’en alla.
La jolie fermière, tout attendrie, repassa dans la salle à manger, puis se hâta de monter au premier étage: ce qu’on venait de lui répéter, de la part de Marguerite, alarmait son dévouement.
Elle trouva sa sœur déjà remise, et lui dissimulant le secret douloureux qu’elle venait de surprendre. La fille d’Antonio s’était dit: «Il y va de la considération, de l’honneur de mon père!» Et, même vis-à-vis f de Toinette, elle avait résolu de se taire. C’était la première fois qu’elle lui cachait une de ses pensées.
Balidar survint. C’était avec lui surtout qu’il fallait dissimuler! Rita prétexta la fatigue, un besoin de repos. Elle promit d’accompagner le corsaire, qui, –dès l’aube du lendemain, devait se rembarquer à la crique, où le prendrait en passant l’un des canots du John Bull.
Les deux hommes se retrouvèrent seuls au salon. Pas de musique!….. Gomment employer le reste de la soirée?….. On décrocha d’une panoplie, oomposée de toutes armes, et qui se trouvait sous le vestibule, des fleurets, des plastrons, des masques; ils se donnèrent le passe-temps d’un assaut.
Le gentleman avait plus de sang-froid, le corsaire plus d’impétuosité. Au demeurant, force égale.
–Vous vous essayerez quelque jour avec Césaire, dit à la fin Balidar, je le crois notre maître.
Le lendemain, à l’heure convenue, Trafalgar et Méduse, aboyant, gambadant, précédaient la petite caravane, qui descendait vers la grève par une des ravines aboutissant à la plage. Sir Arthur s’y était adjoint pour attester aussi qu’il n’avait pas de rancune.
Rien de délicieux comme les environs de Dieppe en cette saison, alors que le feuillage a revêtu ses couleurs d’automne, et que les premières bises se sentent déjà dans l’air. On avait d’abord traversé la campagne, toute souriante sous les blanches clartés du matin. Des jeunes villageoises passaient en chantant le long des haies piquetées de mûres et de petits fruits rouges. Puis on s’engagea dans le val, où faisait irruption le soleil, où tout était lumière et gaîté.
Les deux jeunes filles marchaient les premières, l’une drapée dans une mantille venant de la côte espagnole, l’autre avec un simple fichu l’abritant contre la froidure.
Balidar les suivait avec sir Arthur, qui tout en feignant de l’écouter, regardait d’une façon étrangement persistante, non pas les bras ronds et frais de Toinon, mais la taille élégante et cambrée de Marguerite.
Il y a parfois, dans ces derniers beaux jours de l’année, certains regains, des regrets de jeunesse qui stimulent, avec une sorte d’énergie sauvage, les sens blasés des hommes faits. Leur automne approche; il leur reprend comme une soif ardente de retremper leurs lèvres à la coupe du printemps. «Il serait trop tard demain. Hàtons-nous de profiter du délai. Soyons jeunes encore et soyons amoureux, ne fût-ce qu’une heure, une minute!»
Telles étaient probablement les secrètes pensées de sir Arthur. Son visage, ordinairement incolore, s’empourprait d’un flot de sang. Il y avait dans son regard comme une flamme.
Tout à coup, François, le domestique, accourut:
–Maître! maître!… il y a là quelqu’un qui veut vous causer. C’est Legrip!
Au nom de son créancier, l’intrépide corsaire eut une terreur d’enfant.
–Legrip!… s’écria-t-il, en pressant le pas, Legrip à Varangeville!… et de si bonne heure!
–Il aura couché chez son cousin Lucas, crut devoir expliquer François. Ne voulait-il pas vous rattraper au plus court!… Je lui ai enjoint d’attendre. il attend.
–Tu l’as entendu, Toinette! reprit Balidar, il n’aura pas reçu ton billet. cours lui dire ce qu’il y avait dedans. Ah! ça te regarde, ma bonne Toi-on!….. Va!… va donc vite!….. Je me sauve!
Antoinette se trouvait contrainte à rétrograder vers la maison, mais ce ne fut pas sans un regard vers l’étranger, qui rougit davantage encore.
Déjà le corsaire disparaissait au tournant du sentier.
L’Anglais se rapprocha vivement de Marguerite, qui restait seule et comme à sa merci, loin de tout regard, au milieu d’un petit bois.
Emporté par une hallucination dont il ne fut pas le maître, sir Arthur la saisit tout à coup dans ses bras, et, se penchant vers elle, les yeux dans ses yeux, d’un souffle ardent, il lui brûlait déjà le visage.
Rita n’eut que le temps de jeter un cri.
Puis, éperdue, défaillante, elle s’évanouit sur une roche, où la soutenait l’audacieux.
Cependant, le père avait entendu l’exclamation de sa fille; il revenait sur ses pas.
Sir Arthur avisa fort à propos une couleuvre qui traversait le chemin.
Il l’écrasa sous le talon de sa botte, et lorsque parut Balidar, demandant ce qui s’était passé, ce qu’avait Marguerite, il répondit en désignant le reptile, qui se tordait dans une convulsion d’agonie:
–Rien! c’est une vipère qui l’avait effrayée.
Lorsque la jeune fille reprit ses sens, en apercevant son père elle se rappela la révélation de la veille, et loin de démasquer l’imposteur, elle confirma son mensonge, car elle venait de se dire en frémissant:
–Il le tuerait!
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.