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Kitabı oku: «Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I», sayfa 22
– Êtes-vous servante de M. Perker? demanda M. Pickwick.
– Je suis sa blanchisseuse.
– Ah! dit M. Pickwick, pour l'édification exclusive de son domestique, c'est une curieuse circonstance, Sam, que, dans ces inns25, ils appellent les femmes de ménage des blanchisseuses. Je ne comprends pas pourquoi.
– Je me figure, monsieur, que c'est parce qu'elles ont une aversion mortelle à laver quelque chose.
– Cela ne m'étonnerait pas,» répondit M. Pickwick en regardant la vieille femme. En effet, son apparence, comme la tenue du bureau, qu'elle venait d'ouvrir, indiquait une antipathie enracinée contre l'emploi du savon et de l'eau.
«Ma bonne femme, reprit M. Pickwick, savez-vous où je puis trouver M. Perker?
– Non, je n'en sais rien, répliqua-t-elle d'une voix aigre; il est hors de la ville, maintenant.
– Cela est bien malheureux! Et où est son clerc, savez-vous?
– Oui, je le sais, mais i' me remercierait drôlement de vous le dire.
– J'ai des affaires très-particulières avec lui.
– Ça ne peut pas se faire demain matin?
– Pas aussi bien.
– Eh bien, si c'est quelque chose de très-particulier, je puis dire où il est. Ainsi je suppose qu'il n'y a pas de mal à le dire. Si vous allez à la Souche et la Pie et que vous demandiez au comptoir M. Lowten. Ils vous introduiront, et c'est le clerc de M. Perker.»
Avec ces instructions, et ayant appris de plus que l'hôtellerie en question était au fond d'une cour, heureusement située entre Clare-Market et New Inn, M. Pickwick et Sam descendirent en sûreté l'escalier raboteux et se mirent en quête de la Souche et la pie.
Cette taverne favorite, consacrée aux orgies nocturnes de M. Lowten et de ses compagnons, était ce que des gens ordinaires appellent un bouchon. Une petite échoppe adossée à la muraille et sous-louée à un cordonnier en vieux, marquait suffisamment que le propriétaire de la Pie était un homme disposé à gagner de l'argent; en même temps que la protection par lui accordée a un vendeur de petits pâtés, qui débitait ses chatteries sans crainte d'interruption sur le pas même de la porte, démontrait évidemment que ledit propriétaire possédait un esprit philanthropique. Deux ou trois pancartes imprimées, faisant allusion à du cidre de Devonshire et à de l'eau-de-vie de Dantzig, pendaient aux carreaux inférieurs des fenêtres, décorées de rideaux safran, tandis qu'un large écriteau noir annonçait, en lettres blanches, au public savant, qu'il y avait cinq cent mille barils de double bière dans les celliers de la maison, laissant l'esprit dans un état de doute fort agréable quant à la direction précise dans laquelle on pouvait supposer que cette immense caverne s'étendait dans les entrailles de la terre. Nous aurons décrit autant qu'il est nécessaire l'extérieur de l'édifice, lorsque nous aurons ajouté que l'enseigne antique étalait la figure à moitié effacée d'une pie contemplant attentivement une ligne tortueuse de couleur brune, que les voisins avaient été habitués dès l'enfance à reconnaître pour la souche.
Lorsque M. Pickwick se présenta au comptoir, il fut reçu par une femme d'un certain âge qui sortit de derrière un paravent.
«M. Lowten est-il ici, madame?
– Oui, monsieur, il y est. Charley, introduisez le gentleman auprès de M. Lowten.
– Le gen'l'm'n peut pas entrer à c't' heure, répondit un jeune Ganymède à la tête rousse. M'sieu Lowten i' chante une chanson farce, et ça l'interloquerait. Ça ne sera pas bien long, m'sieu.»
Le Ganymède roux avait à peine cessé de parler, lorsque le cliquetis des verres et le tonnerre des coups frappés sur la table annoncèrent que la chanson était terminée. M. Pickwick engagea Sam à se délasser dans la buvette, et suivit son introducteur.
Sur cette annonce: «Un gen'l'm'n pour vous parler, m'sieu.»
Un jeune homme bouffi, qui remplissait le fauteuil au sommet de la table, leva la tête, regarda avec quelque surprise dans la direction d'où portait la voix, et sa surprise ne fut aucunement diminuée lorsqu'il reconnut qu'il ne connaissait nullement l'individu sur lequel se reposaient ses yeux.
«Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Pickwick, et je suis aussi très-fâché de déranger ces messieurs, mais je viens pour une affaire pressante. Si vous voulez me permettre de vous entretenir au bout de cette chambre pendant cinq minutes, je vous serai fort obligé.»
Le jeune homme bouffi se leva, et, tirant une chaise dans un coin obscur de la salle, écouta attentivement le récit des infortunes de M. Pickwick. Lorsqu'il fut terminé: «Ah! dit-il, Dodson et Fogg! habiles dans la pratique! hommes d'affaires, bien malins, monsieur!»
M. Pickwick admit la malice de Dodson et Fogg, et M. Lowten poursuivit:
«Perker n'est pas dans la ville et n'y reviendra pas avant la fin de la semaine prochaine; mais si vous voulez faire défendre à l'action, vous n'avez qu'à me laisser cette copie, je pourrai faire tout ce qui est nécessaire jusqu'à son retour.
– C'est précisément pour cela que je suis venu ici, répliqua M. Pickwick en tendant le document. S'il arrive quelque chose de nouveau vous pouvez m'écrire, poste restante, à Ipswich.
– C'est fort bien,» répondit le clerc de Me Perker; et, voyant les regards de M. Pickwick se diriger curieusement vers la table, il ajouta: «Voulez-vous rester avec nous pour une demi-heure? Nous avons fameuse compagnie ce soir. Il y a Samkin, et le premier clerc de Green, et Smithers, et la chancellerie de Price, et Pimkins, et Thomas… il chante à ravir; et Jack Bamber, et beaucoup d'autres. Vous arrivez de la campagne, je suppose: voulez-vous vous joindre à nous?»
M. Pickwick ne pouvait laisser échapper une occasion si séduisante d'étudier la nature humaine: il se laissa mener vers la table, fut présenté formellement à la compagnie, prit un siége auprès du président et fit venir un verre de son breuvage favori.
Un profond silence s'ensuivit, contrairement à l'attente de M. Pickwick. Enfin son voisin de droite, gentleman qui étalait des boutons de mosaïque sur une chemise rayée, lui dit en ôtant avec deux doigts son cigare de sa bouche:
«J'espère que cela ne vous incommode pas, monsieur?
– Pas le moins du monde, répliqua M. Pickwick. J'en aime beaucoup l'odeur, quoique je ne fume pas moi-même.
– Je serais bien fâché d'en dire autant, observa un autre gentleman du côté opposé de la table. Ma pipe, c'est pour moi la table et le logement.»
M. Pickwick examina celui qui parlait ainsi et ne put s'empêcher de penser que tout aurait été pour le mieux, si sa pipe avait aussi été pour lui la blanchissage.
Il y eut une autre pause. M. Pickwick était un étranger, et son arrivée avait évidemment refroidi les assistants.
«M. Grundy va régaler la compagnie d'une chanson, dit le président.
– Non, il ne la régalera pas, répliqua M. Grundy.
– Pourquoi? demanda le président.
– Parce que je ne peux pas.
– Vous feriez mieux de dire que vous ne voulez pas.
– Eh bien! alors, parce que je ne veux pas.»
Un autre silence fut occasionné par ce refus positif de régaler la compagnie.
«Personne ne nous mettra-t-il en train? dit le président d'un ton dubitatif.
– Pourquoi ne nous mettez-vous pas en train vous-même, monsieur le président,» fit observer du bout de la table un jeune gentleman avec des moustaches, un œil louche et un col de chemise rabattu.
«Écoutez! écoutez!» cria le fumeur aux joyaux de clinquant.
Le président répliqua: «Parce que je viens de chanter la seule chanson que je sache, et que celui qui chante deux fois la même chanson dans une soirée est à l'amende d'une tournée.»
C'était une raison sans réplique, aussi fut-elle suivie d'un nouveau silence.
M. Pickwick, désirant susciter un sujet qui pût être discuté par tout le monde, éleva la voix et parla en ces termes:
«J'ai été ce soir, gentlemen, dans un endroit que vous tous connaissez parfaitement sans aucun doute, mais où je n'avais pas mis le pied depuis bien des années et que je connais fort peu. Je veux parler de Gray's Inn. Ces vieux hôtels sont de curieux recoins, dans une grande ville comme Londres.
– Par Jupiter, murmura le président à M. Pickwick, vous êtes tombé sur un sujet qui fera causer l'un de nous, du moins. Vous allez tirer de sa coquille le vieux Jack Bamber. On ne l'a jamais entendu parler sur autre chose que sur les inns». Il y a vécu si longtemps tout seul qu'il en est devenu à moitié fou.»
L'individu dont parlait M. Lowten était un vieux petit homme, aux épaules élevées, qui avait l'habitude de se pencher en avant quand il était silencieux, et qui, pour cette raison, n'avait pas été remarqué de M. Pickwick. Mais lorsque le vieux homme leva sa face jaune et décharnée, et fixa sur lui ses yeux gris pleins de finesse et de pénétration, notre illustre observateur s'étonna que des traits aussi singuliers eussent pu échapper un seul instant à son attention. Un sourire chagrin contractait perpétuellement la figure du vieillard; il appuyait son menton sur une grande main maigre, dont les ongles étaient d'une longueur extraordinaire; son regard pénétrant et fixe luisait sous d'épais sourcils grisonnants; enfin il y avait dans toute l'expression de sa physionomie quelque chose d'étrange, de sauvage, de rusé, qui rendaient son aspect tout à fait repoussant.
Telle était la figure qui se redressa tout à coup et d'où jaillit un torrent de paroles brûlantes. Cependant comme ce chapitre est déjà bien long, et comme le vieux homme est un personnage notable, il sera plus respectueux pour lui et plus commode pour nous, de le laisser parler dans un nouveau chapitre.
CHAPITRE XXI.
Dans lequel le vieux homme se lance sur son thème favori, et raconte l'histoire d'un drôle de client
«Ha! ha! dit le vieux homme dont nous avons donné une courte description dans le précédent chapitre, ha! ha! qui parle des Inns?
– C'est moi, monsieur, répondit M. Pickwick. Je remarquais que ce sont de vieux endroits bien singuliers.
– Vous! repartit le vieux homme d'un ton méprisant. Que pouvez-vous savoir du temps où les jeunes gens s'enfermaient dans ces chambras solitaires, et lisaient, et lisaient, heure après heure, nuit après nuit, jusqu'à ce que leur raison fût altérée par leurs études nocturnes, jusqu'à ce que les forces de leur esprit fussent épuisées, jusqu'à ce que la lumière du matin ne leur apportât plus ni fraîcheur ni santé; si bien qu'ils finissaient par périr après avoir dévoué inutilement leurs jeunes énergies à de vieux bouquins desséchés. Vous, qui êtes venu plus tard, à une époque toute différente, que savez-vous de cet affaissement graduel par une lente consomption, ou de ces ravages rapides de la fièvre, résultat de la débauche et de la dissipation, pour les habitants de ces chambres sombres? Savez-vous combien de plaideurs, après avoir vainement imploré la merci des hommes de loi, s'en sont allés, le cœur brisé, chercher du repos dans la Tamise ou un refuge dans la prison? Il n'y a pas un panneau, dans les vieilles boiseries, qui ne pût faire un récit plein d'horreur sur le roman de la vie, de la vie réelle, monsieur! Tout prosaïques que ces hôtels puissent vous sembler maintenant, je vous dis qu'ils sont remplis d'affreux mystères; et j'aimerais mieux entendre, à minuit, bien des légendes ornées d'un titre terrible, que la véritable histoire d'une de ces chambres antiques.»
Il y avait quelque chose de si singulier dans l'énergie soudaine du vieillard et dans le sujet qui l'avait réveillé, que M. Pickwick ne trouva point de paroles prêtes pour lui répondre. Cependant le vieillard, réprimant son impétuosité et reprenant l'air goguenard que l'excitation du moment lui avait fait perdre, poursuivit en ces termes:
«Regardez-les sous un autre aspect moins romantique. Quels admirables instruments de lente torture! Pensez au pauvre homme qui a dépensé tout ce qu'il possédait, qui s'est réduit à la mendicité, qui a rançonné ses amis pour entrer dans une profession où il ne gagnera jamais un morceau de pain. L'attente, l'espoir, le désappointement, la crainte, le malheur, la pauvreté, les espérances anéanties, la carrière perdue, le suicide, peut-être, ou mieux encore, l'ivrognerie en guenilles, en savates! voilà ce que l'on trouve dans ces sombres demeures. Ne sont-ce pas là de drôles d'hôtels, hein?»
Le vieillard se frottait les mains en ricanant, enchanté d'avoir placé son sujet favori sous un nouveau point de vue; M. Pickwick le considérait avec curiosité, et le reste de la compagnie souriait et regardait en silence.
«Vous parlez de vos universités allemandes, poursuivit le petit vieillard, pouh! pouh! Il y a assez de poésie ici, à côté de nous, sous nos yeux; seulement personne n'y pense.
– Certainement, dit en riant M. Pickwick, je n'ai jamais pensé à la poésie de ces endroits-là.
– Sans doute, vous n'y avez pas pensé: naturellement. C'est comme un de mes amis qui me disait souvent: «Qu'est-ce qu'il y a de particulier dans ces vieilles maisons? – Drôles de vieux endroits, répondais-je. – Pas du tout, disait-il. – Solitaires, reprenais-je. – Pas le moins du monde,» disait-il. Un matin, comme il allait ouvrir sa porte pour sortir, il tomba frappé d'apoplexie foudroyante. Il est tombé la tête dans sa propre boîte à lettres. Il resta là pendant dix-huit mois. Tout le monde le crut parti de la ville.
– Et comment fut-il trouvé, à la fin? demanda M. Pickwick.
– Comme il n'avait pas payé son loyer depuis deux ans, on se détermina à entrer d'autorité. En effet, la serrure fut forcée, et un cadavre desséché, en habit bleu, en culotte noire, en bas de soie, tomba dans les bras du portier qui ouvrait la porte. C'est drôle, ça? assez drôle peut-être? assez drôle, eh?» Et le petit vieillard pencha sa tête encore plus sur son épaule, en frottant ses mains avec un indicible plaisir.
«Je sais une autre aventure du même genre, reprit-il, quand sa joie fut un peu calmée. Elle arriva dans Clifford's Inn. Un locataire, sous les toits, mauvaise réputation, s'enferme dans le cabinet de sa chambre à coucher et prend une dose d'arsenic. L'intendant croit qu'il est décampé, ouvre sa porte et met écriteau. Un autre homme arrive, loue la chambre, la meuble et vient l'habiter. Mais, d'une manière ou d'une autre, il ne peut pas dormir. Toujours agité, inconfortable: C'est bien drôle! se dit-il. Je ferai ma chambre à coucher dans l'autre pièce, et celle-ci sera mon cabinet. Il fait l'échange et dort très-bien la nuit, mais soudainement il devient incapable de lire le soir; il se trouve nerveux, inquiet, et ne peut rien faire que de moucher sa chandelle ou de regarder autour de soi. «Je n'y comprends rien,» se dit-il un soir qu'il revenait de la comédie et buvait un verre de grog froid, le dos appuyé sur le mur, pour ne pas pouvoir s'imaginer qu'il y eût quelqu'un derrière lui. «Je n'y comprends rien,» se dit-il, et justement ses yeux s'arrêtent sur le petit cabinet qui était toujours resté fermé en dedans. Un frisson le saisit des pieds à la tête. «J'ai déjà éprouvé cette étrange sensation, pense-t-il. Je ne puis pas m'empêcher d'imaginer qu'il y a quelque mystère dans ce cabinet…» En même temps, il fait un effort, rassemble tout son courage, brise la serrure avec le fourgon, ouvre la porte, et là, ma foi! il découvre, debout dans un coin, le dernier locataire, tenant une petite bouteille dans sa main crispée, et dont le visage portait les traces affreuses d'une mort violente.»
Ayant ainsi parlé, le vieux homme recommença à ricaner, en promenant ses regards refrognés sur les visages étonnés et attentifs de ses auditeurs.
«Quelles choses étranges vous nous dites là, monsieur! s'écria M. Pickwick en observant minutieusement les traits du vieillard, au moyen de ses lunettes.
– Étranges? reprit celui-ci, nullement. Vous les trouvez étranges parce qu'elles sont nouvelles pour vous. Elles sont farces, mais ordinaires.
– Farces! s'écria M. Pickwick involontairement.
– Oui, farces! n'est-il pas vrai?» répliqua le petit vieillard avec un ricanement diabolique; et alors sans attendre une réponse, il continua:
«Il y a une quarantaine d'années, je connaissais un autre individu qui loua, dans un des plus anciens Inns, un appartement vieux, humide, moisi, demeuré vacant et fermé depuis des années, des siècles. Il courait une quantité d'histoires de vieilles femmes sur ce logement-là, et certainement il était loin d'être gai; mais la pauvreté rongeait notre homme, et quand ces chambres auraient été dix fois pires, leur bon marché l'aurait décidé. Il fut obligé de racheter quelques vieux meubles qui étaient scellés à la muraille, et entre autres une grande armoire à papiers, avec de grandes portes vitrées, garnies en dedans de rideaux verts. C'était un meuble fort inutile pour lui, car il n'avait pas de papiers à y mettre, et quant à ses vêtements il les portait toujours sur son dos, sans se fatiguer, encore. C'est bien. Il fait donc porter tous ses meubles, et il n'en avait pas la charge d'un brancard; il éparpille ses quatre chaises dans la chambre pour leur faire faire, autant que possible, la figure d'une douzaine, et, le soir venu, il se met à boire auprès du feu le premier verre d'un gallon d'eau-de-vie qu'il avait acheté à crédit. Tout en buvant, il se demandait à lui-même si l'eau-de-vie serait jamais payée, et dans ce cas, au bout de combien d'années, lorsque ses yeux vinrent à tomber sur les portes vitrées de l'armoire de chêne. «Ah! se dit-il, si je n'avais pas été obligé de prendre ce vilain bahut à l'estimation du vieux brocanteur, j'aurais pu avoir pour mon argent quelque chose de plus confortable. Je vous dirai ce qui en est, vieille ganache, ajouta-t-il en parlant tout haut à l'armoire, seulement parce qu'il n'avait personne autre à qui parler; s'il ne fallait pas plus de peine pour briser votre vilaine carcasse qu'elle ne me ferait de profit, vous allumeriez mon feu en moins de rien.» Il avait à peine prononcé ces paroles qu'un son, ressemblant à un faible gémissement, parut sortir de l'armoire. Notre homme en fut effrayé d'abord, mais réfléchissant ensuite que ce bruit devait être produit par quelque voisin qui rentrait chez lui de bonne humeur, il mit ses pieds sur le garde-feu et leva le poker pour remuer le charbon de terre. En ce moment le même son fut répété, l'une des portes vitrées s'ouvrit lentement et laissa voir, debout dans l'armoire, la figure d'un grand homme, couvert de vêtements sales et déchirés. Son visage pâle et maigre semblait rongé de chagrin, et il y avait dans la couleur de sa peau, dans ses formes de squelette, dans toute sa contenance, enfin, quelque chose qui n'appartenait pas à un habitant de ce monde. «Qui êtes-vous? balbutia le nouveau locataire devenu plus blanc que sa chemise, et balançant toutefois dans sa main le poker, de manière à ajuster assez décemment la figure surnaturelle. Qui êtes-vous? – Ne me jetez pas ce poker, répliqua le revenant. Vous auriez beau me viser en plein, il passerait au travers de moi sans résistance et ne frapperait que le fond de l'armoire. Je suis un esprit. – Et que me voulez-vous, s'il vous plaît? repartit le locataire d'une voix tremblante. – Dans cette chambre, répliqua l'apparition, s'est consommée ma ruine terrestre. Dans cette chambre, j'ai été réduit à la mendicité, ainsi que mes enfants. Dans cette armoire s'accumulèrent chaque année les papiers d'un long, d'un éternel procès. Dans cette chambre, lorsque je mourus de chagrin, de désespoir, deux rusés vampires se partagèrent les richesses pour lesquelles j'avais empoisonné mon existence, et dont ils ne laissèrent pas un liard à mes pauvres enfants. Je les ai si bien épouvantés que je les ai fait déguerpir de ces lieux; et depuis, afin de revoir le théâtre de mes longues misères, j'y reviens toutes les nuits, seule époque où je puisse encore visiter votre planète. Cet appartement est à moi. Laissez-le-moi. – Si vous insistez pour revenir dans cette chambre, répondit le locataire, qui avait eu le temps de se recueillir pendant le prolixe récit du revenant, je vous en quitterai la possession avec le plus grand plaisir; mais, si vous me le permettez, je désirerais vous adresser une question. – Parlez, dit l'esprit d'une voix sévère. – Eh bien! reprit notre homme, je ne veux pas vous appliquer personnellement mon observation, puisqu'elle est commune à tous les esprits dont j'ai entendu parler, mais il me semble un peu… inconséquent, que vous reveniez toujours exactement aux lieux où vous avez été le plus malheureux, lorsque vous avez la facilité de visiter les plus beaux pays de la terre, puisque l'espace ne doit rien être pour vous. – Ma foi! cela est vrai! je n'y avais jamais pensé, répliqua le revenant. – Vous voyez, monsieur, poursuivit le locataire, que cette chambre est bien misérable. D'après l'apparence de cette armoire, j'oserais dire qu'il n'y manque point de punaises; et réellement j'imagine que vous pourriez trouver un domicile beaucoup plus confortable, sans parler du climat de Londres, qui est extrêmement peu flatteur. – Vous avez tout à fait raison, monsieur, répondit l'esprit avec politesse. Je n'avais jamais pensé à cela. Je vais essayer immédiatement du changement d'air.» En effet, tout en parlant, il commença à s'évanouir; ses jambes étaient déjà entièrement disparues, lorsque le locataire le rappela. «Monsieur, lui cria-t-il, vous rendriez un bien grand service à la société si vous vouliez avoir la bonté de suggérer aux autres ladies et gentlemen qui s'occupent à hanter les vieilles maisons, qu'ils pourraient être beaucoup plus confortablement ailleurs. – Je n'y manquerai pas, répondit le revenant. Il faut en vérité que nous soyons bien bêtes, nous autres esprits, pour n'avoir point trouvé cela. Je ne me pardonne point d'avoir été si stupide!» En disant ces mots, le revenant disparut, et ce qui est remarquable, ajouta le vieux homme en jetant un regard malin autour de la table, il ne revint jamais.
«Ce n'est pas mauvais, si c'est vrai, dit l'homme aux boutons de mosaïque en allumant un nouveau cigare.
– Si! s'écria le vieillard d'un air excessivement méprisant. Voyez-vous, continua-t-il en se tournant vers Lowten, je ne serais pas bien étonné qu'il finit par dire que l'histoire du singulier client que nous avions, quand j'étais chez l'avoué, n'est pas vraie non plus.
– Oh! cette histoire-là, je n'en dirai rien du tout, car je ne l'ai jamais entendue, répondit l'homme aux bijoux de clinquant.
– Monsieur, dit M. Pickwick, je souhaiterais fort que vous voulussiez bien nous la raconter.
– Oh! oui, ajouta Lowten, racontez-la. Personne ici ne l'a entendue, excepté moi, et je l'ai presque oubliée.»
Le vieux homme regarda autour de la table et ricana plus horriblement que jamais, en remarquant l'attention peinte sur tous les visages. Ensuite, frottant son menton avec sa main et contemplant le plafond, comme pour rafraîchir sa mémoire, il commença ainsi qu'il suit:
HISTOIRE D'UN SINGULIER CLIENT
Il n'importe guère où ni comment j'ai appris cette courte histoire; si je vous la racontais dans l'ordre où je l'ai sue, je commencerais par le milieu, et quand je serais arrivé à la conclusion, je retournerais en arrière chercher un commencement. Il suffira de vous dire que quelques-uns des événements se sont passés devant mes yeux. Quant aux autres, je sais qu'ils sont arrivés, et plusieurs personnes encore vivantes ne se les rappellent que trop bien.
Dans la grande rue du faubourg de Londres, près de l'église Saint-George, et du même côté de la rue, se trouve, comme presque tout le monde le sait, une petite prison pour dettes, nommée Marshalsea. Quoiqu'elle ne ressemble plus guère à l'infâme cloaque d'autrefois, cependant, dans son état amélioré, elle offre encore peu de tentation pour les extravagants, peu de consolation pour les imprévoyants. L'assassin condamné jouit, dans Newgate, d'une cour plus vaste et plus aérée qu'il n'y en a dans la prison de Marshalsea, pour le débiteur insolvable.
Que ce soit une idée, que ce soit à cause des vieux souvenirs que me rappelle cette partie de Londres, je ne puis la supporter. La rue est large; les boutiques sont spacieuses; le bruit des voitures, des passants, des industries actives, y résonne depuis le matin jusqu'à minuit; mais les rues d'alentour sont étroites et sales; la pauvreté, la débauche suppurent de toutes les allées; l'infortune et le besoin sont renfermés dans la sombre prison; un air de tristesse, de désolation, semble, à mes yeux du moins, être répandu sur les alentours et leur communiquer une teinte maladive et dégoûtante.
Bien des gens dont les yeux se sont depuis fermés dans la tombe, ont commencé par contempler assez légèrement cette scène, en entrant pour la première fois dans la vieille prison de la Marshalsea; car le désespoir vient rarement avec les premières atteintes de l'infortune. Le nouveau prisonnier se confie aux amis qu'il n'a pas éprouvés encore; il se rappelle les nombreuses offres de services qui lui ont été faites, lorsqu'il n'en avait pas besoin; dans son inexpérience heureuse, il conserve l'espérance, fleur salutaire, que le premier vent de l'adversité fait courber à peine, qui se redresse et fleurit de nouveau pendant quelque temps, et qui peu à peu se fane et se dessèche sous l'influence des désappointements et de l'oubli. Alors les yeux se creusent et deviennent hagards; les joues pâles et maigres se collent sur les os; le manque d'air et d'exercice, la faim plus terrible encore, détruisent le prisonnier. A l'époque dont nous parlons, on pouvait dire, sans aucune métaphore, que les pauvres débiteurs pourrissaient dans la prison, sans aucun espoir d'en sortir vivants. De semblables atrocités n'existent plus au même degré, mais il en reste encore suffisamment pour enfanter des misères qui font saigner le cœur.
Il y a trente ans environ, une jeune femme, avec son enfant, se présentait de jour en jour à la porte de la prison, dès que le soleil paraissait et avec autant de régularité que lui. Elle venait pour voir son mari, emprisonné pour dettes; souvent, après une nuit inquiète et sans sommeil, elle arrivait à cette porte une heure trop tôt, et alors, s'en retournant d'un air doux et résigné, elle menait son enfant sur le vieux pont, l'élevait dans ses bras sur le parapet, et lui montrait, pour le distraire, la Tamise étincelante sous les rayons du soleil levant, et déjà animée par mille préparatifs de travail et de plaisir. Mais bientôt elle remettait l'enfant par terre et se prenait à pleurer amèrement, car nulle expression d'amusement ou d'intérêt n'était venu éclairer le visage pâle et amaigri qu'elle aimait tant à contempler. Hélas! ce pauvre enfant ne comptait que des souvenirs d'une seule espèce, souvenirs qui se rattachaient à la pauvreté, aux malheurs de ses parents. Durant de longues heures, il restait assis sur les genoux de sa mère, et considérait avec une sympathie enfantine les larmes qui coulaient le long de ses joues; puis il se traînait silencieusement dans un coin sombre, où il s'endormait en pleurant. Les pénibles réalités du monde, avec ses plus dures privations, la faim, la soif, le froid, tous les besoins, étaient à demeure dans sa maison, depuis les premières lueurs de son intelligence; et quoiqu'il eût encore les formes de l'enfance, il n'en avait plus ni le cœur léger, ni le rire joyeux, ni les yeux brillants.
Son père et sa mère étudiaient la pâleur de son visage, et leurs regards se rencontraient ensuite avec des pensées de désespoir, qu'ils n'osaient exprimer par des paroles. L'homme vigoureux, bien portant, qui aurait pu supporter toutes les fatigues d'une vie active, se consumait dans la longue inaction, dans l'atmosphère malsaine d'une prison populeuse. La femme délicate et fragile s'affaissait sous les maux combinés de l'esprit et du corps. Quant au jeune enfant, son cœur était déjà brisé.
L'hiver arriva, et avec l'hiver des semaines entières de pluies froides et tristes. La pauvre femme était venue demeurer dans une misérable chambre, près de la prison de son mari, et quoique leur pauvreté croissante fût la cause de ce changement, elle se trouvait plus heureuse alors, car elle était plus près de lui. Pendant deux mois elle vint comme à l'ordinaire attendre, avec son enfant, l'ouverture de la porte. Un matin, elle ne vint pas: c'était la première fois. Un autre matin, elle vint seule: l'enfant était mort.
Ils savent peu, ceux qui parlent légèrement des pertes du pauvre comme d'une heureuse cessation de douleurs pour celui qui n'est plus, comme d'une économie providentielle pour le survivant; ils savent peu quelle agonie causent ces pertes. Un regard silencieux d'affection, quand tous les autres regards se détournent froidement; la conscience que nous possédons la sympathie d'un être humain, lorsque tous les autres nous ont abandonnés: c'est là une consolation, un soutien, un appui, que nulle richesse ne peut payer, que ne peut donner nul pouvoir. L'enfant était resté, pendant des heures entières, assis aux pieds de ses parents, avec ses petites mains pressées dans les leurs; avec son visage maigre et pâle levé vers leur visage. Ils l'avaient vu s'étioler de jour en jour; mais quoique sa courte existence eût été privée de toute joie, quoiqu'il reposât maintenant dans cette paix qu'il n'avait jamais connue sur la terre, cependant ils étaient ses parents, et sa perte pénétra profondément dans leur cœur.
Il était clair pour ceux qui regardaient la figure épuisée de la jeune mère, qu'elle n'avait plus de longues épreuves à subir. Les camarades de prison de son mari craignaient de troubler tant de douleurs et de misères, et lui laissaient à lui seul la petite chambre qu'il avait d'abord partagée avec deux compagnons. La jeune femme l'occupait avec lui; elle languissait sans souffrances, mais sans espoir, et sa vie s'éteignait doucement.
Un soir elle s'était évanouie dans les bras de son mari, et il l'avait portée à la fenêtre ouverte, pour la ranimer par la sensation de l'air. La lumière de la lune, en tombant sur son pâle visage, lui montra tant d'altération dans ses traits qu'il chancela, comme un faible enfant, sous le fardeau qui lui était si cher.
«Asseyez-moi, George,» dit-elle d'une voix faible. Il obéit, et s'asseyant auprès d'elle, il couvrit son front de ses mains et fondit en larmes.
C'est le nom des maisons garnies, habitées ordinairement par les hommes de loi ou les étudiants.
(Note du traducteur.)
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