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Kitabı oku: «David Copperfield – Tome I», sayfa 20

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CHAPITRE XVI
Je change sous bien des rapports

Le lendemain après le déjeuner, la vie de pension s'ouvrit de nouveau devant moi. M. Wickfield me conduisit sur le théâtre de mes études futures: c'était un bâtiment grave, le long d'une grande cour, respirant un air scientifique, en harmonie avec les corbeaux et les corneilles qui descendaient des tours de la cathédrale pour se promener d'un pas magistral sur la pelouse.

On me présenta à mon nouveau maître, le docteur Strong. Il me sembla presque aussi rouillé que la grande grille de fer qui ornait la façade de la maison, et presque aussi massif que les grandes urnes de pierre placées à intervalles égaux en haut des piliers, comme un jeu de quilles gigantesques, que le temps devait abattre quelque jour en se jouant. Il était dans sa bibliothèque; ses habits étaient mal brossés, ses cheveux mal peignés, les jarretières de sa culotte courte n'étaient pas attachées, ses guêtres noires n'étaient pas boutonnées, et ses souliers étaient béants comme deux cavernes sur le tapis du foyer. Il tourna vers moi ses yeux éteints qui me rappelèrent ceux d'un vieux cheval aveugle que j'avais vu brouter l'herbe et trébucher sur les tombeaux du cimetière de Blunderstone, puis il me dit qu'il était bien aise de me voir, en me tendant une main dont je ne savais que faire, la voyant si inactive par elle-même.

Mais il y avait près du docteur Strong une jeune personne très- jolie qui travaillait; il l'appelait Annie, et je supposai que c'était sa fille; elle me tira d'embarras en s'agenouillant sur le tapis pour attacher les souliers du docteur Strong et boutonner ses guêtres, besogne qu'elle accomplit avec beaucoup de promptitude et de bonne grâce. Quand elle eut fini, au moment où nous nous rendions à la salle d'études, je fus très-étonné d'entendre M. Wickfield lui dire adieu sous le nom de mistress Strong, et je me demandais si ce n'était pas par hasard la femme de son fils plutôt que celle du docteur, quand il leva lui-même tous mes doutes.

«À propos, Wickfield, dit-il en s'arrêtant dans un corridor, et en appuyant sa main sur mon épaule, vous n'avez pas encore trouvé une place qui puisse convenir au cousin de ma femme?

– Non, dit M. Wickfield, non, pas encore.

– Je voudrais bien que ce fut fait le plus tôt possible, Wickfield, dit le docteur Strong, car Jack Maldon est pauvre et oisif, et ce sont deux fléaux qui engendrent souvent des maux plus grands encore. Et c'est ce que dit le docteur Watts, ajouta-t-il en me regardant et en branlant la tête; «Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains oisives.»

– En vérité, docteur, dit M. Wickfield, si le docteur Watts avait bien connu les hommes, il aurait pu dire avec autant d'exactitude: «Satan a toujours de l'ouvrage pour les mains occupées.» Les gens occupés ont bien leur part du mal qui se fait dans ce monde, vous pouvez y compter. Qu'ont fait, depuis un siècle ou deux, les gens qui ont été le plus affairés à acquérir du pouvoir ou de l'argent? Croyez-vous qu'ils n'aient pas fait aussi bien du mal?

– Jack Maldon ne sera jamais très-affairé pour acquérir ni l'un ni l'autre, je crois, dit le docteur Strong en se frottant le menton d'un air pensif.

– C'est possible, dit M. Wickfield, et vous me ramenez à la question dont je vous demande pardon de m'être écarté. Non, je n'ai pas encore pu pourvoir M. Jack Maldon. Je crois, ajouta-t-il avec un peu d'hésitation, que je devine votre but, et ce n'est pas ce qui rend la chose plus facile.

– Mon but, dit le docteur Strong, est de placer d'une manière convenable un cousin d'Annie, qui est en outre pour elle un ami d'enfance.

– Oui, je sais, dit M. Wickfield, en Angleterre ou à l'étranger!

– Oui, dit le docteur, s'étonnant évidemment de l'affectation avec laquelle il prononçait ces paroles «en Angleterre ou à l'étranger.»

– Ce sont vos propres expressions, dit M. Wickfield, «ou à l'étranger.»

– Sans doute, répondit le docteur, sans doute, l'un ou l'autre.

– L'un ou l'autre? Cela vous est indifférent? demanda M. Wickfield.

– Oui, repartit le docteur.

– Oui? dit l'autre avec étonnement.

– Parfaitement indifférent.

– Vous n'avez point de motif, dit M. Wickfield, pour vouloir dire «à l'étranger,» et non «en Angleterre?»

– Non, répondit le docteur.

– Je suis obligé de vous croire, et il va sans dire que je vous crois, dit M. Wickfield. La commission dont vous m'avez chargé est, en ce cas, beaucoup plus simple que je ne l'avais cru. Mais j'avoue que j'avais là-dessus des idées très-différentes.»

Le docteur Strong le regarda d'un air étonné, qui se termina presque aussitôt par un sourire, et ce sourire m'encouragea fort, car il respirait la bonté et la douceur, avec une simplicité qu'on retrouvait, du reste, dans toutes les manières du docteur, quand on avait brisé la glace formée par l'âge et de longues études, et cette simplicité était bien faite pour attirer et charmer un jeune élève comme moi. Le docteur marchait devant nous d'un pas rapide et inégal, tout en répétant: oui, non, parfaitement, et autres brèves assurances sur le même sujet, tandis que nous marchions derrière lui; et je remarquai que M. Wickfield avait pris un air grave et se parlait à lui-même en hochant la tête, croyant que je ne le voyais pas.

La salle d'étude était grande et reléguée dans un coin paisible de la maison, d'où l'on apercevait d'un côté une demi-douzaine de grandes urnes de pierre, et de l'autre un jardin bien retiré, appartenant au docteur; on pouvait même distinguer de là les pêches qui mûrissaient sur un espalier exposé au midi. Il y avait aussi de grands aloès dans des caisses autour du gazon, et les feuilles roides et épaisses de cette plante sont restées associées depuis lors dans mon esprit avec l'idée du silence et de la retraite. Vingt-cinq élèves à peu près étaient occupés à étudier au moment de notre arrivée: tout le monde se leva pour dire bonjour au docteur, et resta debout en présence de M. Wickfield et de moi.

«Un nouvel élève, messieurs, dit le docteur: Trotwood Copperfield.»

Un jeune homme appelé Adams, qui était à la tête de la classe, quitta sa place pour me souhaiter la bienvenue. Sa cravate blanche lui donnait l'air d'un jeune ministre anglican, ce qui ne l'empêchait pas d'être très-aimable et d'un caractère enjoué; il me montra ma place et me présenta aux différents maîtres avec une bonne grâce qui m'eût mis à mon aise si cela eût été possible.

Mais il me semblait qu'il y avait si longtemps que je ne m'étais trouvé en pareille camaraderie, que je n'avais vu d'autres garçons de mon âge que Mick Walker et Fécule-de-pommes-de-terre, que j'éprouvai un de ces moments de malaise qui ont été si communs dans ma vie. Je sentais si bien en moi-même que j'avais passé par une existence dont ils ne pouvaient avoir aucune idée, et que j'avais une expérience étrangère à mon âge, ma tournure et ma condition, qu'il me semblait que je me reprochais presque comme une imposture de me présenter parmi eux sans autres façons qu'un camarade ordinaire. J'avais perdu, pendant le temps plus ou moins long que j'avais passé chez Murdstone et Grinby, toute habitude des jeux et des divertissements des jeunes garçons de mon âge; je savais que j'y serais gauche et novice. Le peu que j'avais pu apprendre jadis avait si complètement été effacé de ma mémoire par les soins sordides qui accablaient mon esprit nuit et jour, que lorsqu'on en vint à examiner ce que je savais, il se trouva que je ne savais rien, et qu'on me mit dans la dernière classe de la pension. Mais quelque préoccupé que je fusse de ma maladresse dans les exercices du corps, et de mon ignorance en fait d'études plus sérieuses, j'étais infiniment plus mal à mon aise en pensant à l'abîme mille fois plus grand encore que mon expérience des choses qu'ils ignoraient absolument, et que malheureusement je n'ignorais plus, creusait entre nous. Je me demandais ce qu'ils penseraient s'ils venaient à apprendre que je connaissais intimement la pension du banc du Roi. Mes manières ne révéleraient-elles pas tout ce que j'avais fait dans la société des Micawber, ces ventes au mont-de-piété, ces prêts sur gages et ces soupers qui en étaient la suite? Peut-être quelqu'un de mes camarades m'avait-il vu traverser Canterbury, las et déguenillé, et viendrait-il à me reconnaître? Que diraient-ils, eux qui attachaient si peu de prix à l'argent, s'ils savaient comment je comptais mes sous pour acheter tous les jours la viande ou la bière, ou les tranches de pudding nécessaires pour ma subsistance? Quel effet cela produirait-il sur des enfants qui ne connaissaient pas la vie des rues de Londres, s'ils venaient à savoir que j'avais hanté les plus mauvais quartiers de cette grande ville, quelque honteux que j'en pusse être? Mon esprit était si frappé de ces idées pendant la première journée passée chez le docteur Strong, que je veillais sur mes regards et sur mes mouvements avec anxiété; j'étais tout inquiet dès que l'un de mes camarades approchait, et je m'enfuis en toute hâte dès que la classe fut finie, de peur de me compromettre en répondant à leurs avances amicales.

Mais l'influence qui régnait dans la vieille maison de M. Wickfield commença à agir sur moi au moment où je frappais à la porte, mes nouveaux livres sous le bras, et je sentis que mes alarmes commençaient à se dissiper. En montant dans ma vieille chambre, si vaste et si bien aérée, l'ombre sérieuse et grave du vieil escalier de chêne chassa mes doutes et mes craintes et jeta sur mon passé une obscurité propice. Je restai dans ma chambre à étudier diligemment jusqu'à l'heure du dîner (nous sortions de la pension à trois heures), et je descendis avec l'espérance de faire un jour encore un écolier passable.

Agnès était dans le salon, elle attendait son père qui était retenu dans son cabinet par une affaire. Elle vint au-devant de moi avec son charmant sourire, et me demanda ce que je pensais de la pension. Je répondis que j'espérais m'y plaire beaucoup, mais que je ne m'y sentais pas encore bien accoutumé.

«Vous n'avez jamais été en pension, n'est-ce pas? lui dis-je.

– Bien au contraire, j'y suis tous les jours, dit-elle.

– Ah! mais vous voulez dire ici, chez vous?

– Papa ne pourrait pas se passer de moi, dit-elle en souriant et en hochant la tête. Il faut bien qu'il garde sa ménagère à la maison.

– Il vous aime beaucoup, j'en suis sûr?»

Elle me fit signe que oui, et alla à la porte pour écouter s'il montait, afin d'aller au-devant de lui sur l'escalier, mais elle n'entendit rien et revint vers moi.

«Maman est morte au moment de ma naissance, dit-elle de l'air doux et tranquille qui lui était habituel. Je ne connais d'elle que son portrait qui est en bas. Je vous ai vu le regarder hier, saviez- vous qui c'était?

– Oui, lui dis-je, il vous ressemble tant.

– C'est aussi l'avis de papa, dit-elle d'un ton satisfait… Ah! le voilà!»

Son calme et joyeux visage s'illumina de plaisir en allant au- devant de lui, et ils rentrèrent ensemble en se tenant par la main. Il me reçut avec cordialité, et me dit que je serais très- heureux chez le docteur Strong, qui était le meilleur des hommes.

«Il y a peut-être des gens… je n'en sais rien… qui abusent de sa bonté, dit M. Wickfield, ne faites jamais comme eux, Trotwood. C'est l'être le moins soupçonneux qu'on puisse rencontrer, et que ce soit un mérite ou un défaut, c'est toujours une chose dont il faut tenir compte dans tous les rapports grands ou petits qu'on peut avoir avec lui.»

Il me sembla qu'il parlait comme un homme contrarié ou mécontent de quelque chose, mais je n'eus pas le temps de m'en rendre compte. On annonça le dîner, et nous descendîmes pour prendre à table les mêmes places que la veille.

Nous étions à peine assis, quand Uriah Heep présenta sa tête rousse et sa main décharnée à la porte.

«M. Maldon, dit-il, voudrait vous dire un mot, monsieur.

– Comment? Il n'y a qu'un instant que je suis débarrassé de M. Maldon, lui dit son patron.

– C'est vrai, monsieur, répondit Uriah, mais il vient de revenir pour vous dire encore un mot.»

Tout en tenant ainsi la porte entr'ouverte, Uriah m'avait regardé; il avait regardé Agnès, les plats, les assiettes, et tout ce que la chambre contenait, à ce qu'il me sembla, quoiqu'il n'eût l'air de regarder autre chose que son maître, sur lequel ses yeux rouges paraissaient respectueusement attachés.

«Je vous demande pardon. C'est seulement pour vous dire qu'en y réfléchissant…» Ici le nouvel interlocuteur repoussa la tête d'Uriah pour y substituer la sienne… «Excusez mon indiscrétion, je vous prie. Mais puisque je n'ai point le choix, à ce qu'il paraît, plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Ma cousine Annie m'avait dit, quand nous avions parlé de cette affaire, qu'elle aimait mieux avoir ses amis près d'elle que de les voir exilés, et le vieux docteur…

– Le docteur Strong, vous voulez dire? interrompit gravement M. Wickfield.

– Le docteur Strong, cela va sans dire. Je l'appelle le vieux docteur, c'est la même chose, vous savez?

– Je ne sais pas, répondit M. Wickfield.

– Eh bien! le docteur Strong, dit l'autre, avait l'air du même avis. Mais il paraît, d'après ce que vous me proposez, qu'il a changé d'idée; en ce cas, je n'ai plus rien à dire; plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Je suis donc revenu pour vous dire que plus tôt je serai en route, mieux cela vaudra. Quand il faut piquer une tête dans la rivière, à quoi bon lanterner sur la planche?

– Eh bien! puisque lanterner il y a, on ne lanternera pas, M. Maldon, vous pouvez compter là-dessus, dit M. Wickfield.

– Merci, dit l'autre, je vous suis fort obligé. À cheval donné on ne regarde pas aux dents; ce ne serait pas aimable; sans cela, je dirais qu'on aurait pu laisser ma cousine Annie arranger les choses à sa manière. Je suppose qu'elle n'aurait eu qu'à dire au vieux docteur…

– Vous voulez dire que mistress Strong n'aurait eu qu'à dire à son mari… n'est-ce pas? dit M. Wickfield.

– Parfaitement, repartit l'autre, elle n'aurait eu qu'à dire qu'elle désirait que les choses fussent arrangées d'une certaine manière pour que cela se fit tout naturellement.

– Et pourquoi tout naturellement, M. Maldon? demanda M. Wickfield en continuant tranquillement son dîner.

– Ah! parce qu'Annie est une charmante jeune femme, et que le vieux docteur, le docteur Strong, je veux dire, n'est pas précisément un jeune homme, dit M. Jack Maldon en riant. Je ne veux blesser personne, monsieur Wickfield. Je veux seulement dire que je suppose qu'il est nécessaire et raisonnable que, dans un mariage de ce genre, on trouve au moins des compensations.

– Des compensations pour la femme, monsieur? demanda gravement M. Wickfield.

– Pour la femme, monsieur, répondit M. Jack Maldon en riant.»

Mais s'apercevant que M. Wickfield continuait son dîner, du même air grave et impassible, et qu'il n'y avait point d'espoir de lui faire détendre un muscle de son visage, il ajouta:

«Du reste, j'ai dit tout ce que je voulais dire, je vous demande de nouveau pardon de mon indiscrétion, je vais me retirer. Il va sans dire que je suivrai vos avis, et que je considérerai cette affaire comme devant être traitée exclusivement entre vous et moi; je n'y ferai aucune allusion chez le docteur.

– Avez-vous dîné? demanda M. Wickfield en lui montrant la table.

– Merci, dit M. Maldon, je vais dîner chez ma cousine Annie, adieu.»

M. Wickfield, sans se lever, le suivit des yeux d'un air pensif. M. Maldon était, à mon avis, un jeune évaporé, assez joli garçon, la parole dégagée, l'air confiant et hardi. Ce fut là ma première entrevue avec lui; je ne m'étais pas attendu à le voir si tôt, quand j'avais entendu le docteur parler de lui le matin.

Après le dîner, nous prîmes le chemin du salon, et tout se passa comme la veille. Agnès plaça les verres et la bouteille dans le même coin, M. Wickfield s'y établit et but copieusement. Agnès joua du piano, travailla, causa, et fit avec moi plusieurs parties de dominos. À l'heure exacte, elle fit le thé, puis, quand j'eus apporté mes livres, elle y jeta un coup d'oeil, et me montra ce qu'elle en savait (elle était plus savante qu'elle ne le disait), et m'indiqua la meilleure manière d'apprendre et de comprendre. Je vois encore ses manières modestes, paisibles, régulières, j'entends encore sa douce voix en écrivant ces paroles; l'influence bienfaisante qu'elle vint plus tard à exercer sur moi, commence déjà à se faire sentir à mon âme. J'aime la petite Émilie, et ne puis pas dire que j'aime Agnès de la même manière, mais je sens que la bonté, la paix et la vérité habitent auprès d'elle, et que la douce lumière de ce vitrail que j'ai vu jadis dans une église, l'éclaire toujours, et moi aussi, quand je suis près d'elle, et tous les objets qui nous entourent.

L'heure de son coucher était arrivé; elle venait de nous quitter, et je tendis la main à M. Wickfield avant de me retirer aussi. Mais il me retint pour me dire:

«Lequel aimez-vous mieux, Trotwood, de rester ici ou d'aller ailleurs?

– J'aime mieux rester ici, dis-je vivement.

– Vous en êtes sûr?

– Si vous me le permettez, si cela vous convient.

– Mais c'est une vie un peu triste que celle que nous menons ici, mon garçon, j'en ai peur, dit-il.

– Pas plus triste pour moi que pour Agnès, monsieur. Pas triste du tout.

– Que pour Agnès! répéta-t-il, en s'avançant lentement vers la grande cheminée, et en s'appuyant sur le manteau, que pour Agnès!»

Il avait bu ce soir-là (peut-être était-ce une illusion) jusqu'à en avoir les yeux injectés de sang. Je ne les voyais pas alors: ses regards étaient fixés sur la terre, et il couvrait ses yeux de sa main, mais je l'avais remarqué un moment auparavant.

«Je me demande, murmura-t-il, si mon Agnès est lasse de moi. Je sais bien que moi, je ne me lasserai jamais d'elle, mais c'est différent… bien différent.»

C'était une réflexion qu'il se faisait en lui-même, ce n'est pas à moi qu'il l'adressait; je restai donc immobile.

«C'est une vieille maison un peu triste et une vie bien monotone, mais il faut qu'elle reste près de moi. Il faut que je la garde près de moi. Si la pensée que je puis mourir et quitter mon enfant chérie, ou que ce cher trésor peut venir à mourir et me quitter elle-même, trouble déjà comme un spectre mes moments les plus heureux; si je ne puis la noyer que dans…»

Il ne prononça pas le mot, mais il s'avança lentement vers la table où étaient posés les verres, fit d'un air distrait le geste de verser du vin de la bouteille vide, puis la posa et se remit à marcher dans la chambre.

«Si cette pensée est déjà si cruelle à supporter quand elle est ici, dit-il, que serait-ce si elle était loin de moi? Non, non. Je ne puis m'y décider.»

Il s'appuya contre le manteau de la cheminée, et resta si longtemps plongé dans ses méditations que je ne savais si je devais risquer de le déranger en me retirant, ou rester tranquillement à ma place, jusqu'à ce qu'il fût sorti de sa rêverie. Enfin, il fit un effort, et ses yeux me cherchèrent dans la chambre.

«Vous voulez rester avec nous, Trotwood, dit-il de son ton ordinaire, et comme s'il répondait sans intervalle à quelque chose que je venais de lui dire, j'en suis bien aise. Vous nous tiendrez compagnie à tous deux. Cela nous fera du bien de vous avoir ici, ce sera bon pour moi, bon pour Agnès, et peut-être pour vous aussi.

– Pour moi, j'en suis sûr, monsieur, répondis-je. Je suis si content d'être ici!

– Vous êtes un brave garçon, dit M. Wickfield; tant qu'il vous conviendra d'y rester, vous y serez le bienvenu.»

Il me donna une poignée de main, puis me frappant sur l'épaule, il me dit que lorsque j'aurais quelque chose à faire le soir après le départ d'Agnès, ou quand je voudrais lire pour mon plaisir, je pouvais descendre dans son cabinet s'il y était, et si je désirais un peu de société pour passer la soirée avec lui. Je le remerciai de ses bontés, et comme il s'y rendit un moment après, et que je n'étais pas fatigué, je descendis aussi un livre à la main, pour profiter, pendant une demi-heure, de la permission qu'il venait de me donner.

Mais, apercevant une lumière dans le petit cabinet circulaire, je me sentis à l'instant attiré par Uriah Heep qui exerçait sur moi une sorte de fascination, et j'entrai. Je le trouvai occupé à lire un gros livre avec une attention si évidente qu'il suivait chaque ligne de son doigt maigre, laissant en chemin sur la page, à ce qu'il me semblait, des traces gluantes, comme un limaçon.

«Vous travaillez bien tard ce soir, Uriah, lui dis-je.

– Oui, monsieur Copperfield.»

En prenant un tabouret en face de lui, pour lui parler plus à mon aise je remarquai qu'il ne savait pas sourire: il ouvrait seulement la bouche et dessinait, en l'ouvrant, deux rides profondes dans ses joues: c'était là tout.

«Je ne travaille pas pour l'étude, monsieur Copperfield, dit Uriah.

– Que faites-vous donc, alors? demandai-je.

– Je tâche d'avancer dans la science du droit, monsieur Copperfield. J'étudie en ce moment-ci la Pratique de Tidd. Ah! quel écrivain que ce Tidd, monsieur Copperfield!»

Mon tabouret était un observatoire si commode, qu'en le regardant reprendre sa lecture après cette exclamation d'enthousiasme, je remarquai, pendant qu'il suivait les mots avec son doigt, que ses narines minces et pointues, toujours en mouvement avec une puissance de contraction et de dilatation surprenante, servaient d'interprète à sa pensée: il clignait du nez comme les autres clignent de l'oeil; ses yeux, à lui, ne disaient rien du tout.

«Je suppose que vous êtes un grand légiste? dis-je après l'avoir observé quelque temps en silence.

– Moi, monsieur Copperfield! dit Uriah. Oh! non; je suis dans une situation si humble.»

Je remarquai que l'étrange sensation que m'avait fait éprouver le contact de sa main ne devait pas être un fruit de mon imagination, car il les frottait sans cesse comme s'il voulait les sécher et les réchauffer, puis il les essuyait à la dérobée avec son mouchoir.

«Je sais bien que je suis dans la situation la plus humble, dit Uriah modestement, en comparaison des autres. Ma mère est très- humble aussi, nous vivons dans une humble demeure, monsieur Copperfield, et nous avons reçu beaucoup de grâces. La vocation de mon père était très-humble: il était fossoyeur.

– Qu'est-il devenu? demandai-je.

– C'est maintenant un corps glorieux, monsieur Copperfield. Mais nous avons reçu de grandes grâces. Quelle grâce du ciel, par exemple, de demeurer chez M. Wickfield!»

Je demandai à Uriah s'il y était depuis longtemps.

«Il y a bientôt quatre ans, monsieur Copperfield, dit Uriah en fermant son livre, après avoir soigneusement marqué l'endroit auquel il s'arrêtait. Je suis entré chez lui un an après la mort de mon père, et quelle grande grâce encore! Quelle grâce je dois à la bonté de M. Wickfield, qui me permet de faire gratuitement des études qui auraient été au-dessus des humbles ressources de ma mère et des miennes!

– Alors je suppose qu'une fois vos études de droit finies, vous deviendrez procureur en titre? lui dis-je.

– Avec la bénédiction de la Providence, monsieur Copperfield, répondit Uriah.

– Qui sait si vous ne serez pas un jour l'associé de M. Wickfield, répliquai-je pour lui faire plaisir, et alors ce sera Wickfield et Heep, ou peut-être Heep successeur de Wickfield.

– Oh! non, monsieur Copperfield, dit Uriah en hochant la tête, je suis dans une situation beaucoup trop humble pour cela.»

Il ressemblait certainement d'une manière frappante à la figure sculptée au bout de la poutre, près de ma fenêtre, à le voir assis, dans son humilité, me lançant des yeux de côté, la bouche toute grande ouverte et les joues ridées en manière de sourire.

«M. Wickfield est un excellent homme, monsieur Copperfield, dit Uriah; mais, si vous le connaissez depuis longtemps, vous en savez certainement plus là-dessus que je ne puis vous en apprendre.»

Je répliquai que j'en étais bien convaincu, mais qu'il n'y avait pas longtemps que je le connaissais, quoique ce fût un ami de ma tante.

«Ah! en vérité, monsieur Copperfield, dit Uriah, votre tante est une femme bien aimable, monsieur Copperfield.»

Quand il voulait exprimer de l'enthousiasme, il se tortillait de la façon la plus étrange: je n'ai jamais rien vu de plus laid; aussi j'oubliai un moment les compliments qu'il me faisait de ma tante pour considérer ces sinuosités de serpent qu'il imprimait à tout son corps, depuis les pieds jusqu'à la tête.

«…Une dame très-aimable, monsieur Copperfield, reprit-il; elle a une grande admiration pour miss Agnès, je crois, monsieur Copperfield?»

Je répondis «oui,» hardiment, sans en rien savoir: Dieu me pardonne!

«J'espère que vous pensez comme elle, monsieur Copperfield, dit Uriah; n'est-il pas vrai?

– Tout le monde doit être du même avis là-dessus, répondis-je.

– Oh! je vous remercie de cette remarque, monsieur Copperfield, dit Uriah Heep; ce que vous dites là est si vrai! Même dans l'humilité de ma situation, je sais que c'est si vrai! Oh! merci, monsieur Copperfield!»

Et il se tortilla si bien que, dans l'exaltation de ses sentiments, il s'enleva de son tabouret et commença à faire ses préparatifs de départ.

«Ma mère doit m'attendre, dit-il en regardant une montre terne et insignifiante qu'il tira de sa poche; elle doit commencer à s'inquiéter, car quelque humbles que nous puissions être, monsieur Copperfield, nous avons beaucoup d'attachement l'un pour l'autre. Si vous vouliez venir nous voir un jour et prendre une tasse de thé dans notre pauvre demeure, ma mère serait aussi fière que moi de vous recevoir.»

Je répondis que je m'y rendrais avec plaisir.

«Merci, monsieur Copperfield, dit Uriah, en posant son livre sur une tablette. Je suppose que vous êtes ici pour quelque temps, monsieur Copperfield?»

Je lui dis que je pensais que j'habiterais chez M. Wickfield tout le temps que je resterais à la pension.

«Ah! vraiment! s'écria Uriah; il me semble que vous avez beaucoup de chances de finir par devenir associé de M. Wickfield, monsieur Copperfield?»

Je protestai que je n'en avais pas la moindre intention, et que personne n'y avait songé pour moi; mais Uriah s'entêtait à répondre poliment à toutes mes assurances: «Oh! que si, monsieur Copperfield, vous avez beaucoup de chances!» et «Oui, certainement, monsieur Copperfield, rien n'est plus probable!» Enfin, quand il eut terminé ses préparatifs, il me demanda si je lui permettais d'éteindre la bougie, et sur ma réponse affirmative, il la souffla à l'instant même. Après m'avoir donné une poignée de main (et il me sembla que je venais de toucher un poisson dans l'obscurité), il entr'ouvrit la porte de la rue, se glissa dehors et la referma, me laissant retrouver mon chemin à tâtons; ce que je fis à grand'peine, après m'être cogné contre son tabouret. C'est sans doute pour cela que je rêvai de lui la moitié de la nuit; et qu'entre autres choses je le vis lancer à la mer la maison de M. Peggotty pour se livrer à une expédition de piraterie sous un drapeau noir, portant pour devise: «la Pratique, par Tidd,» et nous entraînant à sa suite sous cette enseigne diabolique, la petite Émilie et moi, pour nous noyer dans les mers espagnoles.

Le lendemain à la pension je parvins à vaincre ma timidité: le jour suivant, je me tirai encore mieux d'affaire, et mon embarras disparaissant par degrés, je me trouvai au bout de quinze jours parfaitement familiarisé avec mes nouveaux camarades, et très- heureux au milieu d'eux. J'étais maladroit à tous les jeux et fort en retard pour mes études. Mais je comptais sur la pratique pour me perfectionner dans le point le moins important, et sur un travail assidu pour faire des progrès dans l'autre. En conséquence, je me mis activement à l'oeuvre, en classe comme en récréation, et je n'y perdis pas mon temps. La vie que j'avais menée chez Murdstone et Grinby me parut bientôt si loin de moi que j'y croyais à peine, tandis que mon existence actuelle m'était devenue si habituelle, qu'il me semblait que je n'avais jamais fait que cela.

La pension du docteur Strong était excellente, et ressemblait aussi peu à celle de M. Creakle que le bien au mal. Elle était conduite avec beaucoup d'ordre et de gravité, d'après un bon système; on y faisait appel en toutes choses à l'honneur et à la bonne foi des élèves, avec l'intention avouée de compter sur ces qualités de leur part tant qu'ils n'avaient pas donné la preuve du contraire. Cette confiance produisait les meilleurs résultats. Nous sentions tous que nous avions notre part dans la direction de l'établissement, et que c'était à nous d'en maintenir la réputation et l'honneur. Aussi nous étions tous vivement attachés à la maison; j'en puis répondre pour mon compte, et je n'ai jamais vu un seul de mes camarades qui ne pensât comme moi. Nous étudiions de tout notre coeur, pour faire honneur au docteur. Nous faisions de belles parties de jeu dans nos récréations et nous jouissions d'une grande liberté; mais je me souviens qu'avec tout cela nous avions bonne réputation dans la ville, et que nos manières et notre conduite faisaient rarement tort à la renommée du docteur Strong et de son institution.

Quelques-uns des plus âgés d'entre nous logeaient chez le docteur, et c'est d'eux que j'appris quelques détails sur son compte. Il n'y avait pas encore un an qu'il avait épousé la belle jeune personne que j'avais vue dans son cabinet; c'était de sa part un mariage d'amour; la dame n'avait pas le sou, mais en revanche elle possédait, à ce que disaient nos camarades, une quantité innombrable de parents pauvres, toujours prêts à envahir la maison de son mari. On attribuait les manières distraites du docteur aux recherches constantes auxquelles il se livrait sur les racines grecques. Dans mon innocence, ou plutôt dans mon ignorance, je supposai que c'était chez le docteur une espèce de folie botanique, d'autant mieux qu'il regardait toujours par terre en marchant; ce ne fut que plus tard que je vins à savoir qu'il s'agissait des racines des mots dont il avait l'intention de faire un nouveau dictionnaire. Adams, qui était le premier de la classe et qui avait des dispositions pour les mathématiques, avait fait le calcul du temps que ce dictionnaire devait lui prendre avant d'être terminé, d'après le plan primitif et les résultats déjà obtenus. Il calculait qu'il faudrait, pour mener à fin cette entreprise, mille six cent quarante-neuf ans, à partir du dernier anniversaire du docteur, qui avait eu alors soixante-deux ans.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
690 s. 1 illüstrasyon
Tercüman:
Telif hakkı:
Public Domain