Kitabı oku: «Les grandes espérances», sayfa 22
CHAPITRE IV
Dans ses fourrures de voyage, Estelle semblait plus délicatement belle qu'elle n'avait encore paru, même à mes yeux. Ses manières aussi étaient plus séduisantes qu'elle ne leur avait permis d'être jusqu'alors vis-à-vis de moi, et je crus voir dans ce changement l'influence de miss Havisham.
Nous étions dans la cour de l'hôtel: elle m'indiquait ses bagages. Quand nous les eûmes tous assemblés, je me souvins, n'ayant pensé qu'à elle pendant tout le temps, que je ne savais pas où elle allait.
«Je vais à Richmond, me dit-elle. Nous avons appris qu'il y a deux Richmond: l'un dans le comté de Surrey, l'autre dans le comté d'York. Le mien est le Richmond de Surrey. C'est à dix milles d'ici. Je dois prendre une voiture et vous devez me conduire. Voici ma bourse, et vous devez y puiser pour toutes mes dépenses. Oh! il faut la prendre! Nous n'avons le choix ni vous ni moi, il faut obéir à nos instructions. Ni vous ni moi ne sommes libres de suivre notre propre impulsion.»
À son regard en me donnant la bourse, j'espérai qu'il y avait dans ses paroles une intention plus intime. Elle les dit avec une nuance de hauteur, mais cependant sans déplaisir.
«Il va falloir envoyer chercher une voiture, Estelle. Voulez-vous vous reposer un peu ici?
– Oui, je dois me reposer un peu ici. Je dois prendre un peu de thé et vous devez veiller sur moi pendant tout ce temps.»
Elle passa son bras sous le mien, comme si on lui eût dit qu'elle devait le faire, et je priai un garçon qui regardait la voiture de l'air d'un homme qui n'avait jamais vu pareille chose de sa vie, de nous conduire à une chambre particulière. Là-dessus, il tira une serviette, comme si c'était un talisman magique sans lequel il ne trouverait jamais son chemin dans l'escalier, et nous conduisit dans le trou le plus noir de l'établissement, meublé d'un diminutif de miroir, article tout à fait superflu, vu l'exiguïté du lieu, d'un ravier à anchois, d'un huilier à sauces et des socques de quelqu'un. Sur les objections que je fis, il nous mena dans une autre pièce, où se trouvait une table pour trente couverts, et dans la cheminée de cette même chambre, on voyait une feuille de papier arrachée à un cahier de copie sous un boisseau de charbon de terre. Le garçon prit mes ordres qui ne consistaient qu'à demander un peu de thé pour ma compagnie, et nous quitta.
J'ai cru et je crois que l'air de cette chambre, avec sa forte combinaison d'odeur d'étable et d'odeur de soupe, aurait pu induire à penser que le département des transports n'allait pas très bien et que le propriétaire de l'entreprise faisait bouillir les chevaux pour le département des vivres; cependant cette chambre était tout pour moi, puisque Estelle y était; je pensais qu'avec elle j'aurais pu y être heureux pour la vie. Remarquez que je n'y étais pas du tout heureux, à ce moment-là, et que je le savais bien.
«Où allez-vous, à Richmond? demandai-je à Estelle.
– Je vais demeurer, dit-elle, à grand frais, chez une dame du pays qui a le pouvoir, ou du moins elle le dit, de me mener partout, de me présenter, de me montrer le monde, et de me montrer au monde.
– Je suppose que vous serez enchantée du changement et de l'admiration qui vous sera témoignée.
– Oui, je le suppose aussi.»
Elle répondit avec tant d'insouciance, que je lui dis:
«Vous parlez de vous-même comme si vous étiez une autre.
– Où avez-vous appris comment je parle des autres? Allons! allons! dit Estelle, avec un charmant sourire, vous ne vous attendez pas à me voir aller à votre école; je parle à ma manière. Comment vous trouvez-vous chez M. Pocket?
– J'y suis tout à fait bien. Du moins…»
Il me sembla alors que je venais de baisser dans son esprit.
«Du moins? répéta Estelle.
– Aussi bien que je puis être partout où vous n'êtes pas.
– Quel niais vous faites! dit Estelle avec beaucoup de calme; comment pouvez-vous dire de pareilles absurdités? P. Pocket est, je crois, bien supérieur au reste de la famille?
– Très supérieur, en vérité. Il n'est l'ennemi de personne.
– N'ajoutez pas: que de lui-même, interrompit Estelle, car je hais ces sortes de gens; mais il est réellement désintéressé et au-dessus des petitesses de la jalousie et du dépit, du moins à ce que j'ai entendu dire?
– J'ai tout lieu de le dire, je vous assure.
– Vous n'avez pas lieu de le dire de tous les siens, dit Estelle en me faisant signe de la tête, avec une expression tout à la fois grave et railleuse, car ils assomment miss Havisham de rapports et d'insinuations qui vous sont peu favorables. Ils vous espionnent, dénaturent tout ce que vous faites, et écrivent contre vous des lettres quelquefois anonymes. Vous êtes enfin le tourment de leur vie. Vous pouvez à peine vous faire une idée de la haine que ces gens-là ont pour vous.
– J'espère qu'ils ne parviennent pas à me nuire?» dis-je.
Au lieu de répondre, Estelle se mit à rire. Ceci me parut très singulier et je fixai les yeux sur elle dans une grande perplexité. Quand elle cessa, et elle n'avait pas ri du bout des lèvres, mais avec une gaieté réelle, je dis d'un ton défiant dont je me servais avec elle:
«J'espère que cela ne vous amuserait pas, s'ils me faisaient du mal?
– Non, non, soyez-en sûr? dit Estelle; vous pouvez être certain que je ris parce qu'ils échouent. Oh! quelles tortures ces gens-là éprouvent avec miss Havisham!»
Elle se mit à rire de nouveau, et maintenant qu'elle m'avait dit pourquoi, son rire continuait à me paraître singulier; je ne pouvais m'empêcher de douter qu'il fût naturel, et il me semblait trop fort pour la circonstance. Je pensai qu'il devait y avoir là-dessous plus de choses que je n'en savais. Elle comprit ma pensée et y répondit.
«Il n'est pas facile, même pour vous, dit-elle, de comprendre la satisfaction que j'éprouve à voir contrecarrer ces gens-là, et quel sentiment délicieux je ressens quand ils se rendent ridicules. Vous n'avez pas été élevé dans cette étrange maison depuis l'enfance; moi, je l'ai été. Votre jeune esprit n'a pas été aigri par leurs intrigues contre vous, on ne l'a pas étouffé sans défense, sous le masque de la sympathie et de la compassion: moi, j'ai éprouvé cela. Vous n'avez pas, petit à petit, ouvert vos grands yeux d'enfant sur toutes ces impostures: moi, je l'ai fait!»
Estelle ne riait plus; elle n'allait pas non plus chercher ses souvenirs dans des endroits sans profondeur. Je n'aurais pas voulu être la cause de son regard en ce moment pour toutes mes belles espérances.
«Je puis vous dire deux choses, continua Estelle: d'abord, malgré le proverbe qui dit: pierre qui roule finit par s'user, vous pouvez être certain que ces gens-là ne pourront jamais, même dans cent ans, vous pardonner sous aucun prétexte le pied sur lequel vous êtes avec miss Havisham. Ensuite, c'est à vous que je dois de les voir si occupés et si lâches sans nul résultat, et là-dessus, je vous tends la main.»
Comme elle me l'offrait franchement, car son air sombre n'avait été que momentané, je la pris et la portai à mes lèvres.
«Que vous êtes un garçon ridicule! dit Estelle; ne voudrez-vous donc jamais recevoir un avis? ou embrassez-vous ma main avec les pensées que j'avais le jour où je vous laissai autrefois embrasser ma joue?
– Quelles pensées? dis-je.
– Il faut que je réfléchisse un moment. Des pensées de mépris pour les vils flatteurs et les intrigants.
– Si je dis oui, pourrai-je encore embrasser votre joue?
– Vous auriez dû le demander avant de toucher ma main. Mais oui, si vous voulez.»
Je me penchai, et son visage resta calme, comme celui d'une statue.
«Maintenant, dit Estelle en s'échappant à l'instant même où je touchai sa joue, vous devez vous occuper de me faire donner du thé et de me conduire à Richmond.»
Son retour à ce ton, comme si notre réunion nous était imposée et que nous fussions de simples marionnettes, me fit de la peine; mais tout me fit de la peine dans cette rencontre. Quelque pût être son ton avec moi, c'eût été folie de prendre confiance et d'y mettre toutes mes espérances, et pourtant je continuai à me leurrer contre toute raison et tout espoir. Pourquoi le répéter mille fois? C'est ainsi qu'il en fut toujours.
Je sonnai pour le thé et le garçon revint avec son fil magique; il apporta peu à peu une cinquantaine d'accessoires à ce breuvage, mais de thé, pas une goutte: un plateau, des tasses et des soucoupes, des assiettes, des couteaux et des fourchettes, y compris le couteau à découper, des cuillers de différentes dimensions, des salières, un modeste petit muffin enfermé avec une extrême précaution sous une forte cloche en fer: Moïse dans les roseaux, représenté par un appétissant morceau de beurre dans une quantité de persil, un pain pâle avec une tête poudrée, puis des tartines triangulaires recouvertes par deux épreuves d'impression et reposant sur les barres du foyer de la cuisine, et enfin une grosse fontaine de famille, avec laquelle le garçon entra en chancelant, son visage exprimant la fatigue et la souffrance. Après une absence assez prolongée à ce moment du repas, il revint enfin avec une cassette de belle apparence, contenant des petites brindilles et des petites feuilles. Je les plongeai dans l'eau chaude, et de tous ces préparatifs, je parvins à extraire une tasse de je ne sais quoi pour Estelle.
La note payée, après avoir laissé quelque souvenir au garçon, sans oublier le valet d'écurie et la femme de chambre; en un mot, ayant semé des pourboires partout sans avoir contenté personne, et la bourse d'Estelle considérablement allégée, nous montâmes dans notre voiture de poste et nous partîmes. Tournant dans Cheapside, et montant la rue de Newgate, nous nous trouvâmes bientôt sous les murs dont j'avais tant de honte.
«Quel est cet endroit?» demanda Estelle.
D'abord, je voulais faire semblant de ne pas le connaître; ensuite, je le lui dis. Elle regarda par la portière, puis rentra aussitôt sa tête en murmurant:
«Les misérables!»
Pour rien au monde, je n'aurais pas alors avoué ma visite.
«M. Jaggers, dis-je, pour changer la conversation, et mettre adroitement Estelle sur une autre voie, passe pour être plus que toute autre personne de Londres dans les secrets de cet affreux endroit.
– Il est plus que personne dans les secrets de tous les endroits, je pense, dit Estelle à voix basse.
– Vous avez été habituée à le voir souvent, je suppose?
– J'ai été habituée à le voir à des intervalles très irréguliers, d'aussi longtemps que je m'en souvienne; mais je ne le connais pas mieux maintenant que je ne le connaissais avant de pouvoir parler. Où en êtes-vous avec lui? avancez-vous dans son intimité?
– Une fois accoutumé à ses manières méfiantes, dis-je, je m'y suis assez bien fait.
– Êtes-vous intimes?
– J'ai dîné avec lui, à sa maison particulière.
– J'imagine, dit Estelle en frissonnant, que ce doit être une maison curieuse.
– Oui, c'est une maison très curieuse.»
Je m'étais promis d'être circonspect et de ne pas parler trop librement de mon tuteur avec elle; mais étant sur ce sujet, je me serais laissé aller à décrire le dîner de Gerrard Street, si nous n'étions pas arrivés tout à coup devant la lumière d'un bec de gaz. Il parut, tout le temps que nous le vîmes, jeter une flamme très vive, avivée encore par cet inexplicable sentiment que j'avais déjà éprouvé, et lorsque nous l'eûmes dépassé, je restai pendant quelques moments tout ébloui, comme si un éclair venait de passer devant mes yeux.
La conversation tomba sur autre chose, et principalement sur la route que nous suivions en voyageant, et sur les endroits remarquables de Londres de ce côté de la ville, et ainsi de suite. La grande ville lui était presque inconnue, me dit-elle, car elle n'avait jamais quitté les environs de miss Havisham jusqu'à son départ pour la France, et elle n'avait fait qu'y passer en allant et en revenant. Je lui demandai si mon tuteur devait beaucoup s'occuper d'elle pendant qu'elle resterait à Richmond; ce à quoi elle répondit avec feu:
«Dieu m'en préserve!»
Et rien de plus.
Cependant, il m'était impossible de ne pas voir qu'elle mettait tous ses soins à m'attirer, qu'elle se rendait très séduisante: elle n'avait pas besoin de prendre tant de peine. Mais cela ne me rendait pas plus heureux. Elle tenait mon cœur dans sa main, parce qu'elle avait la volonté de s'en emparer, de le briser et de le jeter au vent, et non parce qu'elle avait pour moi la moindre tendresse. Voilà ce que je sentais.
En traversant Hammersmith, je lui montrai la demeure de M. Mathieu Pocket, en lui disant que ce n'était pas bien éloigné de Richmond, et que j'espérais bien la voir quelquefois.
«Oh! oui, vous me verrez… Vous viendrez quand vous le jugerez convenable… On doit vous annoncer à la famille… On vous a même déjà annoncé.»
Je lui demandai si c'était une famille nombreuse que celle dont elle allait faire partie.
«Non, il n'y a que deux personnes: la mère et la fille; la mère est une dame d'un certain rang, je crois, mais qui ne dédaigne pas d'augmenter son revenu.
– Je m'étonne que miss Havisham ait pu se séparer de vous encore une fois et si tôt.
– Cela fait partie de ses projets sur moi, Pip, dit Estelle avec un soupir comme si elle était fatiguée. Je dois lui écrire constamment et la voir régulièrement, et lui dire comment je vais, moi et mes bijoux, car ils sont presque tous à moi maintenant.»
C'était la première fois qu'elle m'eût encore appelé par mon nom; sans doute elle le fit avec intention, et sachant bien que je ne le laisserais pas tomber à terre.
Nous arrivâmes à Richmond, hélas! bien trop vite. Le lieu de notre destination était une maison près de la prairie, une vieille et grave maison où les paniers, la poudre et les mouches, les habits brodés, les bas rembourrés, les manchettes et les épées avaient eu leurs beaux jours, mais il y avait longtemps. Quelques vieux arbres devant la maison étaient encore coupés d'une façon aussi surannée et aussi peu naturelle que les paniers, les perruques et les anciens habits à pans roides; mais le moment n'était pas loin où leurs places dans la grande procession des morts allaient être désignées, et ils ne devaient pas tarder à s'y mêler pour suivre la route silencieuse qui mène à l'oubli et au repos.
Une sonnette à vieux timbre, qui, j'ose le dire, avait souvent dit dans son temps à la maison:»Voici le panier vert, voici l'épée à poignée de diamant, voici les souliers à talons rouges, et le bleu solitaire,» résonna gravement dans le clair de lune, et deux servantes, rouges comme des cerises, vinrent en voltigeant recevoir Estelle.
Les malles ne tardèrent pas à disparaître sous la porte d'entrée; elle me donna la main et un sourire, et disparut également après m'avoir dit bonsoir. Et cependant je ne quittai pas des yeux la maison, pensant quel bonheur ce serait de vivre près d'elle, tout en sachant que je ne serais jamais heureux avec elle, mais toujours misérable.
Je remontai en voiture pour retourner à Hammersmith; j'y montai avec un cœur malade et j'en sortis avec un cœur plus malade encore. À notre porte, je trouvai la petite Jane Pocket qui revenait d'une petite soirée, escortée par son petit amoureux, malgré qu'il fût sujet de Flopson.
M. Pocket n'était pas encore rentré; il faisait une lecture au dehors, car c'était un excellent professeur d'économie domestique, et ses traités sur la manière d'élever les enfants et de diriger les domestiques étaient considérés comme les meilleurs ouvrages écrits sur ces matières. Mais Mrs Pocket était à la maison et se trouvait dans un léger embarras, parce qu'on avait donné à son petit Baby un étui rempli d'aiguilles pour le faire tenir tranquille pendant l'inexplicable absence de Millers avec un de ses parents, soldat dans l'infanterie de la garde, et il mangeait plus d'aiguilles qu'il n'était facile d'en retrouver, soit en faisant une petite opération, soit en administrant quelque tonique, à un enfant d'un âge aussi tendre.
M. Pocket était aussi justement renommé pour donner d'excellents avis pratiques et pour avoir une perception saine et nette des choses, beaucoup de jugement; j'avais quelque idée, sentant mon cœur si malade, de le prier de vouloir bien recevoir mes confidences; mais ayant par hasard aperçu Mrs Pocket qui lisait son livre sur les titres et les dignités, après avoir prescrit le lit comme remède souverain pour le Baby, je pensai que je ferais tout aussi bien de m'abstenir.
CHAPITRE V
En m'habituant à mes espérances, j'étais arrivé insensiblement à observer l'effet qu'elles produisaient sur moi et sur ceux qui m'entouraient; et tout en me dissimulant autant que possible leur action sur mon caractère, je savais très bien que cette action n'était pas bonne de tout point. Je vivais dans un état de malaise chronique en songeant à ma conduite envers Joe, et ma conscience n'était pas plus à l'aise à l'égard de Biddy. Souvent, quand je m'éveillais la nuit, je pensais avec un grand abattement d'esprit que j'aurais été plus heureux et meilleur si je n'avais jamais vu la figure de miss Havisham et si j'étais arrivé à l'âge d'homme, content d'être le compagnon de Joe, dans la vieille et honnête forge. Bien souvent aussi, le soir, quand j'étais seul, assis devant le feu, je pensais qu'après tout il n'y avait pas de feu comme celui de la forge et celui de notre cuisine.
Cependant Estelle était si inséparable de mes insomnies et de mes agitations d'esprit, que j'étais réellement confus en m'apercevant de l'effet prodigieux qu'elle produisait sur moi, c'est-à-dire qu'en supposant que je n'eusse pas eu d'autres préoccupations et d'autres espérances, et que j'eusse simplement continué de penser à elle, je ne pouvais parvenir à me persuader que mon état eût été beaucoup meilleur. Quant à l'influence de ma position sur les autres, je n'étais pas dans le même embarras, et je vis, bien qu'un peu obscurément peut-être, qu'elle ne profitait à personne, et surtout qu'elle ne profitait pas à Herbert. Mes habitudes coûteuses entraînaient sa nature facile à des dépenses qu'il n'était pas en état de supporter, corrompaient la simplicité de sa vie et mêlaient à sa tranquillité des inquiétudes et des regrets. Je n'avais pas le moindre remords d'avoir amené sans le savoir les autres membres de la famille Pocket aux pauvres ruses qu'ils pratiquaient, parce que ces petitesses étaient dans leur nature et auraient été provoquées par n'importe qui si je les avais laissés sommeiller. Mais avec Herbert c'était bien différent. Je me reprochais souvent de lui avoir rendu le mauvais service d'encombrer ses chambres, modestement garnies, de meubles plus luxueux et aussi inutiles les uns que les autres, et d'avoir mis à sa disposition le Vengeur à gilet jaune serin.
De sorte que, pour augmenter de plus en plus notre petit confortable, je commençai dès ce moment à contracter une quantité de dettes. Il m'était presque impossible de commencer sans qu'Herbert en fît autant; il suivit donc bientôt mon exemple. D'après l'idée que nous suggéra Startop, nous nous fîmes présenter à un club appelé les Pinsons du Bocage, institution dont je n'ai jamais bien deviné le but, si ce n'est que les membres devaient dîner à grands frais une fois tous les quinze jours pour se quereller entre eux le plus possible après dîner et s'amuser à griser les six garçons de service, de façon à leur faire descendre les escaliers sur la tête. Je sais que ces remarquables fins sociales s'accomplissaient si invariablement qu'Herbert et moi nous ne trouvâmes rien de mieux à dire dans le premier toast de la réunion que la magnifique phrase suivante: «Messieurs, puisse ce premier accord de bons sentiments régner toujours parmi les Pinsons du Bocage.» Les Pinsons dépensaient follement leur argent. L'hôtel où nous dînions était situé dans Covent Garden, et le premier Pinson que je vis quand j'eus l'honneur de faire partie du Bocage fut Bentley Drummle, qui, à cette époque, se promenait par la ville dans un cabriolet à lui, et causait un dommage considérable aux bornes des coins de rues. Quelquefois il s'élançait de son équipage par-dessus le tablier, la tête la première, et je le vis dans une occasion descendre à la porte du Bocage de cette manière imprévue exactement comme du charbon de terre. Mais ici j'anticipe un peu, car je n'étais pas encore Pinson et ne pouvais l'être, selon les lois jurées par la société, avant ma majorité.
Confiant dans mes propres ressources, j'aurais volontiers pris sur moi les dépenses d'Herbert, mais Herbert était fier, et je ne pouvais lui faire une semblable proposition. Ainsi, il se mettait de tous côtés dans l'embarras, et continuait à se préoccuper vivement des moyens qu'il pourrait trouver pour tâcher d'en sortir. Quand, petit à petit, nous arrivâmes à passer ensemble de longues heures, je remarquai qu'il considérait sa position présente et future d'un œil désespéré au déjeuner; puis qu'il commençait à la considérer avec un peu plus d'espoir vers midi, qu'il retombait dans ses inquiétudes vers l'heure du dîner; qu'il semblait apercevoir le capital indispensable assez nettement dans le lointain après le dîner, qu'il le réalisait vers minuit, et que, vers dix heures du matin, le désespoir le reprenait au point qu'il parlait d'acheter une carabine et de partir pour l'Amérique avec l'intention bien arrêtée de forcer les buffles à faire sa fortune.
J'étais ordinairement à Hammersmith la moitié de la semaine environ, et quand j'étais à Hammersmith j'allais à Richmond. Herbert venait souvent à Hammersmith quand j'y étais, et je pense que ces jours-là son père entrevoyait vaguement que l'occasion qu'il cherchait n'avait pas encore paru; mais que, eu égard à la manie générale de tomber, remarquable dans cette famille, il devait nécessairement finir par tomber sur quelque chose d'avantageux. Pendant ce temps-là, M. Pocket grisonnait et essayait plus souvent que jamais de se tirer les cheveux pour sortir de ses perplexités, tandis que Mrs Pocket donnait des crocs-en-jambe à toute la famille à l'aide de son tabouret, lisait son livre de blason, perdait son mouchoir de poche, nous parlait de son grand-papa et enseignait au Baby à se conduire, en le faisant mettre au lit toutes les fois qu'il attirait son attention.
Comme je suis maintenant en train de résumer toute une époque de ma vie dans le but de déblayer la route devant moi, je ne puis mieux faire que de compléter la description de nos habitudes et de notre manière de vivre à l'Hôtel Barnard.
Nous dépensions le plus d'argent que nous pouvions, et nous obtenions en échange aussi peu que les gens auxquels nous avions affaire se mettaient dans la tête de nous donner. Nous étions toujours plus ou moins gênés, et la plupart de nos connaissances se trouvaient dans la même condition. Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions constamment, et une ombre de vérité nous faisait voir que nous n'y arrivions jamais, et j'avais une entière certitude que notre cas, sous ce dernier rapport, était assez commun.
Chaque matin Herbert se rendait dans la Cité pour regarder autour de lui s'il ne voyait pas quelque moyen de sortir d'embarras. Je lui rendais souvent visite dans la sombre chambre du fond dans laquelle il vivait avec une bouteille d'encre, une patère à chapeau, une boite à charbon, une boite à ficelle, un almanach, un pupitre, un tabouret et une règle, et je ne me rappelle pas l'avoir vu faire autre chose que d'attendre l'occasion de faire la fortune si patiemment espérée. Si nous avions fait tout ce que nous entreprenions aussi fidèlement qu'Herbert, nous aurions pu former une république de toutes les vertus. Il n'avait rien autre chose à faire, le pauvre garçon, si ce n'est de se rendre à une certaine heure de l'après-midi au Lloyd pour voir son patron, je pense. Il ne faisait jamais autre chose au Lloyd, à ma connaissance du moins, que d'en revenir. Quand il voyait les choses très sérieusement et qu'il fallait positivement trouver quelque expédient, il allait à la Bourse à l'heure des affaires, il entrait, il sortait et exécutait une sorte de contredanse lugubre au milieu des magnats de la finance.
«Car, me disait Herbert en rentrant dîner, un jour qu'il sortait de cette réunion, je trouve que l'occasion ne vient pas toute seule, Haendel, et qu'il faut aller la trouver… et c'est ce que je fais.»
Si nous avions eu moins d'attachement l'un pour l'autre, je crois que, par mauvaise humeur, nous nous serions querellés régulièrement tous les matins. Je détestais au-delà de toute expression cet appartement qui m'avait fait faire tant de folies, et, dans ces moments de repentir, je ne pouvais supporter la vue de la livrée du Vengeur, qui me paraissait plus coûteuse alors et moins rémunératrice qu'à tout autre moment de la journée. À mesure que mes dettes s'accumulaient, le déjeuner prenait une forme de plus en plus creuse, et dans une certaine occasion, menacé par lettres de poursuites légales qui n'étaient pas tout à fait étrangères à la bijouterie, comme le disait certain papier griffonné que j'avais sous les yeux, j'allai jusqu'à saisir le Vengeur par le collet et à l'enlever de terre, de sorte qu'il se trouvait en l'air comme un Cupidon botté, sous prétexte qu'il nous manquait un petit pain.
À certains jours, ou plutôt à des jours incertains, car ils dépendaient de notre humeur, je disais à Herbert, comme si je venais de faire une découverte remarquable:
«Mon cher Herbert, nous nous enfonçons.
– Mon cher Haendel, me répondait Herbert, en toute sincérité, croyez-le si vous le voulez, mais ces mêmes mots, par une étrange coïncidence, étaient sur mes lèvres.
– Alors, Herbert, répliquais-je, voyons à voir clair dans nos affaires.»
Nous éprouvions toujours une profonde satisfaction en prenant jour dans cette intention; je m'imaginais toujours que c'était là traiter les affaires; que c'était le moyen de prendre l'ennemi à la gorge, et je sais qu'Herbert pensait comme moi.
Nous commandions quelque chose de délicat et de rare, pour dîner, avec une bouteille de quelque chose sortant aussi de l'ordinaire, afin de fortifier nos esprits et d'être en état de bien examiner les choses. Le dîner fini, nous mettions sur la table un paquet de plumes, de l'encre en abondance et une quantité raisonnable de papier blanc et de papier buvard, car il nous avait paru convenable d'avoir une papeterie bien montée.
Je prenais alors une feuille de papier et j'écrivais en haut de la page, et d'une belle main:
ÉTAT DES DETTES DE PIP.
Ajoutant avec soin:
«Hôtel Barnard.»
Et la date.
Herbert aussi prenait une feuille de papier et écrivait la même formule:
ÉTAT DES DETTES D'HERBERT.
Chacun de nous se reportait alors à un monceau de papiers placé à son côté, et qui avaient été jetés dans des tiroirs après avoir été usés et déchirés dans les poches, ou à demi brûlés pour allumer les bougies, plantés dans le coin des glaces pendant des semaines, ou autrement avariés. Le bruit de nos plumes sur le papier nous calmait considérablement, et parfois même je trouvais autant de mérite au travail édifiant que nous entreprenions que si nous avions réellement payé nos dettes. Au point de vue méritoire, ces deux choses me semblaient à peu près égales.
Quand nous avions écrit un certain temps, je demandais à Herbert où il en était.
«Elles montent, Haendel, disait-il, elles montent, sur ma parole!»
Herbert se grattait préalablement la tête à la vue de ces chiffres accumulés!
«Soyez ferme, Herbert, répondais-je en me couchant sur ma plume avec une nouvelle ardeur; regardez la chose en face; voyez dans vos affaires, fixez-les jusqu'à les dévisager.
– C'est ce que je voudrais, Haendel; seulement, ce sont elles qui me dévisagent.»
Mon ton résolu n'en produisait pas moins son effet, et Herbert se remettait au travail. Un moment après, il cessait de nouveau, sous prétexte qu'il n'avait pas la facture de Cobb ou de Lobb, ou de Nobb, selon la circonstance.
«Alors, Herbert, évaluez à peu près à quelle somme elle peut monter; prenez un chiffre rond et portez-le sur votre liste.
– Quel garçon de ressource vous faites, mon ami, répondait-il avec admiration. Réellement, vous avez des dispositions remarquables pour les affaires.»
C'est ce que je pensais, et en ces occasions j'étais très convaincu que je méritais la réputation d'un homme d'affaires de première force: prompt, décisif, énergique, précis, et de sang-froid. Quand j'avais porté toutes mes dettes sur ma liste, je pointais et numérotais les factures. Chaque fois que j'inscrivais un numéro, j'éprouvais une véritable sensation de plaisir. Quand je n'avais plus rien à numéroter, je pliais toutes mes factures d'une manière uniforme, j'inscrivais le montant sur le dos de chacune d'elles et les liais en un seul paquet symétrique; puis je faisais la même opération pour les comptes d'Herbert, qui convenait modestement qu'il n'avait pas mon génie administratif, et qui sentait que j'avais apporté quelque lumière dans ses affaires.
Mon système avait encore un autre côté brillant: c'était ce que j'appelais «laisser une marge.» Supposons, par exemple, que les dettes d'Herbert se montassent à cent soixante-quatre livres quatre shillings et deux pence, je disais:
«Laissez une marge, et portez-les à deux cents livres.»
Ou, supposons que les miennes montassent à quatre fois autant, je laissais une marge et je les portais à sept cents livres. J'avais la plus haute opinion de la sagesse de cette marge. Mais je suis forcé de convenir, en regardant en arrière, que je crois que ce fut un système coûteux, car nous recommencions aussitôt à faire de nouvelles dettes, pour combler la marge; et quelquefois, vu les idées de liberté et de solvabilité qu'elle comportait, nous étions promptement forcés d'avoir recours à une nouvelle marge.
À la suite d'un examen de ce genre, il y avait généralement un calme, un repos, un vertueux silence, qui me donnait pour le moment une opinion admirable de moi-même. Satisfait de mes efforts, de ma méthode et des compliments d'Herbert, je restais assis, avec son paquet symétrique et le mien posé devant moi sur la table, au milieu des diverses fournitures de bureau, me figurant être une sorte de banquier plutôt qu'un simple particulier tel que j'étais.
