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Kitabı oku: «Les grandes espérances», sayfa 28

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Il fut arrêté dans son babil et dans son effusion de poignées de mains par la vue de Provis, qui le regardait fixement et qui préparait son coutelas tout en cherchant autre chose dans une autre poche.

«Herbert, mon ami, dis-je en fermant les portes pendant qu'Herbert restait étonné et immobile; il est arrivé quelque chose de bien étrange, c'est une visite pour moi.

– C'est bien, mon cher enfant, dit Provis en s'avançant avec son petit livre noir à fermoir. Et alors, s'adressant à Herbert: Prenez-le dans votre main droite, et que Dieu vous frappe de mort sur place si jamais dans aucun cas vous vous parjurez. Baisez-le!

– Faites ce qu'il désire,» dis-je à Herbert.

Herbert me regardait avec étonnement et paraissait très mal à l'aise; néanmoins, il fit ce que je lui demandais, et Provis lui dit en lui serrant aussitôt les mains:

«Maintenant vous êtes lié par votre serment, vous savez, et ne croyez jamais au mien si Pip ne fait pas de vous un gentleman.»

CHAPITRE XII

C'est en vain que j'essayerais de décrire l'étonnement et l'inquiétude d'Herbert quand lui, moi et Provis nous nous assîmes devant le feu et que je lui confiai le secret tout entier. Je voyais mes propres sentiments se refléter sur ses traits, et surtout ma répugnance envers l'homme qui avait tant fait pour moi.

Mais ce qui eût suffi pour creuser un abîme entre cet homme et nous, s'il n'y avait eu rien d'autre pour nous diviser, c'eût été son triomphe pendant mon récit. À part le regret profond qu'il avait de s'être montré petit dans une certaine occasion, depuis son retour, point sur lequel il se mit à fatiguer Herbert, dès que ma révélation fut terminée, il n'avait pas la moindre idée qu'il me fût possible de trouver quelque chose à reprendre dans ma bonne fortune. Il se vantait d'avoir fait de moi un gentleman et d'être venu pour me voir soutenir ce rôle avec ses grandes ressources, tout autant pour moi que pour lui-même; que c'était une vanité fort agréable pour tous deux, et que, tous deux, nous devions en être très fiers. Telle était la conclusion parfaitement établie dans son esprit.

«Car, voyez-vous, vous qui êtes l'ami de Pip, dit-il à Herbert après avoir discouru pendant un moment, je sais très bien qu'une fois, depuis mon retour, j'ai été petit pendant une demi-minute. J'ai dit à Pip que je savais que j'avais été petit; mais ne vous inquiétez pas de cela, je n'ai pas fait de Pip un gentleman, et Pip ne fera pas un gentleman de vous, sans que je sache ce qui vous est dû à tous les deux. Vous, mon cher enfant, et vous, l'ami de Pip; vous pouvez tous deux compter me voir toujours gentiment muselé. À dater de cette demi-minute, où je me suis laissé entraîner à une petitesse, je suis muselé; je suis muselé maintenant, et je serai toujours muselé.

– Certainement,» dit Herbert.

Mais il paraissait ne pas trouver en cela de consolation suffisante, et restait embarrassé et troublé.

Nous avions hâte de voir arriver l'instant où il irait prendre possession de son logement et de rester ensemble, mais il éprouvait évidemment une certaine crainte à nous laisser seuls, et il ne partit que tard. Il était plus de minuit quand je le conduisis par Essex Street à sa sombre porte, où je le laissai sain et sauf. Quand elle se referma sur lui, j'éprouvais le premier moment de tranquillité que j'eusse éprouvé depuis le soir de son arrivée.

Cependant, je n'avais pas entièrement perdu le souvenir de l'homme que j'avais trouvé sur l'escalier; j'avais toujours regardé autour de moi, lorsque le soir je menais mon hôte prendre l'air, et en le ramenant; et maintenant encore, je regardais tout autour de moi. Il est difficile, dans une grande ville, de ne pas soupçonner qu'on vous épie quand on a conscience de courir quelque danger en étant suivi; je ne pouvais cependant me persuader que les gens auprès desquels je passais s'occupassent de mes mouvements. Les quelques personnes qui passaient suivaient leurs différents chemins, et les rues étaient désertes quand je rentrai dans le Temple. Personne n'était sorti par la porte en même temps que nous. Personne ne rentra par la porte en même temps que moi. En passant près de la fontaine, je vis les fenêtres de derrière éclairées; elles paraissaient brillantes et calmes, et en restant quelques moments sous la porte de la maison où je demeurais, avant de monter, je pus remarquer que la cour du Jardin était aussi tranquille et silencieuse que l'escalier, quand je le montai.

Herbert me reçut les bras ouverts, et jamais je n'avais encore senti si complètement la douceur d'avoir un ami. Après qu'il m'eût adressé quelques paroles de sympathie et d'encouragement, nous nous assîmes pour examiner la situation et voir ce qu'il fallait faire.

La chaise que Provis avait occupée était encore à la place où elle avait été pendant toute la soirée; car il avait une manière à lui de s'emparer d'un endroit, de s'y établir en remuant sans cesse, et en se mouvant par le même cercle de petits mouvements habituels, avec sa pipe, son tabac tête de nègre, son coutelas, son paquet de cartes et je ne sais quoi encore, comme si tout cela était inscrit d'avance sur une ardoise. Sa chaise était, dis-je, restée où il l'avait laissée. Herbert la prit sans y faire attention; mais un instant après, il la quitta brusquement, la mit de côté et en prit une autre. Il n'est pas besoin de dire après cela, qu'il avait conçu une aversion profonde pour mon protecteur, et je n'eus pas besoin non plus d'avouer la mienne. Nous échangeâmes cette confidence sans proférer une seule syllabe.

«Eh! bien, dis-je à Herbert, quand je le vis établi sur une autre chaise, que faut-il faire?

– Mon pauvre cher Haendel, répondit-il en se tenant la tête dans les mains, je suis trop abasourdi pour réfléchir à quoi que ce soit.

– Et moi aussi, j'ai été abasourdi quand ce coup est venu fondre sur moi. Cependant il faut faire quelque chose. Il veut faire de nouvelles dépenses, avoir des chevaux, des voitures, et afficher des dehors de prodigalité de toute espèce. Il faut l'arrêter d'une manière ou d'une autre.

– Vous voulez dire que vous ne pouvez accepter…

– Comment le pourrais-je? dis-je, comme Herbert s'arrêtait. Pensez-y donc!.. Regardez-le!»

Un frisson involontaire nous parcourut tout le corps.

«Cependant, Herbert, j'entrevois l'affreuse vérité. Il m'est attaché, très fortement attaché. Vit-on jamais une destinée semblable!

– Mon pauvre cher Haendel! répéta Herbert.

– Et puis, dis-je en coupant court à ses bienfaits, en ne recevant pas de lui un seul penny de plus, songez à ce que je lui dois déjà! et puis, je suis couvert de dettes, très lourdes pour moi qui n'ai plus aucune espérance, qui n'ai pas appris d'état et qui ne suis bon à rien.

– Allons!.. allons!.. allons!.. fit Herbert, ne dites pas bon à rien.

– À quoi suis-je bon? Je ne sais qu'une chose à laquelle je sois bon, et cette chose est de me faire soldat, et je le serais déjà, cher Herbert, si je n'avais voulu d'abord prendre conseil de votre amitié et de votre affection.»

Ici je m'attendris, bien entendu, et bien entendu aussi Herbert, après avoir saisi chaleureusement ma main, prétendit ne pas s'en apercevoir.

«Mon cher Haendel, dit-il après un moment de réflexion, l'état de soldat ne fera pas l'affaire… Si vous étiez décidé à renoncer à sa protection et à ses faveurs, je suppose que vous ne le feriez qu'avec l'espoir vague de lui rendre un jour ce que vous en avez déjà reçu. Cet espoir ne serait pas grand, si vous vous faisiez soldat! sans compter que c'est absurde. Vous seriez bien mieux dans la maison de Clarricker, toute petite qu'elle soit; je suis sur le point de m'y associer, vous savez.»

Pauvre garçon! il ne soupçonnait pas avec quel argent.

«Mais il y a une autre question, dit Herbert; Provis est un homme ignorant et résolu qui a eu longtemps une idée fixe. Plus que cela, il me paraît (je puis me tromper sur son compte), être un homme désespéré et d'un caractère très violent.

– Je le sais, répondis-je; laissez-moi vous raconter quelle preuve j'en ai eue.»

Et je lui dis, ce que j'avais passé sous silence dans mon récit, la rencontre avec l'autre forçat.

«Voyez alors, dit Herbert; pensez qu'il vient ici au péril de sa vie pour la réalisation de son idée fixe. Au moment de cette réalisation, après toutes ses peines et son espoir, vous minez le terrain sous ses pieds, vous détruisez ses projets, et vous lui enlevez le fruit de ses labeurs. Ne voyez-vous rien qu'il puisse faire sous le coup d'un tel désappointement?

– Oui, Herbert, j'y ai songé et j'en ai rêvé; depuis la fatale soirée de son arrivée, rien n'a été plus présent à mon esprit que la crainte de le voir se faire arrêter lui-même.

– Alors, vous pouvez compter, dit Herbert, qu'il y aurait grand danger à ce qu'il s'y exposât; c'est là le pouvoir qu'il exercera sur vous tant qu'il sera en Angleterre, et ce serait le plan qu'il adopterait infailliblement si vous l'abandonniez.»

Je fus tellement frappé d'horreur à cette idée, qui s'était tout d'abord présentée à mon esprit, que je me regardais en quelque sorte déjà comme son meurtrier. Je ne pus rester en place sur ma chaise, et je me mis à marcher çà et là à travers la chambre, en disant à Herbert que, même si Provis était reconnu et arrêté malgré lui, je n'en serais pas moins malheureux, bien qu'innocent. Oui, et j'étais si malheureux, en l'ayant loin ou près de moi, que j'eusse de beaucoup préféré travailler à la forge tous les jours de ma vie, que d'en arriver là! Mais il n'y avait pas à sortir de cette question: Que fallait-il faire?

«La première et la principale chose à faire, dit Herbert, c'est de l'obliger à quitter l'Angleterre. Dans ce cas, vous partiriez avec lui, et alors il ne demanderait pas mieux que de s'en aller.

– Mais en le conduisant n'importe où, pourrai-je l'empêcher de revenir?

– Mon bon Haendel, n'est-il pas évident qu'avec Newgate dans la rue voisine, il y a plus de chances ici que partout ailleurs à ce que vous lui fassiez adopter votre idée et le rendiez plus docile. Si l'on pouvait se servir de l'autre forçat ou de n'importe quel événement de sa vie pour trouver le prétexte de le faire partir…

– Là, encore! dis-je en m'arrêtant devant Herbert, et tenant en avant mes mains ouvertes, comme si elles contenaient le désespoir de la cause; je ne connais rien de sa vie, je suis devenu presque fou l'autre soir, lorsqu'étant assis, je l'ai vu devant moi, si lié à mon bonheur et à mon malheur, et pourtant je le connais à peine, si ce n'est pour être l'affreux misérable qui m'a terrifié pendant deux jours de mon enfance!»

Herbert se leva et passa son bras sous le mien; nous marchâmes lentement, de long en large, en paraissant étudier le tapis.

«Haendel! dit Herbert en s'arrêtant, vous êtes bien convaincu que vous ne pouvez plus accepter d'autres bienfaits de lui, n'est-ce pas?

– Parfaitement… Assurément, vous le seriez aussi, si vous étiez à ma place.

– Et vous êtes convaincu que vous devez rompre avec lui?

– Herbert, pouvez-vous me le demander?

– Et vous avez et êtes obligé d'avoir assez de tendresse pour la vie qu'il a risquée pour vous, pour comprendre que vous devez l'empêcher, s'il est possible, de la risquer en pure perte… Alors, vous devez le faire sortir d'Angleterre avant de bouger un doigt pour vous tirer vous-même d'embarras. Une fois cela fait, au nom du ciel! tâchez de vous tirer d'affaire, et nous verrons cela ensemble, mon cher et bon camarade.»

Ce fut une consolation de se serrer les mains là-dessus, et de marcher encore de long en large n'ayant que cela de fait.

«Maintenant, Herbert, dis-je, pour tâcher d'apprendre quelque chose de son histoire, je ne connais qu'un moyen: c'est de la lui demander de but en blanc.

– Oui… demandez-la-lui, dit Herbert, quand nous serons réunis à déjeuner demain matin.»

En effet, il avait dit, en quittant Herbert, qu'il viendrait déjeuner avec nous.

Après avoir arrêté ce projet, nous allâmes nous coucher. J'eus les rêves les plus étranges, et je m'éveillai sans m'être reposé. En m'éveillant, je repris aussi la crainte que j'avais perdue pendant la nuit, de le voir découvert et arrêté pour rupture de ban. Une fois éveillé, cette crainte ne me quitta plus.

Provis arriva à l'heure convenue, tira son coutelas et se mit à table. Il avait fait les plus beaux projets pour que son gentleman se montrât le plus magnifiquement et agît en véritable gentleman, et il m'excitait à entamer promptement le portefeuille qu'il avait laissé en ma possession. Il considérait nos chambres et son logement comme des résidences provisoires, et me conseillait de chercher tout de suite une maisonnette élégante, dans laquelle il pourrait avoir un «pied-à-terre,» près de Hyde Park. Quand il eut fini de déjeuner, et pendant qu'il essuyait son couteau sur son pantalon, je lui dis sans aucun préambule:

«Hier soir, après que vous fûtes parti, j'ai parlé à mon ami de la lutte dans laquelle les soldats vous avaient trouvé engagé dans les marais, au moment où nous sommes arrivés; vous en souvenez-vous?

– Si je m'en souviens! dit-il, je crois bien!

– Nous désirons savoir quelque chose sur cet homme et sur vous. Il est étrange de savoir si peu sur votre compte à tous deux, et particulièrement sur vous, que ce que j'en ai pu dire à mon ami la nuit dernière. Ce moment n'est-il pas aussi bien choisi qu'un autre pour en apprendre davantage?

– Eh bien, dit-il après avoir réfléchi, vous êtes engagé par serment, vous savez, vous, l'ami de Pip.

– Assurément! répondit Herbert.

– Pour tout ce que je dis, vous savez, dit-il en insistant, le serment s'applique à tout.

– C'est ainsi que je le comprends.

– Et voyez-vous, tout ce que j'ai fait est fini et payé.»

Il insista de nouveau.

«Comme vous voudrez.»

Il sortit sa pipe noire et allait la remplir de tête de nègre, quand, jetant les yeux sur le paquet de tabac qu'il tenait à la main, il parut réfléchir que cela pourrait embrouiller le fil de son récit. Il le rentra, ficha sa pipe dans une des boutonnières de son habit, étendit une main sur chaque genou, et, après avoir considéré le feu d'un œil irrité pendant quelques moments, il se tourna vers nous et raconta ce qui suit.

CHAPITRE XIII

«Cher garçon, et vous, ami de Pip, je ne vais pas aller par quatre chemins pour vous dire ma vie, comme une chanson ou un livre d'histoire, mais je vais vous la dire courte et facile à saisir; je vais vous la raconter tout de suite en deux phrases d'anglais.

«En prison et hors de prison, en prison et hors de prison, en prison et hors de prison.

«Vous en savez tout ce qu'il y a à en savoir.

«Voilà ma vie en grande partie, jusqu'au jour où l'on m'embarqua, peu après que j'eusse fait la connaissance de Pip.

«On a fait de moi tout ce qu'il est possible, excepté qu'on ne m'a pas pendu.

«J'ai été enfermé aussi soigneusement qu'une théière d'argent.

«J'ai été transporté par-ci, transporté par-là.

«J'ai été mis à la porte de cette ville-ci; j'ai été mis à la porte de cette ville-là.

«On m'a attaché à un chantier.

«On m'a fouetté, tourmenté et réduit au désespoir.

«Je n'ai pas plus d'idée de l'endroit où je suis né que vous, si j'en ai autant.

«D'aussi loin que je me souvienne, je me vois dans le comté d'Essex, volant des navets pour me nourrir.

«Quelqu'un m'avait abandonné, un homme, un chaudronnier. Il avait emporté le feu avec lui, et j'avais très froid.

«J'ai su que mon nom était Magwitch, et mon nom de baptême Abel.

«Comment l'ai-je su?

«De même, sans doute, que j'ai appris que les oiseaux dans les haies s'appelaient pinsons, pierrots, grives.

«J'aurais pu supposer que ce n'étaient que des mensonges; seulement, comme il arriva que les noms des oiseaux étaient vrais, j'ai supposé que le mien l'était aussi.

«Je ne brillais ni par le dehors ni par le dedans; et, de si loin que je puisse me souvenir, il n'y avait pas une âme qui supportât la vue du petit Abel Magwitch, sans en être effrayée, sans le repousser ou sans le faire prendre et arrêter.

«Je fus pris, pris et repris, au point que j'ai grandi en prison.

«On me fit la réputation d'être incorrigible.

« – Voilà un incorrigible mauvais sujet,» disait-on aux visiteurs de la prison, en me montrant du doigt. «Ce garçon-là, on peut le dire, est fait pour les prisons.»

«Alors ils me regardaient et je les regardais, et quelques uns d'entre eux mesuraient ma tête: ils auraient mieux fait de mesurer mon estomac.

«D'autres me donnaient de petits livres religieux, que je ne pouvais lire, et me tenaient des discours que je ne pouvais comprendre.

«Ils parlaient sans cesse du diable, mais qu'est-ce que j'avais à faire avec le diable?

«Il fallait bien mettre quelque chose dans mon estomac, n'est-ce pas?

«Mais voilà que je deviens petit, et je sais ce qui vous est dû, mon cher enfant, et à vous aussi, cher ami de Pip, n'ayez aucune crainte que je sois petit.

«Tout en errant, mendiant, volant, travaillant quelquefois, quand je le pouvais, pas aussi souvent que vous pourriez le croire, à moins que vous ne vous demandiez à vous-mêmes si vous auriez été bien disposés à me donner de l'ouvrage. Un peu braconnier, un peu laboureur, un peu roulier, un peu moissonneur, un peu colporteur et un peu de toutes ces choses qui ne rapportent rien et vous mettent dans la peine, je devins homme.

«Un soldat déserteur, qui se tenait caché jusqu'au menton sous un tas de pommes de terre, m'apprit à lire, et un géant ambulant qui, chaque fois qu'il signait son nom, gagnait un sou, m'apprit à écrire.

«Je n'étais plus enfermé aussi souvent qu'autrefois, mais j'usais encore ma bonne part de clefs et de verrous.

«Aux courses d'Epson, il y a quelque chose comme vingt ans, je fis la connaissance d'un homme, auquel j'aurais fendu le crâne avec ce coutelas, aussi facilement qu'une patte de homard, si je n'avais craint d'en faire sortir le diable.

«Compeyson était son vrai nom, et c'est l'homme, mon cher enfant, que vous m'avez vu assommer dans le fossé, ainsi que vous l'avez raconté à votre camarade hier soir quand j'ai été parti.

«Il se posait en gentleman, ce Compeyson: il avait été au collège et avait de l'instruction. C'était un homme au doux langage, et qui était initié aux manières des gens comme il faut. Il avait bonne tournure et bon air.

«La veille de la grande course, je le trouvai sur la bruyère, dans une baraque que je connaissais déjà. Il était, ainsi que plusieurs autres personnes, assis autour des tables, quand j'arrivai, et le maître de la baraque, qui me connaissait et aimait à plaisanter, l'interpella pour lui dire en me montrant:

« – Je crois que voilà un homme qui fera votre affaire.»

«Compeyson m'examina avec attention, et je l'examinai aussi.

«Il avait une montre et une chaîne, une bague, une épingle de cravate et de beaux habits.

« – À en juger sur les apparences, vous n'êtes pas dans une bonne passe? me dit Compeyson.

« – Non, monsieur, et je n'y ai jamais été beaucoup.»

«Je sortais en effet de la prison de Kingston pour vagabondage; j'aurais pu y être pour quelque chose de plus, mais ce n'était pas.

« – La fortune peut changer; peut-être la vôtre va-t-elle tourner, dit Compeyson.

« – J'espère que cela se peut. Il y a de la place, dis-je.

« – Que savez-vous faire? dit Compeyson.

« – Manger et boire, dis-je, si vous voulez me trouver les choses nécessaires.»

«Compeyson se mit à rire, et m'examina scrupuleusement, il me donna cinq shillings, et prit rendez-vous pour le lendemain soir au même endroit.

«Je vins trouver Compeyson le lendemain soir au même endroit, et Compeyson me proposa d'être son homme et son associé.

«Et quelles étaient les affaires de Compeyson dans lesquelles nous devions être associés?

«Les affaires de Compeyson, c'était d'escroquer, de faire des faux, de passer des billets de banque volés, et ainsi de suite. Tous les tours que Compeyson pouvait trouver dans sa cervelle, sans compromettre sa peau, et dont il pouvait tirer profit, et laisser toute la responsabilité à un autre: telles étaient les affaires de Compeyson.

«Il n'avait pas plus de cœur qu'une lime de fer. Il était froid comme un mort. Et il avait la tête de diable dont j'ai parlé plus haut. Il y avait avec Compeyson un autre homme qu'on appelait Arthur. Ce n'était pas un nom de baptême, mais un surnom. Il était à son déclin; on aurait cru voir une ombre.

«Quelques années auparavant, lui et Compeyson avaient eu une mauvaise affaire avec une dame riche, et ils en avaient tiré pas mal d'argent; mais Compeyson jouait et pariait, et il avait tout perdu. Arthur se mourait dans une horrible misère, et la femme de Compeyson (que Compeyson battait constamment), prenait pitié de lui quand elle pouvait, mais Compeyson n'avait pitié de rien, ni de personne.

«J'aurais pu prendre conseil d'Arthur; mais je n'en fis rien, et je ne prétends pas que ce fût par scrupule; mais à quoi cela m'aurait-il servi, mon cher enfant, et vous, cher camarade de Pip?

«Je commençai donc avec Compeyson, et je fus un faible outil dans ses mains.

«Arthur demeurait dans le grenier de la maison de Compeyson (qui était près de Bentford), et Compeyson tenait un compte exact de son logement et de sa pension, pour le jour où il trouverait plus d'avantages à le trahir.

«Mais Arthur eut bientôt réglé lui-même son compte.

«La deuxième ou la troisième fois que je le vis, il arriva tout hors de lui, et avec toutes les allures de la folie, dans le parloir de Compeyson, à une heure très avancée de la soirée, n'ayant sur lui qu'une chemise de flanelle et ses cheveux tout mouillés, il dit à la femme de Compeyson:

« – Sally, Elle est actuellement près de moi là-haut, et je ne puis me débarrasser d'elle; elle est tout en blanc, avec des fleurs blanches dans les cheveux, et elle est horriblement folle, et elle tient un linceul dans ses bras, et elle dit qu'elle le jettera sur moi à cinq heures du matin.

« – Mais fou que vous êtes, dit Compeyson, ne savez-vous pas que celle dont vous voulez parler a une forme humaine? et comment pourrait-elle être entrée là-haut sans passer par la porte, par la fenêtre ou par l'escalier?

« – Je ne sais pas comment elle y est venue, dit Arthur en frissonnant d'horreur, mais elle est dans le coin au pied du lit, horriblement folle, et à l'endroit où son cœur est brisé, où vous l'avez brisé, il y a des gouttes de sang.»

«Compeyson parlait haut, mais en réalité il était lâche.

« – Monte avec ce radoteur malade, dit-il à sa femme; et, vous, Magwitch, donnez-lui un coup de main, voulez-vous?

«Mais, quant à lui, il ne bougea pas.

«La femme de Compeyson et moi, nous reconduisîmes Arthur pour le remettre au lit, et il divagua d'une manière horrible.

« – Regardez-la donc!.. criait-il, en montrant un endroit où nous n'apercevions absolument rien, elle secoue le linceul sur moi!.. Ne la voyez-vous pas?.. Voyez ses yeux!.. N'est-ce pas horrible de la voir toujours folle?»

«Puis il s'écria:

« – Elle va l'étendre sur moi!.. Ah! c'en est fait de moi!.. Enlevez-le-lui! enlevez-le-lui!..»

«Puis, tout en s'attachant à nous, il continuait à parler au fantôme et à lui répondre, jusqu'à ce que je crus à moitié le voir moi-même.

«La femme de Compeyson, qui était habituée à ces crises, lui donna un peu de liqueur pour calmer ses visions, et bientôt il devint plus tranquille.

« – Oh! elle est partie, son gardien est-il venu la chercher? dit-il.

« – Oui, répondit la femme de Compeyson.

« – Lui avez-vous dit de l'enfermer au verrou?

« – Oui.

« – Et de lui enlever cette vilaine chose?

« – Oui… oui… c'est fait.

« – Vous êtes une bonne créature, dit-il, ne me quittez pas, et quoi que vous fassiez, je vous remercie.»

«Il demeura assez tranquille, jusqu'à cinq heures moins cinq minutes.

«Alors il s'élança en criant, en criant très fort:

« – La voilà! Elle a encore le linceul… Elle le déploie!.. Elle sort du coin!.. Elle approche du lit… Tenez-moi tous les deux, chacun d'un côté… Ne la laissez pas me toucher… Ah!.. elle m'a manqué cette fois… Empêchez-la de me le jeter sur les épaules!.. Ne la laissez pas me soulever pour le passer autour de moi… Elle me soulève… tenez-moi ferme.»

«Puis il se souleva lui-même avec effort, et nous découvrîmes qu'il était mort.

«Compeyson vit dans ce fait un bon débarras pour tous deux.

«Lui et moi, nous commençâmes bientôt les affaires, et il débuta par me faire un serment (étant toujours très rusé) sur mon livre, ce petit livre noir, mon cher enfant, sur lequel j'ai fait jurer votre camarade.

«Pour ne pas entrer dans le détail des choses que Compeyson conçut et que j'exécutai, ce qui demanderait une semaine, je vous dirai simplement, mon cher enfant, et vous, le camarade de Pip, que cet homme m'enveloppa dans de tels filets, qu'il fit de moi son nègre et son esclave.

«J'étais toujours endetté vis-à-vis de lui, toujours à ses ordres, toujours travaillant, toujours courant des dangers.

«Il était plus jeune que moi, mais il était rusé et instruit, et il était, sans exagération, cinq cents fois plus fort que moi.

«Ma maîtresse, pendant ces rudes temps… mais je m'arrête, je n'en ai pas encore parlé.»

Il chercha autour de lui d'une manière confuse, comme s'il avait perdu le fil de ses souvenirs, et tourna son visage vers le feu, et étendit ses mains dans toute leur largeur sur ses genoux, les leva et les remit en place:

«Il n'est pas nécessaire d'aborder ce sujet,» dit-il.

Et, regardant encore une fois autour de lui:

«Le temps que je passai avec Compeyson fut presque aussi dur que celui qui l'avait précédé. Cela dit, tout est dit.

«Vous ai-je dit comment je fus jugé seul pour les méfaits que j'avais commis pendant que j'étais avec Compeyson?»

Je répondis négativement.

«Eh bien! dit-il, j'ai été jugé et condamné. J'avais déjà été arrêté sur des soupçons, deux ou trois fois pendant les trois ou quatre ans que cela dura; mais les preuves manquaient; à la fin, Compeyson et moi, nous fûmes tous deux mis en jugement sous l'inculpation d'avoir mis en circulation des billets volés, et il y avait encore d'autres charges derrière.

« – Défendons-nous chacun de notre côté, et n'ayons aucune communication,» me dit Compeyson.

«Et ce fut tout.

«J'étais si pauvre, que je vendis tout ce que je possédais, excepté ce que j'avais sur le dos, afin d'avoir Jaggers pour moi.

«Quand on nous amena au banc des accusés, je remarquai tout d'abord combien Compeyson avait bonne tournure et l'air d'un gentleman, avec ses cheveux frisés et ses habits noirs et son mouchoir blanc, et combien, moi, j'avais l'air d'un misérable tout à fait vulgaire.

«Quand on lut l'acte d'accusation, et qu'on chercha à prouver notre culpabilité, je remarquai combien on pesait lourdement sur moi et légèrement sur lui.

«Quand les témoins furent appelés, je remarquai comment on pouvait jurer que c'était toujours moi qui m'étais présenté – comment c'était toujours à moi que l'argent avait été payé – comment c'était toujours moi qui semblais avoir fait la chose et profité du gain.

«Mais quand ce fut le tour de la défense, je vis plus distinctement encore quel était le plan de Compeyson; car son avocat avait dit:

« – Milord et Messieurs, vous avez devant vous, côte à côte sur le même banc, deux individus que vous ne devez pas confondre: l'un, le plus jeune, bien élevé, dont on parlera comme il convient; l'autre, mal élevé, auquel on parlera comme il convient. L'un, le plus jeune, qu'on voit rarement apparaître dans les affaires de la cause, si jamais on l'y voit, est seulement soupçonné; l'autre, le plus âgé, qu'on voit toujours agir dans ces mêmes affaires, mène le crime au logis. Pouvez-vous balancer, s'il n'y a qu'un coupable dans cette affaire, à dire lequel ce doit être? et, s'il y en a deux, lequel est pire que l'autre?»

«Et ainsi de suite, et quand on arriva aux antécédents, il se trouva que Compeyson avait été en pension, que ses camarades de pension étaient dans telle ou telle position; plusieurs témoins l'avaient connu au club et dans le monde, et n'avaient que de bons renseignements à donner sur lui.

«Quant à moi, j'étais en récidive et l'on m'avait vu constamment par voies et chemins, dans les maisons de correction et sous clef.

«Quand vint le moment de parler aux juges, qui donc, sinon Compeyson, leur parla, en laissant retomber de temps en temps son visage dans son mouchoir blanc, et avec des vers dans son discours encore! Moi, je pus seulement dire:

« – Messieurs, cet homme, qui est à côté de moi, est le plus fameux scélérat…»

«Quand vint le verdict, ce fut pour Compeyson qu'on réclama l'indulgence, en conséquence de ses bons antécédents, de la mauvaise compagnie qu'il avait fréquentée, et aussi en considération de toutes les informations qu'il avait données contre moi.

«Moi je n'entendis d'autre mot que le mot: coupable!

«Et quand je dis à Compeyson:

« – Une fois sorti du tribunal, je t'écraserai le visage, misérable!»

«Ce fut Compeyson qui demanda protection au juge et l'on mit deux geôliers entre nous.

«Il en eut pour sept ans, et moi pour quatorze, et encore le juge, en le condamnant, ajouta qu'il le regrettait, parce qu'il aurait pu bien tourner.

«Quant à moi, le juge voyait bien que j'étais un vieux pécheur, aux passions violentes, ayant tout ce qu'il fallait pour devenir pire…»

Provis était petit à petit arrivé à un grand état de surexcitation; mais il se retint, poussa deux ou trois soupirs, avala sa salive un nombre de fois égal, et, étendant vers moi sa main comme pour me rassurer:

«Je ne vais pas me montrer petit, cher enfant,» dit-il.

Il s'était échauffé à tel point, qu'il tira son mouchoir et s'essuya la figure, la tête, le cou et les mains avant de pouvoir continuer.

«Je dis à Compeyson que je jurais de lui écraser le visage, et je m'écriai:

« – Que Dieu écrase le mien, si je ne le fais pas!»

«Nous étions tous deux sur le même ponton, mais je ne pus l'approcher de longtemps, malgré tous mes efforts. Enfin, j'arrivai derrière lui, et je lui frappai sur l'épaule pour le faire retourner et le souffleter; on nous aperçut et on me saisit. Le cachot noir du ponton n'était pas des plus solides pour un habitué des cachots, qui savait nager et plonger. Je gagnai le rivage, et me cachai au milieu des tombeaux, enviant ceux qui y étaient couchés. C'est alors que je vous vis pour la première fois, mon cher enfant!»

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
27 eylül 2017
Hacim:
700 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain