Kitabı oku: «La dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du XVIIe siècle»

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Charles Flachaire

La dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du XVIIe siècle


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319274

Table des matières

INTRODUCTION

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

Les résultats

BIBLIOGRAPHIE

Généralités.

Ch. I. — Les écrivains Jésuites.

Ch. II. — Saint François de Sales et la Visitation.

Ch. III et IV. — L’Oratoire et le Carmel; Bérulle, Gibieuf.

Ch. V. — Port-Royal.

Ch. VI. — M. Olier et Saint-Sulpice.

Ch. VII. — Le P. Eudes.

Ch. VIII.

INTRODUCTION

Table des matières

1. — On n’a pas encore remarqué, sinon d’une façon accidentelle, à propos de tel ou tel personnage pieux, la place tenue par la dévotion à la Vierge dans l’histoire morale et religieuse du XVIIe siècle. Il y aurait lieu d’étudier la renaissance et l’épanouissement de ce culte, en France, après les guerres de religion: il fut alors un des éléments actifs de la contre-réformation catholique, et c’est souvent autour de lui que se ranima et se raffermit la foi traditionnelle: processions solennelles , visites de sanctuaire, pèlerinages, «milices » chrétiennes, confréries, congrégations, telles furent les manifestations multiples, entre 1530 et 1600, de la dévotion mariale. Elle fut un objet d’émulation pour la famille royale, les grands, les ordres religieux, le peuple. Puis au XVIIe siècle, la piété de Louis XIII l’adopta pour ainsi dire officiellement. Par la déclaration du 10 février 1638, Louis XIII plaça son royaume sous la protection spéciale de la Vierge. Il avait déjà fait vœu «de dresser et fonder une lampe à perpétuité, laquelle sera d’argent et continuellement ardente, devant l’autel et la chapelle dite de Notre-Dame,» a et la Vierge de Lorette reçut de lui «deux couronnes garnies de diamant» . Anne d’Autriche, quand, après vingt-deux ans de mariage, elle eut obtenu, dans le sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, la grâce d’un héritier du trône, fit venir de Chartres la ceinture de Marie qui y est pieusement conservée. «L’enfant de la prière» resta toujours fidèle à sa protectrice. «Je serais fâché, disait-il au P. La Rue, de manquer un seul jour à la dévotion du chapelet» . La Vierge compta parmi ses plus humbles serviteurs des philosophes et des poètes. C’est à Notre-Dame que, dans la fameuse nuit du 10 novembre 1619, Descartes «recommande l’affaire qu’il jugeait la plus importante de sa vie, et, pour tâcher d’intéresser cette bienheureuse Mère de Dieu d’une manière plus pressante,» il lui promit d’aller à Lorette: il accomplit ce pèlerinage en 1624. La piété de Pierre Corneille pour Marie est connue. Il traduisit en vers les Louanges à la Vierge attribuées à saint Bonaventure: et, quelques années plus tard, en 1670, l’Office de la Vierge tout entier avec les leçons, les psaumes et les hymnes. On se rappellera, si l’on veut, que le poète était de Rouen, la ville des «Palinods», ces tournois littéraires en l’honneur de Marie, solennellement consacrés en 1520 par une bulle du souverain pontife et restaurés avec éclat au début du XVIIe siècle . Thomas Corneille, Jacqueline Pascal, des poètes subtils et quintessenciés comme Auvray ou P. de Marbeuf y remportèrent la palme, en célébrant la Vierge Immaculée:

«Ouy, la Vierge est un lys qui prend son origine

Sa neige et son parfum d’un principe infecté.

C’est d’un rosier poignant le bouton sans épine

Qui au désert du vice estalle sa beauté...» .

Antoine Corneille, un autre frère du poète, aurait même, dit-on, composé à la louange de Notre Dame une pièce de vers sur laquelle l’auteur du Cid a pu calquer les stances de Rodrigue:

Percée au plus profond du cœur

D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,

Droite au pied de la croix où son cher fils l’appelle,

La Vierge, triste objet d’une injuste rigueur,

Persévère immobile, et son âme abattue

Cède au coup qui la tue.

Nous pourrions chez d’autres écrivains profanes trouver des preuves de cet attrait que Marie exerça sur l’imagination et la sensibilité d’un siècle, mais ce n’est point là le sujet précis de notre étude. Nous voulons explorer la littérature proprement religieuse qui résuma toute cette dévotion et en assura le rayonnement rapide.

II. — Les ouvrages spirituels — est-il besoin de le démontrer? — font partie intégrante de notre patrimoine littéraire: et ce n’est pas seulement aux ouvrages spirituels oratoires, aux sermons, qu’il importe de donner droit de cité dans une littérature dont il ne faut pas retrécir arbitrairement le riche domaine; — c’est aussi aux ouvrages de doctrine, — métaphysique, ascétique ou mystique.

L’histoire, aussi, réclame qu’on ne les oublie pas, s’il est vrai que la mystique ait été non seulement un aliment de vie intérieure, mais un mobile d’action. Aussi bien a-t-elle le droit et le devoir de pénétrer les secrets intimes du sentiment religieux. Les manifestations extérieures n’en seront ainsi que mieux comprises. Sans doute rien n’est plus délicat que d’évoquer fidèlement l’atmosphère mystique d’un temps, en lui conservant sa couleur et son ton; et l’hagiographie classique n’y réussit guère. Éprise d’une perfection conventionnelle qu’il s’agit de donner en exemple au «pieux lecteur,» elle nous offre, avec une désespérante régularité, le spectacle monotone d’une sainteté ou d’une dévotion qui semblent échapper au temps et à l’espace. Pour employer une image chère aux mystiques, les «fleurs d’âme», cueillies par ces édifiants biographes, perdent tout coloris et tout parfum: «on dirait ces fleurs de papier qu’une industrie lamentable prépare pour les autels, ces bouquets inanimés qu’aucun jardin n’a vu fleurir et qui n’ont poussé leur racine dans aucune terre» . L’étude rigoureuse d’une dévotion particulière chez un certain nombre de pieux ou savants ecclésiastiques, nous oblige à comprendre en tout respect, mais à définir en toute sincérité, les nuances individuelles dont elle se colore dans la libre diversité des âmes.

III. — La monographie d’un culte pendant un demi-siècle peut présenter aussi un autre intérêt: celui de découvrir le mécanisme de son évolution, d’en suivre l’organisation croissante, l’enrichissement graduel et de plus en plus hardi, à la suite d’un succès populaire et de la conquête des fidèles.

Pour que notre étude fût complète, il faudrait entrer dans le détail des faits, étudier, à côté des écrivains, la société et la vie. Mais la société et la vie ne sont, en ces matières, que l’écho des idées qui s’expriment dans les livres. Assurément, dans ces livres, toutes les idées constitutives ne sont point également développées. Mais, tout au moins, les principales s’y trouvent et plusieurs tendances s’y reconnaissent. Classer en divisions chronologiques très précises ces tendances, ce serait arbitraire et inexact. Dans sa souplesse, dans sa variété, le fait religieux se prête moins que tous les autres faits à ces divisions et à ces cadres. Il change en restant fidèle au passé ; — il se renouvelle sans rompre avec la tradition. — Nous croyons cependant qu’une dévotion suit un rythme, qu’elle est solidaire de la succession des temps et qu’elle obéit à de certaines lois. Nous aurons donc le droit, dans les pages qui suivent, d’ordonner notre recherche en distinguant, sinon des phases d’une succession chronologique absolument stricte, du moins des courants qui se dessinent et se développent les uns après les autres.

L’un de ces courants, d’origine populaire et médiévale, nous a paru trouver chez les Jésuites son expression la plus littéraire et la plus efficace sur le milieu contemporain. Là, la tendance essentielle est de s’adresser avant tout à la sensibilité, à l’imagination; d’où un débordement de tendresse, de réalisme dévot, d’interprétation allégorique, et dans la doctrine même, un minimum de rigueur, une liberté d’allures allant jusqu’à quelque complaisance. Saint François de Sales, tout en suivant ce premier courant, corrige par un surcroît d’austérité la mièvrerie sentimentale et imaginative, réfrène la curiosité par un souci d’édification morale et par la prudence de la doctrine.

Le second courant, dont nous voyons l’origine en l’Oratoire, prend son inspiration, — et sa règle — dans la théologie mystique. Il répond en France, — dans cette France humaniste et polie, latine et rationaliste du XVIIe siècle — aux besoins des âmes pieuses qui réclamaient une piété austère et satisfaisante pour la raison, autant que généreuse. Avec le cardinal de Bérulle, c’est au mystère de l’Incarnation que se rattache constamment, sans jamais le perdre de vue, la méditation mariale: il analyse l’idée de Mère de Dieu et en déduit toutes les conséquences (Résidence de Jésus en Marie — la Vierge prédestinée — ses privilèges glorieux ou douloureux). Le P. Gibieuf apporte à cet effort de raisonnement théologique sa note personnelle et enrichit la dévotion à la Vierge, non seulement des résultats de sa contemplation, mais encore du fruit de ses entretiens avec les Carmélites dont il est le «visiteur». Il transporte à la Vierge l’ «expérience religieuse» qu’il trouve en ses servantes; il en décrit le développement et les progrès. Vers la même époque, Port-Royal, avec Saint-Cyran, principalement séduit par une vertu de Marie, l’humilité, voue à la Vierge une dévotion augustinienne: la mère du Christ symbolise le triomphe de la Grâce contre l’Orgueil, l’éternel ennemi. Sur la définition précise de cette dévotion mariale des jansénistes, nous insisterons d’autant plus, que, soit ignorance, soit malveillance, on l’a presque toujours reléguée dans l’ombre.

Le troisième courant, qui dérive du précédent, a cependant une direction très nettement différente. Les âmes que nous y rencontrons sont quotidiennement sujettes aux visions, aux extases, aux transports en Dieu: la piété mariale est moins, chez elles, un produit de la mystique spéculative qu’ «une expérience vécue» : elle est passionnée, impétueuse, tourmentée. Il faut, pour la comprendre, raconter des vies ardentes. Pour M. Olier, ses Mémoires encore inédits, et aussi les fragments inédits de ses écrits sur la Vierge nous le permettront. La Vierge, épouse du Père Eternel, — prêtre et hostie avec Jésus-Christ — canal des grâces dans l’Église: telles sont les méditations familières au fondateur de Saint-Sulpice; elles se condensent en une dévotion spéciale: «la Vie intérieure de la Vierge», qui organise autour d’elle tout un ensemble de cultes secondaires. — Émule, en quelque façon, d’Olier, le P. Eudes, par une propagande inlassable, se fait l’apôtre d’un culte spécial: celui du «saint cœur de Marie», exposé au double péril de la matérialisation du symbole et du morcellement en menues pratiques.

Enfin nous étudierons les sermons assez nombreux et importants de la jeunesse de Bossuet sur la Vierge. Ils seront le terme d’une enquête que nous conduisons ainsi jusque vers 1653. Non pas sans doute que ces textes du grand écrivain nous semblent un aboutissement définitif, mais ils marquent au moins une «époque» particulièrement intéressante du progrès de la dévotion mariale, — parce qu’on y voit se condenser chez lui les efforts dispersés de la génération antérieure, — parce que surtout y apparaît le souci de prévenir les abus de la victoire d’un culte triomphant. Bossuet, — ici comme ailleurs, homme de «juste milieu», — aperçoit dans ces divers apports spirituels les scories, tâche de les éliminer, condense, avec sa théologie attentive et son bon sens, les richesses exubérantes et les efflorescences parasites d’une dévotion qui, par sa grâce émouvante et attirante, permettait moins que d’autre la froide maîtrise de la raison sur la volonté et sur le cœur, et était vouée à des «extravagances » dont la deuxième partie du XVIIesiècle donna le spectacle.

CHAPITRE I

Table des matières

Les écrivains Jésuites.

I. — Après la crise de la Réforme, les Jésuites furent les plus ardents restaurateurs du culte de Marie: pour ranimer le catholicisme, ils pensèrent qu’il était urgent de faire revivre en France la dévotion à la «Dame de Miséricorde», si douce à ses fidèles, si indulgente aux pécheurs. Ils se firent donc les champions de la piété moyenageuse et se proposèrent de développer «l’amalgame composite des croyances populaires, » où l’effusion sentimentale s’accompagne toujours de multiples et minutieuses pratiques. La Vierge leur apparut aussi comme la protectrice de l’orthodoxie: celle dont on pouvait raisonnablement espérer la ruine de l’hérésie protestante; en ce sens que son culte, nettement affirmé, était un des symboles les plus nets de la dévotion catholique. Seulement, agressifs comme ils sont en cette période conquérante, les Jésuites oublient parfois dans l’entraînement de la polémique la douceur obligée d’une dévotion attendrie. Résolus à conserver au culte de Notre Dame sa séduction sentimentale, mais ennemis d’un quiétisme inactif, ils instituent. entre les chrétiens un véritable «concours» spirituel, où tous «se font un saint défi à qui rendrait le plus d’honneurs» à la Vierge et «se disputent avec ferveur» la palme. Les collèges qui se multiplient en France, depuis la rentrée des Jésuites en 1603, deviennent des centres d’action et de propagande. Les Congrégations de Notre-Dame, où ils groupent les plus pieux de leurs élèves, sont des ruches de dévotion mariale «où l’on s’excite mutuellement et par paroles et par exemples à la pratique de toutes les vertus».

Le jeune «parthénophile» est un modèle: en entrant dans la confrérie, après son stage «d’approbaniste», il a consacré son cœur à Marie et lui a juré de résister aux séductions de la chair et du monde; il met toute son ambition à devenir «une des plus blanches étoiles du ciel marianique». Dès son lever, c’est à la Vierge qu’il adresse sa prière, s’agenouillant au pied du petit autel dédié à Marie qu’il entretient dans sa cellule et qu’il orne de fleurs et de couronnes. Dans les solennités ou les fêtes patronales de sa congrégation, il occupe toujours une place de choix et souvent «est vêtu en ange avec de grandes ailes». Enfin, avec cette intelligence de la puissance de l’auto-suggestion des maîtres en mystique, on veut que, dans ses entretiens avec ses camarades, il «parle sans cesse de la Vierge» : la règle de l’association lui en fait un de voirstrict, et telle confrérie, celle d’Ingolstadt par exemple, reçut le nom de «Colloque de la Sainte Vierge». Les grandeurs, les privilèges de Notre Dame étaient d’ailleurs célébrés en prose et en vers, soit au sein même de la congrégation, soit dans les Académies dont on ne pouvait faire partie que si l’on était congréganiste. Plusieurs de ces compositions en latin nous ont été conservées dans les œuvres poétiques du P. Denis Petau. La confrérie avait aussi ses archives, où étaient naïvement transcrits les exploits mystiques des jeunes héros; ces traits édifiants et touchants, destinés d’abord à former des «traditions de famille,» étaient quelquefois portés à la connaissance du grand public. C’est ainsi que le célèbre P. Coton conçut à Bordeaux le dessein d’un livre «qui offrirait aux cœurs les plus dévoués à Marie», pour employer ses propres expressions, «comme un bouquet spirituel formé des plus douces fleurs du jardin de leur auguste Mère» . Ces monuments littéraires expliquent que nous nous soyons arrêtés un instant à la vie religieuse de ces congrégations dont l’histoire et le rayonnement dans la société dépassent l’objet de notre étude. Aussi bien saint François de Sales , le cardinal de Bérulle, Bossuet, furent-ils de fidèles congréganistes, et c’est dans ces pieuses assemblées qu’ils puisèrent les premiers éléments de leur dévotion.

D’ailleurs la littérature mariale des Jésuites releva toujours de leurs Congrégations: nous ne parlons pas seulement des multiples manuels ou bien ouvrages d’exhortation attribués comme récompenses ou donnés en étrennes, — comme le Traité de l’Imitation de Notre Dame du Père François Arias, ou la Couronne de Roses de la Royne du ciel du P. Chifflet, — mais aussi des œuvres plus «littéraires» du P. Binet, du P. Barry et du P. Poiré. C’est d’après leurs traités que nous tâcherons de préciser les traits essentiels de la dévotion des Jésuites à la Vierge.

II. — Elle est d’abord un appel constant à l’affection et à la tendresse. On pourrait croire que saint Anselme et saint Bernard avaient épuisé les gracieusetés et les gentillesses. Les Jésuites s’étonnent au contraire que le pieux Bernard n’ait pas écrit «des choses mille fois encore plus douces». Et de fait, les Méditations affectueuses du P. Binet sont un tissu de caresses respectueuses, d’adorations câlines, de cajoleries d’enfant; c’est une suite de vagues effusions qui servent decommentaires — combien candides! — à de naïves gravures représentant la vie de la Vierge. La prière, ou plutôt le «colloque, » qui termine la méditation prend successivement la forme de la complainte, du désir sacré, de la plainte amoureuse, du désespoir, du transport, de la hardiesse sacrée, de la privauté innocente..... «Plorez, plorez mes yeux, fondez vous tout en larmes» . — «Mon Dieu! mon cœur s’envole et mon âme s’échappe» . — «Mourons, mon cœur, mourons, à quoi sert-il de vivre, puisque tous nos amours s’en vont voler au ciel et quittant cette vie nous laissent orphelins» . Cette onction harmonieuse trouve même spontanément la mesure et la cadence du vers. L’enfance de la Vierge se prête surtout à ces familiarités pieuses. Le Protévangile de saint Jacques et la littérature mariale apocryphe en avaient, dès les premiers siècles, offert une abondante moisson. Mais l’imagination du P. Binet crée à son tour. Avec une complaisance inlassable il nous donne le spectacle de la nativité de Notre Dame: «Que les anges sont aises, berçant et endormant cette petite princesse du Paradis! Naissez, à la bonne heure, naissez ma petite princesse!» . — Les anges aiment à jouer avec elle: ils ont «le pan de leur robe plein de fleurs immortelles cueillies au Paradis,» et «apprennent cette petite fille à jouer dedans l’innocence, à manier des lys et à faire des couronnes et ne prendre des ébats innocents que dans le sein des vertus et des roses». — Ils assistent à son mariage et «jettent à pleines poignées des lis et des roses blanches sur les nouveaux époux». Le P. Binet ne s’étonne que d’une chose, c’est «qu’ils n’aient pas arraché quelques étoiles au firmament» .

Tout le temps, c’est cette préciosité et cette mignardise. La «royne du Paradis» est rarement majestueuse chez un auteur qui semble tenir la gageure de ne pas écrire une ligne sans employer le mot «petit». La Vierge est «une petite fille, une tendre fillette, une petite créature, sa chère petite maîtresse,» et elle rapetisse tout ce qui l’approche. «Il me souvient que le petit Jean-Baptiste vous offroit quelquefois et au petit Jésus de petits présents innocents; derechef les pauvres bergers vous offrant un agneau et des petits paniers pleins de simplicité et de présents rustiques, vous les reçûtes pourtant d’un si bon visage qu’il sembloit qu’ils vous eussent donné l’Europe, l’Asie et l’Afrique..... .»

Il est aisé de prévoir que ces puérilités s’accompagnent souvent du plus insigne mauvais goût: «Donnez-moi votre main, divin poupon, je vous dirai votre bonne fortune: je lis dans les traits de cette main que vous serez un jour un grand larron de cœurs» . Ou encore: «Que ne puis-je changer en deux colombes et mon cœur et mon âme pour les mettre en ce petit panier pour prêter à la Sainte Vierge la rançon de son précieux fils» . Mais plutôt que de s’indigner de ces extravagances, il vaut mieux observer la tendance qu’ont toutes les dévotions à «infantiliser» si l’on peut dire, les êtres sacrés ou divins.

Mais la tendresse va plus loin. Cette afféterie enfantine, excusable peut-être en un modeste ouvrage d’édification, se transforme dans un traité plus savant en une sorte de galanterie moins admissible. Dans le Grand chef-d’œuvre de Dieu, le P. Binet fait un long et complaisant récit «des faveurs dont la souveraine princesse du ciel comble ses bons serviteurs,» «des caresses qu’elle faisait à son petit Bernard», et il en trouve d’ «un peu plus savoureuses» encore. C’est qu’en effet le terme de cette dévotion est l’amour. Marie est «une divine princesse,» dont «les yeux colombins», «aux attraits innocents,» ravissent les cœurs. Qui dira jamais «les rayons admirables de cette transcendante beauté ?» «La grâce de Dieu s’estoit logée sur son visage, la modestie estoit sur le front, la douceur dans les yeux, la pudeur dans le vermillon de ses joues, la virginité dans la neige de son col» . «Comment pourrait-on ne pas l’aimer avec une passion si saincte et si forte que nous ne sçaurions estre maistres de nos cœurs, et nous ne sçaurions empêcher qu’ils ne nous eschappent et qu’ils ne se jettent à ses pieds pour l’admirer sans cesse». «Ses regards sont des dards, ses dards sont des regards, et les uns et les autres sont des coups de tonnerre qui foudroyent tout ce qu’elle regarde, et il n’y a pas moyen de se deffendre de cette puissance incroyable». Et pourtant, quelque vive que soit la tendresse du P. Binet, elle le cède encore à l’affection du P. Barry envers «sa bonne mère» : à tel point qu’un éditeur moderne de Philagie a cru devoir atténuer les excès de son langage: — «les amoureuses tendresses de son adorable bonté » deviennent «les affectueuses tendresses de son ineffable bonté » ; le P. Barry parlait ingénuement des plus chers amants de la Sainte Vierge: ces dévots serviteurs ne sont plus aujourd’hui que des «amis «. Parmi les multiples dévotions que le P. Barry recommande, il en est une qui consiste à «donner des œillades amoureuses, en passant, aux images de la Mère de Dieu». On le voit, le répertoire de la galanterie romanesque et le vocabulaire «des amoureuses inventions » lui sont familiers. Le P. Poiré, à son tour, n’échappe pas à ce bel-esprit, et ces trois chevaliers d’une dévotion mariale «confite au sucre des douceurs» répéteraient volontiers le mot de l’un d’eux: «Heureux saint Bernard qui porte... à bon droit... la qualité de son mignon» .

III. — Sensible, la dévotion mariale des Jésuites fut, aussi, imaginative. On connaît le rôle que saint Ignace fait jouer à l’imagination dans la pratique de l’oraison. Le chrétien se rendra présent à la pensée l’événement mystique comme s’il se passait sous ses yeux: il «construira» le lieu de la scène, en évoquera les personnages, et ces représentations animées, colorées, pittoresques, en fixant merveilleusement l’attention, soutiendront l’élévation pieuse. Faut-il méditer sur l’Incarnation? On imaginera «l’immense étendue de l’univers habité partout de nations diverses; dans un coin de cet univers, dans la province de Galilée, à Nazareth, une petite maison où demeure la Vierge» . Ainsi voyons-nous, avec le P. Binet, la Vierge en visite dans la famille de saint Jean; ainsi nous la dépeint-il pendant son séjour au Temple, avec une surabondance d’inventions menues. «Si elle file, c’est pour faire une petite robe à Dieu et l’habiller de ses livrées blanc et incarnat; si elle brode, ce sont mystères et prophéties, et voilà une vierge qui porte le soleil dans son sein, voilà une fille qui a trois roys prosternés à ses pieds, voilà une grande croix de soie, de couleur de feuilles mortes, et je ne sais qui cloué là-dessus... .»

Le tableau était commencé : le P. Poiré, malgré son propos délibéré de ne rien enjoliver, le continue, et donne libre carrière à son imagination fertile. Nul ne traduisit les conceptions surnaturelles en images plus concrètes, en scènes mieux agencées. Ici, il nous transporte au milieu des fiançailles et de la cérémonie nuptiale de la Vierge; là, il peint sous des traits horribles le péché originel, et pense donner ainsi la preuve la plus saisissante de l’Immaculée conception, car au contraire toute beauté : puis il nous décrit en spectateur Marie est émerveillé la divine féerie de l’Assomption: l’entrée de Marie au ciel, le cortège des Bienheureux, leurs brillants costumes, les concerts angéliques; il précise jusqu’au «protocole» même de la cérémonie: «toute la conduite de cet admirable appareil fut donnée au glorieux saint Michel comme au premier prince de la cour céleste, lequel pour rendre ce triomphe inimitable en toute façon divisa le ciel en deux bandes ou escadrons, dont l’un fut des Anges et l’autre des hommes, départant les unes et les autres en divers ordres, selon les diverses livrées qu’ils devoient porter et les qualités de cette Dame qu’ils devoient représenter. Les Anges marchaient les premiers sous le guidon de l’innocence;...... après tous ces esprits ailés, on voyait venir en très bel ordre les premiers fruits de l’Église naissante, je veux dire ceux qui étaient déjà montés de la terre au ciel et qui avaient commencé de remplir les sièges que l’ancienne rébellion avait vuidés. Les Vierges marchaient les premières et chacune avoit un lis blanc pour enseigne. Les Martyrs avaient, tous, les lauriers sur la tête..... Autant qu’il y avait de quartiers différents, autant remarquoit-on de chœurs de musique et de toutes sortes d’instruments concertés..... [Quant à Marie] vous l’eussiez vue avec son cher fils, au beau milieu des troupes célestes, ne plus ne moins que le soleil et la lune au milieu des étoiles». Puis elle est reçue par la Trinité : «ce fut lors qu’elle fut colloquée en son siège royal et que les Anges se présentèrent, file à file, pour lui faire la révérence, pour jeter leurs couronnes à ses piés, et pour la reconnaître comme leur dame et souveraine .»

Les Jésuites n’eurent point d’ailleurs le monopole de ce romanesque dévot. Les Dominicains, qui, dans leur déjà longue existence, avaient, eux aussi, creusé le dogme marial et commenté le culte de Notre Dame, n’enseignent pas alors autrement la manière de bien dire le Rosaire. «La fabrication du lieu sert de beaucoup pour arrester l’entendement dans l’enclos du mystère;» et donc «on s’imaginera la Vierge, en sa chambrette toute solitaire, ou prestant l’oreille à la salutation de l’ange, ou bien tenant le petit Jésus sur son giron», l’embrassant tendrement et le baisant amoureusement, selon que le décrit un de ses dévots:

Fichant ses chastes yeux sur les yeux de l’enfant,

Allait d’un doux brasier sa poitrine eschauffant,

Or embrassoit son col, ores baisait les roses

Qui poignaient à demy sur ses lèvres escloses .

C’est qu’en effet l’imagination se donne carrière dans le «merveilleux» chrétien du XVIIe siècle, — et de tout temps du reste —. En ces temps d’universelle Renaissance catholique la vie de la Vierge fut une source inépuisable de romanesques descriptions. Ainsi Platet de Saint-Mathieu fait en prose la paraphrase d’un poème italien, Le chapeau de fleurs de la glorieuse Vierge, où il montre Notre-Dame dans la sainte attitude de la prière: «Elle estoit resserrée en une si petite chambre qu’à peine y pourroit-on trouver autre lieu que celui de son lit et de son oratoire. Ses deux genoux estoient posés en terre, sa face en haut et les mains jointes levées au ciel.» Godeau compose sur l’Assomption de la Vierge trois chants de plus de deux mille vers, en strophes majestueuses de dix alexandrins souvent animées de la piété la plus fervente, mais toujours magnifiquement coloriées: l’entrée de Marie dans le ciel étale à nos yeux les classiques rubis et saphirs éclatant sur les portes, les prophètes sacrés «éblouissants en leurs robes blanches», «les séraphins voilés de leurs ailes».

IV. — Ce n’est pas pourtant que l’effort d’invention, développé par les mystiques de ce commencement du XVIIe siècle dans la description concrète des mystères, ne s’exerçât aussi dans l’interprétation symbolique ou allégorique des données de la tradition. Le Moyen Age avait déjà comparé la Vierge à tous les phénomènes de la nature: la zoologie, la botanique, l’astronomie avaient également contribué au vocabulaire dévot de sa louange. Le P. Poiré et le P. Binet ajoutent encore au legs pieux de leurs devanciers. Ils enrichissent son parterre de nouvelles fleurs, car c’est surtout à la flore qu’ils empruntent leurs «similitudes». Les fleurs ne sont-elles pas, selon l’expression du P. Binet, les Vierges de nature? Notre Dame «est un jardin royal où le Saint-Esprit a pris plaisir de planter de sa propre main... des labyrinthes fleuris où, au lieu de fleurs odoriférantes, il a planté toutes les perfections en forme de fleurs éternelles et qui ne flestrissent jamais. Là vous voyez la virginité en la forme de lys, la pudeur en rose, le sacré soucy en soucy, l’humilité en nard, l’amour en girosole et le reste des grâces en un million de fleurs de mille et mille couleurs...» . Ces attributs floraux sont même si nombreux qu’il était malaisé de choisir dans le pourpris voué à Notre Dame la fleur de prédilection qui la personnifiait le mieux. «Possible seriez-vous curieux de savoir quelle est cette fleur, si c’est un lis ou une rose, un œillet ou une violette, et en un mot de quelle espèce et de quelle nature elle est? A peine vous en puis-je dire autre chose sinon que c’est la plus belle de toutes les fleurs, la fleur des fleurs... D’assurer qu’elle soit une tulipe, une amarante ou un narcisse, c’est ce qui n’est pas sans difficulté, attendu qu’en matière de fleurs il y a presque autant d’affections différentes qu’il se trouve de diversités entre elles. Qui dit avec Esdras qu’il n’est qu’un lis au monde; qui, avec Pindare, donne le prix à la rose; qui dit qu’il n’est rien de pareil à l’œillet... Disons mieux, et plus à propos, qu’Elle est une fleur qui, ensemble, est lis, œillet, violette, tulipe, anémone, hyacinthe, et qui contient en soy les beautés, les odeurs et les propriétés de toutes les fleurs du monde». «Les fleurs en effet ont cela toutes en propriété... qu’elles flattent merveilleusement nos sens et par la beauté de leurs vives teintures et par la pointe de leurs soüeves odeurs. Mais comme la Rose tient l’empire sur toutes, aussi nous chatouille-t-elle plus que toutes et plus soüevement.»

Ici encore, du reste, il est juste de ne pas oublier, en décrivant l’effort des Jésuites, l’héritage de la mysticité dominicaine. Les disciples de saint Dominique ont la garde du Rosaire dont les oraisons sont tout autant de «belles roses qu’ils cueillent et rangent en guirlandes et petits chapeaux de fleurs pour en couronner leur mère». Comme les Jésuites, ils sont de laborieux «jardiniers» qui assistent à l’éclosion des roses avec une gaîté toute printanière, d’experts «bouquetiers» qui «agencent industrieusement la gerbe mystique». — D’autres fois, joailliers ingénieux, ils offrent à Marie des anneaux, des colliers, des diadèmes, des «rosaires de pierreries» où leur science de l’allégorie lapidaire leur permet d’enchâsser de symboliques joyaux. «0 Espouse, nous entourerons ton col de trois chaînes d’or, toutes greslées de pierres précieuses: la première d’émeraudes, la seconde d’escarboucles, la troisième de saphirs». Les mystères joyeux sont ainsi symbolisés par «l’Emeraude verte;» les douloureux, «signifiés par l’Escarboucle ou Rubis rouge;» les glorieux «par le Saphyr pers couleur du ciel».

Mais là encore les Jésuites ont colligé, synthétisé, perfectionné l’art de leurs précurseurs, et si l’on veut trouver une «somme» des parallèles les plus subtils et des adaptations les plus variées, c’est au P. Valladier, (jésuite, sorti de l’ordre) qu’il faudra la demander. L’univers entier sert d’emblème à la Vierge, depuis «les raretés de la terre «jusqu’aux planètes et aux étoiles .

Maintenant qu’est-ce que les textes sacrés, qu’est-ce que l’Écriture sainte ont fourni à cette exégèse raffinée? Il est très naturel de se le demander. Prenons le P. Poiré : sans doute il ne s’écarte pas, en principe, de la méthode orthodoxe des docteurs, qui ont recherché de bonne heure dans les textes bibliques le sens caché. Mais les Jésuites, en cette investigation pieuse où les avaient précédés beaucoup d’autres commentateurs, se complurent; ils renchérirent, et l’allégorie dégénéra bientôt chez eux en rapprochements douteux et déconcertants, en analogies imprévues et forcées. Dans son désir d’interpréter la lettre jusque dans le moindre détail, le P. Poiré se laisse entraîner à des jeux d’esprit fort compliqués. Il ne se contente pas de rappeler délicatement les figures, mortes ou vivantes, qui, dans la Bible s’adaptent à la personne de la Vierge: le buisson de Moïse, la baguette d’Aaron, la toison de Gédéon, l’arche d’alliance, la nuée d’Élie, le trône de Salomon, ou bien Ève, Sara, Rébecca, Marie sœur de Moïse, Jazel, Judith, Esther, Bethsabée, Abigaïl, Marthe, Madeleine. Il fait, en outre, de chacun de ces symboles une description minutieuse dont il applique tous les traits, un à un, à Notre Dame: «premièrement ce trône ancien fut bâti par le roi Salomon; secondement il fut fait d’ivoire seulement, le Saint-Esprit ayant voulu représenter par les trois belles qualités de l’ivoire qui sont la blancheur, la solidité, la froideur, trois rares propriétés de la très sacrée Vierge, sçavoir est son innocence, sa force et sa chasteté...» Et cette pédante exégèse se poursuit: «tiercement... quatrièmement... dixièmement...».

V. — Que dirons-nous dès lors des apologues étranges, des familiarités presque inconvenantes, des développements énigmatiques, des emprunts à l’antiquité. païenne, en un mot de tous ces artifices de rhétorique dont l’éloquence de la chaire et la littérature religieuse firent un si fâcheux abus pendant la première moitié du XVIIe siècle? On aurait pu croire que la dévotion à la Vierge, faite de délicatesse et de pudeur, préserverait sermonnaires et écrivains de ces inconvenances de mauvais goût. Il s’en faut que cette espérance soit satisfaite. L’Épître au lecteur du P. Binet, dans son traité «de la dévotion à la glorieuse Vierge,» nous fait même concevoir de légitimes inquiétudes: «On dit que jamais l’eau ne se peut glacer (quelque cruauté de bise qu’on y donne dessus) si on coule dedans un peu de graisse de veau marin: nos cœurs qui nagent dans les eaux de ce monde ne gèleront jamais de la gelée d’enfer si on y jette dedans un peu de dévotion à la Vierge Marie» . Puis, dans le cours de l’ouvrage, les grandeurs ou le rôle de Marie sont une occasion de rappeler Pallas, l’histoire du fils de Seleucus et de sa belle-mère Stratonice, l’empereur Decius et son fils, Scipion l’Africain, Octavius Balbus, les Sabines, la vestale Claudia: «Quel mal y aurait-il quand je mettraisl’amour de la Vierge en parallèle (ah! c’est trop peu) avec celui du bon Octavius Balbus?».

Le Grand chef-d’œuvre du même Père Binet nous réserve aussi des surprises impatientantes: «C’est une belle imagination de ceux qui disent que, qui veut bien vendre une esclave qui est enceinte, il faut évaluer le fils qu’elle porte dans son ventre, et si on pouvait sçavoir que ce fils dût estre quelque chose de bien grand, il faudroit vendre cela autant que vaut la mère et autant que vaudroit le fils... Voulez-vous sçavoir combien vaut Nostre Dame enceinte de Jésus-Christ? Certainement elle ne fut jamais esclave, mais elle fut bien fille des esclaves.... et Mère d’un fils qui fut vendu argent comptant...». — Voici maintenant de quoi ravir les amateurs, — si nombreux dans le XVIIe siècle bel esprit et galant, — d’énigmes et de solutions curieuses et surprenantes, parce que tirées de très loin. Il n’y a qu’à parcourir les Méditations affectueuses; mieux encore, tout un long chapitre du Grand chef-d’œuvre: «Laquelle est-ce des trois divines personnes que Notre Dame aymoit le plus et se sentait plus obligée? » : chapitre construit sous forme d’énigme. C’est un modèle de dissertation alambiquée: à tout moment l’auteur nous laisse croire que «la balance panche» en faveur du Père, ou du Fils, ou du Saint-Esprit, quand tout à coup une objection pose à nouveau le problème: («ouy, mais tout ce que le Fils a vient-il pas du Père?») et nous finissons par partager l’embarras du théologien: «où est-ce que cecy ira aboutir? qui vive? et qui emportera la palme? Car il me semble que tous trois ont gagné et tous trois ont perdu, et si nul n’a perdu et chacun a gagné, et le pauvre cœur de Notre Dame est bien en peine». Une pensée de saint Bonaventure apporterait peut-être quelque lumière ou accroîtrait la difficulté. Le P. Binet nous en fait grâce «Je ne veux point y entrer, car je n’en sortirais jamais».

VI. — L’extérieur même de cette dévotion mariale, sa forme littéraire ont pu déjà nous inquiéter quelque peu sur la valeur de la doctrine qui en est le fondement. Les Jésuites ont toujours professé, en théologie, le plus rigoureux conformisme, mais enclins aux effusions sentimentales et soucieux du problème pratique par excellence, celui du salut, ils parurent oublier la prudente réserve que leurs principes leur imposaient: trop d’éléments populaires, trop de superstitions cachèrent souvent dans leurs écrits la définition dogmatique.

Le rôle qu’ils font jouer à la Vierge dans l’œuvre de la grâce et du salut en est une preuve convaincante. Ils endossent et acceptent sans restriction les hardiesses, si souvent déconcertantes, de la dévotion du Moyen Age à Notre Dame. Notre Dame est pour eux, comme pour les chanteurs des Puys, non seulement «une mère de douceur», mais une «mère de miséricorde» : c’est la Vierge pitoyable qui sauva Théophile et les plus grands pécheurs. «La petite princesse » est aussi «l’empérière puissante des Anges et des Potentats du ciel». «Si son Fils est le havre de grâce, elle est l’ancre d’or qui y affermit et accroche nos espérances flottantes». Le chrétien peut se ranger «sous la cornette blanche de cette brave amazone» et, «sous l’étendard blanc de sa protection, monter à l’assaut du ciel». Dans ces pensées et cette foi, le P. Binet se grise de visions guerrières: «nous aurons en tête de notre armée cette empérière toute armée du ciel, encuirassée du soleil, ne dardant que souffres et poudres: qui luy résistera?» Son aspect seul arrête les flèches de la colère divine. Sous sa conduite le chrétien est sûr «de prendre la ville de gloire». Voilà une théologie un peu cavalière, qui ne convenait pas du tout à Pascal: mais cet accent belliqueux ne rappelle-t-il pas la fameuse veillée d’armes par laquelle le chevaleresque Ignace de Loyola préluda à sa conversion dans la chapelle de la Vierge à Montserrat?

Notre Dame est non seulement un «intrépide capitaine», mais aussi un irrésistible avocat: elle sauve les causes les plus désespérées: «Elle plaide si puissamment que... Dieu lui accorde tout ce qu’elle veut». La raison en est simple. «Marie est l’espouse de la Trinité ; elle a eu pour présent de ses fiançailles le Saint-Esprit et pour son douaire le Ciel avec le Paradis» ; «or une femme peut disposer de son douaire.» «Trésorière générale de l’Épargne divine, Dieu luy a donné la clef d’or de tous ses trésors». Elle n’en est pas avare, elle prodigue ses faveurs. Que si le pécheur rebelle les a dédaignées, il peut encore espérer en sa miséricorde. Le ciel est toujours ravi d’entendre «le sacré tonnerre de son éloquence foudroyante» . Le pardon, pour le P. Binet comme pour les chrétiens du moyen âge, paraît le «fief» exclusif de la Vierge: il reste à Dieu la justice et la vengeance. Tout ce qu’on pourrait dire, semble-t-il, dans une théologie plus circonspecte, c’est que le coupable se tourne vers Notre Dame sans la crainte et le remords qu’inspire la vue d’un juge redoutable; — et encore ce sentiment devrait-il s’accompagner de réserves; — le P. Binet l’exprime à grand renfort de comparaisons qui l’exagèrent et d’antithèses qui l’adultèrent. Il y a une séparation des pouvoirs, un partage des droits entre Dieu et la Vierge, propres à alarmer justement les moins rigoristes chrétiens: «Jésus veut damner et Marie veut sauver; la justice est du costé de Jésus, la clémence du costé de Marie; l’un montre le sang que cela lui couste, l’autre son laict qu’elle distille jusqu’à la dernière goutte; l’un allègue le droit et la loy, l’autre allègue les passedroits et l’amour. Dieu le Père est assis qui entend ces discours: le genre humain tremble prosterné devant le throsne, la corde au col et la torche au poing; le cœur me frémit et la main me tremble escrivant cecy: croiriez-vous, Lecteur, que la bonne princesse gaigne la cause et la nostre, et le Fils est condamné aux dépens, et qu’il luy en couste jusqu’à la dernière goutte, et par arrest il est dit que celuy qui comme criminel devoit estre justement condamné au supplice éternel, sera miséricordieusement sauvé». De même le P. Binet fait sienne «l’amoureuse hardiesse de saint Anselme: cette proposition [qui] faict peur d’abord, mais [qui] est d’une valeur inestimable et d’une consolation très solide et très précieuse», à savoir que «Dieu a son Livre, et Nostre Dame le sien aussi à part. Celuy de Dieu a deux chapitres, l’un de justice et l’autre de miséricorde: celui de Nostre Dame n’est que de pure miséricorde: il n’y a là ni rigueur de justice, ny nulle loy de sévérité : Livre des grâces, où il n’y a nulle rudesse et nulle sorte de refus;» livre de vie, où c’est une vraie marque de prédestination d’être inscrit . «Quand le Verbe veut diluvier [submerger] le monde... il ne prend conseil que du Père et du Saint Esprit, et il n’y a quasi que la justice qui prend ses conclusions contre les criminels. Mais quand Dieu veut sauver les hommes, il ne va point lire dans le livre de justice, mais dans le livre de vie de sa toute bonté, il prend conseil de sa saincte Mère; c’est elle qui prend ses conclusions, et, comme son cœur c’est le cœur de la commisération, toujours elle panche du côté du pardon». Aux deux registres correspondent deux parlements, deux cours souveraines, l’une de la stricte Justice, l’autre de Grâce et de pure miséricorde. «Or ce qui est fort consolatif c’est que de la chambre de Justice, il y a pouvoir d’appeler à celle de Miséricorde..., et, avec la revision du procès, d’ordinaire on emporte interprétation d’arrest et entier gain de cause qu’on avoit perdue... Inter jêtions appel...». Que ce conseil du Père Binet, cette procédure, ces plaidoiries, ce «parquet du ciel» aient exaspéré les hérétiques et troublé les orthodoxes, on le comprendra aisément. Ces images matérielles étaient les expressions les plus déficientes des réalités mystiques qu’elles prétendaient traduire: cette opposition constante entre la Vierge et Dieu conduisait fatalement le théologien aux plus dangereuses affirmations.

Sans doute le P. Binet, le P. Barry lui-même n’oublient pas l’esprit de la dévotion: pour avoir droit à cette toute puissante intercession de la Vierge, on doit voir dans son culte autre chose qu’un ensemble de pratiques peu généreuses ou de «recettes» commodes. «Ne croyez pas que sous couleur de dévotion, j’ai envie de flatter les pécheurs et leur persuader qu’ayans mal vécu, il ne faut que lever les yeux à la Vierge..... (et) avec un Ave Maria gagner le ciel.» «Il est malaisé d’aymer Marie sans aymer la saincteté». Mais les miracles — complaisamment racontés — de son indulgence inlassable, de sa bonté si accommodante, risquent fort de ne point incliner le pécheur à la vraie pénitence. Le catholique lecteur du P. Binet avait lieu de se défier de certaines formules que la faiblesse humaine peut trop facilement interpréter à sa guise: «Marie prend un plaisir ineffable de sauver les misérables pécheurs et les plus abrutis et qui sont entièrement dégénérés en bestes.» Je ne vois pas, même en latin, cette inscription sur le socle de ses statues. Et si l’on se fait l’apôtre de dévotions faciles et multiples, l’inventeur de toutes les clefs qui peuvent ouvrir les cieux, on doit en accepter les risques et ne pas s’étonner de soulever l’indignation d’un Pascal. Or, quelle ample «provision » de menues pratiques offre au chrétien «Philagie!» La mention «aisé à pratiquer» paraît être la marque du P. Barry , et combien il excelle à faire valoir son procédé !

«Dites-moi, Philagie, qu’y a-t-il de si aisé que de dire cent fois le jour, tout doucement, en allant çà et là ou tout haut, étant en sa chambre... Amo et volo amare Mariam.»

«Si vous étiez amoureux du ciel, je tiens pour assuré que que vous donneriez les millions d’or, s’ils étaient en votre pouvoir, pour avoir cette précieuse clef. Il ne faut point entrer en de si grands frais: en voicy une, voire cent, à meilleur compte, tout autant de sainctes dévotions à la mère de Dieu que vous trouverez dans ce livret; ce sont autant de clefs du ciel qui vous ouvriront le Paradis tout entier pourvu que vous les pratiquiez.»

Le bon Père prévient même les exigences de ses clients et connaît l’art de rendre faciles les dévotions malaisées. «Que craignez-vous en vous prosternant à terre? de salir vos habits?... Qui vous empesche de jester ce qu’il vous plaira à l’endroit où vous vous prosternerez, pourveu que vous vous humiliiez bien bas, qu’importe». Si le pénitent est encore plus avare de tout effort, il trouvera au quinzième chapitre «trente dévotions à la Mère de Dieu en supplément de celles qui sembleront difficiles» : on ne saurait s’imaginer plus de lésinerie ni un culte plus parcimonieux. — Il n’est pas jusqu’à l’éloge en apparence le plus désintéressé qui ne cache, lui aussi, une intention mercantile. Dans la Magnificence de Dieu envers sa saincte Mère, le P. Barry décerne à la Vierge 1122 louanges comme il compta un jour 63 questions curieuses sur la Vie et la Bonté de Notre Dame. Voilà les imprudences, — que devaient sévèrement juger Pascal et Bossuet, — d’une sentimentalité religieuse inconsistante qui trop souvent réduisait la dévotion à des pratiques destituées de vie intérieure .

VII. — Il serait injuste de ne point relever, — au milieu des effusions enfantines, des subtilités ingénieuses à l’excès et des calculs peu généreux, — des idées mystiques que la raison catholique pouvait avouer sans scrupule. La prérogative ineffable de sa maternité divine fait à la Vierge une auréole de majesté : la Bonne maîtresse, la Mère indulgente est aussi un «chef-d’œuvre,» ou plutôt un essai fait par Dieu du chef-d’œuvre qu’est l’Homme-Dieu: «Le liseron fut un coup d’essay de la nature quand elle commença de faire le patron du lis: la Sainte Vierge n’est autre chose qu’un coup d’essay de Dieu, lorsqu’avec la nature il commença de faire l’essay d’un Homme-Dieu .» Il y a là une idée intéressante de philosophe catholique. Devant les splendeurs de la Vierge mère de son Dieu, Deipara, le P. Poiré n’éprouve pas seulement un doux attendrissement, mais «l’ébaïssement» qu’ont ressenti les plus graves docteurs. «Que je suis aise, s’écrie le P. Binet lui-même, de voir accabler mon esprit sous l’immensité des grandeurs de la Mère de Dieu, «et retenons cet aveu qu’on dirait d’un janséniste: «pour bien sçavoir [ce] que c’est d’estre mère de Dieu, il faudroit au préalable sçavoir [ce] que c’est [que] Dieu». — Le P. Binet développe aussi avec gravité le thème douloureux de la Compassion de Notre Dame: «C’estoit une martyre vivante: tout luy estoit un calvaire; tous les jours estoient des vendredi saincts, sa vie une passion perpétuelle, et son cœur, tous les jours, estoit crucifié par les mains del’amour, aussi grandes meurtrières que les mains de la mort». L’expérience mystique n’est pas étrangère à l’auteur du Grand chef-d’œuvre, et après nous avoir décrit les états successifs d’une âme qui s’absorbe en Dieu, il nous montre en la Vierge le plus parfait exemplaire de la «vision unitive».

Mais malgré ces sentiments plus relevés, malgré ces idées correctes et fécondes au point de vue théologique, malgré ces aperçus d’une très pure mysticité sur les communications ineffables de la Vierge et du Christ et «la dévotion intérieure de Notre Dame» , — les Jésuites n’en apparaissent pas moins, à ce commencement du XVIIe siècle, comme les propagateurs plus ardents que prudents d’un culte trop sentimental qui hospitalise pêle-mêle les puérilités d’une sensibilité exubérante, les écarts de l’imagination aventureuse, les élucubrations subtiles d’une exégèse alambiquée, les témérités d’une effusion uniquement éprise d’indulgence au détriment de la sévérité doctrinale, — sans parler de leur condescendance aux pratiques nombreuses et faciles, qui exposaient le pénitent peu scrupuleux à oublier l’esprit de sa dévotion; sans compter aussi que sous les fleurs, grondait souvent le courroux contre les protestants, ennemis de ce culte marial où les Jésuites, pour un peu, auraient vu l’essentiel du christianisme.

CHAPITRE II

Table des matières

Saint François de Sales et la Visitation

Le souvenir de saint François de Sales a certainement traversé déjà l’esprit du lecteur, et l’on s’est étonné peut-être que nous n’ayons pas commencé par lui. L’ordre chronologique le permettrait d’autant mieux, que sa dévotion à la Vierge a l’air, bien souvent, d’un legs du moyen âge.

Pourtant, c’est à une autre vue que conduit l’examen des idées, sur ce point, de l’auteur de la Vie dévote. Certes, à s’en tenir aux apparences, sa dévotion mariale est toute séraphique, fleurie et attendrie: mais ce serait trop rapidement conclure de la forme au fond, et je crains que Sainte-Beuve, sacrifiant un peu trop aux exigences du contraste qu’il établit entre Saint-Cyran et François de Sales, n’ait porté un jugement hâtif. La dévotion mariale du directeur de Philothée est non seulement une consolation pour le cœur, mais aussi un aliment pour l’intelligence: une doctrine grave, un enseignement substantiel, une mysticité profonde en sa passion, sont à la base de sa piété.

Dès sa petite enfance, il avait été un «enfant de Marie» : congréganiste zélé du collège de Clermont, membre de la confrérie du Rosaire, il rendait à la Vierge un culte ardent, et cette confiance dans le «soin» maternel de Notre Dame, resta toujours la note particulière de sa dévotion.

«Toutes les fois que j’entre dans un lieu consacré à cette auguste reine, je sens par un tressaillement de cœur que je suis chez ma mère, car je suis bien le fils de celle qui est le refuge des pécheurs.» Il n’a jamais oublié qu’il lui avait attribué la délivrance «d’une fâcheuse tentation qui le molestait » , et en reconnaissance, il persévéra jusqu’à la mort à dire chaque jour le chapelet et à «le méditer en le disant». Consacré prêtre le jour de l’Immaculée Conception, il est ému chaque fois qu’il parle de cet anniversaire , et quand les fêtes de Notre Dame approchent, il éprouve «un pressentiment de sa douce lumière». Sa prédication, ses entretiens, sa correspondance sont comme embaumés d’un parfum marial, et l’Ordre de la Visitation de Sainte-Marie, qu’il fonda avec sainte Chantal, fut destiné, on le sait, à honorer spécialement la Vierge. Les Visitandines en récitaient quotidiennement l’office. Leur supérieure, Jeanne de Chantal , orpheline dès le berceau, «ne connut point d’autre mère que la Très sainte Vierge et se voua à Notre-Dame pour être sa fille» ; mariée, elle lui recommandait «son ménage et ses affaires» ; visitandine, «elle inculqua tellement la dévotion de la Sainte Vierge à nos premières sœurs et en parlait si souvent aux malades... que, par un mouvement commun des petits enfants et du peuple, l’on nous nomma les Religieuses de Sainte-Marie, nom qui nous est toujours demeuré depuis». Ces habitudes pieuses, communes à saint François et à sainte Chantal, nous expliquent l’intimité de leur amitié mystique. La Vierge fut la patronne et la gardienne de ces blanches affections, si fréquentes au XVIIe siècle, dont l’existence même rendait à Notre Dame la plus discrète des louanges: — saint Vincent de Paul et Mlle Legras, M. Olier et Marie Rousseau, saint Pierre Fourier et Alix Leclerc, le cardinal de Bérulle et Mme Acarie, le P. Gibieuf et la mère Madeleine de Saint-Joseph, Saint-Cyran et la mère Angélique, le P. Yvan et la mère Madeleine de la Sainte-Trinité... La dévotion à la Vierge est l’aimant secret qui rapproche ces âmes, le lien qui les unit, le rayonnement qui les illumine. Elle nous révèle le mystère de ces chastes liaisons et la fécondité de ces collaborations pieuses. L’échange incessant de mutuelles confidences, la fusion des efforts vers un même idéal de vie spirituelle entraîne, dans la correspondance de saint François et de sainte Chantal, l’emploi d’allégories dévotes ou le retour des mêmes formules: c’est surtout depuis 1605, c’est-à-dire depuis sa rencontre avec la baronne de Chantal, que saint François unit, dans ses salutations épistolaires, Notre Dame et Jésus: «Vive Jésus et Marie» .... «Tenons nous bien à Dieu et à sa saincte Mère» . En revanche, sur les conseils de son ami, la baronne avait dressé en son intérieur un monastère dont la sainte Vierge était l’abbesse. Bien entendu, cette fiction se prêtait à bien des mièvreries sentimentales: «Que je vous souhaite en Bethléem maintenant auprès de vostre saincte abbesse! Demandez-lui son petit enfançon, et l’ayant, derobez luy secrettement une de ces petites gouttelettes qui sont dessus ses yeux. Ce n’est pas encores la pluye, ce ne sont que les premières rosées de ses larmes. C’est merveille combien cette liqueur est admirable pour toute sorte de mal de cœur» . Mais souvent aussi le «doux lait» de cette dévotion se change en un breuvage amer: «Ouy da, dit saint Pierre, il nous est bon d’estre ici à voir la Transfiguration, mais vostre Abbesse n’y est point, ains seulement sur le mont de Calvaire où elle ne voit que des morts, des cloux, des espines, des impuissances, des abandonnements et derélictions... Aymez Dieu crucifié parmi les ténèbres. Dites: Il m’est bon d’estre ici: faysons ici trois tabernacles, l’un à Nostre Seigneur, l’autre à Nostre Dame, l’autre à saint Jean, — trois croix sans plus, — et rangés vous à celle du Filz ou à celle de la Mère vostre abbesse, ou à celle du disciple...». Et ainsi l’on voit que toujours sous les dehors d’un mysticisme accommodant, saint François prêche un ascétisme sévère.

II. — La façon dont il représente et fait concevoir la Vierge offre le même mélange, inconscient, ou le même dosage, voulu. De même encore saint François s’attarde à nous décrire avec une grâce toute poétique et une vivacité pittoresque les premières années de la Vierge, sa présentation au temple, son voyage à Jérusalem. Il ne se fait pas scrupule d’imaginer Saint Joachim et sainte Anne veillant sur ses premiers pas avec une sollicitude attentive, et il en fait un joli tableautin: «Quand ils trouvoyent quelque plaine, ils la posoyent en terre pour la faire marcher; alors cette glorieuse infante du ciel eslevoit ses petits doigts pour prendre la main de son papa et de sa maman, de crainte de faire quelque mauvais pas; mais soudain qu’ils rencontroyent quelque chemin raboteux, ils la prenoyent incontinent dans leurs bras» . Il entend, il nous fait entendre le cantique que chantent les pèlerins avec «Notre glorieuse dame et maîtresse» : «O Dieu, quelle mélodie! Les Anges venoient pour entendre cette céleste harmonie; ils se penchoyent sur les balustres de la salle de la Hierusalem céleste pour regarder et admirer cette très aymable Pouponne». Toutefois l’extérieur gracieux du mystère enveloppe une leçon salutaire que saint François n’omet pas de proposer à son auditeur. La Présentation de Marie est le symbole de l’oblation sans réserve que tout chrétien doit faire de son âme à Dieu, et elle enseigne au religieux à renouveler ses vœux avec énergie.

On peut trouver aussi que saint François, en ses heures de «tendreté », ne le cède guère au P. Barry courtisant sa divine maîtresse. Le Cantique des cantiques n’a pas trouvé d’exégète plus raffiné, et la paraphrase du verset «Osculetur me osculo oris sui quia meliora sunt ubera tua vino, fragrantia inguentis optimis», qui sert de texte à un sermon sur l’Annonciation, est une simple transposition de scène amoureuse. «Ce bayser, qui avait été si long-temps refusé et différé, fut accordé... à cette amante sacrée, Nostre Dame, laquelle mérite par excellence au-dessus de toutes les autres le nom d’Espouse et d’Amante. Il luy fut donné par le céleste Époux au jour de l’Annonciation que nous célébrons aujourd’huy, au mesme moment qu’elle eslança ce soupir très amoureux: qu’il me bayse d’un baiser de sa bouche! Ce fut alors que cette divine union du Verbe Éternel avec la nature humaine, représentée par ce baiser, se fit dans les entrailles sacrées de la glorieuse Vierge,» Mais ce n’est point là une fade et banale galanterie: c’est le langage des mystiques, celui «de l’amour divin» passionné, qui, lorsqu’il veut s’exprimer, doit emprunter à l’amour charnel son vocabulaire et ses images. «La Sulamite, dit Renan, a pris le voile chrétien.» Il faut donc se dégager de ces expressions trop sensibles pour découvrir, sous le symbole, l’union indissoluble de Jésus et de la Vierge, modèle achevé de l’union toujours imparfaite entre le Christ et l’Église, l’âme humaine et Dieu. «C’étoit une liaison de tous les instants, de toutes les pensées et de tous les désirs.» «C’étoit en vérité deux personnes, Nostre Seigneur et Nostre Dame, mais en un cœur, en une âme, en un esprit, car si le lien de la charité lioit et unissoit tellement les chrestiens de la primitive Église que saint Luc assure qu’ils n’avoyent qu’un cœur et une âme, combien avons-nous plus de rayson de dire et de croire que le Fils et la Mère, Nostre Seigneur et Nostre Dame, n’estoyent qu’une âme et qu’une vie. »

Ne vivant que de la vie de son fils, la Vierge devait mourir de sa mort. C’est la conformité au Christ qui explique sa compassion au pied de la croix, sa langueur après l’Ascension, et son passage à la béatitude: «L’âme de Nostre Dame estoit jointe en parfaite union à la personne de son Filz; elle estoit collée sur elle, et, partant, les espines, les clouz, la lance qui percèrent la teste, les mains, les pieds, le costé de N. S., passèrent encores outre, et outrepercèrent l’âme de la Mère» . Après la Passion, elle porta longuement cette plaie dont elle mourut: «O playe amoureuse, ô blessure de charité, que vous fustes chérie et bien aymée du cœur que vous blessâstes! » Les comparaisons, trop jolies peut être, avec le phénix ou la biche blessée par le veneur sont dans toutes les mémoires, mais ce que l’on oublie trop, c’est que, chez François de Sales, la dévotion à Marie, fut sous une enveloppe amène, une dévotion de mortification et d’amour métaphysique. Saint François en pressentit même le symbole destiné à un trop brillant avenir: le «Sacré cœur» . F. Strowski signale justement l’influence de saint François de Sales sur tout le XVIIe siècle, à qui le saint aurait appris la science du cœur et la tendresse: «Tout en respectant le caractère souverain de l’amour de Dieu, ne peut-on pas dire qu’en transportant ce sentiment des hauteurs du ciel sur la terre, les précieux n’ont pas changé la définition qu’on en pourrait donner? On aime la femme comme on aime Dieu». Je m’étonne que, pour préciser sa pensée, le délicat historien n’ait pas songé à la Femme singulière dont le culte tempérait l’austérité pieuse d’une ineffable douceur, la Vierge Marie. Sans doute, «être dévot, c’est aimer», mais n’oublions pas, dans le même sentiment et le même sens, l’équation trop ingénieuse de saint François: «aimer c’est Marie, Marie c’est aimer».

III. — On devine déjà que saint François, — moins «optimiste en théologie» que ne l’affirme Sainte-Beuve, — ne partage pas pleinement, sur la miséricorde et l’intercession de la Vierge, les idées chères au moyen âge et endossées avec complaisance par ces écrivains jésuites que nous avons étudiés. Assurément il invite ses auditeurs à «ne pas contreroller avec leur petit entendement, quand l’Église donne à nostre glorieuse Maîtresse des titres excellents» «car il y a plusieurs noms qu’Elle n’a pas seulement en apparence et similitude, mais en vérité, comme Mère de Grâce, Mère de Dieu, et par conséquent Reyne des Anges et Impératrice du ciel et de la terre, Advocate des pécheurs, Mère de Miséricorde» . Assurément il a su célébrer le tromphe et la magnificence «de cette glorieuse vierge qui surpasse en excellence les plus hauts séraphins»; — mais avec un louable souci de ne pas offenser les consciences scrupuleuses, il explique et précise ces termes mêmes, sujets de controverses incessantes avec les protestants. «Le Sauveur est advocat de justice, car il plaide pour nous, produit nos pièces justificatives qui ne sont autres que sa rédemption. Mais la Vierge et les saints sont advocatz de grâce; ils supplient qu’on nous pardonne, et le tout par la Passion du Sauveur; ils n’ont pas pour monstrer de quoy nous justifier... bref ils ne joignent pas leurs prières à l’intercession du Sauveur, — car elles ne sont pas de mesme qualité, — mais aux nostres. Si Jésus Christ prie au ciel, il prie en sa vertu, mais la Vierge ne prie que comme nous en la vertu de son Filz, mais avec plus de crédit et de faveur.» Aussi saint François, après ces exactes distinctions et définitions, n’est-il point tendre pour ces chrétiens superstitieux «qui vont demander à une telle et si grande vierge des bagatelles, par exemple d’estre plus riche, plus belle, et semblables niaiseries » . Ce n’est pas que l’ «entremise» de Notre Dame soit inutile: elle est, au contraire, autorisée, prescrite, par un commandement divin; «le Sauveur a voulu et ordonné que nous nous servissions de son invocation» ; seulement, si le chrétien se doit adresser à elle, c’est «pour obtenir du Filz,» non pas des dons spirituels, desquels ce n’est pas elle qui est la source, mais bien «le divin esprit».

Quant au culte lui-même rendu à la Vierge, saint François voudrait que l’on se gardât «de deux hérésies contraires qui ont esté contre le juste honneur de Nostre Dame. «L’une pour l’excès, qui nommait Notre Dame déesse du ciel et lui offrait des sacrifices, et celle-ci fut maintenue par les Collyridiens . L’autre par le défaut, qui rejettoit l’honneur que les Catholiques font à la Vierge, et celle-ci fut des Antidicomarites . Les folz tiennent toujours les extrémités et sont contraires ensemble. L’Église, qui va tous jours par le chemin royal et se tient dans le milieu de la vertu, remonstre aux uns que la Vierge est une créature, mais si sainte... qu’on ne peut bien aymer le Filz que, pour l’amour de luy, on n’ayme extrêmement la Mère...» Et aux autres elle dit: «Le sacri-

«fice est le suprême honneur de latrie, qui ne doit être porté

«qu’au Créateur, et ne voyez-vous pas que la Vierge n’est pas

«la créatrice, mais une pure créature quoy que très excel-

«lente?..»Il ne faudrait pas conclure que l’hyperdulie mariale

relègue à l’ombre l’adoration du Christ. Saint Françoisrépond à ce grief protestant. Notre Dame n’est pas une rivale pour son Fils, mais une humble servante qui protège le culte du Seigneur. «De la dévotion à Notre Seigneur naist tout incontinent celle de sa très sacrée Mère, et nul ne peut aymer l’un sans l’autre». Être dévot à Marie, c’est l’imiter, et réaliser le Christ en soi-même, en vertu de la liaison métaphysique de la mère et du fils: ce n’est pas porter un chapelet à la ceinture, et «en dire quantité sans faire autre chose;» mais c’est pratiquer l’humilité et la charité, — dont la fête de la Visitation donneune si salutaire leçon, — l’obéissance à la volonté divine, — qu’enseigne au chrétien la Purification de Marie; — la patience et la bonté, vertus humbles mais solides, qualités essentielles de la vraie dévotion, laquelle n’est pas un rêve héroïque de perfection rare, mais une lente ascension spirituelle dans le train ordinaire de la vie. D’ailleurs, de ces fruits moraux de la dévotion bien entendue à la Vierge, l’existence cachée de celle-ci, autant que les textes bibliques en parlent, n’est-elle pas l’image? Notre Dame fut «une très parfaite religieuse ». Voici sans doute la «chambrette» de la Vierge qui, chez saint François de Sales, réapparaît; mais sur un autre ton que chez les imaginatifs Jésuites dont nous citions tout à l’heure les petits tableaux, «Marie fut trouvée toute seule dans sa chambrette quand l’ange la vint saluer:... les Religieuses que font-elles autre chose sinon de se tenir dans leurs chambres?». Elle en eut toutes les vertus sans en porter le nom. Protectrice spéciale des Vierges, «cette grande doctoresse » les guide encore dans les voies de la Contemplation, dont «elle a puisé la science dans le cœur mesme de son fils».

Quand nous retrouverons ces idées chez les auteurs mystiques que nous allons étudier maintenant, nous nous rappellerons que saint François de Sales les avait indiquées. Sans doute sa piété abonde et surabonde en onction, en tendresse filiale et en poésie gracieuse. Extérieurement elle ressemble souvent à celle des Jésuites; mais elle a plus de réserve; elle a, déjà, cette pratique sagesse dont l’Oratoire, le Carmel et les premiers Jansénistes allaient suivre les indications pour s’élever à une dévotion plus robuste, dégageant des liens, — des bandelettes du moyen âge, — ce culte de la Vierge, qui est une des conséquences logiques du dogme catholique.

CHAPITRE III

Table des matières

L’ Oratoire: Bérulle

I. — Le renouvellement de la dévotion à la Vierge fut l’œuvre d’une congrégation dont on a récemment mis en lumière le rôle dans l’épanouissement de la vie religieuse en France au XVIIe siècle: l’Oratoire, fondé le 10 novembre 1611 par le Père de Bérulle sous les noms de Jésus et de Marie. Le réveil du sentiment religieux à la fin du XVIe siècle se manifesta en partie par un retour à la vie intérieure. Des âmes délicates, à qui la puérilité de certaines effusions sentimentales était suspecte, se mirent à puiser dans la méditation quotidienne des vérités de la foi la doctrine grave et austère qui nourrissait leur piété. L’adoration remplaça la familiarité. Ces âmes eurent entre elles un air de ressemblance: il exista une teinte spéciale de dévotion, une nuance «oratorienne,» que la sévérité janséniste adopta en la faisant plus sombre. L’établissement des Carmélites en France, et leur rapide extension, la réforme de Port-Royal commencée en 1608 par la mère Angélique Arnaud sont, entre beaucoup d’autres, des manifestations de ce même esprit qui retint souvent saint François de Sales aux fameuses réunions du cercle Acarie. Bérulle s’efforce de réaliser dans sa piété l’union de la raison et du cœur. «Aux scolastiques il emprunte la précision des termes, l’exactitude de l’analyse, la logique des déductions; aux Pères il demande la flamme, l’onction et la doctrine de la Vie.» C’est dans une contemplation savante qu’il trouve l’aliment de ses élévations mystiques, mais il sait éviter la sécheresse de la ratiocination dogmatique: sa science se tourne toujours à aimer. Entre tous les mystères, celui de l’Incarnation fut pour lui une véritable hantise. Il mérita d’être appelé par le pape Urbain VIII «l’apôtre du Verbe Incarné ». En février 1623, il publia les Discours de l’Estat et des grandeurs de Jésus par l’union ineffable de la divinité avec l’humanité, traité de l’Incarnation «où les sentiments mystiques se greffent sur la doctrine de saint Thomas comme on voit des fleurs délicates s’épanouir sur un arbre au tronc noueux et fort» . Adorer le Verbe, c’est considérer Jésus en lui-même, dans sa relation filiale avec le Père Eternel, et dans l’hommage que rend à l’essence divine son humanité sainte. Cette liaison fait toute la noblesse de la condition mortelle de l’homme appelé, comme membre du Christ, à consommer en lui la divinité. Les prêtres sont de nouveaux «oints» que la grâce sacerdotale élève, à l’exemple du premier prêtre, de «Jésus pontife,» au ministère de la souveraine adoration. Aussi la Congrégation de l’Oratoire était-elle spécialement vouée à «l’état divinement humain» de Jésus dont elle célébrait la solennité le 28 janvier. Or cette liaison de l’homme à Jésus-Sauveur et du ministre sacré à Jésus-prêtre, nous en trouvons l’exemplaire chez celle qui, mère du Christ par la chair et par l’esprit, a vécu avec lui dans une société intérieure, condition même de la résidence en Dieu: «Au regard de Jésus est donc indissolublement lié le regard de Marie en ses grandeurs ou plutôt en l’état de sa maternité divine, cause première de tous ses privilèges». C’est ainsi que le traité sur les grandeurs de Jésus s’accompagne, dans les conceptions de Bérulle, de toute une théologie mariale.

Cette pénétration donnait, on le comprend aisément, au culte de la Vierge, une base solide pour des développements futurs. «Jamais, dit l’historien de Bérulle, on n’avait lié les âmes à elle avec un sentiment plus profond de ses droits fondé sur une conception plus haute de sa dignité, et cela, non plus simplement dans des effusions du cœur, mais dans des discours pleins de raison, de doctrine, et dont l’hérésie même ne pouvait ébranler les assises sans nier ses propres principes, car avec une inexorable logique, il ramenait toujours tout à l’unique fondement du Verbe Incarnée » C’est vers la même époque qu’une mystique trop oubliée du XVIIe siècle, Jeanne de Matel (1596-1670), «la voyante du Verbe Incarné,» fonde à Roanne sa Congrégation, et, «théologienne éloquente et subtile,» enrichit, elle aussi, de la méditation de ce mystère son ardente piété envers Marie.

II. — Ne croyons pas d’ailleurs que Bérulle et les Oratoriens fussent moins prodigues des pratiques pieuses que les Jésuites et les Dominicains. Ce serait mal connaître le «congréganiste » qui, au collège de Clermont ornait et balayait la chapelle de Notre Dame, — le fondateur qui, confiant en la mystérieuse intervention de la Vierge dans les entreprises humaines, envoya à Lorette deux oratoriens mettre la congrégation naissante sous sa protection et conseillait aux supérieurs d’adresser à Marie, dans leurs difficultés, «des prières extraordinaires», en vertu de cette conviction, ancrée en lui, que «c’est un des pouvoirs annexés à la souveraineté de la Très Sainte Vierge de dissiper les nuages qui s’opposent aux desseins et aux œuvres de son fils sur la terre» . Nourriture de l’activité chrétienne, selon Bérulle, la dévotion à Notre Dame est aussi, dans sa pensée, une réponse à l’hérésie: «Il semble que Dieu ait agréable que le triomphe de l’Église contre l’hérésie moderne commence par sa Très Sainte Mère, combattue par icelle qui ira la terrassant en toutes ses parties». Et voilà pourquoi il établit à Saumur une confrérie fameuse, dans l’église de Notre-Dame-des-Ardilliers, qui fut confiée à la garde des Oratoriens , — consacre spécialement certaines maisons à la Vierge comme celle de Notre-Dame-des-Grâces en Provence, — institue la fête des grandeurs de Marie, parallèle à la solennité de Jésus, multiplie enfin, dans ses lettres aux Carmélites et dans les ordonnances qu’il leur laissait à l’issue de ses visites, les conseils et les obligations précises au sujet de la dévotion à la Vierge. Mais ces pratiques seront «intérieures et spirituelles, aucunement extérieures et sensibles » ; chaque Carmélite aura soin «de choisir un temps exprès et un lieu propre pour faire cette action avec récollection et disposition et d’y adjoindre quelques prières vocales, bien que brièves, à cette intention» . Cette dévotion, «qui sera grandement cultivée et soigneusement entretenue dans les âmes,» il ne songe pas à la représenter comme une province isolée dans le royaume de la piété chrétienne: la pratique quotidienne et la méditation mystique se rejoignent. «Jésus et Marie sont si étroitement liés ensemble que nous ne devons point les séparer en nos dévotions» . «Jésus et la Vierge», «Jésus et sa sainte Mère,» sont des expressions qui reviennent constamment sous sa plume, car sa réflexion unissait toujours ces deux concepts.

III. — Tout d’abord à l’idée d’homme-Dieu correspond aussitôt celle de «Mère de Dieu» : sans être insensible à la tendresse affectueuse que le souvenir de la crèche imprime dans les cœurs, Bérulle s’attache plutôt à analyser l’idée de maternité divine, et à mettre en lumière la grandeur, la dignité suprême qui doit résulter rationnellement de cette qualité de «Mère de Dieu». La méthode habituelle qui le guide en ses méditations consiste, soit à mettre en parallèle les prérogatives de la Vierge avec celles de Dieu, soit à «enchâsser » un de ses attributs dans une série d’attributs divins. Ainsi il y a trois «fécondités» divines: «la fécondité du Père éternel engendrant son Fils dedans soi-même, son Fils égal à lui, éternel comme lui et Dieu comme lui; — la fécondité du Père et du Fils produisant le Saint-Esprit et terminant en la divinité les émanations divines; — la fécondité de la très Sainte Vierge engendrant nouvellement le même Fils unique de Dieu et produisant un homme-Dieu au monde». Cette fécondité de la Très Sainte Vierge est associée et comparée à la fécondité divine: «Le Fils unique de Dieu, ayant à naître une seconde fois, est naissant par amour en la Très Sainte Vierge, de la substance de la Vierge, comme il est naissant par la connaissance au sein du Père, de la substance du Père». Notre auteur décrit longuement les qualités, les résultats de ces deux émanations semblables, la paternité divine et la maternité divine: «en l’une sont encloses toutes les merveilles de la naissance divine du Fils de Dieu, en l’autre sont comprises les merveilles de la naissance humaine de ce même Fils de Dieu». Or la maternité de la Très Sainte Vierge prend son origine, son lustre et son autorité de la paternité divine de Dieu le Père: «Que dirai-je de vous, ô Vierge sainte? Dieu vous fait mère de celui dont il est père! Dieu vous élève et en la terre il vous fait mère sans père de celui dont il est au ciel le père sans mère» . Le Verbe aurait pu venir sur la terre «par voie de grandeur et de puissance et non par voie de naissance et d’enfance». Jésus ne serait point alors Fils de l’homme et la Vierge ne serait point la Mère de Dieu: et ainsi, «cette qualité de mère de Dieu n’a son existence que dans le mystère de l’Incarnation et a sa dépendance dans le Verbe Incarné et dans le Verbe Incarné par naissance». Que maintenant, descendant de ces affirmations et déductions singulièrement abstruses, Bérulle revienne à Nazareth, à Bethléem, l’humble étable ne pourra plus être, pour lui, un simple thème d’attendrissement: elle sera un sujet de méditation et d’admiration métaphysique: «O Trinité, je vous adore et en vous même, et en vos œuvres, et en cet œuvre de vos œuvres. Je vous adore et dans les cieux et dans Nazareth. J’adore votre sacrée solitude, et je l’adore en votre Essence et en la cellule de Marie .»

IV. — Marie est mère de Dieu: qu’est-ce à dire? Et quel est le sens, dans l’ontologie divine, des «secrets quise passent dans le corps immaculé de la Vierge sainte?» Cela est à dire que «Dieu veut habiter en elle d’une façon éminente et singulière » . C’est bien en effet un ineffable repos, analogue à son repos éternel au sein du Père, que Jésus goûte en Marie. Ainsi conçue comme une mystérieuse convenance de l’Être divin, la «résidence de Jésus en Marie» fut une des plus tendres dévotions de l’Oratoire : en devenant Mère de Dieu, la Vierge «est un ciel en la terre et un ciel animé, un ciel que Dieu a fait pour porter un soleil plus luisant que celui qui nous éclaire. Un ciel nouveau pour une terre nouvelle et un ciel empyrée où reposera dans peu une gloire plus haute que celle des bienheureux» . La Vierge est donc un «paradis», que Bérulle compare au paradis terrestre préparé autrefois pour Adam: mais ce nouveau paradis, «préparé à Jésus», est d’autant plus sublime que l’œuvre miraculeuse de l’Incarnation l’emporte sur celle de la Création.

Ce paradis est un repos, un «sabbat» de la divinité. Le Christ, dans sa vie publique, souffrira du contact cruel du péché : il n’y a que son séjour en Marie qui soit «sans amertumes,» «car il n’y a point de péché en Marie, et c’est le péché seul qui angoisse et fait mourir Jésus». Passons sur le souhait bizarre que cette pensée inspire à Bérulle: «Je voudrais volontiers, si je n’avais égard qu’à Jésus, que Jésus fût toujours en elle et ne vînt point en cette terre misérable, où il ne trouvera que péchés, et, enfin, une croix et un calvaire, une mort et un sépulcre» . Notons surtout l’idée qu’en des développements prolixes, Bérulle analyse; — l’idée de cette fusion mystique, de «ce flux et reflux admirable de vie et d’amour qui est entre Jésus et Marie» . Passons aussi sur le mauvais goût qu’il n’évite pas toujours ; il a du moins le mérite de comprendre que ces inductions et déductions de haute mysticité veulent, dans leur expression, le plus de sobriété possible: «Ce point est si tendre et si sensible qu’il doit être plutôt célébré par le cœur que par la langue. Aussi est-ce un mystère de cœur et la langue ne peut exprimer ces douceurs et ces tendresses» .

V. — Destinée à être la Mère de Dieu et le paradis de Jésus, Marie fut donc l’objet d’un choix: et c’est là le secret de son excellence,

La conduite de Dieu sur elle est singulière. Il la comble de grâces dès sa conception; il la sanctifie dès son enfance; il la séquestre du monde et la consacre à son temple: «Là, en sa solitude, il la garde, il l’environne de sa puissance, il l’anime de son esprit, il l’entretient de sa parole, il l’élève de sa grâce, il l’éclaire de ses lumières, il l’embrase de ses ardeurs, il la visite par ses anges... Dieu est et agit en elle plus qu’elle-même». Entre son esprit et celui de Dieu c’est «un concert sacré ». «Les années coulent, les grâces augmentent», jusqu’au jour où le Père Éternel, épuisant ses trésors, ses faveurs, ses merveilles, lui demande par le ministère de Gabriel son consentement à la rédemption des hommes. On ne peut résumer ces premiers chapitres de la Vie de Jésus, trop chargés peut-être de répétitions, de négligences, de contournements incessants et de redites, mais, étant admise la légitimité de cette exégèse hypothétique, singulièrement curieux. En des pages exquises, Bérulle nous décrit minutieusement les états d’âme, «les occupations» de la Vierge à l’arrivée de l’archange, «pendant le pourparler», et à l’issue des dernières paroles. Il suit «les mouvements, la conduite, l’ordre et le progrès» de la grâce en elle et de sa souplesse à y correspondre: ce n’est pas une languissante paraphrase du récit évangélique, une amplification éloquente, c’est une humble confession où une âme mystique nous livre le secret de ses méditations propres; c’est aussi une étude dont les éléments sont évidemment fournis à Bérulle par ses entretiens pieux avec les saintes recluses du Carmel et par les confidences que lui font en abondance ces âmes de femmes éprises, elles aussi, de Jésus. Dans l’attente du Verbe Incarné, la Vierge éprouve le ravissement des âmes amoureuses du divin maître: «Là elle gémit sur les péchés de l’univers esquels elle n’a aucune part. Là elle languit après la venue du Messie... Là elle se joint aux vœux des justes et soupire après la présence du Messie sur la terre. Là elle se sent éprise d’un désir merveilleux de le voir et servir en ses jours. Là elle entre en espérance de le voir, l’adorer et servir au monde. Là Dieu lui répand une nouvelle grâce, une qualité divine, une infusion céleste...». Pendant cette «élévation» de Marie, un ange est envoyé sur la terre. «Suivons le pas à pas, et voyons comme il va, non à Rome la triomphante, ni à Athènes la savante, ni à Babylone la superbe, ni même à Jérusalem la sainte. Il va en un coin de la Galilée, à une bourgade inconnue... Mais dans ce Nazareth il y a une maisonnette qui enclôt le trésor du ciel et de la terre,.. et dans ce petit lieu il y a une Vierge plus grande que le ciel et la terre ensemble. Vierge choisie de Dieu pour comprendre l’incompréhensible» . Quelques mots lui suffisent à localiser la scène: Bérulle aurait un scrupule à isoler le détail matériel ou à s’attarder en une description simplement curieuse, tandis que de longs commentaires n’arrivent pas à épuiser l’intérieur du mystère. Et dans ces commentaires, nous saisissons bien la méthode de mysticité ratiocinante et toujours préoccupée de morale, qui sera la marque des théologiens du XVIIe siècle, et qui est celle de Bérulle: les prérogatives de la Vierge, les qualités que lui reconnaît la traditionnelle piété, il les insère dans la formule même du mystère dogmatique. L’humilité, la prudence et la paix sont «les fruits doux et délicieux de ce divin colloque» .

Toutefois ce qu’il entend surtout dans «ce devis secret et solitaire de Marie et de l’Ange», c’est un hymne à la Virginité . L’évangile du Père Éternel à Marie est «un évangile de pureté ». «C’est une chose digne et bienséante... que le monde apprenne cette vertu et en reçoive la première odeur par les premiers propos de Marie». «C’est une espèce de triomphe à la Virginité d’être célébrée dans les premières paroles de l’Évangile et d’être établie comme en un trône à la face de Dieu et de ses anges». «La Virginité est incorporée dans l’état de ce nouveau mystère,» elle est «enchâssée dans le mystère même de l’Incarnation ».

Et de cette vue de Bérulle théologien, Bérulle directeur du Carmel s’empare... «C’est cette parole [de l’Ange] qui a formé dans l’état de Jésus une des plus digne troupes du royaume de Jésus», la «troupe florissante des Vierges, qui le suivent et l’accompagnent en tous les pas de sa vie, jouissant du privilège de sa suite, de son amour, de sa familiarité ». Bérulle la connaissait bien, pour s’entretenir quotidiennement avec elle, cette compagnie chère et intime à Jésus, «qui suit Jésus partout comme sa domestique», et dont la Vierge de la Salutation angélique est le prototype.

Nous découvrons évidemment ici le principe de cette dévotion spirituelle de l’Oratoire et du Carmel qui exalte la grandeur de Marie moins, comme l’avait fait le moyen âge, dans les effets miraculeux de sa puissance et de son intercession — que dans la prérogative singulière de la maternité miraculeuse, de la maternité virginale et divine. «O Trinité Sainte!... vous l’avez faite en l’Univers comme un autre univers, et dans votre empire comme un autre empire;..... entre tous les sujets de la majesté de Dieu, la Vierge est un sujet si grand, si particulier, si éminent qu’il fait seul un nouvel ordre dans les ordres de la puissance et de la sagesse divine.»

VI. — Cette maternité fait participer aussi la Vierge des douloureux privilèges de l’Humanité souffrante de Jésus: elle fut «la mère humiliée d’un fils humilié » . Le cardinal de Bérulle insiste longuement sur la liaison des deux grands mystères: l’Incarnation et la Rédemption, ou plutôt il voit déjà «la croix de Jésus enclose en sa naissance.» La Vierge apparaît donc, chez lui, comme étroitement associée à l’œuvre rédemptrice, puisque c’est à Nazareth que Jésus commence le sacrifice qu’il consommera sur le Calvaire. Et remarquons ici, comme d’ordinaire chez Bérulle, la préoccupation du «raisonnable» dans le «merveilleux mystique». Puisque «les grands mystères sont, pour ce qui regarde Dieu même, des mystères de croix et d’abaissement, il est raisonnable que ces deux qualités, qui sont appropriées au Créateur, soient attribuées à la créature,» qui fut sa collaboratrice, «et soient répandues par tous les états de sa vie sur la terre... et comme la Vierge est la première qui a part à Jésus, elle est aussi la première qui a part à la croix et à l’abaissement de Jésus» . Mais le comment de cette association de la créature au Créateur dans la souffrance n’est pas le même pour Marie que pour le reste de l’humanité. «Ce n’est pas par le droit de péché comme nous, ni par le droit de son Fils portant nos péchés, — car il est seul portant ce fardeau, — mais par le droit d’amour et de liaison à son fils. C’est un effet d’amour» que «cette mutuelle communication des qualités de l’un à l’autre». La Vierge «a part à la chair crucifiée de son fils en tant que la chair de Jésus est la chair de Marie».

VII. — Cette glorification de Marie, Bérulle la mène de la même façon déductive. Dans le spectacle de «l’Enfant Dieu», autrement dit de l’indigence et de l’impuissance où se réduit la divinité, il voit surtout la dépendance volontairement acceptée par le Sauveur à l’égard de sa mère. C’est un nouveau privilège de la maternité divine que cette autorité de Marie sur Jésus: «Avant cette naissance [de Jésus], le Père est sans pouvoir sur lui, car en l’éternité il l’engendre comme fils, mais aussi, comme Dieu, égal à lui et indépendant comme lui.... [Jésus, donc] n’est pas fils sujet au père avant d’être fils sujet à Marie.. 0 société honorable de la Vierge et du Père Eternel [sur ce point] de leur autorité sur Jésus» . Mais on voit la conséquence au point de vue du culte: Bérulle n’enseignera pas aux dévots de Marie que son rôle est de désarmer le courroux d’un juge sévère, mais bien de «donner Jésus aux âmes», car elle a «sur lui une sorte de droit et de propriété qui ne convient qu’à elle»

VIII. — Mais il y a plus encore. Bérulle, poursuivant ses fouilles dans le dogme et dans les conséquences du dogme, avec cette insistance logique qui est si curieuse, en arrive à voir en Marie l’exaltation de la personne humaine.

La personnalité humaine ne recueille aucun honneur en Jésus-Christ, en qui la nature humaine seule se trouve exaltée (car il n’y a en lui qu’une personne et cette personne est divine). En Marie, au contraire, la personne humaine se trouve exaltée à un degré qui n’est pas égal à celui auquel la nature humaine est exaltée en Jésus, mais qui en est aussi rapproché que possible. De plus, la valeur telle qu’elle est dans le Christ n’a pas pu se donner elle-même parce que donner est un acte personnel: c’est Marie qui a donc fait l’office de la personnalité humaine dans son acte le plus souverain. Et Bérulle, — ayant établi cette double équation: «l’Homme-Dieu : c’est l’exaltation de la nature humaine; la Vierge-Mère: c’est l’exaltation de la personne humaine» — adore ce mystère métaphysique que sa raison aimante se réjouit humblement d’avoir retrouvé :

«Contemplant ce conseil et cette œuvre, permettez-moi, Seigneur, de vous adresser mes vœux et mes élévations sur cette qualité que vous établissez au Cielet sur la terre de Mère du Très-Haut, et qu’en mes dévotions et pensées je suive votre conduite admirable en cette œuvre. Car vous y associez à vous-même la Très Sainte Vierge, vous l’élevez à opérer avec vous et à opérer l’œuvre de vos œuvres, et comme vous associez une nature humaine à l’une de vos personnes divines, vous voulez aussi associer une personne humaine à l’un de vos œuvres divins. Contemplant donc cette œuvre, ô Trinité sainte, et y trouvant la Vierge en société avec vous, je la contemple et révère après vous et je la contemple et révère comme la Personne la plus haute, la plus sainte et la plus digne de votre grandeur et amour qui sera jamais: je la contemple et révère comme celle qui surpasse en hautesse, en dignité et en sainteté toutes les personnes humaines et angéliques même considérées toutes ensemblement.» (Élévation à la Très Sainte Vierge).

IX. — Après cela on comprend bien que la dévotion mariale bérullienne ne s’achèvera pas en de minuscules pratiques, mais en un acte d’oblation totale et de servitude à la Vierge. Et alors, dans ce sens, Bérulle va très loin. Il n’hésite pas à dire que seuls «des esprits faibles et peu connaissant les mystères de Dieu» peuvent se refuser à «entrer en servitude au regard de celle avec laquelle le Père Éternel semble partager sa qualité, sa puissance et son autorité sur son Fils». Le cardinal de Bérulle nous a laissé les formules éloquentes de ces actes de dépendance: «Je renonce à la puissance et liberté que j’ai de disposer de moi et de mes actions; je cède ce pouvoir à la très sainte Vierge et m’en démets entièrement entre ses mains par hommage à ses grandeurs et à la démission parfaite qu’elle a faite d’elle-même à son Fils unique J. C. N. S. Je lui donne le pouvoir que Dieu me donne sur moi-même, pour être à elle et non plus à moi, pour être en sa puissance et en sa conduite et non plus en la mienne; en l’honneur du pouvoir que le Fils de Dieu lui a donné sur soi même et de l’humble dépendance et subjection qu’il a voulu lui rendre, se livrant à sa garde, direction et tutelle en son enfance et en sa vie passagère sur la terre».

On sait que les apôtres d’une dévotion moins généreuse et moins spirituelle voulurent incriminer cette «oblation à la Vierge,» et se saisissant d’ «un vœu à Marie,» que le cardinal de Bérulle avait communiqué à certaines carmélites, ils entreprirent contre lui de longues et violentes polémiques. Mais aux yeux des exégètes rigoureux du christianisme primitif, les conclusions pratiques de Bérulle parurent parfaitement orthodoxes, et, en effet, l’on peut lire, parmi les approbations que plusieurs docteurs et évêques donnèrent au mémorial suspect, celles de l’abbé de Saint-Cyran, et de Jansénius, professeur en théologie à Louvain.

La dévotion naïve et instinctive s’est ainsi enrichie de réflexions théologiques: déduite savamment d’un dogme fécond en conséquences glorificatrices de la Vierge, — ramenée sans cesse par une dialectique un peu lente, mais vigoureuse, au mystère de l’Incarnation comme à son centre, — s’épanouissant en un holocauste spirituel, toujours générateur de vertu et moralement fortifiant, — telle est la piété mariale oratorienne qui, formulée et développée par Bérulle, devait, de directeur à dirigés, de confesseur à pénitente, de supérieure à novice, se transmettre et rayonner dans la société pendant le XVIIe siècle.

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0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
241 s. 3 illüstrasyon
ISBN:
4064066319274
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