Kitabı oku: «Histoire de la guerre d'Italie»
Charles Marchal
Histoire de la guerre d'Italie
Documents et rapports officiels

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337902
Table des matières
INTRODUCTION
LIVRE PREMIER
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
LIVRE II.
I.
II.
III.
IV
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
LIVRE III.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
LIVRE IV.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
LIVRE V.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII..
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
LIVRE VI.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
BIOGRAPHIES DES SOUVERAINS ET DES PRINCIPAUX OFFICIERS qui ont figuré dans la GUERRE D’ITALIE (1859)
S. M. NAPOLEON III
S. M. VICTOR-EMMANUEL II
S. M. FRANÇOIS-JOSEPH I er
S. A. I. LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME)
LE MARÉCHAL BARAGUEY-D’HILLIERS
LE MARÉCHAL COMTE DE MAC-MAHON
LE MARÉCHAL CANROBERT
LE MARÉCHAL NIEL
LE MARÉCHAL C TE REGNAUD DE SAINT-JEAN-D’ANGELY
TRAITÉS DE 1815
ACTE DU CONGRÈS DE VIENNE DU 3 JUIN 1815.
TRAITÉ DE LA SAINTE-ALLIANCE
TRAITÉ ET CONVENTIONS
TRAITÉ SECRET

INTRODUCTION
Table des matières
La France est une nation généreuse.
On ne fait jamais appel en vain à sa justice.
Pour la liberté, pour l’honneur, pour secourir les opprimés, elle donne tout: ses trésors, son épée, son sang.
Son histoire héroïque est remplie de ses dévouements.
Les Croisades,
La Grèce,
La Belgique,
La Crimée,
Enfin l’Italie,
Autant de campagnes entreprises pour l’affranchissement des nationalités écrasées par l’oppression étrangère.
Or, comme rien n’est plus national, plus populaire qu’un acte magnanime, la guerre entreprise par la France en Italie (1859) pour rendre à ce beau et infortuné pays la liberté indispensable au développement pacifique et régulier de sa civilisation, a-t-elle été accueillie dans le mondé entier comme un grand acte d’équité.
Un rapide coup-d’œil rétrospectif démontrera que le droit est ici du côté de la France, qui ne pouvait s’abstenir sans mentir au rôle glorieux, à la mission sainte que la Providence lui a assignée.
LIVRE PREMIER
Table des matières
L’Autriche et l’Italie. — Circulaire du cabinet de Vienne. — Le comte de Cavour et le comte de Buol. — Note du cabinet de Turin. — Forces militaires et maritimes de l’Europe. — Attitude de la France dans la question italienne. — Efforts de la diplomatie pour conjurer la guerre. — Ultimatum de l’Autriche au Piémont. — Réponse du Piémont. — Protestation des Puissances médiatrices. — L’opinion publique et la Presse.
I.
Table des matières
Les griefs de l’Italie contre l’Autriche ne datent pas d’aujourd’hui.
Depuis le traité de Westphalie (1648), la maison de Hapsbourg a cherché, par tous les moyens possibles, à regagner au delà des Alpes l’influence qui lui échappait en Allemagne.
Elle réussit bientôt à tenir l’Italie entière sous sa domination.
Les traités lui ayant donné le Milanais et l’État vénitien, elle s’efforça d’asservir les petits Etats par des alliances, par des traités, et par des usurpations territoriales ou militaires.
Des droits de garnison lui furent accordés dans les Légations; la Toscane et Mantoue appartenaient à des princes autrichiens; Parme et Modène furent également contraints de subir l’influence autrichienne.
II.
Table des matières
Cette tendance de l’Autriche préoccupa de tout temps les hommes d’Etat français, à quelque nuance d’opinion qu’ils appartinssent; aussi la véritable politique nationale, conforme à la politique chrétienne, fut-elle contraire à ces prétentions, à ces empiètements, qui avaient entre autres pour résultat d’annihiler presque entièrement la légitime influence de la France.
Le 12 janvier 1844, M. Cousin dénonça énergiquement à la Chambre des Pairs la conduite persévéramment odieuse de la maison de Hapsbourg en Italie. Il démontra, comme l’histoire le proclame, que c’est Dieu qui l’a instituée, cette loi inexorable qui à l’iniquité rattache les conséquences qui lui ressemblent; que l’iniquité sème et recueille l’iniquité ; les siècles la gardent quelque temps dans leur sein, mais elle en sort tôt ou tard avec violence, et les conquêtes engendrent les révolutions.
«Le jour où l’Autriche a mis la main sur le Milanais, ajouta-t-il, ce jour-là elle a attaché elle-même à son flanc un vautour impitoyable qui la tourmente et la ronge, qui lui fait une douleur et une anxiété continuelles de toutes les joies, le toutes les espérances de l’Italie.»
Puis, jetant un regard sur la carte, et voyant le Piémont, cet aigle des Alpes, faisant face à l’Autriche, il l’appela le bouclier et l’épée de la Péninsule, et lui prédit qu’il deviendrait le principal instrument de la régénération italienne.
III.
Table des matières
Quatre ans plus tard, M. Thiers disait, dans la séance du 31 janvier 1848:
«Oh! assurément, il n’y a dans le monde aucune contrée qui ait plus de droit à notre intérêt que l’Italie. Sommes-nous chrétiens, chrétiens fervents, elle est la métropole de la foi. Sommes-nous des esprits éclairés, aimant tout ce qu’il y a de beau, elle est la patrie des arts, des lettres; elle est, pour nous autres modernes, ce que la Grèce antique était pour les Romains, ses oppresseurs et ses élèves. Sommes-nous Français, bons citoyens, elle est une sœur longtemps associée à nos destinées, une sœur pour laquelle nous avons combattu, qui a combattu pour nous dans la mesure de ses forces; car lorsque nous sortions de Moscou, poursuivis par les frimas et par l’ennemi, lorsque nos alliés nous abandonnaient dans l’immortelle journée de Malojaroslawer, elle versait des torrents de sang généreux pour couvrir notre retraite. Nous avons donc toutes les raisons religieuses, morales, politiques, de nous intéresser à elle. Mais le sujet est trop vaste, je me renferme dans les considérations politiques.
«Vous savez que toutes les fois que les ennemis invétérés de notre pays, qu’autrefois l’histoire appelait les Impériaux, qu’on appelle aujourd’hui les Autrichiens, toutes les fois qu’ils s’avancent vers notre pays, ils ont deux routes, le Danube et le Pô. Aussi dans tous les temps, tous les Cabinets ont porté un regard vigilant sur la Bavière, la Lombardie et le Piémont. Dans tous les temps, une attaque de l’Autriche sur la Bavière, de l’Autriche sur la haute Italie, était un cas politique des plus graves et souvent un cas de guerre. Ce n’est pas là de la politique impériale, de la politique révolutionnaire; c’est la politique que suivaient, sous l’ancien régime, le vieux Maurepas, l’entreprenant duc de Choiseul, comme le pacifique cardinal de Fleury; c’est la politique de tous les temps.»
S’occupant ensuite de ces traités de 1815, imposés par la coalition étrangère à la France épuisée et trahie, l’auteur de l’Histoire du Consulat et de l’Empire rappelle que ces traités ont été maintes fois déchirés. En effet, ils n’existent plus, ils sont une lettre-morte, et ils n’ont pas la moindre chance de revenir jamais sur la carte de l’Europe.
«Eh bien! ces traités, s’écrie M. Thiers, que disent-ils? Voici le texte de l’article 6 du traité du 14 mai 1814: L’Italie, hors des limites des pays qui reviendront à l’Autriche, sera composée d’Etats souverains.
«Cela veut dire que le Piémont, que Parme, Modène, Florence, Naples, sont indépendants; ils peuvent se donner des constitutions quand il leur plaît, dans la mesure qu’il leur plaît de choisir, et personne n’a le droit d’intervenir.
«Je reconnais qu’il faut observer les traités, mais alors faites-les observer à votre tour. Et alors je vous demanderai: Pourquoi les Autrichiens sont-ils à Modène? pourquoi sont-ils à Parme? pourquoi entrent-ils, pourquoi sortent-ils de ces Etats presque sans qu’on le sache, tant leurs habitudes d’aller et de venir sont prises, tant ils se regardent là comme chez eux? pourquoi souffrez-vous que les Autrichiens soient à Modène, au moment où je parle? Il ne s’agit pas de changer les limites des traités; il s’agit de faire respecter les traités de 1815.
«Aujourd’hui, à Turin, à Florence, à Rome, quand il s’agit d’accorder quelques concessions nouvelles à ces peuples qui jusqu’ici, heureusement, je le leur dois dire, n’ont pas été trop exigeants; quand il s’agit de leur faire quelques concessions nouvelles, savez-vous le mot qui retentit à l’oreille de tous les souverains et de tous les peuples: «L’Autriche le supportera-t-elle? » Et, surtout lorsqu’il ne s’agit plus de réformes administratives, mais de réformes politiques, on dit partout:
«Les Autrichiens vont entrer.» C’est la nouvelle de tous les matins en Italie, c’est l’épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête des malheureux Italiens.»
Comme dix ans plus tard l’empereur Napoléon III, M. Thiers exhorte ensuite les Italiens à la concorde, car l’union seule peut les sauver, avec la vieille épée des ducs de Savoie:
«Dans cette attitude, leur dit-il, vous serez respectés; mais s’il pouvait en être autrement, si on voulait attenter à vos droits, à votre indépendance, croyez-le bien, le cœur de la France n’est point glacé. Oui, la France est vieille de gloire, mais elle est jeune de cœur, et si elle reconnaît clairement quelque part la liberté et l’indépendance de l’Europe menacées, vous ne la trouverez pas dégénérée, car elle n’est dégénérée que dans l’opinion de ceux qui la croient faite à leur image!»
Malheureusement, grâce aux révolutionnaires, l’Italie fut vaincue à Novare, dans la personne de l’héroïque Charles-Albert.
La révolution compromit là encore, et, comme toujours, la liberté, qui ne peut triompher qu’à l’ombre de la politique d’ordre et d’autorité, tandis que le désordre et la licence mènent invariablement au despotisme.
IV.
Table des matières
Depuis la défaite de Novare et la restauration de son pouvoir abhorré dans la Lombardie, l’Autriche s’efforça, de plus en plus, d’étendre sa domination d’un bout à l’autre de la Péninsule, de confisquer à son profit la vie nationale, et d’isoler le Piémont, pour, dans un temps donné, l’asservir à son tour.
Elle se signala par les exactions et les violences de sa double police, civile et militaire, remettant la torture en usage, faisant périr sous le bâton tous ceux qui lui étaient signalés comme étant hostiles à sa domination, et ne s’arrêtant pas même devant le clergé, bien qu’étant puissance catholique.
En un seul jour, à Milan, la dépense des bâtons et des baguettes s’éleva à cent dix-neuf francs quarante-trois centimes.
Ceux qui ne sont pas assassinés tout d’un coup sont condamnés à la mort lente du carcere duro.
Dans cette sauvage Terreur, qui rappelle les plus mauvais jours de 1793, ce ne sont pas seulement les citoyens, les prêtres, les vieillards, les femmes, qui tombent victimes de la cruauté de ces bêtes féroces; les Autrichiens tuent jusqu’à des enfants..... Les frères Massa, amenés à l’autorité militaire par la police de Milan, furent, sans enquête, passés par les armes, pour avoir..... jeté des pierres aux travailleurs chargés de creu ser un fossé autour du château-fort de Milan.
Patience! s’écriaient, comme jadis Chateaubriand, les Italiens témoins de ces exactions abominables, patience! il y a du sang muet et du sang qui crie: le sang du champ de bataille est bu en silence par la terre: le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel; Dieu le reçoit et le venge!.....
V.
Table des matières
Du reste, dans son despotisme farouche, le gouvernement autrichien ne traite guère mieux ses sujets allemands qu’il ne traite les Italiens.
Sans compter le gaspillage des finances publiques, les emprunts énormes contractés, les créanciers de l’État payés avec du papier ayant à peu près la valeur des anciens assignats, l’impossibilité pour la banque de Vienne d’obtenir le remboursement de ses avances faites au gouvernement, etc., etc.
VI.
Table des matières
Telle était la situation, lorsque l’Autriche viola plusieurs des stipulations du traité de Paris, telles que celles relatives à la libre navigation du Danube. Elle les viola aussi en signant une convention par laquelle le cabinet de Vienne s’engageait, à la première demande de la Turquie, à donner le concours de ses troupes à l’armée turque.
C’est pourquoi, le 1er janvier 1859, à la réception des corps diplomatiques aux Tuileries, l’empereur Napoléon III dit à M. de Hübner
«— Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé...»
Ces paroles eurent en Europe un retentissement immense.
Elles auraient dû être pour l’Autriche un encouragement à rentrer dans l’observation des traités, et à adopter, à l’égard de l’Italie, une politique plus humaine, plus chrétienne, plus conforme aux lois de la justice et de l’honneur.
Mais point. L’entêtement est une des démences du mal.
L’Autriche continua ses préparatifs hostiles sur la frontière du Piémont, ce qui força le gouvernement de Victor-Emmanuel à demander, pour se défendre, aux chambres l’autorisation de contracter un emprunt de 50 millions.
Or ce roi, vaillant fils du vaillant Charles-Albert, venait de resserrer plus étroitement les liens d’amitié et d’alliance entre la Sardaigne et la France par le mariage de sa fille, la princesse Clotilde de Savoie, avec le prince Napoléon (Jérôme), cousin de l’empereur des Français.
Cette alliance était conforme à d’anciens précédents entre la France et la maison de Savoie.
Forte de l’appui de la France, le Piémont, sous la pression de la politique envahissante de l’Autriche, en face de ses menaces militaires, songea à pourvoir au salut de la patrie.
De son côté, M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères à Vienne, publiait, le 23 février 1859, une circulaire à M. le comte d’Appony, ambassadeur de Vienne à Paris, qui n’était qu’un acte d’accusation contre le cabinet de Turin, dirigé par M. le comte de Cavour, homme d’État célèbre par son patriotisme et par son attitude au récent congrès de Paris (1856).
Voici ce document:
«Lord Loftus m’a confidentiellement donné lecture d’une dépêche par laquelle le comte de Malmesbury constate que le gouvernement britannique ne saurait, à son grand regret, considérer comme dissipées les craintes de guerre répandues depuis le commencement de l’année, et qu’il se croyait, par conséquent, obligé de ne pas ralentir ses efforts, tendant à obvier à une conflagration qui, certainement, ne resterait pas limitée à l’Italie.
«La dépêche circulaire adressée par le comte de Cavour aux missions sardes, au sujet de l’emprunt que le gouvernement piémontais veut contracter, en vue de préparatifs militaires, offrirait, selon l’opinion de lord Malmesbury, une occasion propice pour renouveler aux deux parties ses conseils amicaux.
«Le cabinet britannique, sans s’approprier le point de départ de cette circulaire, qui tend à justifier l’emprunt par l’attitude menaçante que l’Autriche aurait prise aux frontières piémontaises, semble attacher du prix à connaître le point de vue auquel nous apprécions cette pièce, et à acquérir la conviction qu’il n’entre point dans nos intentions d’attaquer la Sardaigne, et que nous serions, au contraire, disposés à prêter la main à une entente avec le gouvernement piémontais qui permît aux deux parties de retirer leurs troupes des frontières respectives.
«Nous savons apprécier à leur juste valeur les sentiments qui ont inspiré ces ouvertures amicales, et nous nous associons bien sincèrement au désir du gouvernement britannique d’épargner au monde, s’il est possible, les calamités d’une conflagration générale. Nous saisissons volontiers cette occasion d’entrer à ce sujet dans quelques développements qui, je l’espère, mettront nos intentions pacifiques dans tout leur jour.
«Quels sont les griefs articulés à notre charge par la circulaire du comte Cavour? Ils se résument dans la protestation émise par ce ministre contre l’influence prépondérante que l’Autriche exerce, selon lui, en Italie, en dehors des limites que les traités lui ont assignées, et qui constitue une menace constante pour la Sardaigne.
«Examinons de plus près cette étrange accusation. Ou je me trompe, ou il est dans la nature des choses que de grands corps politiques seront toujours appelés à exercer une certaine influence sur les Etats qui les avoisinent. Ce qui importe à l’intérêt général, c’est que cette influence ne soit jamais usurpée et ne soit pas exploitée au détriment de l’indépendance d’un autre Etat.
«L’Autriche a été plus d’une fois dans le cas de tendre une main secourable à des gouvernements italiens renversés par la révolution. Ces secours n’ont jamais été accordés qu’aux sollicitations des pouvoirs légitimes, avec un entier désintéressement, dans des vues d’ordre, de paix et de tranquillité publique.
«Nos troupes se sont retirées dès que l’autorité légitime s’est trouvée raffermie au point de pouvoir se passer de leur assistance. Le comte de Cavour n’a pas à remonter bien haut dans l’histoire de son pays pour rencontrer un exemple de ce genre de service rendu par l’Autriche à la dynastie de Savoie. A cette époque, il est vrai, les théories modernes de droit public mises en vogue par le comte de Cavour n’avaient pas encore pris racine en Piémont.
«Nous ne nous arrêterons pas davantage à mettre en relief tout ce qu’il y a d’absurde dans le reproche qu’on voudrait nous faire de la confiance que nos principes politiques et la droiture de nos intentions inspirent à nos voisins. Ce qui a été dit contre les traités d’alliance qui subsistent entre nous et quelques Etats italiens ne nous parait guère plus sérieux.
«Qu’y a-t-il en effet de plus inoffensif, de plus inattaquable au point de vue du droit des gens, de plus conforme à l’intérêt universel du maintien de l’ordre et de la paix, que des traités d’alliance, conclus entre Etats indépendants exclusivement dans l’intérêt d’une légitime défense et imposant aux parties contractantes des obligations réciproques qui ne portent pas la moindre atteinte aux droits de tierces Puissances?
«Mais si ces traités ne sont d’aucune façon en désaccord avec les principes du droit public, nous comprenons qu’ils sont de nature à gêner l’action et les vues ambitieuses d’un gouvernement qui, non content d’être parfaitement le maître chez lui, se pose en organe privilégié des prétendues douleurs de l’Italie, et s’attribue la mission, hautement désavouée par les autres souverains italiens, de porter la parole au nom de toute la Péninsule. Le droit de faire appel à des secours étrangers, le comte de Cavour, tout en l’accordant dans l’intérêt du désordre, le conteste aux gouvernements légitimes, qui cependant ont la mission de veiller sur l’ordre public et de garantir la sûreté de leurs sujets paisibles. Et ces étranges principes, le cabinet de Turin les proclame au moment où il laisse s’accréditer l’opinion qu’il peut compter dans la poursuite de ses projets agressifs sur l’appui d’une grande puissance limitrophe.
«Ces contradictions sont trop palpables pour laisser subsister le moindre doute que les plaintes formulées contre l’influence qu’exercerait l’Autriche en dehors des traités ne soient que de vains et futiles prétextes. Ce qu’il y a de vrai au fond de ces déclamations, le voici:
«En 1848, le roi de Sardaigne envahit à main armée la Lombardie, sans déclaration de guerre préalable et sans pouvoir autrement justifier cette rupture de la paix que par le sentiment national qui le poussait, disait-il, à venir au secours de frères opprimés. L’injuste agresseur fut repoussé dans deux campagnes victorieuses. L’Autriche ne profita des fruits de sa victoire qu’avec une modération à laquelle l’Europe a rendu justice.
«La paix une fois signée, nous l’avons prise au sérieux. En revanche, la troisième entrée en campagne n’a jamais discontinué de faire partie du programme du cabinet de Turin. En attendant le moment opportun pour nous faire la guerre à main armée, le Piémont nous fit une guerre sourde, en laissant un libre cours, soit aux calomnies et aux insultes qu’une presse licencieuse nous prodiguait journellement, soit aux appels à la révolte qu’elle adressait aux populations des autres pays italiens, soit enfin aux démonstrations hostiles de tout genre.
«Lorsque, il y a deux ans, l’empereur, notre auguste maître, visita ses provinces italiennes, marquant son passage par des actes de grâce et de bienfaisance, la presse piémontaise redoubla de fureur, et poussa la démence jusqu’à l’apologie du régicide. C’est alors que nous posâmes au cabinet de Turin la simple question quelles garanties il pouvait nous offrir contre la prolongation indéfinie d’un état de choses si attentatoire aux rapports d’amitié que nous désirions voir subsister entre les deux gouvernements. Voilà ce que le comte de Cavour, dans son langage, appelle exiger des modifications aux institutions de son pays!
«Le chargé d’affaires de l’empereur fut rappelé de Turin pour n’être plus témoin oculaire d’une situation anormale à laquelle le gouvernement piémontais ne voulait pas remédier. Mais cette suspension des rapports diplomatiques ne nous empêcha point de continuer comme par le passé, à combiner et à concerter avec les autorités piémontaises tout ce qui était de nature à favoriser et à développer les communications, les relations commerciales, en un mot, les rapports de bon voisinage entre les habitants des deux pays.
«En dépit de ce bon vouloir et de cette modération constante, en dépit de notre inépuisable patience, des cris de guerre frénétiques ont été poussés au delà du Tessin, surtout depuis le commencement de cette année.
«En présence de l’agitation provoquée par cette ardeur guerrière que le discours royal prononcé à l’ouverture du parlement, et les explications subséquentes des ministres n’étaient assurément pas de nature à décourager, le gouvernement impérial s’est enfin décidé à envoyer des renforts dans le royaume lombardo-vénitien. Cette mesure, commandée par la plus simple prudence, n’a qu’un but purement défensif. L’assertion du comte de Cavour, que c’était une mesure hostile dirigée contre la Sardaigne, n’est pas plus fondée que ne l’est son allégation que les garnisons de Bologne et d’Ancône avaient été renforcées.
«Telle est la situation réduite à ses termes les plus simples. La main sur la conscience, que pourrions-nous faire pour la défendre et pour la changer en mieux? Serait-il possible de pousser plus loin que nous ne l’avons fait la modération et la longanimité ? et les Puissances telles que la Grande-Bretagne, qui vouent au maintien de la paix une sollicitude aussi juste qu’elle est honorable, ne se sentiraient pas appelées à prendre à tâche de tarir la source du mal en ramenant le Piémont à une appréciation plus saine de ses droits et de ses devoirs internationaux?
«Que par leurs efforts réunis le cabinet de Turin soit empêché de continuer le rôle de provocateur dans lequel, abusant des avantages de sa position et de la tolérance de l’Europe, il se plaît depuis des années, et on verra, nous n’en doutons pas, renaître dans le reste de la Péninsule la tranquillité et la paix morales que les excitations continuelles du cabinet de Turin tendent à en bannir.
«Hâtons-nous d’aller au-devant d’une objection que nous pressentons ici. Le mécontentement d’une partie des populations, surtout dans l’Italie centrale et méridionale, nous dira-t-on, a sa source principale dans l’administration défectueuse des gouvernements.
«Tout en réprouvant les mille calomnies par lesquelles on tâche de soulever l’opinion contre ces gouvernements, nous ne nous sentons pas appelés à soutenir la thèse que tout soit parfait dans l’organisation et dans le système administratifs de leurs pays. Là même où il y a les institutions les plus excellentes, il faut faire une large part aux imperfections des instruments. Depuis un demi-siècle, l’Italie a été livrée à toutes sortes d’expériences politiques. Tour à tour, les systèmes les plus divers y ont été mis en pratique.
«Par suite de l’introduction d’institutions qui fonctionnent admirablement là où elles ont été développées et mûries par les siècles, mais qui ne semblent pas homogènes au génie, aux traditions et aux conditions sociales des Italiens, on a vu se succéder dans la Péninsule des bouleversements déplorables, des Scènes de désordre et de sanglante anarchie. Ce ne sont pas les conseils de l’Autriche qui ont amené ces jours néfastes de l’histoire moderne de l’Italie. En revanche, nous avons toujours franchement applaudi à toute amélioration marquée au coin d’une saine pratique, nous avons constamment accueilli avec satisfaction et favorisé, dans la mesure de notre influence, tout progrès bien entendu. Consultés, nous avons émis consciencieusement notre avis, après mûr examen de toutes les circonstances.
«Ges mesures peuvent ne pas avoir toujours produit tout le bien qu’il avait été permis d’en attendre. Mais qui oserait en rejeter la responsabilité sur l’action des gouvernements? Ce qui est bien avéré, c’est que tous les Etats, grands et petits, ont, de nos jours, à lutter contre de puissants obstacles.»
«Nous avons démontré plus haut que la liberté telle qu’elle est comprise en Piémont, liberté voisine de la licence, et affranchie du respect scrupuleux des droits d’autrui, n’est pas sans graves inconvénients pour les Etats limitrophes. Nous n’en reconnaissons pas moins que le gouvernement piémontais lui-même est avant tout le juge du régime intérieur qui convient à son pays. Mais tout comme nous respectons à ce sujet son autonomie, nous ne nous croyons pas autorisés non plus à imposer à d’autres Etats italiens un système gouvernemental et à préciser l’opportunité du moment pour introduire les améliorations dont ce système pouvait être susceptible.»
«Quoi qu’il en soit, le grand argument mis en avant contre l’administration pontificale, c’est qu’elle ne peut se soutenir qu’avec l’aidé des étrangers. A cela nous répondons simplement que le cabinet du Vatican est déjà entré en pourparlers, tant avec l’Autriche qu’avec la France, pour amener l’évacuation des Etats pontificaux, préparée de longue main par la diminution successive des corps d’occupation, et par la réorganisation progressive de la force armée pontificale.»
«En prêtant au Souverain Pontife, dépossédé par la révolution, le secours de leurs armes, l’Autriche et la France ont servi un grand intérêt de l’ordre social. La souveraineté temporelle du Saint-Père est une des garanties du libre exercice de son ministère apostolique et de l’indépendance du chef spirituel de la catholicité.»
«Cependant le jour où le gouvernement pontifical déclarera que la réorganisation de sa force armée a fait assez de progrès pour pouvoir à elle seule, suffire aux besoins de l’ordre et de la sécurité intérieure, l’Empereur, notre auguste maître, sera heureux de pouvoir rappeler ses troupes, parce qu’il verra dans ce résultat un gage nouveau de la sollicitude paternelle que le Saint-Père vouera également à l’amélioration successive d’autres branches du service public.»
«Ne nous dissimulons pas, au reste, que les difficultés que le gouvernement pontifical rencontre dans l’accomplissement de sa tâche proviennent beaucoup moins de l’intérieur que des éléments révolutionnaires, des influences et des excitations qui partent sans cesse de l’étranger.»
«Pour pouvoir espérer, sur ce terrain, de prompts et heureux résultats, rien n’est plus indispensable, je le répète, que d’agir sur le Piémont, pour qu’il respecte l’indépendance des autres Etats italiens, tout comme son indépendance est respectée par eux comme par nous, dans les limites que les traités lui ont assignées.
«Ce n’est que lorsque ce résultat sera obtenu que le gouvernement pontifical et les autres gouvernements italiens pourront, avec efficacité, s’occuper de l’introduction des améliorations que comporte leur administration intérieure. Alors aussi les avis bienveillants de l’Autriche, qui, plus que toute autre puissance, est intéressée au bien-être et à la prospérité de la Péninsule, ne leur feront pas défaut dans cette direction.»
«Je charge Votre Excellence de soumettre ces considérations à l’appréciation éclairée du cabinet britannique. Nous sommes trop pénétrés de l’immense responsabilité qui, devant Dieu et devant les hommes, pèserait sur ceux qui, sans motif légitime, troubleraient la paix de l’Europe, pour ne pas attacher le plus haut prix à ce qu’un gouvernement ami et allié de la Grande-Bretagne soit pleinement édifié sur nos intentions pacifiques.»
«L’Autriche ne médite aucun projet hostile contre le Piémont: elle s’abstiendra, malgré les justes griefs qu’elle aurait à faire valoir, de toute action agressive, en tant que le gouvernement sarde, de son côté, respectera l’inviolabilité du territoire impérial et celui de ses alliés.
«L’empereur, notre auguste maître, — Votre Excellence est autorisée à en donner l’assurance à lord Malmesbury, — ne tirera l’épée que pour la défense de ses droits incontestables, et pour le maintien des traités, que nous considérons à l’égal du gouvernement britannique, comme la seule garantie solide de l’ordre politique.»
«Vous voudrez bien, monsieur le comte, donner lecture de cette dépêche à lord Malmesbury et lui en remettre copie, si Sa Seigneurie vous en témoigne le désir.»
«Recevez, etc.
«BUOL.»
VII.
Table des matières
Il n’était pas possible de présenter l’Autriche sous un jour plus innocent, le Piémont sous un jour plus coupable.
Mais les hommes de bonne foi ne prirent pas le change et jugèrent à sa valeur ce plaidoyer diplomatique, rempli d’indulgence pour soi-même, de sévérité pour autrui, de dénigrement même, procédé peu fait pour appeler la confiance.
Il demeura constant, pour les cabinets de Paris, de Saint-Pétersbourg, de Londres, de Berlin, pour les gouvernements signataires des traités de 1815, que l’Autriche n’avait cessé d’humilier et de provoquer le Piémont, depuis 1848; qu’elle avait essayé, par la violence et la ruse, par les plus odieux moyens, d’agrandir en Italie son influence, que ces traités limitaient expressément; que vainement cette puissance, comme le lion de la fable, essayait de mettre tous les droits de son côté ; que, sous prétexte de sauvegarder les traités, elle les avait violés à son profit; qu’elle avait fait, des duchés italiens, des divisions militaires de l’empire d’Autriche; qu’enfin cet état anormal menaçait l’équilibre européen et que M. de Cavour n’avait été que l’organe éloquent et passionné des inquiétudes et des mécontentements de l’Italie et des grandes Puissances.
Tout en avouant qu’il y avait quelque chose à faire dans les gouvernements de l’Italie méridionale et de l’Italie centrale, M. de Buol éloignait le jour possible de cette concession à des temps plus tranquilles, c’est-à-dire à l’époque où l’Autriche jouirait sans conteste de ses usurpations.
Enfin, le comte de Buol affirmait que l’Autriche ne méditait aucun projet hostile au Piémont. Mais ici encore, les faits avaient plus d’éloquence que toutes les paroles:
L’armée autrichienne en Italie avait été portée de 50,000 hommes à 200,000.
150,000 hommes de plus parurent un argument plus solide qu’une phrase de circulaire diplomatique.
VIII.
Table des matières
Le comte de Cavour avait, le 25 novembre 1858, par la note suivante au comte de Buol-Schauenstein, donné une idée des procédés vexatoires de l’Autriche vis-à-vis du Piémont, même en affaires commerciales:
«Monsieur le comte.
«La convention douanière qui a été conclue le 5 octobre 1857, entre l’Autriche et le duc de Modène, m’engage à adresser quelques observations à Votre Excellence. Par l’article XV du traité de commerce et de navigation conclu, en 1851, entre la Sardaigne et l’Autriche, il a été stipulé que toutes les réductions, remises de droits et autres faveurs qui seraient à l’avenir accordées aux autres États par le gouvernement impérial seraient aussi étendues gratuitement à la Sardaigne. La Sardaigne, de son côté, a pris envers l’Autriche le même engagement. Dans un article séparé qui a été annexé à ce traité, il est dit que les avantages et les faveurs qui seraient accordés à d’autres États par suite d’une union douanière complète ne pourraient pas être regardés comme contraires au principe de réciprocité ci-dessus énoncé.
«L’année suivante, c’est-à dire en 1852, l’Autriche a formé une ligne douanière avec les duchés de Modène et de Parme. Par cet acte, le gouvernement impérial accordait à ces deux États italiens des réductions très-considérables sur les droits d’importation, d’exportation et de transit. L’article séparé du traité de 1851 autorisait évidemment l’Autriche à agir ainsi, sans violer le principe établi de réciprocité, et le gouvernement du roi n’a élevé de ce chef aucune réclamation.
«L’union douanière conclue entre l’Autriche et les duchés italiens devait rester en vigueur pendant cinq ans. A l’expiration de ce terme, les parties contractantes se sont réservé le droit d’abandonner l’union ou d’y proposer les changements qui leur sembleraient convenables.
«L’expérience ayant démontré que l’union ne répondait pas aux intérêts de Modène et de Parme, ces deux États ont déclaré en temps utile qu’ils n’étaient pas disposés à la renouveler. L’union cessa de fait au mois d’octobre 1857.
«Cependant, le 5 du même mois, un autre traité fut conclu, non plus cette fois entre les trois États, mais seulement entre l’Autriche et Modène. Bien qu’on ait donné à ce traité le nom d’union douanière, il résulte de l’examen auquel l’a soumis le gouvernement sarde qu’il ne constitue pas cette union douanière complète qui est prévue dans l’article séparé de notre traité de 1851, et qu’en conséquence nous avons le droit d’exiger et d’obtenir, en vertu de la disposition exprimée dans l’article 15, les droits accordés au duché de Modène. C’est là, monsieur le comte, ce que la présente dépêche a pour but de vous démontrer.
«Une union douanière n’est rien autre chose que la fusion des intérêts douaniers de deux ou de plusieurs États. Elle suppose donc nécessairement certaines conditions préalables et essentielles. Si ces conditions, ou la plus grande partie d’entre elles, n’existaient pas, il n’y aurait pas réellement d’union ou de ligue douanière, mais un simple traité de commerce et de douane, quelque nom et quelque forme que l’on ait donnés d’ailleurs à l’arrangement intervenu entre les États contractants. Ces conditions se réduisent à quatre.
«1° Uniformité de tarifs par rapport au commerce avec l’étranger, c’est-à-dire uniformité des lois qui régissent l’exportation et le transit; 2° libre échange des produits des pays unis; 3° unité des frontières douanières entre les deux Etats vis-à-vis des États étrangers, et par conséquent suppression de la ligne de douanes entre les États unis; 4° communauté des revenus douaniers et partage proportionnel de ces revenus entre les États participants d’après des bases établies à l’avance.
«Les différentes unions douanières qui ont été formées en Europe sont basées exactement sur les principes que je viens d’indiquer brièvement. Il est à peine besoin de rappeler le Zollverein allemand et le traité de 1833, mais la convention de 1852 entre l’Autriche, Modène et Parme, fournirait contre l’Autriche une preuve d’autant plus frappante que c’est l’Autriche qui a conclu le traité et qui a dirigé cette union. Je crois superflu, monsieur le comte, d’énumérer ici les différentes dispositions de cette convention, et je me bornerai simplement à mentionner les articles 4, 5, 6, 16, 17, 20 et 21 de la convention douanière allemande de 1833, et les articles 1, 2, 8, 10, 12, 18, 23 et 21 de la convention austro-italienne de 1852.
«Voyons maintenant si les dispositions du traité du 6 octobre 1858 s’accordent en tout ou seulement en partie avec ces principes. D’abord, en ce qui concerne l’unité de la législation commerciale, le traité du 5 octobre, après avoir déclaré dans l’art. 1er qu’une ligue douanière est formée entre l’Autriche et le duché de Modène, stipule tout de suite, dans le paragraphe 2 de l’art. 2, que chacun de ces deux États doit avoir un tarif particulier:
«1° Pour les marchandises destinées exclusivement à son propre territoire; 2° pour les marchandises qui se rendent directement de son territoire à l’étranger; 3° pour les marchandises qui ne font que transiter sur son territoire. En exécution de cet article, le duché de Modène a publié, le 14 octobre 1857, un nouveau tarif complètement différent du tarif autrichien.
«Cette différence porte sur les plus importants objets de consommation, tels que le sucre, le café, les grains, les esprits, le vin, etc., et s’étend presque à tous les produits fabriqués et manufacturés. La différence du tarif devait rendre pour ainsi dire impossible la liberté réciproque de l’échange territorial entre les deux Etats. En effet, l’article 5 porte que, par suite de la différence entre les tarifs spéciaux prévus par l’article 2, il a été nécessaire d’établir plusieurs exceptions à la règle du libre échange, et que les parties contractantes sont d’accord sur les droits que doit payer chaque objet.
«Une annexe au traité contient, en conséquence, un tarif auquel est soumis le commerce portant sur les productions des deux Etats. La différence de tarif et la non liberté du commerce entre l’Autriche et Modène ont, en outre, rendu nécessaire le maintien de frontières douanières distinctes. L’article 11 déclare, en effet, qu’une ligne de douanes à tarif spécial séparera les deux Etats. Le principe de la communauté pour les revenus des douanes est complétement et expressément écarté par l’article 14.
«Il résulte de ce qui précède qu’aucune des bases qui font une union douanière réelle n’a été maintenu par le traité du 3 octobre 1857. Il n’y a ni unité de tarifs, ni liberté du commerce, ni unité de frontières, ni communauté de revenus. Bien loin donc de former cette union douanière complète qui est expressément exigée par le traité de 1851 entre la Sardaigne et l’Autriche, le traité entre l’Autriche et Modène ne contient pas même les dispositions d’une union incomplète. Ce n’est en réalité qu’un simple traité de commerce et de douane avec quelques clauses plus ou moins libérales, auquel on a cru pouvoir donner le nom d’union douanière.
«Dans ces circonstances, le gouvernement du roi se trouve dans le cas de réclamer et d’obtenir tout de suite, à titre gratuit du gouvernement autrichien, toutes les facilités et faveurs qui ont été accordées au duché de Modène par le traité du 5 octobre, ainsi que le porte l’article 15 de notre traité.
«Je ne doute pas que le gouvernement impérial, reconnaissant la justice et le bon droit de notre réclamation, basée sur un traité clair et précis, ne tarde à prendre les dispositions nécessaires pour que notre commerce soit mis à même de jouir désormais des avantages qui sont assurés au commerce de Modène. C’est dans cet espoir que je m’adresse en toute confiance au jugement éclairé de Votre Excellence, et je saisis l’occasion, etc.
«DE CAVOUR.»
IX.
Table des matières
Cependant, l’Angleterre avait envoyé lord Cowley à Vienne pour préparer un rapprochement.
De son côté, la Russie offrait de faire régler par un congrès les difficultés qui pouvaient troubler la paix de l’Europe.
L’empereur des Français, toujours animé d’idées généreuses et pacifiques, accueillit cette proposition avec le plus loyal empressement.
Toutefois, comme les armements de l’Autriche et de l’Italie menaçaient le Piémont, notre allié, le gouvernement français, tout en travaillant à maintenir la paix par son adhésion aux négociations, se préparait à la guerre. De même, les principaux Etats de l’Europe se mettaient en mesure de parer aux éventualités, si bien qu’ils offraient alors les forces militaires et maritimes suivantes:
FRANCE.
Armée (effectif au 1er janvier 1859), 672,400 hommes, 168 batteries de campagne. — Marine, 417 bâtiments de guerre, dont 300 à voiles, 117 à vapeur, 27,000 marins.
AUTRICHE.
Armée, 670,477 hommes, dont 320,400 d’infanterie, 70,500 de cavalerie, 59,292 d’artillerie, 11,116 du génie et état major, 9,217 pontonniers. — Marine, 104 bâtiments de guerre.
PRUSSE.
Armée, 526,000 hommes, dont 410,000 d’armée active et de landwehr du 1er ban, 115,000 de landwehr du 2e ban. — Marine, 50 bâtiments de guerre, 3,500 marins.
ANGLETERRE.
Armée, 223,000 hommes, y compris les corps disséminés dans les colonies. — Marine, 600 bâtiments de guerre, dont 300 à voiles, 251 à vapeur, 49 vaisseaux de ligne, portant 17,291 canons et 69,500 marins.
RUSSIE.
Armée, 1,067,000 hommes, y compris la réserve, plus 226,000 irréguliers. — Marine, 177 bâtiments, 62,000 marins et artilleurs.
TURQUIE.
Armée, 178,000 hommes; réserve, 148,680; troupes irrégulières, 61,000; contingents divers, 110,000. — Marine, 70 bâtiments, 38,000 marins et artilleurs.
ESPAGNE.
Armée, 75,000 hommes, armée de paix; milice, 500,000 hommes. — Marine, 410 bâtiments; 15,000 marins.
ETATS SARDES.
Armée, 50,600 hommes. — 40 bâtiments, 2,860 marins.
DEUX-SICILES.
Armée, 100,000 hommes, dont 10,000 Suisses. — Marine, 60 bâtiments, dont 12 à voiles et 28 à vapeur, 100 canonnières, 5,362 marins.
MODÈLE.
Armée, 3,800 hommes.
PARME.
Armée, 2,802 hommes.
ROME.
Armée, 16,000 hommes d’infanterie, 1,315 de cavalerie.
TOSCANE.
Armée, 16,000 hommes.
DANEMARCK.
Armée, 60,000 hommes. — Marine, 126 bâtiments de guerre.
SUÈDE ET NORWÉGE.
Armée de Suède, 140,000 hommes. — Armée de Norwége, 24,000 hommes. — Marine, 319 bâtiments et 126 chaloupes canonnières.
PORTUGAL.
Armée, 35,000 hommes, y compris les corps des colonies. — Marine, 44 bâtiments de guerre.
PAYS-BAS.
Armée, 58,647 hommes. — Marine, 72 bâtiments, 58 canonnières, 7,000 marins.
BELGIQUE.
Armée, pied de paix, 31,400 hommes, 6,322 de cavalerie; pied de guerre, 84,000 et 14,000 de cavalerie. — Marine, 1 brick de 20 canons, 1 goëlette de 10 canons, 2 chaloupes canonnières.
SUISSE.
Armée, 125,000 hommes, y compris la réserve; landwehr, 450,000 hommes.
GRECE.
Armée, 10,000 hommes. — Marine, 25 bâtiments.
ÉTATS ALLEMANDS.
Armée fédérale, 250,000 hommes
CONFÉDÉRATION GERMANIQUE.
Armée, 525,000 hommes, plus 49,500 cavaliers, y compris les contingents de l’Autriche et de la Prusse.
Cet effectif offre, en Europe, un total de plus de 4,000,000 de soldats sous les armes, sans compter les marins et gardes civiques, nationales ou milices de toute espèce.
X.
Table des matières
Le 6 Mars, le Moniteur, journal officiel de l’empire français, publiait une note dans laquelle on lisait:
«Il n’est pas permis au chef d’une grande puissance comme la France de s’isoler des questions qui intéressent l’ordre européen; animée d’un esprit de prudence, qu’il serait coupable de n’avoir pas eu, il se préoccupe avec loyauté de la solution raisonnable et équitable que pouvaient recevoir ces détails et ces difficiles problèmes. Sont-ce là des rêves de guerre? C’est le propre de toute sage politique de chercher à conjurer les événements ou les questions de nature à troubler l’ordre, sans lequel il n’y a ni paix, ni transactions. Ce n’est pas du répit qu’il faut aux véritables affaires: c’est de la sécurité et de l’avenir. Une telle prévoyance n’est ni de l’agitation, ni de la provocation. Étudier les questions, ce n’est pas les créer, et détourner d’elles les regards et son attention, ce ne serait non plus, ni les supprimer, ni les résoudre.
Telle fut la politique du gouvernement français avant qu’on ne le forçât de courir aux armes.
Cette politique noble, prudente, à la fois ferme et pacifique, ayant été dénaturée, au delà du Rhin, par la calomnie, l’Autriche s’efforçant d’égarer l’opinion publique en Allemagne et de l’exciter contre la France, le Moniteur publia, le 16 mars, cette nouvelle note pleine de franchise.
«Une question vague, indéfinie, qui touche aux problèmes les plus délicats comme aux intérêts les plus élevés, surgit tout à coup dans le monde politique. Le gouvernement français y voit un sujet d’examen et un devoir de vigilance. Il ne se préoccupe de la situation inquiétante de l’Italie que pour la résoudre, de concert avec ses alliés et dans l’intérêt du repos de l’Europe. Est-il possible de montrer un désir plus sincère de dénouer pacifiquement les difficultés et de prévenir les complications qui résultent toujours du manque de prévoyance et de décision?
«Cependant une partie de l’Allemagne répond à celte attitude si calme par les alarmes les plus irréfléchies. Sur une simple présomption que rien ne justifie et que tout repousse, les préjugés s’éveillent, les défiances se propagent, les passions se déchaînent: une sorte de croisade contre la France est entamée dans les chambres et dans la presse de quelques-uns des Etats de la Confédération. On l’accuse d’entretenir des ambitions qu’elle a désavouées, de préparer des conquêtes dont elle n’a besoin, et l’on s’efforce, par ces calomnies, d’effrayer l’Europe d’agressions imaginaires dont la pensée n’a même point existé.
«Les hommes qui égarent de cette façon le patriotisme allemand se trompent de date. C’est bien d’eux que l’on peut dire qu’ils n’ont rien oublié ni rien appris. Ils se sont endormis en 1813, et ils se réveillent, après un sommeil d’un demi-siècle, avec des sentiments et des passions ensevelis dans l’histoire et qui sont un contre-sens par rapport au temps actuel; ce sont des visionnaires qui veulent absolument defendre ce que personne ne songe à attaquer.»
«Si le gouvernement français n’était pas convaincu que ses actes, ses principes et lu sentiment de la majorité du peuple allemand démentent les suspicions dont on voudrait le rendre l’objet, il aurait le droit d’en être blessé ; il pourrait y voir, non-seulement une injustice, mais encore une atteinte à l’indépendance de sa politique. En effet, tout le mouvement que l’on essaie d’exciter sur le Rhin à propos d’une question qui ne menace pas l’Allemagne, mais où la France est intéressée comme puissance européenne, ne tendrait à rien moins qu’à lui contester le droit de faire sentir son influence en Europe et de défendre ses propres intérêts, même avec la plus extrême modération. C’est là une prétention qui serait blessante si elle pouvait être sérieuse. La vie d’une grande nation comme la France n’est pas enfermée dans ses frontières; elle se manifeste dans le monde entier, par l’action salutaire qu’elle exerce au profit de sa puissance nationale en même temps que pour l’avantage de la civilisation. Quand une nation renonce à ce rôle, elle abdique son rang.
«Ainsi donc, contester cette légitime influence qui protège partout le bon droit, ou la confondre avec les ambitions qui le menacent, c’est méconnaître également le rôle qui appartient à la France et la modération dont l’Empereur a donné tant de preuves depuis que le peuple français l’a élevé à la responsabilité du pouvoir suprême.
«L’Empereur, qui a su dominer tous les préjugés, devait s’attendre à ce qu’ils ne fussent pas invoqués contre lui. Que serait-il arrivé, si, en montant sur le trône, il avait apporté les sentiments étroits et les souvenirs irrités auxquels on fait appel aujourd’hui pour le rendre suspect? Au lieu de se faire l’allié le plus intime de l’Angleterre, comme le lui conseillaient les intérêts de la civilisation, il fût devenu son rival, comme semblaient le lui commander les rivalités séculaires des deux peuples. Au lieu d’accueillir les hommes de tous les partis, il eût repoussé avec défiance les serviteurs des anciennes dynasties. Au lieu de raffermir et de calmer l’Europe, il l’eût ébranlée, en rachetant, au prix de sa sécurité et de son indépendance, les souvenirs de 1814 et de 1815.
«Si l’Empereur, cédant à de telles suggestions, avait voulu sans raison, renouveler, dans une ère de paix et de civilisation, les guerres et les conquêtes du premier Empire, il n’eût pas été de son temps, et il eût ainsi encouru le plus grand blâme qui puisse atteindre un chef de gouvernement. On ne règne pas avec gloire quand on obéit à des rancunes, à des haines. Il n’y a de gloire véritable pour un souverain que celle qui se fonde sur l’appréciation généreuse des besoins de son pays et sur la garantie éclairée des intérêts de la société.
«Nous constatons simplement ici une situation mise en lumière par tant d’actes décisifs de la politique de l’Empireur. Devant cette situation si nette et si franche, l’Europe se sentira affermie dans sa sécurité, et ceux qui veulent l’effrayer et la tromper éprouveront peut-être quelque embarras.
«Quant à la France, elle ne s’est pas émue jusqu’à présent de ces vagues rumeurs et de ces attaques injustes; elle ne rend pas toute l’Allemagne responsable de l’erreur ou de la malveillance de quelques manifestations qui ressemblent plutôt à de mesquins ressentiments qu’à des craintes sérieuses. Le patriotisme allemand, quand il n’est pas obscurci par des préventions, sait très-bien distinguer entre les devoirs qui l’obligent et les préjugés qui l’égarent. L’Allemagne n’a rien à craindre de nous pour son indépendance; nous devons attendre d’elle autant de justice pour nos intentions que nous avons de sympathie pour sa nationalité : c’est en se montrant impartiale qu’elle se montrera prévoyante et qu’elle servira le mieux la cause de la paix.
«La Prusse l’a compris, et elle s’est unie à l’Angleterre pour faire entendre à Vienne de bons conseils, au moment même où quelques agitateurs cherchaient à passionner et à coaliser contre nous la Confédération germanique. Cette attitude réservée du cabinet de Berlin est certainement plus avantageuse à l’Allemagne que l’emportement de ceux qui, en faisant appel aux rancunes et aux préjugés de 1813, s’exposent à irriter en France le sentiment national. Le peuple français a la susceptibilité de son honneur en même temps que la modération de sa force, et si on l’excite par la mecnace, on le calme par la conciliation.»
XI.
Table des matières
Les cinq grandes puissances adhérèrent à la proposition de la cour de Russie de déférer le règlement de l’affaire d’Italie à un congrès, et elles tombèrent d’accord sur les quatre points suivants, proposés par le gouvernement britannique:
1° Déterminer les moyens par lesquels la paix peut être maintenue entre l’Autriche et la Sardaigne;
2° Etablir comment l’évacuation des Etats romains par les troupes françaises et autrichiennes peut être le mieux effectuée;
3° Examiner s’il convient d’introduire des réformes dans l’administration intérieure de ces Etats et des autres Etats de l’Italie dont l’administration offrirait des défauts qui tendraient évidemment à créer un état permanent et dangereux de trouble et de mécontentement, et quelles seraient ces réformes;
4° Substituer aux traités entre l’Autriche et les Duchés une confédération des Etats de l’Italie entre eux pour leur protection mutuelle, tant intérieure qu’extérieure.
Ce fut alors que le cabinet de Vienne se mit à faire, du désarmement préalable du Piémont, une condition expresse de son entrée au congrès. Toutes les puissances se récrièrent contre l’injustice de cette prétention. Le gouvernement anglais fut d’avis qu’il suffirait d’admettre le principe du désarmement général, sauf à en régler l’exécution à l’ouverture même des délibérations des plénipotentiaires. Guidé par les mêmes sentiments de conciliation qui lui avaient fait adhérer à la réunion d’un congrès et aux bases de la négociation, le gouvernement de Napoléon III s’empressa de donner son adhésion à cette combinaison. Surgit alors un nouveau dissentiment: l’adhésion officielle de la Sardaigne au principe ainsi admis était-il ou non préalablement indispensable? Il était de toute équité que le Piémont, adhérant à ce principe, fût appelé à se faire représenter au congrès. C’est ce que fit ressortir le gouvernement français. Du reste, quelques jours auparavant, M. le comte de Cavour avait traité à fond la question dans la dépêche suivante au marquis d’Azeglio, ministre sarde à Londres:
«Monsieur le marquis,
«Le gouvernement russe vient de faire la proposition formelle de soumettre la question italienne à un congrès des grandes puissances.
«Je m’empresse, monsieur le marquis, de vous faire connaître les vues du gouvernement du roi à cet égard.
«La Sardaigne n’a pas d’objection à émettre à la réunion d’un congrès qui, prenant en considération les intérêts et les plaintes légitimes de la Péninsule, chercherait à donner une solution pacifique et satisfaisante aux difficultés qui attirent à juste titre l’attention sérieuse de l’Europe.
«Mais le cabinet de Turin croit en même temps que le Piémont devrait être représenté à ce congrès, et il est persuadé que son intervention serait utile, pour ne pas dire indispensable, si les puissances qui montrent une sympathie réelle envers l’Italie et celles qui désirent obvier au danger de l’état anormal de la Péninsule pensent qu’elles peuvent faire prévaloir un système plus conforme à la justice en obtenant des concessions et des garanties de nature à calmer l’esprit public.
«La Sardaigne possède la confiance des malheureuses populations dont le sort va être décidé ; elle a déjà élevé la voix en leur faveur au congrès de Paris, et cette voix a non-seulement été écoutée par les gouvernements les plus éclairés de l’Europe, mais elle a réussi à calmer des colères et des ressentiments prêts à éclater; elle a désarmé la révolution, en y substituant l’action régulière et légale de la diplomatie.
«La Sardaigne, en se mettant à la tête du mouvement national, s’est toujours servie de l’influence qu’elle avait acquise pour combattre ouvertement les passions révolutionnaires; au lieu d’exciter les esprits d’hommes aigris par les souffrances et les déceptions, elle s’est efforcée de les contenir et de les faire arriver, par la douceur, à une appréciation plus saine des événements et des obstacles qui retardaient l’accomplissement de leurs légitimes désirs.
«Nous pouvons le déclarer à haute voix: si l’Italie n’a pas été récemment le théâtre de nouveaux troubles, si nous n’avons pas à déplorer de frénétiques mouvements populaires, suivis de réaction sanglante, c’est à l’action salutaire et l’attitude prudente du Piémont qu’il faut en grande partie l’attribuer.
«En ce qui regarde les questions qui doivent faire l’objet des délibérations du congrès, le cabinet de Londres sait la manière de voir du gouvernement du roi à ce sujet.
«Dans le mémorandum du 1er mars, il a exposé franchement ses vues, il a signalé les griefs de la Péninsule, il a indiqué les réparations qu’elle réclame. Cette explication a été communiquée à la cour d’Angleterre, et elle y a rencontré un accueil favorable.
«Lord Malmesbury a reconnu la modération de la Sardaigne, et il a rendu hommage à sa bonne foi. Ainsi, soit par sa politique en général, depuis que les affaires d’Italie ont pris la première place dans les préoccupations de l’Europe, soit par ses déclarations clairement formulées relativement aux points qui semblent actuellement rendre une solution immédiate... nécessaire, le gouvernement anglais doit être convaincu que la cour de Sardaigne prêtera un appui sincère à toutes les mesures que les grandes puissances, réunies en congrès, pourront proposer dans l’intérêt de l’Italie.
«J’aime donc à me flatter que le cabinet de Londres admettra sans difficulté le droit pour la Sardaigne d’être représentée au congrès proposé par la Russie.
«C’est donc avec instance que je vous prie, Monsieur le Marquis, de soumettre les observations ci-dessus à lord Malmesbury en lui lisant cette dépêche et en lui en laissant copie.
«Je suis, etc.
«C. CAVOUR.»
XII.
Table des matières
Nouveau témoignage des dispositions conciliantes du cabinet des Tuileries: il promit d’engager le Piémont à acquiescer préalablement au principe du désarmement général, pourvu toutefois que la Sardaigne et tous les autres Etats italiens fussent invités à faire partie du Congrès. À ce propos, le Moniteur du 20 avril rappelait que, dans une circonstance analogue, aux conférences de Troppau, en 1820, le cabinet de Vienne avait pris lui-même l’initiative d’une proposition semblable.
Le prince de Metternich y avait représenté qu’il était à la fois juste et utile d’inviter les divers Etats italiens à envoyer des plénipotentiaires au congrès que l’on avait résolu de tenir à Laybach pour s’occuper des affaires d’Italie, et cet avis avait été partagé par toutes les Puissances.
«Au surplus, ajoutait le Moniteur, en ce qui concerne le désarmement, le Gouvernement de l’Empereur ayant admis le principe, ne saurait avoir d’objection quant au moment qui pourrait être jugé le plus opportun pour en arrêter l’exécution, et si les Puissances étaient d’avis d’y procéder même avant la réunion du Congrès, il ne verrait pour sa part aucun motif de ne point se conformer à ce vœu.»
Ces dernières concessions étaient le point extrême de ce que la France pouvait accorder. Les nouvelles difficultés que l’Autriche pourrait soulever, en réponse à ces conciliantes propositions, devaient être considérées comme un refus définitif de participer aux négociations d’abord acceptées par elle.
Mais le cabinet de Vienne ne chercha même plus, cette fois, à traîner les choses en longueur, il déclara refuser purement et simplement d’adhérer aux propositions d’arrangement, et adressa directement au cabinet de Turin une insolente sommation d’avoir à désarmer immédiatement.
L’empereur Napoléon ordonna alors la concentration de plusieurs divisions sur les frontières du Piémont. Il était temps. Dans son ultimatum au Piémont l’Autriche avait fixé un délai de trois jours pour désarmer.
Voici le texte de cet ultimatum:
Le comte de Buol au comte de Cavour.
Vienne, 19 avril 1859.
«Monsieur le comte,
«Le Gouvernement impérial, Votre Excellence le sait, s’est empressé d’accéder à la proposition du cabinet de Saint-Pétersbourg de réunir un Congrès des cinq grandes Puissances pour chercher à aplanir les complications survenues en Italie.
«Convaincus, toutefois, de l’impossibilité d’entamer, avec des chances de succès, des délibérations pacifiques en présence du bruit des armes et des préparatifs de guerre poursuivis dans un pays limitrophe, nous avons demandé la mise sur pied de paix de l’armée sarde et le licenciement des corps francs ou volontaires italiens, préalablement à la réunion du Congrès,
«Le gouvernement de Sa Majesté Britannique trouve cette condition si juste et si conforme aux exigences de la situation, qu’il n’hésite pas à se l’approprier en se déclarant prêt à insister, conjointement avec la France, sur le désarmement immédiat de la Sardaigne et à lui offrir, en retour, contre toute attaque de notre part, une garantie collective à laquelle, cela s’entend, l’Autriche aurait fait honneur.
«Le cabinet de Turin paraît n’avoir répondu que par un refus catégorique à l’invitation de mettre son armée sur pied de paix et d’accepter la garantie collective qui lui était offerte.
«Ce refus nous inspire des regrets d’autant plus profonds, que si le gouvernement sardo avait consenti au témoignage des sentiments pacifiques qui lui était demandé, nous l’aurions accueilli comme un premier symptôme de son intention de concourir de son côté à l’amélioration des rapports malheureusement si tendus entre les deux pays depuis quelques années. En ce cas, il nous aurait été permis de fournir, par la dislocation des troupes impériales italiennes dans le royaume Lombardo-Vénitien, une preuve de plus qu’elles n’y ont pas été rassemblées dans un but agressif contre la Sardaigne.
«Notre espoir ayant été déçu jusqu’ici, l’Empereur, mon auguste maître, a daigné m’ordonner de tenter directement un effort suprême pour faire revenir le gouvernement de Sa Majesté Sarde sur la décision à laquelle il parait s’être arrêté.
«Tel est, monsieur le comte, le but de cette lettre. J’ai l’honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien prendre son contenu en la plus sérieuse considération, et de me faire savoir si le gouvernement royal consent, oui ou non, à mettre sans délai son armée sur pied de paix et à licencier les volontaires italiens.
«Le porteur de la présente, auquel vous voudrez bien, mon sieur le comte, faire remettre votre réponse, a l’ordre de se tenir à cet effet à votre disposition pendant trois jours.
«Si, à l’expiration de ce terme, il ne recevait pas de réponse, ou que celle-ci ne fût pas complétement satisfaisante, la responsabilité des graves conséquences qu’entraînerait ce refus, retomberait tout entière sur le gouvernement de Sa Majesté Sarde. Après avoir épuisé en vain tous les moyens conciliants pour procurer à ses peuples la garantie de paix sur laquelle l’Empereur est en droit d’insister, Sa Majesté devra, à son grand regret, recourir à la force des armes pour l’obtenir.
«Dans l’espoir que la réponse que je sollicite de Votre Excellence sera conforme à nos vœux, tendant au maintien de la paix, je saisis cette occasion pour vous réitérer, monsieur le comte, les assurances de ma considération la plus distinguée.
«DE BUOL.»
La Sardaigne ne pouvait pas répondre autrement que comme le fit M. de Cavour.
Le comte de Cavour au comte de Buol.
Turin. le 26 avril 1859.
«Monsieur le comte,
«Le baron de Kellersperg m’a remis, le 23 courant, à cinq heures et demie du soir, la lettre que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m’adresser, le 19 de ce mois, pour me mander, au nom du gouvernement impérial, de répondre par un oui ou par un non à l’invitation qui nous est faite de réduire l’armée sur le pied de paix et de licencier les corps formés de volontaires italiens, en ajoutant que si au bout de trois jours Votre Excellence ne recevait pas de réponse, ou si la réponse qui lui était faite n’était pas complétement satisfaisante, S. M. l’empereur d’Autriche était décidé à avoir recours aux armes pour nous imposer par la force les mesures qui forment l’objet de la communication.
«La question du désarmement de la Sardaigne, qui constitue le fond de la demande que Votre Excellence m’adresse, a été l’objet de nombreuses négociations entre les grandes Puissances et le gouvernement de Sa Majesté. Ces négociations ont abouti à une proposition formulée par l’Angleterre, à laquelle ont adhéré la France, la Prusse et la Russie. La Sardaigne, dans un esprit de conciliation, l’a acceptée sans réserves ni arrière-pensée. Comme Votre Excellence ne peut ignorer ni la proposition de l’Angleterre ni la réponse de la Sardaigne, je ne saurais rien ajouter pour lui faire connaître les intentions du gouvernement du Roi à l’égard des difficultés qui s’opposaient à la réunion du Congrès.
«La conduite de la Sardaigne, dans cette circonstance, a été appréciée par l’Europe. Quelles que puissent être les conséquences qu’elle amène, le Roi, mon auguste maître, est convaincu que la responsabilité en retombera sur ceux qui ont armé les premiers, qui ont refusé les propositions formulées par une grande Puissance, et reconnues comme justes et raisonnables par les autres, et qui maintenant y substituent une sommation menaçante.
«Je saisis cette occasion pour vous réitérer, monsieur le comte, les assurances de ma considération la plus distinguée.
«C. CAVOUR.»
XIII.
Table des matières
Les Puissances médiatrices s’empressèrent de protester, avec l’opinion publique, contre la conduite brutale de l’Autriche.
La presse fut également unanime pour la flétrir.
Le Journal des Débats exprima son opinion en ces termes:
«Il nous est impossible de comprendre ou même de pressentir les motifs qui ont pu porter le cabinet de Vienne à refuser un arrangement qui était accepté par toutes les autres Puissances, et qui nous semblait offrir une transaction équitable entre toutes les prétentions et tous les intérêts opposés. Nous croyons sincèrement que l’Autriche, en prenant une résolution si regrettable, n’a pas moins méconnu ses propres intérêts que les intérêts généraux de l’Europe, et qu’elle a assumé sur elle une lourde responsabilité.
«La violence est de trop. Le cabinet de Vienne s’est trompé de siècle; malgré son habileté proverbiale, il a oublié que la force elle-même s’incline, de nos jours, devant l’opinion du monde, et, devant un tel juge, l’Autriche est condamnée avant d’avoir été vaincue.»
Même concert en Angleterre. Après avoir déclaré que l’Autriche venait de commettre une grave et terrible faute, et qu’un châtiment non moins terrible lui était réservé, le Morning-Hérald ajoutait:
«Les hommes d’État de l’Autriche ont détruit tout d’un coup cette sympathie qu’on éprouvait pour leur cause, tant qu’ils s’étaient contentés de se tenir sur la défensive, et de se borner aux préparatifs qu’une Puissance menacée d’être attaquée a légitimement le droit de faire. Nous chercherions vainement à cacher la faute grave dont le gouvernement autrichien s’est rendu coupable par sa précipitation fatale. Pour divers motifs, cet Etat est devenu impopulaire dans plusieurs parties de l’Europe, et sa conduite pendant la guerre de Crimée rendit nécessaires les plus grandes précautions. De la part d’un pareil Etat, c’est une faute impardonnable que, de propos délibéré, s’exposer à allumer la guerre en Europe.
«Tant que l’Autriche a paru disposée à agir avec impartialité et modération, elle a trouvé des amis; mais maintenant qu’elle a tiré l’épée et jeté le fourreau, ses gouvernants ne doivent pas être surpris de voir qu’un sentiment tout différent anime les gouvernants et le peuple d’Angleterre et des autres pays. Les bienfaits de la paix sont parfaitement compris et appréciés, et toute tentative inutile contre elle est assurée du blâme général. L’Autriche a été la première à provoquer la lutte, et ses gouvernants ne devront pas être surpris si leur crime leur attire une terrible rémunération.»
Le Morning-Chronicle partageait ce sentiment:
«Si la témérité de l’Autriche, dit-il, entraîne de fatales conséquences, notre médiation sera néanmoins toujours employée dans les véritables intérêts de la paix. La responsabilité retombera tout entière sur l’Etat qui, de propos délibéré, défie le jugement des autres Etats.»
«L’Autriche a jeté le fourreau, disait le Globe, et virtuellement, sinon de fait, déclaré la guerre à la Sardaigne. Les trois jours de grâce accordés doivent expirer demain, si ce n’est aujourd’hui. C’est dans ce mémorable anniversaire (le vendredi saint) que le chef du saint empire romain proclame la cessation de la paix!
«L’Autriche se verra non-seulement en opposition au Piémont et à la France, mais encore aux quatre Puissances collectivement, car elle aura méprisé leurs conseils, bravé leur autorité et foulé aux pieds leurs intérêts manifestes. Elle se sera fait tort aux yeux de tout le monde, et sera convaincue de fausseté en paraissant écouter et négocier.»
Plus explicite encore, le Constitutionnel terminait ainsi un article sur le même sujet:
«Comme ces fils de famille ruinés, l’Autriche a mis tout son enjeu sur une carte, et demande aux hasards de la guerre une fortune qu’elle n’a point su fonder pendant la paix. Elle croit, d’ailleurs, s’être ménagé les chances: voilà longtemps qu’en secret elle se prépare aux événements que sa conduite en Italie devait, tôt ou tard, faire éclater.
«Quand, le 1er janvier, l’Empereur laissait tomber une parole de tristesse et de regret, c’est qu’il suivait pas à pas la marche de cette politique. Ces armements continués sans relâche, cette ingérence absolue par toute l’Italie, cette opposition systématique, de divers côtés, aux vues généreuses de la France, tout lui révélait les périls plus ou moins prochains de la situation.
«Depuis, les grandes Puissances de l’Europe se sont unies pour conjurer la crise actuelle et ont participé à nos efforts. L’Autriche, se voyant surprise et contrariée, a jeté le masque, et n’a plus gardé de mesure; elle est allée du manque de foi à la colère, de la colère à la violence.
A son tour, le Daily-News s’écriait:
«L’heure est venue! Fier du commandement d’une armée immense, aveuglé par la servilité de certains hommes d’Etat, l’empereur d’Autriche brave le sentiment du monde civilisé et provoque la guerre.
«L’Autriche a rejeté la proposition d’un congrès, auquel toutes les autres Puissances et la Sardaigne avaient consenti. Elle n’ose pas soumettre à l’examen l’effroyable système qu’elle a suivi en Italie. Plutôt la guerre, plutôt même la défaite et les concessions forcées, que cette horrible flétrissure en face de l’Europe!
«Tout Anglais suivra la lutte de ses sympathies et de ses prières. Que ceux qui combattent pour leur indépendance sachent et sentent que nos cœurs sont avec eux, qu’ils soient convaincus que si le devoir nous défend impérieusement de nous mettre activement de leur côté, le jugement universel de celte nation libre condamne leurs ennemis, et que, quoi qu’il advienne, nulle épée d’Angleterre ne sortira du fourreau pour prolonger la tyrannie autrichienne en Italie. Que personne ne se laisse tromper par le langage de ministres en souffrance, car le peuple de ce pays confondra de honte et renversera tout cabinet assez osé pour ranger le nom et la puissance de l’Angleterre du côté du despotisme.»
«L’Autriche, disait le Morning-Post, a traité avec le dernier dédain les propositions faites par l’Angleterre. Qu’y a-t-il à faire?
«Nous répondrons, et nous avons la ferme confiance que la nation anglaise tout entière répondra, puisque l’Autriche a déclaré la guerre, qu’elle combatte avec l’Italie et la France! Notre rôle est d’observer la plus stricte neutralité et de faire nos efforts pour obtenir que toute l’Europe adopte la même ligne de conduite. Nous pouvons au moins nous opposer en ce moment à ce que la guerre se propage.
«La question qui était primitivement l’objet de la contestation est l’influence autrichienne sur l’Italie centrale, et la mauvaise administration des Etats italiens; elle prend maintenant de plus larges proportions. Par la guerre, les traités se trouvent abrogés et l’Autriche combattra maintenant pour l’anéantissement du Piémont, et l’affermissement de son empire en Italie; tandis que la France, la Sardaigne et le parti libéral s’efforceront de chasser les Autrichiens hors de toute la Péninsule. Le peuple d’Angleterre, outré des actes de tyrannie de l’Autriche, blessé de son attaque infâme, s’unira de sentiment à ce projet. Mais «neutralité » doit être notre devise, nous réservant d’employer la puissante influence de l’Angleterre au moment convenable.»
Les journaux belges jugèrent de même les prétentions et la conduite du cabinet de Vienne.
Le Nord s’exprima ainsi:
«Ce n’est pas au Piémont, ce n’est pas à la France seule que l’Autriche jette ainsi un défi insultant, c’est à toutes les grandes Puissances qui étaient intervenues pour éviter à l’Europe une guerre dont les calamités — si elle vient à éclater — retomberont sur le gouvernement qui n’a tenu aucun compte de l’intervention amicale de ces Puissances. L’Autriche aura à leur rendre compte de son entêtement si elle rejette encore le dernier moyen qui lui est offert de revenir sur ses pas.»
Le langage des autres feuilles ne fut pas moins explicite, même en Allemagne, où les intrigues de l’Autriche avortèrent misérablement. La Gazette prussienne, journal ministériel, constatait, dans un article qui produisit une vive sensation, que c’était grâce à l’Autriche qu’avaient échoué les efforts tentés sans interruption par les Puissances médiatrices pour maintenir la paix menacée.
Du reste, la Prusse avait formellement déclaré qu’elle ne regardait pas le différend soulevé entre les Etats de l’Europe par rapport à la domination autrichienne en Italie, comme intéressant la Confédération Germanique.
En ceci, le gouvernement prussien s’appuyait sur l’article 46 du pacte fédéral, ainsi conçu:
«Si un Etat fédéré, qui possède des provinces en dehors du territoire, commence une guerre, en sa qualité de Puissance européenne, cette guerre, qui ne touche point aux rapports et aux obligations fédérales, reste tout à fait étrangère à la Confédération.»
Ce texte précis s’appliquait parfaitement à l’Autriche.
XIV.
Table des matières
La modération est la force du bon droit. La France avait répondu aux provocations de l’Autriche par le calme et l’impassibilité, et n’avait pris que les précautions exigées par son honneur. De son côté, le Piémont avait suivi les conseils pacifiques de son puissant allié et s’était bien gardé de répondre aux provocations de l’Autriche.
Pour mettre le comble à une politique qui l’avait isolé, en rendant toutes les concessions inutiles, le cabinet de Vienne n’avait plus qu’à ajouter, à la responsabilité de sa résistance auxtransactions, celleplus grave encore d’une agression contre le Piémont. Comme on le verra, il ne recula pas devant cet attentat, prouvant ainsi que, chez lui, il y avait un parti pris, celui de la guerre.
FIN DU LIVRE PREMIER.
LIVRE II.
Table des matières
Exposé du comte Walewski. — Sa circulaire aux agents diplomatiques. — La neutralité de la Suisse. — Loi qui élève le contingent de l’année. — Loi qui autorise un emprunt de 500,000,000. — Proclamation du roi Victor-Emmanuel. — Composition de l’année d’Italie. — L’année autrichienne. — Manifeste et Ordre du jour de l’empereur François-Joseph. — Note du comte de Buol. — Les Autrichiens franchissent le Tessin et entrent en Piémont. — Nouvelle proclamation de Victor-Emmanuel. — Proclamation de l’empereur des Français. — Nécessité de la guerre. — Politique traditionnelle de la France.
I.
Table des matières
Pendant que les chambres Sardes concédaient au roi Victor-Emmanuel des pouvoirs extraordinaires, en cas de guerre avec l’empire d’autriche, M. le Comte de Walewski, ministre des affaires étrangères, rédigeait sur l’ordre de l’Empereur Napoléon un exposé des faits.
Voici le texte de cet exposé, qui, le 27 avril 1859, fut communiqué par S. E. le ministre d’Etat au Sénat, et par S. E, le ministre des affaires étrangères.
«L’état de l’Italie, aggravé par les mesures administratives adoptées dans le royaume Lombard-Vénitien, avait déterminé le gouvernement autrichien à faire, dès le mois de décembre dernier, des armements qui n’ont pas tardé à présenter un caractère assez menaçant pour éveiller en Piémont les plus sérieuses inquiétudes.
«Le gouvernement de l’Empereur n’a pu voir surgir ces difficultés sans se montrer vivement préoccupé des conséquences qu’elles pouvaient avoir pour la paix de l’Europe. N’étant pas dans le cas d’intervenir directement pour proposer lui-même les moyens de les prévenir, il s’est toutefois empressé d’accueillir les ouvertures qui lui ont été faites. Plein de confiance dans les sentiments du gouvernement de Sa Majesté Britannique, aussi bien que dans les lumières de son ambassadeur à Paris, le gouvernement de l’Empereur a sincèrement applaudi à la mission que M. le comte Cowley est allé remplir à Vienne, comme à une première tentative propre à préparer un rapprochement; et il s’est félicité avec une satisfaction non moins réelle d’apprendre que les idées échangées entre M. l’ambassadeur d’Angleterre et le gouvernement autrichien étaient de nature à fournir des éléments de négociations.
La proposition de se réunir en congrès, présentée dans le même moment par la Russie, répondait à cette situation de la manière la plus heureuse, en appelant les cinq Puissances à participer également à la discussion d’une question d’intérêt européen; le gouvernement de l’Empereur n’a pas hésité à faire connaître qu’il adhérait à cette proposition.
En y adhérant de même, le gouvernement anglais a jugé utile de préciser les bases des délibérations éventuelles du congrès. Çes bases sont les suivantes:
«1° Détérminer les moyens par lesquels la paix peut être maintenue entre l’Autriche et la Sardaigne;
«2e Etablir comment l’évacuation des Etats romains par les troupes françaises et autrichiennes peut être le mieux effectuée;
«3° Examiner s’il convient d’introduire des réformes dans l’administration intérieure de ces Etats et des autres Etats de l’Italie dont l’administration offrirait des défauts qui tendraient évidemment à créer un état permanent et dangereux de trouble et de mécontentement, et quelles seraient ces réformes;
«4° Substituer aux traités entre l’Autriche et les duchés une confédération des Etats de l’Italie entre eux, pour leur protection mutuelle tant intérieure qu’extérieure.
«Le gouvernement de l’Empereur a mis à acquiescer sans réserve à ces bases de la négociation le même empressement qu’il avait montré à accepter la proposition d’un congrès.
«Le gouvernement autrichien avait, de son côté, donné son assentiment à la réunion d’un congrès, en l’accompagnant de quelques observations, mais sans y mettre des conditions formelles et absolues, et tout devait faire espérer que les négociations pourraient s’ouvrir dans un délai rapproché.
«Le cabinet de Vienne avait parlé du désarmement préalable de la Sardaigne comme d’une mesure indispensable pour assurer le calme des délibérations, et il en fit plus tard une condition absolue de sa participation au congrès. Celte demande ayant soulevé des objections unanimes, le cabinet de Vienne y substitua la proposition d’un désarmement général et immédiat, en l’ajoutant comme un cinquième point aux bases des négociations.
«Ainsi, messieurs, tandis que la France avait successivement accepté, sans hésitation, toutes les propositions qui lui avaient été présentées, l’Autriche, après avoir paru disposée à se prêter aux négociations, soulevait des difficultés inattendues.
«Le gouvernement de l’Empereur n’en a pas moins persévéré dans les sentiments de conciliation qu’il avait pris pour règle de sa conduite. Le cabinet anglais, continuant de s’occuper avec la plus loyale sollicitude des moyens de faire disparaître les retards que la question du désarmement apportait à la réunion du Congrès, avait pensé que l’on satisferait au cinquième point mis en avant par l’Autriche si l’on admettait immédiatement le principe du désarmement général, en convenant d’en régler l’exécution à l’ouverture même des délibérations des plénipotentiaires.
«Le gouvernement de Sa Majesté a consenti à accepter cette combinaison. Il restait toutefois à déterminer si, dans cet état de choses, il était nécessaire que la Sardaigne elle-même souscrivît préalablement au principe du désarmement général. Il ne paraît pas qu’une pareille condition pût être imposée au gouvernement sarde s’il était laissé en dehors des délibérations du Congrès; mais cette considération même offrait les éléments d’une combinaison nouvelle qui, entièrement conforme aux principes de l’équité, ne semblait pas soulever d’objections. Le gouvernement de l’Empereur déclara au gouvernement anglais qu’il était disposé à engager le cabinet de Turin à donner lui-même son assentiment au principe du désarmement général, pourvu que tous les Etats italiens fussent invités à faire partie du congrès.
«Vous savez déjà, messieurs, que, modifiant cette suggestion de manière à concilier toutes les susceptibilités, le gouvernement de Sa Majesté Britannique a présenté une dernière proposition basée sur le principe du désarmement général simultané et immédiat. L’exécution devait en être reglée par une commission dans laquelle le Piémont serait représenté. Les plénipotentiaires se réuniraient aussitôt que cette commission serait elle-même rassemblée, et les Etats italiens seraient invités par le congrès à siéger avec les représentants des cinq grandes Puissances de la même manière qu’au congrès de Leybach en 1821.
«Le gouvernement de l’Empereur a voulu manifester de nouveau ses dispositions conciliantes en adhérant à cette proposition, qui a été de même acceptée sans délai par les cours de Prusse et de Russie, et à laquelle le gouvernement piémontais s’est également déclaré prêt à se conformer.
«Toutefois, au moment même où le gouvernement de l’Empereur croyait pouvoir nourrir l’espoir d’une entente définitive, nous avons appris que la cour d’Autriche refusait d’accepter la proposition du gouvernement de Sa Majesté Britannique et adressait une sommation directe au gouvernement sarde. Pendant que d’un côté le cabinet de Vienne persiste à ne pas consentir à l’admission des Etats italiens au Congrès, dont il rend ainsi la réunion impossible, de l’autre il demande au Piémont de s’engager à mettre son armée sur le pied de paix et à licencier les volontaires, c’est-à-dire à concéder sans délai et isolément à l’Autriche ce qu’il a déjà accordé aux puissances, sous la seule réserve de s’en entendre avec elles.
«Je n’ai pas besoin de faire ressortir le caractère de cette démarche ni d’insister plus longuement pour mettre on lumière les sentiments de modération dont le gouvernement de l’Empereur n’a cessé au contraire de se montrer animé. Si les efforts réitérés des quatre Puissances pour sauvegarder la paix ont rencontré des obstacles, notre conduite l’atteste hautement, ces obstacles ne sont point venus de la France. Enfin, messieurs, si la guerre doit sortir des complications présentes, le gouvernement de Sa Majesté aura la ferme conviction d’avoir fait tout ce que sa dignité lui permettait pour prévenir cette extrémité, et ce n’est point sur lui qu’on pourra en faire peser la responsabilité. Les protestations que les gouvernements de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Prusse ont adressées à la cour d’Autriche attestent qu’on nous rend déjà à cet égard une entière justice.
«En présence de cet état de choses, si la Sardaigne est menacée, si, comme tout le fait présumer, son territoire est envahi, la France ne peut pas hésiter à répondre à l’appel d’une nation alliée à laquelle l’unissent des intérêts communs et des sympathies traditionnelles, rajeunies par une récente confraternité d’armes et par l’union contractée entre les deux maisons régnantes.
«Aussi, messieurs, le gouvernement de l’Empereur, fort de la constante modération et de l’esprit de conciliation dont il n’a jamais cessé de s’inspirer, attend avec calme le cours des événements, ayant la confiance que sa conduite, dans les différentes péripéties qui viennent de se succéder, rencontrera l’assentiment unanime de la France et de l’Europe.»
II.
Table des matières
De plus, à la date du 27 avril 1859, le même ministre des affaires étrangères adressait la circulaire suivante à tous les agents diplomatiques de l’Empereur:
«Monsieur, la communication qui a été faite, par ordre de Sa Majesté Impériale, au Sénat et au Corps législatif, me dispense de revenir sur les incidents dont l’opinion publique s’était préoccupée depuis quelques semaines et qui ont fait l’objet de mes dernières dépêches. La gravité de la situation est devenue extrême et le dénouement qui s’annonce ne serait malheureusement pas celui que de loyaux et persévérants efforts s’étaient appliqués à préparer. Dans des conjonctures aussi sérieuses, c’est un grand soulagement pour le gouvernement de l’Empereur de pouvoir soumettre sans crainte à l’appréciation de l’Europe la question de savoir à quelle Puissance incombe la responsabilité des événements.
«Que l’état des choses en Italie fût anormal, que le malaise et la sourde agitation qui en résultaient constituassent un danger pour tout le monde, que la raison conseillât de conjurer, par une saine prévoyance, une crise inévitable, voilà ce que l’Angleterre, la Prusse et la Russie ont pensé en même temps que la France. L’unanimité des appréhensions a aussitôt créé la conformité des sentiments et des démarches. La mission du comte Cowley à Vienne, la proposition d’un congrès, émanée de Saint-Pétersbourg, l’appui prêté par la Prusse à ces tentatives d’accommodement, l’empressement de la France à adhérer aux combinaisons qui se sont succédé jusqu’à la dernière heure; tous ses actes, en un mot, ont été inspirés par un même mobile, par le vif et sincère désir de consolider la paix en ne fermant plus les yeux sur une difficulté qui menaçait si évidemment de la troubler.
Combat du Pont de Buffalora.

«Dans cette phase de l’affaire, monsieur, le gouvernement de l’Empereur a eu sa part d’initiative et d’action; mais cette part, je tiens à le constater, s’est toujours confondue dans une œuvre collective. La France a simplement offert son concours, en qualité de grande puissance européenne, pour régler, dans un esprit d’entente et de confiance avec les autres cabinets, une question qui excitait ses sympathies, je ne le dissimule pas, mais où elle n’apercevait encore ni des devoirs particuliers à remplir, ni des intérêts pressants à défendre. Le jour où le cabinet de Vienne avait promis, par des déclarations solennelles, de ne pas commencer les hostilités, il avait lui-même paru pressentir l’attitude que commanderait infailliblement au gouvernement de l’Empereur toute agression dirigée contre le Piémont.
«Une semblable assurance, en donnant à la médiation des puissances le temps de s’exercer, permettait d’espérer la prochaine convocation du Congrès. En effet, l’Angleterre venait de déterminer, avec l’assentiment de la France, de la Prusse et de la Russie, les dernières conditions de la réunion de cette assemblée où la place que la justice et la raison assignaient aux Etats italiens leur était accordée. La Sardaigne, de son côté, adhérait au principe du désarmement simultané et préalable de toutes les puissances qui, depuis quelque temps, avaient augmenté leur effectif militaire. A ces présages de paix, le cabinet de Vienne oppose tout à coup un acte qui, pour le caractériser comme il doit l’être, est l’équivalent d’une déclaration de guerre.
«Ainsi l’Autriche détruit isolément, et de parti pris, le travail suivi avec tant de patience par l’Angleterre, secondé avec tant de loyauté par la Russie et la Prusse, facilité avec tant de modération par la France. Non-seulement elle ferme à la Sardaigne la porte du Congrès, elle la somme, sous peine de s’y voir contraindre par la force, de mettre bas les armes sans condition aucune et dans le délai de trois jours.
«Un formidable appareil de guerre se déploie en même temps sur les rives du Tessin, et c’est, à vrai dire, au milieu d’une armée en marche que le général en chef autrichien attend la réponse du cabinet de Turin.
«Vous connaissez, monsieur, l’impression causée à Londres,. à Berlin et à Saint-Pétersbourg par la résolution si inopportune et si fatale du cabinet de Vienne. L’étonnement et le déplaisir des trois Puissances se sont traduits par une protestation dont l’opinion publique s’est aujourd’hui rendue l’écho dans toutes les parties de l’Europe.
«Si l’Angleterre, la Prusse et la Russie, par la démarche qu’elles se sont hâtées d’accomplir, ont pu dégager pleinement leur responsabilité morale et satisfaire aux exigences de leur dignité offensée, le gouvernement de l’Empereur, mû d’ailleurs par des considérations analogues, avait à marquer davantage son attitude, et d’autres obligations lui étaient imposées. Rien ne modifie la solidarité qui s’était établie au début entre nous et les puissances médiatrices; la question demeure au fond la même, mais nous avons une trop grande confiance dans les dispositions dont ces Puissances nous ont fourni d’éclatants témoignages, pour douter un seul instant qu’elles se méprennent sur le sens de la politique que d’anciennes traditions et des nécessités impérieuses de position géographique nous indiquent si naturellement,
«La France, depuis un demi-siècle, n’a jamais prétendu exercer en Italie une influence intéressée, et ce n’est pas elle assurément que l’on peut accuser d’avoir tenté de réveiller le souvenir de luttes anciennes et de rivalités historiques. Tout ce qu’elle a demandé jusqu’ici, et les traités sont d’accord avec ses vœux, c’était que les Etats de la Péninsule vécussent de leur vie propre et n’eussent dans leurs affaires intérieures, comme dans leurs rapports avec l’étranger, qu’à compter avec eux-mêmes. Je ne sache pas qu’à cet égard on pense, à Londres, à Berlin et à Saint-Pétersbourg, d’une autre façon qu’à Paris; quoi qu’il en soit, les circonstances ont investi l’Autriche, vis-à-vis les diverses Puissances de l’Italie, d’une situation jugée unanimement prépondérante.
«La Sardaigne seule a échappé jusqu’à présent à une action qui a altéré, de l’aveu général, dans une partie importante de l’Europe, le système d’équilibre qu’on avait voulu y établir. Partout ailleurs ce fait était fort grave; mais, quels que fussent nos sentiments intimes, il pouvait nous suffire, avec les opinions que nous connaissons aux autres cabinets, de leur signaler le mal à corriger.
«Unetelle réserve, monsieur, lorsqu’il s’agit de la Sardaigne, deviendrait un oubli de nos intérêts les plus essentiels. Ce n’est pas la configuration du sol qui couvre, de ce côté, une des frontières de la France: les passages des Alpes ne sont pas entre nos mains, et il nous importe au plus haut point que la clef en reste à Turin, uniquement à Turin. Des considérations françaises, mais des considérations également européennes, tant que le respect des droits et des intérêts légitimes des Puissances continuera à servir de règle à leurs rapports réciproques, ces considérations, dis-je, ne permettent pas au gouvernement de l’Empereur d’hésiter sur la conduite qu’il a à tenir quand un Etat aussi considérable que l’Autriche prend envers le Piémont le ton de la menace et se prépare ouvertement à lui dicter des lois. Cette obligation emprunte une gravité nouvelle au refus de l’Autriche de discuter avant d’agir. Nous ne voulons, à aucun prix, nous trouver en face d’un fait accompli, et c’est ce fait que le gouvernement de l’Empereur est résolu à empêcher. Ce n’est donc pas une attitude offensive, c’est une mesure de défense que nous adoptons en ce moment.
«De vieux souvenirs, la communauté des origines, une récente alliance des Maisons souveraines nous unissent à la Sardaigne. Ce sont là des raisons sérieuses de sympathie et que nous apprécions à toute leur valeur, mais qui ne suffiraient peut-être pas à nous décider. Ce qui nous trace sûrement notre voie, c’est l’intérêt permanent et héréditaire de la France, c’est l’impossibilité absolue pour le gouvernement de l’Empereur d’admettre qu’un coup de force établisse au pied des Alpes, contrairement aux vœux d’une nation amie et à la volonté de son souverain, un état de choses qui livrerait l’Italie tout entière à une influence étrangère.
«Sa Majesté Impériale, strictement fidèle aux paroles qu’elle a prononcées lorsque le peuple français l’a rappelée au trône du chef de sa dynastie, n’est animée d’aucune ambition personnelle, d’aucun désir de conquête. Le temps n’est pas éloigné où l’Empereur a prouvé, dans une crise européenne, que la modération était l’âme de sa politique. Cette modération, à l’heure qu’il est, préside avec la même force à tous ses desseins, et, tout en sauvegardant les intérêts que la Providence lui a confiés, Sa Majesté ne songe pas, vous pouvez en donner autour de vous l’assurance la plus positive, à séparer ses vues de celles de ses alliés. Loin de là, son gouvernement, en se référant aux incidents qui ont marqué les négociations des semaines précédentes, nourrit le ferme espoir que le gouvernenement de Sa Majesté Britannique continuera à persévérer dans une attitude qui, en unissant par un lien moral la politique des deux pays, permet aux Cabinets de Paris et de Londres de s’expliquer sans réserve et de combiner, selon les éventualités, une entente destinée à préserver le continent des effets de la lutte qui peut surgir à l’une de ses extrémités. La Russie, nous en avons la profonde conviction, sera toujours prête à diriger ses efforts vers le même but. Quant à la Prusse, l’esprit tout à la fois impartial et conciliant dont elle a fait preuve dès l’origine de la crise, est un sûr garant de ses dispositions à ne rien négliger pour en circonscrire l’explosion.
«Nous souhaitons, d’une façon toute particulière, que les autres puissances qui composent la Confédération germanique ne se laissent pas égarer par les souvenirs d’une époque différente. La France ne peut voir qu’avec peine l’agitation qui s’est emparée de quelques Etats de l’Allemagne. Elle ne comprend pas que ce grand pays, d’ordinaire si calme et si patriotiquement imbu du sentiment de sa force, puisse croire sa sécurité menacée par des événements dont le théâtre doit rester éloigné de son territoire. Le gouvernement de l’Empereur veut donc penser que les hommes d’Etat de l’Allemagne reconnaîtront bientôt qu’il dépend en grande partie d’eux-mêmes de contribuer à limiter l’étendue et la durée d’une guerre que la France, s’il lui faut la soutenir, aura du moins la conscience de n’avoir pas provoquée.
«Je vous invite, Monsieur, à vous inspirer des considérations développées dans cette dépêche dans votre plus prochain entretien avec M... et à lui en laisser copie. Devant la netteté du langage que je vous tiens ici par ordre de l’Empereur et qui implique, dans la pensée de Sa Majesté, le désir d’offrir aux autres Cabinets toutes les garanties possibles pour les amener à une appréciation vraie de la situation et les rassurer, en ce qui les concerne, sur ses conséquences, il m’est difficile de supposer que le gouvernement de... n’accueille pas nos explications avec une confiance égale à celle qui me les a dictées.
«Recevez, etc.
«WALEWSKI.»
III.
Table des matières
L’Europe se trouvait ainsi bien édifiée sur la politique de la France. Le gouvernement de l’Empereur ne cessait de répéter et de démontrer par ses actes qu’il voulait affranchir l’Italie, non la soumettre.
D’un autre côté, il accueillait, avec sa loyauté ordinaire, une note dans laquelle le gouvernement Suisse déclarait vouloir garder la neutralité. M. le comte Walewski fit la réponse suivante à cette note:
«Monsieur le président de la confédération helvétique, au nom du conseil fédéral, a adressé au ministre des affaires étrangères de France, soussigné, une note circulaire ayant pour objet de faire savoir aux Puissances que la Confédération suisse, dans le cas d’un conflit venant troubler la paix de l’Europe, prendra des mesures pour maintenir sa neutralité à l’abri de toute atteinte, M. le président Stæmpili rappelle, à cette occasion, qu’aux termes des traités, une portion du territoire savoisien contigu au canton de Genève participe du bénéfice de cette neutralité, et il exprime l’espoir que la loyauté de ses déclarations sera appréciée par les Puissances auxquelles il a cru opportun de les adresser.
«En accusant réception de sa communication à M. le président du conseil fédéral, le ministre soussigné rend justice aux sentiments qui ont inspiré cette démarche, et il se plaît à espérer que, les dispositions des autres Puissances n’étant pas moins favorables que celles du gouvernement de l’Empereur au respect et au maintien de la neutralité helvétique, le droit qui la consacre ne saurait, en aucun cas, courir aucun danger.
«Le ministre des affaires étrangères soussigné saisit avec empressement cette occasion pour offrir à M. le président du conseil fédéral les assurances de la très-haute considération avec laquelle il a l’honneur d’être de Son Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
«WALEWSKI.»
De son côté, M. de Cavour adressa à ce sujet, la note suivante au Président de la Confédération suisse:
«Monsieur,
«M. le Président de la Confédération helvétique, par une communication du 14 du mois dernier, que vous m’avez transmise par votre dépêche du 18, a bien voulu faire connaître officiellement au gouvernement du roi l’attitude que, dans les conjectures actuelles, le conseil fédéral a cru devoir prendre.
«A cet effet, M. le président déclare que, si la paix de l’Europe venait à être troublée, la Confédération suisse défendra et maintiendra, par tous les moyens dont elle dispose, l’intégrité et la neutralité de son territoire, auxquelles elle a droit comme Etat indépendant, et qui lui ont été reconnues et garanties par les traités généraux.
«S’en référant ensuite aux dispositions spéciales contenues dans le protocole du 29 mars 1815, et aux actes diplomatiques postérieurs qui le confèrent, M. le président ajoute que, si les circonstances le réclamaient, et pour autant que la mesure serait nécessaire pour assurer et défendre la neutralité et l’intégrité de son territoire, la Confédération suisse serait disposée à faire usage du droit que les traités lui ont conféré, d’occuper la partie neutralisée de la Savoie.
«A cet égard, le conseil fédéral, désirant s’entendre préalablement avec le gouvernement de S. M., propose que les points à régler soient discutés dans une conférence entre les délégués des deux Etats et arrêtés par eux sous réserve de ratification.
«Je vous prie, monsieur le commandeur, de vouloir bien offrir à M. Staempfli les remercîments du gouvernement du roi pour la communication qu’il vient de lui faire, et pour l’esprit de conciliation qui l’a dictée.
«La Sardaigne étant décidée, quelles que soient les éventualités qui peuvent surgir, à respecter scrupuleusement l’indépendance et la neutralité de la Suisse, ne peut qu’apprécier hautement les principes que la Confédération a proclamés et les mesures qu’elle a prises pour les faire respecter.
«Le gouvernement du roi est également heureux de recevoir l’assurance formelle que la confédération est prête à remplir, le cas échéant, les stipulations internationales qui se rapportent aux provinces neutralisées de la Savoie. Les stipulations dont il s’agit sont contenues dans le protocole du 29 mars 1815, que l’article XCI de l’acte final du congrès de Vienne considère comme partie intégrante de ce traité, en déclarant qu’il doit avoir la même force et valeur que s’il était textuellement inséré dans l’article précité.
«Le traité particulier du 16 mars 1816 entre la Sardaigne, la Confédération et le canton de Genève, a confirmé cette déclaration du congrès de Vienne. Aucune contestation sérieuse ne saurait donc avoir lieu à cet égard, puisque la Sardaigne, aussi bien que la confédération suisse, sontanimées du même désir d’observer les traités et de respecter les droits réciproques des deux Etats.
Cependant, comme il est nécessaire de fixer sur quelques points le sens, la portée et l’extension des droits et des obligations qui résultent du protocole de Vienne, afin de pouvoir établir un accord préalable entre les deux gouvernements sur les conditions d’une occupation éventuelle, S. M. le roi, notre auguste maître, a daigné m’autoriser à accepter la proposition de discuter dans une conférence entre les délégués des deux Etats, et d’arrêter par eux les points à régler, sous réserve de ratification.
«Veuillez en conséquence, M. le commandeur, faire connaître cette détermination à M. le président de la Confédération, et lui déclarer que, quant au lieu de la conférence, nous lui laissons le choix entre Turin, Genève et Berne.
«Dans cet état de choses, je crois inutile de préciser ici l’interprétation exacte qui, à notre avis, ressort des instructions de Vienne. Les questions qui en découlent doivent être débattues par les délégués, et, de son côté, le gouvernement du roi prêtera la main à toutes les mesures pour parvenir à un accord satisfaisant tout en sauvegardant les droits légitimes de l’Etat.
«Je me plais à croire que nous trouverons dans le conseil fédéral le même empressement, que toutes les difficultés seront ainsi résolues de la manière la plus conforme aux intérêts permanents des deux pays.
«Je vous prie, monsieur le commandeur, de donner lecture et de laisser copie de cette dépêche à M. le président de la Confédération, et d’agréer en même temps les assurances de ma considération distinguée.
«CAVOUR.»
IV
Table des matières
Quand la France déploie son drapeau, tous ses enfants sont jaloux de le servir, de le défendre et de le maintenir haut, d’une main ferme.
Pendant que le peuple accompagnait de ses acclamations les soldats qui partaient pour le Piémont, et que l’admirable élan des troupes promettait de prompts succès, au cas où l’ennemi pût être bientôt saisi, les grands corps de l’Etat s’associaient par leur dévouement aux nobles pensées de l’Empereur.
Interprètes des sentiments, des sympathies de la France, ils acceptaient en son nom les nécessités d’une guerre que le gouvernement de Napoléon III n’avait pas provoquée, et ils espéraient qu’elle serait féconde pour le repos et la sécurité de l’Europe.
Le Sénat et le Corps législatif adoptèrent à l’unanimité, deux projets de loi, l’un tendant à élever de 100,000 hommes à 140,000 le contingent de la classe de 1858, l’autre autorisant à emprunter une somme de 500 millions.
Les chiffres suivants promettaient à l’emprunt de 1859, un grand succès; il s’agit des souscriptions nationales, des trois emprunts émis lors de la guerre de Crimée.
Le premier de ces emprunts était de 250 millions; la souscription fut ouverte du 14 au 25 mars 1854. Il se présenta 98,000 souscripteurs, dont 26,000 pour Paris et 72,000 pour les départements. Ils demandèrent une somme de rente égale à un capital de 467 millions, dont 214 millions pour Paris et 253 millions pour les départements,
Pour le second emprunt de 500 millions, la souscription fut ouverte du 3 au 14 janvier 1855; il y eut 177,000 souscripteurs, dont 31,300 à Paris et 126,000 dans les départements. La somme demandée s’éleva à 2 milliards 173 millions, dont 1 milliard 398 millions à Paris et 775 millions dans les départements.
Pour le troisième emprunt de 750 millions, la souscription fut ouverte du 18 au 29 juillet 1855. Il y eut 316,864 souscripteurs, dont 80,287 à Paris et 235,577 dans les départements; la somme demandée s’éleva à 3 milliards 652 millions 591,985 fr., dont 2 milliards 533 millions 888,450 fr. à Paris et 1 milliard 118 millions 703,535 fr. dans les départements.
Le cours d’émission fut le même, c’est-à-dire de 65,25 pour les trois emprunts, mais il fut fixé à 92,50 sur le 4 1/2 pour cent, pour le premier emprunt; à 92 pour le deuxième, et à 92,25 pour le troisième.
V.
Table des matières
L’Italie frémissait à la voix de Victor-Emmanuel, adressant à son armée cette proclamation:
«Soldats!
«L’Autriche, qui, sur nos frontières, grossit ses armées et menace d’envahir notre territoire, parce qu’ici la liberté règne avec l’ordre, parce que, non la force, mais la concorde et l’affection entre le peuple et le souverain régissent ici l’Etat; parce que les cris de douleur do l’Italie opprimée trouvent ici de l’écho, l’Autriche ose nous enjoindre, à nous, armés seulement pour la défense, de déposer les armes et de nous mettre à sa merci!
«Cette outrageuse injonction devait recevoirla réponse qu’elle méritait: je l’ai dédaigneusement repoussée. Soldats, je vous en fais part, certain que vous prendrez pour faite à vous l’insulte faite à votre roi, à la nation. L’annonce que je vous en donne est une annonce de guerre. Aux armes, soldats!
«Vous trouverez en face de vous un ennemi qui n’est pas nouveau pour vous. Mais s’il est brave et discipliné, vous ne craignez pas la comparaison, et vous pouvez vous vanter des journées de Goito, de Pastengo, de Santa-Lucia, de Somma-Campagna, de Custosa même, où quatre brigades seulement ont lutté pendant trois jours contre cinq corps d’armée. Je serai votre chef. Déjà, à diverses reprises, nous nous sommes connus: une grande partie d’entre vous et moi, dans l’ardente mêlée, combattions aux côtés de mon magnanime père, où j’ai admiré avec orgueil votre bravoure.
«Sur le champ de l’honneur et de la gloire, vous saurez, j’en suis certain, conserver, même accroître, votre renom de bravoure. Vous aurez pour compagnons ces intrépides soldats de la France, vainqueurs en tant de signalées batailles, dont vous fûtes les frères d’armes à la Tchernaïa, et que Napoléon III, que l’on trouve toujours là où il y a une juste cause à défendre et la civilisation à faire prévaloir, envoie généreusement à notre aide en nombreux bataillons. Marchez donc confiants dans la victoire, et ornez de lauriers fraîchement cueillis votre drapeau; ce drapeau qui, avec ses trois couleurs et avec la jeunesse d’élite accourue de toutes les parties de l’Italie et groupée sous ses plis, vous indique que vous avez pour tâche l’indépendance de l’Italie, cette œuvre juste et sainte qui sera votre cri de guerre.
«VICTOR-EMMANUEL.»
Pendant que le roi de Sardaigne parlait ainsi, la France répondait aux provocations et aux insultes de la presse autrichienne, en nommant les généraux chargés de commander les corps de l’armée envoyée au secours du Piémont. Les plus illustres noms de la guerre de Crimée figuraient sur la liste des généraux appelés à combattre pour la liberté de l’Italie.
L’armée, qui reçut d’abord le nom d’armée des Alpes, puis celui d’armée d’Italie, était ainsi composée:
1er CORPS.
1re division. — 1re brigade: 17e chasseurs à pied, 74e et 84e de ligne. 2e brigade: 91e et 98e.
2e division. — 1re brigade: 6e chasseurs à pied, 52e et 73e. 2e brigade: 85e et 86e.
3e division. — 1re brigade: 1er zouaves, 33e, 34e. 2e brigade: 7e, 78e.
Cavalerie. — 1re brigade: 5e hussards, 1er chasseurs d’Afrique. 2e brigade: 2e et 3e chasseurs d’Afrique.
2e CORPS.
1re division. — 1re brigade: tirailleurs algériens, 45e et 65e de ligne. 2e brigade: 70e et 71e de ligne.
2e division. — 1re brigade:11e chasseurs à pied, 2e zouaves et 72e de ligne. 2e brigade: 1er et 2e régiments étrangers.
Cavalerie. — 4e et 7e chasseurs de France.
3e CORPS.
1re division. — 1re brigade: 18e chasseurs à pied, 11e et 14e de ligne. 2e brigade: 46e et 59e de ligne.
2e division. — 1re brigade: 19e chasseurs à pied, 43e et 44e de ligne. 2e brigade: 64e et 8e de ligne.
3e division. — 1re brigade: 8e chasseurs à pied, 23e et 41e de ligne. 2e brigade: 56e et 90e.
Cavalerie. — 1re brigade: 2e et 6e hussards. 2e brigade: 7e et 8e hussards.
4e CORPS.
1re division. — 1re brigade: 10e chasseurs à pied, 15e, 21e de ligne. 2e brigade: 61e et 100e de ligne.
2e division. — 1re brigade: 15e chasseurs à pied, 2e et 53e de ligne. 2e brigade: 55e et 76e de ligne.
Cavalerie. — Brigade: 2e et 10e chasseurs.
Les états-majors des différents corps de l’armée d’Italie furent composés de la manière suivante:
1er corps. — Le maréchal comte Baraguey - d’Hilliers, commandant en chef. Chef-d’état-major, général Foltz.
1re division, Forey; généraux de brigade, Beuret et Blanchard; 2e division, Ladmirault; généraux de brigade, de Martimprey et Ladreytt de la Charrière; 3e division, Balzaine; généraux de brigade, Gose et N. Division de cavalerie.
2e corps. — Le général de division comte de Mac-Mahon, commandant en chef. Chef d’état-major, général Lebrun.
1re division, de la Motte-Rouge; généraux de brigade, Lefebvre et de Bonnet Maureylhan de Pohles; 2e division, Espinasse; généraux de brigade, N. N.
3e corps. — Le maréchal Canrobert, commandant en, chef. Chef d’état-major, de Senneville.
1re division, Bourbaki; généraux de brigade, Trochu et Ducroi; 2e division, Bonat; généraux de brigade, Bataille et Collineau; 3e division, Renault; généraux de brigage, Picard et Jannin.
Cavalerie. — Montauban; généraux de brigade, N... et N...
4e corps. — Le général de division Niel, aide de camp de l’Empereur, commandant en chef. Chef d’état-major, Espivent de la Ville-Boisnet.
1re division, Vinoy; généraux de brigade, Niol et de Leyritz; 2e division, De Failly; généraux de brigade, O. Farrel et Saurin.
Major-général: le maréchal Randon, bientôt remplacé par le maréchal Vaillant, qu’il remplaça, par contre, au ministère de la guerre.
L’armée d’observation (quartier-général à Nancy) avait été confiée au commandement du maréchal Pélissier, duc de Malakoff.
Le service de la trésorerie et des postes, ainsi que le cadre des aumôniers et celui du corps de santé de l’armée furent fixés par des décrets.
Ces belles troupes passèrent les Alpes, comme, 50 ans auparavant (mai 1800), à la même époque de l’année, l’avaient fait nos pères, sous les ordres du général Bonaparte. Ce fut le commencement de ses glorieuses campagnes d’Italie.
«L’Europe étonnée, disait le grand homme à ses soldats, se souviendra que vous êtes de la race des braves.»
L’Europe ne tarda pas à voir, sous le neveu du héros, que cette race n’est point dégénérée.
L’Autriche, elle, avait en Italie, plus de 200,000 hommes.
Sur le total de son armée, on pouvait garantir les chiffres suivants authentiques:

Ce qui forme un ensemble d’un demi-million de soldats, avec 1,500 pièces de canon.
Les cadres en garnison, dans les forteresses et la réserve ne sont pas compris dans cette estimation.
VI.
Table des matières
Le 28 Avril, la Gazette de Vienne publia le manifeste de l’Empereur d’Autriche, conçu en ces termes:
A MES PEUPLES.
«J’ai donné l’ordre à ma vaillante et fidèle armée de mettre un terme aux attaques, récemment arrivées au plus haut point, que dirige depuis une série d’années l’État voisin de la Sardaigne contre les droits incontestables de ma couronne et l’inviolabilité de l’Empire que Dieu m’a confié.
«J’ai accompli ainsi mon devoir pénible, mais inévitable, de chef de l’Etat.
«La conscience en paix, je puis élever mes regards vers le Dieu tout-puissant et me soumettre à son arrêt.
«Je livre avec confiance ma résolution au jugement impartial des contemporains et de la postérité. Quant à mes peuples, je suis sûr de leur assentiment.
«Lorsque, il n’y a pas plus de dix ans, le même ennemi, violant toutes les règles du droit des gens et tous les usages de la guerre, vint se jeter en armes sur le royaume lombard-vénitien, sans qu’on lui en eût donné aucun motif, et dans le seul but de s’en emparer; lorsque, dans deux combats glorieux, il eut été battu par mon armée, je n’écoutai que la voix de la générosité, je lui tendis la main et lui offris la réconciliation.
«Je ne me suis pas approprié un seul pouce de son territoire, je n’ai porté atteinte à aucun des droits qui appartiennent à la couronne de Sardaigne dans la famille des peuples européens, je n’ai exigé aucune garantie contre le retour de semblables événements; dans la main qui vint presser, en signe de réconciliation, celle que j’avais sincèrement offerte et qui fut acceptée, j’avais cru ne trouver que la réconciliation seule.
«J’ai sacrifié à la paix le sang qu’avait versé mon armée pour défendre l’honneur et les droits de l’Autriche.
«Comment répondit-on à cette générosité , peut-être unique dans l’histoire? On recommença de suite à faire preuve d’une inimitié qui, croissant d’année en année, provoqua, par tous les moyens les plus déloyaux, une agitation dangereuse pour le repos et le bien-être de mon royaume lombard-vénitien.
«Sachant bien ce que je dois à la paix, ce bien précieux pour mes peuples et pour l’Europe, je supportai patiemment ces nouvelles attaques. Ma patience n’était pas encore épuisée lorsque les mesures de sûreté plus étendues que m’a forcé de prendre en ces derniers temps l’excès des provocations sourdes qui se produisaient aux frontières et à l’intérieur même de mes provinces italiennes, furent de nouveau exploitées par la Sardaigne pour tenir une conduite plus hostile encore.
«Tout disposé à tenir compte de la médiation bienveillante des grandes Puissances amies pour le maintien de la paix, je consentis à prendre part à un congrès des cinq grandes Puissances.
«Quant aux quatre points proposés par le gouvernement anglais et transmis au mien comme base des délibérations du congrès, je les ai acceptées à la condition qu’ils pourraient faciliter l’œuvre d’une paix vraie, sincère et durable.
«Mais étant convaincu que mon gouvernement n’a fait aucune démarche capable de conduire, même de très-loin, à la rupture de la paix, j’exigeai en même temps le désarmement préalable qui est cause de tout le désordre et du danger qui menace la paix.
Passage des Apennins par l’armée française.

«Enfin, sur les instances des puissances amies, je donnai mon adhésion à la proposition d’un désarmement général.
«La médiation vint échouer contre les conditions inacceptables que mettait la Sardaigne à son consentement.
«Il ne restait plus alors qu’un seul moyen de maintenir la paix. Je fis immédiatement adresser au gouvernement du roi de Sardaigne une sommation d’avoir à mettre son armée sur le pied de paix et de licencier ses volontaires.
«La Sardaigne n’ayant pas obtempéré à cette demande, le moment est venu où le droit ne peut plus être maintenu que par la force des armes.
«J’ai donné à mon armée l’ordre d’entrer en Sardaigne.
«Je connais la portée de cette démarche, et, si jamais les soucis du pouvoir ont pesé lourdement sur moi, c’est en ce moment. La guerre est un des fléaux de l’humanité ; mon cœur s’émeut en pensant à tant de milliers de mes fidèles sujets dont ce fléau menace et la vie et les biens; je sens profondément combien sont douloureuses pour mon empire les épreuves de la guerre au moment même où il poursuit avec ordre son développement intérieur et où il aurait besoin pour l’accomplir que la paix fût maintenue.
«Mais le cœur du monarque doit se taire lorsque l’honneur et le devoir seuls commandent.
«L’ennemi se tient en armes sur nos frontières; il est allié au parti du bouleversement général, avec le parti hautement avoué de s’emparer des possessions de l’Autriche en Italie. Il est soutenu par le souverain de la France, lequel, sous des prétextes qui n’existent pas, s’immisce dans les affaires de la Péninsule qui sont réglées par des traités, et fait marcher son armée au secours du Piémont. Déjà des divisions de cette armée ont franchi la frontière sarde.
«La couronne que mes aïeux m’ont transmise sans tache a eu déjà de bien mauvais jours à traverser, mais la glorieuse histoire de notre patrie prouve que souvent, lorsque les ombres d’une révolution qui met en péril les biens les plus précieux de l’humanité menaçaient de s’étendre sur l’Europe, la Providence s’est servie de l’épée de l’Autriche, dont les éclairs ont dissipé ces ombres.
«Nous sommes de nouveau à la veille d’une de ces époques où des doctrines subversives de tout ordre existant ne sont plus prêchées seulement par des sectes, mais lancées sur le monde du haut même des trônes.
«Si je suis contraint à tirer l’épée, cette épée est consacrée à défendre l’honneur et le bon droit de l’Autriche, les droits de tous les peuples et de tous les Etats, et les biens les plus sacrés de l’humanité.
«Mais c’est à vous, mes peuples, qui, par votre fidélité pour vos souverains légitimes, êtes le modèle des peuples de la terre, c’est à vous que s’adresse mon appel. Apportez-moi, dans la lutte qui s’engage, votre fidélité dès longtemps éprouvée, votre abnégation, votre dévouement.
«A vos fils, que j’ai appelés dans les rangs de mon armée, j’envoie, moi leur capitaine, mon salut de guerre; vous devez les contempler avec fierté ; entre leurs mains l’aigle d’Autriche portera bien haut son vol glorieux.
«La lutte que nous soutenons est juste. Nous l’acceptons avec courage et confiance.
«Nous espérons n’être pas seuls dans cette lutte.
«Le terrain sur lequel nous combattons est aussi arrosé du sang des peuples de l’Allemagne, il a été conquis et conservé jusqu’à ce jour comme un de leurs remparts; c’est par là que presque toujours les ennemis les plus astucieux de l’Allemagne ont commencé lorsqu’ils voulaient briser sa puissance à l’intérieur. Le sentiment de ce danger est répandu aujourd’hui dans l’Allemagne entière, de la cabane au trône, d’une frontière à l’autre.
«C’est comme prince de la Confédération germanique que je vous signale le danger commun, que je vous rappelle ces jours glorieux où l’Europe dut sa délivrance à l’ardeur et l’unanimité de notre enthousiasme.
«Avec Dieu pour la patrie!
«Donné à Vienne, ma résidence et capitale de mon empire.
«Ce 28 avril 1859.
«FRANÇOIS-JOSEPH.»
VII.
Table des matières
Le souverain qui parlait ainsi était né le 18 août 1830.
Fils de l’archiduc François, frère de l’empereur Ferdinand, il monta sur le trône à dix-huit ans (2 décembre 1848). Il épousa, le 24 avril 1854, la princesse Elisabeth-Marie-Amélie, seconde fille du duc Maximilien-Joseph de Bavière.
De même que l’empereur Napoléon III épousa la comtesse Eugénie de Montijau en dehors de toute préoccupation politique; de même l’empereur François-Joseph se maria sous la seule impulsion de son cœur; de même encore les deux empereurs étaient profondément attachés au catholicisme, et professaient un touchant respect pour le chef auguste de l’Église.
François-Joseph avait inauguré son règne par des réformes; puis, la Hongrie et l’Italie-Autrichienne une fois pacifiées, son gouvernement n’avait pas tardé à faire peser sur tout l’empire, et principalement sur ces deux pays, un joug de fer.
VIII.
Table des matières
Le comte de Buol, en envoyant aux agents diplomatiques sous ses ordres le manifeste de S. M. l’Empereur d’Autriche, leur fit parvenir la note suivante:
«Je vous envoie ci-joint une copie du manifeste adressé aujourd’hui à ses peuples par l’Empereur notre maître.
«Sa Majesté annonce à l’empire qu’elle a résolu de faire passer le Tessin à l’armée impériale. Le cabinet impérial avait encore accepté la dernière proposition de médiation de la Grande-Bretagne; mais nos adversaires n’ont pas suivi cet exemple, et c’est maintenant aux armes que nous avons remis la défense de notre cause. Dans ce moment solennel, il est de mon devoir d’exposer encore une fois à nos représentants à l’étranger les faits contre la funeste puissance desquels sont venues échouer toutes les tentatives faites pour maintenir la paix européenne si longtemps et si heureusement conservée.
«La cour de Turin, en donnant une réponse évasive à notre sommation de désarmement, n’a fait par là que témoigner une fois de plus de cette même hostilité qui depuis longtemps déjà a le triple et malheureux privilége de combattre les droits sacrés de l’Autriche, d’inquiéter l’Europe et d’encourager les espérances de la révolution. Comme cette hostilité ne s’est pas brisée contre la longanimité de l’Autriche, l’empire devait se trouver enfin dans la nécessité de recourir aux armes.,;
«L’Autriche a supporté tranquillement une longue suite d’offenses de la part d’un ennemi plus faible, parce qu’elle a conscience de sa haute mission, qui est de conserver aussi longtemps que possible la paix du monde, parce que l’Empereur et ses peuples connaissent et aiment les travaux d’un développement pacifiquement progressif qui conduit à un plus haut degré de bien-être. Mais aucun esprit juste, aucun cœur honnête de ce temps-ci ne peut douter du droit qu’a l’Autriche de faire la guerre au Piémont.
«Jamais le Piémont n’a accepté sincèrement le traité par lequel, il y a dix ans, il promettait à Milan de vivre en paix et bonne amitié avec l’autriche. Deux fois battu dans la guerre qu’avaient provoquée ses folles prétentions, cet Etat les mintint, quoiqu’il en eût été cruellement puni, avec une déplorable ténacité. Le fils de Charles-Albert semblait désirer passionnément le jour où l’héritage de sa maison, que lui avaient rendu dans son intégrité la modération et la magnanimité de l’Autriche, serait pour la troisième fois l’enjeu, d’une partie funeste pour les peuples.
«L’ambition d’une dynastie dont les vaines prétentions touchant l’avenir de l’Italie ne sont justifiées ni par la nature, ni par l’histoire de ce pays, ni par son propre passé, ni par son présent, n’a pas craint de faire avec les forces de la révolution une alliance contre nature. Sourde à tous les avertissements, elle s’est entourée des mécontents de tous les Etats de l’Italie; les espérances de tous les ennemis des gouvernements légitimes de la Péninsule ont cherché et ont trouvé leur foyer à Turin. On y a fait un criminel abus du sentiment national des populations italiennes. On y a cherché à entretenir soigneusement tous les germes de troubles en Italie, afin qu’en recueillant ce qu’on avait semé, le Piémont eût un prétexte de plus de déplorer hypocritement l’état de l’Italie et de prendre aux yeux des gens à courte vue des insensés le rôle de libérateur.
«Pour servir cette téméraire entreprise, on avait une presse effrénée qui s’efforçait chaque jour de porter au delà des frontières des Etats voisins l’insurrection morale contre l’ordre de choses légitime; or, c’est là ce qu’aucun pays de l’Europe ne pourrait supporter sans s’exposer à la longue à une profonde et dangereuse excitation. Par amour de ces songes-creux d’avenir, et afin de s’assurer des appuis au dehors pour une attitude qui contraste si vivement avec sa propre force, on a vu le Piémont se joindre à une guerre qui ne le touchait en rien contre une grande Puissance européenne, sacrifier ses soldats pour un but étranger. Mais en revanche on l’a vu aussi aux conférences de Paris, avec une présomption nouvelle dans les annales de la diplomatie, critiquer effrontément les gouvernements de l’Italie, sa propre patrie, gouvernements qui ne l’avaient offensé en rien.
«Mais afin que personne ne pût croire qu’il se mêlait à ces vœux et à ces efforts déréglés le moindre sentiment sincère en faveur de la prospérité pacifique de l’Italie, les passions de la Sardaigne redoublaient chaque fois qu’un des souverains do l’Italie suivait les inspirations de l’indulgence et de la conciliation, chaque fois que l’empereur François-Joseph donnait des preuves éclatantes de son amour pour ses sujets italiens, de sa sollicitude pour le bonheur et le progrès des pays les plus riches et les plus favorisés de l’Italie.
«Lorsque Leurs Majestés impériales allèrent visiter les provinces italiennes, recevant les hommages de leurs sujets fidèles et marquant chacun de leurs pas par une foule de bienfaits, alors il fut permis aux journaux de Turin de prêcher librement le régicide.
«Lorsque l’Empereur confia l’administration de la Lombardie et de Venise à S. A. I. l’archiduc Ferdinand-Maximilien, son frère, prince doué d’une haute intelligence, animé d’intentions libérales et bienveillantes, et profondément sympathique au véritable esprit du peuple italien, on mit tout en œuvre à Turin pour que les nobles intentions du prince fussent payées d’autant d’ingratitude que peuvent en produire, même au milieu d’une population bien pensante, des excitations odieuses renouvelées chaque jour.
«La cour de Turin, une fois entraînée sur la voie, où il ne lui restait qu’à choisir entre suivre la révolution ou marcher à sa tête, devait perdre de plus en plus le pouvoir et la volonté d’observer les lois qui règlent les rapports entre Etats indépendants, ou même de reconnaître aucune des limites qu’imposent le droit des gens à la conduite de toutes les nations civilisées. Sous les prétextes les plus frivoles, la Sardaigne se déclara dégagée des obligations que lui imposaient clairement les traités, comme le prouvent ses conventions avec l’Autriche et les Etats italiens pour l’extradition des criminels et des déserteurs. Ses émissaires parcoururent les Etats voisins pour provoquer les soldats à désobéira leurs chefs; foulant aux pieds toutes les règles de la discipline militaire, le Piémont fit entrer les déserteurs dans les rangs de sa propre armée.
«Tels étaient les actes d’un gouvernement qui aime à se vanter de sa mission civilisatrice, et dans les Etats duquel il y a des journalistes dont les journaux trouvent des lecteurs, et qui, ne se contentant plus de faire simplement l’apologie de l’assassinat, comptent avec une joie vraiment scélérate ses sanglantes victimes.
«Qui peut s’étonner encore après cela que ce gouvernement considérât comme le plus puissant obstacle les droits que l’Autriche tient des traités, et qu’il ait dû chercher à s’en débarrasser par tous les moyens d’une politique déloyale?
«Les véritables intentions du Piémont, qui n’étaient depuis longtemps un secret pour personne, ont été hautement avouées dès que cet Etat fut suffisamment assuré d’une assistance étrangère et qu’il n’eut plus besoin de masquer ses projets de guerre et de révolution. L’Europe, qui voit dans le respect des traités existants le palladium de son repos, a accueilli avec un juste mécontentement la déclaration où il était dit que la Sardaigne se croyait attaquée par l’Autriche, parce que l’Autriche ne renonçait pas à l’exercice des droits et des devoirs qui découlent pour elle des traités; parce qu’elle maintenait son droit de tenir garnison à Plaisance, droit qui lui est garanti par les grandes Puissances de l’Europe; parce qu’elle a osé s’allier avec d’autres souverains de la Péninsule pour défendre en commun de légitimes intérêts. Il ne restait qu’une seule prétention à élever et l’on n’y a pas manqué. Le cabinet de Turin déclare qu’il n’y aurait que des palliatifs pour l’état de l’Italie tant que la domination autrichienne s’étendrait sur des terres italiennes. Par là on portait ouvertement atteinte aux possessions territoriales de l’Autriche, on franchissait la limite extrême jusqu’à laquelle une Puissance comme l’Autriche peut accueillir les provocations d’un Etat moins puissant sans y répondre par les armes.
«Telle est, dépouillée du tissu de mensonges dont on l’a couverte, la vérité sur la manière d’agir à laquelle, depuis dix ans, s’est laissée entraîner la maison de Savoie par des conseillers sans conscience. Disons aussi que les accusations et les reproches par lesquels le cabinet sarde cherche à présenter sous un faux jour ses attaques contre l’Autriche ne sont que de méchantes calomnies.
«L’Autriche est une Puissance conservatrice, pour laquelle la religion, la morale et le droit historique sont sacrés. Elle sait estimer, protéger et peser à la balance de l’égalité de droit ce qu’il y a de noble et de légitime dans l’esprit national des peuples. Dans ses vastes domaines habitent des nations de différentes races et de langues différentes; l’Empereur les embrasse toutes dans un même amour, et leur union, sous le sceptre de notre auguste dynastie, est profitable à l’ensemble de la grande famille des peuples européens; mais la prétention de former de nouveaux Etats d’après les limites de la nationalité est la plus dangereuse des utopies.
«Exposer cette prétention, c’est rompre avec l’histoire; vouloir la mettre à exécution sur un point quelconque de l’Europe, c’est ébranler dans ses fondements l’ordre solidement organisé dos Etats, c’est menacer le continent du bouleversement et du chaos. L’Europe le sent, et elle se rattache d’autant plus fermement à la division territoriale qu’a fixée le congrès de Vienne à l’issue d’une époque de guerres continuelles, en tenant compte, autant que possible, des conditions historiques. Il n’est pas de puissance dont les possessions soient plus légitimas que les possessions en Italie rendues à la maison d’Hapsbourg par ce congrès, qui a rétabli le royaume de Sardaigne et lui a fait le brillant cadeau de Gênes.
«La Lombardie a été pendant des siècles un fief de l’empire d’Allemagne; Venise fut donnée à l’Autriche en échange de sa renonciation à ses provinces belges. Ainsi donc, ce que le cabinet de Turin, montrant lui-même par là le néant de ses autres plaintes, nomme la vraie raison du mécontentement des habitants du Lombard-Vénitien, savoir, la domination de l’Autriche sur le Pô et l’Adriatique, est un droit solide et inattaquable sous tous les rapports, un droit que les aigles autrichiennes préserveront de toute atteinte.
«Mais ce n’est pas seulement un gouvernement légitime, c’est encore un gouvernement juste et bienveillant qui admi nistre les provinces lombarde-vénitiennes. Ces beaux pays ont prospéré plus vite qu’on ne pouvait l’espérer après de longues et douloureuses années de révolution; Milan et tant d’autres villes célèbres déploient une richesse digne de leur histoire; Venise se relève de sa profonde décadence et reprend une vie nouvelle; l’administration et la justice sont réglées, l’industrie et le commerce prospèrent, les sciences et les arts sont cultivés avec ardeur,
«Les charges publiques ne sont pas plus lourdes que dans les autres parties de la monarchie; elles seraient même plus légères, si les effets funestes de la politique sarde n’exigeaient que l’Etat augmente ses forces et se crée, par conséquent, de nouveaux revenus. La grande majorité du peuple de la Lombardie et de Venise est contente; le nombre des mécontents, qui ont oublié les leçons de 1848, est peu de chose en comparaison; il serait moindre encore sans les excitations incessuntes du Piémont.
«Le Piémont ne s’inquiète donc pas des populations qui pourraient être souffrantes et opprimées; il empêche et interrompt plutôt un état d’essor régulier et de développement plein d’avenir. La prudence humaine né saurait prévoir pour combien de temps cette déplorable entreprise troublera la paix de l’Italie; mais une responsabilité terrible pèse sur ceux qui, ont méchamment, et de propos délibéré, exposé leur patrie et l’Europe à de nouvelles catastrophes.
«La révolution, si soigneusement entretenue dans toute la Péninsule, a suivi promptement l’impulsion qu’on lui donnait. Un soulèvement militaire a éclaté à Florence; il a poussé S. A. I. le grand duc de Toscane à abandonner ses Etats. L’insurrection règne à Massa et à Carrare sous la protection de la Sardaigne.
«Mais la France qui, depuis longtemps, nous le répétons, partageait cette terrible responsabilité morale, la France s’est hâtée, par des faits, de l’assumer tout entière.
«Le gouvernement de l’empereur des Français a fait déclarer, le 26 de ce mois, par son chargé d’affaires à Vienne, qu’il considérerait le passage du Tessin par les troupes autrichiennes comme une déclaration de guerre à la France. Tandis qu’on attendait encore à Vienne la réponse du Piémont à la sommation du désarmement, la France faisait franchir à ses troupes les frontières de terre et de mer de la Sardaigne, sachant bien qu’elle mettait par là dans la balance le poids qui devait emporter les dernières résolutions de la cour de Turin.
«Et pourquoi, nous le demandons, devait-on ainsi anéantir d’un seul coup les espérances légitimes des amis de la paix en Europe? Parce que le temps est venu où les projets, longtemps couvés en silence, sont arrivés à maturité, où le second empire français veut donner un corps à ses idées, où l’état politique de l’Europe, basé sur le droit, doit être sacrifié à ses illégitimes prétentions, où les traités qui forment la base du droit public européen doivent être remplacés par la sagesse politique que la puissance qui trône à Paris a annoncée au monde étonné.
«On reprend les traditions du premier Napoléon.
«Telle est la signification de la lutte à la veille de laquelle se trouve l’Europe.
«Puisse le monde désabusé se pénétrer de cette conviction qu’aujourd’hui, comme il y a un demi-siècle, il s’agit de défendre l’indépendance des Etats, et de protéger les biens les plus précieux des peuples contre l’ambition et l’esprit de domination.
«Mais l’empereur François-Joseph, le chef de notre empire, bien qu’il déplore les maux de la guerre imminente, a remis avec calme sa juste cause aux mains de la divine Providence. Il a tiré l’épée parce que des mains coupables ont porté atteinte à la dignité et à l’honneur de sa couronne; il combattra avec le profond sentiment de son droit, fort de l’enthousiasme et du courage de son peuple, accompagné par les vœux de tous ceux dont la conscience distingue le vrai du faux, le droit de l’injustice.
«Veuillez communiquer au gouvernement près lequel vous avez l’honneur d’être accrédité aussi bien le manifeste impérial que la présente dépêche.
«Agréez, etc.»
IX.
Table des matières
D’avance, les explications du gouvernement français avaient répondu aux deux documents, manifeste et circulaire, que nous venons de citer.
Vainement l’Autriche essayait-elle de rejeter toutes les responsabilités de la guerre sur la Sardaigne, qui avait refusé d’obéir à la hautaine sommation du cabinet de Vienne, et sur la France, qui, pour envoyer des troupes au secours de son allié, n’avait pas cru devoir attendre l’entrée des Autrichiens en Piémont.
Quanta l’appel fait à l’Allemagne, il n’obtint pas une grande faveur, malgré ses formes semi-bibliques. Personne ne crut que l’Autriche représentât, comme l’archange Michel, la justice armée du glaive.
L’attitude de la Confédération ne pouvait être que purement défensive, tant que le territoire allemand n’était pas menacé.
Telle était le vœu exprimé en Allemagne par tous les esprits impartiaux, qui reconnaissaient la nécessité et la légalité de l’intervention française en Italie.
Vainement l’empereur d’Autriche adressait l’ordre du jour suivant aux troupes de la deuxième division armée placées sous les ordres du feldzeumestre comte Giulay:
«Après de vains efforts pour conserver la paix à mon empire, sans mettre en question sa dignité, je suis forcé de prendre les armes.
«C’est avec assurance que je confie le bon droit de l’Autriche aux meilleures mains, aux mains éprouvées de ma brave armée.
«Sa fidélité et sa bravoure, sa discipline exemplaire, la justice de la cause qu’elle défend et un glorieux passé me garantissent le succès.
«Soldats de la deuxième armée, c’est à vous d’enchaîner la victoire aux drapeaux immaculés de l’Autriche. Allez au combat avec Dieu et avec la confiance dans votre empereur!
«FRANÇOIS-JOSEPH.»
C’en était fait, les Autrichiens avaient envahi le territoire Sarde, et franchi le Tessin, déclarant ainsi la guerre à la Sardaigne et à la France.
Ils étaient entrés en Piémont en trois corps d’armée.
Le premier corps, composé de vingt bataillons, pénétra par la Gravellone, le 29 avril 1850, à trois heures; ses avant-postes étaient à Vespolate, le 30, à onze heures et demie du matin.
Le second, plus considérable, fit son mouvement dans la nuit du 29. Il pénétra à Caissalo, près de Vigevano, par le lac d’Abbiatte-Grasso, et se mit en marche de Vigevano sur Mortara.
Le troisième opéra plus au nord. Il débarqua le 20 avril, au matin, à Streta et à Arona sur le lac Majeur.
En même temps, le roi Victor-Emmanuel avait conféré la lieutenance générale du royaume au duc de Savoie Carignan, promulgué une amnistie pour les délits politiques et les délits de presse, et au moment de partir avec son état-major pour se mettre à la tête de ses troupes, adressé cette nouvelle proclamation à ses sujets:
«L’Autriche, qui proteste de son amour pour la paix, nous attaque en refusant de se soumettre à un congrès européen; elle viole les promesses faites à l’Angleterre; elle nous demande de diminuer notre armée et d’abandonner ces braves volontaires accourus de tous les côtés de l’Italie pour défendre le drapeau sacré de l’indépendance italienne. Je confie le soin du gouvernement à mon bien-aimé cousin, et je reprends l’épée.
«A côté de nos soldats combattront pour la liberté et la justice les vaillantes troupes de l’Empereur Napoléon, mon généreux allié. Peuples d’Italie! l’Autriche attaque le Piémont parce qu’il a soutenu la cause de la patrie commune dans les conseils de l’Europe et qu’il n’a pas été insensible à vos cris de douleur; l’Autriche brise maintenant ouvertement les traités, qu’elle n’a jamais respectés. Aujourd’hui, en droit, la nation italienne est libre, et je puis accomplir consciencieusement le vœu que j’ai fait sur le tombeau de mon auguste père.
«Ayons confiance dans la Providence, dans no tre union, dans la valeur des soldats italiens, dans l’alliance de la noble nation française; contions-nous à la justice de l’opinion publique. Je n’ai d’autre ambition que d’être le premier soldat de l’indépendance italienne.
«Vive l’Italie!»
Cette proclamation, signée de Victor-Emmanuel, était contresignée du comte de Cavour.
Voici maintenant la proclamation de l’empereur des Français
«Français,
«L’Autriche, en faisant entrer son armée sur le territoire du roi de Sardaigne, notre allié, nous déclare la guerre. Elle viole ainsi les traités, la justice, et menace nos frontières. Toutes les grandes Puissances ont protesté contre cette agression. Le Piémont ayant accepté les conditions qui devaient assurer la paix, on se demande quelle peut être la raison de cette invasion soudaine: c’est que l’Autriche a amené les choses à cette extrémité, qu’il faut qu’elle domine jusqu’aux Alpes, ou que l’Italie soit libre jusqu’à l’Adriatique; car, dans ce pays, tout coin de terre demeuré indépendant est un danger pour son pouvoir.
«Jusqu’ici la modération a été la règle de ma conduite; maintenant l’énergie devient mon premier devoir.
«Que la France s’arme et dise résolûment à l’Europe: Je ne veux pas de conquête, mais je veux maintenir sans faiblesse ma politique nationale et traditionnelle; j’observe les traits, à condition qu’on ne les violera pas centre moi; je respecte le territoire et les droits des Puissances neutres, mais j’avoue hautement ma sympathie pour un peuple dont l’histoire se confond avec la nôtre, et qui gémit sous l’oppression étrangère.
«La France a montré sa haine contre l’anarchie; elle a voulu me donner un pouvoir assez fort pour réduire à l’impuissance les fauteurs de désordre et les hommes incorrigibles de ces anciens partis qu’on voit sans cesse pactiser avec nos ennemis; mais elle n’a pas pour cela abdiqué son rôle civilisateur. Ses alliés naturels ont toujours été ceux qui veulent l’amélioration de l’humanité, et quand elle tire l’épée, ce n’est point pour dominer, mais pour affranchir.
«Le but de cette guerre est donc de rendre l’Italie à elle-même et non de la faire changer de maître, et nous aurons à nos frontières un peuple ami, qui nous devra son indépendance.
«Nous n’allons pas en Italie fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s’appesantit sur toute la Péninsule, contribuer à y fonder l’ordre sur les intérêts légitimes satisfaits.
«Nous allons enfin sur cette terre classique, illustrée par tant da victoires, retrouver les tracer de nos pères; Dieu fasse que nous soyons dignes d’eux!
«Je vais bientôt me mettre à la tête de l’armée. Je laisse en France l’Impératrice et mon fils. Secondée par l’expérience et les lumières du dernier frère de l’Empereur, elle saura se montrer à la hauteur de sa mission.
«Je les confie à la valeur de l’armée qui reste en France pour veiller sur nos frontières, comme pour protéger le foyer domestique; je les confie au patriotisme de la garde nationale; je les confie enfin au peuple tout entier, qui les entourera de cet amour et de ce dévouement dont je reçois chaque jour tant de preuves.
«Courage donc, et union! Notre pays va encore montrer au monde qu’il n’a pas dégénéré. La Providence bénira nos efforts; car elle est sainte aux yeux de Dieu la cause qui s’appuie sur la justice, l’humanité, l’amour de la patrie, et de l’indépendance.
«Palais des Tuileries, le 3 mai 1859.
«NAPOLÉON.»
Communiquée au sénat et au corps législatif, affichée par toute la France, répandue par les mille voix de la publicité, cette proclamation fut accueillie avec les plus vives acclamations; elle excita en France le plus grand enthousiasme.
La guerre était une nécessité douloureuse; elle était conforme à la politique traditionnelle de la France, qui avait seulement pour but la sécurité de ses frontières, la défense d’un peuple ami et l’indépendance de l’Italie.
Elle était dans son droit légal comme elle l’avait été quand elle avait, en 1854, défendu la Turquie, son alliée, contre l’invasion de la Russie.
S’opposer aux envahissements de l’Autriche et protéger contre elle l’Italie, c’était là le rôle national du gouvernement français.
Henri IV l’avait compris, comme le rappelle le prince Louis Napoléon Banaparte (aujourd’hui Napoléon III), dans une de ces pages fortement pensées et finement écrites, datées de la prison de Ham:
«Ham, le 5 novembre 1844.
«Rien ne contribue davantage à envenimer les questions, à aggraver les situations, à fausser les esprits, qu’une politique bâtarde, sans dignité et sans suite, qui ne sait pas ce qu’elle veut, parce qu’elle n’ose jamais vouloir.
«Asseoir la paix, ce n’est pas maintenir pendant quelques années une tranquillité factice, c’est travailler à faire disparaître les haines entre nations, en favorisant les tendances, les intérêts de chaque peuple; c’est créer un équilibre équitable pour les grandes puissances; c’est, en un mot, suivre la politique de Henri IV, et non la marche des Stuarts et de Louis XV.
«Ouvrez les Mémoires de Sully et voyez quelles étaient les grandes pensées de l’homme qui avait pacifié la France et fondé la liberté religieuse. Pour établir solidement l’équilibre européen, Henri IV prévoyait qu’il fallait que toutes les nations fussent égales en puissance et qu’aucune ne dominât l’autre par sa prépondérance. Il prévoyait.que pour les peuples, comme pour les individus, l’égalité seule est de toute justice. Henri IV avait amené la plus grande partie de l’Europe à le seconder dans ses vues, et, lorsque le fer d’un assassin vint terminer ses jours si précieux, il rassemblait une puissante armée composée de contingents européens, se proposant pour but, non une conquête stérile, mais la paix universelle. Il fallait forcer l’Espagne (la maison d’Autriche) à reconnaître l’égalité et l’indépendance des nations, et il eût établi une espèce d’aréopage destiné à vider par la raison, et non par la force brutale, les querelles de peuple à peuple. Henri IV, s’il eût vécu, eût pu être surnommé le héros de la Paix.
Soldat de Garibaldi.

«LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.»
Or, il semblait qu’il fût donné à Napoléon III de réaliser l’indépendance de l’Italie, ce grand projet d’Henri IV.
En effet, Napoléon III est l’héritier des grands règnes de l’histoire, et il s’en est montré digne,, celui qui, en montant sur le trône, a prononcé ces belles paroles:
Tous les gouvernements sont solidaires dans ce qu’ils ont fait de bien.
«L’empire, c’est la paix,» avait dit encore Napoléon III.
Mais pour cela, il fallait qu’on ne forçât pas la France à tirer l’épée.
Or, son devoir, comme Puissance chrétienne, est de protéger partout le faible opprimé et de ne reculer devant aucun sacrifice pour le triomphe de la Vérité et de la Justice.
L’Autriche n’avait-elle pas lassé la patience de l’Europe par l’iniquité de sa politique en Italie? Ne l’avait-elle pas outragée par son dédain pour le droit international? Par sa foi punique et l’aggression de ses actes, ne s’était-elle pas mise au ban des nations civilisées?
En opposant des exigences toujours nouvelles aux efforts conciliants de la diplomatie et à la modération si touchante de la France, et en couronnant tout cela par une violence inouïe, elle avait déchiré, en ce qui la concerne, les traités de 1814.
Ce devait être là son expiation. C’est ainsi que la duplicité et l’ambition sans vergogne sont souvent prises à leurs propres piéges.
Point de refuge dans les traités pour ceux qu’ils ne sauraient plus couvrir. En provoquant la guerre, l’Autriche avait marqué d’avance l’heure de sa dépossession définitive en Italie.
FIN DU LIVRE SECOND.
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