Kitabı oku: «Variétés littéraires et philosophiques»

Yazı tipi:

Charles Nodier

Variétés littéraires et philosophiques


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327576

Table des matières

PRÉFACE.

MÉLANGES TIRÉS D’UNE PETITE BIBLIOTHÈQUE, ou VARIÉTÉS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

I. Théorie complète des Éditions Elzeviriennes, avec tous les renseignemens nécessaires pour les discerner.

II. Découverte d’un ouvrage françois de Leibnitz, mal à propos attribué à un autre auteur.

III. Analyse et description du plus rare des Ana. –De Jamet le jeune, et de quelcpies autres gens de lettres ou amateurs qui ont écrit sur les marges de leurs livres.

APPENDIX.

IV. Recherches sur l’édition originale, jusqu’ici mal décrite, d’un classique italien.–Clef d’une post-face satirique de Cinelli, –Particularités biographiques.

VI. Analyse d’un Poëme manuscrit du dix-septième siècle, très curieux pour l’histoire.–Extraits inédits de prose et de vers.

VII. Clef peu connue et fort augmentée de deux Pamphlets recherchés.

VIII. La Révolution prophétisée par Fénelon et par Louis XV

ANECDOTE.

IX. Vers inédits de Ronsard, et quelques recherches sur ses Amours.

X. Saint-Lambert critiqué par Roucher, extrait d’un Manuscrit autographe et inédit.–Lettres inédites de Saint-Lambert à la marquise du Châtelet, et de Bernardin de Saint-Pierre à sa femme.

XII. Quelques progrès et quelques modifications de la Langue littéraire.

XIII. Sur les Façons de parler proverbiales, et sur quelques Livres qui en traitent.

XIV. D’une supercherie de libraire, à l’occasion d’un volume rare.

XV. Des Essais tentés, au seizième siècle, pour la réforme de l’Orthographe.

XVI. Idée d’un Livre singulier, où la Biographie est rangée par ordre de faits.–Quelques recherches sur Hortensio Lando.

XVII. Des Patois, des Poésies patoises, et spécialement de celles qui appartiennent à la Bourgogne et à la Franche-Comté.

XVIII. Sources peu connues d’une des plus belles Fables de La Fontaine.

XIX. Livre long-temps fameux, restitué pour la première fois à son véritable auteur.

XX. Éclaircissemens sur la plus belle et la plus célèbre des Imprimeries particulières.

XXI. Du curé Meslier, de ses Manuscrits, et de leur authenticité relative.

XXIII. Histoire et description d’une Satire très rare.

XXIII. Rectifications de quelques méprises bibliographiques sur un livre précieux.–Considérations sur les Poésies primitives.–Exemples tirés de la Littérature slave.

XXIV. Apologie pour Gabriel Naudé contre une accusation irréfléchie, injustement perpétuée par les bibliographes.–Des vrais motifs de Gabriel Naudé dans ses Théories du Pouvoir absolu.

XXV. De quelques Éditions curieuses du Télémaque, et des particularités qui les distinguent.

XXVI. De l’Onéirocritie, des Songes, et de quelques ouvrages qui en traitent.

XXVII. Quelques graves erreurs en histoire naturelle, combattues depuis long-temps par les vrais savans.–Comment elles se sont étendues à tous les pays, et prolongées dans tous les âges.

XXVIII. Notice spéciale des Éditions de Longus, dites du Régent.

XXIX. Des Falisques, de quelques faits omis par les Biographes, et de la première édition des centons de Jul. Capilupi.

XXX. Specimeu fort rare de l’ascétisme le plus ridicule.

XXXI. De quelques Prédictions qui se sont réalisées, et, en général, des Ouvrages qui traitent de l’Art de Prédire, ou qui annoncent les événemens futurs.

XXXII. Des Livres qui ont été composés par des Fous.

XXXIII. D’un Ouvrage éminemment national, et quelques observations à ce sujet sur l’orthographe des chansons.

XXXIV. Nouvelles recherches sur les tentatives faites au seizième siècle pour réformer l’orthographe, et sur celles qui ont eu pour objet de fixer la prosodie ou de changer le rhythme.

XXXV. De la Langue universelle ou caractéristique, et de ses véritables Inventeurs.

XXXVI. Curiosités bibliographiques.

XXXVII. D’un Hétérodoxe catholique qui s’est rapproché des idées de la Réforme.

XXXIX. Notions nouvelles sur la moins connue des Imprimeries particulières.

XL. De l’Art d’exprimer les idées par des signes secrets.–Documens sur un Auteur estimable que la satire a flétri.

XLI. Histoire d’un Livre de Saint-Just, devenu introuvable.– Quelques traits de l’éloquence de ce Tribun.

XLII. Folies étymologiques. Antiquités de l’Anjou.

XLIII. Vers mal à propos attribués à Racine par un savant éditeur.– Vers légitimement restitués à Racine, sur la foi de sa signature.

XLIV. Médailles satiriques de Hollande, connues en France par la maladresse d’un flatteur.–La plus extravagante des Prophéties de Nostradamus, alléguée après plus d’un siècle, et vérifiée depuis, au bout de quarante-deux ans.

XLV. Application du Système de Dupuis à toutes les Théories scientifiques, en commençant par l’Alphabet.–Théogrammatologie, ou du Langage et des Lettres, dans leurs rapports avec les croyances religieuses de tous les peuples.

XLVI. Les Doléances des Provinces, antérieures de cent ans à l’année de la Révolution, et jour pour jour à l’époque culminante de son triomphe.

XLVII. Monographie d’un Livre facétieux très rare et très piquant, dont les éditions originales ont presque entièrement disparu.

XLVIII. Imprimerie clandestine des Colonies françoises au dix-septième siècle, fait nouveau dans l’histoire de la Typographie.–Pseudonymie d’un Libelliste fort connu des Bibliomanes.

XLIX. Grammaire philosophique, lexicologie figurée.–Origine des excellens Rudimens de Langres.

L. Des Livres annotés en manuscrit par des Savans, et spécialement de Guiet et de Lohier.

LI. De différens systèmes d’Orthographe et de Prononciation.– Réponse aux prétendus Inventeurs d’une Réforme orthographique.

LII. Interprétation des Hiéroglyphes.–Recherches archéologiques et entomologiques sur le Scarabée sacré des Égyptiens, ses significations, ses attributs, ses espèces et ses variétés.

PRÉFACE.

Table des matières

APRÈS le plaisir de posséder des livres, il n’y en a guère de plus doux que celui d’en parler, et de communiquer au public ces innocentes richesses de la pensée qu’on acquiert dans la culture des lettres. Ce plaisir devient un besoin plus vif, et pour ainsi dire irrésistible, quand une mauvaise position de fortune, ou des événemens qu’il n’a pas pu prévenir, forcent un amateur passionné à se séparer de sa bibliothèque. Ainsi le sage Valincour? qui perdit la sienne par un incendie, avoit à coup sur le droit de dire: J’aurois bien peu profité de mes livres, si je n’avois appris a m’en passer. Mais il auroit été peu sincère, s’il n’a voit avoué qu’il se complaisoit encore dans leur souvenir, et que le titre seul d’un vieux volume qui lui avoit appartenu ne trouvoit pas son cœur tout-à-fait froid. Il en est de cette jouissance, quand on ne la goûte plus, comme de toutes celles de l’homme qui a parcouru un long espace dans la vie: elle laisse encore quelque chose de doux à la pensée, comme un plaisir qui nous est refusé par l’âge, et qui se retrace agréablement à la mémoire, même quand il ne vit que par elle. C’est là une de ces idées qui n’ont pas besoin d’être développées; il suffît d’avoir aimé pour la comprendre.

Mon intention, en écrivant ces notes semi-bibliographiques, semi-littéraires, comme une espèce d’appendice au Catalogue de mes livres, n’a pas été de recueillir les faits généralement connus qui s’y rapportent, et que les critiques, les bibliographes et les cataloguistes ont pris soin d’établir avant moi. J’ai, au contraire, évité autant que possible de me rencontrer avec eux dans ces renseignemens sur lesquels il n’y a pas deux opinions, et qui, piquans sans doute la première fois qu’ils ont été obtenus, sont devenus aujourd’hui intolérablement fastidieux. Je ne m’y suis arrêté qu’autant qu’ils prêtoient à mes observations particulières, ou un texte, ou une preuve, ou une illustration; et c’est dire assez que j’ai eu la prétention d’écrire du nouveau dans le plus ennuyeusement ressassé de tous les sujets qui peuvent s’offrir à la plume du philologue. Il en est résulté un inconvénient nécessaire que je ne dois pas dissimuler, quoique l’aveu que j’en fais soit aussi mal entendu que possible dans les intérêts d’une préface. Comme ce qu’il y a de plus connu dans l’histoire des livres, c’est à peu près tout ce qui méritoit d’être connu, il est bien difficile d’être neuf sur cette matière, à moins de s’exercer sur des questions obscures, et de disputer des noms et des livres obscurs à l’oubli qui les dévore trop justement. Le titre de mes articles prouvera que je n’ai pas su vaincre cet obstacle, et que si j’écris pour le néant, je me suis du moins franchement placé sur mon terrain. Cette considération, toute puissante qu’elle paroisse, ne m’a cependant pas détourné de mon but. Dans les trois générations que ma mémoire embrasse, celle qui finissoit, celle dont je fais partie, celle qui s’élève maintenant, j’ai vu vieillir, fleurir, se renouveler le goût de ces bonnes et curieuses études qui ont enchanté ma jeunesse, et qui promettent encore à ma vieillesse d’aimables et innocens loisirs. Il restera donc probablement une certaine quantité d’hommes à qui mes foibles travaux ne seront pas indifférens, et qui y chercheront, comme je l’ai fait dans ceux de mes devanciers, des notions qui ont plus de charmes qu’on ne pense, quoiqu’elles aient encore moins d’importance qu’on ne le dit. N’ont-elles pas cela de commun, au reste, avec les voluptés les plus enivrantes de l’homme? Ce n’est pas moi qui nierai l’attrait de ces romans dont personne n’a plus que moi subi l’empire: mais dans le temps même où j’aurois donné toutes les illusions de l’espérance, tous les rêves de la gloire et de l’ambition, pour les plaisirs de Saint-Preux, ou, mieux encore, pour les désespoirs de Werther, quelles délices impossibles à faire comprendre à celui qui ne les a pas goûtées, n’ai-je pas puisées dans vos pages si naïvement instructives, si aimablement doctes, si pleines d’excellentes choses de peu d’importance, ingénieux Beyer, laborieux Freytag, savant David Clément; et vous, Brunet, Peignot, Renouard; et toi, mon sage Weiss, toi qui, selon mon cœur, donnes des lois à tous, comme le Caton de Virgile, et que la nature bienveillante, qui t’avoit fait mon maître, a fait aussi mon compatriote, mon ami et mon frère!

Je n’ajouterai pas à ceci que parmi les notions que renferment ces Mélanges, il en est quelques unes cependant d’un intérêt plus général, et qui ne seront pas indifférentes à quiconque se mêle un peu de littérature; quelques autres qui s’adressent à un goût assez généralement répandu pour qu’on ne puisse pas les regarder comme absolument non avenues dans un siècle si littéraire et si savant, et, par exemple, ma théorie des éditions Elzeviriennes, que je crois nouvelle, convaincante et claire. Le lecteur en jugera: mais il me semble à propos d’expliquer pourquoi, en décrivant un livre, j’ai presque toujours décrit un exemplaire qui est encore ou qui a été autrefois le mien. J’ai remarqué que ces spécialités, qui donnent tant de prix à l’excellent Catalogue de M. Renouard, n’étoient pas dédaignées des amateurs. Je n’ai point la folle prétention d’imaginer que mon nom ajoute jamais beaucoup de prix à un volume que j’ai possédé; mais cette identité servira du moins à confirmer l’exactitude de mes observations bibliographiques. Je devois d’ailleurs rendre raison du motif qui avoit renfermé mes études dans un si petit cadre; c’est qu’elles se bornoient à mes livres, qui ont toujours été très choisis, mais qui n’ont jamais pu être nombreux.

MÉLANGES TIRÉS D’UNE PETITE BIBLIOTHÈQUE, ou VARIÉTÉS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

Table des matières

I. Théorie complète des Éditions Elzeviriennes, avec tous les renseignemens nécessaires pour les discerner.

Table des matières

EUTROPI V. C HISTOIRE ROMANÆ, LIB. X. His additi Paulli Diaconi, Libb. IIX. Lugduni Batavorum, apud Ludovicum Elzevirium, anno cIc. Ic. XCII. in-8. 2 feuillets et 169 pages ; mar. v. rel. par Vogel.

Ce volume est le premier où se trouve le nom d’Elzevir. La figure qui sert d’insigne au frontispice reprédente un ange qui tient d’une main un livre et de l’autre une faux. M. Bérard, qui ne croit pas certain que Louis Ier ait été imprimeur, rapporte que la marque habituelle de sa librairie étoit un aigle sur un cippe, avec un faisceau de sept flèches, accompagné de cette devise, où semble prophétisée la gloire de sa famille: Concordia res parvœ crescunt.

Isaac substitua à cet insigne l’orme embrassé par un cep chargé de raisins, avec le solitaire, et la devise: Non solus.

Daniel adopta pour marque Minerve et l’olivier, avec la devise: Ne extra oleas.

Les éditions anonymes ou pseudonymes de ce dernier imprimeur sont ordinairement distinguées par une sphère.

On trouve depuis1629, dans les livres des Elzevirs, en tête des préfaces, des épîtres dédicatoires et du texte, un fleuron où est figuré un masque de buffle. Dès le Salluste de1634, et peut-être auparavant, ils en adoptèrent un autre, où l’on remarque la ressemblance d’une sirène; ils employèrent probablement pour la première fois page216de cette édition, un cul-de-lampe qui représente la tête de Méduse.

Cependant Daniel ne fut pas toujours fidèle à ces insignes. Dans le Térence de1661, par exemple, il substitua à la tête de buffle et à la sirène une guirlande de roses trémières, qu’on retrouve dans un grand nombre de ses éditions. Dans le Perse de Wederburn, il adopta un large fleuron dont le milieu est occupé par deux sceptres croisés sur un écu. La Sagesse de1662 en représente un autre qui porte dans son centre un triangle, ou delta renversé, inscrit sur un X. Certaines de ses éditions anonymes de cette dernière époque portent, à la place de la Minerve ou de la sphère, un bouquet composé de deux grandes palmes croisées sur deux palmes courbées en ovale, avec quatre larges fleurs rosacées en losange, et une cinquième qui fait le milieu de l’ornement. La plupart de ses derniers volumes sont tout-à-fait sans fleurons.

Ces renseignemens sont bien imparfaits pour connoître une bonne édition Elzevirienne, mais ils pourront servir à nous diriger dans le dédale où les rédacteurs de bibliographies Elzeviriennes ont jusqu’ici engagé leurs lecteurs.

Il est sans doute surprenant qu’une collection qui fixe si particulièrement, depuis plus de cent ans, l’attention des amateurs, n’ait pas encore été décrite, et surtout limitée d’une manière convenable. Les catalogues des anciens bibliographes ne sont, pour la plupart, que la copie très servile de celui que renferme l’Art de désopiler la rate, et qu’on n’iroit pas chercher là. M. Adry s’étoit fort occupé des Elzevirs, et On pou voit attendre de ce savant recommandable un travail consciencieux et utile; mais ses manuscrits ont passé dans les mains de M. Sencier, qui paroît peu disposé à les publier. Le travail long-temps attendu de M. Bérard sera fort utile à l’historien de cette docte et ingénieuse famille; mais l’estime même que je porte à cet amateur distingué me fait un devoir de ne point dissimuler que son ouvrage n’a pas entièrement répondu aux espérances qu’on y avoit fondées. Restreint à la description d’une bibliothèque particulière, et conséquemment fort éloigné du complet, il manque d’ailleurs un peu trop de critique, et attribue aux Elzevirs une foule de productions étrangères à leurs presses. M. Brunet, dirigé par le tact presque infaillible qu’on lui connoît, a beaucoup plus approché de la vérité; mais il n’a pu entrer dans des détails que son cadre ne comportait point, et il n’indique dans la collection Elzevirienne qu’une des nombreuses subdivisions qu’on peut y introduire. Enfin, cette partie de la bibliographie est encore toute neuve à exploiter; car il n’existe rien d’absolument satisfaisant dans les livres qui y ont rapport, si ce n’est la notice des Républiques, par Sallengre, et cette branche de la collection est précisément celle dont on ne se soucie plus.

Je parlois tout à l’heure des nombreuses subdivisions qu’exigeroit une bibliographie spéciale des Elzevirs, ou plutôt des livres Elzeviriens; elles ne s’éleveroient pas à moins de huit. Je vais essayer d’en donner une idée.

La PREMIÈRE CLASSE comprend tous les livres imprimés et signés par les Elzevirs; celle-là n’offre pas de difficulté, quand on la distingue de la seconde.

La SECONDE CLASSE comprend les livres imprimés sous le nom des Elzevirs, mais qui ne sont pas sortis de leurs presses, et ces livres sont en assez grand nombre. Je citerai le Baudii Amores, qui est de Vander Marse; le Clovis de Desmarets; le Suétone de Du Teil; le Thucydide de Perrot d’Ablancourt, etc., qui ont dû être imprimés à Rouen. La moindre habitude suffit pour reconnoître ces pseudo-Elzevirs à la différence des caractères et des fleurons.

La TROISIÈME CLASSE est beaucoup plus difficile à distinguer; c’est celle des Elzevirs anonymes ou pseudonymes, mais conformes d’ailleurs, par les fleurons et les caractères, aux éditions signées. On va voir qu’on doit s’y tromper quelquefois.

La QUATRIÈME CLASSE est celle des livres conformes aux éditions signées, par les fleurons et les caractères, et qui toutefois n’ont pas été imprimés par les Elzevirs, mais bien par des imprimeurs munis des mêmes caractères et des mêmes fleurons, et auxquels il ne manquoit, pour lutter en tout point avec les Elzevirs, que leur érudition et leur goût. Ainsi, François Foppens, de Bruxelles, est bien le véritable imprimeur de l’édition des Mémoires de Marguerite, qui porte son nom, quoiqu’il soit impossible d’y méconnoître des caractères et des fleurons parfaitement identiques avec ceux que les Elzevirs ont employés dans leurs productions les plus remarquables. Je n’hésiterois pas davantage à lui attribuer la jolie édition Elzevirienne de la Satire Ménippée, bien qu’imprimée sous un autre nom, et je suis de ceux qui lui font honneur du Montaigne de1659. M. Bérard oppose, il est vrai, à cette hypothèse une autorité assez spécieuse, celle de Roland Desmare ts, qui écrit à Chapelain: Valde mihi jucundum est, quod exornandoe Michaelis Montani scriptorum edilioni, QUAM ELZEVIRII PARANT, elogia et testimonia eorum, qui de illo aliquid memorioe prodiderunt colligis, et hac opéra tanti viri nostratis glorioe pro virili parte consulis. Tam elegantibus enim scriptis id hactenus deesse videbatur, ut tam elegantibus typis excude-rentur, etc. Mais il me semble qu’en y réfléchissant un peu, on trouvera que cette lettre prouve précisément le contraire de ce que M. Bérard a voulu prouver. Les Elogia et les Testimonia, dont il est question ici, n’ornent point l’édition de Foppens, à laquelle il est évident que Chapelain n’a pris aucune part. Tout ce qu’on peut conclure, c’est que les Elzevirs ont, en effet, préparé une édition de Montaigne, et qu’ils ne l’ont pas publiée: il n’y a rien de plus commun en librairie. Autant vaudroit tirer l’induction qu’ils ont réimprimé tous nos vieux classiques françois, de cette phrase de leur Épître dédicatoire des Mémoires de Commines à M. de Montausier. «.... Nous avons résolu de travailler désormais à l’impression exacte et correcte de plusieurs livres françois qui ne se trouvent plus qu’avec peine, ou qui se trouvent fort mal imprimez et remplis d’une infinité de fautes.» Est-il présumable, d’ailleurs, qu’après avoir donné dans ce joli format qu’ils avoient adopté, et qu’ils n’ont délaissé que dans des occasions très rares (car le Boileau et le Mézeray ne sont pas plus d’eux que le Montaigne), peut-on croire, dis-je, qu’après avoir publié, dans cette dimension consacrée par tant de chefs-d’œuvre, le Commines et le Charron, ce dernier surtout, avec lequel Montaigne doit faire collection, ils auroient adopté ce grand in-12, qui n’a presque point d’analogues parmi tous leurs livres? Cette édition enfin, tout imprimée qu’elle soit avec des caractères et des fleurons Elzeviriens, n’est pas digne des Elzevirs; son aspect seul décèle d’autres presses et un autre typographe.

La CINQUIÈME CLASSE renferme les livres imprimés avec des caractères analogues à ceux des Elzevirs, mais non avec les mêmes fleurons. Telles sont les charmantes éditions de Fricx, de Bruxelles, qui n’ont de commun avec les leurs, en fait d’insigne, qu’une large guirlande de roses trémières; telles sont la plupart de celles qui portent le nom de Maire, d’Hegerus, de Leers, de Boom; de Graaf, à la Tortue; de Blaeu, à la Sphère. Telles sont, surtout, celles d’Abraham Wolfgang, remarquables par l’insigne de cet habile imprimeur, qui représente un loup découvrant une ruche dans un tronc d’arbre creux, avec la devise: Quoerendo. (Remarquons ici en passant, mais comme une chose fort digne d’attention dans la question, que cet insigne est l’armoirie parlante de Wolfgang, ce nom se composant, en hollandois, de deux mots qui signifient loup marchant ou courant, et que cette manière d’imager son nom étoit fort commune chez les imprimeurs, témoin le bûcher enflammé qu’on remarque dans le Philippe de Commines et dans le Charron des quatre éditions, les élémens du nom de Elze vir ou Else wur pouvant signifier feu d’orme. Ne seroit-il pas fort étrange que les Elzevirs eussent arboré, au titre de ces précieuses éditions dont ils étoient si jaloux, le rébus d’un libraire obscur? Leur considération littéraire, et leur fortune indépendante, ne permettent pas ce soupçon.) Sauf la guirlande de roses trémières que Wolfgang emploie comme les Elzevirs, il diffère d’eux dans tous ses fleurons: l’oiseau perché au pied d’un mât à banderoles, la rose sucée par deux abeilles, l’écureuil accroupi, le renard, le chat, le chien qui fiente dans un violon, ne se sont jamais vus dans aucun volume authentique des Elzevirs. M. Bérard, qui persiste à attribuer aux Elzevirs les éditions au nom de Wolfgang, n oppose à l’hypothèse que nous venons d’établir, qu une raison qui mérite considération; c’est celle qu’il tire de la jolie édition de la Logique de Port-Royal, où la sphère Elzevirienne est substituée au Quoerendo. Eh bien! nous lui accordons très volontiers ce point, car nous sommes porté à regarder cette jolie édition comme véritablement Elzevirienne, et cependant nous ne fondons cette induction que sur les caractères et le tirage, l’identité de la sphère, enseigne commune de tous les libraires et marchands de cartes géographiques hollandois, non plus que celle de la guirlande de roses trémières dont Wolfgang a fait souvent usage, ne nous paroissant nullement décisive. Mais pourquoi les Elzevirs n’auroient-ils pas imprimé quelquefois pour Wolfgang, qui étoit libraire aussi-bien qu’imprimeur? C’est une chose qui se voit tous les jours dans le commerce, et les Amores Baudii viennent de nous prouver que, tout imprimeur qu’il fût, Louis Elzevir avoit fait imprimer chez Vander Marse; voilà donc cette difficulté vaincue. Quant à l’objection que M. Bérard tire du privilège du Mézeray, dont nous avons parlé tout à l’heure, elle est de peu d’importance. Si Wolfgang y est qualifié libraire et non imprimeur, c’est qu’il est de protocole d’accorder le privilège an commerçant et non au fabricant; si on s’y sert indistinctement, en parlant de lui, des mots imprimer ou faire imprimer, c’est qu’ils sont, en effet, fort indifférens; car M. Bérard, qui lui-même remarque judicieusement, à la page qui précède, qu’il n’y a rien de plus commun que de voir un auteur ou un éditeur écrire, j’ai imprimé telle chose, ne disconviendra pas davantage qu’il n’y a rien de plus commun que d’entendre un imprimeur dire, je fais imprimer tel livre; il est même évident qu’il ne peut dire, je l’imprime, que figurément. Il étoit naturel, d’ailleurs, que Wolfgang fit exprimer, dans son privilège, la faculté de faire imprimer au besoin; car mille raisons pouvoient l’empêcher d’imprimer lui-même, dans le sens figuré que nous avons admis; une surcharge d’entreprises, une nouvelle combinaison d’édition, la cessation même de cette partie de son industrie. La preuve déduite par M. Brunet d’une Épître dédicatoire des OEuvres de Quinault, où se lisent ces paroles de Wolfgang: Ce sont les œuvres de M. Quinault que je vous offre, en qualité de celui qui les a ramassez et imprimez, cette preuve, dis-je, subsiste donc dans toute sa force. Pour que le système de M. Bérard, qui est aussi, à la vérité, celui de M. Renouard et des anciens cataloguistes, eût une apparence d’autorité, il faudroit que la dernière des éditions signées de Wolfgang, ou marquées de son insigne et de ses fleurons, eût concouru avec la mort de Daniel Elzevir, et c’est ce qui n’est point arrivé. Les éditions de Wolfgang ont continué à paroître précisément comme si Daniel Elzevir n’étoit point mort; et pour croire à l’identité de Daniel Elzevir et de son prétendu masque, il faut supposer que ce grand typographe s’est survécu à lui-même au bénéfice d’une librairie privilégiée. Par exemple, l’Avant¬ Clovis de Mézeray, qu’il faut réunir à l’édition dite Elzevirienne de cet historien, n’a paru qu’en1688, et rien n’est changé ni à l’insigne, ni aux fleurons, ni aux caractères, quoique l’imprimeur auquel on attribue les six volumes précédemment publiés eût cessé de vivre depuis huit ans. Il est probable que M. Bérard a senti cette difficulté; mais il s’y est dérobé en la passant sous silence, ou en feignant de la considérer comme résolue dans l’opinion. C’est pour cela, qu’en parlant de la jolie édition de Racine, imprimée, en1678, par Wolfgang, et selon lui par Elzevir, il s’exprime ainsi: «Fort peu de temps après la mort de Daniel Elzevir, en1682, on a réimprimé les pièces de Racine avec les mêmes caractères et en employant les mêmes figures. Cette nouvelle édition n’est guère moins jolie que l’autre; mais elle est moins recherchée, ne pouvant pas être attribuée au même imprimeur.» D’abord, il est assez difficile de savoir comment on peut démontrer qu’une édition imprimée avec les mêmes caractères, et sous la même enseigne, n’est décidément pas du même imprimeur, quand rien dans le livre ne justifie cette supposition; ensuite, on comprend plus difficilement encore le bizarre caprice des curieux qui rechercheroient moins cette édition de Racine, de1682, pour peu qu’on ait eu occasion de les voir l’une à coté de l’autre. Leur similitude est si parfaite, que l’œil le plus délicat n’en peut faire aucune différence; et les pièces réimprimées ne sont, en effet, que des copies très exactes, replacées dans le fonds de la librairie au fur et à mesure que les originaux s’épuisoient, pour tenir au complet la collection de l’auteur, de manière que les exemplaires datés de1682ne se trouvent jamais sans mélange de pièces datées de1678. Il y en a trois dans le mien; et si un amateur de l’opinion de M. Bérard parvient à les distinguer de leurs voisines autrement que par la date, je passe condamnation.

Convenons que l’envie d’agrandir la collection des Elzevirs au-delà de toute proportion, et de lui donner l’importance d’une bibliothèque exclusive et spéciale, est entrée pour beaucoup dans ce système d’envahissement. Cependant, telle qu’elle est, cette collection est assez vaste pour faire foi du zèle extraordinaire des artistes qui l’ont composée, et pour suffire aux patientes investigations d’une longue vie bibliographique. Les travaux des Elzevirs, réduits à leurs exactes dimensions, embrassent encore en effet la presque totalité des classiques latins et italiens, beaucoup de bons écrivains françois, et une foule de livres piquans sur l’histoire de l’époque où ces habiles imprimeurs ont fleuri. Pourquoi vouloir surcharger cette liste déjà si nombreuse en volumes difficiles à réunir, des richesses rivales de leurs plus heureux émules? Rien n’empêche qu’on ne fasse de ceux-ci d’excellentes et curieuses collections qui tiendront leur place fort honorablement à côté de celle des Elzevirs, mais il est injuste de les dépouiller, et de considérer leurs noms comme s’ils n’avoient jamais existé. Décidons-nous donc à rendre à Elzevir ce qui appartient à Elzevir, et à Wolfgang ce qui appartient à Wolfgang. La portion de celui-ci ne sera pas peu intéressante, surtout pour les amateurs de notre ancien théâtre, car c’est à la contrefaçon de ce genre de productions littéraires qu’il paroît s’être adonné avec le plus de goût et de succès, et indépendamment des jolis recueils de Racine et de Quinault dont nous venons de parler, il y a bien peu de nos auteurs dramatiques auxquels il n’ait prêté la recommandation de ses types élégans, et des figures hardies et pleines de feu du fougueux Schoonebeck. Mais ce n’est pas à ses éditions, je le répète, que se bornent les usurpations officieuses des bibliographes Elzeviriens. Blaeu a plus d’un volume à réclamer sur eux, et un typographe beaucoup moins connu, parce qu’il a probablement exercé très peu de temps, se voit appauvri en leur faveur des seuls titres que ses travaux trop peu multipliés lui aient donnés à l’estime des bibliomanes. J’entends parler de Nicolas Hercules, de Leyde, qui, à la manière du temps, avoit choisi pour enseigne parlante le dieu dont il portoit le nom, avec la devise: Gloria merces virtutis. Ses très petits caractères, qui rivalisent avec ceux des Elzevirs de finesse et de netteté, n’ont pas moins contribué que l’identité de quelques unes de leurs vignettes, et entre autres de la tête de buffle, à faire naître cette méprise aujourd’hui si consacrée, que je ne l’attaque pas sans défiance. Il n’en reste pas moins évident pour moi que c’est à lui que nous devons l’élégante contrefaçon des Négociations du président Jeannin, dont le frontispice porte son insigne, et plusieurs autres petits volumes très analogues à celui-là sous tous les rapports. Je ne suis pas éloigné de croire que ses types et ses fleurons passèrent après sa mort à Hooghenhuysen de Nimègue, qui a publié en1660 une jolie édition de Voiture.

La SIXIÈME CLASSE des livres, à bon droit ou abusivement compris dans la collection Elzevirienne, renferme ceux qui sont imprimés avec des fleurons analogues à ceux des Elzevirs, mais non avec les mêmes caractères, en quoi elle diffère de la précédente, où l’analogie est dans les caractères, et la différence dans les fleurons, La célébrité des Elzevirs dut donner à beaucoup d’imprimeurs l’envie d’avoir au moins ce rapport avec eux, et, comme ce genre d’ornement ne pouvoit constituer une propriété exclusive, il est tout simple d’ailleurs que le dessinateur ou le graveur en ait fourni autant de personnes qu’il a trouvé d’acquéreurs. On croiroit cependant qu’il est convenu maintenant que tout livre où se rencontre une tête de buffle, une sirène, une guirlande de roses trémières, doit prendre place sur la somptueuse tablette où l’on range les Elzevirs, portât-il la date de Paris, et les noms de Le Petit ou de Savreux, de Coignard ou de Cramoisy, qui mériteroient à d’autres titres cet honneur signalé, et qui ne le devroient en pareille hypothèse, qu’à une ressemblance fortuite dans le choix de certaines vignettes. Telle est sans doute la considération qui a valu à l’Histoire de la Chine, par Baudier, une double et brillante mention dans le catalogue de M. Renouard, et dans l’Essai de M. Bérard. J’ai recueilli quelques volumes du même genre, qui ne sont pas moins recommandables par leur extrême rareté, et qui ne s’éleveroient pas sans doute à un prix moins exorbitant si le hasard les présentoit dans quelque vente, et je ne blâme en rien l’intérêt qui s’attache à ces curiosités, considérées comme spécimen typographiques, ou comme complément d’une collection dans laquelle on ne veut rien laisser à désirer; mais si les Elzevirs doivent leur renommée à la perfection qu’ils ont portée dans l’exécution des livres les plus choisis, je demande quelle importance littéraire peuvent offrir des livres entièrement insignifians, exécutés en mauvais caractères, sur mauvais papier, avec la plus grande négligence, et. qui ne rappellent les Elzevirs que par des ornemens arbitraires dont le type appartient à tout le monde?

Nous venons de parler d’éditions admises dans la collection Elzevirienne, qui ne portent pas le nom d’Elzevir; nous en avons examiné d’autres qui, également privées de cette recommandation, n’y suppléent, dans les unes, que par l’identité des fleurons, dans les autres, que par la ressemblance des caractères.

La SEPTIÈME CLASSE que nous y avons établie, est tout autrement disgraciée. Elle se compose, puisque les bibliographes nous obligent à la reconnoître, de prétendus Elzevirs qui n’offrent ni le nom, ni les caractères, ni les fleurons des Elzevirs, et qui quelquefois en diffèrent même par le format. Telle est la série innombrable des livres qu’on annonce aujourd’hui dans les catalogues sous l’indication de la sphère, et que des amateurs peu difficiles accueillent avec un empressement que ne justifient le plus souvent ni la matière de l’ouvrage, ni son exécution typographique; or, nous avons déjà dit que cette sphère, qui ne se trouve que dans certaines de leurs éditions anonymes, n’est point d’ailleurs un insigne spécial des Elzevirs, et qu’elle est au contraire commune à presque toute la librairie d’Amsterdam. Telles sont nombre d’éditions encore plus apocryphes, s’il est possible, qui ne portent pas même la sphère, et qui ne sont considérées comme Elzeviriennes, qu’en raison de la fantaisie d’un bibliographe capricieux, ou de la crédulité d’un amateur pris pour dupe. Du premier ordre est le Recueil de madame de la Suze, indiqué pour la première fois sous le nom d’Elzevir dans l’Essai bibliographique, et qui est évidemment imprimé à Rouen; du second sont les fameuses Prophéties de Nostradamus, qui ont été placées de tout temps dans la collection Elzevirienne, quoiqu’il n’en fallût pas aller chercher bien loin l’imprimeur, puisqu’il a signé cette édition digne de ses presses, qui le cédoient peu en célébrité à celles de ses illustres rivaux. Les deux volumes que je cite au hasard dans cette catégorie, méritent certainement d’ailleurs toute la réputation dont ils jouissent auprès des bibliophiles, mais ce seroit mal à propos qu’on feroit reposer leur valeur sur la renommée des types Elzeviriens, qui n’ont pas plus contribué à l’un qu’à l’autre, quoique ceux du Nostradamus s’en rapprochent davantage. Le fleuron du frontispice, qui représente une console portée sur un bouquet de fruits, et ornée de deux glands, rappelle aussi un fleuron Elzevirien extrêmement analogue, sans être identiquement le même.

La HUITIÈME CLASSE, qui contient les livres imprimés avec les caractères et les fleurons des Elzevirs, ou avec leurs caractères sans leurs fleurons, ou avec leurs fleurons sans leurs caractères, après la mort de Daniel, fait naître des questions assez curieuses. En quelles mains passa le fonds d’imprimerie de Daniel après sa mort? En quelles mains passa son fonds de librairie? Quels imprimeurs exploitèrent cette glorieuse succession? Quels sont ceux du moins qui méritèrent par quelques productions recommandables, de fournir quelques volumes à la collection Elzevirienne? Daniel Elzevir, si connu par son incroyable activité, n’a-t-il réellement imprimé en1679et1680, que les quatre ou cinq volumes authentiques de cette date qu’on peut rapporter à ses presses? Dans le cas où il en existeroit davantage, et où les acquéreurs du fonds auroient dénaturé les titres pour s’attribuer la gloire de son travail, à quoi pourroit-on reconnoître ces éditions posthumes? J’avoue que de longues recherches ne m’ont pas conduit à la solution de celles de ces difficultés que je crois avoir éclaircies. Je la dois tout entière au hasard.

Il y a quelques années, qu’assistant a la vente de la jolie bibliothèque de mon ami M. Mazoyer, mort à Lyon dans la force de l’âge, et explorant quelques éditions à moi peu connues, je tombai sur celle de la Ville et République de Venise, par Saint-Disdier, qui porte la date de La Haye, le nom d’Adrian Moetjens, et l’an1685 Comme le nom de Moetjens jouit d’une certaine considération parmi les amateurs d’éditions Elzeviriennes, qui estiment à l’égal des Elzevirs eux-mêmes son Alcoran et son Marot, et que cet exemplaire de la Ville de Venise étoit d’ailleurs dans toutes ses marges, je le feuilletai avec un peu plus d’intérêt qu’un pareil livre n’en semble mériter d’abord, et je ne fus pas peu surpris d’y reconnoître, autant que ma mémoire pouvoit me servir, l’édition de Daniel Elzevir, purement et simplement renouvelée des feuillets préliminaires. Ma conviction n’étoit toutefois pas assez formée pour m’engager dans la chance d’une acquisition coûteuse, mais le volume dédaigné me fut adjugé à vil prix, et j’eus le plaisir de vérifier, un instant après, la parfaite authenticité d’un Elzevir broché de la plus belle condition, qui ne m’avoit pas même été disputé par un des nombreux connoisseurs présens à cette vacation.

Daniel Elzevir, qui avoit imprimé cet ouvrage en1680, mourut peu de mois après. Ce livre, publié dans des circonstances si malheureuses, avoit eu sans doute peu de débit. C’est aussi un des plus rares des Elzevirs, comme c’est incontestablement un des plus élégans et des mieux imprimés. Adrian Moetjens crut augmenter la valeur de l’édition, en la donnant pour quatrième; il se contenta pour cela de réimprimer les dix feuillets liminaires (je ne sais pourquoi M. Bérard n’en compte que neuf), en annonçant une quatrième édition au frontispice, et en jetant quelques variantes dans l’avertissement et la préface. Il n’en falloit pas davantage, quant au texte, pour dissimuler sa supercherie, car j’ai dit que Daniel Elzevir avoit renoncé aux fleurons, sur la fin de sa vie, et on n’en trouve point dans la Ville de Venise. Cependant, comme l’indication d’édition quatrième ne se seroit pas conciliée avec l’errata placé à la suite de la table, et où sont corrigées les fautes de cette troisième édition, Moetjens réimprima aussi le carton de deux feuillets signés V, et supprima l’errata, dont il ne s’étoit pas servi, comme on le pense bien, pour une correction impraticable; de sorte qu’on peut, cet errata à la main, retrouver dans la quatrième édition toutes les fautes de la troisième, ce qui constateroit l’identité la plus manifeste, si la comparaison des deux volumes ne sufïisoit pas pour la constater au premier coup d’œil. Moetjens n’a donc de part à ce petit chef-d’œuvre typographique, que l’application de son fleuron et de sa devise: Amat librarioe curam. Le soin de sa librairie ne lui aura pas donné cette fois une grande peine. Cette innocente falsification a du reste l’avantage assez piquant de fixer le véritable nom de l’auteur, qui est nommé en toutes lettres sur le titre, le chevalier de Saint-Disdier. M. Brunet regardoit ce nom comme celui de la patrie d’un auteur anonyme, et la manière dont il est énoncé dans la troisième édition rendoit cette supposition probable.

Il est évident, d’après ce que je viens de dire, que le fonds du livre intitulé la Ville et la République de Venise, fut acheté par Adrian Moetjens, libraire de La Haye; mais cette notion n’étoit pas suffisante pour établir qu’Adrian Moetjens eût remplacé en nom Daniel Elzevir dans un grand nombre d’éditions du même genre, si nous n’avions trouvé une preuve incontestable à l’appui de celle-là dans le catalogue des livres du fonds de Moetjens, imprimé à la suite des Cérémonies et Coustumes des Juifs, traduit de l’italien de Léon de Modène, par de Simonville (masque de Richard Simon), à La Haye, chez Adrian Moetjens, 1682, in-12. Ce catalogue comprend en effet, parmi les livres en nombre, les éditions les plus récentes de Daniel Elzevir, et je ne doute pas que plusieurs d’entre elles n’aient été renouvelées comme l’ouvrage de Saint-Disdier, et ne figurent aujourd’hui parmi les titres typographiques de l’heureux plagiaire. Ce petit volume a lui-même une physionomie assez Elzevirienne, mais je le crois seulement imprimé par Moetjens, avec les caractères des Elzevirs. Quant à l’Alcoran que Daniel avoit déjà imprimé en1672, il est probable que la réimpression étoit près de paroître quand il mourut, et que Moetjens; n’eut à s’occuper que des liminaires pour la faire, passer sous son nom en1683et1685, car ces deux éditions n’en font qu’une. Il doit en être de même de beaucoup d’autres livres, mais j’abandonne cette induction à ceux qui voudront en étendre l’application, et qui se trouvent des objets de comparaison sous la main. Quant aux caractères de l’imprimerie, il paraît qu’ils éprouvèrent le même sort que le fonds de la librairie, car on ne trouve plus le nom de la veuve Elzevir sur aucun volume après1681. Il suffit de remarquer peut-être qu a dater de cette époque, Moetjens, encore peu connu, rivalise tout à coup d’élégance avec Wolfgang, jusque vers l’année1694, où Schelte succède à ce dernier; avec eux finit la gloire de la typographie Elzevirienne, qui brille encore de tout son éclat dans le Marot de1700. Le nom des Elzevirs se retrouve cependant depuis sur quelques volumes, mais c’est leur nom seulement, et il n atteste la que l’extension qu’avoit prise cette famille industrieuse, qui a produit tant d’imprimeurs qu’elle en a même produit de mauvais.

Ce seroit abuser de la patience du lecteur, que de perdre du temps à le prémunir contre le titre de certains livres très postérieurs aux Elzevirs, et dont les imprimeurs n’ont pas craint d’usurper ce nom si difficile à porter. Telles sont les Satyroe de Sectanus, imprimées à Naples en1700, sous la fausse indication d’Amsterdam; tel est aussi cet Aloïsia de Chorier, qui n’auroit jamais dû paroître, et qu’ont reproduit les presses élégantes de Grangé. De nos jours, on a copié tous les fleurons des Elzevirs dans de petits volumes assez gracieux, qui malheureusement sont encore bien loin de disputer aux Elzevirs l’avantage de la correction et de la netteté. Le public ne s’y méprendra pas.

Le livre qui m’a fourni le sujet de cette longue discussion, n’est pas plus mal exécuté que les autres éditions hollandoises de cette époque. Il doit être rare, car je ne l’ai découvert dans aucun catalogue. Son principal mérite est d’ailleurs tout-à-fait relatif; il consistoit, comme je l’ai dit, à ouvrir à peu près la série des éditions Elzeviriennes, qui finit en1681, quelques mois après la mort de Daniel, au supplément du Traité de la Nature et de la Grâce de Malebranche, qui a été si long-temps inconnu des bibliographes,

II. Découverte d’un ouvrage françois de Leibnitz, mal à propos attribué à un autre auteur.

Table des matières

RENARDS DE SAMSON.–MACHOIRE D’ANE.–CORBEAUX D’ÉLIE. –LES QUATRE MONARCHIES.–L’ANTECHRIST.–A He stedt, chez Henri Hesse, 1707, in-8. de133pages; v. brun armorié.

M. BRUNET se trompe en indiquant ce livre sous le format in-12; mais il ne l a probablement pas vu. Il se contente de l’annoncer comme un volume rare, sans en donner aucune estimation, et il y a une excellente raison pour cela; je ne crois pas qu’il ait jamais paru dans aucune vente.

M. Barbier en a aussi une vague connoissance. Il l’attribue à Van der Hardt, qu’il auroit fallu écrire Von der Hardt, et il fonde cette hypothèse, que j’ai adoptée trop docilement dans la Bibliothèque sacrée (où il ne devoit d’ailleurs pas être question de l’ouvrage), sur une note manuscrite; mais une note manuscrite n’est une autorité que lorsqu’on connoît la main qui l’a tracée, et qu’on peut croire qu’elle n’a pas été jetée à la légère par un lecteur superficiel ou téméraire. Von der Hardt n’écrivoit pas en françois, et ce que nous savons de son caractère, donne tout lieu de penser que ce philologue, si intrépide dans ses hostilités, ne se seroit pas couvert du voile de l’anonyme pour une publication qui n’a rien de plus hardi que le reste de ses ouvrages. Celui dont nous nous occupons n’est pas sans analogie avec son système général de critique, et il est probable qu’il a pensé à peu près les mêmes choses, s’il ne les a pas écrites; mais on verra tout à l’heure qu’il n’a de commun avec le véritable auteur qu’une immense érudition, et une grande indépendance d’esprit.

Le volume est partagé, comme le titre l’indique, en cinq dissertations, qui ont pour objet de faciliter l’intelligence d’autant de passages des textes sacrés, en expliquant par l’étymologie ou tout au plus par la métaphore, des faits qui choquent la vraisemblance, et qui répugnent à la raison. L’auteur ne croit point, par exemple, que Samson «ait pris trois cents renards, qu’il ait pris aussi des flambeaux, et qu’il ait tourné les queues des renards les unes contre les autres, puis placé ensuite un flambeau allumé au milieu entre les deux queues, après quoi il lâcha ces renards dans les blés des Philistins»; et il est vrai que cette opération s’entend mieux à sa manière. Il suppose que les blés des Philistins étant amassés en trois cents gerbiers, Samson commença par unir ces gerbiers entre eux par une suite de gerbes séparées de chaque tas, ce qui en hébreu s’appelle sanab, comme la queue des renards, et ce que nous appellerions très bien aussi une queue, car il n’y a rien de plus naturel que cette figure. Il n’eut plus ensuite qu’à allumer un des gerbiers pour les enflammer tous, expédient infiniment plus facile que celui des renards. Quant à cette expression, chasser les renards, qui se lit en effet dans l’hébreu, elle signifie proverbialement, punir ou tromper les trompeurs, et s’applique par conséquent à merveille à la juste vengeance de Samson. Ce ne seroit point non plus des corbeaux qui auroient apporté du pain au prophète Élie avec une exactitude si fidèle, sur les bords du torrent de Crit. Il est facile de pourvoir à leur ministère d’une manière plus naturelle, et sans recourir à un miracle inutile, le torrent de Crit sur les bords duquel Élie s’étoit réfugié, baignant les campagnes qui entourant la ville d’Oreb, Orbo ou Aorabi, dont les habitans portent un nom qui peut se confondre par homophonie avec celui des corbeaux. La grande et terrible énigme de l’Antechrist, n’embarrasse pas davantage notre sceptique interprète de l’Écriture. Le chef et les autres présidens des Juifs, de leur république et de leur église, avec tout le sénat de Jérusalem et tout le peuple hébreu, sont, suivant lui, l’unique Antechrist dont le Nouveau Testament fasse mention, soit directement, soit indirectement. «Enfin, l’Apocalypse tout entière, dit-il, décrit uniquement une idée de la haine judaïque contre Christ et son Église, et du châtiment très juste qui s’étend jusqu’à l’entière ruine de la ville de Jérusalem et de la reipublique (sic) des Juifs; de sorte que l’histoire faite par Josèphe, touchant la destruction de cette ville et de la dispersion du peuple juif, est le meilleur commentaire de l’Apocalypse.»

Je ne savois sur cette question que ce que je viens de dire, et c’est là que se seroit bornée ma notice, si certaines études ne m’avoient forcé dernièrement à faire des recherches dans l’excellent catalogue des ouvrages de Leibnitz, qui se trouve à la suite de sa vie par M. de Jaucourt, en tête des Essais de Théodicée. Je copierai ici la note extrêmement curieuse que j’y remarquai sous le no CLI, persuadé que tous les lecteurs en auroient tiré la même induction que moi.

«Histoire de Bileam. Brochure de théologie, qui contient19pages d’un petit in-12, sans nom d’auteur, d’imprimeur, ni du lieu de l’impression, et sans date. Ignorant le temps où elle a paru, je la range ici pour faire la clôture des ouvrages qu’a donnés M. Leibnitz pendant sa vie. Il s’agit de l’Histoire de Balaam (prophète ou devin de la ville de Pethor sur l’Euphrate), rapportée dans l’Écriture Sainte, au Livre des Nombres, chapitres XXII, XXIII, XXIV, etc. M. Leibnitz l’a intitulée Histoire de Bileam, en lisant le mot hébreu à la façon des Massorètes. Mais la difficulté n’est pas dans la manière de lire le nom de Balaam, cela importe peu; elle consiste dans l’explication de l’histoire même, qui partage tous les commentateurs de l’Écriture, anciens et modernes. On demande si ce que raconte Moïse, de Balaam, et principalement de son dialogue avec l’ânesse, est arrivé réellement, et à la lettre, comme le texte semble le marquer, ou si c’est une allégorie, une vision, un songe. M. Leibnitz, sans entrer dans la discussion de ces deux sentimens, embrasse la dernière interprétation, et croit qu’il n’y a rien dans les paroles du texte qui y soit contraire.»(Préliminaires des Essais de Théodicée, édition de 1747, p.277-278, tome I.)

Rien de plus analogue au travail anonyme du prétendu Von der Hardt, et pour le choix du sujet, et pour l’esprit dans lequel il est traité, que cette rare dissertation de Leibnitz; mais rien n’empêchoit toutefois que deux savans, contemporains et compatriotes, eussent écrit dans le même temps, et quoique étrangers, dans la même langue françoise, sur des questions qui se touchent. Il falloit, pour résoudre ce problème, trouver l’Histoire de Bileam; et où chercher ces dix-neuf pages que le biographe même de Leibnitz avoit à peine aperçues? Qu’on juge de ma satisfaction, quand le hasard fit tomber dans mes mains le volume dont je vais donner le titre.

Histoire de Bileam. Renards de Samson. Mâchoire d’Ane. Corbeaus d’Élie. L’Antechrist; petit in-12, sans nom de lieu ni d’imprimeur, et sans date.

Ces différentes dissertations ne sont donc point de Von der Hardt; elles sont de Leibnitz.

L’Histoire de Bileam est ici telle qu’on en a pu juger par l’analyse, mais non certainement de l’édition dont il est parlé dans le Catalogue des Ouvrages de Leibnitz. Elle se compose seulement de six feuillets ou douze pages non chiffrées, dont la première occupe le verso du titre. Les Renards de Samson occupent16pages chiffrées sans compter le titre; Mâchoire d’Ane, 24, le titre compris; Corbeaus d’Élie, le même nombre, et de la même manière; l’Antechrist, 54, le titre aussi compris. L’auteur n’a point inséré dans ce volume les Quatre Monarchies, qui ne sont pas annoncées sur le titre général; le papier, les caractères, les vignettes, les fleurons, les lettres grises, sont parfaitement identiques dans les deux éditions, mais il est très difficile de déterminer quelle est la première; l’in-8. a de plus la dissertation sur les Quatre Monarchies, mais l’Histoire de Bileam est de plus dans l’in-12. Il y a quelques changemens de l’une à l’autre qui ne paroissent pas faits sans dessein, mais qui sont de si peu d’importance, qu’on ne sauroit décider si les mots qui paroissent retranchés à l’in-8o, ne seroient pas au contraire des mots ajoutés à l’in-12, et réciproquement. La plus grande différence est un Avertissement de deux pages, qui se trouve dans ce dernier au devant de l’Antéchrist, et qui n’a pas pu exister dans l’autre, mais je n’oserois pas affirmer qu’il eût été plus à propos de le détruire que de l’ajouter, ou de l’ajouter que de le détruire. Quoi qu’il en soit, ces deux volumes sont d’un grand prix, et par leur rareté excessive, et par leur piquante singularité, et par l’éclaircissement littéraire auquel ils donnent lieu, et par le nom du génie immortel qui les a produits. Malheureusement, mon exemplaire de l’édition in-12, quoique bien complet, est loin d’égaler l’autre en bonne conservation.

III. Analyse et description du plus rare des Ana.–De Jamet le jeune, et de quelcpies autres gens de lettres ou amateurs qui ont écrit sur les marges de leurs livres.

Table des matières

MARANZAKINIANA. De l’imprimerie du Vourst, l’an1730, et se vend chez Coroco, vis-à-vis les Cordeliers, in-24. de 55pages, dont les7premières et les2dernières ne sont pas chiffrées; mar. rouge, doublé de tabis, rel. par Ginain.

Volume très rare, qui n’a pas même dû être tiré à cinquante exemplaires, comme le dit M. Peignot, car il ne se présente jamais dans les ventes. Ce précieux exemplaire a été encadré de format in-12pour recevoir des notes, et il en est effectivement chargé; elles n’ajoutent pas peu à sa valeur, puisqu’elles sont de la main de Jamet le jeune. Ce curieux, qui a ainsi développé le titre (ou les Pensées naïves et ingénieuses du sieur Maranzac, recueillies par madame la Duchesse et l’abbé de Grécourt), a écrit au verso la note suivante: «Maranzac, mort octogénaire vers1735, étoit un officier de chasse et une sorte de fou fort stupide du Dauphin, fils de Louis XIV. Après la mort du Dauphin, en1712, madame la duchesse de Bourbon-Condé, bâtarde du Roi, le prit à son service et des trois princes ses enfans. La naïveté et l’ingénuité de ce personnage amusoit beaucoup cette dame, et elle chargea le fameux sotadique abbé de Grécourt, son poète a gages, et qui logeoit chez elle, de recueillir ce Sotisiana, qu’elle imprima elle-même, avec Grécourt, à son imprimerie du palais de Bourbon, On en tira peu d’exemplaires; ils sont de toute rareté: on en a vu vendre un deux louis. Je tiens celui-ci de l’abbé d’Hebrail, auteur de la France littéraire, avec qui je l’ai troqué le4octobre1768. Je me souviens d’avoir ouï dire, en1742, a l’abbé de G. que madame la Duchesse s’amusoit tellement de l’esprit balourd de son Maranzac, qu’elle l’auroit préféré à Fontenelle et a Fénelon.»

M. Barbier n’a connu le Maranzakiniana que par une note de l’abbé de Saint-Léger, qui l’avoit extraite des Stromates du même Jamet. La voici. «Cet ouvrage est très rare, n’y en ayant eu qu une cinquantaine d’exemplaires de tirés, par ordre, aux frais et sous les yeux de madame la Duchesse douairière. C’est l’abbé de Grécourt, anagnoste (lecteur) de cette princesse, qui l’a rédigé. Maranzac étoit un écuyer d’écurie ou piqueur de feu Monseigneur, fils de Louis XIV, et qui lui servoit de fou ou de plaisant. Après la mort de ce prince, en1711(sic), il passa au service de madame la Duchesse, où il est encore très âgé. Ce livre est une vraie caricature sur les Ana; c’est un in-24de54pages (sic), très bien imprimé. M. Lancelot, de qui je tiens cette note, l’a acheté soixante–douze livres d’une femme de garde-robe de madame la Duchesse, à son départ de Paris, en allant dire adieu à Grécourt.» On voit que cette note des Stromates, où il faut la chercher page1741du tome II, est antérieure à celle de mon exemplaire, et probablement d’un temps où Jamet n’avoit fait qu’apercevoir le Maranzakiniana. C’est d’après l’une et l’autre que M. Peignot en parle, page de son Répertoire de Bibliographies spéciales, et M. Brunet, page424, tome II, du Manuel du Libraire; de sorte que Jamet est, en dernière analyse, la seule autorité que nous ayons sur ce livre, ce qui donne à l’exemplaire qui lui appartenoit une importance toute particulière.

Le Maranzakiniana est, comme il le dit fort bien, une vraie caricature des Ana. C’est un recueil de balourdises et de non-sens qui sont, en général, plus hétéroclites que plaisans; leur sel consiste le plus souvent dans un déplacement d’idées qui produit les rapprochemens de mots les plus bizarres. On en jugera par quelques exemples que je choisirai avec précaution; car le franc-parler de Maranzac est grossièrement obscène, et l’interprète que le choix de madame la Duchesse lui avoit donné n’étoit pas homme à purifier son langage.

«Maranzac se trouve mal étant à table, et se lève; on lui en demande la raison: Monseigneur, dit-il, je n’y puis plus tenir; j’ai un torticolis horrible dans le ventre.

Il tire six coups de fusil à la chasse du sanglier; et les manque tous; outré de colère: Morbleu! dit-il, je ne sais sur quelle étoile j’ai marché aujourd’hui.

Il dit que les fenêtres d’une certaine maison sont si grandes, que le vent y entre a plein collier.

Les bas de castor d’Orléans sont faits de poil de chèvre et de soie.

Il connoît l’archevêque de Narbonne par théorie.

Au bout de cinq heures et trois quarts, le sanglier n’étoit pas plus fatigué que s’il n’étoit pas sorti de sa chambre.»

Je suis convaincu qu’on ne me saura pas mauvais gré de m’en tenir à cet échantillon,

Et d’en avoir tant dit, je suis déjà confus;

mais je n’aurai certainement rien appris à personne en fournissant une preuve de plus de l’extrême disproportion qui règne entre le mérite réel des livres de ce genre et la valeur exorbitante que le caprice leur attribue.

Jamet, dont il sera plus question dans cet article que du stupide Maranzac, appartenoit, à ce qu’il semble, à une famille très littéraire, qui remontoit peut-être à ce Lion Jamet, dont l’amitié de Marot a rendu le nom immortel. On lit encore sur des livres fort anciens le nom d’un amateur nommé Jamet, qui devoit être contemporain de leur publication, à en juger par la forme semi-gothique de son écriture. Jamet l’aîné s’est fait connoître par de bonnes études de critique verbale, qu’on dit n’avoir pas été inutiles à la belle édition parisienne du Rabelais de le Duchat, imprimée en1732, et qui vaut au moins celle de Bordesius, ou Desbordes. Jamet le jeune, dont il est question ici, et qui est beaucoup plus connu, quoiqu’il n’ait produit qu’un petit nombre d’articles de philologie noyés dans les recueils littéraires du temps, doit sa célébrité, parmi les amateurs de livres, aux notes dont il aimoit à couvrir les gardes, le frontispice et la marge de ses livres; ces notes ne sont cependant guère remarquables que par un cynisme peu commun de pensées et d’expressions. Il ne lui faut qu’un prétexte pour étaler à plaisir le luxe le plus effréné d’athéisme et de libertinage, et ce prétexte n’est jamais difficile à trouver pour son imagination débauchée; il brode des polissonneries sur un moraliste, et des impiétés sur un sermon. On ne peut lui refuser toutefois une vaste et curieuse érudition, la plus singulière facilite à saisir des analogies ingénieuses entre des auteurs qui ne présentent aucun rapport apparent, et lart de deviner les étymologies. Sa bibliothèque étoit d ailleurs fort peu nombreuse et fort peu soignée, et il n’y a pas plus d’une douzaine de volumes, annotés par Jamet, qui puissent prendre place sur les tablettes d’un amateur délicat; mais ceux-là y figurent honorablement parmi les curiosités les plus piquantes. L’éducation littéraire de Jamet le jeune reçut du hasard un singulier complément qui explique la direction de son esprit et le ton de sa critique; ce philologue original avoit été gendarme de Lunéville, et lon sait quelle nouvelle espèce d’érudition un érudit de collège pouvoit acquérir à cette école. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’il étoit intimement lié avec Dom Calmet, notre philologue sacré du dix-huitième siècle, et que sa collection de livres se composoit en grande partie de ceux que ce savant critique lui avoit légués; il en devoit une autre à l’amitié de l’académicien Lancelot. L’écriture de Jamet le jeune est fort jolie, et ses commentaires manuscrits sur le premier volume venu sont des modèles dans ce genre de bavardage spirituel, qui est à la lourde science des scoliastes du seizième siècle ce qu est une chanson de Ferrand ou de Lainez à la Cassandre de Lycophron. Moins indifférent sur ces notes échappées à sa plume qu’on ne le croiroit au peu de soin qu’il a mis à leur rédaction, il en avoit recueilli un nombre immense sous le titre peu commun de Stromates, qui leur convenoit doublement, au sens figuré de variétés ou mélanges, et au sens propre d’enveloppes ou couvertures de livres, parce que c’étoit là qu’il déposoit ordinairement les premières pensées que ses lectures lui suggéroient. Ce recueil, qui faisoit partie de la bibliothèque de M. Chardin, doit être passé dans celle du Roi; il contient, à côté de quelques observations piquantes, une foule d’inutilités, et je l’ai trouvé moins agréable à lire, quant à la forme, que ces notes subites des marges qui révèlent la fougue, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’ivresse d’une inspiration un peu déréglée. Il y a de bonnes choses qui sont mauvaises à copier, comme il y a d’excellens mots qui perdent à être redits.

Le nom de Jamet me conduiroit assez naturellement à un chapitre de bibliologie fort curieux, mais que je ne ferai qu’indiquer ici, parce qu’il est réservé de le traiter à des écrivains plus habiles, et plus maîtres surtout du choix de leurs études; je l’intitulerois: Des hommes célèbres qui ont signé ou annoté leurs livres. A l’époque actuelle, où la multitude des ouvrages imprimés force les vrais amateurs à accomplir le cercle vicieux de la typographie et à revenir aux manuscrits, ces notes et ces signatures ajoutent infiniment au prix des livres; nous connoissons même des curieux bizarres ou raffinés qui n’en admettent plus d’autres. Les signatures manuscrites sont assez rares dans les premiers temps de l’imprimerie; il y avoit alors une modestie naïve qui ne permettoit pas a un savant de penser que les générations suivantes attacheroient de la valeur aux choses qui lui auroient appartenu. Tout au plus, quand un volume étoit le gage d’une amitié réciproque dont il devoit rester le monument, cette consécration touchante étoit tracée sur le frontispice; mais, j’aime à le croire, sans égard à l’acquéreur inconnu qui devoit un jour en recueillir le trésor. Je possède des volumes de ce genre donnés par Josias Mercier à Savaron, et par Baïf à Muret. M. Renouard, plus heureux que moi, conserve dans sa magnifique bibliothèque un volume donné par Montaigne à Charron, et signé ou annoté de tous deux. Quand des éditions sans cesse renouvelées eurent multiplié les livres au point de faire perdre à chaque exemplaire en particulier tout caractère d’authenticité qui pouvoit en faire reconnoître le propriétaire, et que celui-ci eut peine lui-même à fixer dans sa mémoire le signalement de ses richesses, il fut naturel d’en constater la possession par un chiffre, par un sceau, par une signature; malheureusement peu de nos grands hommes ont eu assez de livres ou ont pris assez d’intérêt à leurs livres pour que ce signe heureux, qui centupleroit aujourd’hui leur valeur, soit devenu fort commun. La signature de Jacq.– Aug. de Thou se lit sur quelques uns des beaux volumes qui composoient sa fameuse bibliothèque. On voit quelquefois le nom de P. Corneille sur des exemplaires de son Imitation de Jésus-Christ, en vers françois, envoyés en présent; Racine a tracé le sien avec des notes grecques, latines ou françoises sur les marges des principaux poètes dramatiques de l’antiquité. La Bibliothèque du Roi a son Euripide et son Aristophane, la bibliothèque de M. Renouard son Sophocle; j ’ai le bonheur de posséder son Eschyle. Qui trouvera jamais ce Théagène et Chariclée, dont il disoit, jeune encore: Tous brûleriez inutilement celui-là, car maintenant je le sais par cœur? Il l’avoit certainement annoté, et je saurois gré au génie de Racine de me faire comprendre ce qui lui a voit inspiré un tel enthousiasme pour un tel ouvrage. Balesdens, savant judicieux qui se défendit, avec une modestie si bien placée, de la concurrence de Corneille, écrivoit son nom sur tous ses livres, circonstance qui donne d’autant plus de prix à un exemplaire que c’étoit un excellent amateur, sévère sur le fond et sur la forme de ceux qui étoient admis à faire partie de sa collection. Le docte Etienne Baluze (Stephanus Baluzius Tutelensis) a souscrit de ces trois mots, d’une belle et ferme écriture, chaque volume de sa nombreuse bibliothèque. Le savant Samuel Bochart jetoit ses premières pensées et faisoit, pour ainsi dire, son premier travail sur les ouvrages mêmes qu’il avoit à consulter. L’habile philologue Guiet préparoit ses éditions des classiques sur le texte de la meilleure des éditions antérieures; j’en parlerai avec plus de développemens dans un article spécial (NoL). L’estimable M. Adry, dont l’érudition rappeloit les savans de la renaissance, et qu’on peut appeler, relativement à eux, le dernier des Romains, faisoit la même chose; et je me trouve heureux d’avoir hérité de son Horace, qui n’a jamais été publié. Heureux qui trouverait le nom de La Fontaine sur un Boccace, ou celui de Molière sur un Térence! La Monnoie n’écrivoit le sien que sous la forme d’une anagramme; on reconnoît ses livres a cette devise: a Delio nomen, et aux notes curieuses que sa plume leur confioit en traits presque microscopiques, mais élégans et bien formés. D. Durand y mettoit encore plus de coquetterie; il écrivoit ordinairement avec de l’encre rouge, et la ligure de ses lettres offre la netteté de l’impression et le fini du dessin. Ce n’est pas cette qualité, tant s’en faut, qui distingue le griffonnage maigre et hâté des envois dédicatoires de Santeul. Les gens de lettres du dix-huitième siècle s’occupèrent beaucoup moins de leur bibliothèque; on trouve cependant sur quelques volumes la signature de J.-J. Rousseau ou de courtes notes de Voltaire, mais cela est assez rare. J’ai vu présenter en vente bien des bouquins appuyés de cette recommandation, et j’en connois peu d’authentiques qui la justifient. Au dernier âge de la philologie, l’habitude d’écrire sur les livres se renouvela parmi les savans, et les curieux françois et étrangers se disputent quelques volumes revêtus de notes piquantes, de la main de Morellet, de Grosley, de l’abbé Rive, de l’abbé Mercier de Saint-Léger, d’Adry, de Barbier, de Chardon de la Rochette, etc. Il n’est point de bibliophile qui ne puisse donner à ce rapide aperçu de vastes développemens.

A défaut de notes et de signatures, il y a des livres qui se recommandent par d’autres indices, et sur lesquels des armoiries ou des devises, inhérentes à la reliure ou collées à la garde, fixent le choix des amateurs; tels sont les beaux volumes qui faisoient la richesse des somptueuses collections de Grolier, de de Thou, du comte d’Hoym, de Girardot de Préfond, de Longepierre, et qui tiendront toujours un rang distingué dans les bibliothèques, où il seroit impossible de les remplacer en exemplaires équivalens, ces illustres amateurs n’ayant rien épargné pour s’en procurer de parfaits.

Je m’aperçois, un peu tard, que j’ai tout-à-fait oublié les ineptes coq-à-l’âne de Maranzac, et que les notes de Jamet m’ont mené fort loin; cette débauche de digression, dans laquelle il m’a entraîné, peut-être par un penchant involontaire à l’imitation, donnera au reste une idée plus exacte de son incohérence habituelle de pensées qu’une définition en formes.

APPENDIX.

Table des matières

Bien que je me sois accusé, en finissant cette notice, d’en avoir porté beaucoup trop loin les développemens, quelques uns de mes amis, qui prennent intérêt à une question de spécialité assez peu touchée jusqu’ici, exigent que j’y ajoute quelques observations survenues dans le cours de nos conversations et de nos recherches; mais qu’il faut absolument dédaigner quand on n’est pas bibliomane. Les motifs qui portent un amateur à écrire son nom sur un livre se réduisent à deux, le besoin d’en constater la propriété, et la vanité de la possession. Je ne parlerai pas de celui-ci, parce qu’il y en a peu d’exemples dans les livres recherchés, et que cette ligne solennelle: J’appartiens au duc de Valentinois, ou j’appartiens au duc de Mortemar, n’ajoute pas beaucoup de valeur à un exemplaire médiocre d’un ouvrage médiocre. Quant à l’autre, combiné plus ou moins avec le second, car il y a peu de nos pensées, dans lesquelles la vanité ne se mêle, même chez les âmes élevées, tous les exemples que j’ai cités lui appartiennent; cela est si vrai, que dans les livres de J.-A. de Thou, qui portent ses armes, il a négligé d’écrire son nom sur le titre, et qu’il l’a écrit, au contraire, dans les livres qui ne les portent pas; s’il y a quelques exceptions à cette règle, c’est pour les volumes qu’il a fait relier lui-même, et qui ont reçu ses armoiries après avoir reçu sa signature. Il n’y a rien de plus facile à reconnoître. Grolier, qui faisoit relier si magnifiquement ses livres, les signoit très rarement; sa jolie inscription: Gro-lierii et amicorum, étoit plutôt un moyen de conservation qu’une marque de folle prodigalité. Il est prouvé, au reste, qu’il avoit plusieurs exemplaires des mêmes livres, et c’est peut-être pour cela que le savant M. Dibdin a pris ce grand citoyen pour un relieur du seizième siècle. Depuis qu’il s’est formé des bibliothèques à l’instar de celle de Grolier, et déjà de son temps, les amateurs se sont avisés de moyens divers de consacrer les beaux livres sous le nom de ceux qui savoient les apprécier, et de spécialiser, s’il est permis de s’exprimer ainsi, les exemplaires en les signant; le plus étrange de tous, est celui qu’employoit Gilles Defeu (Egidius Igneus), qui faisoit graver ce nom latin dans les ciselures de la tranche. Je n’ai jamais vu que trois volumes qui lui aient appartenu, et tous les trois étoient tirés sur un papier plus fin et plus grand que celui de l’édition: j’ai son Térence, de Robert Estienne, 1538, in-8. V

Les armoiries distinguèrent long-temps les livres de choix à l’extérieur; les Fasces du comte d’Hoym furent aussi recommandables, dans une vente, que les abeilles de de Thou. Un amateur dont la noblesse étoit moins ancienne (je crois qu’il étoit marchand de bois), M. Girardot de Préfond, fit passer cette recommandation aristocratique sous la doublure des volumes les plus élégans qui enrichissent nos ventes. Un volume à la reliure de Deseuille ou de Padeloup, qui porte à la garde, dans un médaillon ovale fort gracieusement orné, l’EX MUSAEO PAULI GIRARDOT DE PRÉFOND, n’a presque plus de valeur fixe.

Je citerai aussi un excellent amateur, M. Le Riche, dont on reconnoît les livres à un monogramme fort proprement tracé en encre rouge, et où l’on peut distinguer deux fois ses deux initiales. Dans les premiers temps de la composition de sa bibliothèque, il y écrivoit sou nom. M. Guyon de Sardière, dont le nom ne gâte rien non plus nulle part, l’écrivoit à la fin et au commencement, pour que personne n’en doutât, et tous ses livres sont fort jolis. Une pratique détestable, selon moi, qui s’est introduite depuis quelques années, mais qui remonte au moins à la belle bibliothèque de M. de Bourlamaque, c’est celle des écussons imprimés à la main sur le frontispice, comme dans la curieuse collection de M. Richard, qui, malheureusement plus amoureux du plaisir de multiplier son nom, ou de celui d’imprimer ses timbres, que de la belle conservation de ses bouquins, a répété avec une attention remarquable l’empreinte délatrice partout où il a trouvé du blanc. Le cachet de M. Simon de Troyes, homme d’esprit d’ailleurs, et littérateur fort estimable, est encore plus disgracieux; il a fait à je ne sais combien de volumes plus de mal que sa signature n’auroit pu leur faire de bien. Le nom d’un homme de talent n’ajoute de valeur à ce qu’il a possédé qu’autant qu’il est autographe. Qu’est-ce que le sale blason de ces messieurs sur un frontispice? la tache maussade d’un peu d’encre grasse et indélébile. Il faut laisser la précaution de ces estampilles nécessaires aux bibliothèques publiques.

IV. Recherches sur l’édition originale, jusqu’ici mal décrite, d’un classique italien.–Clef d’une post-face satirique de Cinelli, –Particularités biographiques.

Table des matières

IL MALMANTILE RACQUISTATO POEMA DI PERLONE ZIPOLI (Lorenzo Lippi). In Finaro, nella stamperia di Gio. Tommaso Rossi, 1676. Con lic. de Sup., in-12. 8f. qui comprennent une lettre de l’auteur à l’archiduchesse Claude d’Inspruck, la Vie de Lippi, et un Avertissement de Cinelli au lecteur, avec les Variantes de trois octaves, 300pages pour le poème, et16f. pour la post-face de Cinelli; mar. raisin de Corinthe, rel. par Thouvenin. V.

Biographes et bibliographes connoissent assez imparfaitement le célèbre peintre-poète Lorenzo Lippi, auteur du Malmantile racquistato, sous le nom anagrammatique de Perlone Zipoli. M. Gamba est le seul qui fasse mention de notre inappréciable édition, et j’ai peine à comprendre que le savant M. Brunet, qui a lu M. Gamba avec tant de fruit, et qui se plaît à lui en rendre témoignage, ne se soit pas souvenu de son article Lippi, où il auroit vu que l’édition originale du Malmantile n’est pas l’in-4. de Florence, 1688, avec les notes de Paolo Minucci, déguisé sous cet autre anagramme de Puccio Lamoni; laquelle est seulement l’édition originale de ce commentaire, car c’est par erreur que M. Périés en désigne une autre de ce format à la date de1676. L’édition originale, qui n’a point de notes, est celle qui fait le sujet de cet article, et qui avoit besoin d’être exactement décrite; car elle est si rare qu’il est présumable que M. Gamba lui-même ne l’a pas vue, puisqu’il se trompe dans sa curieuse notice, et sur le lieu de l’impression, qu’il dit être de Florence, et sur le nom de l’imprimeur, qu’il appelle Jean Dominique et non Jean-Thomas Rossi; ce qui prouve qu’il écrit sur la foi d’une note manuscrite où le nom Tommaso abrégé en Tom., lui aura offert, par une mauvaise figuration de l’initiale, la fausse abréviation de Domenico. On voit aussi, par ce qu’il dit de la prétendue prefazione in fronte du Cinelli, qu’il n’en parle que par mémoire ou sur la foi d’une communication inexacte, la lettre de Cinelli au lecteur terminant nécessairement le volume, et ne pouvant être placée au devant sans déranger l’ordre de la signature et des réclames. Concluons que cet excellent bibliographe n’a eu connoissance de cette édition, presque aussi introuvable en Italie qu’en France, où mon exemplaire est unique selon toute apparence, qu’au moyen de la lettre de Magliabecchi à Geminiano Montanari, qui fut publiée par l’abbé Antoine-Jean Bonicelli, dans la Bibliotheca Pisanor. Venetiis, 1807, 1808, page305, tome II, et qui mérite la plus entière confiance, Magliabecchi ayant été lié avec Cinelli d’une manière très étroite. Il résulte du passage de M. Gamba, comme on le voit ci-joint dans son texte, que Cinelli s’étant permis de déchirer, avec une extrême violence, quelques uns des littérateurs et des savans les plus renommés de son temps, dans la post-face diffamatoire qu’il a attachée au Malmantile, on le força de la supprimer; ce qui ne fut pas difficile, cette pièce, sans chiffres et sans signature, n’étant qu’annexée au volume, de sorte que des cinquante exemplaires qui en avoient été tirés alors, le plus grand nombre étant ou cachés avec soin ou entièrement détruits, elle fut connue par renommée d’une multitude de personnes et vue d’un très petit nombre. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’édition elle-même est restée très rare après cette mutilation, et ne se trouve que dans le Catalogo di Capponi, p.230.

Le caractère irascible et hostile de Cinelli est assez à découvert dans sa Biblioteca volante pour qu’on puisse juger de l’espèce de rage qu’il porta dans la plus sanglante de ses polémiques; je pense cependant qu’on me saura quelque gré de joindre ici, d’après la clef de Magliabecchi, l’échantillon des honnêtetés littéraires de ce fougueux philologue, si superficiellement apprécié par M. Ginguené dans la Biographie universelle.

C’est au treizième feuillet, verso, de cette post-face, qu’elle devient la plus insultante des diatribes; mais Cinelli, qui rompoit si audacieusement en visière à de grandes renommées, voulant pourtant se ménager des approbateurs dans la haute littérature, a eu soin d’opposer l’éloge exalté de ses protecteurs a la peinture outrageante qu’il fait de ses adversaires, et cette figure de contrastes ajoute encore à l’amertume de ses invectives. «Je me félicite bien davantage, dit-il, d’être cité avec estime par ce Jacques Gronovius, portentosi ingenii juvenis, che non mi turbo, che un vil mulo d’un carbonaio mi desse inaspettatamente un calcio, quantunque non mi facesse alcun male, e pretendesse dipoi insieme col mulattiere ch’io dovessi lisciarlo per contraccambio di si fatta cortesia.» Ce vil mulet de charbonnier est le Père Coccapani.

«Più mi pregio, continue-t-il, che un P. Bonaventura Baronio, teologo ed historico di S.A. S nobilissimo per nascita, candidissimo per costumi, e dottissimo per sapere, mi onori della sua amicizia, che non mi attristo che un tale analfabeto geometra (asinus qui prœter Euclidem nihil scit, che ben dimostra nella faccia affilata, nel color cetrino, nel poco pelo, e negli occhi spauriti, incassati, e scompagni, esseril simulacro della malizia e degno primogenito dell’ invidia) di me con mal garbo favelli e scriva, etc.» Ce géomètre illitéré, âne qui ne sait que son Euclide, et dont la face effilée, le teint livide, le front chauve, le regard effaré, donnent une si juste idée de la malice et de l’envie, est le savant Viviani.

«Più mi piace di sentire che della ristampa della mia versione in nostra lingua del testamento del sig. cardinal Bona, sia stato promotore il sig. Pietro Mengoli, uomo non solamente nelle matematiche ed in altri studi celeberrimo, ma in oltre d’incolpatissimi costumi, e d’esemplarissima vita, che non mi duole che un viso rancido, grinze, e spelato con mentito capello ed affetata favella, vero ritratto della simulazione...., mi critichi e laceri.» Cette vieille figure rance et ridée, c’est l’immortel Redi.

«Più mi godo dell’ affetto amorevole del sig. Antonio Magliabecchi, Ippia, e Socrate di nostro secolo,

A giudizio de savi universale,

«non suo, che è la stessa modestia, che non mi turbo per gl’ impedimenti datimi nell’ impressione di questo opusculo da un occhio torbido e bieco, che per vestirsi degli altrui panni, quel rauco corvo le penne di paone mendicando, non solo l’altrui onorevolezze, ma l’altrui fatiche appropriarsi procura, etc.» Dans cet effronté plagiaire, à l’œil louche et hagard, il faut reconnoître le docteur Maggi.

«Amo meglio ch’ un sig. Pietro Maria Kavina si sia degnato porre il mio nome nella sua dottissima Face volante, che non mi sdegno ch’un sozzo ed intemperato Etiope, non differente nella midolla dalla corteccia, servo del proprio ventre e di abominevoli sentiment...., vada scacinando zizanie.» Quant à ce Maure intempérant et grossier, dont la mie ne vaut pas mieux que la croûte, ou le caractère que l’extérieur, ce glouton aux sentimens abominables, c’est le même Paolo Minucci qui publia depuis il Malmantile racquistato, comme nous l’avons dit plus haut. Le Panciato Costui, dont il est question ensuite, est un pauvre auteur nommé Segni, qui avoit reçu ce surnom parce que le vieux marquis Riccardi avoit coutume de dire a son tailleur, en le lui conduisant: Taglia un vestito a costui. Tout le monde sait que cette locution humiliante ne s’emploie, en Italie, qu’à l’égard de la dernière populace.

Le Malmantile est une de ces fables qui ne sont que le cadre ou le prétexte d’un homme d’esprit. Lippi s’est amusé à y réunir une foule de traditions de l’histoire locale et de superstitions poétiques, qu’il a revêtues avec infiniment de goût des idiotismes les plus gracieux de la langue florentine, et d’une foule de proverbes qui lui sont propres. Aussi peut-on compter cet ouvrage parmi ceux qu’il est impossible de traduire, les Italiens eux-mêmes ne le lisant que fort difficilement. Son récit est, d’ailleurs, semé d’allusions impossibles à saisir pour ceux qui ne commissent pas les faits auxquels elles se rapportent, et il n’y a pas jusqu’aux personnages qui ne soient souvent des masques dont il faut pénétrer le secret pour apprécier leurs actions et leurs discours; c’est ainsi qu’on y voit figurer Francesco Rovaï sous le nom de Franco Vincerosa, et sous celui de Selva Rosata le fameux Salvator Rosa, l’ami de Lippi, et son digne émule comme peintre et comme poète. Malgré cette liaison, qui suffiroit pour rendre suspect un homme d’un esprit plus grave et d’une imagination plus posée que Lippi, l’histoire ne lui reproche qu’une manie bien innocente; il aimoit à marcher, et comptoit ses beaux jours par les milles qu’il avoit parcourus. Il supportoit sans amertume la concurrence d’un mauvais versificateur ou d’un barbouilleur obscur, , mais il n’entendoit pas parler froidement des succès d’un piéton plus habile que lui; et assez jeune encore pour produire de très bons ouvrages, il mourut de pleurésie à la suite d’une marche forcée.

V. Additions à toutes les Bibliographies curieuses et facétieuses.– Notes biographiques sur Caron.

Table des matières

OPUS MORLINI, COMPLECTENS NOVELLAS, FABULAS ET COMOEDIAM, maxima cura et impensis Pétri Simeonis Caron, bibliophili, ad suam nec-non amicorum oblectationem rursus editum. Parisiis, M DCC IC, 3f. non chiffrés, 147f. chiffrés, 15f. non chiffrés.–Recueil de plusieurs Farces tant anciennes que modernes. Paris, Nicolas Rousset, 1612, 144pages.–Sottie à dix personnages iouée à Genève en la place du Molard, le dimanche des Bordes, l’an1523. A Lyon, par Pierre Rigaud, 48pages.–La Farce de la Qverelle de Gaultier Garguille et de Perrine sa femme. A Vaugirard, par a e i o u, à l’enseigne des Trois-Raues, 16pages.–Le Iev du Prince des Sotz et mère Sotte, ioué aux Halles de Paris le mardy gras, l’an mil cinq cens et vnze (par Pierre Gringoire), 58f. chiffrés d’un seul côté. –Le Mystère du Cheualier qui donna sa femme au Dyable, à dix personnages, 39f.–Novvelle Moralité d’une pauure fille villageoise, laquelle ayma mieux auoir la teste couppée par son pere, que d’estre violée par son Seigneur, à quatre personnages. A Paris, chez Simon Calvarin, à la Rose blanche couronnée, 38pages.–Farce joyeuse et récréative du galant qui a faict le coup, à quatre personnages. A Paris, 1610, 25pages chiffrées, et2qui ne le sont pas.–Le Plat de Carnaval, ou les Beignets apprêtés par Guillaume Bonnepâte, pour remettre en appétit ceux qui l’ont perdu. A Bonne Huile, chez Feu Clair, rue de la Poêle, à la Pomme de Reinette, l’an dix-huit cent d’oeufs, 6f., 142pages, 3f. non chiffrés.–Carton ouvert aux gens bons, vrais et joyeux amis; CAR ON ne doit rien avoir de caché pour eux, 4f. non chiffrés.–Chute de la Médecine et de la Chirurgie, ou le monde revenu dans son premier âge, traduit du chinois par le bonze Luc-Esiab. A Emeluogna, la présente année ooooooooo, 8pages.–Traduction des Noëls bourguignons de M. de la Monnoye, 1735, 2f., 24pages.–Les Chansons folastres des Comédiens, recveillies par vn d’evx, et mises au iour en faueur des Enfans de la Bande ioyeuse, pour leur seruir de préseruatif contre les tristes melancholicomorboafflatos. A Paris, chez Gvillot-Goriv, aux Halles, près le Pont-Alais, à l’enseigne des Trois-Amys, 1637, 16pages, non compris le titre.– AEnigma, 2f. le tout de format pet. in-8.; mar. rouge, rel. par Thouvenin.

Exemplaire non rogné.

Quoique cette collection soit nécessairement fort rare, puisqu’elle n’a été tirée qu’à56exemplaires, elle est si connue des amateurs, que je n en parle ici que pour y rattacher quelques pièces fort singulières qui doivent s’y annexer pour la rendre complèté, et qui manquent aux meilleures bibliothèques. M. Peignot, qui en a donné une description où l’on remarque son exactitude ordinaire, dans l’excellente Notice des Ouvrages tirés à petit nombre, s’est seulement trompé sur la foi de MM. Fournier frères, s’ils ont avancé, comme on le dit, que des39exemplaires en papier ordinaire, vingt-cinq avoient été détruits. Le fait de cette destruction se rapporte à d’autres pièces dont nous parlerons tout à l’heure; mais il reste vrai pour un autre motif, que le nombre des bons exemplaires de la collection est réduit peut-être de plus de vingt-cinq par l’inaptitude grossière des relieurs de l’époque où elle a paru, qui les ont mutilés à la douzaine, suivant l’usage barbare de cet âge de fer de la reliure; de sorte que les exemplaires qui leur ont échappé, ou qui sont tombés par hasard dans quelques mains plus habiles, sont les seuls dont les curieux fassent beaucoup de cas, et c’est ce qui occasionne les variations que leur prix éprouve dans les ventes.

M. Brunet et M. Peignot parlent tous deux d’un petit volume intitulé le Cocu consolateur, qui, malgré la différence du format, doit se joindre aux réimpressions de Caron, mais qui est beaucoup plus rare, comme le remarque M. Brunet, et non pas seulement aussi rare comme le dit M. Peignot. Je suppose du reste, à la manière dont ils s expriment tous les deux, que le premier l’a vu fort légèrement, et que le second ne l’a pas vu du tout, le premier l’ayant décrit d’une manière inexacte, si je m’en rapporte à l’exemplaire que j’ai sous les yeux, et le second ayant, contre son habitude, entièrement omis de le décrire. Cet exemplaire n’est point petit in-8., comme le dit M. Peignot, mais d’une demi-feuille, de format in-18., comme le dit M. Brunet; et l’impression en étant déjà remarquable par la grosseur des caractères et l’exiguité de la justification, je ne suppose pas que les 18pages de cette demi-feuille aient pu fournir les dix-huit feuillets d’une feuille entière, que ce dernier y compte probablement par inadvertance. Cette facétie a été réimprimée depuis dans un recueil dont les exemplaires sont beaucoup plus communs.

Il est d’usage de réunir aussi à la collection de Caron, quelques pièces réimprimées assez long-temps auparavant, qui sont tout-à-fait du même genre, et qui peut-être en ont donné l’idée. Elles ne se trouvent pas plus facilement, et conservent dans les ventes une valeur qui n’a cependant diminué en rien celle des originaux,

Enfin, M. Augustin Pontier, habile imprimeur d’Aix, en Provence, a fac-similé avec une grande précision, dans le même format, deux Mystères ou Moralités, dont l’un tiré à soixante-sept exemplaires, et l’autre à soixante seulement, qui méritent, par leur exécution et par leur rareté, de tenir une place distinguée à la suite de cette collection, qu’il se promettoit de continuer indéfiniment. Soit qu’il ait manqué des encouragemens nécessaires pour la poursuivre, soit qu’il en ait été détourné par d’autres circonstances, on l’a vu avec peine se borner aux deux publications dont nous parlons, et qui se recommandoient par des soins typographiques très remarquables.

Mais ce n’est pas, je le répète, à ces élémens connus de la collection qu’elle doit se borner pour être aussi complète qu’il est possible de le désirer, et l’on a déjà vu dans le titre détaillé qui est en tête de cet article, l’indication d’une pièce qui n’est annoncée ni par M. Brunet, ni par M. Peignot; c’est celle qui est intitulée AEnigma, et qui ne comprend que deux feuillets avec son imitation françoise. Son peu d’importance l’aura fait négliger par le plus grand nombre des amateurs, et la délicatesse des autres l’aura justement repoussée, car elle l’emporte en obscénité sur les pages les plus libres du recueil. Un double feuillet ou carton bien plus rare encore, est le prospectus de la collection, dont il est presque incroyable qu’un exemplaire ait échappé au sort commun de ces publications fugitives. Il est cependant curieux par quelques détails, et en particulier par l’énonciation des prix. Le Recueil de Farces coûtoit 6francs; la Querelle de Gaultier Garguille, 1franc; la Sottie de Genève, 2francs; le Prince des Sots, 5francs; le Chevalier qui donna sa femme au Diable, 4francs; la Moralité de la Fille villageoise, 3francs; le Plat de Carnaval, y francs; Morlini Novellae, 14francs, en tout 42francs. Les Chansons folastres étoient sous presse; elles devoient être précédées de la Farce du Gros Guillaume. La Traduction des Noëls bourguignons de La Monnoye n’avoit pas paru non plus; on sait qu’elle n’a pas été achevée. Caron annonçoit, pour être publié en même temps, le Mystère de Notre-Dame, à la louange de sa très digne Nativité, d’une jeune fille, laquelle se voulut abandonner à péché pour nourrir son père et sa mère, etc., mais il est certain que cette pièce n’a jamais été imprimée. Ce prospectus est terminé par ces deux mauvais vers:

Voudrois-je vous tromper? Impossible; et pourquoi?

En travaillant pour vous, je travaille pour moi.

J’ai dit que le fait de la destruction supposée d’un certain nombre d’exemplaires de la collection, se rapportoit à d’autres ouvrages imprimés probablement avant ceux-ci, et dont Caron eut effectivement le bon esprit d’entreprendre la destruction totale. Il n’y auroit rien à regretter s’il y étoit parvenu, car le mauvais goût n’a jamais rien produit de plus pitoyable. Le premier de ces pamphlets est intitulé le Norac-oniana pour Caron-iana, et daté de1500. Tout indique qu’il a été écrit dans le temps de la vogue de Janot, dont il retrace les plats coq-à-l’âne et les sales grossièretés. Le second est une Lettre de Carabi de Cappadoce à Carabo de Palestine, dont le sel consiste dans la répétition de la syllabe ca, multipliée avec une abondance nauséabonde, jusqu’à l’entier épuisement du Dictionnaire. Cette mauvaise facétie est certainement composée à l’imitation du Canum cum catis certamen carmine compositum currente calamo C. Catulli Caninii, et de quelques autres ouvrages de ce genre, mais elle n’en rappelle en rien l’agrément, et notre langue n’a pas même permis au malencontreux parodiste, de racheter l’insipidité de ses plaisanteries par le triste mérite de la difficulté vaincue. Les lignes suivantes suffiront pour faire apprécier cette pauvreté. «Cher camarade à trente-six carats, je t’écris sans calembours et sans calembredaines, soit que tu t’absentes pour tout le carême, que tu fasses tes caravanes, et coures la Calabre en cabriolet, en carriole, par le carabas, en calèche ou dans ton carrosse, etc.» Il est honteux de penser qu’une pareille platitude se vendroit cependant fort cher si elle se rencontroit dans une vente, et qu’elle excitât entre deux possesseurs de la collection, cette émulation d’enchères qui fait faire tant de folies; ce qu’il y a de certain, c’est que je doute qu’on en puisse trouver un autre exemplaire. J’ai eu le bonheur de réunir à cette suite unique un manuscrit unique et autographe de Caron, qui a du moins un peu plus d’importance que les futiles curiosités dont je viens de parler. C’est un catalogue des livres facétieux de l’Arsenal, qui est assez piquant, surtout par les notes et les extraits dont Caron l’a chargé avec plus de goût que ses autres ouvrages n’en témoignent, et qui le seroit bien davantage, si les conservateurs de cette époque lui avoient donné connoissance des livres obscènes que cette magnifique collection contient encore en grand nombre, malgré la sollicitude malheureuse avec laquelle on a fait main basse sur eux il y a quelques années, au lieu de se contenter de les faire disparoître, comme on le devoit, de la bibliothèque usuelle.

Il seroit difficile de faire comprendre à l’homme le plus lettré, à moins qu’il ne soit en même temps possédé lui-même de la passion des livres curieux, l’intérêt qu’un bibliomane peut attacher à la réimpression d’un bouquin dont la rareté fait l’unique valeur. On conçoit le désir de posséder ce que personne ne possède, ou du moins ce qui est possédé de très peu de monde, bien que ce désir n’ait rien de raisonnable, parce qu’il est l’effet naturel d’un des sentimens les plus dominans et les plus invincibles de l’homme; mais cet amour de la propriété, s’il n’est pas tout-à-fait exclusif, est extrêmement jaloux, et quel mérite conservera le volume insignifiant dont une presse moderne constate par de nouvelles éditions la maussaderie et la nullité? Une fois qu’il pourra trouver place dans toutes les bibliothèques, il ne devra plus en obtenir dans aucune, et c’est ce qui arriveroit en effet, si les réimpressions dont nous parlons étoient assez multiples pour contenter tous les amateurs. C’est ainsi que la curieuse dissertation de l’abbé de Saint-Cyran, autrefois si recherchée, est injustement associée depuis quelques années au discrédit de sa contrefaçon, et qu’il s’en est peu fallu que le fameux traité de William Allen, par la même raison, n’éprouvât la même rigueur. La première chose à observer dans une réimpression de ce genre, c’est d’en restreindre le tirage jusqu’à la parcimonie, car on s’expose autrement à avilir tout à la fois la copie et l’original. Celui de Caron étoit peut-être déjà lui-même un peu trop nombreux, et s’il a conservé une assez grande considération parmi les bibliophiles, c’est qu’il est difficile de réunir toutes les pièces de la collection, et que leur prix, passablement élevé, les met hors de la portée commune. Il me semble qu’on ne doit renouveler que les livres dont le nombre d’exemplaires est assez circonscrit pour pouvoir être déterminé à deux ou trois près, et de manière à ce que de rares qu’ils étoient, ils ne deviennent point communs. C’est à quoi pourvoyoit merveilleusement la calligraphie quand elle étoit encore cultivée parmi nous, et on a pu s’en assurer aux ventes de M. Méon et de M. Chardin, où les belles copies figurées se sont vendues presque à l’égal des volumes précieux qu’elles représentoient. Malheureusement, cet art intéressant paroît avoir disparu avec Fyot, qui portoit à un très haut degré le talent d’imitation des anciens caractères, et qui, suivant l’usage de tous les temps, a contribué à la fortune des marchands de livres sans faire la sienne. Ce pauvre homme est mort de faim sur une poignée de paille.

Quoique cet article soit déjà fort long, eu égard à son importance, je ne le terminerai pas sans dire un mot de Caron. Ce singulier bibliophile, comme il s’appelle, a été toute sa vie trop maltraité de la fortune pour pouvoir se livrer avec indépendance aux goûts du luxe, et je doute qu’il ait eu une bibliothèque. C’étoit un pauvre figurant du Vaudeville, que l’obscurité seule de son emploi mettoit à l’abri de la sévérité du public, car il n’avoit pas de talent pour la comédie. Ses pamphlets prouvent qu’il en avoit peu pour écrire, et que la muse sous les auspices de laquelle il végétoit, ne le voyoit pas d’un œil favorable; ses couplets sont encore plus plats que sa prose. Je ne parlerai pas de ses mœurs, dont le choix de ses lectures et le style de ses compositions ne donnent pas une excellente opinion. Mais il paroît que son esprit, altéré par des excès ou par des malheurs, finit par céder à des impressions bien étrangères aux idées burlesques dont il s’étoit si long-temps occupé. Atteint d’une mélancolie qui, par un rapprochement bien étrange, fut dans ce temps-là endémique au peuple joyeux de Momus, il finit ses jours par un suicide comme deux ou trois autres acteurs du même théâtre. Son nom, si connu des bibliographes, n’est pas parvenu jusqu’aux biographes qui ont enregistré tant de renommées ridicules; c’est jouer de malheur,

VI. Analyse d’un Poëme manuscrit du dix-septième siècle, très curieux pour l’histoire.–Extraits inédits de prose et de vers.

Table des matières

L’HIPPIADE, ou GODEFROI ET LES CHEVALIERS, de Caesar de Nostredame, gentilhomme provençal. Au Sérénissime Charles, duc de Lorraine. Paris, par......, 1622, mss. unique et autographe de César de Nostradamus, première reliure, in-4; mar. vert ancien, armorié d’une Notre-Dame, armes parlantes de la famille de l’auteur.

Ce précieux volume, ignoré de tous les bibliographes, et dont il n’est pas même fait mention dans la Bibliothèque de la France, où l’on a si curieusement recherché tous les manuscrits qui traitent de notre histoire, est composé ainsi qu’il suit:

Un frontispice dessiné à la plume, à l’imitation de la gravure, par César de Nostradamus, et dans lequel est renfermé le titre que nous venons de copier; la dédicace au duc de Lorraine, signée Nostradame (sic), 2f.; un feuillet blanc; quelques advis singuliers touchant la façon d’escrire un poëme héroïque, 19f. Suivent cinq f., dont les trois premiers et le recto du quatrième sont occupés par des pièces de vers latins et françois à la louange de l’auteur; le verso du dernier étoit destiné à recevoir le portrait du prince auquel le poëme est dédié. Le recto du cinquième feuillet présente le portrait de l’auteur, tracé par lui-même au crayon rouge et légèrement arrêté à la plume; le verso, un sonnet dédicatoire également signé Nostradame. Le reste est rempli par les dix-sept livres du poëme, en 363f. chiffrés; plus, un sonnet en guise d’épilogue, sur une page non chiffrée, qui termine le volume. Au mérite d’être unique, ce livre joint celui d’une magnifique conservation et d’une condition tout-à-fait curieuse. L’écriture de César de Nostradamus est aussi lisible que la plus belle impression; les ratures, les surcharges, les corrections, quoique nombreuses, n’ont rien qui offense l’œil du moindre obstacle dans le travail de la lecture, et ne paroissent là que comme ces retouches qui attestent le travail du maître. Il est incroyable, enfin, qu’un livre si peu connu, et qui a passé pendant deux siècles de propriétaire en propriétaire, sans éveiller une seule fois l’attention d’un seul d’entre eux, soit parvenu jusqu’à nous dans un si brillant état de fraîcheur et d’intégrité:

Tout en est beau, papier, images, caractère,

Hormis les vers qu’il falloit laisser faire

À Malherbe,

ou même à tout autre poète contemporain sans exception. Je crois qu’il n’en est pas un auquel César de Nostradamus, si ambitieux de la palme poétique, n’eût été contraint de la céder en bonne justice; aussi remarque-t-on qu’il ne trouva pas d’acquéreur pour son épopée, et que le nom du libraire resta en blanc sur ce frontispice, qui n’attendoit que le burin. La mort ne le surprit cependant pas, comme Virgile, avant d’avoir mis la dernière main à son ouvrage; il ne mourut qu’en 1629, sept ans après avoir achevé cette Hippiade, qu’il regardoit comme un autre monumentum œre perennius et dont il n’auroit jamais été question pourtant, si la destinée des bouquins, habent sua fata libelli, n’avoit amené celui-ci dans ma bibliothéque. Ce n’est pas que César de Nostradamus fût un homme sans talent; tout au contraire; il en avoit mille fois plus que son père le prophète, dont la crédulité d’un peuple stupide a fait la ridicule réputation; et ses travaux historiques, inspirés sans doute par l’exemple et les succès de Jean de Nostradamus, son oncle, auteur de l’Histoire des Troubadours, conservent, même de nos jours, quelques droits à l’estime des savans. L’Hippiade, toute mauvaise qu’elle est, comme poëme, n’est pas sans mérite sous le rapport des recherches et je m’étonne qu’elle n’ait pas trouvé un éditeur dans le dix-septième siècle, où l’on s’occupoit avec zèle des illustrations de notre histoire. A combien de belles recherches et d’importantes découvertes n’auroit-elle pas donné lieu sur l’état personnel des croisés, sur leurs familles, leurs alliances, leurs blasons, leurs couleurs, richesses dédaignées par le Tasse et inappréciables aux yeux de nos érudits! La Jérusalem est un diamant pour l’homme sensible et pour le poète; l’Hippiade auroit été une mine inépuisable pour ces éplucheurs de généalogies, qui vieillissoient dans la poussière des chartes et des chroniques.

Ce temps est bien loin de nous, et il n’est plus à craindre que ces innocentes manies, qui avoient du moins leur bon côté, redeviennent un jour à la mode; l’âge des longs travaux et du savoir patient est fini sans retour, et nous ne reverrons pas plus ses pesantes collections et ses vastes in-folio que nous ne reverrons ces masses colossales d’architecture gothique, fruit du labeur de dix générations obstinées à produire des merveilles dont elles ne devoîent point jouir. Comme l’Hippiade de César de Nostradamus ne présenteroit d’ailleurs aucun intérêt, il est certain qu’on ne l’imprimera jamais; et c’est pour cela même que j’ai jugé à propos de lui accorder une mention un peu détaillée dans ces Analectes. Son discours préliminaire n’est point à dédaigner sons le rapport du style; on y trouve, à la vérité, cette laxité verbeuse et cette abondance redondante si commune chez les prosateurs du même temps, mais qui ne manque ni de nombre dans la construction de la phrase, ni de pompe dans l’arrangement des pensées, et qui préludoit dès-lors aux perfectionnemens encore éloignés du langage. J’en rapporterai un passage, où César de Nostradamus se juge avec toute la complaisance d’un auteur content de lui; mais qui est doublement piquant, parce qu’il donne une idée des études libérales auxquelles il s’étoit livré pour illustrer sa composition, et en ce qu’il consacre des noms alors célèbres dans les beaux-arts, dont un très petit nombre nous est parvenu. «Tu dois scauoir, dit-il, que la qualité de poete et de peintre m’ont permis ie ne scay quoy de galant et de hardy pour parmy tant de mets variables choisir celuy qui s’est mieux et plus délicieusement attaché à ma langue et à mon palais; tantost faysant l’architecte, tantost le sculpteur, yci le peintre, là le poete, en quelqu’autre endroit l’historien, voire mesme le Roy d’armes, selon que le vol de ma plume prit l’essor et le vent. Je diray bien avec quelque rayon de vanité que soubs la faueur de trois présens que les trois Graces m’ont faits, et la fureur de ces trois dieux Apollon, Apelle et Orphée: auxquels ie n’ay iamais cessé de faire des vœux et des continuelz sacrifices, j’ay non seulement quelque aduantage par dessus beaucoup de petits et mediocres escriuains, mais que plusieurs sortes d’esprits, haults, moyens et bas, trouueront de quoi se paistre aux diuers plats de ce banquet, et contenter leurs oreilles aux concerts de ceste musique. Aussy faut-il autrement peindre Amour, autrement Mars, autrement la Mort: autrement Themis que Bellone: autrement Socrate qu’Alcibiade: autrement le vainqueur que le vaincu. D’une autre façon le docteur et d’une autre le soldat: d’une autre sorte l’antiquité, et d’une autre mode son siècle: d’un autre azur le Chérubin et d’un autre le barbare: d’une autre pourpre le magistrat et d’une autre le cheualier: d’une autre grauité l’histoire et d’une autre le poème: pourueu que ce soyent touiours perles rondes et nettes, s’il est possible de mesme eau, mais non de mesme poix et valeur, sans mesler confusément l’escossoyse à l’orientale, ni le cristal au dyamant. Tableau de mesme main, mesme art, mesme proportion, mais non de mesmes couleurs, mesmes traits et mesme inuention. D’autant que touiours affecter et afféter une mesme façon: et courir inconsiderement sur le genie et l’humeur d’autruy, ne me semble pro-prement que redire l’air qu’un autre a fait: rouler la tyrade d’un Laurencin ou d’un Espagnet (essais vains et mal imitables) la fantesie d’un Fabrice, la gaillarde d’un Polonois, le prélude d’un Perrichon et la courante d’un Gautier; contrefaire le visage d’un Janet ou d’un Gayetan: le crayon d’un Du Moustier, l’invention d’un Freminet, et le satin blanc ou noir d’un Pourbus ou d’un Finson. Chose peu haute et peu louable à l’expert et bon chantre: au braue et scauant joueur de luth: et à l’excellent, docte, rare et souuerain peintre qui ne doit suyure que la nature, attendu que les loix de l’imitation ne s’eslargissent et auancent pas jusques là, etc.» Je citerai encore le jugement que notre auteur porte de Malherbe, comme propre à appuyer une tradition qui s’est conservée dans l’histoire littéraire. «Au rang des plus excellens esprits, dit le poète, marche encore de nos iours d’une merueilleuse douce et franche grauité et d’un style gracieusement et nettement genereux, le sieur de Malherbe, personnage illustre et noble dont ie lotie et admire beaucoup plus les ouvrages accomplis que l’humeur trop frenche et libre (exemte pourtant de malice et de venins) dont il est quelque peu taxé par le iugement d’autruy. Ce que nostre ancienne, longue et parfaite amitié me permet de dire de luy sans soupson de malvueuillance ou d’envie.» J’avoue que j’ai quelque peine à croire que cet homme, à l’humeur franche et libre, ait donné son suffrage à l’Hippiade, et il se pourroit bien que ce fût là le motif de la réticence un peu sèche dont César de Nostradamus use à son égard; il est impossible, au reste, d’exprimer un reproche avec plus de modération et de loyauté.

Les aduis singuliers touchant la façon d’escrire un poëme héroïque, dont j’ai détaché les lignes qu’on vient de lire, offrent ça et là quelques aperçus plus ou moins intéressans, et sur le sujet de l’Hippiade, et sur les efforts que Nostradamus a tentés pour le traiter dignement. Ses observations sur le rhythme qu’il a choisi ne sont pas dénuées d’un certain goût; mais qu’importe la façon d’écrire et le mécanisme auquel le poète s’astreint, quand il ne sait pas donner à son style l’attrait de l’imagination et du génie? Le vers de huit syllabes, que Nostradamus a voit adopté, peut convenir, en effet, à la marche libre et rapide d’un ouvrage qui tient plus de la chronique que du poëme; mais il faut, pour cela, qu’il se revête de la couleur générale de la composition, c’est-à-dire qu’il ait partout autant de noblesse et de gravité que sa mesure en comporte; et sous la plume de César de Nostradamus, il n’a que la trivialité du burlesque. Le fragment suivant, qui est une énumération des guerriers troubadours, et pour lequel leur vieil historien Jean de Nostredame n’a pas été d’une petite utilité à son neveu, ne justifiera que trop ma critique; je préviens les lecteurs que je ne l’ai cherché ni dans ce qu’il y a de mieux, ni dans ce qu’il y a de plus mauvais, et qu’il suffit pour qu’on sache à quoi s’en tenir sur l’Hippiade. Je n’espère pas qu’il donne envie de lire le reste. Il s’agit donc de cent poètes,

Dont Daphné décore les têtes....

Tous preux Cheualiers Prouençaux.

Le premier qui sort de la porte

Est ce Guilhen d’Agoult qui porte

Vne haubergeon d’or recamé,

De loups rampans d’azur semé.

Guilhen Adhemar le seconde,

Seigneur d’admirable faconde,

Affublé d’un riche manteau

D’or à bandes de ciel et d’eau.

Boniface de Castellane,

Qui chante en ryme Cathelane

Les syruentes qu’il ne fait point

Si Bacchus ne l’agite et poind.

Bertrand des comtes de Marseille,

Que toujours Eraton conseille;

Jauffred Rudel; et Daniel,

Lustre, gloire, honneur de son ciel,

Pons du Brueil: Hugues de Loubières,

Qui rymant despite les bierres:

Beral des Baulx; Bertrand Amy;

Blaccaz; Pierre de Sainct Remy;

Luc Grimaud; Perceval Dorie,

Qui porte en riche broderie

Vn sayon d’or enuironné,

De maint aygle noir courouné.

Luc Liscar; Guilhem de Bargeme,

Dont chaque vers est une gemme;

Rostang de Cuers; Jauffred du Luc,

De qui les chants sont pleins de suc;

Manuel Balb de la famille

Des preux comtes de Vintimille;

Pierre Cardenal; Cadenet,

Grave, doux, excellent et net;

Cheualiers fauoris des Muses,

Dont les dames estoynt fameuses

Et dignes d’immortel renom;

Tous nobles d’armes et de nom.

On voit qu’il y a loin de César de Nostradamus au Tasse, mais qu’avec un peu plus de naturel et de facilité ses vers pourroient rappeler Scarron ou d’Assoucy; ce que je trouve de plus fâcheux pour lui dans le choix qu’il a fait de ce genre de versification, c’est que le petit nombre d’alexandrins qu’il a laissés prouvent qu’il y auroit mieux réussi, Il y a de la grandeur dans le sonnet qui termine son poëme:

Aux saincts murs que le Tybre inonde, perce et baigne,

Grégoire auoit les clefs du haut Olympe en main;

Ferdinand le fardeau de l’Empire germain,

Et contre un paladin un grand ost en campagne.

LOUYS aux Beanois qu’un grand ange accompaigne,

Y restaurant la mittre et le culte romain,

Estoyt dieu de la France, aussi juste qu’humain;

JAQUES, roy d’Angleterre, et PHILLIPPE d’Espaigne.

HENRY, qui de LOTHAIRE encor soustient L’estatr

Estoyt duc d’Austrasie, et CHARLES, potentat

Des monts qu’Annibal ouvre’ aux puniques gendarmes,

Quand i’alloy desterrant, tant d’arcs, d’ordres, d’arroys,

De combats, de chevaux, d’estats, d’enseignes, d’armes,

De Dieux, d’Héros, de Preux, de Césars et de Roys.

Il me semble qu’il ne manque à cela que du style, et que cette manière de dater son poëme étoit alors aussi neuve qu’imposante. Le dernier tercet, où le poète se met en scène, remuant la poussière des temps passés, et exhumant avec tant d’autorité tout ce qu’il y a de plus magnifique dans les gloires humaines, est admirable de pensée; je ne crains pas de dire qu’il touche au sublime.

J’ai dit, en décrivant ce volume, que César de Nostradamus avoit recueilli avec soin, à la fin de ses préliminaires, les pièces en confias tiques ou latines ou françoises qu’il s’étoit fait adresser suivant la mode du temps. J’en consignerai ici une seule, qui m’a paru ingénieuse et bien tournée; elle est signée de SCIPION DU PERIER, I. C. (jurisconsulte), patrice d’Aix:

Quand pour charmer nos yeux d’une rare peinture,

Tu nous peints les beautés de ce grand vniuers,

Par mille beaux secrets à toy seul decouuers,

Tu nous fais voir que l’art surpasse la nature.

Quand pour nous raconter quelque belle aduanture,

Tu daignes employer ou la prose ou les vers,

Tu parois aussy rare en ces labeurs diuers

Que ton pere à descrire une chose future.

Voyez comme le Ciel fauorable à leurs vœux

Les a diuersement fauorisé tous deux

Pour faire de leurs mains un ouurage admirable.

Le filz va rappellant à nostre souuenir

Ce que les ans passes ont veu de memorable,

Le pere nous predit les choses à venir.

Après avoir fait connoître César de Nostradamus comme poète, je n’en dirai qu’un mot comme peintre. Le frontispice de son livre, représentant, selon l’usage, une espèce d’arc de triomphe orné de statues et de bas-reliefs, a tout le mérite du genre; c’est l’exacte imitation d’une mauvaise gravure: on pourroit même s’y tromper. Le portrait de l’auteur, fait par lui-même, n’est qu’une esquisse jetée sur le papier; mais il ne manque pas de caractère. Il paroît, par ce qu’il en dit dans le passage cité, que César de Nostradamus exerçoit ce talent avec une sorte de prétention, et qu’il n’y attachoit pas moins d’importance qu’à son génie poétique; je crois me rappeler que le portrait que l’on conserve de son père dans l’église de Salon, et qu’on y expose encore, je ne sais pourquoi, à la vénération des voyageurs, est l’ouvrage de son pinceau.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
326 s. 11 illüstrasyon
ISBN:
4064066327576
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar