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Kitabı oku: «Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice», sayfa 17
Rien de ce que j'ai dit jusqu'ici ne peut faire supposer que je blâmais M. Rochester de se marier par intérêt et pour des convenances. Je fus étonnée lorsque je découvris son intention; je ne croyais pas qu'il pût être influencé par de tels motifs dans le choix d'une femme: mais plus je considérais l'éducation, la position des deux époux futurs, moins je me sentais portée à les blâmer d'agir d'après des idées qui devaient leur avoir été inspirées dès leur enfance; dans leur classe, tous avaient les mêmes principes, et je comprenais qu'ils ne pussent pas voir les choses sous le même aspect que moi. Il me semblait qu'à sa place je n'aurais voulu prendre pour femme qu'une jeune fille aimée. «Mais les avantages d'une telle union, pensais-je, sont si évidents que tout le monde les verrait comme moi, s'il n'y avait pas quelque autre raison que je ne puis pas bien comprendre.»
Là, comme toujours, j'étais indulgente pour M. Rochester; j'oubliais ses défauts que j'avais jadis étudiés avec tant de soin. Autrefois, je m'étais efforcée de voir tous les côtés de son caractère, d'examiner ce qu'il y avait en lui de bon et de mauvais, afin que mon jugement fût équitable; mais je n'apercevais plus que le bon.
Le ton de sarcasme qui, quelques semaines auparavant, m'avait repoussée, la dureté qui m'avait révoltée, m'impressionnaient tout différemment: j'y trouvais une sorte d'âcreté savoureuse, un sel piquant qui semblait préférable à la fadeur; cette expression sinistre, douloureuse, fine ou désespérée, qu'un observateur attentif eût pu voir briller de temps en temps dans ses yeux, mais qui disparaissait avant qu'on eût pu en mesurer l'étrange profondeur; cette vague expression qui me faisait trembler comme si, marchant sur des montagnes volcaniques, le sol avait tout à coup frémi sous mes pas; cette expression que je contemplais quelquefois tranquille et le coeur gonflé, mais sans jamais sentir mes nerfs se paralyser, au lieu de désirer la fuir, j'aspirais à la deviner. Je trouvais Mlle Ingram heureuse, parce que je me disais qu'un jour elle pourrait regarder dans l'abîme, en explorer les secrets, en analyser la nature.
Pendant que je ne pensais qu'à mon maître et à sa future épouse, que je ne voyais qu'eux, que je n'entendais que leurs discours, que je ne faisais attention qu'à leurs mouvements, les autres invités de M. Rochester étaient également occupés de leur intérêt et de leur plaisir. Lady Lynn et lady Ingram continuaient leurs solennelles conférences, baissaient leurs deux turbans l'un vers l'autre et agitaient leurs quatre mains avec surprise, mystère ou horreur, selon le sujet de leur commérage; la douce Mme Dent causait avec la bonne Mme Eshton, et toutes deux me souriaient de temps en temps, ou m'adressaient une parole aimable. Sir George Lynn, le colonel Dent et Mme Eshton discutaient sur la politique, la justice ou les affaires du comté; lord Ingram babillait avec Amy Eshton; Louisa jouait ou chantait avec un des messieurs Lynn, et Mary Ingram écoutait avec indolence les galants propos de l'autre. Quelquefois tous, comme par un consentement mutuel, suspendaient leur conversation pour observer les principaux acteurs: car après tout, M. Rochester et Mlle Ingram, puisqu'elle était intimement liée à lui, étaient la vie et l'âme de toute la société; si M. Rochester s'absentait une heure seulement, l'engourdissement s'emparait aussitôt de ses hôtes; et lorsqu'il rentrait, un nouvel élan était donné à la conversation, qui reprenait sa vivacité.
Le besoin de sa présence se fit particulièrement sentir un jour où il fut appelé à Millcote pour ses affaires; il ne devait revenir que tard.
Le temps était humide; on s'était proposé d'aller voir un camp de Bohémiens arrivés dernièrement dans une commune au delà de Hay; mais la pluie força d'abandonner ce projet; plusieurs messieurs partirent visiter les étables, les plus jeunes allèrent jouer au billard avec quelques dames. Lady Ingram et Lady Lynn se mirent tranquillement aux cartes; Blanche Ingram, après avoir fatigué par son silence dédaigneux Mme Dent et Mme Eshton, qui voulaient l'associer à leur conversation, se mit à fredonner une romance sentimentale en s'accompagnant du piano; puis elle alla chercher un roman, se jeta d'un air indifférent sur le sofa, et se prépara à charmer par une amusante fiction les heures de l'absence. Toute la maison était silencieuse; de temps en temps seulement on entendait de joyeux éclats de rire dans la salle de billard.
La nuit approchait; on avait déjà sonné la cloche pour avertir que l'heure de s'habiller était venue, quand la petite Adèle, agenouillée à mes pieds devant la fenêtre du salon, s'écria:
«Voilà M. Rochester qui revient.»
Je me retournai; Mlle Ingram se leva, et tout le monde regarda vers la fenêtre, car au même instant on entendit des piétinements et un bruit de roues dans l'allée du château; on vit avancer une chaise de poste.
«Pourquoi revient-il en voiture? dit Mlle Ingram; il est parti sur son cheval Mesrour, et Pilote l'accompagnait; qu'a-t-il pu faire du chien?»
En disant ces mots, elle approcha sa grande taille et ses amples vêtements si près de la fenêtre, que je fus obligée de me jeter brusquement en arrière: dans son empressement, elle ne m'avait pas remarquée; mais lorsqu'elle me vit, elle releva dédaigneusement sa lèvre orgueilleuse et alla vers une autre fenêtre. La chaise de poste s'arrêta. Le conducteur sonna et un monsieur descendit en habit de voyage. Au lieu de M. Rochester, j'aperçus un étranger, grand et aux manières élégantes.
«Mon Dieu, que c'est irritant! s'écria Mlle Ingram; et vous, insupportable petit singe, ajouta-t-elle en s'adressant à Adèle, qui vous a perchée sur cette fenêtre pour donner de faux renseignements?»
Elle jeta un regard mécontent sur moi, comme si j'étais cause de cette méprise.
On entendit parler dans la grande salle, et le nouveau venu fut introduit; il salua lady Ingram, parce qu'elle lui parut la dame la plus âgée de la société.
«Il paraît que j'ai mal choisi mon moment, madame, dit-il; mon ami M. Rochester est absent; mais je viens d'un long voyage, et je compte assez sur notre ancienne amitié pour m'installer ici jusqu'à son retour.»
Ses manières étaient polies; son accent avait quelque chose de tout particulier; il ne me semblait ni étranger ni Anglais; il pouvait avoir le même âge que M. Rochester, de trente à quarante ans. Si son teint n'avait pas été si jaune, le nouveau venu aurait été beau, surtout au premier coup d'oeil; en regardant de plus près, on trouvait dans sa figure quelque chose qui déplaisait; ou plutôt il lui manquait ce qu'il faut pour plaire; ses traits étaient réguliers, mais mous; ses yeux grands et bien fendus, mais inanimés. Telle fut du moins l'impression qu'il me produisit.
La cloche dispersa les invités, et ce ne fut qu'après le dîner que je revis l'étranger; ses manières n'étaient plus gênées, mais sa figure me plut moins encore qu'avant; ses traits étaient à la fois immobiles et désordonnés; ses yeux erraient sur tous les objets, sans même en avoir conscience; son regard était étrange. Bien que sa figure fût assez belle et assez aimable, elle me repoussait; ce visage ovale manquait de puissance; cette petite bouche vermeille, de fermeté; il n'y avait rien de pensif dans ce front bas; ces yeux bruns et troubles n'exprimaient jamais le commandement.
Assise à ma place ordinaire, je pouvais le voir facilement, car il était éclairé en plein par les candélabres de la cheminée; il s'était placé dans le fauteuil le plus près du feu, et s'avançait de plus en plus vers la flamme, comme s'il avait froid. Je le comparai à M. Rochester; il me semble qu'entre un jars bien lisse et un faucon sauvage, entre une douce brebis et son gardien, le dogue à la peau rude et à l'oeil aiguisé, la différence ne doit pas être beaucoup plus grande.
Il avait parlé de M. Rochester comme d'un ancien ami; curieuse amitié! Preuve évidente de la vérité de l'ancien dicton: les extrêmes se touchent.
Deux ou trois messieurs l'entouraient, et j'entendais de temps en temps des fragments de leur conversation; d'abord je ne pus pas bien comprendre. Louisa Eshton et Mary Ingram, qui étaient assises près de moi, m'empêchaient de tout entendre; elles aussi parlaient de l'étranger; toutes les deux le trouvaient très beau; Louisa prétendait que c'était une charmante créature et qu'elle l'adorait; Marie faisait remarquer son nez délicat et sa petite bouche, qui lui semblaient d'une beauté idéale.
«Comme son front est doux! s'écria Louisa; son visage n'a aucune de ces irrégularités que je déteste tant; quelle tranquillité dans son oeil et dans son sourire!»
À mon grand contentement, M. Henry Lynn les appela à l'autre bout de la chambre pour leur parler de l'excursion projetée à la commune de Hay.
Je pus alors concentrer toute mon attention sur le groupe placé près du feu; j'appris que le nouveau venu s'appelait M. Mason, qu'il venait de débarquer en Angleterre, et qu'il arrivait d'un pays chaud; je m'expliquai alors la couleur de sa figure, son empressement à s'approcher du feu, et je compris pourquoi il portait un manteau même à la maison. Les mots Jamaïque, Kingston, villes espagnoles, m'indiquèrent qu'il avait résidé aux Indes Occidentales. Je ne fus pas peu étonnée lorsque j'appris que c'était là qu'il avait vu M. Rochester pour la première fois, et il dit que son ami n'aimait pas les brûlantes chaleurs, les ouragans et les saisons pluvieuses de ces pays. Je savais par Mme Fairfax que M. Rochester avait voyagé, mais je croyais qu'il s'était borné à visiter l'Europe. Jusque-là, pas un mot n'avait pu me faire supposer qu'il eût erré sur des rives éloignées.
Je réfléchissais, lorsqu'un incident tout à fait inattendu vint rompre ma rêverie. M. Mason, qui grelottait chaque fois qu'on ouvrait une porte, demanda d'autre charbon pour mettre dans le feu, qui avait cessé de flamber, bien qu'un amas de cendres rouges répandit encore une grande chaleur. Le domestique, après avoir apporté le charbon, s'arrêta près de Mme Eshton, et lui dit quelque chose à voix basse; je n'entendis que ces mots: «Une vieille femme très ennuyeuse.
«Dites-lui qu'on la mettra en prison si elle ne veut pas partir, répondit le magistrat.
– Non, arrêtez, interrompit le colonel Dent, ne la renvoyez pas, Eshton; nous pouvons nous en servir; consultons d'abord les dames.» Et il continua à haute voix: «Mesdames, vous vouliez aller visiter le camp des Bohémiens à la commune de Hay; Sam vient de nous dire qu'une de ces vieilles sorcières est dans la salle des domestiques et demande à être présentée à la société pour dire la bonne aventure; désirez-vous la voir?
– Certainement, colonel, s'écria lady Ingram, vous n'encouragerez pas une si grossière imposture; renvoyez cette femme d'une façon ou d'une autre.
– Mais je ne puis la faire partir, madame, dit Sam, ni les autres domestiques non plus; dans ce moment-ci Mme Fairfax l'engage à se retirer, mais elle s'est assise au coin de la cheminée, et dit que rien ne l'en fera sortir jusqu'au moment où on l'aura présentée ici.
– Et que veut-elle? demanda Mme Eshton.
– Dire la bonne aventure, madame, et elle a juré qu'elle y réussirait.
– Comment est-elle? demandèrent les demoiselles Eshton.
– Oh! horriblement laide, mesdemoiselles; presque aussi noire que la suie.
– C'est une vraie sorcière alors, s'écria Frédéric Lynn; qu'on la fasse entrer!
– Certainement, répondit son frère, ce serait dommage de perdre ce plaisir.
– Mes chers enfants, y pensez-vous? s'écria lady Lynn.
– Je ne supporterai pas une semblable chose, ajouta lady Ingram.
– En vérité, ma mère? et pourtant il le faudra, s'écria la voix impérieuse de Blanche, en se tournant sur le tabouret du piano, où jusque-là elle était demeurée silencieuse à examiner de la musique; je suis curieuse d'entendre ma bonne aventure. Sam, faites entrer cette femme.
– Ma Blanche chérie! songez…
– Je sais tout ce que vous pourrez me dire, mais je veux qu'on m'obéisse. Allons, dépêchez-vous, Sam.
– Oui, oui, oui, s'écrièrent tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles; faites-la entrer, cela nous amusera.»
Le domestique hésita encore un instant.
«Elle a l'air d'une femme si grossière! dit-il.
– Allez,» s'écria Mlle Ingram; et Sam partit.
Aussitôt l'animation se répandit dans le salon; un feu roulant de railleries et de plaisanteries avait déjà commencé lorsque Sam rentra.
«Elle ne veut pas venir maintenant, dit-il; elle prétend que ce n'est pas sa mission de paraître ainsi devant un vil troupeau (ce sont ses expressions). Il faut, dit-elle, que je la mène dans une chambre où ceux qui voudront la consulter viendront l'un après l'autre.
– Vous voyez, ma royale Blanche, elle devient de plus en plus exigeante; soyez raisonnable, mon bel ange.
– Menez-la dans la bibliothèque, s'écria impérieusement le bel ange. Ce n'est pas ma mission non plus de l'entendre devant un vil troupeau. Je veux l'avoir pour moi seule. Y a-t-il du feu dans la bibliothèque?
– Oui, madame; mais elle a l'air si intraitable!
– Cessez votre bavardage, lourdaud, et obéissez-moi.»
Sam sortit, et le mystère, l'animation, l'attente, s'emparèrent de nouveau des esprits.
«Elle est prête maintenant, dit le domestique en entrant, et désire savoir quelle est la première personne qu'elle va voir.
– Je crois bien que je ferais mieux de jeter un coup d'oeil sur cette sorcière avant de laisser les dames s'entretenir avec elle, s'écria le colonel Dent; dites-lui, Sam, que c'est un monsieur qui va venir.»
Sam sortit et rentra bientôt.
«Elle ne veut pas, dit-elle, recevoir de messieurs; ils n'ont que faire de se déranger.» Puis il ajouta en réprimant avec peine un sourire: «Elle ne veut s'entretenir qu'avec les femmes jeunes et pas mariées.
– Par Dieu, elle a du goût,» s'écria Henri Lynn.
Mlle Ingram se leva avec solennité.
«J'irai la première, dit-elle d'un ton tragique.
– Oh! ma chérie, réfléchissez!» s'écria sa mère.
Mais Blanche passa silencieusement devant lady Ingram, franchit la porte que le colonel Dent tenait ouverte, et nous l'entendîmes entrer dans la bibliothèque.
Il s'ensuivit un silence relatif; lady Ingram pensa que c'était le cas de joindre les mains, et elle le fit en conséquence; Marie déclara que, quant à elle, elle n'oserait jamais s'aventurer; Amy et Louisa riaient tout bas et semblaient un peu effrayées.
Le temps parut long; un quart d'heure s'écoula sans qu'on entendît ouvrir la porte de la bibliothèque; enfin, Mlle Ingram revint par la salle à manger.
Allait-elle rire et prendre tout cela en plaisanterie? Tous les yeux se fixèrent sur elle avec curiosité. Elle répondit à ces regards par un coup d'oeil froid; elle n'était ni gaie ni agitée; elle s'avança majestueusement vers sa place, et s'assit en silence.
«Eh bien! Blanche? dit lord Ingram.
– Que vous a-t-elle dit, ma soeur? demanda Marie.
– Que pensez-vous d'elle? Est-elle une vraie diseuse de bonne aventure? s'écrièrent les demoiselles Eshton.
– Mes bons amis, répondit Mlle Ingram, ne m'accablez pas ainsi de questions! Vraiment votre curiosité et votre crédulité sont facilement excitées: par l'importance que vous attachez tous, ma mère même, à tout ceci, on croirait que nous avons dans la maison quelque savant génie, ami du diable. J'ai simplement vu une Bohémienne vagabonde qui a étudié la science de la chiromancie; elle m'a dit ce que disent toujours ces gens-là; mais ma fantaisie est satisfaite, et je pense que M. Eshton fera bien de la jeter en prison demain, comme il l'en a menacée.»
Mlle Ingram prit un livre, se pencha sur sa chaise, et de cette manière coupa court à toute conversation. Je l'examinai une demi- heure environ; pendant ce temps elle ne tourna pas une seule page de son livre; son visage s'obscurcissait, devenait de plus en plus mécontent, et indiquait un évident désappointement. Certainement elle n'avait pas été charmée de ce qu'on lui avait dit; son silence et sa mauvaise humeur prolongée me prouvaient, malgré son indifférence affectée, qu'elle attachait une grande importance aux révélations qui venaient de lui être faites.
Marie Ingram, Amy et Louisa Eshton déclarèrent qu'elles n'oseraient point aller seules, et pourtant elles désiraient voir la sorcière; une négociation fut ouverte par le moyen de l'ambassadeur Sam. Il y eut tant d'allées et venues que le malheureux Sam devait avoir les jambes brisées. Pourtant, après avoir fait bien des difficultés, la rigoureuse sibylle permit enfin aux trois jeunes filles de venir ensemble.
Leur visite ne fut pas aussi tranquille que celle de Mlle Ingram: on entendait de temps en temps des ricanements et des petits cris; au bout de vingt minutes, elles ouvrirent précipitamment la porte, traversèrent la grande salle en courant et arrivèrent tout agitées.
«Ce n'est pas grand-chose de bon, s'écrièrent-elles toutes ensemble; elle nous a dit tant de choses! elle sait tout ce qui nous concerne!»
En prononçant ces mots, elles tombèrent essoufflées sur les sièges que les jeunes gens s'étaient empressés de leur apporter.
On leur demanda de s'expliquer plus clairement; elles déclarèrent que la sorcière leur avait répété ce qu'elles avaient fait et dit lorsqu'elles étaient enfants, qu'elle leur avait parlé des livres et des ornements qui se trouvaient dans leurs boudoirs, des souvenirs que leur avaient donnés leurs amis; elles affirmèrent aussi que la sorcière connaissait même leurs pensées, et qu'elle avait murmuré à l'oreille de chacune la chose qu'elle désirait le plus et le nom de la personne qu'elle aimait le mieux au monde.
Ici les jeunes gens demandèrent de plus amples explications sur les deux derniers points: mais les jeunes filles ne purent que rougir, balbutier et sourire; les mères présentèrent des éventails à leurs filles, et répétèrent encore qu'on avait eu tort de ne pas suivre leurs conseils; les vieux messieurs riaient, et les jeunes gens offraient leurs services aux jeunes filles agitées.
Au milieu de ce tumulte et pendant que j'étais absorbée par la scène qui se passait devant moi, quelqu'un me toucha le coude; je me retournai et je vis Sam.
«La sorcière dit qu'il y a dans la chambre une jeune fille à laquelle elle n'a pas encore parlé, et elle a juré de ne pas partir avant de l'avoir vue. J'ai pensé que ce devait être vous, car il n'y a personne autre; que dois-je lui dire?
– Oh! j'irai!» répondis-je.
J'étais contente de pouvoir satisfaire ainsi ma curiosité, qui venait d'être si vivement excitée. Je sortis de la chambre sans que personne me vît, car tout le monde était occupé des trois tremblantes jeunes filles.
«Si vous désirez, mademoiselle, me dit Sam, je vous attendrai dans la salle, dans le cas où elle vous ferait peur; vous n'auriez qu'à m'appeler et je viendrais tout de suite.
– Non, Sam, retournez à la cuisine; je n'ai pas peur le moins du monde.»
C'était vrai, je n'avais pas peur; mais tout cela m'intéressait et excitait ma curiosité.
CHAPITRE XIX
La bibliothèque était tranquille; la sibylle, assise sur un fauteuil au coin de la cheminée, portait un manteau rouge, un chapeau noir, ou plutôt une coiffure à larges bords attachée au- dessous du menton à l'aide d'un mouchoir de toile; sur la table se trouvait une chandelle éteinte; la Bohémienne était penchée vers le foyer et lisait à la lueur des flammes un petit livre semblable à un livre de prières; en lisant elle marmottait tout haut, comme le font souvent les vieilles femmes. Elle n'interrompit pas sa lecture en me voyant entrer: il paraît qu'elle désirait finir un paragraphe.
Je m'avançai vers le feu, et je réchauffai mes mains qui s'étaient refroidies dans le salon, car je n'osais pas m'approcher de la cheminée. Je n'avais jamais été plus calme; du reste, rien dans l'extérieur de la Bohémienne n'était propre à troubler. Elle ferma son livre et me regarda lentement; le bord de son chapeau cachait en partie son visage; cependant, lorsqu'elle leva la tête, je pus remarquer que sa figure était singulière: elle était d'un brun foncé; on voyait passer sous le mouchoir blanc qui retenait son chapeau quelques boucles de cheveux qui venaient effleurer ses joues ou plutôt sa bouche. Elle fixa sur moi son regard direct et hardi.
«Eh bien! vous voulez savoir votre bonne aventure? dit-elle, d'une voix aussi décidée que son regard, aussi dure que ses traits.
– Je n'y tiens pas beaucoup, ma mère; vous pouvez me la dire si cela vous plaît, mais je dois vous avérer que je ne crois pas à votre science.
– Voilà une impudence qui ne m'étonne pas de vous; je m'y attendais; vos pas me l'avaient annoncé, lorsque vous avez franchi le seuil de la porte.
– Vous avez l'oreille fine?
– Oui, et l'oeil prompt et le cerveau actif.
– Ce sont trois choses bien nécessaires dans votre état.
– Surtout lorsque j'ai affaire à des gens comme vous; pourquoi ne tremblez-vous pas?
– Je n'ai pas froid.
– Pourquoi ne pâlissez-vous pas?
– Je ne suis pas malade.
– Pourquoi n'interrogez-vous pas mon art?
– Je ne suis pas niaise.»
La vieille femme cacha un sourire, puis prenant une pipe courte et noire, elle l'alluma et se mit à fumer; après avoir aspiré quelques bouffées de ce parfum calmant, elle redressa son corps courbé, retira la pipe de ses lèvres, et regardant le feu, elle dit d'un ton délibéré:
«Vous avez froid, vous êtes malade et niaise.
– Prouvez-le, dis-je.
– Je vais le faire, et en peu de mots: vous avez froid, parce que vous êtes seule; aucun contact n'a encore fait jaillir la flamme du feu qui brûle en vous: vous êtes malade, parce que vous ne connaissez pas le meilleur, le plus noble et le plus doux des sentiments que le ciel ait accordés aux hommes: vous êtes niaise, parce que vous auriez beau souffrir, vous n'inviteriez pas ce sentiment à s'approcher de vous; vous ne feriez même pas un effort pour aller le trouver là où il vous attend.»
Elle plaça de nouveau sa pipe noire entre ses lèvres, et recommença à fumer avec force.
«Vous pourriez dire cela à presque tous ceux qui vivent solitaires et dépendants dans une grande maison.
– Oui, je pourrais le dire; mais serait-ce vrai pour presque tous?
– Pour presque tous ceux qui sont dans ma position.
– Oui, dans votre position; mais trouvez-moi une seule personne placée exactement dans votre position.
– Il serait facile d'en trouver mille.
– Je vous dis que vous auriez peine à en trouver une. Si vous saviez quelle est votre situation! bien près du bonheur, au moment de l'atteindre; les éléments en sont prêts; il ne faut qu'un seul mouvement pour les réunir: le hasard les a éloignés les uns des autres; qu'ils soient rapprochés, et le résultat sera beau.
– Je ne comprends pas les énigmes; Je n'ai jamais su les deviner.
– Vous voulez que je parle plus clairement? Montrez-moi la paume de votre main.
– Je suppose qu'il faut la croiser avec de l'argent?
– Certainement.»
Je lui donnai un schelling; elle le mit dans un vieux bas qu'elle retira de sa poche, et après l'avoir attaché, elle me dit d'ouvrir la main. J'obéis; elle l'approcha de sa figure et la regarda sans la toucher.
«Elle est trop fine, dit-elle, je ne puis rien faire d'une semblable main; elle n'a presque pas de lignes, et puis, que peut- on voir dans une paume? ce n'est pas là que la destinée est écrite.
– Je vous crois, répondis-je.
– Non, continua-t-elle, c'est sur la figure, sur le front, dans les yeux, dans les lignes de la bouche; agenouillez-vous et regardez-moi.
– Ah! vous approchez de la vérité, répondis-je en obéissant; je serai bientôt forcée de vous croire.»
Je m'agenouillai à un demi-mètre d'elle; elle remua le feu, et le charbon jeta une vive clarté. Mais elle s'assit de manière à être encore plus dans l'ombre; moi seule j'étais éclairée.
«Je voudrais savoir avec quel sentiment vous êtes venue vers moi, me dit-elle après m'avoir examinée un instant; je voudrais savoir quelles pensées occupent votre esprit pendant les longues heures que vous passez dans ce salon, près de ces gens élégants qui s'agitent devant vous comme les ombres d'une lanterne magique: car entre vous et eux il n'y a pas plus de communication et de sympathie qu'entre des hommes et des ombres.
– Je suis souvent fatiguée, quelquefois ennuyée, rarement triste.
– Alors quelque espérance secrète vous soutient et murmure à votre oreille de belles promesses pour l'avenir.
– Non; tout ce que j'espère, c'est de gagner assez d'argent pour pouvoir un jour établir une école dans une petite maison que je louerai.
– Ces idées ne sont propres qu'à distraire votre imagination pendant que vous êtes assise dans le coin de la fenêtre; vous voyez que je connais vos habitudes.
– Vous les aurez apprises par les domestiques.
– Ah! vous croyez montrer de la pénétration; eh bien! à parler franchement, je connais ici quelqu'un, Mme Poole.»
Je tressaillis en entendant ce nom.
«Ah! ah! pensai-je, il y a bien vraiment quelle chose d'infernal dans tout ceci.
– N'ayez pas peur, continua l'étrange Bohémienne, Mme Poole est une femme sûre, discrète et tranquille; on peut avoir confiance en elle. Mais pendant que vous êtes assise au coin de votre fenêtre, ne pensez-vous qu'à votre future école! Parmi tous ceux qui occupent les chaises ou les divans du salon, n'y en a-t-il aucun qui ait pour vous un intérêt actuel? n'étudiez-vous aucune figure? N'y en a-t-il pas une dont vous suivez les mouvements, au moins avec curiosité?
– J'aime à observer toutes les figures et toutes les personnes.
– Mais n'en remarquez-vous pas une plus particulièrement, ou même deux?
– Oh! si, et bien souvent; lorsque les regards ou les gestes de deux personnes semblent raconter une histoire, j'aime à les regarder.
– Quel est le genre d'histoire que vous préférez!
– Oh! je n'ai pas beaucoup de choix; elles roulent presque toutes sur le même thème: l'amour, et promettent le même dénoûment: le mariage.
– Et aimez-vous ce thème monotone?
– Peu m'importe; cela m'est assez indifférent.
– Cela vous est indifférent? Quand une femme jeune, belle, pleine de vie et de santé, charmante de beauté, douée de tous les avantages du rang et de la fortune, sourit à un homme, vous…
– Eh bien!
– Vous pensez peut-être…
– Je ne connais aucun des messieurs ici; c'est à peine si j'ai échangé une parole avec l'un d'eux, et quant à ce que j'en pense, c'est facile à dire: quelques-uns me semblent dignes, respectables et d'un âge mur; d'autres jeunes, brillants, beaux et pleins de vie; mais certainement tous sont bien libres de recevoir les sourires de qui leur plaît, sans que pour cela je désire un seul instant être à la place des jeunes filles courtisées.
– Vous ne connaissez pas les messieurs qui demeurent au château? Vous n'avez pas échangé un seul mot avec eux, dites-vous? Oserez- vous me soutenir que vous n'avez jamais parlé au maître de la maison?
– Il n'est pas ici.
– Remarque profonde, ingénieux jeu de mots! il est parti pour Millcote ce matin, et sera de retour ce soir ou demain; est-ce que cette circonstance vous empêcherait de le connaître?
– Non, mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre
M. Rochester et ce dont vous me parliez tout à l'heure.
– Je vous parlais des dames qui souriaient aux messieurs, et
dernièrement tant de sourires ont été versés dans les yeux de
M. Rochester, que ceux-ci débordent comme des coupes trop pleines.
Ne l'avez-vous pas remarqué?
– M. Rochester a le droit de jouir de la société de ses hôtes.
– Je ne vous questionne pas sur ses droits; mais n'avez-vous pas remarqué que, de tous ces petits drames qui se jouaient sous vos yeux, celui de M. Rochester était le plus animé?
– L'avidité du spectateur excite la flamme de l'acteur.»
En disant ces mots, c'était plutôt à moi que je parlais qu'à la Bohémienne; mais la voix étrange, les manières, les discours de cette femme, m'avaient jetée dans une sorte de rêve; elle me lançait des sentences inattendues l'une après l'autre, jusqu'à ce qu'elle m'eût complètement déroutée. Je me demandais quel était cet esprit invisible qui, pendant des semaines, était resté près de mon coeur pour en étudier le travail et en écouter les pulsations.
«L'avidité du spectateur? répéta-t-elle; oui, M. Rochester est resté des heures prêtant l'oreille aux lèvres fascinantes qui semblaient si heureuses de ce qu'elles avaient à communiquer, et M. Rochester paraissait satisfait de cet hommage, et reconnaissant de la distraction qu'on lui accordait. Ah! vous avez remarqué cela?
– Reconnaissant! je ne me rappelle pas avoir jamais vu sa figure exprimer la gratitude.
– Vous l'avez donc analysée? qu'exprimait-elle alors?»
Je ne répondis pas.
«Vous y avez vu l'amour, n'est-ce pas? et, regardant dans l'avenir, vous avez vu M. Rochester marié et sa femme heureuse?
– Non pas précisément; votre science vous fait quelquefois défaut.
– Alors, que diable avez-vous vu?
– N'importe; je venais vous interroger et non pas me confesser; c'est une chose connue que M. Rochester va se marier.
– Oui, avec la belle Mlle Ingram.
– Enfin!
– Les apparences, en effet, semblent toutes annoncer ce mariage, et ce sera un couple parfaitement heureux, bien que, avec une audace qui mériterait un châtiment, vous sembliez en douter; il aimera cette femme noble, belle, spirituelle, accomplie en un mot. Quant à elle, il est probable qu'elle aime M. Rochester, ou du moins son argent; je sais qu'elle considère les domaines de M. Rochester comme dignes d'envie, quoique, Dieu me le pardonne, je lui ai dit tout à l'heure sur ce sujet quelque chose qui l'a rendue singulièrement grave; les coins de sa bouche se sont abaissés d'un demi pouce. Je conseillerai à son triste adorateur de faire attention; car si un autre vient se présenter avec une fortune plus brillante et moins embrouillée, c'en est fait de lui.
– Je ne suis pas venue pour entendre parler de la fortune de M. Rochester, mais pour connaître ma destinée, et vous ne m'en avez encore rien dit.
– Votre destinée est douteuse; quand j'examine votre figure, un trait en contredit un autre. La fortune a mis en réserve pour vous une riche moisson de bonheur; je le sais, je le savais avant de venir ici: car je l'ai moi-même vue faire votre part et la mettre de côté. Il dépend de vous d'étendre la main et de la prendre; et j'étudie votre visage pour savoir si vous le ferez. Agenouillez- vous encore sur le tapis.
