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Kitabı oku: «Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice», sayfa 26

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J'étais là, dans ma chambre, comme ordinairement; je n'avais été ni blessée ni frappée; et pourtant où était la Jane d'autrefois? où était sa vie? où étaient ses espérances?

Jane Eyre, si ardente dans son espoir; Jane Eyre, qui avait été presque femme, n'était plus qu'une jeune fille triste et seule: sa vie était décolorée et ses rêves détruits! Il était survenu une gelée de Noël aux plus beaux jours de l'été, une tempête de décembre au milieu de juin; la glace avait saisi les pommes mûres et détruit les roses en fleur; le givre avait recouvert les foins et les blés. Hier, dans les sentiers, on respirait le parfum des fleurs, et aujourd'hui des monceaux de neige que n'a foulée aucun pied les ont rendus impraticables; les bois qui, il y a douze heures, se balançaient odoriférants et touffus, ainsi que des bosquets épanouis aux tropiques, s'étendent maintenant dévastés, sauvages et blancs comme les forêts de la Norvège. Mes espérances étaient mortes, frappées par un destin amer, de même qu'en une nuit périrent tous les premiers-nés d'Égypte. Je pensais à mes rêves si beaux hier encore, et qui aujourd'hui n'étaient plus que des cadavres froids et livides, que rien ne pouvait ressusciter. Je pensais à mon amour, ce sentiment qui appartenait à mon maître, que lui seul avait créé; il tremblait dans mon coeur comme un enfant malade dans un froid berceau; la souffrance et l'angoisse s'étaient emparées de lui, et il ne pouvait pas aller chercher les bras de M. Rochester; il ne pouvait pas se réchauffer sur la poitrine du maître de Thornfield. Oh! maintenant je ne pourrais plus jamais me tourner vers lui; je n'avais plus foi en lui; ma confiance était détruite. M. Rochester n'était plus à mes yeux ce qu'il avait été; car il n'était pas tel que je l'avais cru. Je ne voulais pas le déclarer vicieux, je ne voulais pas dire qu'il m'avait trompée; cependant il n'était plus pour moi cet homme d'une irréprochable sincérité que j'avais connu jadis. Il fallait le quitter, je le voyais bien; mais quand? comment? et pour aller où? Je ne le savais pas encore; et pourtant j'étais certaine que lui-même me chasserait de Thornfield; il me semblait qu'il ne pouvait pas m'aimer d'une véritable affection; il n'avait eu qu'une passion passagère, et il n'avait plus besoin de moi, puisqu'il ne pouvait pas la satisfaire: je craignais même de le rencontrer, car je croyais qu'il devait me détester. Oh! combien j'avais été aveugle et faible dans ma conduite!

Ma vue se voila; je crus que l'obscurité se répandait autour de moi; mes pensées devenaient confuses. Il me sembla qu'impuissante et abandonnée, je m'étais couchée sur le lit desséché d'une rivière; j'entendais le bruit de l'eau qui se précipitait des montagnes lointaines; je sentais le torrent avancer; je n'avais pas la volonté de me lever ni la force de me sauver; j'étais étendue, faible et désirant la mort. Une seule idée s'agitait encore en moi: la pensée de Dieu. Elle me fit concevoir une prière; les mots suivants erraient dans mon esprit obscurci, mais je n'avais pas la force de les prononcer: «Mon Dieu! ne vous éloignez pas de moi, car le danger est proche et personne ne peut venir à mon secours.»

En effet, le danger était proche, et comme je n'avais rien demandé au ciel pour l'éloigner, comme je n'avais ni plié les genoux, ni joint les mains, ni remué les lèvres, il arriva. Le torrent monta sur moi en vagues lourdes et pleines. On eût dit que ma vie abandonnée, mon amour perdu, mes espérances brisées, ma foi détruite, toutes mes douleurs enfin, s'étaient réunis dans ce flot puissant. Je ne puis pas décrire cette heure amère; mon âme était inondée, j'enfonçais de plus en plus dans une eau bourbeuse; je ne pouvais pas me tenir debout, le flot m'envahissait.

CHAPITRE XXVII

Dans le courant de l'après-midi, je relevai la tête, et, regardant autour de moi, je vis sur la muraille le reflet du soleil couchant. Je me demandai: «Que dois-je faire?»

Une voix intérieure me répondit: «Il faut quitter Thornfield.»

La réponse fut si prompte, si terrible, que je me bouchai les oreilles; je dis que je ne pouvais pas supporter ces paroles… «Ne pas être la femme d'Édouard Rochester, ajoutai-je, voilà le comble de mes maux; m'éveiller des plus doux songes pour ne trouver autour de moi que le vide et la tristesse, voilà ce qu'il m'est encore possible de supporter: mais le quitter immédiatement et pour toujours, non, je ne le puis pas.»

Mais alors la voix intérieure me répondit que je le pouvais et me prédit que je le ferais. Je luttai contre ma propre résolution; J'aurais voulu être faible pour éviter les nouvelles souffrances que je prévoyais; ma conscience devenait tyrannique, tenait ma passion à la gorge et lui disait avec hauteur qu'elle avait à peine trempé son pied délicat dans la fange, mais que bientôt un bras d'airain la précipiterait dans des gouffres d'agonie.

«Eh bien! alors, m'écriai-je, que je sois mise en pièces, mais que quelqu'un vienne à mon secours!

– Non, ce sera toi-même qui te déchireras, et personne ne viendra à ton aide; tu arracheras toi-même ton oeil droit; tu arracheras toi-même ta main droite; ton coeur sera la victime, et toi le sacrificateur.»

Je me levai, frappée d'effroi devant cette solitude hantée par un juge si inexorable, devant ce silence où se faisait entendre une voix si terrible; mais je m'aperçus que j'étais tout étourdie. Je me sentais sur le point de m'évanouir d'inanition et de faiblesse; je n'avais ni mangé ni bu de toute la journée; je n'avais même pas déjeuné le matin. Je réfléchis avec une douloureuse angoisse que, depuis le moment où je m'étais enfermée dans ma chambre, personne n'était venu me demander comment je me portais ou m'inviter à descendre; Mme Fairfax ne m'avait pas cherchée; la petite Adèle elle-même n'avait pas frappé à ma porte. «Les amis vous oublient toujours dans la mauvaise fortune,» murmurai-je en tirant le verrou et en sortant de ma chambre. J'allai me frapper contre un obstacle; ma tête était encore étourdie, ma vue troublée et mes membres faibles; je fus quelque temps avant de me remettre; je ne tombai pas à terre; un bras me reçut; je regardai, et je vis M. Rochester assis sur une chaise devant la porte de ma chambre.

«Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir! me dit-il; j'ai écouté et j'ai attendu bien longtemps; mais je n'ai pas entendu un seul mouvement, pas même un sanglot. Si ce silence de mort avait duré encore cinq minutes, j'aurais enfoncé la porte comme un voleur de nuit. Ainsi, vous m'évitez; vous vous enfermez et vous pleurez seule: j'aurais préféré vous voir venir à moi dans un accès de violence; vous êtes passionnée; je m'attendais à une scène; je m'étais préparé à voir vos larmes, mais j'avais besoin qu'elles fussent versées dans mon sein. Un sol insensible les a reçues, ou vous les avez bien vite essuyées. Non, je me trompe; vous n'avez pas pleuré du tout; vos joues sont pâles, vos yeux fatigués, mais je ne vois aucune trace de larmes. Alors votre coeur a répandu des larmes de sang.»

«Eh bien! Jane, pas un mot de reproche? Rien d'amer, rien de poignant? Rien qui attriste le coeur ou excite la passion? Vous restez tranquillement assise où je vous ai placée, et vous me regardez de vos yeux fatigués et calmes… Jane, je n'ai point eu l'intention de vous blesser ainsi; si l'homme possédant une seule petite brebis qui lui est chère comme sa fille, qui mange son pain, boit dans sa coupe et dort sur son sein, la conduit par mégarde à la boucherie et la tue, il ne se repentira pas plus devant la blessure sanglante que moi devant ce que j'ai fait. Me pardonnerez-vous jamais?»

Je lui pardonnai à l'instant même. Ses yeux exprimaient un remords si profond, sa voix une pitié si sincère, ses manières une énergie si mâle, il y avait encore tant d'amour en moi et en lui, que je lui pardonnai tout, non pas de vive voix, mais au fond de mon coeur.

«Vous me trouvez bien misérable, Jane?» reprit-il en me regardant attentivement.

Il s'étonnait, sans doute, de mon silence et de ma douceur, résultant plutôt de ma faiblesse que de ma volonté.

«Oui, monsieur, répondis-je.

– Alors dites-le moi sans craindre d'être trop amère, reprit-il; ne m'épargnez pas.

– Je ne puis pas; je suis fatiguée et malade; je voudrais un peu d'eau.»

Il frémit et poussa un profond soupir; puis, me prenant dans ses bras, il me descendit. Je ne me rendis pas compte d'abord dans quelle pièce il m'avait portée; tout était obscur devant mes yeux; bientôt je sentis la chaleur vivifiante du feu: car, bien qu'on fût en été, j'étais froide comme la glace. M. Rochester approcha du vin de mes lèvres; j'y goûtai et je me sentis ranimée; puis je mangeai quelque chose qu'il m'offrit, et bientôt je redevins moi- même. J'étais dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de mon maître; M. Rochester se tenait tout près de moi. «Si je pouvais mourir maintenant sans avoir des souffrances trop aiguës à supporter, pensai-je, j'en serais bien heureuse; alors je ne serais pas obligée de faire le douloureux effort qui brisera mon coeur lorsqu'il faudra me séparer de M. Rochester. Il paraît qu'il faut le quitter, et pourtant je n'en sens pas le besoin, je ne le puis pas.

– Comment êtes-vous maintenant, Jane? me demanda M. Rochester.

– Beaucoup mieux, monsieur; je serai bientôt tout à fait remise.

– Goûtez encore au vin, Jane.»

J'obéis; puis il posa le verre sur la table, se plaça devant moi et me regarda attentivement; tout à coup il se retourna et jeta un cri plein d'une émotion passionnée. Il marcha rapidement dans la chambre et revint; il s'arrêta près de moi comme pour m'embrasser; mais je me rappelai que ses caresses étaient interdites: je détournai mon visage et je repoussai le sien.

«Comment! qu'est-ce que cela? s'écria-t-il rapidement; oh! je comprends; vous ne voulez pas embrasser le mari de Berthe Mason; vous trouvez que mes bras ne sont plus vides et que je ne dispose plus de mes baisers.

– En tout cas, monsieur, il n'y a pas de place pour moi près de vous, et je n'ai aucun droit à vos embrassements.

– Pourquoi, Jane? Je veux vous épargner la peine de parler, et je vais répondre pour vous: «Parce que j'ai déjà une «femme, me direz-vous.» Ai-je deviné juste?

– Oui.

– Si vous pensez ainsi, il faut que vous ayez de moi une étrange opinion; il faut que vous me considériez comme un indigne libertin, comme un vil scélérat qui a cherché à exciter votre amour désintéressé pour vous conduire dans un piège hardiment préparé, pour vous dépouiller de votre dignité et de votre honneur. Qu'avez-vous à répondre à cela? Je vois que vous ne pouvez rien dire: d'abord, vous êtes encore faible et vous avez déjà assez de peine à respirer; puis, vous ne pouvez pas vous habituer à l'idée de m'accuser et de m'avilir; enfin, les portes sont ouvertes à vos larmes, et si vous parliez trop, elles couleraient abondamment, et vous ne voulez pas vous irriter ni faire de scène. Vous vous demandez comment vous allez agir, mais vous trouvez inutile de parler; je vous connais, et je suis sur mes gardes.

– Monsieur, dis-je, je ne désire pas vous faire de mal.»

Ma voix tremblante m'avertit qu'il fallait interrompre ici ma phrase.

«Vous cherchez à me détruire, non pas dans le sens que vous donnez à ce mot, mais dans celui que je lui donne. Vous venez presque de me dire que j'étais un homme marié, et, comme tel, vous m'éviterez, vous vous éloignerez de moi; tout à l'heure vous avez refusé de m'embrasser. Vous avez résolu de devenir une étrangère pour moi, de vivre sous ce toit simplement comme l'institutrice d'Adèle; si jamais je vous adresse une parole affectueuse, si jamais un doux sentiment vous porte vers moi, vous vous direz: «Cet homme a été au moment de faire de moi sa maîtresse; il faut que je sois de la glace et du roc pour lui;» et en effet vous serez de la glace et du roc.»

Après avoir éclairci et raffermi ma voix, je répondis:

«Tout est changé pour moi, monsieur, et moi aussi il faut que je change. Je n'en doute pas: il n'y a qu'un moyen d'éviter la lutte contre les sentiments, le combat contre les souvenirs; il faut qu'Adèle ait une autre gouvernante, monsieur.

– Oh! Adèle ira en pension, c'est décidé depuis longtemps. Je ne veux pas vous voir tourmentée par les hideux souvenirs que vous rappellerait Thornfield, cette place maudite, cette tente d'Achan, ce sépulcre insolent qui montre à la lumière du ciel le fantôme d'une morte vivante, cet enfer de pierre, habité par un seul démon, plus redoutable à lui seul que toutes les légions sataniques. Jane, vous ne resterez pas là, je ne le veux pas; j'ai eu tort de vous amener à Thornfield, car je savais comment il était hanté. Avant même de vous voir, j'avais ordonné de vous cacher tout ce qu'on racontait sur ce lieu maudit, parce que je craignais qu'aucune gouvernante ne voulût rester avec Adèle, si elle avait su par qui le château était habité, et mes plans ne me permettaient pas d'emmener ailleurs ma folle, bien que je possède une vieille maison, le manoir de Ferndear, plus retirée et plus cachée que celle-ci, et où j'aurais pu l'enfermer en sûreté; mais je craignais l'humidité de ce château, placé au milieu des bois, et ma conscience scrupuleuse s'est refusée à cet arrangement. Il est probable que les froides murailles m'auraient bientôt débarrassé d'elle; mais à chacun son vice, et moi je n'ai pas celui d'assassiner, indirectement même, ceux que je hais le plus.

«Cependant, vous cacher la présence de la folle, c'était comme recouvrir un enfant d'un manteau et le placer près d'un arbre élevé; le voisinage de ce démon est empoisonné et le fut toujours. Mais je fermerai le château de Thornfield; je mettrai des pointes aiguës au-dessus de la grande porte, des barres de fer devant les fenêtres du rez-de-chaussée. Je donnerai à Mme Poole deux cents livres sterling par an pour qu'elle demeure ici avec ma femme, ainsi que vous appelez cette terrible furie; Grace fait beaucoup pour de l'argent. Je ferai venir aussi son fils, le gardien de Grimsby-Retreat, pour lui tenir compagnie et l'aider lorsque ma femme sera excitée par ses esprits familiers à brûler les gens dans leur lit, à les frapper, à leur arracher la chair du dessus les os, et ainsi de suite.

– Monsieur, interrompis-je, vous êtes inexorable pour cette malheureuse femme; vous parlez d'elle avec une antipathie vindicative et une haine furieuse: c'est cruel à vous; elle n'est pas responsable de sa folie.

– Ma chère petite Jane (laissez-moi vous appeler ainsi, car vous êtes ma bien-aimée), vous ne savez pas de qui vous parlez, et voilà que vous me jugez encore mal. Ce n'est pas parce qu'elle est folle que je la hais; si vous étiez folle, croyez-vous que je vous haïrais?

– Je le crois, en vérité, monsieur.

– Alors, vous vous trompez; vous ne me connaissez pas, et vous ignorez de quel amour je suis capable; chaque partie de votre chair m'est aussi précieuse que la mienne; dans la souffrance et la maladie, je l'aimerais encore; votre esprit est mon trésor, et même brisé, il serait toujours mon trésor. Si vous étiez folle, vous trouveriez pour vous retenir mes bras, au lieu d'une camisole de forces; quand même vos étreintes seraient furieuses, elles auraient encore du charme pour moi; si vous vous jetiez sur moi, comme cette femme l'a fait hier, tout en cherchant à vous dominer, je vous recevrais dans un embrassement plein de tendresse. Lorsque vous seriez calme, vous n'auriez pas d'autre garde que moi; je saurais vous veiller avec une infatigable tendresse, bien que vous ne pussiez me récompenser par aucun sourire; je ne me lasserais pas de regarder vos yeux, quand même ils ne me reconnaîtraient plus. Mais pourquoi songer à cela? Je parlais de quitter Thornfleld; vous le savez, tout est prêt pour le départ; demain vous partirez. Je ne vous demande que de passer encore une nuit sous ce toit, Jane, et alors, adieu pour toujours à ses misères et à ses terreurs; j'ai un endroit qui sera un sanctuaire sûr contre les douloureux souvenirs, les indiscrets malencontreux, et même le mensonge et la calomnie.

– Prenez Adèle avec vous, monsieur, interrompis-je; elle vous tiendra compagnie.

– Que voulez-vous dire, Jane? Ne vous ai-je pas déclaré qu'Adèle irait en pension? et qu'ai-je besoin d'un enfant pour me tenir compagnie, d'un enfant qui n'est pas le mien, mais bien le bâtard d'une danseuse française? Pourquoi m'importuner d'elle? pourquoi, je vous le demande, voulez-vous me donner Adèle pour compagne?

– Vous parlez d'une retraite, monsieur; la retraite et la solitude sont trop tristes pour vous.

– La solitude, la solitude! répéta-t-il avec irritation. Je vois qu'il faut en venir au fait; je ne puis pas deviner l'expression problématique de votre visage. Vous partagerez ma solitude; comprenez-vous?

Je secouai la tête; il me fallut un certain courage pour risquer même cette négation muette, lorsque je voyais M. Rochester si excité. Il se promenait rapidement dans la chambre, et, en m'entendant, il s'arrêta, comme s'il eût tout à coup pris racine, il me regarda longtemps, et durement. Je détournai mes yeux de son visage; je les fixai sur le feu, et je m'efforçai de feindre le calme.

«Vu la nature remuante de Jane, dit-il enfin, avec plus de tranquillité que je n'avais lieu d'en attendre d'après son regard, l'écheveau de soie s'est assez bien dévidé jusqu'ici; mais je savais bien qu'il arriverait un noeud et que la soie se brouillerait; le voilà venu; maintenant il faudra passer par toutes sortes de vexations, d'impatiences et d'ennuis. Par le ciel! j'ai besoin d'exercer un peu ma force de Samson, et ma main brisera l'obstacle aussi facilement qu'un fil délié.»

Il recommença à se promener; mais bientôt il s'arrêta de nouveau devant moi.

«Jane, me dit-il, voulez-vous entendre raison?» Puis, approchant ses lèvres de mon oreille, il ajouta: «Parce que, si vous ne le voulez pas, j'emploierai la violence.»

Sa voix était dure, son regard celui d'un homme qui se prépare à une tentative imprudente, et va se lancer tête baissée, dans une licence effrénée. Je vis bien qu'il suffisait d'un moment, d'un nouvel accès de rage pour que je ne fusse plus maîtresse de lui; je n'avais pour le dominer que l'instant présent; un mouvement de répulsion, la fuite ou la peur, auraient décidé de mon sort et du sien; mais je n'étais pas effrayée le moins du monde; je sentais une force intérieure; je comprenais que j'aurais de l'influence sur lui, et cette pensée me soutenait. La crise était dangereuse, mais elle avait son charme; j'éprouvais une sensation semblable à celle qui doit remplir le coeur de l'Indien au moment où il lance son canot sur le rapide d'un fleuve. Je m'emparai des mains crispées de M. Rochester; je desserrai ses doigts, et je lui dis doucement:

«Asseyez-vous; je parlerai aussi longtemps que vous voudrez, et j'écouterai tout ce que vous aurez à me dire, que ce soit raisonnable ou non.»

Il s'assit, mais resta muet. Depuis quelque temps je luttais contre les larmes, j'avais fait de grands efforts pour les retenir, parce que je savais que M. Rochester n'aimerait pas à me voir pleurer; mais je pensais que maintenant je pouvais les laisser couler aussi longtemps et aussi librement que je le désirais; si cela l'ennuyait, eh bien, tant mieux. Je donnai donc un libre cours à mes larmes, et je me mis à pleurer du fond du coeur.

Bientôt il me supplia ardemment de me calmer; je lui répondis que je ne le pouvais pas, tant que je le voyais irrité.

«Mais je ne suis pas fâché, Jane, me dit-il; seulement je vous aime trop, et tout à l'heure votre petite figure avait une expression si froide et si résolue, que je n'ai pas pu la supporter. Taisez-vous maintenant, et essuyez vos yeux.»

Sa voix radoucie me prouva qu'il était calmé, et moi, à mon tour, je redevins plus tranquille. Il fit un effort pour appuyer sa tête sur mon épaule, mais je ne le voulus pas. Il essaya de m'attirer à lui; je m'y refusai également.

«Jane, Jane, me dit-il avec un accent de tristesse si profonde que tous mes nerfs tressaillirent, vous ne m'aimez donc pas? Vous n'étiez tentée que par ma position; tout ce que vous désiriez, c'était d'être appelée ma femme; et maintenant que vous me croyez incapable de devenir votre mari, vous me fuyez comme si j'étais un reptile immonde ou un monstre malfaisant.»

Ces mots me firent mal; mais que dire, que faire? J'aurais probablement dû ne rien dire et ne rien faire; mais j'étais tellement repentante de l'avoir ainsi attristé, que je ne pus pas m'empêcher de désirer répandre quelques gouttes de baume sur la blessure que je venais de faire.

«Je vous aime, m'écriai-je, et plus que jamais; mais je ne dois ni montrer ni nourrir ce sentiment, et je l'exprime ici pour la dernière fois.

– La dernière fois, Jane? Comment! croyez-vous que vous pourrez vivre avec moi, me voir tous les jours, et, tout en continuant à m'aimer, rester sans cesse froide à mon égard?

– Non, monsieur; je suis sûre que je ne le pourrai pas; aussi, je ne vois qu'une chose possible; mais vous allez vous irriter si je vous dis ce que c'est.

– Oh! dites toujours; si je me mets en colère, vous avez la ressource des larmes.

– Monsieur Rochester, il faut que je vous quitte.

– Pour combien de temps? Jane, pour quelques minutes? afin de lisser vos cheveux qui sont un peu en désordre et de baigner votre visage qui est fiévreux?

– Il faut que je quitte Adèle et Thornfield, que je me sépare de vous pour toujours, que je commence une existence nouvelle au milieu de visages étrangers et de scènes inconnues.

– Certainement, et je vous l'ai déjà dit. Je passe sous silence votre folle idée de vous séparer de moi; non, vous allez, au contraire, devenir une partie de moi-même. Quant à la nouvelle existence dont vous parlez, vous avez raison; oui, vous serez ma femme, je ne suis pas marié; vous serez Mme Rochester, de fait et de nom. Je vous serai fidèle tant que je vivrai; je vous emmènerai dans une de mes propriétés, au sud de la France; une villa aux blanches murailles, bâtie sur les bords de la Méditerranée; là, votre vie sera heureuse, abritée et innocente. Ne craignez pas que je vous trompe jamais et que je fasse de vous ma maîtresse. Pourquoi secouez-vous la tête, Jane? Soyez raisonnable, vous allez encore me rendre fou.»

Sa voix et ses mains tremblèrent; ses larges narines se dilatèrent, ses yeux devinrent ardents, et pourtant j'osai parler.

«Monsieur, dis-je, votre femme existe; vous-même l'avez déclaré ce matin; si je vivais avec vous comme vous le désirez, je serais votre maîtresse; le nier serait un sophisme, un mensonge.

– Jane, vous oubliez que je ne suis pas un homme doux; je ne suis ni patient, ni froid, ni à l'abri de la passion; par pitié pour moi et pour vous, mettez votre doigt sur mon pouls, écoutez-en les battements et prenez garde.»

Il dégagea son poignet et me le tendit; ses joues et ses lèvres, que le sang avait abandonnées, devinrent livides. J'étais dans une grande agitation; je trouvais cruel de le torturer ainsi par une résistance qui lui était insupportable. Céder était impossible. Je fis ce que font instinctivement toutes les créatures humaines lorsqu'elles se trouvent dans un grand danger; je demandai du secours à un être plus grand que l'homme, et les mots: «Mon Dieu, aidez-moi!» s'échappèrent involontairement de mes lèvres.

«Je suis un fou, s'écria tout à coup M. Rochester, de lui dire ainsi que je ne suis pas marié, sans lui expliquer pourquoi; j'oublie qu'elle ne connaît rien du caractère de cette femme et des circonstances qui ont décidé notre union infernale; oh! je suis sûr que Jane sera de mon opinion lorsqu'elle saura tout ce que je sais. Mettez votre main dans la mienne, Jane, afin que je sois certain, par la vue et le toucher, que vous êtes près de moi; je veux vous exposer ma situation en quelques mots; pouvez-vous m'écouter?

– Oui, monsieur; pendant des heures, si vous voulez.

– Je ne vous demande que quelques minutes Jane, avez-vous jamais entendu dire que je n'étais pas l'aîné de ma famille, que j'avais un frère plus âgé que moi?

– Oui, monsieur; Mme Fairfax me l'a dit.

– Avez-vous entendu dire que mon frère était avare?

– Oui, monsieur.

– Eh bien! Jane, mon père ne voulait pas partager ses biens; il ne pouvait pas se faire à l'idée de diviser ses propriétés et de m'en donner une portion. Il avait décidé qu'elles appartiendraient en entier à mon frère; et cependant il ne pouvait pas supporter la pensée que son fils serait pauvre; il voulut m'enrichir par un mariage, et il se mit à me chercher une compagne. M. Mason, planteur et commerçant dans les Indes, était une de ses anciennes connaissances. Mon père savait que la fortune de M. Mason était véritablement grande; il prit des informations et apprit que son ancien ami avait un fils et une fille, et qu'il donnerait à cette dernière une dot de trente mille livres sterling; c'était suffisant. Lorsque je sortis du collège, on m'envoya à la Jamaïque épouser cette fiancée qu'on avait retenue pour moi. Mon père ne me parla pas de la fortune; mais il me dit que Mlle Mason était l'orgueil de la ville espagnole, à cause de sa beauté: c'était vrai. Elle était belle comme Blanche Ingram; grande, brune et majestueuse. Elle et sa famille me désiraient à cause de ma naissance; on me montra ma fiancée au bal et splendidement vêtue; je la vis rarement seule, et j'eus très peu de conversations intimes. Elle me flattait et déployait pour moi ses charmes et ses talents. Tous les hommes semblaient l'admirer et m'envier; je fus ébloui; mes sens furent excités; comme j'étais ignorant et inexpérimenté, je crus que je l'aimais. Les stupides rivalités de la société, les fiévreux désirs et l'aveuglement des jeunes gens, entraînent un homme dans les plus grandes folies; les parents de Berthe m'encourageaient; ses poursuivants piquaient mon amour- propre; elle-même m'attirait, et ainsi le mariage fut conclu avant que j'eusse encore eu le temps de me reconnaître. Oui je ne peux plus me respecter quand je pense à cet acte; un mépris qui me torture s'empare de moi. Je ne l'ai jamais ni aimée, ni estimée, ni connue, je n'étais pas sûr qu'elle eût une seule vertu; je n'avais remarqué ni modestie, ni bienveillance, ni candeur, ni délicatesse dans son esprit et ses manières: et je l'ai épousée, tant j'étais imbécile, aveugle, vil et grossier; j'aurais été moins coupable si… mais rappelons-nous à qui nous parlons.

«Je n'avais jamais vu la mère de ma fiancée, je la croyais morte. La lune de miel passée, j'appris mon erreur; elle n'était que folle et enfermée dans une maison de santé. Il y avait aussi un jeune frère, un idiot. L'aîné, que vous avez vu (et que je ne puis pas haïr, bien que je déteste toute sa famille, parce que cet esprit faible a montré, par son continuel intérêt pour sa malheureuse soeur, qu'il y avait en lui quelque peu d'affection, et parce qu'autrefois il a eu pour moi un attachement de chien), aura probablement, un jour à venir, le même sort que les autres; mon père et mon frère savaient tout cela; mais ils ne pensèrent qu'aux trente mille livres, et se joignirent au complot tramé contre moi.

«C'étaient d'odieuses découvertes: j'étais mécontent de voir qu'on m'avait traîtreusement caché ce secret; mais, sans la part que ma femme y avait prise, je n'aurais jamais songé à lui faire un reproche du malheur de sa famille, même lorsque je m'aperçus que sa nature était différente de la mienne et que ses goûts ne pouvaient me convenir. Son esprit était commun, bas, étroit, et incapable de comprendre rien de noble et d'élevé. Quand je vis que je ne pouvais pas passer agréablement avec elle une seule soirée, ni même une seule heure, que toute conversation était impossible, parce que, quel que fût le sujet que je choisissais, je recevais immédiatement une réponse dure, grossière, perverse ou stupide; lorsque je m'aperçus que je ne pouvais même pas avoir une maison tranquille et bien installée, parce qu'aucun domestique ne pouvait supporter ses accès de violence, son mauvais caractère, ses ordres absurdes, tyranniques et contradictoires; eh bien, même alors, je me contins; j'évitai les reproches; j'essayai de dévorer en secret mon dépit, et mon dégoût; je réprimai ma profonde antipathie.

«Jane, je ne veux pas vous troubler par d'horribles détails, quelques mots suffiront pour ce que j'ai à dire. J'ai vécu quatre ans avec cette femme que vous avez vue là-haut, et je vous assure qu'elle m'a bien éprouvé. Ses instincts se développaient avec une rapidité effrayante, ses vices grandissaient à chaque instant; ils étaient si forts, que la cruauté seule pouvait les dominer, et je ne voulais pas être cruel. Quelle intelligence de pygmée, quelles gigantesques tendances au mal, et combien ces tendances me furent funestes! Berthe Mason, digne fille d'une mère infâme, me traîna à travers toutes les agonies dégradantes et hideuses qui attendent un homme lié à une femme sans tempérance ni chasteté.

«Mon frère mourut, et mon père le suivit bientôt. Il y avait quatre ans que nous étions mariés; j'étais riche, et pourtant j'étais bien misérable. La nature la plus impure et la plus dépravée que j'aie jamais connue était unie à moi; la loi et la société la déclaraient une portion de moi-même, et je ne pouvais me débarrasser d'elle par aucun moyen légal: car les médecins découvrirent alors que ma femme était folle; ses excès avaient développé prématurément les germes de la maladie. Jane, mon récit vous déplaît, vous avez l'air souffrante; voulez-vous que je remette la fin à un autre jour?

– Non, monsieur, finissez-le; je vous plains, je vous plains sincèrement.

– Jane, chez quelques-uns la pitié est une chose si dangereuse et si insultante, qu'on fait bien de prier ceux qui vous l'offrent de la garder pour eux; mais c'est la pitié qui sort des coeurs durs et personnels. C'est un sentiment à double face, à la fois souffrance égoïste d'entendre raconter les douleurs des autres, et mépris ignorant pour ceux qui les ont endurées; mais telle n'est pas votre pitié à vous, Jane, ce n'est pas là le sentiment que je lis dans ce moment sur votre visage, qui anime vos yeux, soulève votre coeur et fait trembler votre main dans la mienne: votre pitié, ma bien-aimée, est la mère souffrante de l'amour, ses angoisses sont les douleurs naturelles de la divine passion; je l'accepte, Jane. Que la fille s'avance librement; mes bras sont ouverts pour la recevoir.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
11 ağustos 2017
Hacim:
690 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain