Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice», sayfa 28

Yazı tipi:

Il se retourna et alla se cacher le visage contre le sofa.

«Oh! Jane! s'écria-t-il avec un ton de douloureuse angoisse, oh!

Jane, mon espérance, mon amour, ma vie!»

Et alors j'entendis sortir de sa poitrine un profond sanglot.

J'avais déjà gagné la porte, mais je revins sur mes pas, aussi résolue que lorsque je m'étais retirée. Je m'agenouillai près de lui; je soulevai son visage et le dirigeai de mon côté, j'embrassai sa joue et je lissai ses cheveux avec ma main.

– Dieu vous bénisse, mon cher maître! m'écriai-je; Dieu vous garde de la souffrance et du mal! puisse-t-il vous diriger, vous consoler, et vous récompenser de vos bontés passées pour moi!

– L'amour de ma petite Jane aurait été ma meilleure récompense, répondit-il; si je ne l'obtiens pas, mon coeur est à jamais brisé; mais Jane me donnera son amour; elle me le donne noblement, généreusement.»

Le sang lui monta au visage, ses yeux brillèrent; il se leva et étendit les bras: mais j'échappai à son étreinte et je quittai subitement la chambre.

«Adieu!» cria mon coeur, lorsque je m'éloignai. – «Adieu, pour toujours!» ajouta le désespoir.

.........

Cette nuit-là, je ne pensais pas dormir; cependant, à peine fus-je étendue, qu'un lourd sommeil s'appesantit sur moi. Je fus transportée en songe aux scènes de mon enfance; je rêvai que j'étais dans la chambre rouge de Gateshead, que la nuit était sombre et mon esprit en proie à une étrange terreur; il me sembla que la petite lumière qui, il y avait bien des années, m'avait fait évanouir de peur, après avoir glissé le long de la muraille, venait trembloter au milieu du sombre plafond. Je levai la tête pour regarder; le plafond se changea en des nuages noirs et élevés, la petite lumière en une de ces vapeurs rougeâtres qui entourent la lune. J'attendis le lever de la lune avec une singulière impatience, comme si ma destinée eût été écrite sur son disque rouge; elle se précipita hors des nuages comme elle ne l'a jamais fait. J'aperçus d'abord une main qui sortait des noirs plis du ciel et qui écartait les nuées; puis je vis, au lieu de la lune, une ombre blanche se dessinant sur un fond d'azur, et inclinant son noble front vers la terre. L'ombre ne pouvait se lasser de me regarder; enfin elle parla à mon esprit; malgré la distance immense, les sons m'arrivaient clairs et distincts, et j'entendis l'ombre murmurer à mon coeur:

«Ma fille, fuis la tentation.

– Oui, ma mère,» répondis-je.

Je me fis la même réponse lorsque je m'éveillai. Il faisait encore sombre; mais en juillet les nuits sont courtes, l'aurore commence à poindre presque aussitôt après minuit. «Il ne peut pas être trop tôt pour entreprendre la tâche que j'ai à accomplir,» pensai-je. Je me levai; j'étais habillée, car, pour me coucher, je n'avais retiré que mes souliers; je pris dans mes tiroirs un peu de linge, un bracelet et un anneau. En cherchant ces objets, mes doigts rencontrèrent les perles d'un collier que M. Rochester m'avait forcée d'accepter quelques jours auparavant; je le laissai: il ne m'appartenait pas; il appartenait à la fiancée imaginaire qui s'était envolée. Je fis un paquet des autres choses, je mis dans ma poche ma bourse, qui contenait vingt schellings (c'était tout ce que je possédais), j'attachai mon châle et mon chapeau; je pris mon paquet et mes souliers, que je ne voulais pas mettre encore, puis je sortis de ma chambre.

«Adieu, ma bonne madame Fairfax, murmurai-je en glissant près de sa porte. Adieu, ma chère petite Adèle,» dis-je en jetant un regard vers la chambre de l'enfant; je ne pouvais pas entrer pour l'embrasser, car il fallait tromper la surveillance d'une oreille bien fine qui veillait peut-être.

J'aurais voulu passer devant la chambre de M. Rochester sans m'arrêter; mais, lorsque je me trouvai devant sa porte, je sentis que les battements de mon coeur venaient de s'arrêter, et je fus obligée d'attendre un instant; là non plus on ne dormait pas. M. Rochester marchait avec agitation d'un bout de la pièce à l'autre, et il soupirait sans cesse. Si je le voulais, il y avait dans cette chambre tout un paradis pour moi, du moins un paradis d'un moment; je n'avais qu'à entrer et à dire: «Monsieur Rochester, je vous aimerai; je demeurerai avec vous jusqu'à la mort;» et alors mes lèvres se seraient rafraîchies à une source de délices. J'y pensai un instant.

«Ce maître plein de bonté, et qui ne peut pas dormir, attend le jour avec impatience, me dis-je; demain matin il m'enverra demander, et je serai partie; il me fera chercher, et en vain; il se sentira abandonné, il verra que je repousse son amour, il souffrira et tombera peut-être dans le désespoir.»

Je pensai à tout cela, ma main se dirigea vers le loquet; mais je la retirai vivement et je m'enfuis.

Je descendis tristement l'escalier; je savais ce que j'avais à faire et je le faisais machinalement. Je cherchai dans la cuisine la clef de la porte de côté, un peu d'huile et une plume afin de graisser la clef et la serrure; je pris du pain et de l'eau, car j'allais peut-être avoir une longue course à faire, et je ne voulais pas voir mes forces, déjà si épuisées, me manquer tout à coup; je fis tout cela dans le plus grand silence. J'ouvris la porte, je passai et je la refermai doucement. Le matin commençait à poindre dans la cour; les grandes portes étaient fermées à clef; heureusement, le guichet de l'une d'elles n'était fermé qu'au loquet: j'en profitai pour sortir, puis je la poussai derrière moi: J'étais maintenant hors de Thornfield.

À une distance d'un mille, au delà des champs, s'étendait une route qui allait dans la direction contraire à Millcote; je n'avais jamais parcouru cette route, mais souvent je l'avais remarquée et je m'étais demandé où elle conduisait: ce fut de ce côté-là que je dirigeai mes pas. Je ne devais plus me permettre aucune réflexion; je ne devais plus jeter de regards ni en arrière ni en avant. Je ne devais plus enfin accorder une seule pensée, soit au présent, soit à l'avenir: le premier était à la fois si doux et si profondément triste, que d'y songer seulement me retirerait tout courage et toute énergie; le dernier était confus et terrible comme le monde après le déluge.

Je longeai les champs, les haies et les sentiers jusqu'au lever du soleil; je crois que c'était par une belle matinée d'été. Mes souliers, que j'avais mis en quittant la maison, furent bientôt mouillés par la rosée; mais je ne regardais ni le soleil levant, ni les cieux qui souriaient, ni la nature qui s'éveillait. Celui qui traverse une belle scène pour arriver à l'échafaud ne pense pas aux fleurs qui s'épanouissent sur la route, mais bien plutôt au billot, à la hache, à la séparation de ses os et de ses veines, et au grand déchirement qui devra tout terminer; et moi je pensais à ma triste fuite, à mes courses errantes. Je ne pouvais m'empêcher de songer avec agonie à ce que j'avais laissé, à celui qui épiait dans sa chambre le lever du soleil, espérant me voir bientôt arriver pour lui dire que je voulais bien lui appartenir et rester près de lui. J'aspirais à être à lui, j'étais avide de retour; il n'était point trop tard, je pouvais encore lui épargner une angoisse bien douloureuse; j'étais sûre que ma fuite n'était pas découverte; je pouvais revenir, être sa consolation et son orgueil, l'arracher à la souffrance, peut-être empêcher sa perte. Oh! combien j'étais aiguillonnée par la crainte de le voir s'abandonner lui-même! ce qui m'était bien plus douloureux que s'il m'eût abandonnée. C'était comme un dard recourbé dans mon sein: si je voulais l'arracher, il me déchirait; si je l'enfonçais plus avant, il me torturait. Les oiseaux commencèrent à chanter dans les buissons et les taillis; ils étaient fidèles à leurs compagnons, eux emblèmes de l'amour. Et moi, qu'étais-je? Au milieu des souffrances de mon coeur, de mes efforts désespérés pour accomplir mon devoir, je me détestais. Je n'avais pas la consolation de me sentir approuvée par moi-même; je n'éprouvais aucune, joie d'avoir su me respecter; j'avais injurié, blessé, abandonné mon maître. J'étais haïssable à mes yeux. Pourtant je ne pouvais pas revenir vers lui. Dieu me conduisait sans doute, car la douleur avait foulé aux pieds ma volonté et étouffé ma conscience; je pleurais amèrement en continuant ma route solitaire; je marchais rapidement comme quelqu'un dans le délire. Tout à coup je fus prise d'une faiblesse qui, commençant dans l'intérieur du corps, s'étendit aux membres; je tombai à terre. Je restai quelque temps ainsi, pressant ma figure contre le gazon humide. Je craignais, ou plutôt j'espérais mourir là; mais bientôt je pus me remuer; je rampai d'abord sur mes genoux et sur mes mains, enfin je me relevai, aussi résolue que jamais à gagner la route.

Quand je l'eus atteinte, je fus obligée de m'asseoir sous un buisson pour me reposer; j'entendis un bruit de roues et je vis une voiture arriver. Je me levai et fis un signe de la main; elle s'arrêta. Je demandai au conducteur où il allait; il me nomma un endroit éloigné, et où j'étais sûre que M. Rochester n'avait aucune connaissance. Je lui demandai quel prix il prenait pour y conduire; il me répondit trente schillings. Je lui dis que je n'en avais que vingt; il reprit qu'il tâcherait de s'en contenter. Comme la voiture était vide, il me permit d'entrer dans l'intérieur; la portière fut fermée et nous nous mîmes en route.

Vous tous qui lirez ce livre, puissiez-vous ne jamais éprouver ce que j'ai éprouvé! Puissent vos yeux ne jamais verser un torrent de larmes aussi amères et aussi déchirantes que les miennes! Puissent vos prières ne jamais s'élever aussi douloureuses et aussi désespérées vers le ciel! Puissiez-vous ne jamais craindre de devenir l'instrument du mal entre les mains de celui que vous aimez plus que tout!

CHAPITRE XXVIII

Deux jours sont passés. C'est un soir d'été; le cocher m'a descendue dans un endroit appelé Whitcross; il ne pouvait pas me conduire plus loin pour la somme que je lui avais donnée, et je ne possédais plus un schelling dans le monde; je suis seule, la voiture est déjà éloignée d'un mille. À ce moment, je m'aperçois que j'ai oublié mon petit paquet dans la poche de la voiture où je l'avais placé pour plus de sûreté; il faut maintenant qu'il y reste, et moi je n'ai plus aucune ressource.

Whitcross n'est pas une ville ni même un hameau; c'est un pilier de pierre placé à la réunion de quatre routes; il est peint en blanc, probablement pour qu'on puisse le voir de loin dans l'obscurité. Au sommet de ce pilier on aperçoit quatre bras qui indiquent à quelle distance on est des différentes villes; d'après les indications, la ville la plus proche était distante de dix milles, et la plus éloignée, de vingt. Les noms bien connus de ces villes m'apprirent dans quel pays j'étais: c'était un des comtés du centre, couvert de marécages et entouré de montagnes; à droite et à gauche on apercevait de grands marais; une série de montagnes s'étendaient bien loin au delà de la vallée que j'avais à mes pieds. La population ne devait pas être nombreuse. Je n'apercevais personne sur les routes qui se déroulaient aux quatre points cardinaux, larges, blanches et solitaires; elles avaient toutes été tracées au milieu même des marais, et la bruyère poussait épaisse et sauvage jusque sur le bord. Cependant le hasard pouvait amener un voyageur par là, et je désirais ne point être vue; des étrangers se demanderaient naturellement ce que je faisais là, et pourquoi j'étais devant ce poteau, errant sans but et comme si je m'étais égarée. On me questionnerait peut-être, et je ne pourrais faire que des réponses peu vraisemblables, qui exciteraient le soupçon.

Aucun lien ne m'attachait alors à la société; aucun charme, aucune espérance ne m'attiraient vers les hommes; pas un de ceux qui me verraient ne se sentirait pris de sympathie pour moi. Je n'avais pour tout parent que la nature, notre mère à tous; aussi ce fut sur son sein que j'allai chercher le repos.

J'entrai dans la bruyère, je me dirigeai vers un creux que j'avais aperçu sur le bord du marais; j'enfonçais dans les épaisses bruyères jusqu'aux genoux. Enfin, dans un coin reculé, je trouvai un rocher de granit recouvert de mousse; je m'assis dans l'enfoncement; ma tête était protégée par les larges pierres du rocher; au-dessus il n'y avait que le ciel.

Même dans cette retraite, il me fallut quelque temps avant d'être délivrée de toute inquiétude: j'avais une crainte vague que quelque chat sauvage ne s'élançât sur moi ou qu'un chasseur ne vint à me découvrir. Si le vent mugissait un peu fort, je regardais autour de moi et j'avais peur d'apercevoir tout à coup un taureau sauvage; si un pluvier sifflait, je le prenais pour un homme; mais voyant que mes appréhensions n'étaient pas fondées, et calmée d'ailleurs par le profond silence du soir, je pris confiance. Jusque-là je n'avais pas encore pensé; je n'avais qu'écouté, regardé et craint: mais maintenant je pouvais réfléchir de nouveau.

Que devais-je faire? Où devais-je aller? Oh! questions intolérables pour moi, qui ne pouvais rien faire ni aller nulle part. Il fallait que mes membres fatigués et tremblants parcourussent un long chemin avant d'atteindre à une habitation humaine; il me fallait implorer la froide charité pour obtenir un abri et forcer la sympathie mécontente des indifférents. Il me fallait subir un refus presque certain, sans que mon histoire fût même écoutée, sans que mes besoins fussent satisfaits.

Je touchai la bruyère; elle était humide, bien que réchauffée par un soleil d'été. Je regardai le ciel; il était pur; une étoile se levait juste au-dessus de l'endroit où j'étais couchée; la rosée tombait doucement; on n'entendait même pas le murmure de la brise; la nature semblait douce et bonne pour moi. Je me dis qu'elle m'aimait, moi, pauvre délaissée; et ne pouvant espérer des hommes que les insultes et la méfiance, je me cramponnai à elle avec une tendresse filiale. «Cette nuit-là, du moins, me dis-je serai son hôte comme je suis son enfant; ma mère me logera sans me demander le prix de son bienfait.» Il me restait encore un morceau de pain que j'avais acheté avec mon dernier argent, dans une ville où nous passions à la nuit tombante; je vis ça et là des mûres noires et brillantes comme des perles de jais; j'en cueillis une poignée que je mangeai avec mon pain. Ma faim fut sinon satisfaite, du moins apaisée par ce repas d'ermite; je dis ma prière du soir et je choisis un lieu pour m'étendre.

À côté du rocher, la bruyère était très épaisse; lorsque je fus étendue, mes pieds étaient tout à fait couverts, et elle s'élevait à droite et à gauche, assez haut pour ne laisser qu'un étroit passage à l'air de la nuit. Je pliai mon châle double et je l'étendis sur moi en place de couverture; une petite éminence recouverte de mousse me servit d'oreiller; ainsi installée je n'eus pas le moindre froid, du moins au commencement de la nuit.

Mon repos aurait été doux sans la tristesse qui m'accablait; mais mon coeur s'affaissait sous sa blessure déchirante; je le sentais saigner intérieurement: toutes ses fibres étaient brisées. Je tremblais pour M. Rochester, et une amère pitié s'était emparée de moi, mes incessantes aspirations criaient vers lui. Mutilée comme un oiseau dont les ailes sont brisées, je continuais à faire de vains efforts pour voler vers mon maître.

Torturée par ces pensées, je me levai et je m'agenouillai; la nuit était venue avec ses brillantes étoiles; c'était une nuit tranquille et sûre, trop sereine pour que la peur pût s'emparer de moi. Nous savons que Dieu est partout, mais certainement nous sentons encore mieux sa présence quand ses oeuvres s'étendent devant nous sur une plus grande échelle. Lorsque, dans un ciel sans nuages, nous voyons chaque monde continuer sa course silencieuse, nous comprenons plus que jamais sa grandeur infinie, sa toute-puissance et sa présence en tous lieux. Je m'étais agenouillée afin de prier pour M. Rochester: levant vers le ciel mes yeux obscurcis de larmes, j'aperçus la voie lactée; en songeant à ces mondes innombrables qui s'agitent dans le firmament et ne nous laissent apercevoir qu'une douce traînée de lumière, je sentis la puissance et la force de Dieu. J'étais sûre qu'il pourrait sauver ce qu'il avait créé; j'étais convaincue qu'il ne laisserait périr ni le monde ni les âmes que la terre garde comme un précieux trésor; ma prière fut donc une action de grâces. «La source de la vie est aussi le sauveur des esprits,» pensai-je. Je me dis que M. Rochester était en sûreté; il appartenait à Dieu, et Dieu le garderait. Je me blottis de nouveau sur le sein de la montagne, et au bout de quelque temps le sommeil me fit oublier ma douleur.

Mais le jour suivant, le besoin m'apparut pâle et nu; depuis longtemps les petits oiseaux avaient quitté leurs nids; depuis longtemps les abeilles, profitant des belles heures du matin, recueillaient le suc des fleurs avant que la rosée fut séchée. Lorsque les longues ombres de l'aurore eurent disparu, lorsque le soleil brilla dans le ciel et sur la terre, je me levai et je regardai autour de moi.

Combien la journée était calme, belle et chaude! les marais s'étendaient devant moi comme un désert doré; partout le soleil brillait: j'aurais voulu pouvoir vivre là. Je vis un lézard courir le long du rocher, et une abeille occupée à sucer les baies: à ce moment, j'aurais voulu devenir abeille ou lézard, afin de trouver dans ces forêts une nourriture suffisante et un abri constant; mais j'étais un être humain, et il me fallait la vie des hommes; je ne pouvais pas rester dans un lieu où elle n'était pas possible. Je me levai; je regardai le lit que je venais de quitter; je n'avais aucune espérance dans l'avenir, et je me mis à regretter que pendant mon sommeil mon créateur n'eût pas emporté mon âme vers lui, afin que mon corps fatigué, délivré par la mort de toute lutte nouvelle contre la destinée, n'eût plus qu'à reposer en paix sur ce sol désert. Mais ma vie m'appartenait encore avec toutes ses souffrances, ses besoins, ses responsabilités. Il fallait supporter le fardeau, satisfaire les besoins, endurer les souffrances, accepter la responsabilité. Je me mis donc en marche.

Lorsque j'eus regagné Whitcross, je suivis une route à l'abri du soleil, qui alors était dans toute son ardeur; mon choix ne fut déterminé que par cette seule circonstance. Je marchai longtemps; enfin, je pensais que j'avais assez fait et que je pouvais, sans remords de conscience, céder à la fatigue qui m'accablait, cesser un moment cette marche forcée, m'asseoir sur une pierre voisine et me laisser aller à l'apathie qui s'était emparée de mon coeur et de mes membres, lorsque j'entendis tout à coup le son d'une cloche: ce devait être la cloche d'une église.

Je me dirigeai du côté du son, et au milieu de ces montagnes romanesques, dont je ne remarquais plus l'aspect depuis quelque temps, j'aperçus un village et un clocher. À ma droite, la vallée était remplie de pâturages, de bois et de champs de grains; un ruisseau tortueux coulait au milieu du feuillage aux teintes variées, des champs mûrs, de sombres forêts et des prairies éclairées par le soleil. Je fus tirée de ma rêverie par un bruit de roues, et je vis une charrette très chargée qui montait péniblement le long de la colline; un peu plus loin, j'aperçus deux vaches et leur gardien. J'étais près du travail et de la vie: il fallait lutter encore, m'efforcer de vivre et me plier à la fatigue comme tant d'autres.

J'arrivai dans le village vers deux heures. Au bout de la seule rue du hameau, j'aperçus des pains à travers la fenêtre d'une petite boutique; j'en aurais voulu un. «Ce léger soutien me rendra un peu d'énergie, me dis-je; sans cela il me sera bien difficile de continuer.» Le désir de retrouver la force me revint dès que je me vis au milieu de mes semblables; je sentais que je serais bien humiliée s'il me fallait m'évanouir de faim dans la rue d'un hameau. N'avais-je rien sur moi que je pusse offrir en échange de ce pain? Je cherchai. J'avais un petit fichu de soie autour de mon cou; j'avais mes gants. Je ne savais pas comment on devait s'y prendre quand on était réduit à la dernière extrémité; je ne savais pas si l'une de ces deux choses serait acceptée; il était probable que non; en tous cas, il fallait essayer.

J'entrai dans la boutique; elle était tenue par une femme. Voyant une personne qui lui semblait habillée comme une dame, elle s'avança vers moi avec politesse et me demanda ce qu'il y avait pour mon service. Je fus prise de honte; ma langue se refusa à prononcer la phrase que j'avais préparée; je n'osai pas lui offrir les gants à demi usés ni le fichu chiffonné; d'ailleurs je sentais que ce serait absurde. Je la priai seulement de me laisser m'asseoir un instant, parce que j'étais fatiguée. Trompée dans son attente, elle m'accorda froidement ce que je lui demandais; elle m'indiqua un siège, j'y tombai aussitôt. J'avais envie de pleurer; mais, comprenant combien le moment était peu favorable pour me laisser aller à mon émotion, je me contins. Je lui demandai bientôt s'il y avait dans le village des tailleuses ou des couturières en linge.

«Oui, me répondit-elle, trois ou quatre; bien assez pour ce qu'il y a d'ouvrage.»

Je réfléchis. J'étais arrivée au moment terrible; je me trouvais face à face avec la nécessité; j'étais dans la position de toute personne sans ressource, sans amis, sans argent. Il fallait faire quelque chose; mais quoi? Il fallait m'adresser quelque part; mais où?

Je demandai à la boulangère si elle connaissait, dans le voisinage, quelqu'un qui eût besoin d'une domestique.

Elle me répondit qu'elle n'en savait rien.

«Quelle est la principale occupation dans ce pays? repris-je, que fait-on en général?

– Quelques-uns sont fermiers; beaucoup travaillent à la fonderie et à la manufacture d'aiguilles de M. Oliver, me répondit-elle.

– M. Oliver emploie-t-il des femmes?

– Mais non; c'est un travail fait pour les hommes.

– Et que font les femmes?

– Je ne sais pas; les unes font une chose et les autres une autre; il faut bien que les pauvres gens se tirent d'affaire comme ils peuvent.»

Elle semblait fatiguée de mes questions, et, en effet, quel droit avais-je de l'importuner ainsi? Un ou deux voisins arrivèrent; on avait évidemment besoin de ma chaise: je pris congé et je me retirai.

Je continuai à longer la rue, regardant toutes les maisons à droite et à gauche; mais je ne pus trouver aucune raison ni même aucun prétexte pour entrer dans l'une d'elles. Pendant une heure j'errai autour du village, m'éloignant quelquefois un peu, puis revenant sur mes pas. Très fatiguée et souffrant beaucoup du manque de nourriture, j'entrai dans un petit sentier et je m'assis sous une haie; mais je me remis bientôt en route, espérant trouver quelque ressource ou du moins obtenir quelque renseignement. Au bout du sentier, j'aperçus une jolie petite maison devant laquelle était un petit jardin bien soigné et tout brillant de fleurs; je m'arrêtai. Pourquoi m'approcher de la porte blanche et toucher au bouton luisant? pourquoi les habitants de cette demeure auraient- ils désiré m'être utiles? Néanmoins je m'approchai et je frappai. Une jeune femme au regard doux et proprement habillée vint m'ouvrir la porte; je demandai d'une voix basse et tremblante, car mon coeur était sans espoir et mon corps épuisé, si l'on avait besoin d'une servante.

«Non, me répondit-elle, nous ne prenons pas de domestique.

– Pouvez-vous me dire, continuai-je, où je trouverais un travail quelconque? Je suis étrangère et ne connais personne ici; je voudrais travailler à n'importe quoi.»

Mais ce n'était pas l'affaire de cette jeune femme de penser à moi ou de me chercher une place; d'ailleurs, que de doutes devaient éveiller à ses yeux ma position et mon histoire! Elle secoua la tête et me dit qu'elle était fâchée de ne pouvoir me donner aucun renseignement, et la porte blanche se referma doucement et poliment, mais elle se referma en me laissant dehors; si elle l'eût laissée ouverte un peu plus de temps, je crois que je lui aurais mendié un morceau de pain, car j'étais tombée bien bas.

Je ne pouvais pas me décider à retourner au village, où d'ailleurs je n'entrevoyais aucune chance de secours. Je me sentais plutôt disposée à me diriger vers un bois peu distant, et dont l'épais ombrage semblait inviter au repos; mais j'étais si malade, si faible, si tourmentée par la faim, que l'instinct me fit errer autour des demeures humaines, parce que là il y avait plus de chance de trouver de la nourriture; la solitude ne serait plus ce qu'elle était autrefois pour moi, et le repos ne me soulagerait pas, car la faim me poursuivait et me rongeait comme un vautour.

Je m'approchai des maisons; je les quittai; je revins, puis je m'éloignai de nouveau, repoussée sans cesse par la pensée que je n'y trouverais rien, que je n'avais pas le droit de réclamer de la sympathie pour mes souffrances. Le jour s'avançait pendant que j'errais ainsi comme un chien affamé et perdu. En traversant un champ, j'aperçus le clocher de l'église devant moi; je marchai dans cette direction. Près du cimetière, au milieu d'un jardin, je vis une petite maison bien bâtie, que je pensai être le presbytère. Je me rappelai que les étrangers qui arrivent dans un lieu où ils ne connaissent personne et qui cherchent un emploi s'adressent quelquefois au ministre; c'est la tâche des ministres d'aider, du moins de leurs avis, ceux qui veulent s'aider eux- mêmes. Il me semblait que j'avais quelque droit d'aller là chercher un conseil. Reprenant courage et rassemblant le peu de forces qui me restaient, j'atteignis la maison; je frappai à la porte de la cuisine; une vieille femme vint m'ouvrir. Je lui demandai si c'était bien là le presbytère.

«Oui, me répondit-elle.

– Le ministre y est-il?

– Non.

– Reviendra-t-il bientôt?

– Non, il n'est pas dans le pays.

– Est-il allé loin?

– Pas très loin, à peu près à trois milles; il a été appelé par la mort subite de son père. Il est à Marsh-End, et ne reviendra probablement que dans une quinzaine de jours.

– Y a-t-il des dames dans la maison?»

Elle me répondit qu'elle était seule et qu'elle était femme de charge. Je ne pouvais pas lui demander du secours à elle; je ne pouvais pas encore mendier: je partis donc.

Je repris mon fichu de soie et je me remis à penser au pain de la petite boutique. Oh! si j'avais seulement eu une croûte, une bouchée de pain pour apaiser mes angoisses! Instinctivement je retournai vers le village; je revis la boutique et j'entrai. Bien que la femme ne fût pas seule, je me hasardai à lui demander si elle voulait me donner un petit pain en échange du fichu de soie.

Elle me regarda d'un air de soupçon et me répondit qu'elle n'avait jamais fait de marché semblable.

Presque désespérée, je lui demandai la moitié du petit pain; elle me refusa; de nouveau en me disant qu'elle ne pouvait pas savoir d'où me venait ce fichu.

Je lui demandai si elle voulait prendre mes gants.

Elle me répondit qu'elle ne pourrait rien en faire.

Mais il n'est point agréable de traîner sur ces détails. Il y a des gens qui trouvent de la joie à songer à leurs douleurs passées: quant à moi, il m'est douloureux de penser à ces jours d'épreuve; je n'aime point à me rappeler ces moments d'abattement moral et de souffrance physique. Je ne blâmais aucun de ceux qui me repoussaient; je sentais que c'était là ce à quoi je devais m'attendre et que je ne pouvais pas l'empêcher. Un mendiant ordinaire est souvent soupçonné; un mendiant bien vêtu l'est toujours. Il est vrai que je demandais du travail; mais qui était chargé de m'en procurer? Ce n'étaient certainement pas les personnes qui me voyaient pour la première fois et ne savaient pas à qui elles avaient affaire. Quant à la femme qui ne voulait pas prendre mon fichu en échange de son pain, elle avait raison, si l'offre lui semblait étrange ou l'échange peu profitable. Mais arrêtons-nous maintenant; je suis fatiguée de parler de cela.

Un peu avant la nuit, je passai près d'une ferme. Le fermier était assis sur le seuil de la porte et mangeait du pain et du fromage pour son souper; je m'arrêtai et je lui dis:

«Voulez-vous me donner un morceau de pain? j'ai bien faim.»

Il me regarda avec surprise; mais, sans rien répondre, il coupa une grosse tartine et me la donna. Il ne m'avait pas prise pour une mendiante, mais pour une dame très originale que son pain noir aurait tentée; dès que j'eus perdu sa maison de vue, je m'assis et je me mis à manger.

N'espérant trouver aucun abri dans les maisons, j'allai chercher un refuge dans le bois dont j'ai déjà parlé; mais ma nuit fut mauvaise et mon repos sans cesse interrompu. La terre était humide, et l'air froid; plusieurs fois je fus dérangée par des bruits de pas et obligée de changer de place; je ne me sentais ni tranquille ni en sûreté. Il plut vers le matin, et tout le jour suivant fut humide. Ne me demandez pas, lecteurs, de vous donner un compte rendu exact de cette journée; comme la veille, je demandai de l'ouvrage et je fus repoussée; comme la veille, j'eus faim. Je ne mangeai qu'une seule fois dans tout le jour; passant devant la porte d'une ferme, je vis une petite fille qui allait jeter un reste de soupe dans l'auge à cochon; je la priai de me le donner. Elle me regarda d'un air étonné.

«Maman, cria-t-elle, voilà une femme qui me demande la soupe.

– Eh bien! donne-la lui, si c'est une mendiante, répondit une voix dans la maison; le cochon n'en a pas besoin.»

L'enfant versa dans mes mains la soupe qui, en refroidissant, était devenue presque ferme; je la dévorai avidement.

Voyant la nuit venir, je m'arrêtai dans un sentier solitaire, où je me promenais depuis plus d'une heure.

«Mes forces m'abandonnent, me dis-je; je sens bien que je ne pourrai pas aller beaucoup plus loin: vais-je encore passer cette nuit comme une vagabonde? faudra-t-il, maintenant que la pluie commence à tomber, poser ma tête sur le sol froid et humide? Je crains de ne pas pouvoir faire autrement; car qui voudra me recevoir? Mais ce sera horrible avec cette faim, ce froid, cette faiblesse, cette tristesse et ce complet désespoir! Il est probable que je mourrai avant demain matin. Et pourquoi ne puis-je pas accepter la pensée de la mort? Pourquoi chercher à conserver une vie sans saveur? Parce que je sais que M. Rochester vit encore, ou du moins je le crois; puis, la nature se révolte à l'idée de mourir de faim et de froid. Oh! Providence, soutiens-moi encore un peu, aide moi, dirige moi!»

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
11 ağustos 2017
Hacim:
690 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain