Kitabı oku: «De l'espèce chevaline en france»
Christophe Louis Léon Juchault de Lamoricière
De l'espèce chevaline en france
Rrapport fait au conseil supérieur des haras sur les travaux de la session de 1850

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334406
Table des matières
RAPPORT FAIT AU NOM DU CONSEIL SUPÉRIEUR DES HARAS PAR M. LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE.
CHAPITRE I er .
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII,
RÉSUMÉ.
ANNEXE A.
ANNEXE B.
ANNEXE C.
VISITE AU QUAI D’ORSAY.
VISITE FAITE A VERSAILLES PAR LA COMMISSION D’ENQUÊTE CHARGÉE DE L’EXAMEN DES CHEVAUX DE TROUPE.
ANNEXE D.
RAPPORT FAIT AU NOM DU CONSEIL SUPÉRIEUR DES HARAS PAR M. LE GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE.
Table des matières
SESSION DE 1850.
CHAPITRE Ier.
Table des matières
CRÉATION DU CONSEIL SUPÉRIEUR DES HARAS. — SON BUT. — SES TRAVAUX.
Constitution et composition du conseil. — Commissions de circonscription. — Compte rendu de l’Administration. — Discours du Ministre pour l’ouverture de la session de 1850. — Ordre suivi dans ce rapport.
Arrêté constitutif.
Un arrêté du Chef du Pouvoir exécutif en date du 11 décembre 1848, concernant l’organisation des haras et dépôts d’étalons, a prescrit (article 3) la création auprès du ministre de l’agriculture et du commerce, et sous sa présidence, d’un conseil supérieur des haras.
Composition du conseil.
Ce conseil se compose d’agents supérieurs de l’Administration, que leurs fonctions désignent naturellement pour en faire partie; d’hommes d’étude et de savoir, qui ont pris pour objet de leurs travaux les sciences naturelles dans leur rapport avec l’amélioration des espèces animales appliquées aux besoins de la société ; de propriétaires appartenant à nos principales contrées d’élevage; enfin d’officiers ou employés qui représentent les intérêts du service des remontes de l’armée.
Les membres étrangers à l’Administration peuvent être renouvelés par tiers chaque année, et sont tous au choix du ministre, qui fixe l’époque de la réunion du conseil, dont la session ne peut durer plus d’un mois.
Commissions de circonscription.
Le même arrêté, qui détermine les limites des arrondissements affectés à chaque haras ou dépôt d’étalons, prescrit (article 5) qu’il sera formé dans chacun de ces arrondissements une commission dite de circonscription.
Ces commissions sont de neuf membres, choisis par les conseils généraux des départements compris dans la circonscription, et rééligibles par tiers chaque année. Un tableau annexé audit arrêté détermine le nombre des nominations qui doivent être faites par chacun des conseils généraux.
Les sessions annuelles ont lieu du 1er septembre au 20 octobre, et les rapports, transmis au ministre de l’agriculture et du commerce avant le 1er novembre, sont soumis au conseil supérieur des haras, appelé à les examiner.
Compte rendu de l’administration.
L’article 8 oblige le ministre de l’agriculture et du commerce à faire publier chaque année un compte rendu de la situation et des travaux de l’Administration des haras; enfin, l’article 9 ordonne la publicité des règlements et instructions qui concernent ce service.
But de la création du conseil.
Le but de cette institution est facile à saisir. En réunissant dans une même enceinte les représentants des opinions diverses sur la question tant controversée de la production des chevaux en France, le Gouvernement a pensé que de la discussion de ces opinions, qui jusqu’ici se sont livrées à des luttes si ardentes, jaillirait enfin la lumière.
Son origine.
Ce n’était précédemment qu’à la suite de réclamations nombreuses, ou de circonstances particulières, que le Gouvernement cédant, pour ainsi dire, à la pression de l’opinion publique, avait formé des commissions temporaires, dont le but était analogue à celui du conseil des haras. Mais se trouvant réunies précisément aux époques où les opinions opposées se combattaient avec le plus de vivacité, il était difficile que leurs appréciations ne se ressentissent pas des circonstances au milieu desquelles elles se produisaient. Ces commissions jetèrent néanmoins un grand jour sur la question qui nous occupe. L’importance de leurs travaux fit naître l’idée de créer le conseil supérieur des haras dont elles furent l’origine.
Session de 1850.
La première session de ce conseil a commencé le 18 février 1850; elle a été ouverte par l’allocution suivante de M. le ministre de l’agriculture et du commerce:

Discours du ministre.
«Vous connaissez, Messieurs, la nature et l’importance des intérêts
«au nom desquels vous êtes réunis: il s’agit de constater les résultats
«obtenus par les haras de l’État, d’examiner si l’organisation actuelle
«de ce service est susceptible de quelques modifications, et d’indi-
«quer, par forme de conseil, la voie qui vous paraîtra la plus utile
«à suivre, s’il y a lieu de changer quelque chose à la direction adoptée
«par le service des haras. Grâce au mode de publicité dans lequel est
«entrée d’elle-même l’Administration, vous aurez, Messieurs, sur les
«commissions précédentes, l’avantage d’avoir une base précise de
«discussion: le compte rendu de l’Administration des haras vous
«en fournira les éléments.
«Une fois que vous vous serez mis d’accord sur les faits qu’il
«signale et même sur les doctrines qu’il renferme (et cette tâche vous
«sera, je crois, facile), vous pourrez vous livrer à une étude qui ne
«sera ni sans intérêt ni sans utilité : je veux parler d’une enquête,
«effectuée par un examen détaillé et individuel, sur les chevaux des
«régiments qui tiennent garnison à Paris.
«Indépendamment des régiments de lanciers, de dragons et d’ar-
«tillerie que renferme en ce moment la capitale, il y a des escadrons de
«guides, des escadrons de la garde républicaine. Or, ces derniers sont
«montés en chevaux étrangers. D’utiles rapprochements me semblent
«devoir résulter d’un examen fait par des hommes animés, comme
«vous l’êtes, d’une vive sollicitude pour les intérêts hippiques du pays
«et portant sur des animaux d’origine variée choisis dans des buts et
«pour des services différents: il jettera de vives lumières sur deux
«questions: il nous apprendra si ces régiments sont convenable-
«ment montés, et si les chevaux de troupe s’améliorent en France
«sous l’influence des haras de l’État.
«Vous aurez à vous occuper ensuite d’un ensemble de questions
«d’un haut intérêt, au triple point de vue de la science, de la pra-
«tique et de l’administration, et auxquelles je vous prierai de ratta-
«cher toutes les données économiques qui en dépendent et que vous
«pouvez apprécier mieux que personne.
«Étant donnés, comme types d’une nature opposée, le cheval de
«pur sang arabe ou anglais et le cheval de trait boulonnais ou per-
«cheron, faire connaître les différences physiologiques qui séparent
«l’une et l’autre famille?
«Quels sont les résultats obtenus en France par les croisements
«pratiqués avec des mâles de l’un ou de l’autre type?
«Quelle peut être, sur l’amélioration d’une race donnée, l’influence
«résultant de l’emploi des mâles issus du croisement de l’une
«ou de l’autre race?
«Quelles conditions de sol ou de climat, d’alimentation ou de soins
«généraux ou spéciaux, sont les plus favorables à l’emploi, comme
«reproducteur, de l’étalon de pur sang arabe ou anglais, de l’étalon
«boulonnais ou percheron, du métis issu des uns ou des autres, avec
«telle ou telle race nommée?
«Ces questions ont été mises au concours par l’Administration;
«aucun mémoire ne lui est parvenu à ce sujet. Cependant, l’énoncé
«suffit pour en faire comprendre l’importance, pour prouver qu’il est
«impossible d’en différer l’étude et qu’il est urgent d’en préparer la
«solution.
«Depuis longtemps, vous le savez, Messieurs, des esprits fort
«éclairés, des hommes fort compétents, ont demandé qu’à l’exemple
«de quelques pays qui nous avoisinent, la loi intervînt pour régler
«la police de la reproduction chevaline. On demande, en outre, qu’il
«soit pris des mesures pour modifier les tarifs de douanes à l’entrée
«des chevaux étrangers à la frontière. Ces graves questions ont été,
«de la part de l’Administration, l’objet d’études préliminaires, qui
«vous seront soumises, et votre sollicitude éclairée saura en faire
«sortir, s’il est possible, des projets de loi. Si vous réussissez, Mes-
«sieurs, à vous entendre sur ces matières, vous pouvez être d’avance
«assurés de mon concours et de mes efforts pour appuyer les dispo-
«sitions auxquelles vous vous serez arrêtés.
«Vos travaux devront enfin, Messieurs, embrasser l’examen des
«délibérations des commissions de circonscription instituées et fonc-
«tionnant aujourd’hui en vertu de l’arrêté du 11 décembre 1848; je
«recommande ces délibérations à toute votre attention, persuadé que
«vous y trouverez l’expression la plus vraie des idées et des besoins
«des localités, et que leur étude vous donnera une juste appréci-
«ation de la situation de la race chevaline en France.
«Si l’examen de ces documents amenait un rapport d’ensemble, je
«considérerais ce résultat comme très-utile: le législateur trouverait
«dans votre travail des données exactes, et les commissions locales,
qui ne sont encore qu’à leur début, y puiseraient des encouragements
pour l’avenir.»
«Pour mettre de l’ordre dans vos travaux, je vous propose:
«1° La nomination d’une commission de cinq membres chargée de
«présenter au Conseil supérieur un rapport sur les résultats observés
«dans la visite faite aux quartiers de cavalerie dont les corps tiennent
«garnison à Paris;
«2° La nomination d’une commission de cinq membres chargée de
«dépouiller les procès-verbaux des commissions départementales ins-
«tituées en vertu de l’arrêté organique du 11 décembre 1848, et de
«présenter un rapport;
«3° La nomination d’une commission chargée de l’étude des ques-
«tions se rattachant à la police de la reproduction chevaline en France,
«et, s’il y a lieu, de la présentation au Conseil d’un projet de loi sur
«la matière;
«4° La nomination d’une commission chargée d’examiner les ques-
«tions relatives à l’importation et à l’exportation des chevaux, et d’in-
«diquer les modifications dont serait susceptible le tarif des douanes
«à ce sujet, soit à l’entrée, soit à la sortie.
Nomination de quatre commissions spéciales.
Quatre commissions furent successivement nommées, conformément à la proposition de M. le ministre de l’agriculture et du commerce.
La première se composait de
MM. de La Roque-Ordan,
de Saint-Vallier,
Yvart,
Perrot de Thannberg,
de Laplace;
La seconde, de
MM. Magendie,
Rayer,
Geoffroy de Villeneuve,
Renault,
Gayot,
Petiniaud,
de Pennautier;
La troisième, de
MM. Fouquier d’Hérouel,
Jusseraud,
Brame,
Bouley jeune,
Des Mazis;
Et la quatrième, de
MM. Luneau,
de Torcy,
Monny de Mornay,
Caillard,
de Beaune,
de Laroque.
Ordre suivi dans ce rapport
Les rapports de ces commissions, le compte rendu de l’Administration des haras, la question posée par M. le ministre, ont été successivement le texte des discussions du conseil, et, quoique les procès-verbaux de ses séances aient été imprimés, il a désiré que ses travaux ainsi que ses opinions fussent l’objet d’un rapport d’ensemble: c’est ce travail que nous avons été chargé de rédiger en son nom.
Il n’a pas été aussi facile que M. le ministre l’avait espéré de se mettre d’accord sur les doctrines et sur les faits; douze séances y ont à peine suffi. La tâche était en effet difficile à remplir. Le conseil, dans sa première session, devait nécessairement porter son attention sur la question de savoir si la production chevaline du pays suffisait ou non aux besoins de sa consommation, puis rechercher, au moyen des nombreux documents que l’Administration s’est empressée de mettre à sa disposition, si notre situation à cet égard était meilleure ou moins bonne dans le présent que dans le passé.
Les difficultés auxquelles a si souvent donné lieu la remonte de notre cavalerie, les controverses nombreuses qui se sont élevées à cet égard, l’ont conduit à examiner le service des remontes dans ses rapports avec les éleveurs.
L’examen du compte rendu de l’Administration des haras l’a obligé à l’étude détaillée des décrets, ordonnances, arrêtés et règlements qui la régissent. Puis, rappelant les faits que l’expérience constate, il en a déduit un certain nombre de principes pour servir de base à ses appréciations; enfin, du point de vue où il s’était placé, il a examiné la marche suivie par l’Administration et l’action qu’elle a exercée sur la production de l’espèce chevaline en France.
La discussion du rapport sur les travaux des commissions de circonscription a donné lieu, ainsi que le désirait M. le ministre, à quelques observations d’ensemble dont le but est d’indiquer à ces commissions les points sur lesquels il conviendra qu’elles portent plus particulièrement leurs études.
Quant à la question posée au conseil par M. le ministre de l’agriculture et du commerce, sa solution se déduit tout naturellement des principes sur lesquels le conseil a motivé ses appréciations.
Cet ordre d’idées est généralement celui que nous avons suivi dans ce rapport; il nous a paru le plus convenable pour présenter succinctement les faits et les opinions qu’avait fait ressortir la discussion.
CHAPITRE II.
Table des matières
APERÇU STATISTIQUE SUR LA POPULATION CHEVALINE DE LA FRANCE. — LA PRODUCTION DU PAYS COMPARÉE À SES BESOINS.
Résultats de divers dénombrements. — Rapport, constant depuis 60 ans, entre la population chevaline et la population humaine. — Situation de la France à cet égard, comparée à celle de divers États de l’Europe. — Proportion dans laquelle l’espèce chevaline se renouvelle. — La production du pays ne suffit pas à sa consommation. — Estimation du déficit annuel. — Ce sont principalement les chevaux à deux fins et les chevaux de selle qui manquent à la France. — Le commerce achète à l’étranger presque tous ceux dont il a besoin. — Cette classe de chevaux est celle que réclame surtout la remonte de nos troupes à cheval.
Évaluation de la population chevaline de la France.
Quand on veut étudier la situation du pays sous le rapport de la production des chevaux, les premières questions qui se présentent sont celles-ci:
Quelle est la population chevaline qu’il possède?
Cette population va-t-elle en augmentant ou en diminuant?
Les documents statistiques publiés en 1848 par M. Moreau de Jonnès présentent les résultats suivants:

Ces résultats fournissent sur le mouvement de la population chevaline les indications que voici:

Des renseignements recueillis par l’Administration des haras, mais qui ne s’étendent encore qu’aux neuf départements suivants: Cantal, Hautes-Pyrénées, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Lot, Pas-de-Calais, Somme, Loir-et-Cher, Manche, constatent qu’une population chevaline qui, en 1840, présentait 331,644 têtes, était, en 1849, de 358,077, ce qui fait ressortir une augmentation de 26,433. En admettant que la population chevaline de la totalité du pays ait suivi pendant cette période une augmentation proportionnelle à celle qui a été constatée dans ces neuf départements, nous aurions pour le mouvement de la population chevaline, depuis 1840:

Il résulte de ce qui précède que la population chevaline de la France est d’environ 3 millions de têtes et qu’elle a été sans cesse en augmentant depuis 1789. Son accroissement annuel de 1840 à 1849 est moins grand qu’il ne l’avait été de 1829 à 1840, mais il est plus que double de celui qui avait été constaté de 1789 à 1812 et de 1812 à 1829; enfin cet accroissement reste proportionnel à celui de la population humaine, et malgré les nombreuses modifications qui se sont introduites dans les besoins de notre société, dans la viabilité du pays, dans notre agriculture, le rapport du nombre des chevaux à celui des habitants est resté constamment le même depuis 1789; pendant cette période, il a toujours été de 8 chevaux pour 100 habitants.
Population chevaline de la France comparée à celle des principaux États de l’Europe.
Si l’on jette maintenant les yeux sur les documents suivants, extraits de l’ouvrage de M. Moreau de Jonnès, on appréciera nettement la situation relative de la France et des autres États de l’Europe sous le rapport de leur population chevaline.
Nombre de chevaux recensés dans les principaux pays de l’Europe, comparés à la population de chacun d’eux.


On peut conclure de ce tableau, en ayant égard toutefois aux époques où les divers recensements ont été faits, que la population chevaline de la France est plus considérable que celle de tous les autres Etats de l’Europe (les renseignements manquent sur la Russie), qu’elle est presque double de celle de l’Autriche, qu’elle dépasse de 2/5 celle de la Prusse, et à peu près de la même quantité celle de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse réunies.
Mais il importe, en même temps, de remarquer que la France n’occupe que le dixième rang, si l’on considère le rapport qui existe dans chaque pays entre la population chevaline et la population humaine. Enfin, comme il était facile de le prévoir, ce sont les pays où ce rapport est le plus grand qui exportent le plus grand nombre de chevaux .
Aux divers renseignements que nous venons de rapporter viennent se joindre ceux que fournit la statistique agricole de la France, faite par les soins de l’Administration et dont les résultats sommaires ont été publiés en 1843, par Royer. Nous extrayons de l’atlas joint à son ouvrage un tableau (voir à la fin du rapport, tableau A) qui présente par département le chiffre des chevaux, des juments et des poulains.
Il résulte de ce document qu’en 1840 la population chevaline de la France se composait de

Le nombre des chevaux comparé à celui des juments.
Les chiffres que nous venons de rapporter permettent de rectifier une erreur assez généralement admise chez les éleveurs, savoir: qu’il naît en moyenne plus de juments que de chevaux .
Laissant en dehors le nombre des poulains, dont le sexe n’est pas accusé dans les documents que nous avons reproduits, nous voyons que la population chevaline adulte se compose de:

Si l’on s’arrêtait à ces chiffres on serait amené à conclure qu’il naît, au contraire, plus de chevaux que de juments.
Mais, d’un autre côté, si l’on consulte les renseignements fournis par l’Administration des douanes (voir les tableaux B et C), on reconnaît que cette différence est essentiellement due aux importations, dans lesquelles le nombre des chevaux dépasse de beaucoup celui des juments. Il serait aisé, en tenant un compte exact des échanges que nous faisons avec l’étranger, de se convaincre que, dans la population chevaline réellement due à la production du pays, la différence entre le nombre des chevaux et celui des juments est insignifiante.
Comment s’alimente et se renouvelle cette population.
Si l’on compare le nombre des poulains au chiffre total de l’espèce, on voit qu’il en est à peu près le huitième, d’où résulterait que la population chevaline de la France se renouvelle par huitièmes. Mais comme différentes causes ont contribué à augmenter, dans les résultats de la statistique, le chiffre des animaux compris sous la dénomination de poulains, en diminuant d’autant le chiffre total des chevaux et juments, on a été porté à penser que le renouvellement annuel par huitième était une proportion trop forte. Cette considération et quelques autres qui, à vrai dire, n’ont rien de tout à fait précis, ont conduit divers auteurs à admettre que la population chevaline de la France se renouvelle par dixièmes. Ainsi cette population étant à l’époque actuelle d’environ 3,000,000 de têtes, le renouvellement se ferait par 300,000 naissances annuelles.
Évaluation du nombre des poulinières.
Les résultats d’une longue observation ont d’ailleurs prouvé que, sur cinq juments saillies, il y en a au plus trois qui donnent des produits; ce qui amènerait à conclure que la naissance de 300,000 poulains nécessite au moins 500,000 juments consacrées à la reproduction. Cette évaluation, nous le répétons, est un minimum, et plusieurs membres ont affirmé, qu’on ne pouvait estimer au-dessous de 600,000 le nombre des poulinières conduites annuellement à l’étalon.
Importations.
Les conséquences que nous venons de déduire supposent, il est vrai, que les chevaux qui existent en France ont tous été produits dans le pays, et, qu’on y conserve tous ceux qui y sont nés. Mais, après avoir suivi les détails que nous allons donner sur nos importations et sur nos exportations, on reconnaîtra que les résultats de notre commerce avec l’étranger ne peuvent infirmer ce que nous venons de dire.
Nous avons placé à la fin de ce rapport (tableaux B et C) un extrait des documents officiels publiés par l’Administration des douanes, et présentant le chiffre des animaux de l’espèce chevaline importés et exportés depuis 1837.
Ces relevés existent depuis 1817; voici le motif pour lequel nous avons cru inutile d’en extraire ce qui est relatif à l’importation des chevaux antérieurement à l’année 1837.
Avant la loi du 5 juillet 1836, qui a fixé les droits d’entrée à 25 francs pour les chevaux entiers, hongres et juments, et à 15 francs pour les poulains, les tarifs étaient de 50 francs pour les premiers et de 15 francs pour les seconds. Sous l’empire de cette taxe protectrice, la contrebande, qui pour les chevaux présente des facilités toutes particulières, avait pris un grand développement.
Des compagnies se chargeaient de frauder les droits moyennant une prime de 25 francs par tête: c’est ce qui a motivé le tarif actuel. Les chiffres publiés par l’Administration des douanes avant 1836 ne peuvent dès lors servir de base à une appréciation exacte des importations; tandis que, depuis la loi de 1836, si la contrebande se fait encore, elle n’a plus une importance sérieuse.
Dans ce qui précède, nous n’avons point tenu compte des chevaux employés par l’armée, nous avions en effet particulièrement en vue d’apprécier nettement le mouvement du commerce dû à la consommation de l’agriculture, de l’industrie et du luxe. Le même motif nous a portés à séparer dans le tableau B, relatif à l’importation, les chiffres qui indiquent le nombre des chevaux que le ministère de la guerre, à diverses époques, a fait acheter à l’étranger pour la remonte de notre cavalerie. Ces achats, parfois considérables, ont augmenté notablement l’importation dans les années correspondantes, et, si on ne les eût fait ressortir à part, ils eussent empêché de saisir le mouvement régulier de production et de consommation que nous cherchions à découvrir.
Il résulte du tableau B que les importations dues à la consommation régulière du pays ont été en augmentant d’une manière à peu près constante depuis 1837 jusqu’en 1845. A la première époque, elles étaient de 19,200; à la seconde, de 28,486; ainsi elles se sont accrues de près d’un tiers dans une période de neuf années. En 1840, il est vrai, les bruits de guerre les avaient réduites à 18,914; mais, dès 1842, elles atteignaient le chiffre de 24,196, supérieur à celui de 1839. Les trois années 1844, 1845 et 1846 présentent le maximum de nos importations.
Néanmoins, dès l’année 1846, un mouvement rétrograde se manifeste; dans cette année, le chiffre des importations diminue d’environ 800 chevaux; en 1847, il baisse de près de 4,000, ce qui s’explique suffisamment par la crise financière et par la cherté des céréales. Enfin, en 1848, la réduction est plus forte encore, et l’on introduit 7,000 chevaux de moins que l’année précédente; les événements politiques y ont sans aucun doute la plus grande part. En 1849, notre importation n’est plus que de 16,307; ce chiffre est le même, à quelques unités près, que celui de l’année précédente.
Quant à l’année 1850, les résultats des six premiers mois semblent indiquer qu’elle présentera une augmentation assez notable sur l’année précédente.
Passons maintenant à l’examen de nos exportations.
Exportations.
Le tableau C, tiré, comme le précédent, des documents officiels de l’Administration des douanes, présente les exportations pour les années auxquelles se rapporte le tableau B. Il montre qu’elles sont beaucoup plus régulières que nos importations; leur chiffre reste presque constamment autour de 5 ou 6 mille par année. Les événements politiques exercent à cet égard peu d’influence.
On a indiqué sur les tableaux B et C les moyennes des importations et des exportations pour deux périodes successives de six années chacune.
Depuis 1837 jusqu’en 1842, la moyenne des importations est de 21,379, celle des exportations est de 6,589: différence, 14,790. De 1843 jusqu’en 1848, la moyenne des importations est de 23,897, celle des exportations de 5,929: différence, 17,968. Ainsi, le nombre des chevaux dont la France a eu annuellement besoin, en sus de ceux qu’elle a produits, a été, pendant la première période, de 14,790 et, pendant la seconde, de 17,968. On est donc en droit de conclure que notre déficit annuel suit une marche ascendante. Telle est la conséquence qui ressort de la comparaison des moyennes prises par six années; mais ce qui s’est produit en 1849 donne lieu d’espérer que nous entrons dans une ère plus favorable, car les importations de cette année ont été de 16,307 et ses exportations de 6,688; la différence est seulement de 9,619: c’est la plus faible qu’on ait observée depuis longtemps; les circonstances particulières où s’est trouvé notre pays ont sans doute influé sur ce résultat . L’avenir montrera si notre production suit une marche ascendante proportionnelle à l’accroissement de nos besoins.
Il résulte évidemment de la discussion à laquelle nous venons de nous livrer, que, même en considérant l’espèce chevaline en bloc, et en supposant que les chevaux que nous exportons soient propres au même service que ceux que nous importons, la France ne produit point assez de chevaux pour sa consommation.
Le déficit annuel pour les douze années dont se composent les deux périodes réunies serait, en moyenne, de 16,379.
Il est aisé, en partant de ce chiffre, d’avoir un aperçu du rapport qui existe entre nos besoins annuels et notre production. Ces besoins sont exprimés, en effet, par la somme des chevaux indigènes qui arrivent annuellement à l’âge de cinq ans et des chevaux étrangers qui franchissent notre frontière à l’état adulte.
Or, d’une part, l’on peut estimer que les naissances annuelles, dont nous avons donné le chiffre, produisent cinq ans plus tard environ 225,000 têtes prêtes à entrer en service, en calculant au plus bas les pertes dues à la mortalité. D’autre part, nous venons de voir que notre déficit annuel, pendant la période de douze années dont nous nous sommes occupés plus haut, était de 16,379 têtes, qui peuvent se réduire, si l’on en retranche les poulains importés, à environ 15,000 adultes. Ces chiffres, 225,000 et 15,000, sont évidemment les deux éléments dont la réunion donne le nombre total des chevaux nécessaires annuellement pour alimenter notre consommation: ils forment ensemble une somme de 240,000. Si l’on compare ce dernier chiffre à celui de 15,000, on reconnaît que nos besoins annuels sont environ d’un quinzième en sus de notre production.
Classification des chevaux relativement aux services auxquels on les emploie.
Mais cela ne veut pas dire que, par rapport à chacun de nos besoins spéciaux, il y ait un déficit exact d’un quinzième, et il est malheureusement trop vrai que si la proportion est moindre pour certaines catégories de chevaux, elle est, par cela même, beaucoup plus forte pour d’autres. On conçoit que l’on pourrait arriver sur ce sujet à des chiffres précis, si le genre de service auquel chaque animal est propre pouvait être constaté au moment où il passe la frontière; mais les états publiés par la direction des douanes ne fournissent aucune indication de ce genre. Nous avons donc dû chercher ailleurs des renseignements à cet égard.
Les chevaux, sous le rapport des usages divers auxquels la société les emploie, peuvent se classer de la manière suivante:
Premièrement, les chevaux de trait au pas: ce sont les plus grands, les plus lourds, ceux qui sont capables de mouvoir les plus pesants fardeaux. Ils sont peu propres aux allures vives; nous les rencontrons, dans nos villes ou sur nos grandes routes, attelés aux charrettes de roulage, aux voitures qui transportent les charges les plus considérables.
En second lieu, les chevaux de trait au trot, chevaux de poste et de diligences, qui sont en état de parcourir 10, 12 et jusqu’à 16 kilomètres à l’heure, en exerçant une force de traction suffisante pour traîner ces lourdes voitures que chacun connaît.
Troisièmement, les chevaux dits de carrosse ou chevaux à deux fins, ceux qui traînent les voitures de luxe, et peuvent généralement servir à la fois au trait et à la selle; leurs formes offrent plus d’élégance que celles des chevaux de poste; ils ont plus de souplesse et de brillant, un trot parfois plus allongé et un galop plus agréable et plus rapide.
Enfin, les chevaux de selle qu’on réserve généralement pour cet emploi, parce qu’ils ont, d’ordinaire, trop peu de masse et trop peu de force pour être avantageusement employés au trait; ceux du meilleur type sont plus souples et plus élégants que les chevaux de carrosse; leur conformation et aussi l’usage qu’on en fait leur donnent sur ces derniers une supériorité réelle dans les allures vives.
Les chevaux de carrosse et l’élite des chevaux de selle sont ce qu’on nomme dans le commerce chevaux de luxe.
Quant à ce qu’on appelle parfois chevaux d’agriculture, on ne peut les considérer comme formant une classe à part: il est très-certain que la majorité des chevaux qui existent en France est employée aux travaux de l’agriculture; mais ceux-là appartiennent, suivant les lieux, aux diverses catégories que nous venons de citer. Ainsi, dans quelques départements, ceux de la Lorraine ou de l’Alsace, par exemple, on voit attelés à la charrue des chevaux qui rentrent réellement, par leur forme et surtout par leurs dimensions, dans la classe des chevaux de selle.
Nature des chevaux importés.
Dans quelle proportion les chevaux importés sont-ils répartis entre ces catégories? Divers renseignements, desquels on ne peut faire ressortir des chiffres précis, mais qui n’en sont pas moins certains dans leur ensemble, conduisent à admettre que la plus grande partie des chevaux que nous importons appartient à la catégorie de ceux que le luxe emploie.
Remarquons d’abord que ceux-ci sont presque toujours des chevaux hongres, et, si l’on jette les yeux sur le tableau B, on verra que les chevaux hongres forment la partie la plus considérable de nos importations; de plus, c’est un fait notoire que, dans toutes nos grandes cités, les marchands de chevaux de luxe achètent à l’étranger ceux qui font l’objet de leur commerce.
Enfin, toutes les personnes qui ont vu les nombreux convois de chevaux étrangers que l’on rencontre sur les grandes routes, dans le voisinage de nos frontières, savent qu’ils sont principalement composés de chevaux hongres susceptibles d’être employés comme chevaux à deux fins.
Divers auteurs (Math. Dombasle et le général de Girardin) avancent que le chiffre des chevaux de luxe employés en France, l’armée en dehors, est de 80 à 100,000, ce qui supposerait un renouvellement annuel de 8 à 10,000. Ce chiffre se rapproche sensiblement de celui de 10 à 12,000 que présente notre importation annuelle de chevaux hongres.
Nature des chevaux exportés.
Quant aux chevaux que nous exportons, des observations analogues établissent qu’ils appartiennent presque tous à la classe des chevaux de trait au trot, si nous en exceptons, toutefois, les chevaux de selle que quelques-uns de nos départements du Midi envoient en Espagne et en Italie; mais ces exportations sont d’une importance minime .
Ce sont les chevaux de luxe qui manquent à la France.
Il résulte de ce qui précède que les chevaux qui manquent à la France appartiennent surtout à la catégorie des chevaux de luxe, et plus particulièrement à celle des chevaux à deux fins.
D’où nous pouvons inférer avec certitude que nos éleveurs ne produisent pas aujourd’hui en nombre suffisant les chevaux de cette catégorie, et ne peuvent les livrer aux marchands à des conditions aussi avantageuses que celles offertes à l’étranger: ce qui revient à dire que c’est surtout pour cette classe de chevaux que la production indigène est inférieure aux besoins du pays.
Dans quelle catégorie viennent se ranger les chevaux nécessaires aux besoins de l’armée.
Si nous nous sommes appesantis aussi longuement sur les détails qui précèdent, c’est qu’ils ont, comme on va le voir, une grande importance, pour bien préciser la position dans laquelle se trouve la France relativement à la remonte de ses troupes à cheval, soit sur le pied de paix, soit sur le pied de guerre.
Voyons d’abord où viennent se ranger dans la classification que nous avons adoptée, les chevaux nécessaires aux besoins de l’armée.
Ces chevaux sont désignés, au ministère de la guerre, par les dénominations suivantes:
Chevaux de cavalerie de réserve ( cuirassiers et carabiniers);
Chevaux de cavalerie de ligne: ce sont les chevaux de dragons et de lanciers, ceux qui montent l’artillerie à cheval et les sous-officiers et brigadiers de l’artillerie montée; c’est aussi dans cette catégorie que sont pris la plupart des chevaux d’officiers;
Chevaux de cavalerie légère (hussards et chasseurs);
Enfin les chevaux de trait qui sont attelés aux pièces d’artillerie et aux voitures des divers trains.
Quant à la gendarmerie, la taille de ses chevaux ne doit pas descendre au-dessous du maximum fixé pour la cavalerie légère.
Le tableau suivant présente les limites de taille dans lesquelles sont reçus les chevaux des différentes armes, ainsi que les prix moyens auxquels ils sont achetés par le Gouvernement.

Les chevaux de la cavalerie de réserve et de la cavalerie de ligne ne diffèrent entre eux que par la taille; ils doivent être, comme on le dit, du même modèle: les premiers sont seulement plus grands et étoffés en proportion. Ces chevaux appartiennent, les uns et les autres, à la catégorie des chevaux de carrosse et des chevaux à deux fins; il faut qu’ils aient en outre, autant que possible, les qualités particulièrement utiles aux chevaux de guerre, de l’énergie sans beaucoup d’ardeur, du fond et de la sobriété.
Les chevaux de cavalerie légère, qui portent des hommes et un harnachement moins lourds et dont on exige moins de taille, sont rangés dans la classe des chevaux de selle.
Enfin les chevaux de trait employés pour le service de l’armée appartiennent à la catégorie des chevaux de trait au trot; le service des batteries surtout réclame beaucoup de force unie à une certaine vitesse dans les allures.
Il résulte de ce que nous venons de dire qu’à l’exception des chevaux de trait, tous les chevaux employés par l’armée appartiennent à cette catégorie qu’on désigne habituellement sous le nom de chevaux de luxe.
Il faut d’ailleurs remarquer que les chevaux de trait, notamment sur le pied de paix, n’entrent que pour une petite portion dans l’effectif total. En jetant les yeux sur le tableau D, qui donne l’effectif des troupes à cheval sur le pied de paix et sur le pied de guerre et les chiffres de leurs besoins annuels en chevaux de remonte, on verra que le nombre des chevaux de trait sur le pied de paix est seulement de 6,821, avec une remonte annuelle de 850, tandis que les autres troupes à cheval ont un effectif de 49,560 chevaux, et exigent une remonte annuelle de 6,181 . Ainsi, et c’est ce que nous voulions constater, les espèces le plus généralement employées pour la remonte des troupes à cheval sont précisément celles dont la production spontanée est insuffisante dans notre pays, et que le commerce achète à l’étranger. On ne doit donc pas s’étonner que, quand la nécessité de mettre notre cavalerie sur le pied de guerre a obligé le ministère de la guerre à augmenter inopinément, et dans une très-forte proportion, le chiffre de ses achats annuels, il ait inutilement cherché, dans nos contrées d’élevage, la totalité des chevaux d’arme dont il avait besoin, et qu’il se soit trouvé parfois dans la fâcheuse extrémité d’en demander un certain nombre à l’étranger.
CHAPITRE III.
Table des matières
RESSOURCES QU’OFFRAIT JADIS LA POPULATION CHEVALINE DU PAYS. — ORIGINE DE L’INTERVENTION DE L’ÉTAT DANS LA PRODUCTION.
L’infériorité de la production chevaline du pays n’est pas un fait nouveau. — Elle est constatée dès le 17e siècle. — Elle motive l’ordonnance de 1717. qui règle l’intervention de l’État, sans remédier au mal. — Supprimée en 1790, cette intervention est rétablie sur de nouvelles bases par le décret de 1806. — Causes générales de l’insuffisance de la production. — Danger sérieux qui en résulte pour le pays. — Il motive l’existence de l’Administration des haras et de celle des remontes de l’armée. — Concourant au même but, ces deux services devaient cesser la lutte qui les a trop longtemps divisés.
L’insuffisance de la production du pays est-elle un fait nouveau?
Cette infériorité de la production du pays, que nous venons de constater au chapitre précédent, est-elle donc un fait nouveau? On serait parfois tenté de le croire, à entendre les plaintes et les récriminations qui surgissent de temps à autre à cet égard.
Les personnes les plus étrangères à ce qu’on appelle, dans le langage de l’époque, la question chevaline, ne sont pas sans avoir entendu répéter autour d’elles: «Nos belles races de chevaux français sont perdues: ces races qui faisaient l’honneur de notre pays, dont la supériorité sur celles de l’étranger était reconnue, qui fournissaient amplement à tous nos besoins, à peine en trouvons-nous quelques vestiges; le mal grandit tous les jours; il faut refaire nos races, sans quoi l’avenir de l’espèce chevaline en France est à jamais perdu.»
La supériorité du passé sur le présent une fois admise comme un fait incontestable, chacun, sans même prendre la peine de mesurer l’étendue du mal, sans examiner s’il augmente ou s’il diminue, donne un libre cours à son imagination pour en rechercher la cause et en donner l’explication.
Souvent, par suite d’une habitude trop générale chez nous, on s’en prend au Gouvernement. Pour les uns, c’est le fait même de l’intervention de l’État qui nuit à la production et arrête l’essor que l’industrie privée prendrait si elle était libre; parmi eux et à leur tête se trouve Mathieu Dombasle, qui, dans son remarquable ouvrage des haras et des remontes, a développé cette thèse avec le talent et le savoir qu’il a souvent employés à défendre de meilleures causes. Pour d’autres, c’est le mode suivi par l’État dans son intervention qui est nuisible; il faudrait revenir à celui que l’on pratiquait autrefois et qui produisait, suivant eux, des résultats si supérieurs à ceux que nous constatons aujourd’hui.
Le Conseil a pensé que, pour apprécier la valeur de ces assertions, il était nécessaire de jeter un coup d’œil rapide sur le passé, et d’examiner si nos anciennes races françaises, dont personne ne conteste le mérite, satisfaisaient jadis, comme on le dit, à tous les besoins du pays.
Époque à laquelle cette insuffisance est constatée.
C’est sous le règne de Louis XIII que se montrent les premières tentatives de l’État pour encourager l’élevage du cheval. L’insuffisance de la production, à cette époque, amenait déjà le pouvoir central à stimuler et à diriger les efforts particuliers, qui ne répondaient pas aux exigences de la consommation. D’un côté, les armées permanentes prenaient un développement plus considérable; de l’autre, les grandes influences territoriales tombaient successivement pour faire place à la centralisation naissante.
Les efforts faits alors par le Gouvernement pour réglementer l’action qu’il voulait exercer, afin de perfectionner et d’augmenter la population chevaline en France, furent infructueux.
Règlement de 1717 qui détermine le mode de l’intervention de l’État dans la production.
Sous le règne de Louis XIV, pendant les guerres que la France eut à soutenir, l’impossibilité de remonter notre cavalerie au moyen des ressources du pays créèrent de nombreux embarras que constatent divers rapports faits au conseil du Roi. Dans une période de dix années, plus de cent millions de livres furent dépensées à l’étranger pour se procurer les chevaux que réclamaient les besoins de l’armée.
Ces faits motivèrent le règlement de 1717, qui détermina d’une manière précise la nature et le mode de l’intervention de l’Etat dans la reproduction de l’espèce chevaline. Ce règlement fut maintenu dans ses dispositions importantes jusqu’en 1790 (pendant 73 ans), époque à laquelle il fut aboli par l’Assemblée constituante.
Comparaison des ressources et des besoins du pays pendant le 18e siècle.
Pour juger les effets de cette institution, examinons ses résultats vers la fin du dernier siècle.
Le premier et le plus important des besoins du pays, celui qui avait amené l’État à intervenir dans la production, était, comme aujourd’hui, la remonte de nos troupes à cheval. Le dépôt de la guerre renferme, à cet égard, des documents qui peuvent éclairer la question.
Plusieurs marchés passés en 1759, et avant cette époque, constatent qu’on achetait alors des chevaux en Allemagne, que les concessionnaires s’engageaient à les tirer de ce pays et à n’en point fournir venant de Suisse, de Flandre ou de Bourgogne.
En 1762 interviennent les ordonnances de M. de Choiseul, à la suite desquelles les chevaux des compagnies de cavalerie cessèrent d’appartenir à leurs capitaines; la remonte se fit par régiment. Des officiers de chaque corps, détachés à cet effet dans les contrées de production, y achetaient des chevaux à l’âge de quatre ans, les conservaient dans les dépôts de remonte pendant un temps plus ou moins long, et les dirigeaient ensuite sur le corps; mais les remontes ainsi faites à l’intérieur étaient loin de suffire.
En vertu d’un marché passé par l’État en 1778, pour la fourniture de chevaux de remonte, le concessionnaire s’engage à les tirer du Danemark, du Holstein et de l’Oldenbourg.
En 1780, d’après un marché passé pour la fourniture de 1,788 chevaux destinés à la remonte de la cavalerie (grosse cavalerie), des dragons et chasseurs, le concessionnaire s’engage à fournir des chevaux ou juments tirés, autant que possible, des trois contrées déjà désignées, et le reste des autres pays de l’Allemagne où l’on élève de bons chevaux, tel que le pays d’Anspach. La réception se fit à Uckange et à Vie. Leur prix était de 403 livres pour la grosse cavalerie, et de 303 livres pour les dragons et les chasseurs. S’il ne se trouvait pas suffisamment de chevaux en Allemagne, on pouvait en acheter en France; ceux-ci donnaient droit à une prime de 10 francs, qui n’était payée que sur certificat authentique.
Le sieur Sincère soumissionna, le 21 juillet, un marché de 9,000 chevaux tirés des localités indiquées dans les marchés antérieurs et, en outre, du Mecklembourg.
En 1788, voici ce que renfermait le supplément, en date du 16 juin, à l’instruction permanente du même jour concernant les inspections des lieutenants généraux, chefs de division et inspecteurs divisionnaires:
«Sa Majesté se proposant de fixer, par un règlement particulier,
«tout ce qui a rapport aux remontes quand elle aura attentivement
«examiné cette partie importante de son service, elle a réglé provi-
«soirement que le prix de chaque cheval de remonte serait fixé ainsi
«qu’il suit:

«Sa Majesté a en vue, par les différences de cette fixation, d’en-
«courager l’éducation des chevaux dans le royaume.
«Les régiments ne recevront plus le fourrage dans les lieux où ils
«feront leur remonte; ce sera à eux à pourvoir à la nourriture des
«chevaux par les soins des officiers qu’ils continueront de détacher à
«cet effet.
«Chaque régiment continuera d’avoir un lieu de dépôt pour les
«chevaux qu’il achètera dans le royaume.....»
On trouve, à la date du 24 mai 1780, des instructions contenant des prescriptions semblables.
Ce document constate plusieurs faits importants:
1° Que ni la grosse cavalerie, ni la cavalerie de ligne, ni la cavalerie légère, ne trouvaient en France des ressources suffisantes à leur remonte sur le pied de paix, puisqu’on prend la peine de fixer, pour chaque espèce de cavalerie, un prix particulier pour les chevaux achetés en France et pour ceux achetés à l’étranger;
2° Que les dépôts affectés à chaque régiment sont destinés à recevoir seulement les chevaux achetés dans le royaume: d’où il résulte que les corps étaient dans l’habitude de se remonter non-seulement en France, mais aussi à l’étranger;
3° Enfin, qu’en 1788, deux ans avant la suppression de l’ancienne administration des haras, le Gouvernement sentait encore le besoin d’encourager l’élevage des chevaux en France en fixant un prix supérieur pour les chevaux d’arme achetés dans le pays.
Un article de l’Encyclopédie méthodique, sur les carabiniers, fait en 1784 par M. Lacuée de Cessac, contient ce qui suit:
«Tous les chevaux du corps sont noirs..... leur taille est de
«4 pieds 10 pouces au moins. Ils sont généralement d’une belle
«conformation: comme ce corps reçoit pour sa remonte des fonds
«plus considérables que le reste de la cavalerie, il peut choisir avec
«le plus grand soin les chevaux qu’il achète.
«C’est en Danemark et en Jutland que les carabiniers font leurs
«remontes; malgré la prévention qu’on a généralement contre les
«chevaux danois, le corps a tout lieu de se louer de leur durée et
«de leur bonté. Cependant combien ne serait-il pas à désirer que le
«royaume pût fournir aux carabiniers et au reste de la cavalerie les
«chevaux dont ils ont besoin?»
Depuis les ordonnances de M. de Choiseul, les remontes se faisaient par régiment; un règlement du 1er novembre 1791 porte que, par arrêté du Roi, les remontes des troupes à cheval se feront à l’avenir en commun.
«Sa Majesté a jugé convenable d’établir des dépôts de remonte
«pour y réunir les chevaux destinés à compléter les différents régi-
«ments de l’armée; en conséquence, elle ordonne ce qui suit:
«L’officier général chargé de la réception et de la distribution des
«chevaux de la remonte y procédera conformément..... etc.» Suivent les conditions.
La taille est réglée ainsi qu’il suit:

Le premier dépôt fut établi à Lunéville, le deuxième et le troisième à Vic et à Rosières.
Par un marché de 5,000 chevaux passé le 10 août 1791, le sieur Sincère s’engageait, comme dans ceux précédemment rapportés, à tirer ces remontes des pays de l’Allemagne ci-dessus indiqués.
Quant aux remontes faites à l’intérieur du pays, on ne trouve qu’un marché de 3,500 chevaux, en date du 4 septembre 1792. Ils devaient être livrés, ceux de la Normandie au Pin, etc.
La remonte de notre cavalerie préoccupait vivement alors les pouvoirs de l’Etat, et, le 15 février 1793, un nouveau règlement était publie sur l’administration des remontes générales.
Mais arrêtons-nous à cette époque, et voyons quel était sous la monarchie l’effectif de nos troupes à cheval, que nos ressources ne nous permettaient pas d’entretenir.
D’après la constitution militaire de 1788, faite par le conseil supérieur de la guerre, l’effectif de la cavalerie sur le pied de paix devait être composé, savoir:

A quoi il fallait ajouter la cavalerie de la maison du Roi, réduite alors par les réformes de 1775 et de 1787, savoir:

En tout, 31,879 chevaux; soit 32,000 chevaux, effectif, sur le papier.
Malgré les achats nombreux faits à l’étranger, cet effectif était bien loin d’être complet, ainsi que le prouvent les situations, déposées en 1791 à l’Assemblée, qui constatent que nous n’avions alors que 26,000 chevaux de cavalerie.
Il est impossible d’établir d’une manière précise la proportion exacte dans laquelle les chevaux étrangers entraient à cette époque dans nos remontes; celle des carabiniers se faisait entièrement au dehors. Divers renseignements portent à croire qu’il en était de même du reste de la grosse cavalerie, dont l’effectif total était de 12,000 chevaux; enfin les dragons, les chasseurs et les hussards ne trouvaient point dans le pays des ressources suffisantes.
Telle était notre situation au moment de la révolution de 1789, tandis qu‘aujourd’hui nous entretenons régulièrement sur le pied de paix un effectif moyen de 49,408 chevaux de selle, sans avoir besoin de faire aucun achat au dehors.
Nous venons de constater l’insuffisance des ressources pour la remonte de notre cavalerie. Le pays fournissait-il au moins, à cette époque, les chevaux de luxe qu’il consommait?
A cet égard, on peut consulter les nombreux écrivains qui s’occupaient alors de l’amélioration de nos races; tous déplorent notre insuffisance. Nous citerons, entre autres, Buffon, qui dit (page 187, tome Ier, édition de Sonnini): «Les chevaux de Hollande sont fort «bons pour le carrosse, et ce sont ceux dont on se sert le plus commu- «nément en France; les meilleurs viennent de la province de Frise....»
Enfin, le peu de développement qu’il donne au détail de nos races, dans sa célèbre étude du cheval, prouve qu’à cette époque on en avait dans le pays une opinion tout à fait analogue à celle qui est répandue aujourd’hui. Voilà ce passage, que nous reproduisons en entier: «Il y a en France des chevaux de toute espèce, mais les beaux
«sont en petit nombre. Les meilleurs de selle viennent du Limousin;
«ils ressemblent assez aux barbes, et sont, comme eux, excellents
«pour la chasse; mais ils sont tardifs dans leur accroissement; il
«faut les ménager dans leur jeunesse et même ne s’en servir qu’à
«l’âge de huit ans. Il y a aussi de très-bons bidets en Auvergne, en
«Poitou, dans le Morvan, en Bourgogne; mais, après le Limousin,
«c’est la Normandie qui fournit les plus beaux chevaux: ils ne sont
«pas si bons pour la chasse, mais ils sont meilleurs pour la guerre; ils
«sont plus étoffés et plus tôt formés. On tire de la basse Normandie
«et du Cotentin de très-beaux chevaux de carrosse, qui ont plus de
«légèreté et de ressources que les chevaux de Hollande. La Franche-
«Comté et le Boulonnais fournissent de très-bons chevaux de tirage.»
L’éditeur de Buffon, qui écrivait en l’an vin (1800), ajoute à ce passage la note suivante: «Presque toutes les races distinguées de
«nos chevaux de France sont éteintes. La négligence dans les éta-
«blissements propres à les maintenir a commencé le mal, et l’ef-
«frayante destruction de ces animaux utiles l’a porté à son comble.»
Nous pourrions multiplier ces citations; mais celles que nous venons de faire suffisent pour établir qu’avant la Révolution, s’il existait en France des races douées de qualités bien reconnues, elles étaient loin de fournir les mêmes ressources qu‘aujourd’hui pour la remonte de notre cavalerie, et qu’elles étaient, de plus, insuffisantes pour alimenter la consommation de luxe.
Il en était ainsi dès la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe. Cet état de choses amenait alors le Gouvernement à intervenir dans la production, et cette intervention, continuée jusqu’en 1700, n’avait pas notablement amélioré la situation.
Les inconvénients du mode de l’intervention de l’État dans la production amènent sa suppression en 1790.
A cette époque, on s’en prit au mode d’intervention suivi par l’État. Ces reproches étaient en partie fondés.
L’État ne se bornait pas alors, comme aujourd’hui, à encourager et faciliter la production: les mesures adoptées avaient pour but d’obliger pour ainsi dire les éleveurs à produire les chevaux dont on avait besoin, et en voulant ainsi réglementer la production on la réduisait au lieu de l’augmenter.
L’État plaçait, dans des dépôts répartis sur divers points du pays, un certain nombre d’étalons choisis; d’autres étaient remis à des garde-étalons, et souvent ils étaient la propriété de ces derniers, qui recevaient pour eux une patente. Les garde-étalons étaient rémunérés par divers privilèges, et, entre autres, par le prix des saillies, qui devenaient obligatoires pour les juments qu’on jugeait propres à donner des chevaux d’arme. Cette disposition, attentatoire au droit de propriété, contribua surtout à rendre odieuse l’institution dont il s’agit. En outre, la direction administrative était confiée tantôt aux intendants des provinces, souvent fort étrangers à ce qui concerne l’élève du cheval, tantôt à de grands seigneurs revêtus de charges de cour, qui ne pouvaient en surveiller les détails.
Le choix des étalons, parfois fort négligé, se fit longtemps d’après des systèmes erronés, auxquels on ne renonça qu’après les déplorables résultats constatés par une longue expérience.
Enfin, les nombreux abus qui, à la fin de la monarchie, s’étaient introduits dans cette branche de l’administration, plus encore peut-être que dans toutes les autres, achevèrent de la décrier dans l’esprit des populations de nos pays d’élevage. Au lieu de la transformer en l’améliorant, on la détruisit.
On essaya de nouveau du régime de liberté sans encouragement de l’État, régime dont, sous Louis XIII et sous Louis XIV, l’expérience avait surabondamment constaté l’insuffisance; on ne tarda pas à s’en repentir.
Dès l’an VI (1798), le remarquable rapport d’Eschasseriaux jeune, au Conseil des Cinq-Cents, établit, non-seulement sur des raisonnements incontestables, mais sur les faits, l’indispensable nécessité, en France, de l’intervention de l’État, qui ressortira du reste également de ce rapport. On avait alors à réparer non-seulement les pertes de la guerre, mais encore les résultats désastreux des réquisitions. Cependant le conseil des Cinq-Cents n’osa pas rétablir une institution si impopulaire, Ce ne fut qu’en 1806 que l’Empereur décréta la mise en pratique d’un système peu différent de celui qui était formulé dans le projet de loi dont nous venons de parler.
Rétablissement de l’intervention de l’État sur de nouvelles bases, en 1806.
Le décret de 1806 est la base sur laquelle repose aujourd’hui l’Administration des haras; toutefois, on a introduit en 1833, dans la composition des dépôts d’étalons, une modification importante. En vertu du décret de 1806, les étalons des dépôts devaient, pour la plus grande partie, appartenir aux meilleures races françaises. En 1833 cette disposition fut changée. Les chevaux de pur sang anglais et par leurs dérivés entrèrent en beaucoup plus grand nombre dans nos dépôts. Ce système nouveau fut, pour l’Administration actuelle, l’objet d’attaques vives et nombreuses dont nous discuterons plus loin la valeur; mais examinons d’abord les effets produits par le décret de 1806.
On a prétendu que l’application du système contenu dans ce décret avait rapidement rétabli notre prospérité chevaline. Nous conviendrons que la période de 1806 à 1813 fut un bon temps pour les éleveurs qui produisaient des chevaux d’arme. La consommation était immense, le débouché était assuré ; les marchands qui fournissaient l’armée enlevaient tout ce qu’ils trouvaient dans les pays de production, l’éleveur était sûr de vendre ses produits, bons ou mauvais, car les détachements de remonte, formés de chevaux reçus à la hâte, rejoignaient au loin les régiments, après avoir fait des pertes dont personne ne s’occupait alors de constater la proportion. Ce fut le temps des fortunes rapides dans ce commerce: de là vient que cette époque est citée comme celle qui vit fleurir chez nous l’élevage; mais il n’est pas possible de penser qu’en sept ans l’espèce chevaline se fût sérieusement améliorée en France.
En 1813 revinrent les réquisitions; puis l’invasion nous enleva le plus grand nombre des poulinières d’élite qui n’avaient pas été conduites sur les champs de bataille; on ne peut donc tirer aucun enseignement sérieux de ce qui se produisit alors.
La Restauration, trouvant la France épuisée, fut obligée d’aller demander à l’Allemagne la meilleure partie des faibles remontes nécessaires alors à l’entretien de nos troupes à cheval. Mais n’anticipons pas sur l’appréciation des ressources que le pays a présentées, depuis cette époque, aux remontes de notre cavalerie.
Causes générales de l’infériorité de la production chevaline en France.
Nous devons seulement dire ici quelques mots pour répondre à ceux qui s’en prennent exclusivement au mode suivi par l’Etat, de la pénurie, si souvent observée dans notre pays, sous le rapport de la production chevaline.
«La France, disent-ils, a un climat plus chaud que celui de l’Allemagne et de l’Angleterre. La richesse et la fertilité de son sol sont renommées: comment est-il possible qu’une contrée aussi favorisée ne puisse produire les chevaux dont elle a besoin?»
Les causes de ce fait sont plus générales et plus profondes qu’on ne paraît le croire.
Est-ce donc seulement de chevaux que manque la France? Pour peu qu’on jette les yeux sur les tableaux publiés par l’administration des douanes, on reconnaîtra que, pour toutes les grosses espèces d’animaux domestiques, nos importations dépassent nos exportations .
Ce n’est donc pas seulement le cheval qui manque à la France: le bœuf et le mouton lui font également défaut; ces espèces sont insuffisantes sur son marché. Or, il ne s’agit pas seulement de savoir si on peut faire de bons chevaux, mais bien si on peut les faire avec avantage. A quoi tient chez nous cette pénurie des espèces animales? A plusieurs causes: La grande étendue des terres consacrées à la production des céréales, conséquence nécessaire d’une agriculture peu avancée; les surfaces considérables cultivées en vigne; un grand nombre de régions montagneuses, qui, quoique placées au sud de l’Angleterre et de la plus grande partie de l’Allemagne, sont plus froides que ces contrées et ne permettent pas un parcours aussi prolongé ; enfin, pour une grande partie de notre pays, la faiblesse du capital employé dans les exploitations agricoles.
S’il y a des moyens de remédier à ce dernier inconvénient, le plus grave de tous, ils sont du ressort de l’économie sociale, et ne rentrent nullement dans notre sujet; mais les gens les plus étrangers à l’agriculture se rendront facilement compte que la production des animaux de boucherie présente des chances de gain beaucoup plus assurées que la production du cheval. Il est en effet beaucoup plus rare, dans l’élevage du bœuf et du mouton, de perdre la totalité de la valeur des produits, et une foule d’accidents, qui diminuent parfois de moitié et des trois quarts le prix d’un cheval, n’ont souvent aucune importance pour les autres espèces. Enfin, comme les animaux destinés à la boucherie ont, en général, une croissance plus rapide, le producteur rentre beaucoup plus vite dans ses avances.
Que sera-ce donc si nos tarifs de douane, dont le droit d’entrée sur les chevaux ne constitue qu’une protection illusoire, accorde aux autres espèces une faveur comparativement très-considérable ?
La production d’un bœuf, par exemple, dont chacun sait que la valeur moyenne est fort inférieure à celle des chevaux de la catégorie. de ceux dont il s’agit d’encourager l’élevage, est protégée par un droit de 50 francs, tandis que pour le cheval le droit est moitié moindre, Il n’est donc pas étonnant que, comme on l’a observé dans certaines contrées, l’élevage du cheval diminue pour faire place à celui du bœuf et du mouton. Ce résultat était, en partie du moins, la conséquence naturelle de la position faite par les lois de l’État aux éleveurs de chacune de ces espèces.
Telles sont les causes réelles de l’infériorité de notre production, causes dont on n’a pas suffisamment tenu compte en adressant trop souvent d’injustes reproches à l’administration des haras.
L’insuffisance de la production constitue un danger sérieux pour le pays.
Si le cheval, et particulièrement celui qui nous manque, n’était qu’un objet de luxe, comme tant d’autres que la France achète à l’étranger, l’infériorité de la production nationale, à cet égard, n’aurait pas été l’objet de tant de préoccupations; mais le cheval qui nous fait défaut, nous l’avons dit, c’est le cheval de guerre, celui que, pour sauvegarder l’indépendance et l’honneur du pays, nous devons faire naître et élever sur notre territoire.
S’il faut mettre notre cavalerie sur pied de guerre, nous sommes obligés d’avoir recours à l’étranger.
Ce funeste expédient nous manquerait au moment même où la nécessité rendrait les besoins plus impérieux, car si la guerre devenait imminente, les puissances étrangères fermeraient leurs frontières. Et, tandis que n’ayant plus à redouter notre concurrence sur leurs propres marchés, elles y trouveraient à vit prix les chevaux que notre commerce de luxe va leur demander chaque année, l’impossibilité de suffire à l’entretien de nos troupes à cheval sur le pied de guerre ne nous laisserait alors d’autres ressources que celles, trop souvent employées, des réquisitions: moyen extrême et désastreux qui ruine en un seul jour, et pour de longues années, l’avenir de la production du pays!
L’Administration des haras et le service des remontes ont pour but de remédier au mal qu’on vient de signaler.
Mais plus les causes de cette situation sont graves, plus il faut d’efforts et de persévérance pour les combattre. On a fait, pour arriver au but, des essais dans les sens les plus divers et parfois les plus opposés. Aujourd’hui l’État ne borne plus son intervention à l’action de l’administration des haras qui ressortit au ministère de l’agriculture et du commerce; administration dont le but est d’encourager l’élevage par divers moyens, et de le faciliter en plaçant dans chaque contrée des étalons capables de produire de bons chevaux d’arme; mais il intervient aussi pour assurer à la production un débouché avantageux et régulier, par l’organisation donnée au service des remontes, qui ressortit au ministère de la guerre.
Ce service établit une relation directe et incessante entre le producteur et l’État, qui, parvenant ainsi à s’assurer de la nationalité des chevaux qu’il achète, a de plus l’avantage de connaître, d’une manière précise, la nature et l’étendue des ressources de chaque partie du pays; enfin l’éleveur, assuré de se défaire à un bon prix des produits qui réussissent bien, est encouragé à continuer et à augmenter ses efforts.
Ces deux administrations, auxquelles un même besoin du pays a donné naissance, qui, par conséquent, doivent tendre au même but, ont été malheureusement fort divisées pendant longtemps sur les moyens à employer pour l’atteindre. Inquiétée dans son existence, lorsque le ministère de la guerre prétendit l’absorber dans le service des remontes, l’administration des haras se défendit avec succès, et gagna son procès devant les Chambres; mais les habitudes d’antagonisme que cette lutte avait fait naître et dont rien ne motiverait aujourd’hui la continuation, sont abandonnées sans retour. — Les ressentiments et les passions des hommes devaient se taire lorsqu’il s’agissait de débattre les grands intérêts du pays.
CHAPITRE IV.
Table des matières
DU SERVICE DES REMONTES DE L’ARMÉE DANS SES RAPPORTS AVEC LES ÉLEVEURS.
Des établissements de remonte. — Leurs circonscriptions. — Système du règlement de 1837. — Conditions exigées des chevaux d’arme. — Dispositions législatives concernant les prix. — Du mode d’achat. — Nécessité de la permanence des crédits annuels. — Résultats produits par ce système. — Des améliorations qu’on peut y apporter. — Pourquoi on a exclu les marchands. — Leur utilité. — Dans quelle mesure ils ont été admis.
Nous avons établi, dans le chapitre II, que les chevaux nécessaires pour la remonte de notre cavalerie appartiennent, en grande majorité, à la catégorie de ceux que nos éleveurs ne produisent point en nombre suffisant pour la consommation du pays, et que le commerce va généralement chercher à l’étranger.
C’est parce que les conditions de la production ont ainsi forcément établi les relations des marchands au dehors, que ceux de nos agriculteurs qui se livrent à l’élevage de ce genre de chevaux n’ont, pour ainsi dire, d’autre débouché que les achats faits par la remonte de l’armée. On concevra donc sans peine de quelle importance sont, pour cette classe nombreuse de producteurs, les détails d’exécution de ce service. Telle est la cause de l’examen attentif que le Conseil a dû en faire. Nous allons résumer ici les renseignements qui lui ont été communiqués à cet égard, ainsi que les appréciations dont ils ont été l’objet.
Des dépôts de remonte.
Le service des remontes comprend cinq circonscriptions; chacune a pour centre un établissement nommé Dépôt de remonte, dont le chef correspond directement avec le ministre de la guerre. Ces établissements sont placés à Caen, Guingamp, Saint-Maixent, Auch et Villers.
Succursales.
La grande étendue des circonscriptions des dépôts a motivé successivement la création d’établissements secondaires dépendants des premiers, et qui prennent le nom de succursales. Les commandants de ces succursales ne sont point en relation directe avec le ministre de la guerre; ils correspondent avec les commandants des dépôts. Ces succursales sont au nombre de quinze.
Le tableau E présente les circonscriptions des dépôts de remonte, ainsi que celles des succursales qui en dépendent, la date de la création de ces établissements, la population chevaline des départements qui les composent, et les rapports de cette population à la population humaine dans ces diverses contrées.
Le tableau E donne des indications analogues pour les départements qui restent en dehors de l’action du service dont il s’agit.
Annexes.
Viennent ensuite les annexes. On nomme ainsi des établissements où on nourrit pendant quelques mois, avant de les envoyer dans les régiments, les chevaux achetés dans certaines circonscriptions. Ces établissements sont au nombre de trois, savoir: Le Gibaud (Charente-Inférieure), Saint-Maurice (Landes), Le Visens et la Ferme-Forcade (Hautes-Pyrénées). D’après la destination qui leur est assignée, ils n’ont, à vrai dire, aucune relation avec les éleveurs. Nous ne les mentionnons que pour mémoire. La carte n° 1 indique les lieux où sont placés les dépôts et les succursales, ainsi que les circonscriptions qui dépendent de ces établissements. Une teinte noire désigne les régions qui ne sont point explorées par les officiers acheteurs.
Règlement qui régit le service des remontes.
Le service des remontes est régi par un règlement, en date du 23 mars 1887. Quelques points secondaires ont seuls été modifiés ou éclaircis depuis cette époque par des instructions ministérielles. Parmi les dispositions que renferme ce règlement, le conseil supérieur des haras n’a examiné que celles qui déterminent les conditions exigées des chevaux d’arme et celles qui sont relatives au mode de leur achat.
Fixation de la taille.
La taille des chevaux des différentes armes est fixée conformément à l’état que nous avons rapporté dans le chapitre II. Cette fixation, faite en 1837, n’était point une innovation; elle n’a fait que réglementer d’une manière absolue des dispositions auxquelles on se conformait depuis de longues années en vertu de circulaires ministérielles.
Il n’est donc point exact de dire, comme on l’a fait quelquefois, que le règlement dont il s’agit ait réduit la taille des chevaux de la cavalerie.
En 1846, l’année s’ouvrait avec un déficit plus considérable qu’à l’ordinaire pour les chevaux de cavalerie de ligne. Une circulaire, adressée aux commandants des dépôts de remonte, les autorisa, exceptionnellement pour les achats de l’année, à réduire la taille de ces chevaux de 1m,515 à 1m,50.
Enfin, en 1847, une décision ministérielle (insérée au Journal militaire, 1er novembre de cette année, p. 312) prescrit d’exprimer, à l’avenir, en mètres et en centimètres, sans indication de millimètres, la taille réglementaire des chevaux de remonte.
Voici ce qui résulte de ces trois textes successifs:
1° De 1837 à 1846, la taille est fixée de la manière suivante:

2° En 1846, réduction pour l’année suivante seulement de om,o 15 sur la taille des chevaux de ligne:
3° A partir de 1847, elle est fixée comme suit:

La suppression des millimètres, qui peut être considérée, en thèse générale, comme sans importance, a eu néanmoins pour conséquence d’augmenter d’un demi-centimètre la taille minimum des chevaux de cavalerie légère, les plus petits de ceux qui soient reçus dans l’armée; si donc on voulait tenir compte des modifications, d’ailleurs insignifiantes, qui ont été introduites par la décision ministérielle de 1847, on devrait reconnaître qu’elle a eu pour effet de réduire plutôt que d’augmenter le nombre des chevaux qui sont en état d’être achetés pour le service de l’armée.
Le règlement de 1837 (article 12) réserve au ministre la faculté d’autoriser les acquisitions avec une tolérance d’un demi-pouce, soit 0m,014 en dessous des tailles exigées, pour des chevaux qui rachèteraient ce défaut de taille par des qualités supérieures. On ne fait point usage de cette tolérance, et elle n’a été appliquée que pour quelques rares chevaux fournis par le département des Landes.
Age des chevaux.
L’article 17 dispose que les chevaux devront avoir 7 ans au plus et 5 ans au moins; mais le ministre de la guerre peut permettre de descendre au-dessous de cette dernière limite, et dans le fait tous les officiers de remonte sont autorisés à acheter des chevaux de 4 ans . C’est dans ces conditions que la grande majorité des achats sont effectués.
On a critiqué cette disposition, parce qu’il est notoire que les chevaux ne peuvent entrer en service dans les régiments avant l’âge de 5 ans révolus; les chevaux de 4 ans sont en effet gardés de trois à six mois dans les dépôts de remonte, et conduits de là à petites journées aux régiments qui doivent les recevoir, où ils demeurent encore pendant six mois, au moins, au rang des jeunes chevaux. Il en résulte qu’au prix de chaque cheval, acheté à 4 ans, on doit ajouter, au moment où il entre en service, les dépenses qu’il occasionne pendant près d’une année pour sa nourriture et son entretien.
Cette critique paraît fondée au premier abord, car il est certain que si nos éleveurs pouvaient eux-mêmes conduire les chevaux jusqu’à l’âge de cinq ans, ils les entretiendraient à meilleur marché que le Gouvernement, et on se conformerait ainsi à ce principe si profondément vrai: que l’État doit se borner à produire ce que l’industrie privée ne peut lui fournir dans les mêmes conditions. Mais dans l’état actuel de l’élevage, eu égard aux habitudes prises, à l’exiguïté et au mauvais état des bâtiments affectés aux jeunes chevaux, les hommes qui ont examiné les choses de près regardent comme certain qu’on ne peut demander aux éleveurs de conserver leurs produits jusqu’à l’âge de cinq ans.
D’un autre côté, les achats à 4 ans ont un avantage qu’il faut signaler. Chez nous, contrairement à ce qui s’observe chez la plupart des autres peuples, le roulage, les diligences, et par suite l’agriculture, emploient presque généralement des chevaux entiers. Cela porte l’éleveur à ne castrer son cheval que quand il est à peu près sûr de le vendre à la remonte, de sorte qu’il est naturellement enclin à ne prendre ce parti que le plus tard possible, afin de se conserver aussi longtemps que cela lui est permis deux débouchés ouverts à la fois.
L’Administration des remontes est donc incessamment exposée à recevoir des chevaux qu’on a hongrés beaucoup trop tard et dont on a ainsi notablement compromis les qualités. Or elle n’a qu’un moyen de réagir contre cette funeste tendance: c’est d’abaisser jusqu’aux limites raisonnablement admissibles l’âge de réception, et de solliciter ainsi l’acheteur à hâter davantage le moment de la castration, dont toutes les suites doivent être d’ailleurs parfaitement guéries au moment de la vente, ainsi que le prescrit l’article 15 du règlement de 1837.
Il y a, en outre, un autre motif d’agir ainsi, dont semblent particulièrement frappés des hommes qui ont passé de longues années dans les remontes ou dans les corps de cavalerie. Ils pensent que lorsqu’un cheval est destiné à servir dans un régiment, à y mener la vie commune, à recevoir ce traitement général et uniforme qui ne permet pas de tenir compte des différences individuelles de tempérament et d’organisation, il convient à tous égards qu’il y soit façonné de bonne heure. L’âge de quatre ans leur paraît être celui où le cheval est le mieux en état de contracter cet ensemble d’habitudes qui doivent être l’avenir de son existence, et ils estiment que, si on l’enrégimentait plus tard, on s’exposerait à des pertes plus considérables.
Cette opinion n’est point basée sur des chiffres; mais on cite pour l’appuyer l’exemple de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui, mieux placées que nous pour remonter leur cavalerie avec des chevaux de 5 ans, font cependant leurs achats dès l’âge de 3 et de 4 ans.
Afin d’éclairer définitivement cette importante question, il serait désirable qu’au ministère de la guerre on tînt compte de la mortalité des chevaux achetés à 4 ans et de ceux achetés au-dessus de 5 ans. Cette observation suivie pendant plusieurs années permettrait de décider quel est le meilleur des deux systèmes; ce qui conduirait, si l’on devait augmenter la proportion des chevaux achetés à 5 ans, à accorder pour ceux-ci des prix plus élevés que ceux fixés pour les chevaux de 4 ans.
De la proportion des juments dans la remonte de la cavalerie.
Nous avons vu, dans la discussion des documents statistiques, que, sur l’ensemble de l’espèce en France, la production des chevaux était égale à celle des juments. Quant au service de la cavalerie, il n’y a pas de différence notable entre l’usage que font les chevaux et celui qu’on obtient des juments; aussi le règlement de 1837 ne fixe point d’une manière absolue la proportion dans laquelle les chevaux et juments seront achetés pour la remonte. Le ministre détermine cette proportion chaque année pour chaque contrée, pour chaque dépôt et même pour chaque succursale, conformément aux demandes qui lui sont adressées par les officiers de remonte et par les autorités locales. Le tableau suivant donne ces prescriptions telles qu’elles ont été notifiées pour les années 1848 et 1849.
FIXATION PAR DÉPÔT.

FIXATION PAR SUCCURSALES.

Il est facile d’expliquer, en général, les variations considérables que subit cette proportion d’un point à un autre.
Dans les contrées où les éleveurs font naître plus de chevaux qu’ils n’en élèvent, ce sont généralement les pouliches qu’ils conservent, et les mâles dont ils se défont: la population de juments adultes est donc, dans ces contrées, beaucoup plus considérable que celle des chevaux dans les mêmes conditions; dans les départements qui élèvent dans une proportion plus forte que celle dans laquelle ils font naître, la situation inverse se produit.
Il est donc convenable que, pour les circonscriptions qui se trouvent dans la première de ces deux conditions, la proportion des juments soit plus considérable que dans celles où se rencontrent les circonstances contraires. On observera des contrastes de ce genre en comparant les circonscriptions de Saint-Lô et d’Alençon à celle de Caen. Quant aux circonscriptions où l’on a réduit au tiers, au quart, au cinquième la proportion des juments, on a voulu sans doute, y encourager la production, en laissant dans le pays un plus grand nombre de poulinières; mais comme, en agissant ainsi, on diminue les profits de l’élevage, on nuit plus à la production qu’on ne l’encourage, car ce sont moins les juments qui manquent que la certitude pour l’éleveur de réaliser des bénéfices. Le Conseil a pensé qu’il n’y avait nul inconvénient à laisser toute latitude, en cette matière, aux achats de la remonte.
Fixation des prix.
Le règlement de 1837 ne s’occupe pas de la fixation des prix; ce sont, en effet, les lois de finances qui les déterminent chaque année. Le tableau suivant présente l’ensemble des indications que le ministère de la guerre a fournies à cet égard:
Tableau des prix d’achat des chevaux des différentes armes.

L’inspection de ce tableau montre qu’après la chute de l’Empire, alors que l’espèce épuisée dans tout le pays par une consommation démesurée, par les réquisitions et par l’invasion, aurait eu besoin d’encouragement pour se relever, on réduisait avec une déplorable imprévoyance le prix de remonte des chevaux d’arme; et, tandis qu’on refusait à nos éleveurs un encouragement si indispensable, on créait à Saint-Avold un dépôt de remonte, destiné à acheter à l’Allemagne près de la moitié des chevaux nécessaires à notre cavalerie réduite. Aussi, lorsqu’en 1823 on voulut mettre une partie de l’armée sur le pied de guerre, pour passer les Pyrénées, ce fut à l’Allemagne qu’on dut demander la plus grande partie des chevaux dont on avait besoin.
En 1825, on fit un pas de plus dans le même sens, en réduisant encore de 30 francs les prix de remonte de la cavalerie de réserve. Cependant, à cette époque, la prospérité du pays était grande, et les prix de toutes choses s’étaient singulièrement élevés. Comment pouvait-on donc espérer qu’on trouverait des chevaux de guerre à des prix inférieurs à ceux qui avaient été fixés au commencement de la révolution? Chaque jour le roulage devenait plus actif, les diligences plus nombreuses; nos éleveurs rencontrant, pour les chevaux que demandaient ces services, un débouché avantageux et certain, s’adonnèrent à peu près exclusivement à leur production. Le luxe continuait, d’ailleurs, à s’approvisionner à l’étranger, et le Gouvernement, ne voulant pas payer les chevaux d’arme au prix où on pouvait raisonnablement les lui fournir, frappait ainsi dans sa source l’industrie qui les produisait.
A la suite de la révolution de 1830, la position politique du pays était changée; l’état déplorable de l’élevage des chevaux propres à la remonte fut constaté par la nécessité de demander encore à l’Allemagne ceux dont on eut besoin pour mettre une partie de la cavalerie sur le pied de guerre. Les Chambres crurent faire un grand effort en augmentant de 60 francs et 30 francs les prix des chevaux de carabiniers et de cuirassiers, sans modifier ceux fixés pour la remonte des autres armes. Ce ne fut qu’en 1833 qu’on adopta une augmentation plus sérieuse. Elle fut suivie d’une troisième plus considérable en 1837; mais ces avantages faits à l’agriculture furent immédiatement compensés par une réduction de droits de 25 francs à l’entrée de chaque cheval étranger; réduction qu’on aima mieux adopter que d’organiser quelques brigades de douaniers à cheval pour empêcher la contrebande. Le tarif d’achat de cette époque fut maintenu jusqu’en 1845; mais comme les lois des comptes constataient que, chaque année, les prix moyens des achats effectués étaient supérieurs à ceux qui servaient de base aux fixations du budget, et qu’en outre on continuait à éprouver quelques difficultés à se remonter en chevaux de cavalerie de ligne au prix de 550 francs, inférieur de près d’un quart à celui des chevaux de diligence, on adopta en 1846 le tarif qui sert de base aux achats qui se font aujourd’hui: ces prix ont paru suffisamment rémunérateurs aux éleveurs qui font partie du conseil des haras, bien que quelques voix se soient fait entendre pour demander que le prix des chevaux de cavalerie de ligne fût porté à 700 francs.
Aussi longtemps que le Gouvernement sera de beaucoup le plus important, sinon le seul acheteur, sur notre marché, de l’espèce des chevaux nécessaires aux besoins de l’armée, la fixation des prix d’achat sera toujours une matière fort délicate, car ces chevaux n’ont point, à proprement parler, de cours bien établi. Le Gouvernement est placé dans une position toute différente de celle où il se trouve lorsqu’il contracte des marchés pour la fourniture de denrées nécessaires à l’entretien des troupes. Dans ces dernières circonstances, la consommation à laquelle il veut subvenir n’étant qu’une faible partie de la consommation générale du pays, il achète au prix courant les denrées dont il a besoin. Pour les chevaux de guerre, c’est lui qui détermine le cours, et il doit le fixer de manière à encourager suffisamment une production que l’honneur et l’indépendance du pays lui font un devoir de soutenir et d’encourager.
Le conseil a manifesté le désir que les conditions de taille et de prix des chevaux des différentes armes reçussent une plus grande publicité que celle qui leur a été donnée jusqu’à ce jour. En outre il a pensé qu’il serait convenable de généraliser une disposition déjà pratiquée dans certaines circonscriptions, et qui consiste à publier les prix auxquels ont été achetés les chevaux de chaque éleveur .
Prescriptions relatives au mode d’achat.
La partie du règlement du 23 mars 1937, relative au mode d’achat des chevaux, est celle qui a introduit les innovations les plus importantes, et dont la valeur a été et est encore le plus vivement controversée.
Aux termes de ce règlement, le ministre fait chaque année, d’après les renseignements qui lui ont été antérieurement transmis, la répartition du nombre de chevaux de chaque arme que doit fournir chaque dépôt. Les commandants des dépôts font ensuite une répartition semblable entre les succursales placées sous leurs ordres; et c’est d’après l’ensemble de ce travail que sont fixés les crédits affectés à chaque établissement.
Les circonscriptions sont partagées entre les divers officiers acheteurs; chacun d’eux doit parcourir le territoire qui lui est assigné, se mettre en rapport avec les éleveurs, connaître non-seulement les ressources du présent, mais encore celles que fait espérer l’avenir. Les achats de chevaux doivent être permanents ou, en d’autres termes, se continuer pendant toutes les époques de l’année; individuels, c’est-à-dire opérés un à un, chaque cheval étant acheté pour les qualités qui lui sont propres; directs, ce qui signifie que l’officier est obligé d’acheter directement à l’éleveur sans passer par l’intermédiaire des marchands de chevaux.
Tout l’ensemble de ces combinaisons proscrit à la fois les marchands et les marchés, et leur conséquence la plus évidente est d’assurer d’une manière incontestable la nationalité des chevaux.
Le règlement de 1837 introduisant un système tout nouveau, on crut devoir faciliter la transition aux officiers de remonte, en y insérant un article qui les autorisait à se servir de l’intermédiaire de courtiers pour les renseigner sur les ressources du pays et les guider dans leurs investigations; mais ces agents, qui ont pu être utiles à l’origine, ont cessé d’être employés déjà depuis assez longtemps.
Enfin le règlement établit la responsabilité individuelle de l’officier acheteur; non-seulement son nom est inscrit sur les contrôles du dépôt de remonte, à côté du nom et du signalement de chacun des chevaux achetés par lui; mais ces documents sont en outre envoyés par les dépôts aux régiments qui reçoivent les chevaux.
Les officiers acheteurs sont surveillés dans leurs achats, d’une part par le commandant du dépôt , qui voit arriver les chevaux et forme toujours les détachements de départ, de l’autre par les inspecteurs généraux de cavalerie, qui inspectent les dépôts et les régiments. Mais, de toutes ces dispositions, celle qui est peut-être la plus efficace, c’est l’envoi des noms des officiers acheteurs aux régiments sur lesquels sont dirigés les chevaux, car cette mesure les soumet au contrôle perpétuel du colonel, et, pour ainsi dire du régiment tout entier. Les résultats de ce contrôle sont d’ailleurs consignés chaque année dans les travaux des inspecteurs généraux d’arme, qui sont transmis au ministre.
Un si grand nombre de témoignages, fournis par des gens placés à des points de vue si divers, permettent d’apprécier rapidement la valeur des plaintes qui peuvent être formulées contre les officiers acheteurs, et, comme ceux-ci ne sont que détachés de leurs régiments pour le service des remontes, le ministre peut les y renvoyer, et les remplacer par d’autres plus capables, ou convenant mieux par leur caractère et leur instruction à ces difficiles fonctions .
Quant aux achats de chevaux à faire par les corps, le règlement ne les mentionne que pour mémoire, et comme devant être spécialement autorisés pour des cas particuliers. Ce procédé est, en effet, depuis longtemps condamné comme moyen général de remonte. L’expérience a prouvé qu’il ne valait rien, et la cause en est simple; les officiers qui achètent les chevaux, appartenant au corps qui doit les employer, le régiment a souvent à dissimuler les mauvais résultats des achats effectués, et un esprit de camaraderie bien naturel peut empêcher les inspecteurs généraux et le ministre de connaître à temps la vérité.
Adoption du principe de la permanence des crédits inscrits au budget de la guerre pour le service de la remonte.
Tel est le système d’après lequel se sont faites les remontes de notre cavalerie à partir de 1837. Ces dispositions ont été incontestablement dictées, ainsi que l’exprime le premier article du règlement, par le désir sincère d’encourager la production des chevaux d’arme dans le pays.,
Mais il importe de remarquer que toutes les mesures prises par l’administration de la guerre pour arriver enfin à remonter en France notre cavalerie sur le pied de paix, seraient restées infructueuses, si les Chambres n’avaient adopté, à partir de 1840, un principe qui pouvait assurer la réalisation pratique de ce résultat. Il a été admis, depuis cette époque, que le nombre des chevaux d’arme à acheter chaque année ne varierait qu’entre des limites très-restreintes, et, pour cela, les crédits annuels, portés au budget pour achat de chevaux de cavalerie, ont dû rester à très-peu près les mêmes, quelles que fussent les réductions que les lois de finances obligeassent le ministre de la guerre à opérer sur l’effectif de notre cavalerie. Il en résulte que, lorsqu’une semblable réduction est rendue nécessaire, on doit rentrer dans l’effectif fixé au budget par voie de réformes anticipées.
La nécessité d’adopter cette méthode ressort naturellement de ce fait, que nous avons surabondamment démontré, savoir: que l’Etat est, pour ainsi dire, le seul acheteur de l’espèce des chevaux propres au service de la cavalerie.
En vain nous dira-t-on que, si le Gouvernement cesse ses achats pendant une année, les chevaux qui conviennent à ce service étant à peu près de même nature que ceux qui sont employés par le luxe, les marchands les achèteront, au lieu d’aller se pourvoir à l’étranger, Les choses ne sauraient se passer ainsi.
Rappelons d’abord que nos éleveurs ne peuvent produire au même prix que l’étranger. Mais, en supposant même qu’ils se résignassent à la perte qui résulte de cette différence, ils ne trouveraient pas à vendre leurs chevaux; car les marchands de nos grandes villes ont avec l’Allemagne et l’Angleterre des relations établies depuis de longues années; souvent même leurs marchés sont faits à l’avance; enfin les moindres circonstances de ce commerce sont étudiées et prévues. Si le Gouvernement laisse disponibles 6 ou 8,000 chevaux répartis sur toute la surface de la France, dans des contrées qui ne sont point explorées par les marchands, dans lesquelles ils n’ont point de relations faites, et qui souvent ont avec les centres de consommation des communications beaucoup plus difficiles que les pays où ces mêmes marchands s’approvisionnent d’habitude, ils laisseront les chevaux à nos éleveurs, et continueront à se pourvoir à l’étranger en suivant les voies frayées par leur commerce.
L’expérience n’a que trop bien démontré la vérité de ces réflexions; nos éleveurs n’ont point oublié le coup qui leur fut porté en 1833, 1834, lorsqu’après avoir mis l’armée sur le pied de guerre on refusait d’opérer par voie de réformes anticipées les réductions prescrites par les lois de finances, et que, pour satisfaire à leurs injonctions, on réduisait les achats à i,403 chevaux en 1833, et à 114 pour l’année suivante.
Les achats annuels sont calculés, en principe, sur le septième de l’effectif. Il importe de maintenir une proportion constante, à cet égard, alors même que l’installation mieux entendue de nos écuries, la meilleure qualité des fourrages fournis à la cavalerie, les soins plus intelligents donnés aux chevaux dans nos régiments et l’amélioration de leur espèce, augmenteraient le temps de service qu’ils pourraient faire dans le rang . Si l’on était, en effet, parvenu à accroître la durée des chevaux de telle sorte que la meilleure partie de ceux qu’on réformerait pussent à la rigueur rester encore quelque temps dans les corps, ce serait un avantage immense pour le cas où on aurait à mettre tout ou partie de nos troupes à cheval sur le pied de guerre. On pourrait alors conserver ces chevaux dans nos régiments, et ils feraient toujours un meilleur service que ceux qu’on achèterait et incorporerait à la hâte.
Examen les résultats produits depuis 1837 par le système de remontes.
Constitué comme nous l’avons dit, et favorisé par les dispositions législatives que nous venons de rapporter, le service des remontes a successivement élargi son action depuis 1837, et ses investigations s’étendent aujourd’hui à soixante-quatre départements.
Le tableau E donne la date de la création des succursales fondées dans le but de multiplier les recherches et de les rendre véritablement sérieuses, en rapprochant le lieu de séjour des officiers acheteurs des contrées qu’ils ont mission d’explorer.
Les indications du tableau E’ tendent à faire penser qu’il existe encore un certain nombre de départements, comme ceux de la Haute-Marne, de la Côte-d’Or et de l’Aube, où des explorations judicieusement conduites feraient probablement découvrir des ressources qu’il serait convenable d’utiliser.
Le tableau F présente les chiffres des achats annuellement effectués par la remonte pour les besoins de la cavalerie, et fait voir que, depuis 1838, le service des remontes a fourni généralement tout ce qui était nécessaire pour l’entretien de l’effectif de notre cavalerie sur le pied de paix.
Si les chiffres d’achat, pour plusieurs exercices, ont été inférieurs à ceux des autres années, nous nous sommes assurés que cela tenait beaucoup moins à l’infériorité des ressources que la remonte avait trouvées dans le pays, qu’à l’époque avancée de l’année où avaient été ouverts les crédits afférents aux derniers mois de ces exercices. Le règlement faisant cesser au 31 décembre les achats à effectuer sur les fonds de chaque année, on conçoit aisément que, quand les dernières portions de crédit sont notifiées aux commandants des dépôts dans le courant de décembre, il devient le plus souvent impossible de les employer.
Le tableau F׳ indique pour les deux exercices 1846 et 1847 le nombre des chevaux de chaque arme achetés par chaque dépôt et par chaque succursale, et fait ressortir l’importance relative de chacun de ces établissements, en montrant la proportion dans laquelle ils fournissent aux besoins généraux de l’armée.
Enfin, pour s’éclairer dans la répartition à faire annuellement, entre les divers dépôts, des crédits ouverts à la remonte générale par les lois de finances, le ministre de la guerre a prescrit depuis 1840 aux officiers de remonte de dresser, chaque année, des états indiquant, relativement aux besoins de chaque arme, les ressources que présenteraient probablement leurs circonscriptions pendant le courant de l’année suivante; le relevé de ces documents est réuni dans le tableau G.
Les quatre dernières années correspondant à la dernière et à la plus importante augmentation, la moyenne des chiffres qu’elles présentent fait ressortir un accroissement notable dans les ressources. Si l’on compare ces chiffres à ceux des besoins, on trouve que l’excédant des ressources est d’environ 2,500 pour les chevaux de cavalerie. L’excédant serait encore plus considérable, si la comparaison avait eu lieu entre les ressources et les achats qui sont toujours inférieurs aux besoins, à cause des incomplets.
Vœu émis par le conseil pour que la gendarmerie se remonte exclusivement en chevaux français.
Ce résultat a particulièrement attiré l’attention du Conseil; plusieurs membres ont fait remarquer que, si l’on cessait de déterminer pour chaque localité la proportion des chevaux et des juments à recevoir par les remontes, les ressources s’accroîtraient encore notablement, et que dès lors rien ne s’opposait plus à ce qu’on obligeât la gendarmerie à se remonter exclusivement en chevaux français, comme le reste de notre cavalerie. La remonte annuelle de cette arme est de 12 à 1,300 chevaux; on estime qu’un millier environ sont annuellement fournis par l’Allemagne, et il est généralement reconnu que ces chevaux, quoique ne manquant pas d’apparence, sont, la plupart du temps, de qualités douteuses; que leur valeur est fort inférieure au prix auquel ils sont payés; qu’ils durent peu, et que leur fréquent renouvellement est une cause permanente de ruine pour les gendarmes, qui sont propriétaires de leurs chevaux. Les tableaux publiés par M. d’Aure, qui présentent comparativement la durée des chevaux français et allemands dans la garde municipale, viennent à l’appui de cette opinion. La Commission a émis, en conséquence le vœu que le ministre de la guerre prît des dispositions pour que la gendarmerie se remontât à l’avenir en chevaux français. Cette question a été soumise à l’Assemblée législative et décidée conformément au vœu du conseil, dans la séance du 27 juillet 1850.
Par cette résolution, on a fait un dernier pas dans la voie où nous marchons depuis plusieurs années avec succès. S’il faut, en effet, tirer une conséquence générale de tout ce qui précède, on aperçoit que nous tendons de plus en plus à obtenir de notre propre sol la totalité des ressources dont nous avons besoin, et c’est ce qui ressort en particulier, d’une manière parfaitement claire, de la deuxième partie du tableau E, où l’on voit qu’à aucune époque, depuis 1819, le pays n’a offert à la remonte des ressources aussi considérables que dans les dix années qui viennent de s’écouler.
Des modifications qui pourraient être avantageusement introduites dans le service des remontes.
Le système que nous venons d’analyser a été l’objet de critiques nombreuses; elles ont donné lieu au sein du Conseil à des discussions longues et animées, dont nous devons présenter ici le résumé.
Le service des remontes voulant acheter aux éleveurs sans l’intermédiaire des marchands, il importerait qu’aux époques où les chevaux arrivent à leur quatrième année, les officiers acheteurs pussent disposer de crédits suffisants pour payer tous les chevaux d’arme qui leur sont présentés. Or, ce service, comme tous ceux qui relèvent du budget, ne reçoit pas la totalité de ses crédits au commencement de l’année, et il est arrivé souvent qu’au mois de mai, il avait à peine reçu le quart de ceux qui devaient lui être ouverts pendant l’exercice. Il est résulté de là un notable dommage pour une partie considérable des éleveurs, qui étaient obligés de garder leurs chevaux à leurs risques et périls, et de les nourrir pendant plusieurs mois, en attendant qu’on pût les leur payer; et qui en outre se trouvaient souvent avoir leurs écuries encombrées au moment ou de nouveaux produits devaient remplacer ceux qui avaient acquis l’âge de 4 ans.
Le Conseil, prenant en considération ces incontestables inconvénients, a émis le vœu que les crédits alloués par le budget, pour le service général des remontes, fussent mis intégralement à la disposition du ministre de la guerre, et délégués par lui aux officiers acheteurs dès les premiers mois de l’année .
Sur plusieurs points, les éleveurs critiquent l’étendue trop considérable des circonscriptions des dépôts de remonte; et, en effet, les commandants des dépôts qui résident au chef-lieu sont généralement beaucoup mieux au courant des besoins et des intérêts de la région qui dépend directement de l’établissement principal que de ce qui concerne les arrondissements des succursales, qu’ils visitent au plus une fois par an. Les arrondissements de ces établissements secondaires se plaignent souvent d’être lésés dans la répartition des crédits; enfin on fait remarquer avec raison que les circonscriptions affectées à certains officiers acheteurs sont elles-mêmes trop étendues, et qu’à moins d’une activité peu commune, ils ne peuvent ni les parcourir assez souvent, ni les bien connaître. L’inspection de la carte des dépôts suffit pour apercevoir que l’action de quelques-uns d’entre eux s’exerce effectivement sur des territoires trop considérables. Quant aux plaintes des succursales relativement à leurs relations avec les dépôts, on ne peut méconnaître qu’elles ne soient, en divers cas, fondées; cependant, on doit peut-être y voir, en quelques circonstances, l’écho des sentiments qui animent les officiers eux-mêmes. Tout ce qui tend à faire augmenter l’importance des établissements particuliers qu’ils dirigent, doit naturellement se présenter à leur esprit, avec le caractère d’une chose utile et désirable.
Le conseil a pensé qu’il y avait à cet égard deux buts à poursuivre: d’abord de rapprocher, autant que possible des éleveurs, les lieux où résident les officiers chargés des achats; en outre, d’augmenter le nombre des dépôts, afin de diminuer les circonscriptions qui en dépendent, afin de rendre sérieuse et efficace la surveillance des officiers qui les commandent. Quant au principe des deux classes d’établissements, on a été d’avis qu’il devait être maintenu, parce qu’il permet plus aisément de créer des succursales dans des lieux où elles seraient utiles, mais où les ressources sont encore peu considérables. Le conseil n’a point émis d’avis détaillé relativement aux succursales qu’il convient d’ériger en dépôts; mais il croit qu’il faut commencer par celles qui présentent des ressources considérables et d’une importance à peu près égale, sinon supérieure, à celles de l’arrondissement dépendant directement du dépôt.
Le ministère de la guerre est entré dans cette voie en 1850. Une décision du 13 juillet a érigé en dépôt la succursale de Guéret avec les départements qui en dépendent; la succursale d’Aurillac, avec les départements qu’elle renferme, a été distraite du dépôt d’Auch pour être annexée au dépôt de Guéret. Une autre décision, exécutoire seulement à partir du 1er janvier 1851, a distrait de la circonscription de Caen et érigé en dépôt la succursale de Saint-Lô, qui comprend le département de la Manche.
La carte n° 2 présente ces délimitations telles qu’elles sont arrêtées à dater du 1er janvier 1851 .
De l’exclusion prononcée contre les marchands.
L’exclusion absolue prononcée contre les marchés et les marchands de chevaux est la disposition qui a donné lieu à la plus sérieuse controverse; l’achat direct par les officiers est évidemment un avantage surtout pour les petits éleveurs, qui sont de beaucoup les plus nombreux. En même temps que cette disposition assure à l’agriculture tout le bénéfice de l’élevage, elle peut seule donner une garantie sérieuse de la nationalité du cheval, car les marchands ont trop fréquemment fourni des certificats d’origine signés par complaisance et qui ne méritaient aucune confiance. De plus, lorsqu’ils étaient autorisés à présenter leurs chevaux à la remonte, ils employaient toutes les ruses du maquignonnage, qui trompent les plus habiles connaisseurs, et ils mettaient parfois en défaut le savoir des officiers les plus expérimentés. Enfin ils affichaient souvent la prétention de vendre en bloc tous les chevaux qu’ils avaient dans leurs écuries, voulant compenser par les qualités des bons les défauts des mauvais, et obligeant ainsi la remonte, ou à se priver des ressources que le pays pouvait lui fournir, ou à accepter des chevaux impropres au service.
Tels sont les motifs qui ont fait interdire aux officiers de faire des achats chez les hommes patentés comme marchands de chevaux.
Les personnes qui pensent que cette interdiction doit être levée font observer que la plus grande partie des inconvénients que nous venons de signaler se sont produits lorsque la remonte a procédé par marché. Elles conviennent qu’il faut proscrire ce mode d’achat, mais soutiennent que quand les marchands ont dans leurs écuries des chevaux propres au service, il faut les acheter et traiter avec eux comme avec des éleveurs; elles ajoutent que partout où l’élevage a pris quelque développement ce n’est guère celui qui fait naître le poulain qui conserve le jeune animal jusques à quatre ans. A cet âge, le cheval a souvent changé deux ou trois fois de propriétaire: ainsi le veulent les besoins de la production, et souvent même les bonnes conditions de l’élevage. Vous achetez le cheval au cultivateur qui le possède au moment où il atteint l’âge voulu; vous considérez cet homme comme un éleveur, quoique parfois il n’ait acheté cet animal que depuis quelques mois, car il y a des cultivateurs qui font la spéculation d’acheter de jeunes chevaux à de deux et trois ans, et de les conduire jusqu’au moment où ils pourront les vendre à la remonte; à vos yeux, ces hommes ne sont point des marchands parce qu’ils n’ont point de patente. Près d’eux, se trouve un marchand patenté, qui dirige une exploitation agricole, qui possède de vastes herbages où il entretient plusieurs poulinières; il veut joindre à cette industrie celle d’acheter des chevaux à trois ans et de les revendre entre quatre et cinq; il vous amène ses chevaux; ils sont bons, vous les reconnaissez tels, et, parce qu’il a une patente de marchand de chevaux, vous refusez de les lui prendre, quoiqu’il vous les propose un à un, et qu’il vous produise des certificats d’origine dont vous pouvez, sur les lieux, vérifier l’authenticité. Il semble qu’une telle manière d’agir ne soit réellement pas fondée en raison.
D’autres considérations encore, sont mises en avant par les partisans du système de l’emploi des marchands. Les officiers acheteurs, qui ont souvent des circonscriptions très-étendues (trois ou quatre départements), qui sont étrangers aux localités, qui manquent parfois de l’activité nécessaire à leur service, ne vont point chercher les chevaux chez les éleveurs; ceux-ci doivent aller trouver eux-mêmes l’officier de remonte et sont forcés à des déplacements toujours onéreux. Les marchands qui appartiennent au pays et qui en connaissent les ressources, feraient des investigations plus complètes et plus sûres, et s’ils font payer leur peine, au moins donnent-ils à l’éleveur une plus grande certitude de se défaire de ses chevaux.
Enfin, il serait difficile de méconnaître que souvent c’est en vain que l’on fait tant d’efforts pour s’opposer à la liberté des transactions: les marchands honnêtes sont seuls exclus; mais ceux qui ne dédaignent pas de recourir à la fraude, trouvent moyen de faire recevoir leurs chevaux, en les faisant présenter par des cultivateurs, sous le nom desquels ils les vendent.
A ces raisons, qui semblent militer en faveur de l’admission des marchands, vient s’en joindre une autre d’un ordre plus élevé. Aussi longtemps qu’il ne s’est agi que de faire produire à nos éleveurs le nombre de chevaux nécessaire à la consommation régulière de notre cavalerie sur le pied de paix, on a pu se contenter des moyens indiqués dans ce qui précède; en employant des officiers zélés et capables, en élevant convenablement les prix, en inscrivant chaque année au budget le même crédit pour la remonte de la cavalerie, en le répartissant d’une manière judicieuse, il a été possible de résoudre le problème sans l’intermédiaire des marchands: car la remonte n’avait point besoin de chevaux dressés ou préparés à entrer au service. Mais, aujourd’hui que ce premier problème est résolu et que nos ressources sur le pied de paix sont assurées, notre but doit être d’arriver à augmenter notre production, en fournissant aux besoins du commerce de luxe, qui se pourvoit à l’étranger: tel est le résultat que nous devons nous efforcer d’atteindre, car c’est seulement quand nous serons parvenus à approvisionner nous-mêmes notre propre marché, que nous pourrons, à un moment donné, trouver chez nous le nombre de chevaux nécessaires pour faire passer notre cavalerie du pied de paix au pied de guerre. Or, dans tous les pays qui produisent les chevaux de luxe il y a un intermédiaire obligé entre le producteur et le consommateur, c’est le marchand. Celui qui veut acheter un cheval pour son usage, exige aujourd’hui que cet animal soit fait au régime de l’écurie, qu’il soit dressé et prêt à lui rendre le service qu’il prétend en tirer. Le marchand explore les campagnes; il y prend les chevaux qui lui conviennent et les prépare pour les besoins de la consommation. Il semble donc que lui seul, au point où nous sommes arrivés, puisse nous faire accomplir les progrès qui nous restent à faire.
On nous objectera que, nos éleveurs ne pouvant produire au même prix que l’étranger, nos marchands continueront à s’approvisionner au dehors de tous les chevaux qu’ils devront livrer au commerce. Si cette situation devait se perpétuer sans modification, l’objection serait fondée; mais plusieurs causes font espérer qu’il n’en sera point ainsi. D’une part, nous devons aux progrès de notre agriculture d’avoir vu diminuer, depuis plusieurs années, dans une proportion très-considérable, les différences qui existaient entre nos importations et nos exportations d’animaux de boucherie; le pays, arrivant sous ce rapport à suffire à ses besoins, tend nécessairement à porter une activité nouvelle dans la production de l’espèce chevaline. D’un autre côté, les encouragements judicieusement distribués par l’État depuis dix ans à l’élevage des chevaux que réclament à la fois les besoins de l’armée et le commerce de luxe, ont répandu chez nous les bonnes pratiques d’accouplement et d’élevage, et tout porte à croire que cette industrie peut arriver à produire prochainement à meilleur marché. Enfin, le besoin de voyager plus rapidement, que fait naître le développement des chemins de fer, devant avoir pour résultat, comme nous le verrons plus tard, de rapprocher dans leurs formes les chevaux employés aux voitures publiques des chevaux à deux fins, le commerce de luxe paraît devoir trouver, dans cette première catégorie dont l’élevage se fait chez nous dans de si bonnes conditions, les ressources qui lui ont manqué jusqu’ici.
Les réclamations des marchands, qui avaient pris une vivacité toute particulière à la suite de la dernière augmentation qui a eu lieu dans les prix des chevaux de remonte, ont été surtout élevées par ceux qui résident dans les environs de Caen. Une commission permanente, choisie par le préfet du Calvados, et dont la composition est soumise à l’approbation du ministre de la guerre, a reçu depuis lors mission de désigner ceux des marchands de chevaux, faisant valoir des exploitations agricoles, ou possédant des herbages, qui doivent être considérés comme éleveurs, et, par suite, autorisés à fournir des chevaux à la remonte. Cette commission détermine le nombre des chevaux que chacun d’eux peut fournir. Un grand nombre de marchands patentés ont été ainsi relevés de l’exclusion dont ils se plaignaient, et il en est plusieurs qui ont été autorisés à livrer jusqu’à vingt chevaux chacun.
Le résumé de l’opinion du conseil, à ce sujet, peut être ainsi formulée: continuer à proscrire les marchés; ne pas repousser néanmoins les marchands d’une manière absolue; mais maintenir l’organisation du service des remontes dans des conditions telles qu’on puisse se passer de leur intermédiaire.
L’Administration des remontes n’a pas cru devoir entourer de précautions particulières la réception des chevaux fournis par les marchands. Les officiers acheteurs, individuellement responsables de leurs actes, lui paraissent offrir des garanties plus réelles que ne le feraient des commissions, dont la responsabilité collective est presque toujours illusoire.
En résumé, le service des remontes trouve facilement en France le nombre de chevaux nécessaires à l’entretien des troupes à cheval sur le pied de paix; il y rencontrerait aisément ceux que réclame la remonte de la gendarmerie; ces deux faits constatent, sous le rapport de la quantité, un progrès notable depuis dix ans.
Quant à la qualité, c’est une opinion généralement reçue dans nos régiments de cavalerie, qu’ils sont mieux montés aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été, et les rapports faits au conseil supérieur des haras par la sous-commission qui a visité les quartiers de cavalerie des divers régiments de l’armée de Paris, confirment de tout point cette opinion.
Ces heureux résultats sont dus aux mesures législatives dont nous avons parlé, aux bonnes dispositions prises par le service des refontes ainsi qu’à l’action persévérante de l’Administration des haras, qui sera l’objet des chapitres suivants.
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