Kitabı oku: «Discours choisis»
Cicéron
Discours choisis

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331887
Table des matières
DISCOURS.
PREMIER DISCOURS CONTRE CATILINA PRONONCÉ AU SÉNAT.
DEUXIÈME DISCOURS CONTRE CATILINA AUX ROMAINS.
TROISIÈME DISCOURS CONTRE CATILINA AUX ROMAINS.
QUATRIÈME DISCOURS CONTRE CATILINA PRONONCÉ DANS LE SÉNAT.
DISCOURS CONTRE VERRÈS SUR LES STATUES.
DISCOURS CONTRE VERRÈS SUR LES SUPPLICES.
DISCOURS CHOISIS
TRADUCTION FRANÇAISE
PAR W. RINN ET B. VILLEFORE.
Première Partie.
Discours contre Catilina,
Discours contre Verrès des statues
et des supplices.

PARIS
LIBRAIRIE DE JULES DELALAIN
IMPRIMEUR DE L’UNIVERSITE
RUE DES ÉCOLES, VIS-A-VIS DE LA SORBONNE.
Tout contrefacteur ou débitant de contrefaçons de cette édition sera poursuivi conformément aux lois; tous les exemplaires sont revêtus de ma griffe.

DISCOURS.
Table des matières
PREMIER DISCOURS CONTRE CATILINA
PRONONCÉ AU SÉNAT.
Table des matières
ANALYSE.–Après avoir échoué dans sa demande du consulat, Catilina. appuyé sur tout ce que Rome renfermait d’hommes corrompus, avait résolu le meurtre des plus illustres citoyens et l’incendie de la ville. Informé du complot, Cicéron, en présence même de Catilina, dans le temple de Jupiter Stator où le sénat était assemblé, dénonce l’attentat horrible qui menace la patrie. Il accable sous l’énumération de ses vices et de ses crimes le chef de la conjuration; il lui démontre l’inutilité de ses sinistres desseins, l’engage à sortir au plus tôt d’une ville où il n’y a pas un honnête homme qui ne le haïsse et ne le craigne. Quant à lui, il ne redoute rien, car il met toute sa confiance dans sa piété envers les dieux et dans son amour pour son pays.
I. Jusques à quand enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur impie? Jusqu’où se déchainera Ion audace effrénée? Quoi! ni les postes chargés de veiller la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni le concours de tous les honnêtes gens, ni le choix que j’ai fait d’un lieu fortifié pour y réunir cette assemblée, ni l’aspect, ni les regards de ceux qui la composent, rien n’a pu t’ébranler! Tu ne sens donc pas que tes projets sont découverts? Tu ne vois pas que tous ici sont dans le secret de ta conjuration, et qu’ils la tiennent comme enchaînée? Tes démarches de la nuit dernière, celles de la nuit précédente, les endroits où tu es allé, les complices que tu as réunis, les résolutions que tu as prises, crois-tu que tout cela soit un mystère pour un seul d’entre nous"?
Otemps! ô mœurs! le sénat connaît ces complots, le consul les voit, et cependant cet homme vit encore! Il vit! que dis-je? il vient au sénat; il prend place parmi les conseillers de la république; il choisit, il marque de l’œil parmi nous ses victimes. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons être quittes envers la patrie, si nous avons su éviter la fureur et les poignards dont il nous menace. T’envoyer à la mort, Catilina, voilà l’ordre que le consul devait donner depuis longtemps; il devait faire retomber sur ta tête le glaive que depuis si longtemps tu aiguises contre chacun de nous.
Rappelez-vous ce que fit un homme illustre, P. Scipion, grand pontife: Tibérius Gracchus portait aux institutions de la république une atteinte bien légère; Scipion, sans être magistrat, le mit à mort. Et quand Catilina s’apprête à faire du monde entier un théâtre de carnage et d’incendie, nous, consuls, nous le laisserons faire! Je ne veux point rappeler l’exemple trop ancien de C. Servilius Ahala, qui, voyant Spurius Melius préparer une révolution, le tua de sa propre main. C’est qu’il y avait autrefois, dans cette république, oui, il y avait assez d’énergie pour que des hommes de cœur n’hésitassent pas à frapper avec plus de rigueur un citoyen dangereux que l’ennemi le plus redoutable. Aujourd’hui, un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d’un pouvoir étendu, terrible; ce qui manque à la république, ce n’est ni la sagesse des conseils, ni l’autorité de cet ordre: c’est nous seuls, je le dis ouvertement, nous consuls, qui manquons à nos devoirs.
II. Autrefois un décret du sénat chargea le consul Opimius de veiller à ce que la république n’éprouvât aucun dommage. La nuit n’était point encore venue, et déjà l’on avait frappé de mort, parce qu’on le soupçonnait de quelques projets séditieux, Caïus Gracchus, malgré toute la gloire de son père, de son aïeul, de ses ancêtres; déjà l’on avait fait périr avec ses enfants M. Fulvius, un consulaire. Lorsqu’un autre décret du sénat remit aux mains des consuls C. Marius et L. Valérius le salut de l’État, s’écoula-t-il un seul jour avant que L. Saturninus, tribun du peuple, et C. Servilius, préteur, fussent mis à mort et que la république fût vengée? Mais nous, voilà déjà vingt jours que nous laissons s’émousser entre nos mains le glaive de l’autorité sénatoriale; car, nous aussi, nous sommes armés d’un sénatus-consulte, mais il reste sur les tablettes qui le renferment, comme une épée qu’on laisse dans le fourreau, sans la tirer. En vertu de ce décret, Catilina, tu devais périr à l’instant même, et pourtant tu vis: tu vis, non pour abjurer ton audace, mais pour t’y fortifier. Je voudrais, pères conscrits, pouvoir être clément; je vaudrais aussi, en présence du péril extrême de la république, ne point paraître manquer d’énergie; mais, déjà, je condamne et mon inertie et ma coupable faiblesse.
Campée au cœur même de l’Italie, prête à marcher contre la république, une armée occupe les gorges de l’Étrurie; de jour en jour le nombre des ennemis s’accroît, et le général de cette armée, le chef de ces ennemis est dans nos murs; que dis-je, il est dans le sénat, où nous le voyons tous les jours méditer, au sein même de la république, quelque complot pour la renverser. Qu’en ce moment, Catilina, je te fasse saisir et livrer au supplice, et je m’imagine que si j’avais quelque chose à craindre, c’est que tous les honnêtes gens ne trouvassent ma justice bien tardive, et non pas que quelqu’un pût m’accuser de cruauté. Eh bien! ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, j’ai de puissants motifs pour ne pas m’y décider encore. Je veux attendre, pour te livrer à la mort, qu’on ne puisse plus trouver un seul homme assez méchant, assez pervers, assez semblable à toi pour ne pas reconnaître qu’on a eu raison de te faire périr.
Aussi longtemps qu’il y aura au monde un seul homme qui ose te défendre, tu vivras; mais, tu vivras comme tu vis maintenant, entouré par moi d’une surveillance multiple, impossible à déjouer, et qui saura bien t’empêcher de faire un mouvement contre la république. Partout mille regards, mille oreilles, sans que tu t’en aperçoives, continueront de t’épier et de te surveiller.
III. Et en effet, Catilina, qu’as-tu désormais à espérer, si les ténèbres de la nuit ne peuvent dérober a nos regards tes assemblées criminelles, si les murs d’une maison particulière n’étouffent pas la voix de ta conjuration, si tout apparaît au grand jour, si tout éclate? Renonce à tes projets, crois-moi; cesse de rêver meurtres et incendies: tu es enveloppé de toutes parts; tous tes projets sont pour nous plus clairs que le jour. Je vais même, si tu veux, les passer en revue avec toi.
Te souviens-tu que, le douze des kalendes de novembre, je dis dans le sénat qu’on verrait en armes, à un jour que je désignai, c’est-à-dire le six des kalendes de novembre, C. Mallius, le satellite et l’instrument de ton audace? Me suis-je trompé, Catilina, je ne dis pas seulement sur un fait si grave, si atroce, si incroyable, mais, ce qui est bien plus surprenant, me suis-je trompé sur le jour? J’annonçai également au sénat que tu avais fixé le massacre des plus illustres citoyens au cinq des kalendes de novembre, ce jour où beaucoup des principaux Romains, moins pour sauver leur vie que pour déconcerter tes plans s’éloignèrent de la ville. Peux-tu nier que, ce jour-là même, ce ne soit la surveillance dont j’eus soin de t’entourer étroitement, qui te mit dans l’impuissance de faire un mouvement contre la république, lorsque tu te consolais du départ des autres en disant que, puisque j’étais resté, ma mort te suffisait?
Et le jour des kalendes de novembre, quand tu te croyais assuré de surprendre Préneste, pendant la nuit, as-tu bien compris que c’était grâce à mes ordres, grâce aux troupes, aux sentinelles, aux postes placés par moi, que cette colonie avait été mise à l’abri d’un coup de main? Il n’y a pas une de tes actions, une de tes résolutions, une de tes pensées dont je ne sois instruit, bien plus, que je ne pénètre, et à laquelle je ne sois complétement initié.
IV. Revois enfin avec moi cette avant-dernière nuit, et tu reconnaîtras aussitôt que je veille avec bien plus d’ardeur pour le salut de la république que toi pour sa perte. Je dis que, la nuit qui a précédé celle-ci, tu te rendis dans le quartier des fabricants de faux (je parlerai sans déguisement), dans la maison de M. Léca; que là se réunirent en grand nombre les complices de ta démence et de ton crime. Oses-tu dire le contraire? Eh bien, tu gardes le silence? Je saurai te convaincre, si tu le nies, car je vois ici, dans le sénat, certaines personnes qui y étaient avec toi.
O dieux immortels! en quel pays sommes-nous? quel gouvernement est le nôtre? dans quelle cité vivons-nous? Ici, ici même, pères conscrits, dans ce conseil auguste et vénérable, arbitre de l’univers, il y a des hommes capables de méditer ma perte, la vôtre à tous, la ruine de Rome, et par suite celle du monde entier. Ces hommes, je les vois, moi, consul, et je prends leur avis sur les grands intérêts de l’État, et, quand le fer devrait déjà les avoir frappés, ma voix hésite encore à leur faire une blessure! Ainsi, Catilina, tu as été chez Léca la nuit en question; tu as fait à tes complices le partage de l’Italie, et assigné à chacun d’eux le poste où il devait se rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu emmènerais avec toi; tu as désigné à chacun les quartiers de la ville où il devait mettre le feu; tu as déclaré que tu étais au moment de partir, et que, si tu tardais un peu, c’est parce que je vivais encore. Alors il s’est trouvé deux chevaliers romains qui, pour te délivrer de cette préoccupation, t’ont promis de venir chez moi, cette nuit-là même, un peu avant le jour, et de m’égorger dans mon lit.
Tous ces détails, vous étiez à peine séparés que je les connaissais déjà. Je fis garder et défendre ma maison par des postes plus nombreux; je fermai ma porte à ceux que tu avais envoyés chez moi de bon matin pour me rendre leurs devoirs; car ils y vinrent en effet, et c’étaient justement ceux dont j’avais d’avance annoncé à plusieurs de nos premiers citoyens la visite chez moi, pour cette heure-là précisément.
V. Puisqu’il en est ainsi, Catilina, poursuis tes desseins; sors enfin de Rome, les portes sont ouvertes; pars. Depuis trop longtemps ton armée, celle de Mallius, réclame son général. Emmène aussi avec toi tous tes complices, ou du moins le plus grand nombre; que la ville en soit purgée: tu me délivreras d’une grande crainte, le jour où il y aura un mur entre nous deux. Ta présence au milieu de nous est désormais impossible; je ne puis la supporter; je ne la souffrirai pas, je ne saurais la tolérer.
Assurément, nous devons de grandes actions de grâces aux dieux immortels, et surtout à Jupiter Stator, le plus antique protecteur de cette cité, pour avoir permis que ce monstre abominable, horrible, ce fléau déchainé contre la république, n’ait pu jusqu’ici nous atteindre. Mais il ne faut pas qu’un seul homme puisse ainsi compromettre une fois de plus le salut de la patrie. Tant que je fus consul désigné, Catilina, les complots auxquels je fus en butte de ta part, je les repoussai sans recourir à l’intervention de l’État, par ma propre vigilance. Lorsque, aux derniers comices consulaires, tu voulus m’assassiner au champ de Mars, moi consul, et avec moi tes compétiteurs, je déjouai tes efforts sacriléges, grâce au courage et au nombre de mes amis, sans provoquer le moindre mouvement dans la ville. Enfin, toutes les fois que tu m’as attaqué, je me suis défendu par moi-même; et, cependant, je voyais bien que ma perte entraînerait pour l’État les plus grands malheurs. Mais aujourd’hui, c’est à la république tout entière que tu en veux ouvertement; ce sont les temples des dieux immortels, les demeures des hommes, la vie de tous les citoyens, enfin toute l’Italie, sur lesquels tu appelles le meurtre et la dévastation.
Ainsi donc, puisque le parti le meilleur, celui que me conseillent et la dignité dont je suis revêtu et l’exemple de nos ancêtres, je n’ose encore le prendre; j’en prendrai un autre, à la fois moins rigoureux et plus utile au salut commun. Si j’ordonne ta mort, la république ne sera pas pour cela débarrassée de tes complices; mais si tu pars, comme je ne cesse de t’y exhorter, tes compagnons te suivront, et ainsi s’écoulera loin de nos murs cette vaste et pernicieuse sentine.
Eh bien, Catilina, tu hésites à faire, pour m’obéir, ce que tu étais en train de faire, de ton propre mouvement? C’est le consul qui donne à un ennemi l’ordre de sortir de Rome. Tu me demandes si c’est l’exil que je t’impose? Je ne te l’impose point; mais, si tu me demandes mon avis, je te le conseille.
VI. Et en effet, Catilina, quel charme peut désormais avoir pour toi le séjour d’une ville où, à l’exception de ces hommes perdus qui sont tes complices, il n’est personne qui ne te craigne, personne qui ne te haïsse? Quelle est la turpitude domestique dont ta vie ne porte les stigmates? Quelle est la flétrissure épargnée à l’infamie de ta vie privée? As-tu jamais fait grâce d’une souillure à tes regards, d’un crime à tes mains, d’une impureté à toute ta personne? Est-il un jeune homme, une fois enlacé par toi dans les piéges de la corruption, dont tu n’aies armé le bras pour le crime ou éclairé les pas dans le sentier de la débauche?
Et dernièrement encore, quand par le meurtre de ta première femme tu eus fait place dans ta maison à une nouvelle épouse, n’as-tu pas encore, par un monstrueux forfait, mis le comble à ce crime? Je ne veux point insister là-dessus, et je consens volontiers à ce qu’on n’en parle point, pour qu’il ne soit pas dit que. dans cette ville, un attentat aussi monstrueux ait pu être commis ou demeurer impuni. Je passe également sous silence la perte de ta fortune, et cette ruine complète que tu verras fondre sur toi aux ides prochaines: j’arrive aux faits qui se rapportent, non plus à l’ignominie dont te couvrent tes désordres personnels, non plus aux embarras et aux turpitudes de tes affaires domestiques, mais aux intérêts de la république tout entière, mais à notre vie, mais à notre salut à tous.
Est-il possible, Catilina, que cette lumière qui nous éclaire, que cet air que nous respirons aient pour toi quelque douceur, quand tu sais que personne de nous n’ignore que, la veille des kalendes de janvier, sous le consulat de Lépidus et de Tullus, tu te présentas dans les comices armé d’un poignard: qu’une troupe d’assassins, apostée par toi, devait tuer les consuls et les principaux citoyens? Que, si ta fureur criminelle demeura sans effet, ce ne fut ni par repentir ni par crainte de ta part, mais grâce à la bonne fortune du peuple romain? Cependant, ces premiers crimes, je n’y insiste point; d’ailleurs, ils sont connus de tous, et bien d’autres les ont suivis. Que de fois, lorsque j’étais consul désigné, que de fois, depuis mon entrée en charge, n’as-tu pas voulu me tuer? Que de coups tu m’as lancés, avec une habileté qui semblait devoir les rendre inévitables, et qu’une légère déviation, un mouvement du corps, comme on dit, m’ont seuls permis de parer. Tu ne fais rien d’efficace, tu n’arrives à rien, tu ne produis rien, et cependant ni tes efforts, ni tes projets ne sont découragés.
Combien de fois le poignard n’a-t-il pas été arraché de tes mains! Combien de fois un hasard imprévu l’en a-t-il fait tomber ou échapper! Tu ne saurais, néamoins, l’en passer un instant. Par quelles cérémoinies l’as-tu consacré et dévoué, je l’ignore, pour que tu te croies obligé de l’enfoncer dans le sein d’un consul.
VII. Et à présent, quelle vie est la tienne? car je vais te parler, cette fois, non plus avec la haine qui doit m’animer, mais avec la pitié dont tu es si peu digne. Tu viens d’entrer dans le sénat: eh bien, dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d’amis et de proches, qui donc t’a salué? Si, de mémoire d’homme, jamais personne n’a subi pareil affront, pourquoi attendre que le sénat formule l’arrêt insultant sous lequel son silence t’a déjà si cruellement écrasé? N’as-tu pas vu, à ton arrivée, le vide qui, sur ces bancs, s’est fait autour de toi? et tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort, n’ont-ils pas, dès que tu t’es assis, laissé déserte et solitaire cette partie de la salle où je te vois?
Quel courage ne te faut-il pas pour supporter cet opprobre! Ah! certes, si mes esclaves me redoutaient comme te redoutent tous tes concitoyens, je me croirais obligé d’abandonner ma maison; et toi, tu ne crois pas devoir quitter la ville! Si mes concitoyens, même injustement prévenus, me soupçonnaient et me haïssaient aussi énergiquement, j’aimerais mieux me priver de leur vue, que de rencontrer partout des regards irrités. Mais toi, ta conscience criminelle te dit trop que cette haine universelle est méritée, que depuis longtemps elle t’est due; et pourtant, ceux dont ton aspect blesse également l’esprit et les sens, tu hésites à fuir leurs regards et leur présence? Si ceux qui t’ont donné le jour te craignaient et te haïssaient, et que tu n’eusses aucun espoir de les fléchir, sans doute tu chercherais une retraite pour te dérober à leurs yeux. Eh bien! la patrie, notre mère commune à tous, te déteste et te craint; depuis longtemps elle n’attend de toi que des complots parricides. Ne montreras-tu ni respect pour son autorité, ni déférence pour son jugement, ni crainte de sa puissance?
Elle s’adresse à toi, Catilina, et, quoique muette, elle semble te dire: «Aucun forfait, depuis quelques années, ne s’est commis sans que tu en sois l’auteur; point de scandale auquel tu n’aies pris part; toi seul as pu égorger de nombreux citoyens, tyranniser et piller les alliés en toute impunité, en toute liberté; tu as été assez puissant, non-seulement pour ne tenir aucun compte des lois et des enquêtes judiciaires, mais encore pour les fouler aux pieds et les anéantir. Ces premiers attentats, tout intolérables qu’ils étaient, je les ai cependant supportés comme j’ai pu; mais maintenant, être condamnée à de perpétuelles alarmes à cause de toi seul; au moindre bruit,avoir peur de Catilina; penser qu’il ne peut se tramer contre moi aucun complot, qui ne soit lié à tes détestables projets, voilà ce que je ne saurais Supporter. Éloigne-toi donc, et délivre-moi de ma terreur; si elle est fondée, pour que je ne succombe pas; si elle est chimérique, pour que je cesse enfin de trembler.»
VIII. Si la patrie, comme je te l’ai dit, te tenait ce langage, ne devrait-elle pas être écoutée, lors même qu’elle n’aurait pas le moyen de se faire obéir par la force! Et, d’ailleurs, n’as-tu pas voulu toi-même te constituer prisonnier? N’as-tu pas déclaré que, pour éloigner les soupçons, tu voulais habiter la maison de M. Lépidus? Repoussé par lui, tu as eu l’audace de venir me trouver, et tu m’as prié de te garder dans ma maison. Et moi aussi j’ai refusé, en te disant que je ne saurais me croire en sûreté dans la même demeure que toi, alors qu’il y avait pour moi un péril extrême à ce que la même ville nous renfermât tous deux. Tu t’adressas à Q. Métellus, le préteur; il te repoussa également. C’est alors que tu cherchas un asile chez ton ami, l’honnête M. Marcellus, te croyant sans doute assuré et de sa vigilance à te surveiller, et de sa perspicacité à pénétrer tes desseins, et de son énergie à les réprimer. Mais semble-t-il bien loin de mériter la prison et les fers l’homme qui, de lui-même, se juge indigne de la liberté?
Puisqu’il en est ainsi, Catilina, peux-tu hésiter encore? Si tu n’as pas le courage nécessaire pour mourir, fuis dans quelque autre pays, et cette vie, qu’ont tant de fois épargnée les supplices les plus justes et les mieux mérités, cache-la dans l’exil et dans la solitude. «Mais, me diras-tu, soumets la question au sénat,» car c’est là ce que tu demandes; et, si cette assemblée déclare que tu dois aller en exil, tu promets d’obéir. Non, je ne ferai point une proposition qui répugne à mon caractère; mais, je vais te mettre en état de te rendre compte des sentiments du sénat. Sors de Rome, Catilina; délivre la république de ses craintes; pars pour l’exil, si c’est ce mot que tu attends; pars. Eh bien, Catilina? remarques-tu, comprends-tu le silence des sénateurs? Ils ne réclament pas; ils se taisent. Pourquoi donc attendre de leur bouche la sanction d’un arrêt, que leur silence te fait si manifestement connaître?
Ah! si j’avais tenu le même langage au jeune et vertueux P. Sextius, ou à M. Marcellus, cet homme généreux, ni mon titre de consul, ni la sainteté de ce temple n’auraient empêché, et à juste titre, le sénat de donner contre moi un libre cours à son indignation. Mais, quand c’est à toi que je m’adresse, Catilina, son impassibilité m’approuve, son calme te condamne, son silence crie à haute voix ton arrêt. Et cela est vrai, non-seulement pour ces sénateurs, dont l’autorité sans doute t’est précieuse, quand tu fais si peu de cas de leur vie, mais encore pour ces chevaliers romains, hommes honorables et vertueux, et pour tous ces généreux citoyens qui entourent le sénat, et dont toi-même, il n’y a qu’un instant, tu as pu remarquer l’affluence, juger les sentiments, entendre les murmures. Ce n’est pas sans peine, depuis longtemps, que je retiens leurs bras armés pour te frapper; cependant j’obtiendrai facilement, si tu te décides à quitter ces murs dont tu médites depuis longtemps la ruine, qu’ils te fassent cortége jusqu’aux portes de la ville.
IX. Mais que dis-je là? Toi, que quelque chose puisse t’ébranler? que jamais tu t’amendes? que tu songes à fuir? que Lu penses à t’exiler? Puissent les dieux immortels t’en inspirer la résolution! Et cependant je n’ignore pas ce qui m’attend si, effrayé par mes discours, tu te décides enfin à partir en exil: quelle tempête de haine, sinon aujourd’hui, où la mémoire de tes crimes est encore présente à tous, du moins dans l’avenir, se déchaînera contre moi! Cependant je m’y résigne volontiers, pourvu que le malheur me frappe seul, et que la république n’ait rien à redouter. Mais, que tu aies horreur de tes crimes, que tu redoutes le châtiment des lois, que tu fasses à l’intérêt de la république la moindre concession, voilà ce qu’il ne faut pas te demander. Tu n’es pas homme, Catilina, à te laisser détourner de l’infamie par la honte, du péril par la crainte, d’un funeste égarement parla voix de la raison.
Ainsi donc, je te le dis encore une fois, pars; et, si je suis ton ennemi, comme tu le répètes, si tu veux, à ce titre, soulever contre moi toutes les haines, va droit en exil: j’aurai peine à soutenir les clameurs qui éclateront contre moi, si tu prends ce parti; et l’odieux de ton bannissement, si c’est l’ordre du consul qui te l’impose, pèsera lourdement sur moi. Mais si, au contraire, tu aimes mieux servir ma réputation et ma gloire, sors avec la foule odieuse de tes complices, va retrouver ton Mallius, soulève tous les mauvais citoyens, sépare-toi des bons, porte tes armes contre ta patrie, abandonne-toi aux fureurs d’une guerre impie, d’une guerre de brigands. Alors on ne pourra plus dire que je t’ai rejeté parmi des étrangers; je n’aurai fait que t’inviter à rejoindre tes amis.
Mais qu’est-il besoin, après tout, de t’y inviter, quand je sais que tu as déjà envoyé en avant des affidés qui doivent, au forum d’Aurélius, t’attendre les armes à la main; que tu as réglé et fixé avec Mallius le jour de votre rendez-vous? Et cette aigle d’argent, qui, j’en ai la confiance, vous conduit à votre perle, et vous sera fatale, à toi et à tous les tiens; cette aigle à laquelle tu as dressé, dans ta maison, un autel consacré par tes crimes, ne sais-je pas que tu l’as déjà envoyée devant toi? Pourrais-tu rester plus longtemps séparé de cette divinité, que tu ne manquais jamais d’adorer en partant pour un assassinat, et dont plus d’une fois tu ne quittas les autels que pour aller tremper tes mains impies dans le sang de tes concitoyens?
X. Tu vas donc enfin partir là où, depuis longtemps, un désir effréné et furieux t’entraînait. Ce départ, loin de t’affliger, te cause une sorte de joie inexprimable. Voilà pour quelles fureurs la nature t’a fait naître, tes inclinations t’ont préparé, la fortune a préservé tes jours! Ennemi du repos, la guerre elle-même, si elle n’était sacrilége, n’eut jamais de charmes pour toi. Aussi as-tu su trouver une armée composée d’hommes perdus, abandonnés de la fortune et même de l’espérance, un ramassis des plus vils scélérats.
Au milieu d’eux, quel contentement tu vas goûter! quelle joie, quel ravissement, quel délire et quelle ivresse, lorsque, dans cette foule immense des tiens, tu n’entendras pas un seul honnête homme, tu n’en verras pas un seul! C’était sans doute afin de te préparer à cette glorieuse vie que tu t’exerçais à ces travaux tant vantés, à coucher sur la dure, pour attenter à l’honneur des familles et pour guetter l’occasion d’un meurtre; à veiller toute la nuit, non-seulement pour profiter du sommeil des maris, mais encore pour dépouiller tes victimes. Allons, voici le moment de signaler cette merveilleuse énergie à supporter la faim, le froid, et et les privations de toutes sortes dont tu vas bientôt te sentir accablé.
J’ai du moins gagné quelque chose en te faisant écarter du consulat; grâce à moi, la république pourra bien être attaquée par un banni; elle ne sera pas déchirée par un consul: ton impie attentat pourra s’appeler une attaque de brigands; une guerre, jamais.
XI. Maintenant, pères conscrits, il est un reproche que la patrie pourrait m’adresser avec une sorte de justice, et contre lequel je veux protester et me défendre. Prêtez, je vous en conjure, une oreille attentive à mes paroles, et gravez-les profondément dans votre cœur, dans votre mémoire. Si la patrie, en effet, qui m’est bien plus chère que la vie, si toute l’Italie, si la république entière venait me dire: «M. Tullius, que fais-tu? voici un homme que tu as reconnu être mon ennemi; que tu vois prêt à porter la guerre dans mon sein; que des rebelles attendent, tu le sais, dans leur camp, pour saluer en lui leur général; qui, auteur de la plus criminelle entreprise, chef d’une conjuration, soulève les esclaves et les plus mauvais citoyens; et cet homme, tu le laisses partir, sans voir que ce n’est point l’expulser de Rome, mais le déchaîner contre elle? et tu n’ordonneras pas qu’il soit chargé de fers, traîné à la mort, livré au dernier supplice?
«Après tout, qui L’arrête? Les usages de nos ancêtres? mais, plus d’une fois, de simples particuliers, dans cette république, voyant des citoyens en compromettre la sûreté, les ont frappés de mort. Les lois relatives au supplice des citoyens romains? mais jamais, dans cette ville, ceux qui se sont révoltés contre l’État, n’ont conservé leurs droits de citoyens. Craindrais-tu les reproches de la postérité? ce serait témoigner une belle reconnaissance au peuple romain, qui, ne te connaissant que par toi-même, et sans que tu fusses recommandé par le nom de tes ancêtres, t’a si promptement élevé, de dignités en dignités. jusqu’à la magistrature suprême, si la crainte de l’opinion ou de je ne sais quels périls, t’empêche d’assurer le salut de tes concitoyens!
Mais, si c’est le blâme que tu redoutes, pourquoi craindre plu tôt celui qui s’attacherait à une courageuse sévérité que celui qui flétrirait une coupable faiblesse? Ah! quand l’Italie sera désolée par la guerre, que les villes seront saccagées, les maisons en feu, penses-tu alors n’être pas dévoré par les flammes vengeresses de l’indignation publique?»
XII. A ces paroles sacrées de la patrie, aux secrètes pensées de ceux qui les approuvent, je répondrai en peu de mots. Oui, pères conscrits, si j’avais cru que le meilleur parti à prendre fût de mettre à mort Catilina, je n’aurais pas laissé ce misérable gladiateur vivre une heure de plus. Car si autrefois les plus grands, les plus illustres citoyens, en frappant Saturninus, les Gracques, Flaccus, et tant d’autres avant eux, bien loin de ternir leur propre gloire, l’ont au contraire rendue plus éclatante, à coup sûr je n’avais pas à craindre que la mort d’un parricide, de l’assassin de ses concitoyens, attirât jamais sur ma tête la réprobation de la postérité. Et quand même je serais certain de ne pouvoir m’y soustraire, j’ai toujours vécu dans ces sentiments, que la disgrâce encourue pour avoir fait son devoir est moins une disgrâce qu’un titre d’honneur.
Mais il est. dans cette assemblée même, quelques hommes assez malheureux pour ne pas voir les périls qui nous menacent, ou pour feindre de ne les point voir: ce sont eux qui ont entretenu les espérances de Catilina, par le peu d’énergie de leurs résolution, et qui, en refusant de croire à la conjuration naissante, l’ont fortifiée. Leur opinion est une autorité pour bien des gens, ou méchants, ou trompés, qui, si j’avais sévi contre Catilina, n’auraient pas manqué de crier à la cruauté, à la tyrannie. Une fois au contraire qu’il aura exécuté son projet et qu’il se sera rendu au camp de Mallius, personne, je le vois bien, ne sera assez aveugle pour ne pas comprendre qu’il existe une conjuration, ou assez pervers pour ne pas en convenir. D’un autre côté, que Catilina seul périsse, et le mal dont la république est menacée pourra bien être conjuré un instant, mais il ne saurait être détruit pour toujours. C’est quand lui-même se sera jeté hors de ces murs, qu’il aura emmené avec lui tous ses complices, ramassé de toutes parts et réuni autour de lui tous ces misérables engloutis dans le naufrage de leur fortune, c’est alors seulement que sera éteint et étouffé cet incendie qui couve depuis si longtemps au sein de la république, et avec lui disparaîtra le germe, la semence de tous les fléaux.
XIII. Voilà bien longtemps en effet, pères conscrits, que cette conjuration nous fait vivre au milieu des alarmes et des périls; mais, je ne sais par quelle fatalité, tous ces crimes, toute cette fureur invétérée, ces audacieux attentats ont lentement mûri pour éclater précisément sous mon consulat. Si, dans cette troupe de brigands, vous frappez seulement celui-ci, nous pourrons bien paraître délivrés pour quelque temps de nos inquiétudes et de nos craintes, mais le danger n’en subsistera pas moins, enfermé en quelque sorte au cœur même et dans les entrailles de la république. Voyez l’homme atteint d’une grave maladie, quand l’ardeur de la fièvre le consume, s’il boit de l’eau glacée, il semble un instant ranimé; mais c’est pour retomber bientôt sous l’étreinte d’un mal plus grave et plus violent. Il en est de même du mal dont souffre la république; calmé un instant par le châtiment de Catilina, il reparaîtra plus violent, si nous laissons vivre les autres coupables, et s’aggravera encore.
Ainsi donc, pères conscrits, que les méchants se retirent; qu’ils se séparent des bons; qu’un mur enfin, je le répète encore, les sépare de nous; qu’ils cessent d’attenter à la vie du consul jusque dans sa maison, d’environner le tribunal du préteur urbain, d’assiéger en armes le sénat dans le lieu de ses délibérations, de préparer des torches et des flèches incendiaires pour mettre le feu à la ville; enfin que chacun porte gravés sur son front les sentiments qui l’animent. Alors je vous le promets, pères conscrits, telle sera notre vigilance, à nous, consuls, telle sera l’autorité de vos décrets, tel sera le courage des chevaliers et l’accord de tous les gens de bien, qu’à peine Catilina sorti de Rome, vous verrez tous ses complots à découvert, au grand jour, puis étouffés et punis.
Que ces présages, Catilina, t’accompagnent, pour le salut de la république, pour ton malheur et ta ruine, pour la perte de ceux qui te sont unis par les liens du crime et du parricide; pars pour cette guerre impie et sacrilége. Et toi, Jupiter Stator, dont le culte fut fondé par Romulus sous les mêmes auspices que cette ville elle-même; toi, le conservateur de Rome et de l’empire, car c’est le nom que nous te donnons à juste titre, tu protégeras contre les fureurs de ce monstre et de ses complices les autels et les temples des autres dieux, les maisons de la ville, ses remparts, la vie, la fortune de tous les citoyens. Et tous ces persécuteurs des honnêtes gens, ces ennemis de la patrie, ces dévastateurs de l’Italie, ces scélérats unis entre eux par un pacte abominable, tu les châtieras, vivants et morts, par d’éternels supplices.
DEUXIÈME DISCOURS CONTRE CATILINA
AUX ROMAINS.
Table des matières
ANALYSE.–Se voyant découvert, et, et effrayé des menaces énergiques du consul, Catilina s’était retiré pendant la nuit avec trois cents conjurés et était allé se mettre à la tête du camp de Mallius. Cicéron avait aussitôt convoqué le sénat, et pendant que ses membres s’assemblaient, il monta à la tribune et prononça devant le peuple ce discours où il témoigne la joie que lui cause la retraite de Catilina. Il démontre qu’il n’est plus à craindre, mais qu’il faut se tenir en garde contre ses complices restés dans Rome. . Il annonce à ces derniers qu’ils seront traités avec rigueur s’ils persistent dans leurs criminels projets Il oppose aux ressources de Catilina les forces de la république. Enfin il exhorte les citoyens à veiller autour de leurs maisons et même à les fortifier: de son côté é il prendra soin de tout le reste.
I. Enfin, Romains, enfin ce L. Catilina, qui, dans sa fureur audacieuse, courait tout haletant après le crime, qui, dans sa rage impie, préparait la ruine de Rome et vous menaçait, vous et votre ville, du poignard et de l’incendie, nous l’avons donc chassé de Rome, ou, si l’on veut, nous lui en avons ouvert les portes; ou bien encore nous l’avons vu partir volontairement, et nous l’avons accompagné de nos adieux. Il est parti, il a quitté la place, il s’est enfui, il s’est élancé loin de nous. Désormais ce forcené, ce monstre, ne travaillera plus, au sein même de la ville, à la perte de la ville. C’était l’unique chef de cette guerre intestine, et le voilà vaincu sans conteste. Nous ne sentirons plus son poignard auprès de notre poitrine; nous n’aurons plus, au champ de Mars, au Forum, dans la Curie, et au sein même de nos pénates, à trembler sans cesse devant lui. Il a perdu tout ce qui faisait sa force, le jour où il a dû quitter Rome. C’est maintenant ouvertement, contre un ennemi de guerre, que nous allons, sans que personne s’y oppose, entreprendre une campagne régulière. Nous avons, sans aucun doute, rendu sa perte certaine et remporté sur lui une éclatante victoire, en forçant ce ténébreux conspirateur d’arborer ouvertement l’étendard du brigandage.
Mais n’avoir pu teindre son poignard de mon sang, comme il le voulait; me savoir vivant et partir d’ici; s’être vu arraché le fer des mains par moi, laisser les citoyens pleins de vie et ces murailles debout, quel chagrin pour lui, quelle affliction, quel désespoir! Le voilà maintenant terrassé, Romains; il se sent frappé et renversé; ses regards se retournent de voir échapper à sa rage, et qui tressaille d’allé-plus d’une fois sans doute sur cette ville, qu’il pleure gresse en songeant que, ce rebut impur, elle a pu le vomir de son sein et le rejeter loin d’elle.
II. Si cependant quelqu’un d’entre vous, animé de sentiments que vous devriez tous partager, venait, à propos de ce départ de Catilina, que je proclame comme une victoire, comme un triomphe, me reprocher amèrement de ne pas m’être assuré d’un ennemi si redoutable, et de l’avoir laissé partir, je lui répondrais, citoyens, que la faute n’en est pas à moi, mais aux circonstances. Oui, Catilina aurait dû périr, et depuis longtemps, et par les plus cruels supplices; tout m’en faisait un devoir, les coutumes de nos ancêtres, le pouvoir redoutable remis entre mes mains, l’intérêt de la république. Mais que de gens, songez-y bien, ne croyaient pas aux complots que je dénoncais! combien d’insensés les traitaient de chimères! combien même cherchaient à les justifier! combien de méchants y prêtaient les mains! Si cependant j’avais pu croire que la mort de Catilina dût conjurer tout péril, il y a longtemps qu’au prix de mon repos, au prix même de ma vie, je vous aurais délivrés de ce monstre.
Mais sachant que vous êtes loin d’être tous convaincus, je sentais bien que, le livrer au supplice, comme il le méritait, c’était soulever contre moi une haine qui m’eût ôté les moyens de poursuivre ses complices. J’ai donc voulu vous mettre en état de le combattre au grand jour, en le laissant se déclarer ouvertement votre ennemi. Et cet ennemi, citoyens, vous pouvez juger combien je le trouve redoutable, maintenant qu’il est hors de Rome, puisque je regrette même qu’il n’en soit pas sorti avec de plus nombreux satellites. Que n’a-t-il emmené avec lui toutes ses forces! Il nous a emmené un Tongilius, qu’il avait commencé à aimer du temps qu’il portait encore la robe prétexte; un Publicius, un Munatius, dont les dettes, contractées pour aller au cabaret, ne pouvaient troubler l’État. Mais quels hommes il nous a laissés! combien ceux-là sont à craindre par l’énormité de leurs dettes, par leur influence, par le nom qu’ils portent!
III. Pour moi, quand je considère d’une part l’armée de Catilina et de l’autre nos légions gauloises, les levées que Q. Métellus vient encore de faire dans le Picénum et dans la Gaule, et les forces que je rassemble moi-même chaque jour, j’ai le plus profond mépris pour ce ramassis de vieillards sans ressources, de grossiers libertins, de paysans dissipateurs, de débiteurs qui font défaut en justice, plutôt que d’abandonner le drapeau de la conjuration, de gens enfin, auxquels il me suffirait de montrer, non pas nos soldats en bataille, mais simplement l’édit des préteurs pour les anéantir. Il en est d’autres que je vois voltiger dans le Forum, assiéger les portes de la Curie, entrer même dans le sénat, tout luisants de parfums, tout éclatants de pourpre: voilà les soldats que j’aurais voulu le voir emmener avec lui. S’ils restent ici, souvenez-vous que c’est moins l’armée des rebelles que les déserteurs de cette armée qui sont redoutables pour nous. Et nous devons d’autant plus les craindre que, me sachant instruit de leurs projets, ils n’en sont nullement émus.
Je vois celui à qui l’Apulie est échue en partage, celui qui doit avoir l’Étrurie, celui qui est chargé du Picénum, celui qui se rendra en Gaule, celui qui a sollicité le honteux honneur de surprendre Rome et d’y porter le carnage et l’incendie. Toutes leurs résolutions de l’avant-dernière nuit m’ont été dénoncées; ils le savent; je les ai dévoilées hier au sénat. Catilina lui-mème a eu peur il a pris la fuite; ceux-ci, qu’attendent-ils? Certes, ils se trompent étrangement, s’ils espèrent que ma longue complaisance ne se lassera jamais.
IV. Le but que je me proposais, je l’ai atteint, car maintenant vous voyez tous qu’une conjuration manifeste a été tramée contre la république; je ne suppose pas, en effet, que personne puisse admettre que les parents de Catilina ne partagent point ses projets. Le temps de l’indulgence est passé; la sévérité, voilà ce que réclament les circonstances. Je leur accorderai pourtant une grâce encore: qu’ils sortent de Rome, qu’ils s’éloignent; qu’ils ne laissent pas Catilina se consumer misérablement dans l’impatience de les revoir. Je leur indiquerai le chemin: il est parti par la voie Aurélia: s’ils veulent se hâter, ce soir ils l’auront rejoint.
Heureuse la république, si elle pouvait rejeter cette fange impure! Déjà, rien que pour s’être débarrassée de Catilina, Rome semble respirer plus librement et revenir à la vie. Quelle mauvaise action, en effet, quel crime pourrait-on imaginer ou se figurer, dont cet homme n’ait conçu la pensée? Est-il dans toute l’Italie un empoisonneur, un gladiateur, un brigand, un assassin, un parricide, un fabricateur de testament, un fripon, un libertin, un débauché, un adultère, une femme perdue, un corrupteur de la jeunesse, un être souillé et dégradé, qui ne confesse avoir vécu avec Catilina dans une étroite intimité? Où trouver, depuis quelques années, un meurtre dont il ne se soit fait le complice, une débauche infâme dont il n’ait été le ministre?
Qui d’ailleurs a jamais possédé à un si haut point l’art de séduire la jeunesse? Brûlant pour les uns de la plus criminelle passion, il se prêtait complaisamment aux désordres des autres; il promettait à ceux-ci la satisfaction de leurs désirs; à ceux-là la mort de leurs parents, se faisant l’instigateur, et, au besoin, l’auxiliaire de leur crime. Aussi avec quelle promptitude avait-il su trouver, non-seulement dans la ville, mais encore dans la campagne, une foule innombrable de scélérats pour les grouper autour de lui! Il n’y a pas dans Rome, il n’y a pas dans le moindre coin de l’Italie, un homme écrasé de dettes, qu’il n’ait fait entrer dans cette monstrueuse et criminelle association.
V. Pour vous faire une idée de la diversité de ses goûts, dans les genres les plus opposés, sachez qu’il n’existe pas, dans une école de gladiateurs, un audacieux capable d’un coup hardi, qui ne se dise l’ami de Catilina; mais en même temps il n’y a pas sur le théâtre un histrion frivole et dissolu, qui ne se vante d’avoir été, pour ainsi dire, son compagnon de débauches. Et c’est ce même homme qui, endurci par la pratique de l’adultère et du crime, à supporter le froid, la faim, la soif et les veilles, était vanté par les siens comme un prodige de courage, alors qu’il épuisait toutes les ressources de son énergie, toute son aptitude pour le bien, au profit du libertinage et de la scélératesse.
Ah! si ses compagnons voulaient le suivre, s’il quittait Rome, ce hideux troupeau d’hommes perdus, quelle joie pour nous, quel bonheur pour la république, quelle gloire éclatante pour mon consulat! Aujourd’hui, en effet, les passions de ces hommes ne connaissent plus de bornes; leur monstrueuse audace ne saurait se tolérer plus longtemps; ils ne rêvent plus que meurtres, incendies, pillage. Leur patrimoine, ils l’ont dissipé; leur fortune, ils l’ont engloutie; l’argent leur manque depuis longtemps, le crédit même a commencé à leur faire défaut; mais, comme jadis au sein de l’opulence, ils ont conservé leurs désirs effrénés. Si du moins dans le vin et dans le jeu ils ne cherchaient que les plaisirs de l’orgie et du libertinage, il faudrait, sans doute, désespérer d’eux; cependant on les tolérerait. Mais comment supporter que la lâcheté déclare la guerre au courage, la sottise à la sagesse, l’ivrognerie à la sobriété, le sommeil à la vigilance? Les voyez-vous, couchés autour d’une table, abrutis par le vin, gorgés de nourriture, couronnés de guirlandes, inondés de parfums, énervés par la débauche, laissant échapper, au milieu des hoquets, des menaces de mort contre les honnêtes gens, d’incendie contre Rome!
Mais, j’en ai l’assurance, quelque grande catastrophe est suspendue sur leur tête, et le châtiment depuis longtemps dû à leur perversité, à leur scélératesse, à leurs crimes, à leurs turpitudes, ou va les atteindre sur-le-champ, ou bien est près de les frapper. Si mon consulat, impuissant à guérir ces membres gangrenés, les retranche du corps de la république, ce ne sera pas pour quelques jours, mais pour plusieurs siècles qu’il en aura prolongé l’existence. Il n’est point au monde de nation que nous puissions craindre, de roi en état de faire la guerre au peuple romain. Au dehors, la vertu d’un héros a, sur terre et sur mer, rétabli partout la paix. Il nous reste la guerre domestique; c’est au dedans que sont les embûches, au dedans qu’est renfermé le péril, au dedans qu’est l’ennemi. C’est avec la débauche, la folie, le crime qu’il nous faut lutter. Voilà, Romains, la guerre pour laquelle je me déclare votre chef; j’assume sur ma tête toute la haine des scélérats. Les plaies guérissables, je les guérirai à tout prix; s’il y a des membres à retrancher, je ne permettrai pas qu’ils subsistent pour la perte de l’Etat. Ainsi donc, que ces misérables sortent, ou bien qu’ils restent en repos; ou, s’ils ne veulent ni quitter la ville, ni renoncer à leurs desseins, ils doivent s’attendre aux châtiments qu’ils méritent.
VI. Mais il y a des gens, Romains, qui prétendent que j’ai pris sur moi d’exiler Catilina. Ah! s’il ne fallait qu’un mot de ma bouche, j’exilerais aussi ceux qui tiennent ce langage. Oui, sans doute, Catilina est un homme timide et modeste à l’excès: il n’a pu soutenir la voix du consul. Au premier mot d’exil, il s’est soumis, il s’en est allé. Eh bien, citoyens, hier, après avoir failli être assassiné dans ma maison, je convoquai le sénat dans le temple de Jupiter Stator: je révélai tout aux pères conscrits. Lorsque Catilina vint à paraître, quel sénateur lui adressa la parole? qui le salua? qui ne le regarda de l’œil dont on regarde, je ne dis pas un mauvais citoyen, mais le plus redoutable des ennemis? Que dis-je, les plus illustres membres de cette assemblée, fuyant cette partie des siéges où il allait prendre place, la laissèrent vide et inoccupée.
C’est alors que moi, moi ce consul impitoyable, qui d’un mot envoie les citoyens en exil, je demandai a Catilina s’il était vrai ou non qu’il eût fait partie, chez Léca, d’un conciliabule nocturne. Alors cet homme, d’ordinaire si audacieux, convaincu par le témoignage de sa conscience, se tut d’abord, et je dévoilai toute la conjuration; ses menées pendant cette même nuit, les résolutions arrêtées pour la suivante, les plans qu’il avait adoptés pour la conduite de la guerre, je lis tout connaître. Puis, le voyant interdit, confondu, je lui demandai pourquoi il balançait à suivre la route que dès longtemps il avait résolu de prendre, puisqu’il avait déjà fait partir devant lui, je le savais, les armes, les haches, les faisceaux, les trompettes, les étendards, et même cette aigle d’argent, à laquelle il avait dressé dans sa maison un autel consacré par ses crimes.
J’envoyais en exil celui que je savais avoir déjà commencé la guerre? Et en effet, je le crois, ce Mallius, un simple centurion, qui est venu camper près de Fésules, c’est en son propre nom qu’il a déclaré la guerre au peuple romain; celte armée, ce n’est pas Catilina qu’elle attend pour général; et lui, contraint de s’exiler, c’est à Marseille, comme ils le disent, et non au camp de Fésules qu’il va se retirer.
VII. 0quelle triste condition que d’avoir la république, je ne dis pas à gouverner, mais encore à sauver! Aujourd’hui que L. Catilina, se trouvant, grâce à ma prévoyance, à mes efforts, à mon dévouement, enveloppé de toutes parts et affaibli, vienne à s’effrayer tout à coup et à changer de résolution; qu’abandonnant les siens, il s’arrête dans cette carrière du crime et de la rébellion, pour fuir et prendre le chemin de l’exil; ce ne sera plus alors un misérable dont j’aurai désarmé l’audace, dont ma vigilance aura confondu et déconcerté les projets, anéanti les espérances et les efforts; non, ce sera un citoyen condamné sans procès, un innocent jeté en exil par la violence et les menaces du consul: voilà ce que l’on dira, et il ne manquera pas de gens qui, s’il prend ce parti, verront en lui, non pas un scélérat, mais un infortuné, et qui me représenteront, non pas comme un consul plein de zèle, mais comme le plus cruel des tyrans.
Eh bien, je consens, Romains, à essuyer l’orage d’une aveugle et injuste prévention, pourvu que j’éloigne de vous le péril de cette guerre horrible et sacrilége. Qu’on dise, si l’on veut, que c’est moi qui ai chassé Catilina, pourvu qu’il s’en aille en exil. Mais, vous pouvez m’en croire, il n’ira pas. Pour moi, Romains, jamais je ne demanderai aux dieux immortels, pour confondre la calomnie, qu’on vienne vous dire un jour: Catilina s’avance avec une armée de rebelles; il voltige à la tête de ses troupes, les armes à la main.» Cependant voilà ce qu’on dira avant trois jours, et si je crains d’encourir quelques reproches dans la suite, ce sera plutôt pour l’avoir laissé partir que pour l’avoir chassé. Mais puisqu’il y a des hommes qui, lorsqu’il est simplement parti, le disent chassé, si je l’avais fait mettre à mort, que diraient-ils donc?
Du reste, ceux qui répètent que Catilina se rend à Marseille, s’en plaignent moins qu’ils ne le craignent. Il n’est personne parmi eux qui, tout en s’apitoyant sur le sort de Catilina, ne préfère le voir dans le –camp de Mallius qu’à Marseille. Quant à lui, je vous l’affirme, lors même qu’il n’eût jamais formé le dessein qu’il accomplit aujourd’hui, il aimerait encore mieux périr en brigand que de vivre en exilé. Toutefois, comme jusqu’ici rien n’a jamais contrarié sa volonté et ses vœux, si ce n’est cependant de n’avoir pu m’ôter la vie avant de quitter Rome, souhaitons qu’il aille vraiment en exil, bien loin de nous en plaindre.
VIII. Mais pourquoi parler si longtemps d’un seul ennemi, d’un ennemi désormais reconnu comme tel, .et qui, maintenant qu’un mur nous sépare de lui, ne m’inspire plus aucune crainte? Et ceux qui se cachent, qui restent à Rome, qui vivent au milieu de nous, n’en dirons-nous rien? Ceux-là, Romains, je cherche bien moins à eh tirer vengeance qu’à les guérir, s’il est possible, et à les réconcilier avec la république. Et je ne vois pas ce qui m’empêcherait, d’y parvenir, s’ils veulent seulement écouter ma voix. Je vous ferai connaître d’abord, citoyens, de quelles classes d’hommes se compose la troupe de Catilina; et puis à chacune d’elles j’apporterai, si je le puis, le secours de mes conseils et de ma parole.
La première classe comprend ceux qui, devant beaucoup, possèdent plus encore, mais qui, tenant trop à leurs biens pour s’en détacher, n ont aucun moyen de s’acquitter. Ce sont, entre tous, ceux qui ont les dehors les plus honorables, car ils sont riches; mais, au fond, leurs prétentions, leurs motifs sont révoltants au dernier point. Eh quoi! terres, palais, argenterie, esclaves, richesses de toute sorte, rien ne vous manque, rien ne vous fait défaut, et vous hésitez à diminuer vos possessions pour accroître d’autant votre crédit? Sur quoi donc comptez-vous? sur la guerre? Mais, dans la dévastation générale, pouvez-vous espérer que vos propriétés seules soient inviolables? Sur l’abolition des dettes? Ils se trompent ceux qui l’attendent de Catilina. C’est à moi qu’ils la devront, car je les forcerai à mettre leurs biens en vente; c’est le seul moyen, pour les propriétaires obérés, d’échapper à la ruine. S’ils avaient voulu y recourir plus tôt, ils n’auraient pas (ce qui est le comble de la sottise), employé les revenus de leurs domaines à lutter contre l’usure; ils seraient aujourd’hui plus riches et meilleurs citoyens. Mais, du reste, ces hommes me semblent assez peu redoutables, car on peut les ramener de leur égarement, ou, s’ils y persistent, je les crois plus capables de former des vœux impies contre la république que de s’armer contre elle.
IX. La seconde classe se compose d’hommes qui, bien qu’écrasés de dettes, se croient cependant assurés de la domination: ils veulent le pouvoir, et, sans espoir d’arriver aux honneurs tant que la république sera tranquille, ils comptent bien y atteindre à la faveur d’un bouleversement. A ceux-là je crois devoir donner un conseil, un seul, il est vrai, et le même que j’adresse à tous les autres, c’est de renoncer à voir leurs espérances se réaliser. Avant tout, qu’ils sachent bien que je ne m’endors pas, que je suis là, que je veille sur la république; ensuite, que les citoyens honnêtes sont pleins de courage, unis entre eux, très-nombreux et soutenus par des forces imposantes; qu’enfin les dieux immortels, pour protéger ce peuple invincible, ce glorieux empire et cette reine des cités, contre une tentative aussi criminelle, seront toujours prêts à nous apporter un secours efficace. Et d’ailleurs, quand ils auraient obtenu déjà ce qu’ils convoitent avec tant de fureur, pensent-ils donc qu’au milieu de Rome en cendres, noyée dans le sang des citoyens, ils verraient se réaliser leurs espérances sacriléges et impies, et qu’on les proclamerait consuls, dictateurs, ou même rois? Ils ne voient donc pas que ce pouvoir qu’ils ambitionnent, le jour où ils l’auraient obtenu, il leur faudrait le céder à quelque esclave fugitif, à quelque gladiateur?
La troisième classe comprend des hommes déjà sur le déclin de l’âge, mais dont l’exercice a entretenu la vigueur: à cette classe appartient Mallius, que Catilina est allé remplacer. Ils font partie de ces colonies, jadis fondées par Sylla, colonies formées, en général, de citoyens honnêtes et courageux, je le sais; mais il en est parmi eux qui, maîtres de richesses inespérées, soudaines, ont fait de leur fortune un somptueux et insolent étalage. Ils ont voulu bâtir, comme les grands, avoir des domaines, des équipages, de nombreux esclaves, une table somptueuse, et ils se sont tellement endettés que, pour sortir de l’abîme, il leur faudrait évoquer Sylla des enfers. Il n’est pas jusqu’à des paysans, obscurs et pauvres, auxquels ils n’aient fait espérer le retour des anciennes déprédations. Les uns et les autres, Romains, je les range dans la même classe; ce sont des brigands et des pillards. Mais je les avertis d’une chose: qu’ils renoncent à leurs projets insensés, et cessent de rêver proscription et dictature. Ces souvenirs néfastes sont si douloureusement gravés au cœur de la république, que non-seulement les hommes, mais les brutes elles-mêmes, ne permettraient jamais qu’on les fit revivre.
X. La quatrième classe est un mélange confus d’hommes turbulents, depuis longtemps engloutis, sans pouvoir se sauver jamais: soit indolence, soit mauvaise gestion de leurs biens, soit prodigalité, ils sont écrasés de dettes déjà anciennes, et fléchissent sous le poids. Fatigués d’assignations, de sentences, de saisies, ils ont, dit-on, déserté en foule la ville et les campagnes pour courir au camp des révoltés. Pour ceux-là, je vois en eux bien moins des soldats intrépides que d’indolents fripons. S’ils ne peuvent se soutenir, qu’ils tombent, mais que du moins ni la république, ni même leurs plus proches voisins ne s’aperçoivent de leur chute. Car je ne vois pas trop pourquoi, ne pouvant vivre avec honneur, ils veulent mourir dans la honte, ni comment il peut leur sembler mains affreux de périr en nombreuse compagnie que de périr seuls.
La cinquième classe est celle des parricides, des assassins, des scélérats de toute espèce. Ceux-là, je ne les dispute point à Catilina, car on ne saurait les détacher de lui ; et d’ailleurs, puissent-ils mourir au sein du brigandage, puisqu’ils sont si nombreux qu’aucune prison ne saurait les contenir. Enfin la classe qui est la dernière, non-seulement dans l’ordre numérique, mais encore par le caractère et le genre de vie de ceux qui la composent, nous montre les véritables hommes de Catilina, les soldats de son choix, que dis-je, ses délices, ses plus chères amours. On les reconnaît à leurs cheveux bien peignés et luisants s de parfums, à leur visage ou sans barbe ou garni d’une barbe artistement arrangée. Ils ont des tuniques qui leur couvrent les bras et descendent jusqu’aux talons, et portent des voiles transparents plutôt que des toges; hommes pleins d’énergie et –capables de supporter les plus longues veilles: voyez-les plutôt rester bravement à table jusqu’au retour de l’aurore.
C’est dans cevil troupeau que; l’on rencontre tous les joueurs, tous les adultères, tous les hommes impurs et débauchés. Ces enfants, si aimables, si délicats, ne bornent pas leurs talents à savoir chanter et danse: ils savent aussi comment on manie un poignard, comment on verse du poison. S’ils ne sortent de Rome, s’ils ne périssent, Catilina lui-même aura beau disparaître, nous aurons encore, sachez-le bien, dans la république, une pépinière de Catilinas. Mais enfin, à quoi songent ces malheureux? emmèneront-ils avec eux leurs courtisanes dans les camps? Mais comment s’en passer, surtout pendant ces nuits d’hiver? Et eux-mêmes, pourront-ils supporter les frimas et les neiges de l’Apennin? Après cela, ils se croient peut-être préparés à braver les rigueurs de l’hiver par l’habitude qu’ils ont de danser nus dans les festins.
XI. Ola triste guerre, où Catilina, pour garde prétorienne, aura cette cohorte impudique! Préparez maintenant, Romains, c contre une milice si brillante, vos garnisons et vos armées; et d’abord, à ce gladiateur épuisé, blessé, opposez vos consuls et vos généraux; ensuite, contre cette poignée de naufragés, jetés à demi morts sur le rivage, faites marcher l’élite et la fleur de toute l’Italie. Les villes de nos colonies et de nos municipes vaudront sans doute bien les collines et les broussailles qui servent de forteresses à Catilina. Je ne parle pas de nos autres ressources, de tout ce qui nous rend grands et puissants; tout cela, je me garderai bien de le comparer avec la détresse et le dénûment de ce brigand.
Mais laissons là tout ce qui vous rend forts et qui lui manque à lui: le sénat, les chevaliers romains, le peuple, la ville, le trésor public, les revenus de l’État, l’Italie entière, toutes les provinces, les nations étrangères; faisons, dis-je, abstraction de tout cela, et bornons-nous à comparer entre elles les deux causes qui sont en présence; ce parallèle seul nous fera beaucoup mieux comprendre toute la faiblesse de nos adversaires. Je vois aux prises la pudeur et l’effronterie, la chasteté et la débauche, la loyauté et la mauvaise foi, la piété et le crime, le calme et le délire, l’honneur et la turpitude, la continence et le désordre; enfin l’équité, la tempérance, le courage, la prudence, toutes les vertus, en un mot, luttent contre l’iniquité, la luxure, la lâcheté, la témérité, les vices de toutes sortes: c’est un conflit entre l’opulence et la misère, la raison et la folie, le bon sens et l’aveuglement les espérances légitimes et le plus complet désespoir. Dans une lutte, dans un combat de cette sorte, quand bien même le zèle des hommes viendrait à faillir, les dieux immortels eux-mêmes ne voudront-ils pas assurer le triomphe de ces éclatantes vertus sur tant de vices odieux?
XII. Dans de telles circonstances, Romains, multipliez autour de vos demeures, comme vous1avez fait jusqu’ici, les sentinelles et les postes chargés de les défendre: de mon côté, je veille à la sûreté de la ville, et je la protégerai sans troubler votre repos, sans provoquer le plus léger tumulte; j’ai pris pour cela toutes les mesures et toutes les précautions nécessaires. Toutes vos colonies, tous vos municipes, informés par moi de la sortie nocturne de Catilina, défendront facilement leurs villes et leurs territoires; les gladiateurs, dont il espérait former ses bataillons les plus nombreux et les plus sûrs, sont encore mieux intentionnés que bien des patriciens: j’ai du reste des forces suffisantes pour les contenir. Q. Métellus, qu’en prévision de ces événements, j’avais envoyé d’avance dans la Gaule et dans le Picénum, écrasera ce misérable, ou paralysera tous ses mouvements, tous ses efforts. Quant aux autres mesures qu’il faut ordonner, presser ou exécuter, je vais en référer au sénat, qui, vous le voyez, est prêt à se réunir.
Je reviens à ceux qui sont restés dans la ville, ou plutôt que Catilina a laissés parmi nous, pour la perte de Rome, pour la vôtre à tous. Ce sont des ennemis, à coup sûr; cependant ils sont nés citoyens, et, à ce titre, je ne veux pas leur ménager les conseils. Mon indulgence a pu sembler extrême; mais elle attendait que les menées encore secrètes éclatassent ouvertement. Désormais, je ne puis pas oublier que c’est ici ma patrie, que je suis votre consul, que je dois vivre avec vous ou mourir pour vous. Les portes ne sont point gardées, les chemins ne cachent aucune embuscade; si quelqu’un veut sortir il est libre de le faire. Mais quiconque, resté dans la ville, osera faire un mouvement; quiconque sera convaincu par moi, je ne dis pas d’un acte, mais d’un projet, de la moindre tentative contre la république, s’apercevra que Rome a des consuls vigilants, qu’elle a des magistrats dévoués, qu’elle a un sénat courageux, qu’elle a des armes, qu’elle a une prison, destinée par nos ancêtres à la punition des grands forfaits, des crimes avérés.
XIII. Et tout cela s’accomplira, Romains, sans que les événements les plus graves provoquent la moindre agitation; les dangers les plus grands n’exciteront pas le moindre tumulte; pour apaiser une guerre intestine et domestique, la plus cruelle, la plus menaçante dont les hommes aient gardé le souvenir, il ne faudra pas d’autre chef, d’autre général que moi, et je n’aurai pas besoin de quitter la toge pour tout pacifier. Cette guerre, Romains, je la conduirai de telle sorte que, s’il est possible, aucun des coupables ne subira dans Rome même la peine de son crime. Mais si des attentats trop manifestes et trop audacieux, si le péril imminent de la patrie m’obligent à me départir de ma douceur naturelle, je ferai du moins, je m’y engage, ce que, dans une guerre si redoutable et si menaçante, on n’oserait à peine espérer; j’aurai soin qu’aucun homme de bien ne périsse, et que le châtiment de quelques scélérats suffise pour vous sauver tous.
Si je prends de pareils engagements, Romains, ce n’est pas sur mes lumieres personnelles, ni sur les conseils de l’humaine sagesse que je compte, mais j’ai pour garantie les manifestations nombreuses et irrécusables de la protection des dieux immortels. C’est sous leurs auspices que j’ai fondé mon espérance, formé ma résolution. Aujourd’hui ils ne vous défendent plus à distance, comme autrefois, et contre un ennemi du dehors, un ennemi venu de loin; mais, présents au milieu de vous, ils couvrent de leur divine protection leurs temples et vos maisons. C’est à eux, Romains, que vous devez adresser vos prières, vos hommages et vos supplications, pour que cette ville, dont ils ont voulu faire la plus belle, la plus florissante, la plus puissante des cités, qu’ils ont rendue victorieuse de tous ses ennemis, et sur terre et sur mer, échappe aux fureurs parricides de ses mauvais citoyens, grâce à leur divine protection.
TROISIÈME DISCOURS CONTRE CATILINA
AUX ROMAINS.
Table des matières
ANALYSE.–Il ne restait plus aucun doute sur la conjuration et sur les funestes desseins des ennemis de la république. Cicéron se présente devant le peuple: il raconte comment l’attentat a été dévoilé par lui en plein sénat, et engage tous les citoyens à se rendre, avec leurs femmes et leurs enfants, dans les temples des dieux pour leur adresser desactions de grâces. De quels périls en effet n’étaient-ils pas menacés si la conjuration, d’où devait surgir la guerre civile, guerre plus horrible que toutes les guerres étrangères, n’eût été étouffée à sa naissance! Il conjure le peuple de le défendre contre l’envie dont il prévoit les attaques, comme lui-même a défendu Rome contre les conjurés. Pour lui, il mettra tous ses efforts à soutenir dignement la gloire qu’il s’est acquise par sa prévoyance.
I. La république, Romains, et, avec elle, votre existence à tous, vos biens, vos fortunes, vos femmes, vos enfants, ce siège même du plus glorieux empire, cette ville si florissante et si belle, tout cela vient aujourd’hui, grâce à l’éclatante protection des dieux immortels, à mes travaux, à ma vigilance, à mon dévouement, d’être arraché à l’incendie, au carnage, à l’abîme, où le destin allait, pour ainsi dire, l’engloutir; Rome est sauvée, elle est rendue à la vie, vous le voyez.
S’il est vrai, Romains, que le jour où nous échappons à la mort n’est pour nous ni moins doux, ni moins solennel que celui qui nous vit naître, parce que la joie de se sentir sauvé est positive, tandis que les conditions auxquelles nous recevons le jour sont bien incertaines, et aussi parce que nous entrons dans la vie sans en avoir conscience, tandis que nous éprouvons une joie ineffable quand nous sommes arrachés au trépas. A ce titre, Romains, puisque, pour avoir été le fondateur de cette ville, Romulus a été divinise par notre amour, par la voix publique, il aura sans doute quelques droits à votre reconnaissance et à celle de vos descendants le magistrat qui, trouvant Rome fondée et agrandie, l’a préservée de la ruine. La ville entière, ses temples, ses sanctuaires, ses maisons, ses remparts étaient déjà presque minés et enveloppés par l’incendie; je l’ai étouffé: des glaives étaient levés contre la république, j’en ai émoussé le tranchant; des poignards vous menaçaient, je les ai détournés de votre poitrine.
Puisque ces complots ont été déjà, dans le sénat, mis en lumière, déroulés, rendus manifestes par mes soins, il me reste maintenant, Romains, à vous les exposer à vous-mêmes en peu de mots. La gravité de la situation, l’évidence du péril, les mesures que j’ai prises pour en suivre la trame et en tenir les fils, sont encore pour vous des mystères dont vous brûlez d’avoir l’explication. Vous allez tout savoir.
II. D’abord, depuis le jour, peu éloigné, où Catilina, sortant brusquement de Rome, y laissa les complices de son crime, les chefs les plus ardents de cette guerre sacrilége, je n’ai cessé de veiller, de prendre des précautions. J’ai voulu qu’en présence de machinations si perfides et si ténébreuses vous n’eussiez rien à redouter. Car, lorsque je chassais Catilina de la ville (je ne crains plus aujourd’hui qu’on me fasse un crime de parler ainsi, mais bien plutôt de l’avoir laissé partir vivant), lorsqu’enfin je voulais en purger notre territoire, je pensais, ou que les autres conjurés partiraient avec lui, ou que ceux qui resteraient sans lui seraient réduits à l’impuissance.
Mais quand je vis ceux que je connaissais comme les plus furieux et les plus criminels se trouver encore au milieu de nous et n’avoir pas quitté Rome, je m’attachai jour et nuit à ce que leurs manœuvres et leurs intrigues ne pussent échapper à ma pénétration et à mes regards. En présence d’un forfait si monstrueux, je devais m’attendre à ce que vos oreilles pussent à peine en croire mes paroles; aussi ai-je voulu tenir entre mes mains des preuves tellement irrécusables, que vous fussiez bien contraints de pourvoir à votre sùreté le jour où vous verriez le crime de vos propres yeux. Voici donc ce que je parvins à savoir: les députés des Allobroges avaient été travaillés par Lentulus, qui les excitait à allumer la guerre au delà des Alpes et à soulever les Gaulois; en retournant en Gaule, auprès de leurs compatriotes, et en passant par l’Étrurie, ils devaient remettre à Catilina des lettres et des instructions dont on les avait chargés; on leur avait donné, pour les accompagner, T. Vulturcius, porteur d’une lettre pour Catilina. Instruit de tous ces détails, je crus enfin avoir trouvé cette occasion, si difficile à rencontrer, et que je demandais si instamment aux dieux immortels, non-seulement de tenir moi-même toute la trame du complot, mais encore de l’exposer à vos regards et à ceux du sénat.
Hier donc, j’appelai chez moi les préteurs L. Flaccus et C. Pomptinus, hommes pleins d’énergie et de dévouement pour la république; je leur exposai toute l’affaire et leur fis connaître les mesures que je croyais devoir prendre. Eux, en hommes animés envers la patrie des plus nobles et des plus généreux sentiments, se chargèrent, sans hésitation, sans retard, de l’exécution. Lorsque vint le soir, ils se rendirent en secret au pont Milvius, où ils se postèrent séparément, dans deux fermes voisines, de manière à mettre entre eux le Tibre et le pont. Ils avaient emmené avec eux, à l’insu de tout le monde, un grand nombre d’hommes résolus; moi-même j’avais envoyé de la préfecture de Réate, comme renfort, une troupe choisie de jeunes gens dont j’emploie chaque jour les services pour assurer le repos de l’État: ils s’y rendirent en armes. Vers la fin de la troisième veille, paraissent sur le pont Milvius, avec une suite nombreuse, les députés des. Allobrogès; Vulturcius les accompagne. On se précipite sur eux; des deux côtés on met l’épée à la main. La chose n’était sue que des préteurs, mais ignorée de tous les autres.
III. L’intervention de Pomptinus et de Flaccus fait cesser le combat qui s’engageait. Toutes les lettres trouvées sur les gens du cortége sont remises, avec les cachets intacts, aux préteurs; on s’assure de la personne de tous ceux qui étaient là, et, au point du jour, on me les amène. Le plus criminel artisan de ces manœuvres coupables était Gabinius Cimber; avant qu’il puisse se douter de quelque chose, je le mande auprès moi. Je fais également appeler L. Slalilius, et, après lui, C. Céthégus: Lentulus vient ensuite, mais beaucoup plus tard, car, je le suppose du moins, il avait dû, pour expédier ses dépêches, passer, contre son habitude, une partie de la nuit à veiller.
Un grand nombre de citoyens, des plus élevés et des plus distingués, s’étaient, à la nouvelle de ces événements, rassemblés chez moi dès le matin: ils étaient d’avis que j’ouvrisse. les lettres avant de les soumettre au sénat, afin que, si elles ne contenaient rien d’important, on ne pût pas m’accuser d’avoir, à la légère, répandu dans Rome d’aussi vives alarmes. Mais je m’y refuse, protestant que, puisque cette affaire intéressait le salut public, je me garderais bien de n’en pas réserver au conseil public la connaissance tout entière. En effet, Romains, quand bien même on n’eût point trouvé dans les lettres la confirmation des rapports qui m’avaient été faits, je ne pensais pas qu’en présence du péril suprême de la république, on pût me reprocher un excès de vigilance. Le sénat, aussi nombreux que possible, est en toute hâte, comme vous l’avez vu, convoqué par mes soins.
En même temps, sur l’avis des Allobroges, le préteur C. Servilius, homme résolu, reçoit la mission d’enlever de la maison de Céthégus toutes les armes qui pouvaient s’y trouver. Il en rapporte une grande quantité de poignards et d’épées.
IV. Je fais entrer Vulturcius sans les Gaulois, et lui garantis, avec l’autorisation du sénat, l’impunité au nom de la république; je l’engage à révéler sans crainte tout ce qu’il sait. Revenu, non sans peine, de sa vive frayeur, il déclare que P. Lentulus lui a remis pour Catilina des instructions et une lettre, afin de l’exhorter à ne pas dédaigner le concours des esclaves et à s’approcher au plus tôt de Rome avec son armée. Son projet était qu’au moment où le feu serait mis à tous les quartiers de la ville, conformément au plan et aux dispositions arrêtés d’avance, et où l’on massacrerait un nombre immense de citoyens, Catilina fût à portée d’arrêter ceux qui voudraient fuir, et d’opérer sa jonction avec les principaux affidés restés dans les murs.
Introduits à leur tour, les Gaulois déposent qu’ils avaient reçu de P. Lentulus, de Céthégus et de Statilius un serment et des dépêches pour leur nation; que ceux-ci, et L. Cassius avec eux, leur avaient recommandé d’envoyer le plus tôt possible de la cavalerie en Italie; quant à l’infanterie, on n’en devait point manquer. Lentulus leur avait de plus affirmé, sur la foi des livres sibyllins et des aruspices, qu’il était ce troisième Cornélius auquel la royauté dans Rome et le pouvoir absolu étaient fatalement destinés; que Cinna et Sylla les avaient déjà possédés avant lui. Il ajoute que cette année était désignée par les destins pour être marquée par la chute de Rome et de l’empire, puisque cet événement devait arriver dix ans après l’absolution des vestales et vingt ans après l’incendie du Capitole.
Les Gaulois déclarent en outre qu’un dissentiment s’était élevé entre Céthégus et les conjurés, Lentulus et les autres voulant fixer aux Saturnales le massacre et l’incendie, tandis que Céthégus trouvait ce terme trop éloigné.
V. Mais abrégeons ce récit, Romains. Je fais représenter les tablettes que l’on disait avoir été remises par chacun des accusés. Je commence par montrer à Céthégus son cachet; il le reconnaît. Je romps le fil qui fermait la lettre et je donne lecture de ce qu’elle contient. Elle était écrite de sa main: il y promettait au sénat et au peuple des Allobroges de tenir fidèlement la parole qu’il avait donnée à leurs envoyés, et les priait, à son tour, de ne pas manquer aux engagements que les envoyés avaient pris envers lui. Un instant auparavant, interrogé au sujet des épées et des poignards trouvés dans sa maison, il avait répondu, pour se justifier, qu’il avait toujours été amateur de fers bien travaillés. Mais, la lecture de sa lettre le confond et l’accable; écrasé par le témoignage de sa conscience, il devient muet tout à coup. On introduit alors Statilius; il reconnaît son cachet et l’écriture de sa main. Lecture est faite de sa lettre conçue à peu près dans le même esprit; il avoue tout. Alors je montre à Lentulus ses tablettes et je lui demande s’il en reconnaît le cachet. Sur son aveu: «En effet, lui dis-je, il porte une empreinte bien connue; c’est l’image de ton aïeul, un grand homme, qui aima par-dessus tout sa patrie et ses concitoyens; elle devait, toute muette qu’elle est, te détourner d’un attentat aussi criminel.
On lit sa lettre; semblable aux autres, elle est également adressée au sénat et au peuple des Allobroges. Je lui demande s’il a quelque chose à répondre; je lui permets de s’expliquer. Il commence par refuser; mais bientôt après, quand il voit toutes les preuves exposées et mises au grand jour, il se lève, et demande aux Gaulois ce qu’il a de commun avec eux, et ce qu’ils sont venus faire chez lui; il adresse la même question à Vulturcius. Ceux-ci lui répondent en peu de mots et sans se troubler, lui rappelant et le nom de leur introducteur et le nombre de leurs visites; ils finissent par lui demander s’il ne leur a pas parlé des livres sibyllins. A ces mots, soudain le criminel perd la tête, et l’on voit alors une fois de plus quelle est la force de la conscience. Il aurait pu nier ce propos, et soudain, au grand étonnement de tous, il en fait l’aveu. Ainsi il ne retrouve alors ni la souplesse de son esprit, ni ce talent oratoire qu’il possède toujours à un si haut point. Que dis-je? il demeure écrasé sous l’évidence de son crime ainsi dévoilé et pris sur le fait; son impudence, qui n’a pas d’égale, son effronterie, tout l’avait abandonné.
Aussitôt Vulturcius demande qu’on produise et qu’on ouvre la lettre dont Lentulus, disait-il, l’avait chargé pour Catilina. Malgré son trouble extrême, Lentulus reconnaît et son cachet et l’écriture de sa main. La lettre ne portait aucun nom; elle était conçue en ces termes: «Celui que je t’envoie t’apprendra qui je suis. Tâche d’être homme; songe à quel point tu es engagé, et vois à quoi t’oblige désormais la nécessité. Recrute partout des auxiliaires, même dans les rangs les plus bas.» Gabinius enfin est introduit; après avoir commencé par répondre avec effronterie, il finit par convenir de tout ce que lui imputent les Gaulois.
Pour moi, Romains, si je trouvais des preuves certaines, des indices manifestes du crime dans les lettres, les cachets, l’écriture, enfin dans l’aveu de chacun des coupables, j’en avais sous les yeux de bien plus sûrs encore dans leur pâleur, leurs yeux, leur physionomie, leur silence. A voir leur consternation, leurs fronts baissés vers la terre, les regards que, de temps à autre, ils échangeaient à la dérobée, on eût dit, non pas des gens que d’autres accusent, mais des coupables qui se dénoncent eux-mêmes.
VI. Toutes les preuves étant ainsi exposées et mises au grand jour, Romains, je consulte le sénat sur ce qu’il juge convenable de faire dans l’intérêt de la république. Les principaux sénateurs proposent des mesures rigoureuses et énergiques, auxquelles l’assemblée, tout d’une voix, donne son approbation. Et, comme le sénatus-consulte n’est point encore rédigé par écrit, je vais, citoyens, vous dire de mémoire les résolutions qui ont été arrêtées.
D’abord des remercîments me sont adressés, dans les termes les plus honorables, pour avoir, par mon courage, mon habileté, ma prévoyance, délivré la république des plus grands périls. Ensuite les préteurs L. Flaccus et C. Pomptinus, pour m’avoir prêté un concours énergique et dévoué, reçoivent des éloges bien mérités et bien justes. L’homme courageux, qui est mon collègue, est également félicité pour avoir su se soustraire à l’influence des complices de la conjuration dans sa conduite publique et privée. Puis on décrète les résolutions suivantes: P. Lentulus se démettra de la préture et sera ensuite mis sous bonne garde; C. Céthégus, L. Statilius, P. Gabinius, tous présents, subiront la même peine. Cette disposition s’applique également à L. Cassius, qui avait sollicité la mission de livrer la ville aux flammes; à M. Céparius, qui était chargé, d’après les dépositions, de soulever les pâtres dans les campagnes de l’Apulie; à P. Furius, un de ces colons que Sylla établit à Fésules; à Q. Manlius Chilon, qui avait toujours été de moitié avec ce même Furius dans toutes les tentatives faites pour séduire les Allobroges; à P. Umbrénus, un affranchi, convaincu d’avoir le premier mis les Gaulois en relation avec Gabinius. Et telle a été l’indulgence du sénat en cette circonstance, Romains, que, sur tant de conjurés, sur tant d’ennemis domestiques, il a frappé seulement neuf des plus scélérats, pensant que leur châtiment suffirait pour sauver la république et guérir les autres de leur funeste égarement.
Ce n’est pas tout: des actions de grâce sont décernées aux dieux immortels, en mon nom, pour leur protection signalée. Je suis le premier, depuis la fondation de Rome, qui, sans avoir quitté la toge, ait reçu un pareil honneur. Le décret porte ces mots: Pour avoir préservé Rome de l’incendie, les citoyens du massacre, l’Italie de la guerre. Si l’on compare, citoyens, le texte de ce décret avec d’autres analogues, on est frappé de cette différence: que les autres citoyens ont obtenu un tel honneur pour avoir bien servi l’État, moi seul pour l’avoir sauvé. Avant d’aller plus loin, il y avait une formalité indispensable à remplir: on l’accomplit. P. Lentulus, en effet, convaincu par tant de témoignages et par ses propres aveux, avait sans doute perdu aux yeux du sénat, non-seulement sa qualité de préteur, mais encore celle de citoyen; néanmoins il se démit officiellement de sa charge. De cette façon, le scrupule qui n’avait point empêché C. Marius, cet homme illustre, de frapper C. Glaucia, un préteur qu’aucun arrêt n’avait personnellement condamné, et de le faire mettre à mort, ce scrupule ne saurait non plus nous arrêter quand il faudra punir P. Lentulus: ce n’est plus qu’un citoyen ordinaire.
VII Maintenant, Romains, que les chefs impies de cette guerre sacrilége et redoutable sont entre vos mains, maintenant que vous les tenez prisonniers, vous pouvez considérer toutes les forces de Catilina, toutes ses espérances, toutes ses ressources comme entièrement anéanties. Quand je le chassais de nos murs, je prévoyais bien, Romains, qu’une fois Catilina loin de nous, ni la somnolence d’un Lentulus, ni l’embonpoint d’un Cassius, ni la fougueuse témérité d’un Céthéus ne seraient à redouter pour moi. Lui seul était a craindre, lui seul, et encore tant qu’il restait à Rome. Il connaissait tout, avait accès partout: fallait-il s’adresser à quelqu’un, le sonder, le solliciter, il le pouvait, il l’osait. Il savait concevoir le crime, et, le crime conçu, ni la parole ni le bras ne lui faisaient défaut. Pour accomplir certaines missions spéciales, il avait des hommes spéciaux, choisis, et dont chacun avait son rôle; mais, pour avoir donné des ordres, il ne les croyait pas pour cela accomplis. Il n’était rien qu’il ne voulût par lui-même voir, prévenir, surveiller, mettre en œuvre: le froid, la soif, la faim, il savait tout supporter.
Cet homme si actif, si déterminé, si audacieux, si rusé, si infatigable dans le crime, si habile à mettre l’ordre jusque dans le désordre, il a fallu le débusquer de ces murs où il nous menaçait, et le forcer à se jeter dans la vie des camps et des brigandages, sans quoi (je dirai, Romains, ce que je pense), il m’eût été bien difficile de détourner de vos têtes le fléau qui menaçait de vous écraser. Ce n’est pas lui qui vous aurait ajournés aux Saturnales et-qui aurait si longtemps d’avance annoncé à la république le jour fatal de sa ruine; ce n’est pas lui qui se serait exposé à voir son cachet et ses lettres tomber entre vos mains, pour devenir contre lui d’irrécusables témoins. Mais, grâce à son absence, tout a été conduit de telle sorte, que jamais vol, dans une maison particulière, ne fut si évidemment découvert que cette vaste conjuration, tramée au sein de la république, et aujourd’hui manifestement reconnue et prise sur le fait. Si Catilina était resté dans Rome jusqu’à ce jour, malgré le zèle avec lequel j’ai toujours, tant qu’il y fut, prévenu et traversé tous ses projets, il nous aurait fallu, pour ne rien dire de plus, soutenir une lutte contre lui, et jamais, avec un tel ennemi dans nos murs, nous n’aurions pu arracher la république à d’aussi horribles dangers, en troublant aussi peu le calme, la tranquillité, le silence dont elle jouit.
VIII. Et pourtant, Romains, dans toutes ces circonstances, c’est la volonté, c’est la sagesse des dieux immortels qui ont, sans aucun doute, guidé et inspiré ma conduite. Nous serions en droit de Le supposer rien qu’en songeant combien la prudence humaine est impuissante à diriger d’aussi grands événements; mais le secours et la protection des dieux se sont, dans ces derniers temps, manifestés à nous d’une façon si éclatante, que nous avons, pour ainsi dire, pu les voir eux-mêmes de nos propres yeux. Sans parler de ces lueurs éclatantes qui, pendant la nuit, paraissaient à l’occident et embrasaient le ciel; sans parler de ces coups de tonnerre, de ces tremblements de terre et de ces autres prodiges si nombreux qui ont marqué mon consulat, et par lesquels ce qui arrive maintenant semblait nous être annoncé par la voix prophétique des dieux immortels, il est certains faits, Romains, dont je dois vous entretenir, et qui ne sauraient être passés sous silence ou laissés de côté.
Vous vous souvenez sans doute que, sous le consulat de Cotta et de Torquatus, plusieurs tours du Capitole furent frappées de la foudre, alors que les images des dieux immortels furent déplacées, les statues des antiques héros renversées, et que les tables d’airain, où étaient gravées nos lois, furent fondues: la foudre ne respecta pas même le fondateur de cette ville, Romulus, qu’un groupe doré, placé dans le Capitole, représentait, l’on s’en souvient, sous les traits d’un enfant nouveau-né, ouvrant la bouche pour saisir les mamelles d’une louve. Dans cette circonstance. les aruspices, appelés de toutes les parties de l’Étrurie, annonçaient que les temps étaient proches où l’on verrait des massacres, des incendies, le renversement des lois, la guerre civile et domestique, la chute de Rome et de l’empire, si les dieux, apaisés à tout prix, ne faisaient en quelque sorte fléchir sous leur puissance les arrêts mêmes des destins.
Aussi, sur la réponse des aruspices, on célébra des jeux pendant dix jours, et rien de ce qui pouvait contribuer à calmer les dieux ne fut négligé. Ces mêmes devins ordonnèrent d’ériger à Jupiter une statue plus élevée que la première, de la placer à une grande hauteur, et contrairement à ce qu’on avait fait jusque-là, de la tourner vers l’orient. Si, disaient-ils, cette image, que vous pouvez voir d’ici, regardait à la fois l’aurore, le Forum et le sénat, alors les complots, qui se tramaient dans l’ombre contre le salut de Rome et de l’empire, éclateraient au grand jour et ne sauraient échapper aux regards du sénat et du peuple romain. Les consuls de ce temps-là mirent en adjudication l’érection de la nouvelle statue dans les conditions indiquées; mais les travaux marchèrent si lentement que nos prédécesseurs ne purent l’inaugurer; et nous-mêmes, c’est seulement aujourd’hui que nous avons pu la voir en place.
IX. Et maintenant, citoyens, peut-il exister un homme assez ennemi de la vérité, assez aveugle, assez dépourvu d’intelligence pour ne pas reconnaître que cet univers, qui frappe nos regards, et cette ville plus encore que le reste, c’est la puissance, c’est la volonté souveraine des dieux immortels qui les gouverne? En effet, les aruspices avaient annoncé des massacres, des incendies, la ruine de la république, tout cela tramé par des citoyens romains; et ces forfaits, que leur énormité même rendait invraisemblables à la plupart d’entre vous, ont été, vous avez dû le reconnaître, non-seulement médités par des citoyens impies, mais presque consommés. Comment d’ailleurs ne pas reconnaître une preuve manifeste de la protection de Jupiter très-bon et très-grand dans cette coïncidence que, aujourd’hui, ce matin, à l’instant même où, par mon ordre, les conjurés et leurs dénonciateurs étaient conduits, à travers le Forum, au temple de la Concorde, la statue du dieu était dressée sur sa base? A peine y était-elle placée, à peine ses regards se tournaient-ils sur vous et vers le sénat, que aussitôt, aux yeux du sénat et aux vôtres, les complots tramés contre la sûreté publique apparaissaient éclairés d’une éclatante lumière.
Ainsi donc, ils méritent plus de haine encore et des châtiments plus sévères ces hommes impies qui voulaient porter, non-seulement dans vos maisons et vos demeures, mais encore dans les temples et dans les sanctuaires des dieux immortels, la flamme horrible et sacrilége de l’incendie. Si je disais que c’est moi qui ai déjoué leurs efforts, ce serait de ma part une étrange, une intolérable présomption. C’est Jupiter lui-même qui les a déjoués; c’est par lui que le Capitole, par lui que ces temples, par lui que cette ville, par lui que vous tous avez été sauvés. Ce sont les dieux immortels qui m’ont guidé, citoyens, ce sont eux qui, éclairant mes conseils, dirigeant mes pas, m’ont conduit à ces importantes découvertes. Car enfin, ces tentatives faites auprès des Allobroges par Lentulus et les autres ennemis de la patrie, un secret de cette importance si follement confié à des inconnus, à des barbares, des lettres remises entre leurs mains, que de fautes commises et qui ne l’eussent pas été, si les dieux immortels n’avaient répandu un esprit de vertige sur ces audacieux conspirateurs. Mais ce n’est pas tout: pour que des Gaulois, les représentants d’une nation encore mal soumise, le seul peuple au monde qui puisse encore et paraisse vouloir faire la guerre au peuple romain, aient dédaigné l’empire et les magnifiques espérances que des patriciens venaient spontanément mettre à leurs pieds, pour qu’ils aient fait passer votre salut avant l’intérêt de leur domination, ne faut-il pas reconnaître, dans tout cela, la main des dieux immortels, je vous le demande? Alors surtout que pour nous vaincre, il suffisait à ces hommes, non pas de combattre, mais de se taire.
X. Ainsi donc, Romains, puisque il a été décrété que les actions de grâces les plus solennelles seraient partout rendues aux dieux, célébrez ces jours de fêtes avec vos femmes et vos enfants. Si souvent les dieux immortels ont reçu de justes et légitimes honneurs, jamais assurément ils n’en ont mieux mérité qu’aujourd’hui. Vous avez échappé en effet à la mort la plus cruelle, la plus misérable, et vous y avez échappé sans massacres, sans effusion de sang, sans armée, sans combat: vous n’avez pas quitté la toge, vous n’avez eu d’autre chef, d’autre général que moi, qui ne l’ai pas quittée non plus, et vous êtes victorieux.
Rappelez-vous en effet, Romains, toutes nos dissension domestiques, non-seulement celles que vous connaissez par ouï-dire, mais encore celles dont vous avez gardé le souvenir, dont vous avez été les témoins. L. Sylla fit périr P. Sulpicius; il chassa de ces murs C. Marius, le sauveur de cette ville; une foule d’hommes distingués furent alors ou bannis ou égorgés par lui. Le consul Cn. Octavius prit les armes et mit son collègue hors de Rome. Le lieu où nous sommes fut alors couvert d’un monceau de cadavres, et le sang des citoyens y coula à grands flots. Cinna et Marius triomphèrent à leur tour; alors les premiers citoyens furent massacrés, et avec eux la république vit s’éteindre ses plus glorieuses illustrations. A son tour Sylla tira plus tard vengeance de la cruauté des vainqueurs, et je n’ai pas besoin de vous dire combien de victimes, combien de désastres Rome eut à déplorer. Enfin des dissentiments éclatèrent entre M. Lépidus et l’illustre et brave Q. Catulus: Lentulus périt, et la république eut à pleurer, sinon sa mort, du moins celle des citoyens qui périrent avec lui.
Et cependant, Romains, toutes ces dissensions n’allaient pas à renverser l’État, mais seulement à en changer la forme. Les agitateurs ne voulaient pas que la république cessât d’exister; mais il leur en fallait une où ils fussent les maîtres: ils ne demandaient pas que Rome disparût dans les flammes; mais ils voulaient être puissants dans Rome. Toutes ces dissensions néanmoins, dont aucune ne tendait au renversement de la république, furent telles que, toute réconciliation devenant impossible, elles ne purent s’éteindre que dans le sang des citoyens. Mais dans la guerre actuelle, la plus redoutable, la plus cruelle dont les hommes aient gardé le souvenir, guerre telle que jamais peuplade barbare n’en vit dans son propre sein, guerre où Lentulus, Catilina, Cassius, Céthégus s’étaient imposé la loi de traiter en ennemis tous ceux qui pouvaient trouver leur salut dans le salut de Rome, j’ai si bien pris mes mesures, citoyens, , que vous voilà tous sauvés. Et, tandis que vos ennemis se flattaient qu’il ne resterait de Romains que ceux qui auraient pu échapper au massacre général, et de Rome elle-même que ce que les flammes n’auraient pu dévorer, j’ai déçu leur espoir; Rome et les Romains, j’ai tout préservé de leur rage, tout sauvé.
XI. En échange de si grands services, citoyens, je ne vous demande ni récompense pour mon courage, ni distinction honorifique, ni monument élevé à ma gloire: gardez seulement de ce jour un souvenir impérissable. C’est dans vos cœurs que je place et renferme tous mes triomphes, tous mes titres d’honneur, les monuments de ma renommée, les témoignages de ma gloire. Je ne saurais attacher aucun prix à ces trophées muets et inanimés, à toutes ces récompenses, en un mot, que de moins dignes peuvent également obtenir. Votre mémoire, Romains, fera vivre mes services, vos entretiens les grandiront, vos annales les perpétueront et en assureront la durée. Un même jour, je le sens bien, jour qui, je l’espère, sera immortel, aura assuré l’existence de Rome et éternisé le souvenir de mon consulat. On dira qu’à la même époque, dans cette république, deux hommes se sont rencontrés, l’un pour reculer les limites de votre empire, non pas jusqu’aux bornes de la terre, mais jusqu’aux confins du ciel, l’autre pour conserver à cet empire sa capitale et le siège même de sa puissance.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.