Kitabı oku: «Abrégé de l'histoire romaine»
Claude-François-Xavier Millot
Abrégé de l'histoire romaine... [par l'abbé C.-F.-X. Millot]

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066303754
Table des matières
AVERTISSEMENT DU LIBRAIRE.
EXPLICATION DES ESTAMPES, Avec l’indication des pages auxquelles elles doivent être placées.
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
PREMIERE ÉPOQUE. 753 ans avant Jesus-Christ. LES ROIS. (Espace de 244 ans.)
I. ROMULUS.
II. NUMA.
III. TULLUS-HOSTILIUS.
IV. ANCUS-MARTIUS.
V. TARQUIN L’ANCIEN.
VI. SERVIUS-TULLIUS.
VII. TARQUIN LE SUPERBE.
SECONDE ÉPOQUE. LA RÉPUBLIQUE, Depuis l’an de Rome 244 , jusqu’à la bataille d’Actium, en725.
I. Les rois chassés, le consulat établi.
II. Le peuple acquiert de l’autorité.
III. Les Décemvirs.
IV. Les Gaulois en Italie.
V. Consul plébéien. Révolte des Samnites&des Latins.
VI. Guerre des Samnites.
VII. Guerre de Pyrrhus.
VIII. De Carthage&de la Sicile, avant le commencement des guerres Puniques,
IX. Premiere guerre Punique.
X. Seconde guerre punique.
XI. Bataille de Cannes.
XII. Fin de la seconde guerre Punique.
XIII. Guerre contre Philippe, roi de Macédoine,&contre Antiochus, roi de Syrie.
XIV. Caton le Censeur Guerre de Persée.
XV. Troissieme guerre Punique. Carthage, Corinthe, Numance détruites.
XVI. Observations générales.
XVII. Les Gracques.
XVIII. Guerre de Jugurtha. Marius.
XIX. Invasion des Cimbres&des Teutons. Guerre sociale.
XX. Guerres civiles. Marins&Sylla.
XXI. Sylla dans la Grece&en Asie. Mithridate,
XXII. Retour de Sylla. Ses proscriptions, sa dictature, sa mort.
XXIII. Sertorius, Spartacus, Pompée.
XXIV. Fin de la Guerre de Mithridate.
XXV. Conjuration de Catilina. Triumvirat de Pompée, Crassus&César.
XXVI. Conquête des Gaules. Pompée se brouille avec César. Guerre civile.
XXVII. César maître de la république. Sa mort.
XXVIII. Octavius. Triumvirat. Bataille de Philippes.
XXIX. Fautes d’Antoine. Bataille d’Actium.
TROISIEME EPOQUE. LES EMPEREURS.
I. AUGUSTE.
II. TIBERE.
III. CAÏUS CALIGULA.
IV. CLAUDE.
V. NÉRON.
VI. GALBA.–OTHON.–VITELLIUS.
VII. VESPASIEN.
VIII. TITUS.
IX. DOMITIEN.
X. NERVA.
XI. TRAJAN.
XII. ADRIEN.
XIII. ANTONIN.
XIV. MARC-AURELE.
XV. COMMODE.
XVI. PERTINAX.–DIDIUS-JULIANUS.
XVII. SEPTIME-SÉVERE.
XVIII. CARACALLA&GÉTA.–MACRIN.
XIX. HÉLIOGABALE.
XX. ALEXANDRE SEVERE.
XXI. SUCCESSEURS d’Alexandre Sévere, jusqu’à Aurélien.
XXII. AURÉLIEN.
XXIII. TACITE-PROBUS, &c., jusqu’à DIOCLÉTIEN.
XXIV. DIOCLÉTIEN&MAXIMIEN. CONSTANCE-CHLORE&GALERIUS.
CONSTANTIN.
AVERTISSEMENT
DU LIBRAIRE.
Table des matières
CET Abrégé de l’Histoire Romaine est le même que celui qui avoit été fait par feu M. l’abbé Millot,& qui fait partie du Cours d’Etudes imprimé&publié par ordre du Roi à l’usage des Eleves de l’Ecole Royale Militaire. Ayant eu occasion d’acquérir les planches que feu M. Philippe de Prétot, Censeur Royal, avoit fait graver,&dont il avoit formé le Spectacle de l’Histoire Romaine, j’ai cru que les personnes chargées de l’éducation de la jeunesse, les verroient avec plaisir insérées dans une histoire abrégée, mais suivie, de cet Empire, de maniere à pouvoir instruire en amusant.
J’ai formé aussi pour la même histoire deux Atlas, l’un contenant uniquement les cartes les plus nécessaires, au nombre de13, l’autre qui est beaucoup plus considérable, puisqu’il est composé de49cartes; ils se vendent tous les deux séparément. Comme ces Atlas sont du même format que cet Abrégé, on peut y réunir celui que l’on jugera à propos, pour n’en former qu’un seul volume.
Les Médailles des familles Romaines recueillies par Vaillant, au nombre de1700, en152planches gravées avec la plus grande exactitude,&dont il a donné une explication latine très-détaillée, en3volumes petit in-folio, ont l’avantage de jetter beaucoup de lumieres sur Rome&de faire connoître ces fameux personnages dont on voit les portraits représentés, ainsi que les usages&cérémonies de cette ville célebre. Pour ne laisser rien à desirer far cette partie de l’Histoire, je me fais procuré ces planches,&je les ai réunies en je les ai réunies en un seul volume, avec une explication françoise abrégée du trait auquel chacune de ces Médailles a rapport. Ce volume, de même format que les précédens, est sous presse,&se vendra séparément.
EXPLICATION DES ESTAMPES,
Avec l’indication des pages auxquelles elles doivent être placées.
Table des matières
LE Frontispice, devant le titre.
Planche I. Fondation de Rome, page2
Pl. II. L’enlevement des Sabines pendant les jeux publics, 3
Pl. III. Combat des Romains&des Sabins, terminé par les Sabines, 5
Pl. IV. Apothéose de Romulus, ibid.
Pl. V. Couronne&sceptre offerts à. Numa, 6
Pl. VI. Combat des Horaces&des Curiaces, 8
Pl. VII. Expiation du jeune Horace après avoir tué sa sœur, ibid.
Pl. VIII. Destruction d’Albe sous les ordres d’Horace, ibid.
Pl. IX. Ancus-Martius envoie des Féciales déclarer la guerre aux Latins, 9
Pl. X. Victoire de Tarquin l’ancien sur les Sabins&les Etrusques, par l’incendie du pont de bateaux qui les joignoit, 10
Pl. XI. Accius-Névius, augure, assure à Tarquin l’ancien que sa pensée lui est connue, 11
Pl. XII. Tullie veut forcer le conducteur de son char à passer sur le cadavre de Servius-Tullius son pere, 14
Pl. XIII. Mort de Lucrece, 17
Pl. XIV. Le consul Junius-Brutus juge en présence du peuple ses deux fils qui avoient conspiré en faveur de Tarquin le Superbe,&les fait mettre à mort, 19
Pl. XV. Défense du Pont de Rome par Koratius-Coclès&deux autres guerriers intrépides, 20
Pl. XVI. Attentat de Mucius-Scevola sur la vie de Porsenna, ibid.
Pl. XVII. Présens de Porsenna à Clélie, 21
Pl. XVIII. Monumens érigés par les Romains à Horatius-Coclès, Scévola&Clélie, ibid.
Pl. XIX. Retraite du peuple sur le Mont-Sacré, 24
Pl. XX. Coriolan se retire chez les Volsques, 29
Pl. XXI. Coriolan fléchi par là mere, ibid.
Pl. XXII. Supplications pour une maladie contagieuse dont on attribua la fin au supplice de la vestale Urbinia, 30
Pl. XXIII. Imprudence du consul Minucius réparée par Cincinnatus, 32
Pl. XXIV. Virginie tuée par son pere pour la préserver d’Appius, 34
Pl. XXV. Mort de Mélius qui avoit formé une conspiration, 37
Pl. XXVI. Célébration du Lectisterne, ou fête générale en l’honneur des grands Dieux que l’on adoroit chez les Romains, ibid.
Pl. XXVII. Camille se rend maître de Véies que les Romains assiégeoient depuis dix ans, 38
Pl. XXVIII. Trahison d’un maître d’école pendant ce siége,&sa punition, ibid.
Pl. XXIX. Prise de Rome par les Gaulois, 40
Pl. XXX. Traité des Romains avec les Gaulois rompu par Camille, 41
Pl. XXXI. Dévouement volontaire de Curtius, 43
Pl. XXXII. Manlius-Torquatus fait ôter la vie à son fils, qui avoit combattu malgré sa défense, 44
Pl. XXXIII. Les Romains passent sous le joug des Samnites aux fourches Caudines, 46
Pl. XXXIV. Esculape amené à Rome sur une galère, 48
Pl. XXXV. Bataille d’Ecnome gagnée sur mer par les Romains, 56
Pl. XXXVI. Régulus condamné aux plus affreux supplices, 57
Pl. XXXVII. Victoire d’Annibal sur les Romains à la journée de Cannes, 62
Pl. XXXVIII. Bel exemple de vertu donné par Scipion en Espagne, 65
Pl. XXXIX. Triomphe de Pompée dans Rome, à l’imitation de celui de Paul-Emile, 103
Pl. XL. Pompe funebre&apothéose de César, III
Pl. XLI. Le Cirque, 117
Pl. XLII. Auguste s’occupe des embellissemens de Rome, 122
Pl. XLIII. Rome recevant l’hommage des nations étrangeres, 125
Pl. XLIV. Mort de Germanicus, 127
Pl. XLV. Barbarie de Caligula, qui fait précipiter dans la mer à Pouzoles le peuple que le spectacle de son triomphe y avoit attiré, 132
Pl. XLVI. Palais doré de Néron, 139
Pl. XLVII. Vitellius couvert d’opprobres, est conduit au supplice, 145
Pl. XLVIII. Trajan déchire ses vêtemens pour servir à bander les plaies des blessés, 152
OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.
Table des matières
Les premiers siecles de Rome sont couverts de ténébres &d’incertitudes. Son premier historien, Fabius Pictor, vivoit du tems de la seconde guerre punique, plus de cinq cents ans après la fondation de cette ville. Combien de fables ont dû se répandre, lorsque l’ignorance aveugloit tous les esprits, lorsque la superstion croyoit tout, lorsque l’écriture étoit rare,&que les monumens étoient pleins de merveilleux! Encore ces monumens, au rapport de Tite-Live, périrent-ils presque tous dans l’incendie qu’allumerent les Gaulois. De-là, tant d’absurdes traditions reçues par les historiens; de-là, tant de prodiges accumulés sans ombre de vraisemblance. Rome se croyoit divine; elle adoptoit tout ce qui flattoit ses préjugés.
Fondation de Rome.
Suivant le récit de quelques historiens voici ce qui donna lieu à la fondation de Rome. Numitor, roi d’Albe, ville du Latium, petit canton de l’Italie, fut détrôné par son frere Amulius,&jetté dans les fers. L’usurpateur ajouta à son injustice la cruauté de faire exposer sur le rivage du Tibre, Rémus&Romulus, deux jumeaux dont étoit accouchée Rhéa Sylvia, fille de Numitor, lesquels furent allaités par une louve. Parvenus à l’adolescence,&instruits de la captivité de leur ayeul, ainsi que du danger qu’ils auroient couru de périr, sans la compassion du berger Faustulus, qui les a adoptés pour ses propres enfans, Rémus&Romulus réussirent à rétablir sur le trône leur ayeul. Celui-ci leur donna le conseil, ou approuva le dessein qu’avoient ses deux petits-fils, de fonder une ville au lieu même du rivage où ils ont été trouvés par Faustulus, qui leur a sauvé la vie. Numitor paroît ceint du diadême, environné d’un grouppe d’Albains, précédé du berger Faustulus, qui semble par sa physionomie &son signe de tête, désigner à Rémus&Romulus, qui sont en habits champêtres, l’endroit où ils avoient été exposés. Un prêtre revêtu de ses ornemens assortis au costume antique, conduit la charrue destinée à ouvrir le premier sillon de l’enceinte de Rome, dont on voit dans le lointain les collines qui l’environnoient. Ce prêtre attentif à ce qui se passe dans le ciel, apperçoit Jupiter&Vénus sa fille, portés sur des nuages, qui lisent dans le livre des destins ce que cette ville deviendra un jour. Vénus, devenue femme d’Anchyse, a été, suivant la fable, mere d Enée, par conséquent la très-grand mere de tous les rois d’Albe jusqu’à Numitor, &Rémus&Romulus étoient ses descendans.
Planche I.
Fondation de Rome.
Si la date de la fondation de Rome est incertaine, du moins elle ne varie que d’un petit nombre d’années. L’opinion la plus probable la fixe au commencement de la quatrième année de la sixieme olympiade, 753ans avant Jesus-Christ, environ120ans après que Lycurgue eût donné ses loix,&140avant que Solon donnât les siennes. On date communément,&de l’an de Rome,&de l’an avant Jesus-Christ. Pour éviter cette confusion de chiffres, on peut se borner à la premiere méthode, qu’il est facile de combiner avec la seconde. Il ne faut que soustraire de753le nombre qui exprime la date de Rome.
Cet Abrégé fera partagé en trois époques, les rois, la république, les empereurs.
PREMIERE ÉPOQUE.
753ans avant Jesus-Christ. LES ROIS. (Espace de244ans.)
Table des matières
I.
ROMULUS.
Table des matières
An de Rome I.
Ses commencemens.
Rome, malgré toute sa grandeur, a eu la petite vanité, si commune aux nations, de jetter du merveilleux sur son origine. Elle vouloit descendre d’Enée; elle donnoit pour pere à Romulus, son fondateur, le Dieu Mars: elle le faisoit allaiter miraculeusement par une louve. Au milieu de ces fables, on voit Romulus, chef de brigands, meurtrier de Rémus, son frere, bâtir des cabanes sur un terrein dépendant de la ville d’Albe, en Italie,&fonder, avec environ trois mille hommes, un état qui devoit engloutir les plus vastes monarchies. On le voit augmenter le nombre de ses sujets, en ouvrant un asyle a tous les malfaiteurs étrangers, à tous les fugitifs qui voudroient lui obéir. Les Sabins lui refusent des femmes: il les attire à des jeux; il enleve leurs filles à main armée; il en fait les épouses de ses soldats. En remontant à la source de la plupart des empires, on ne trouvera de même que violences&brigandage.
Planche II.
L’enlevement des Sabines, pendant les jeux publics.
Politique de Romulus.
Si Romulus n’avoit été qu’un aventurier audacieux, les peuples voisins auroient sans doute renversé sa ville naissante. Mais il avoit des vues politiques,&il affermit son ouvrage par es loix comme par les armes. Le gouvernement de Rome, dès son enfance, mérite attention. Romulus, revêtu du titre de roi, sentit bien que le peuple ne se laisseroit pas subjuguer, &qu’il falloit lui donner parc au gouvernement, ou y renoncer soi-même.
Ses établissemens.
D’abord il divisa la colonie en trois tribus,&chaque tribu en dix curies. Il partagea le territoire en trois portions inégales, l’une pour le culte religieux, l’autre pour les besoins de l’état, la troisieme pour les citoyens, qui eurent chacun environ deux arpens de terre. Ensuite il établit un sénat composé de cent personnes, auquel il confia le foin de faire observer les loix, de délibérer sur les grandes affaires,&de porter les délibérations aux comices, ou aux assemblées du peuple. Le droit suprême de décider appartenoit au peuple; mais ses décisions devoient être confirmées par le sénat.
Pouvoir du peuple, du sénat.
pouvoir du roi.
Le commandement des armées, la convocation des comices &du sénat, le jugement des causes les plus importantes, la dignité de souverain pontise, étoient le partage du roi. Douze licteurs lui servoient de gardes, appareil utile à la royauté. Il y ajouta un corps militaire de trois cents hommes, qui combattoient à pied&à cheval. C’est l’origine des chevaliers nommés céleres au commencement.
Origine des chevaliers.
Patrons& clients.
Pour prévenir les divisions entre le sénat&le peuple, Romulus permit à chaque plébéien de se choisir un patron dans le sénat. Des devoirs réciproques unirent les patrons &les clients; ceux-là protégeoient les autres, dont ils étoient secourus en cas de besoin. Ces liens d’humanité inspirerent la concorde&la modération. Aussi n’y eut-il point de sang répandu dans les premiers troubles qu’excita la jalousie des ordres après l’établissement de la république.
Loix contre les femmes.
Loix en faveur des peres.
Les barbares ont peu de loix,&leurs loix portent une empreinte de barbarie. En voici deux de Romulus. La premiere permettoit aux hommes de répudier leurs femmes,&même de les faire mourir, non-seulement pour de grands crimes mais pour avoir bu du vin; elle défendoit aux femmes de se séparer de leurs maris, sous quelque prétexte que ce fût. La seconde rendoit les peres maîtres absolus. de leurs enfans; ils pouvoient les vendre jusqu’à trois fois à tout âge, les condamner même à la mort; ils pouvoient de plus exposer ceux qui naissoient extrêmement difformes, pourvu qu’ils prissent auparavant l’avis de cinq personnes du voisinage, encore ne les y obligeoit-on point par rapport aux filles cadettes.

No3.

No.4.
Etat de l’Italie,
L’Italie étoit alors, comme l’ancienne Grece, divisée en beaucoup de petits peuples, dont la plupart se ressembloient par un courage féroce,&n’avoient d’ailleurs rien de commun. Rome fut successivement en guerre avec tous, dans un long espace de tems. Il est facile de juger, en réfléchissant sur son origine, que, ni les siéges, ni les batailles d’alors, quelques effets qu’il dût en résulter pour l’avenir, ne méritoient les descriptions pompeuses qu’en font les historiens.
Premiere guerre des Romains.
Planche III.
Combat des Romains&des Sabins, terminé par les Sabines.
C’est contre les Sabins que la nouvelle colonie exerça d’abord sa valeur. Ils formoient une espece de république fédérative, dont les forces réunies pouvoient paroître redoutables: quelques-unes de leurs villes furent cependant réduites à se soumettre. Mais un de leurs princes, Tatius, roi de Cures, pénétra jusques dans Rome. Il l’auroit peut-être détruite, si les Sabines qu’avoient enlevées les Romains, n’eussent ménagé la paix entre leurs époux&leurs parens. Les deux peuples s’unirent aux dépens du pouvoir de Romulus; car il partagea la royauté avec Tatius,&admit dans le sénat cent des principaux Sabins. Tatius fut bientôt assassiné,&n’eut point de successeur.
Mort de Romulus.
Planche IV,
Apothéose de Romulus.
Après de nouvelles victoires, dont le fruit étoit toujours d’augmenter le nombre des citoyens, en y faisant entrer les vaincus, le roi, sûr de l’affection de ses soldats, comptant déjà quarante-sept mille sujets, se livra trop au goût de la domination: il voulut gouverner sans le sénat. Les sénateurs se défirent secrétement de lui. Pour cacher leur crime, ils publierent que ce prince avoit été enlevé au ciel. Ensuite, ils exercerent l’un après l’autre la puissance royale pendant un an d’interregne. Romulus avoit regné trente-sept ans.
II.
NUMA.
Table des matières
An de Rome
38.
Comment il succéda à Romulus,
Planche V.
Couronne& sceptre offerts à Numa.
Son caractere.
LE peuple se lassa d’obéir à tant de rois. Le sénat fut obligé de faire une élection. Comme il étoit composé de Romains &de Sabins en nombre égal, les deux partis se disputoient la couronne. On convint par accommodement que les Romains éliroient&que leur choix tomberoit sur un Sabin. Numa-Pompilius, retiré à la campagne, indifférent pour les honneurs, parut l’homme le plus capable de gouverner, ou le moins propre à inspirer de la crainte. Il fut élu,&accepta, malgré lui, un pouvoir dont il faisoit moins de cas que de la sagesse &de l’étude.
Ses établissemens de religion.
Autant Romulus avoir aimé la guerre, autant son successeur fut-il zélé pour la paix. Il réunissoit deux qualités qu’on voit rarement ensemble, la piété&la politique. L’une &l’autre lui servirent de regle. Il se donna pour inspiré, en supposant qu’il avoir des entretiens avec la nymphe Egérie. Cet artifice lui servit à répandre les sentimens religieux, dont il étoit pénétré lui-même. La religion fut le ressort principal qu’employa le nouveau roi, pour assujettir aux devoirs le caractere dur des Romains. Il grava profondément dans leur ame la crainte de l’être invisible, qui voit&punit le crime. Il érigea un autel à la Bonne-Foi, pour rendre les promesses sacrées,&il institua les fêtes du dieu Terme, pour que les limites des possessions fussent inviolables. Il établit les cérémonies du culte; il divisa les ministres de la religion en plusieurs classes, dont la premiere étoit celle des pontifes. Le grand-pontise présidoit à toutes,&cette charge importante appartenoit à la royauté.
Vestales.
Il est probable que Numa ne connoissoit point les dieux de la Grece. Il institua les vestales pour entretenir le feu sacré. Cette institution de vierges consacrées au culte, est d’autant plus remarquable, que la virginité, sans clôture, étoit pour elles une obligation inviolable, sous peine d’être enterrées toutes vives. On les respectoit infiniment. Libres de se marier après trente ans de services, elles préféroient pour l’ordinaire les honneurs du sacerdoce. Il n’y eut jamais plus de six vestales.

No.5.
Féciaux,
On attribue pareillement à Numa un autre établissement très-utile, celui des Féciales (ou Féciaux). Ils décidoient de la justice d’une guerre,&veilloient à l’observation des traités de paix. Ils devoient déclarer la guerre aux ennemis, en attestant le ciel de leur injustice,&en faisant des imprécations contre Rome, si elle étoit injuste à leur égard. C’étoit le frein le plus nécessaire à un peuple guerrier&ambitieux.
Progrès de l’agriculture.
L’agriculture fut une véritable source de bonheur&de vertu, que Numa ouvrit à ses sujets. Il distribua les terres conquises sous le dernier regne; il forma des bourgades, où les cultivateurs s’attachoient à d’utiles travaux; il nomma des surveillans pour récompenser l’industrie&pour châtier la paresse. C’est ainsi que l’agriculture devint une occupation si chere aux Romains. Les premiers hommes de l’état y trouverent leur plaisir;&l’état ne fut jamais plus glorieux, que lorsqu’on couroit à la charue après un triomphe.
Changement fait au calendrier.
Enfin Numa eut la gloire d’employer la science au bien public. L’année de Romulus étoit feulement de dix mois. Il y substitua l’année lunaire de douze mois, qu’il rapprocha de l’année solaire par des intercalations. C’est ce que disent les historiens; mais il paroît difficile de concevoir d’où il avoit tiré tant de science, au milieu d’un peuple barbare. Ce prince mourut après un regne pacifique de quarante-trois ans.
III.
TULLUS-HOSTILIUS.
Table des matières
An de Rome
83.
Commencement de son regne.
TULLUS-HOSTILIUS est élu pour successeur de Numa. Il commence son regne par distribuer à ceux qui manquoient de terres, une campagne du domaine de la couronne. S’étant ainsi attaché les cœurs, il ranime l’ardeur militaire qu’une longue paix n’avoit pu éteindre. La jalousie d’Albe contre Rome allume la guerre. Les deux peuples se disputent la prééminence. On nomme de part&d’autre trois freres, les Horaces &les Curiaces, pour décider la querelle par un combat singulier. Du côté de Rome, le dernier Horace, vainqueur des trois Curiaces, assure la supériorité à sa patrie. Il tue ensuite sa sœur, qui pleuroit un des Curiaces, son futur époux. Tullus le fait juger par deux commissaires,&lui conseille d’appeler au peuple de la sentence mort; absous par le peuple, il subit la peine de l’expiation. Les loix ordonnoient à ce sujet qu’on plantât en terre deux pièces de bois, sur lesquelles on en posoit une troisieme en travers; ce qui formoit une porte, à laquelle on donnoit le nom de joug. Ainsi le peuple est reconnu juge suprême.
Guerre d’Albe.
Planche VI.
Combat des Horaces&des Curiaces.
Planche VII.
Expiation du jeune Horace, après avoir tué sa sœur.
Planche VIII.
Destruction d’Albe, sous les ordres d’Horace.
Fin de Tullus.
Sussétius, général des Albains, coupable de perfidie, fut écartelé par ordre de Tullus. La ville d’Albe fut détruite en une heure,&ses habitans transplantés à Rome, où les principaux entrerent dans le sénat. Rome gagnoit du terrein. Tullus battit ses voisins, quand ils oserent prendre les armes. Mais dans les ravages d’une peste, il ne put se défendre des superstitions que produit ordinairement la crainte. Quelques auteurs racontent sérieusement que Jupiter le foudroya, tandis qu’il faisoit un sacrifice magique. On conjecture qu’il fut assassiné après trente ans de regne.
IV.
ANCUS-MARTIUS.
Table des matières
An de Rome
113.
Commencement de son regne,
LE peuple&le sénat donnerent la couronne à Ancus-Martius, petit-fils de Numa par sa mere. Il se montra digne de son aïeul. Ses premiers soins se tournerent sur la religion &l’agriculture. Les Latins le méprisant alors comme un prince foible, commirent des hostilités qui troublerent ces soins pacifiques. On leur envoya demander satisfaction. Ils refuserent,&le Féciale leur déclara la guerre au nom des Romains. Il n’est point parlé du roi dans la formule, dont voici les termes: A cause du dommage que les Latins ont cause au peuple Romain, le peuple Romain&moi, nous déclarons la guerre aux Latins,&nous la commençons. A ces mots, le Féciale jetta sur le territoire des ennemis un javelot trempé de sang. Cette guerre&d’autres qui suivirent, tournerent à la gloire d’Ancus&au profit de Rome.

No.6.

No.7.

No.8.

No. 9.
Planche IX.
Il envoyé des Féciales déclarer la guerre aux Latins.
Ouvrages faits sous son regne.
Rien ne fait tant d’honneur à un roi guerrier, que de s’occuper après la victoire, d’objets plus intéressans pour le bien public. Les ouvrages d’Ancus auroient pu l’immortaliser, indépendamment de ses exploits. Il augmenta l’enceinte de la ville, fit un pont sur le Tibre,&construisit le port d’Ostie, à l’embouchure de ce fleuve. Il fit creuser des salines au bord de la mer,&distribua au peuple une grande partie du sel qu’on en tiroit. Il bâtit une prison, d’autant plus nécessaire, que la licence devoit croître avec le nombre des sujets. Ce prince mourut après un regne de vingt-quatre ans.
V.
TARQUIN L’ANCIEN.
Table des matières
An de Rome
139.
Comment il devint roi.
TARQUIN, surnommé l’Ancien, cinquième roi, ne dut son élévation qu’à la brigue, dont il introduisit l’usage. Né à Tarquinie, en Etrurie, d’un riche négociant de Corinthe, il s’étoit établi à Rome, avec l’espérance d’y parvenir aux honneurs;& il avoit changé son nom de Lucumon en celui de Tarquinius, emprunté du lieu de sa naissance. Un mérite réel, soutenu par les richesses.&par une adroite politique, lui avoit procuré les bonnes grâces d’Ancus,&une place dans le sénat. Ancus, en mourant le nomma tuteur de ses deux fils, dont l’aîné n’avoit pas encore quinze ans. Quoique la couronne ne fût point héréditaire, la vénération pour le dernier roi pouvoit fixer les suffrages en faveur de sa famille. Tarquin la brigua ouvertement, sans égard pour ses pupilles. Il mania si bien les esprits, que le peuple, gagné ou persuadé, lui ordonna de se charger de l’administration des affaires publiques, c’est-à-dire, le fit roi.
Ses établissemens.
Pour augmenter son crédit dans le sénat, autant que pour récompenser ses partisans, il créa cent nouveaux sénateurs, tirés des familles plébéiennes. On les appela, Patres minorum gentium. Il s’attacha encore plus la multitude, en construisant un cirque pour les jeux, à l’exemple des Grecs. Tout peuple aime les spectacles,&l’on peut compter de lui plaire quand on l’amuse.
Ses guerres.
Planche X.
Sa victoire sur les Sabins&les Etrusques par l’incendie du pont de bateaux qui les joignoit.
Les Latins, les Etrusques, les Sabins, qui rompoient toujours avec Rome, éprouverent successivement la valeur du nouveau roi. Les Sabins s’étoient réunis avec les Etrusques, &étoient postés proche de Fidens, au confluent du Tibre, &du Teveron. Ils y avoient établi deux camps sur une même ligne, séparés seulement par le canal commun aux deux fleuves, sur lesquels ils avoient jetté un pont de bateaux, pour communiquer de l’un à l’autre,&des deux camps n’en faire qu’un seul. Tarquin, informé de leurs démarches, partit avec toutes ses troupes,&vint se placer un peu au-dessus des Sabins, à quelques pas du Teveron, Il jetta sur ce fleuve quantité de petits bateaux, qu’il chargea de bois sec&d’autres matieres combustibles, arrosées de résine&de soufre. Trois heures avant le lever du soleil, il y fit mettre le feu,&les lâcha par un vent favorable dans le courant. Ces brûlots portés au pont de bois, causerent en divers endroits un grand embrâsement. Les Sabins coururent au pont, pour en arrêter l’incendie. Tarquin arriva au premier camp, qu’il trouva sans défense; le second fut en même temps assailli&forcé par les autres corps de l’armée Romaine. Maître des deux camps, il en partagea la dépouille entre ses soldats.
Comme ses prédécesseurs, il sut profiter de la victoire, en incorporant les vaincus avec les citoyens. Il établit la cérémonie pompeuse du triomphe, qui fut dans la fuite un puissant motif d’émulation.

No.10.

No.11
Ses ouvrages.
Les ouvrages exécutés par Tarquin furent des prodiges, dans un siecle de barbarie. Il construisit des aquéducs&des égoûts superbes, perçant les collines&les rochers pour l’avantage de la ville. Il bâtit aussi des temples, des salles pour la justice, des écoles destinées à l’éducation. Il applanit le sommet du mont Tarpéien, sur lequel fut élevé dans la fuite le capitole.
Changemens dans la religion.
Tarquin, étrusque de naissance, grec d’origine, établit vraisemblablement les superstitions d’Etrurie&de Grece, qu’il crut utiles à sa politique. La religion simple de Numa s’altéra beaucoup sous son regne; on reçut des dieux étrangers, &l’on établit les augures, especes de prêtres qui observoient le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, la manière dont mangeoient les poulets sacrés, enfin différens signes ridicules dont ils tiroient des prédictions.
Accius-Névius, augur.
Il arriva sous son regne, s’il en faut croire le rapport des historiens, un événement bien singulier,&qui donna beaucoup de crédit aux augures&aux auspices. Ce prince vouloit ajouter aux trois anciennes centuries de cavaliers établies par Romulus, trois autres nouvelles centuries,&prétendoit leur faire porter son nom&celui de ses amis. Accius Névius, le plus célebre des augures qui furent alors, représenta au roi, que ce changement ne se pouvoit faire qu’on n’eût auparavant consulté la volonté des dieux, par le vol des oiseaux. Le roi fâché qu’on traversât ses desseins, pour décréditer son art&pour montrer qu’il ne devinoit qu’au hasard, lui ordonna d’aller consulter ses auspices pour savoir si ce qu’il avoir dans l’esprit pouvoit s’exécuter. Le devin obéit,&revenu quelque tems après, il assura que la chose étoit faisable. Alors le roi, en riant lui dit: je pensois en moi-même, si vous pouviez couper ce caillou, avec le rasoir que j’ai en main,&il le lui donna. Accius n’hésita pas un moment,&prenant le rasoir, coupa le caillou en deux. Tarquin en fut frappé d’admiration.
Planche XI.
Il assure à Tarquin que sa pensée lui est connue.
Sa fin.
Les fils d’Ancus-Marcius voyant Tarquin préparer la fortune de Servius-Tullius, son gendre» l’assassinerent pour prévenir ses desseins. Mais Tanaquil, femme de ce princes, cacha adroitement sa mort, jusqu’à ce qu’elle eût assuré la couronne à Servius. C’étoit un Latin dont la mere avoir, été emmenée captive à Rome,&que le dernier roi avoit élevé avec la tendresse d’un pere.
VI.
SERVIUS-TULLIUS.
Table des matières
An de Rome.
175.
Comment il s’affermit sur le trône.
SERVIUS ayant pris l’autorité sans le consentement dix peuple&du sénat, tâcha de suppléer au défaut de droits légitimes. Il gagna le peuple, en payant, lui-même les dettes des pauvres, en leur partageant les terres dont quelques citoyens s’étoient emparés. Il se plaignit, ensuite publiquement d’un complot formé par les patriciens (). contre sa vie,&demanda qu’on élût un roi, comme s’il eût été prêt à quitter le trône. Le peuple n’eut pas de peine à le décider en sa faveur.
Ses guerres.
Ainsi que Tarquin, il éleva des temples à la superstition; il remporta des victoires sur les voisins de Rome, à qui la haine&la jalousie faisoient souvent reprendre les armes. C’étoit toujours un exercice pour le courage des Romains, &un moyen d’accroissement pour l’état: car on gagnoit, ou des terres, ou des citoyens.
Sa politique.
Tout ambitieux qu’étoit Servius, il parut se livrer à la passion du bien public. Il entreprit de réformer de grands abus, en proportionnant les contributions aux fortunes,& en ôtant à la populace les moyens de décider les plus grandes affaires par la pluralité des voix.
D’abord, il exposa dans une assemblée générale, l’abus des contributions ordinaires,&la nécessité de les rendre proportionnelles aux biens de chaque particulier. Le peuple, flatté de l’espérance d’un soulagement, lui donna pouvoir d’établir le plan de réforme qu’il jugeroit convenable. Ce plan a un rapport essentiel avec l’histoire.
Division du peuple en tribus.
Les habitans de la ville furent divisés en quatre tribus, selon les quartiers;&ceux de la campagne en quinze tribus, auxquelles on en ajouta plusieurs dans la fuite; de manière qu’il y eut en tout trente-cinq tribus. Chacune avoit ses curies, telles à peu-près que nos paroisses, dont le prêtre étoit nommé curion. Le dénombrement des citoyens devint facile par cette méthode. On en comptoir déjà quatre-vingt mille en état de porter les armes.
En classes& en centuries.
De tout le peuple Romain, il forma ensuite six classes, subdivisées en centuries. La premiere classe comprenoit les riches. Elle eut quatre-vingt-dix-huit centuries, parmi lesquelles dix-huit de chevaliers, à qui l’état fournissoit des chevaux. Les quatre classes suivantes alloient en proportion des richesses,&faisoient quatre-vingt-quinze centuries en tout. La sixième, composée des pauvres, quoique la plus nombreuse, n’avoir qu’une feule centurie.
Effet de cette division.
Cette nouvelle division produisit un grand effet. Dans les comices, on prit les suffrages par centuries,&non plus par têtes. Ainsi la derniere classe, en conservant le droit d’opiner, n’eut réellement aucune influence sur les délibérations; au lieu que la premiere décidoit seule, lorsque ses centuries étoient d’accord. Elle achetoit cet avantage, par l’argent&les hommes qu’elle fournissoit; car chaque centurie devoir fournir pour l’armée une certaine somme, avec un certain nombre de soldats.
Cens.
Lustre
Servius prévit que les fortunes étant sujettes à mille accidens, plusieurs citoyens se trouveroient bientôt déplacés dans leurs classes. Il ordonna donc que le cens ou le dénombrement se renouvelleroit tous les cinq ans, avec des cérémonies qui lui firent donner le nom de lustre. Les lustres devinrent chez les Romains une mesure du temps, comme les olympiades chez les Grecs.
Ce qu’il fit pour les esclaves.
Pour adoucir le fort des esclaves, Servius permit non-seulement de leur rendre la liberté, mais d’incorporer les affranchis au nombre des citoyens. Le nom d’affranchis qu’ils conservoient, rappeloit des idées humiliantes: c’étoit néanmoins un grand bonheur d’échaper à la condition servile, d’autant plus que les Romains ne mettoient guere de différence entre leurs esclaves&leurs bestiaux. Les affranchis n’entrerent que dans les quatre tribus de la ville, les moins considérables de toutes.
Il concilie avec Rome les peuples vaincus.
Un autre projet exécuté par Servius, mérite tous nos éloges. La force des armes&les traités, en unissant les Sabins&les Latins à la république romaine, n’avoient pu éteindre leur animosité contre un peuple élevé sur leurs ruines. Pour cimenter la paix, dont il représenta vivement les avantages, il les engagea de bâtir un temple à Rome, où l’on sacrisioit en commun tous les ans. Il régla qu’après le sacrifice, on termineroit les différends à l’amiable,& qu’on délibéreroit sur les moyens d’entretenir la concorde &l’amitié; qu’ensuite il y auroit une soire, où chacun pourroit se fournir des marchandises dont il auroit besoin. La religion, les conférences, le commerce, tout de voit concourir, avec le temps, à faire de ces étrangers autant de Romains;&ils y gagnerent autant que Rome. Les conditions du traité, quoiqu’en langue latine, furent gravées sur une colonne en caracteres grecs.
sa fin.
Planche XII.
Tullie veut forcer le conducteur de son char à passer
On assure que sacrifiant tout au bien de l’état, Servius pensoit à déposer la royauté, pour établir un gouvernement républicain, lorsqu’il fut enlevé à ses sujets par un crime atroce. Sa fille Tullie, monstre d’ambition&de cruauté, avoit épousé Tarquin, petit-fils du roi de ce nom. L’un&l’autre entreprennent de détrôner Servius. La conspiration se termine par le meurtre du roi, dont le cadavre est foulé sous le char de son exécrable fille. Cette infâme voyant le conducteur de son char, saisi d’horreur à l’aspect du corps tout sanglant de Servius-Tullius, retenir promptement ses chevaux; transportée de rage lui jette son marchepied à la tête,&l’oblige de les pousser par-dessus le corps palpitant de son pere. De six rois de Rome, tous dignes d’éloges, en voilà quatre qui périssent de mort violente.

No12.
sur le cadavre de son pere.
VII.
TARQUIN LE SUPERBE.
Table des matières
An de Rome
219.
Son regne.
SOUILLÉ du sang le plus précieux, usurpateur du trône, sans daigner recourir au peuple ni au sénat, Tarquiu devoit regner en tyran. On vit l’injustice&la violence prendre la place des loix; mais en tyran habile, il ne négligea aucun moyen d’affermir&d’étendre son pouvoir. Les vexations lui attiroient la haine des citoyens: il chercha un appui dans l’armée. Sa douceur&ses bienfaits gagnerent une partie des soldats. Une garde nombreuse d’étrangers veilloit pour sa défense, tandis que les délations, les supplices répandoient par-tout la terreur,&que les assemblées du peuple étant suspendues par des édits, il ne restoit plus de ressource contre les entreprises de la tyrannie.
Subjugue les Gabiens,
On rapporte un trait célebre de la politique de Tarquin. Plusieurs patriciens, réfugiés à Gabies, ville des Latins, avoient soulevé contre lui les habitans. Son fils Sextus, dont il dirigeoit les démarches, affecte de le trahir, sous prétexte de quelque brouillerie,&se retire dans cette ville. Il y joue si bien son rôle, qu’il parvient au commandement des troupes. Alors il envoie consulter son pere sur la conduite qu’il doit tenir. Tarquin ne voulant s’expliquer, ni de vive voix, ni par écrit, mene le messager dans un jardin, abat en sa présence les têtes des pavots qui s’élevoient au-dessus des autres,&le fait partir sans autre réponse. Sextus devina l’énigme. Il fit périr les principaux Gabiens,&livra la ville à son pere.
Le tyran joignoit la valeur à la cruauté. Il remporta des victoires sur tous ses ennemis. Le sénat étoit sans force; le peuple abattu n’osoit se plaindre: Rome sembloit réduite au point de langueur&d’accablement, où commence d’ordinaire la servitude des nations.
Livres Sibyllins.
Les historiens racontent qu’une femme inconnue présenta au roi neuf volumes, dont elle demandoit une grosse somme; que le roi n’ayant pas voulu les payer si cher, elle en brûla trois; qu’elle revint demander le même prix des six autres; qu’elle en brûla encore trois, après un nouveau refus; qu’elle recommença ensuite la scene,&que les livres qui restoient ayant été reconnus pour être les oracles de la Sibylle de Cumes, Tarquin les acheta, après quoi la femme disparut. Ces livres gardés précieusement, furent entre les mains du Prince,&ensuite du sénat, les interprêtes de la volonté des dieux. On les faisoit parler au besoin; on en tiroit les oracles que l’intérêt présent pouvoir dicter. Avec une pareille machine, on étoit sûr de maîtriser une nation superstitieuse.
Capitole.
Vers le même temps, fut exécuté le projet du premier Tarquin, de bâtir le capitole;&ce lut l’occasion de fabriquer une autre fable, qui produisit de grands effets. En creusant la terre pour les fondemens du temple de Jupiter, il se trouva, dit-on, une tête d’homme aussi fraîche que si elle venoit d’être coupée. Les augures, consultés sur ce prodige, déclarerent que Rome deviendroit la capitale de l’Italie. De-là le nom de capitole, qu’on donna au mont Tarpéien. De pareilles fictions frappoient les esprits, élevoient les ames,&inspiroient une sorte d’enthousiasme, auquel les Romains furent en partie redevables de leurs succès. Persuadés que les dieux leur destinoient l’empire, ils couroient aux combats, comme à des victoires certaines.
Tarquin chassé de Rome,
Tarquin recueilloit les fruits de sa politique. Les chimeres, dont il amusoit le peuple, achevoient ce que la violence avoit commencé. Vraisemblablement il eût joui, jusqu’à la fin, de sa puissance usurpée, si l’attentat de son fils Sextus contre la chaste Lucrece, n’eût excité la plus vive indignation. Lucrece violée se tua. Junius Brutus, ennemi personnel du tyran, saisit l’occasion de se venger&de briser les sers de sa patrie. Son éloquence ranima le courage des sénateurs. Au nom de la liberté, à la vue du cadavre de Lucrece, le peuple sortit de son engourdissement. Tarquin assiégeoit Ardée dans le Latium. On le condamna, lui&sa postérité, à un exil éternel; on dévoua aux dieux infernaux quiconque tenteroit de le rétablir; on substitua le gouvernement républicain au gouvernement monarchique. Athenes, dans le même temps, secoua le joug des Pisistratides. Il y a un rapport singulier entre les causes&les circonstances de ces deux révolutions.

No.13.
Planche XIII.
Mort de Lucrece.
Exagérations des historiens sur l’histoire des sept rois.
Sept rois avoient gouverné Rome pendant l’espace de deux cens quarante-quatre ans. Ils avoient jetté les fondemens de sa grandeur, parce que tous étoient de grands princes, sans en excepter le dernier, auquel on doit reprocher des injustices, mais non refuser la gloire du génie &des talens. Les historiens sont suspects d’avoir chargé le tableau de sa tyrannie. Ils exagerent tout. Rome ne connoissoit point encore de monnoie d’argent; elle ne possédoit qu’un territoire de treize lieues de long sur dix de large; elle ne cultivoit, ni les sciences, ni les arts: ils en parlent néanmoins comme si tous les talens y eussent été cultivés.
Doute sur cette histoire.
On demande comment sept rois électifs, dont quatre sont morts assassinés, dont le dernier a été détrôné, embrassent dans l’histoire un espace de deux cens quarante-quatre ans, tandis que les royaumes héréditaires ne fournissent pas d’exemple d’une pareille durée de sept regnes. On demande par quel prodige tous ces rois montrent des qualités supérieures; ce qui est aussi sans exemple. On tire de-là une preuve contre leur histoire. Il est certain qu’elle renferme beaucoup de choses douteuses.
SECONDE ÉPOQUE.
LA RÉPUBLIQUE, Depuis l’an de Rome244, jusqu’à la bataille d’Actium, en725.
Table des matières
I.
Les rois chassés, le consulat établi.
Table des matières
Election des consuls.
LES Romains, assemblés par tribus&par curies, avoient porté le decret irrévocable contre la royauté. C’étoit véritablement l’ouvrage de la nation, puisque dans cette espece de comices, tous les suffrages étoient égaux. Mais quand il fallut pourvoir au gouvernement de la république, les patriciens, attentifs à leurs intérêts, préférerent les comices par centuries, où la premiere classe l’emportoit sur toutes les autres. On tira de leur corps deux magistrats annuels, qui, sous le nom modeste de consuls, exercerent l’autorité royale. Brutus, auteur de la conspiration,&Collatin, mari de Lucrece, furent nommés au consulat. Le nom de roi avoit sans doute quelque chose de sacré, puisqu’on ne l’abolit pas entièrement. On créa un nouveau facerdoce, auquel ce titre fut attaché; mais le roi des sacrifices n’eut aucune autorité dans les affaires civiles.
Conspiration en faveur de Tarquin,
Tarquin abandonné de ses troupes, s’étoit réfugié à Tarquinie. Les Etrusques envoyerent une ambassade à Rome, sous prétexte de demander la restitution de ses biens. Quelques jeunes Romains furent séduits par ces dangereux ambassadeurs, &conspirerent en faveur d’un roi qu’ils croyoient persécuté, ou dont ils ambitionnoient les bonnes graces. Un esclave découvre le complot. Les deux fils de Brutus se trouvant au nombre des coupables, leur pere prononça lui-meme contr’eux la sentence de mort,&les fit exécuter en sa présence: exemple affreux, mais qu’il crut nécessaire pour couper jusqu’à la racine du mal. Les biens de Tarquin surent livrés au peuple. On renvoya les ambassadeurs Etrusques, dont la perfidie avoit violé le droit des gens. Ce trait de modération fait d’autant plus d’honneur aux Romains, que les ennemis de leur liberté devoient leur paroître plus odieux.

No14.
Planche XIV.
Le consul Junius Brutus juge en présence du peuple ses deux fils, &les fait mettre à mort,
Collatin.
Collatin parut suspect, uniquement pour s’être montré moins rigide que Brutus envers les conspirateurs: on l’auroit banni, s’il n’avoit abdiqué le consulat, suivant l’avis de son collégue. Celui-ci mourut les armes à la main, dans une bataille contre Aruns, fils du roi. Ils se percerent mutuellement de coups mortels,&la liberté fut cimentée du sang de son principal auteur. On fit l’oraison funebre de Brutus; les femmes porterent le deuil une année entiere.
Publicola.
L’esprit de liberté est si ombrageux, que Valérius-Publicola, nouveau consul, homme populaire, fut soupçonné d’aspirer à la tyrannie, parce qu’il bâtissoit une maison sur un terrein qui dominoit la place publique. Pour regagner la confiance des Romains, il démolit sa maison, il ôta les haches des faisceaux de ses licteurs; il voulut que les faisceaux fussent baissés devant l’assemblée du peuple; il permit de tuer quiconque tenteroit de s’ériger en souverain; il permit d’appeller au peuple des jugemens mêmes des consuls; il confia enfin le trésor public à deux sénateurs choisis par le peuple. Sa conduite le fit élire consul quatre sois. Elle devoit naturellement déplaire au sénat, trop jaloux de l’autorité; mais on avoit besoin du peuple contre l’ennemi.
Porsenna.
Le plus puissant roi de l’Etrurie, Porsenna, avoit épousé la querelle de Tarquin,&parut bientôt aux portes de Rome, Le sénat s’étoit précautionné, soit en faisant des provisions de vivres, soit en déchargeant de tout impôt les citoyens pauvres, que le mécontentement pouvoir exciter à la révolte. On déclara qu’ils payoient un assez grand tribut, par les enfans qu’ils donnoient à la république. Cependant la ville auroit peut-être succombé, sans l’action presque incroyable d’Horatius-Coclès, qui défendit seul le pont du Tibre, tandis qu’on travailloit à le rompre, pour empêcher l’ennemi de passer. Le siege se tourna en blocus, la famine étoit à craindre. Mucius-Scévola, jeune homme intrépide, se croyant tout permis pour délivrer Rome, pénétra, dit-on, dans le camp du roi étrusque, dans sa tente même, résolu de l’assassiner aux dépens de sa propre vie. Il manqua son coup par méprise. Interrogé sur le motif de son attentat,&sur les complices qu’il pouvoit avoir, on chercha à l’effrayer en ordonnant l’appareil des tortures les plus cruelles&de mille supplices affreux; il répondit sans se laisser ébranler: je suis Romain,&je sais souffrir; puis regardant avec fierté le roi, qui commandoit qu’on l’environnât de flammes pour le forcer à s’expliquer sans détour, il porta sur le champ sa main droite sur un brasier ardent,&comme pour la punir, il la laissa brûler sans montrer la plus légère émotion. Ensuite il dénonça fiérement à Porsenna que plusieurs autres citoyens avoient formé le même projet. Comment les historiens de Rome ont-ils pu célébrer ce trait, condamné par toutes les loix des nations? Porsenna se montra plus généreux en renvoyant l’assassin. Il conclut la paix avec les Romains.
Planche XV.
Defense du pont de Rome par Horatius. Coclès,&deux autres guerriers intrépides.
Planche XVI.
Attentat de Mucius-Scévola sur la vie de Porsenna.
Clélie.
Dès qu’on eut livré les otages, Porsenna fit sortir ses troupes du Janicule. Les otages étoient au nombre de vingt: dix jeunes patriciens,&autant de filles de condition. Entre ces dernieres étoit la jeune Clélie, d’une des premieres maisons de Rome. Les honneurs dont elle avoit vu récompenser le mérite de Coclès&de Mucius, l’animerent à en mériter de pareils. Elle osa, pour sortir des mains de Porsenna, passer le Tibre à la nage à la tête de ses compagnes, &rentra avec elles dans Rome comme en triomphe. Les Romains craignant qu’on ne prît l’audace de ces filles pour une perfidie de leur part, les renvoya sur le champ à Porsenna. Le roi, juste estimateur du mérite par-tout où il l’appercevoit, donna de grands éloges à la jeune Clélie; pour marque de son estime, il lui fit présent d’un beau cheval superbement enharnaché,&lui permit de s’en retourner&d’emmener avec elle la moitié des otages à son choix. Elle se conduisit dans ce choix d’une façon qui lui fit honneur: elle préfera les plus jeunes, parce que leur âge les exposoit davantage. Porsenna touché de tant d’actions éclatantes dont il avoit été le témoin, ne put s’empêcher de relever le bonheur d’une ville, qui portoit non-seulement tant de grands hommes, mais encore de jeunes filles qui disputoient aux hommes le mérite de la valeur.

N.o15.

No16.

No17.

No.18.
Plan. XVII.
Présens de Porfenna à Clélie.
Pl. XVIII.
Monumens érigés par les Romains à Horatius-Coclès, Scévola&Clélie.
Fin de Publicola.
Horatius-Coclès, Mucius-Scévola&Clélie furent comblés d’honneurs&de récompenses. On érigea à Horatius-Coclès& à Clélie des statues,&on donna des terres à Scévola. C’étoit ainsi que Rome formoit des héros en honorant le courage. Elle perdit dans Valérius-Publicola un vrai modele du patriotisme. Après quatre consulats, il mourut pauvre. On fit ses funérailles aux frais du public,&le deuil que porterent un an les dames Romaines, comme pour Brutus, fut une expression éclatante des regrets de la patrie.
Principe des divisions,
Rome avoit dans son propre sein un principe de soulévement. Les patriciens en général, loin d’être comme auparavant les peres du peuple, ne cherchoient qu’à en devenir les maîtres. L’inégalité de fortune croissoit tous les jours,&avec elle les semences de division. Les pauvres, après avoir accumulé dettes sur dettes, se trouvoient exposés aux violences de créanciers impitoyables, qui les mettoient en prison, ou les réduisoient en servitude. Accablé de vexations, le peuple déclara qu’il ne s’enrôleroit point pour la guerre, à moins qu’on n’abolît les dettes. Quelques-uns menacerent même de quitter la ville.
Avis d’Appins-Claudius sur les dettes,
Valérius, frere de Publicola, propose l’abolition des dettes, comme un parti qu’exigent l’humanité&la prudence. Mais Appius-Claudius, riche Sabin, établi nouvellement à Rome, fier, dur&inflexible, représente qu’abolir les dettes, seroit ruiner la foi publique; qu’on pouvoit avoir de l’indulgence pour les débiteurs, qui n’avoient point mérité leur infortune par une mauvaise conduite; mais que les autres étant la honte de Rome, on ne devoit pas les regretter, s’ils l’abandonnoient; que du reste, on exciteroit la sédition en mollissant.
Etablissement de la distature,
Le sénat renvoya la décision après la guerre, se contentant de suspendre toutes les dettes dans cet intervalle. L’ennemi approchoit. Les mutins s’échaussent davantage,&refusent de prendre les armes, jusqu’à ce qu’on ait accordé leur demande. On proposa, pour mettre fin aux dissentions, de créer un magistrat, nommé Dictateur, qui auroit toute l’autorité entre les mains,&qui gouverneroit souverainement la république, dans les conjonctures où les regles ordinaires étoient impuissantes: il ne devoit rester en charge que six mois, de peur que son pouvoir ne dégénérât en tyrannie. Le peuple, facile à tromper sur l’avenir, qu’il ne prévoit point, approuva sans peine cet expédient.
An de Rome
255.
Elle ne fut pas briguée,&on n’en abusa pas.
C’étoit à l’un des consuls qu’on réservoit la nomination du dictateur: le peuple devoit seulement la confirmer. Les deux consuls, Clélius&Lartius, se disputerent généreusement à qui nommeroit son collegue. Lartius céda,&fut dictateur. On doit admirer, comme un des principaux phénomenes de l’histoire, que la dictature, donnant le droit de vie&de mort,&le pouvoir le plus despotique, ait été souvent le salut de Rome; qu’aucun ambitieux n’en ait abusé; qu’on l’ait même abdiquée avant les six mois, dès que son objet étoit rempli. Sylla fut le premier exemple d’usurpation à cet égard: tant les loix avoient d’empire sur l’ame des Romains!
Effet de la création du dictateur.
D’abord Lartius créa un général de la cavalerie, (magister equitum) dont la charge devoit durer autant que la sienne; ce qui fut toujours observé depuis. Ensuite, avec un cortege de vingt-quatre licteurs, qui portoient des faisceaux armes de haches, il se montra résolu de punir sévérement le crime &la révolte. Ses jugemens étant sans appel, les mutins tremblerent, ils sentirent la nécessité de l’obéissance. On fit le dénombrement des citoyens; on en trouva plus de cent cinquante mille au-dessus de l’âge de puberté. Le dictateur leva des troupes comme il voulut. Les Latins, qui menaçoient Rome, desirerent une suspension d’armes; il conclut la treve,&se démit aussi-tôt de la dictature.
Bataille de Régille.
Dès que la treve fut expirée, les Latins reprirent les armes. Un second dictateur parut nécessaire. Postumius, revêtu de cette dignité, marcha contre les ennemis. Leur armée montoit à quarante-trois mille hommes. Il n’en avoit que vingt-cinq mille. La sanglante bataille de Régille fixa le fort de la république. Titus&Sextus, fils du tyran, y furent tués. A peine échappa-t-il dix mille Latins. Ce peuple demanda la paix,&se fournit. Tarquin mourut à Cumes dans la Campanie, accablé de vieillesse&d’infortune.
Les troubles recommencent.
Les patriciens avoient gardé quelques ménagemens envers le peuple, tant qu’ils craignoient de le voir rappeller Tarquin. Délivrés de cette inquiétude, ils redoublerent leurs violences. Toute la ville fut bientôt remplie de vexations &de murmures. Un vieillard s’échappe de prison; se montre dans la place, maigre, hideux; il découvre les cicatrices des blessures qu’il a reçues à la guerre,&les traces récentes des coups, dont un impitoyable créancier l’a fait déchirer; il raconte ses malheurs causés par l’avarice d’autrui. Le peuple entre en fureur; le sénat s’assemble; Appius-Claudius opine, comme il avoit fait auparavant, à ne rien accorder &à punir.
Servilius adoucit le peuple.
Dans cette circonstance, les Volsques s’avancent avec une nombreuse armée. Les plébéiens ne dissimulent point leur joie,&déclarent que les patriciens peuvent aller combattre, puisqu’eux seuls profitent des victoires. Mais la douceur du consul Servilius, ses promesses qu’on satisferoit le peuple, la suspension des dettes accordée en attendant, l’amour de la patrie ranimé par l’espérance, calment ces braves citoyens. Les débiteurs à l’envi se font enrôler. Servilius défait les Volsques,&partage tout le butin aux soldats.
Plan. XIX.
Retraite du peuple au mont Sacré.
Comme le sénat, excité par Appius, refusoit toujours de satisfaire le peuple, la sédition étoit sur le point d’éclater. Les consuls, qui avoient chacun leur armée encore sur pied, ordonnerent aux soldats de les suivre, sous prétexte d’une nouvelle guerre. Ils comptoient sur la force du ferment, dont la religion faisoit une loi inviolable pour les Romains. On imagina un expédient frivole, qui servit à éluder la loi: ce fut d’enlever furtivement les enseignes,&de se retirer avec elles. Les soldats juroient de ne point les abandonner. Ils se nommerent des officiers,&établirent leur camp sur le Mont-Sacré, au-delà du Tévéron, à trois milles de Rome. Cette désertion imprévue apprit au sénat combien il s’étoit fait tort à lui-même, par sa dureté&son injustice. Le peuple sortoit en foule,&couroit au Mont-Sacré.
Suites de cette sédition.
Les députés qu’on envoya aux séditieux, rapporterent pour réponse, qu’après tant de promesses violées, il n’étoit plus possible de se fier au sénat; que les patriciens voulant dominer en maîtres de Rome, pouvoient y rester les maîtres; mais que les pauvres citoyens vouloient être libres, &que leur patrie seroit le lieu où ils jouiroient de leur liberté. Ce qui étonne davantage, c’est l’ordre&la discipline qu’on voit regner dans leur camp. Point de tumulte, ni de violences. Ils descendent de la montagne pour chercher des vivres, se contentent du pur nécessaire,&retournent tranquillement à leur poste. Jamais armée n’avoit paru plus digne de ce nom fous les consuls.
Parti que prend le sénat.
Cette modération même étoit inquiétante pour le sénat. Elle annonçoit une entreprise bien concertée,&des forces redoutables prêtes à fondre sur la ville. La consternation fut générale. Personne n’osa briguer le consulat; il fallut même obliger deux sénateurs à le recevoir. On remit en délibération l’affaire des dettes; on nomma dix députés pour traiter avec le peuple; on leur donna plein pouvoir de conclure, aux conditions qu’ils jugeroient avantageuses à la république. Appius&les jeunes sénateurs s’opposerent en vain à ce parti. Leurs conseils violens avoient eu des suites trop sunestes, pour étousser encore les sentiments d’humanité. Les choses en étoient au point, que sans accorder beaucoup au peuple, il étoit impossible de rétablir l’ordre&la paix. C’est ainsi que l’abus de l’autorité amene les révolutions.

No19.
II.
Le peuple acquiert de l’autorité.
Table des matières
An de Rome
260.
Députés du sénat.
A LA tête de la députation du sénat, étoient trois hommes dignes de la confiance du peuple: Lartius&Valérius, qui avoient exercé la dictature,&Ménénius-Agrippa, illustre consulaire, auteur du conseil qu’on venoit de suivre. Le peuple, malgré son mécontentement, aimoit la patrie. Il les reçut avec joie; il eut été fort traitable, sans deux chefs séditieux dont la fougue entretenoit la discorde. Ménénius employa, dit-on, avec succès l’apologue de l’estomac &des membres. Les membres révoltés contre l’estomac, qu’ils accusoient de profiter de leur travail&de ne rien faire pour eux, furent détrompés par une triste expérience: lui ayant refusé leurs services, ils tomberent dans une langueur mortelle. C’etoit l’image du peuple, trop prévenu contre le sénat. Des esprits tranquilles pouvoient sentir la justesse de cet apologue; mais la multitude avoit besoin d’autres motifs. Ménénius fit surement plus d’impression, en déclarant que le sénat aboliroit les dettes.
Etablissement des tribuns du peuple.
Un des chefs du peuple, Junius-Brutus, représenta qu’on devoir prendre des précautions pour l’avenir; il demanda qu’il y eût des magistrats plébéiens, chargés uniquement de veiller aux intérêts du peuple. On s’étoit mis dans la malheureuse nécessité, ou d’essuyer la guerre civile, ou d’accorder aux mutins ce qu’ils exigeoient. Le sénat consentit à l’élection des tribuns du peuple. C’est le nom de ces nouveaux magistrats, tirés du corps des plébéiens pour les protéger. On déclara par une loi que leur personne seroit sacrée; que si quelqu’un les frappoit, il seroit maudit,& ses biens voués au service de Cérès; que le meurtrier pourroit être tué sans forme de justice.
Leur pouvoir.
Les tribuns n’eurent aucune marque de dignité. Assis à la porte du sénat, ils ne pouvoient y entrer que par ordre des consuls. Leur pouvoir étoit renfermé presque dans l’enceinte de Rome; il leur étoit défendu de s’absenter de la ville. Mais qu’un seul formât opposition contre un décret du sénat, c’en étoit assez pour l’annuller: son veto arrêtoit tout. Nous verrons leur autorité s’accroître de jour en jour,& devenir redoutable comme celle des éphores de Sparte. Ils furent d’abord cinq,&ensuite dix. Leur charge étoit annuelle. Dès le commencement, ils firent créer deux édiles, magistrats plébéiens, qui étoient leurs officiers, chargés de la police des bâtimens.
Prise de Corioles,
L’établissement du tribunat&la suppression des dettes ayant ramené le peuple au devoir, le consul Postumius-Cominius battit les Volsques,&prit Corioles, leur capitale. Il dut principalement ses succès à la valeur de Marcius, jeune patricien, qui avoit toutes les qualités d’un héros, mais non la modération d’un sage. Le consul, après l’avoir couronné de sa main, voulut l’enrichir. Il lui destinoit la dixieme partie du butin: Marcius la refusa. Le surnom de Coriolan fut une récompense plus digne de lui; il la reçut des soldats, dont il faisoit l’admiration.
Pauvreté de Menénius-Agrippa.
Malgré les exemples d’avarice donnés par un nombre de patriciens, le mépris des richesses distingua encore long-temps les héros de la république. Cette noble vertu, qui, dans le même temps, mettoit Artistide au-dessus de tous les grands hommes d’Athenes, étoit si chere à Ménénius-Agrippa, qu’il mourut sans laisser dequoi faire ses funérailles. Le peuple se taxa pour lui en faire de magnifiques,&ne voulut point reprendre l’argent qu’il y destinoit, quoique le sénat eût chargé les questeurs de la dépense: il le donna aux enfans du mort.
Effets de la disette.
On n’avoit point ensemencé les terres. Quelques soins que prît le sénat pour remédier à la disette, on souffrit& on murmura. Le peuple souffrant est pour l’ordinaire injuste, parce que, sans réfléchir sur les causes de sa misere, le sentiment des maux l’aigrit contre ceux dont il attend en vain des secours. On supposa que les sénateurs gardoient tout le bled pour leurs familles. Les tribuns accréditerent ce bruit,&échauffèrent les têtes. Appius inspire au sénat la résolution de les réprimer&de les punir. Les consuls assemblent le peuple pour cet effet. Interrompus par les tribuns, ils prétendent leur fermer la bouche; ils leur disputent le droit de parler dans les assemblées. Cette querelle fournit aux tribuns l’occasion d’étendre leur autorité.
Accroissement du pouvoir des tribuns.
Junius-Brutus, un des édiles, le même factieux dont nous avons vu l’audace, ayant obtenu des consuls la permission de prendre la parole comme pour terminer la dispute, leur demanda pourquoi ils empêchoient les tribuns de parler au peuple. «C’est, répondit un consul, parce qu’ayant convoqué nous-mêmes l’assemblée, la parole nous appartient. Si les tribuns l’avoient convoquée, loin de les interrompre, je ne viendrois pas les entendre». Ce mot imprudent eut de grandes suites. «Vous avez vaincu, plébéiens, s’écria Junius. Tribuns, laissez haranguer les consuls. Demain je vous ferai connoître la dignité&la puissance de vos charges». En effet, par son conseil, les tribuns, le lendemain dès la pointe du jour, se rendent à la place publique, suivis de presque tout le peuple.
L’un d’eux, nommé Icilius, représente qu’il est essentiel, pour l’exercice du tribunat, de convoquer des assemblées, &de pouvoir haranguer sans crainte d’être interrompu. On applaudit; on approuve une loi qu’il avoit dressée la nuit avec ses collegues. Cette loi porte: «Que dans les assemblées tenues par les tribuns, personne ne les interrompe &ne les contredise; que si quelqu’un ose le faire, il donne caution pour l’amende à laquelle il fera condamné,& qu’il soit puni de mort, s’il refuse la caution». Par-là les tribuns augmentoient considérablement leur pouvoir; mais sans ce privilege ils n’auroient pu proteger le peuple que foiblement. Une loi pareille étoit un coup terrible porté au sénat. Il refusa d’abord de la confirmer, soutenant qu’elle étoit l’ouvrage d’une assemblée illégitime. On lui déclara que s’il rejettoit les plébiscites, ou ordonnances au peuple, on rejetteroit les senatus-consultes, ou les décrets du sénat: il céda enfin, soit par nécessité, soit par complaisance.
Coriolan.
On avoit reçu du bled de Sicile, ressource précieuse dans la disette. Le petit peuple souffroit toujours, mais sans commettre aucune violence,&se contentant du peu que la terre lui donnoit pour vivre. La dureté hautaine de Coriolan le mit en fureur. Quand il fut question dans le sénat de l’usage qu’on feroit de ce bled, les uns proposerent de le distribuer gratuitement aux pauvres: les autres de le vendre fort cher, afin de punir&de dompter l’audace du peuple. Coriolan soutint qu’il falloit profiter des circonstances, abolir le tribunat, casser les conventions du mont Sacré. Ce héros, dont on vante la probité&le désintéressement, ne connoissoit pas les vertus douces qui gagnent les cœurs.
Il est condamné.
Les tribuns, sachant ce qui se passoit, invoquent les dieux vengeurs du parjure. Le peuple s’échausse,&veut massacrer Coriolan. Ils arrêtent le peuple; mais ils somment Coriolan de comparoître devant eux. Le fier patricien méprise leur citation. Ils entreprennent de le saisir,&sont repoussés par de jeunes sénateurs. Enfin ils convoquent une assemblée, ou Coriolan bien loin de faire son apologie, répete d’un ton impérieux tout ce qu’il a dit au sénat. Il jure aux tribuns une haine irréconciliable, en les appellant le poison de la tranquillité publique. Sicinius, un des tribuns, le condamne à mort sur le champ, de sa propre autorité,&ordonne qu’on le précipite de la roche Tarpéienne. Comme les patriciens se disposoient à le défendre, &que la populace ne remuoit point, par respect pour les consuls, Sicinius le cite au jugement du peuple dans vingt-sept jours; il est condamné à un bannissement perpétuel.

N.o20.

N.o21.
Ce qui arriva après sa condamnation.
Planche XX.
Coriolan se retire chez les Volsques.
Flanche XXI.
Coriolan fléchi par samese.
Mort de la vestale Urbinia
Après la condamnation de Coriolan, le peuple triompha comme d’une victoire décisive, remportée sur les patriciens, Il auroit dû plutôt se reprocher son ingratitude envers un citoyen dont il avoit reçu les services les plus signalés,& dont le crime étoit imaginaire& sans preuves. On éprouva bientôt combien il importe de ménager des hommes aussi capables, par leur caractere, de nuire que de servir. Coriolan n’écouta plus que la vengeance,&se retira chez les Volsques, dans la maison de Tullus-Attius. Il y entra sans avoir été d’abord apperçu,&alla s’asseoir près du foyer, sous la protection des dieux pénates; il demeura ainsi sans remuer, la tête couverte,&observant le silence le plus profond. Les esclaves&autres serviteurs de Tullus-Attius étonnés de l’apparition subite&de la contenance de l’étranger, en vont rendre compte à leur maître qui est à table. Tullus quitte aussitôt ses convives: il s’avance vers Coriolan, qui se découvrant la tête lui explique le motif de sa démarche,&le prie d’engager les Volsques à prendre les armes contre sa patrie. Il devint leur général, entra sur le territoire de Rome,&répandit partout la terreur. Le peuple, gouverné par les événemens, demandoit son rappel; le sénat s’y opposoit. Mais le danger adoucit les sénateurs. Ils lui envoyerent une députation qu’il reçut avec dédain. Les prêtres vinrent à leur tour,&surent congédiés de même. Véturie, sa mere, à la tête des dames romaines, alla enfin désarmer un fils rebelle. Les sentimens de la nature dompterent cette ame orgueilleuse. Rome est sauvée, s’écria-t-il, mais votre fils est perdu. Coriolan fit la paix (). Il mourut, selon quelques auteurs, assassiné par les Volsques, selon d’autres, languissant dans une triste vieillesse,®rettant sa patrie.
Rome étoit désolée par une maladie épidémique, terrible dans ses effets qui dépeuploit la ville,&la remplissoit d’un deuil universel. Le sénat ordonna des supplications; cérémonie religieuse qu’on ne manquoit pas d’observer dans les calamités publiques. Alors on couroit tous les temples,& l’on faisoit des processions. La superstition attribua la fin de ce fléau au supplice de la vestale Urbinia, qui ayant été convaincue d’un commerce criminel, fut mise à mort, &essuya le supplice ordinaire, qui étoit d’être enfermée toute vivante dans une fosse, avec un pain, une cruche d’eau, un vase plein de lait,&une lampe.
Plan. XXII.
Supplications pour une maladie contagieuse dont on attribua la fin au supplice de la vestale Urbinia.
Loi agraire.
Les disputes se réveillerent à l’occasion d’une loi agraire, proposée par le consul Cassuis. L’ambition seule lui inspira, dit-on, cette loi, comme un moyen de parvenir à la souveraine puissance. Il vouloit que l’on partageât, non-seulement aux Romains, mais aux alliés, une partie des terres conquises,&celles même que les patriciens avoient usurpées depuis long-temps. L’article des alliés déplut au peuple, qui se réservoit tout le profit du partage. Le sénat convint que les étrangers n’y auroient de part, qu’autant qu’ils auroient aidé à la conquête. On ne cherchoit qu’à gagner du temps pour faire tomber le projet de Cassius. Dès que ce consul sortit de charge, deux questeurs l’accuserent devant le peuple d’avoir aspiré à la tyrannie. Il fut puni de mort. Son propre pere, suivant quelques écrivains, fut son accusateur dans le sénat,&le fit exécuter dans sa maison. Ce qu’il y a de certain, c’est que le sénat eut souvent recours à l’accusation de tyrannie contre ceux qu’il avoit intérêt de perdre.
On demandoit inutilement le partage que le sénat avoit promis. Tout annonçoit une prochaine rupture. C’est alors que les consuls mirent principalement leur politique à exciter sans cesse de nouvelles guerres, qui pussent occuper au-dehors l’ardeur inquiete des plébéiens. Ceux-ci refusoient de s’enrôler; mais on les y obligeoit, en les menaçant d’un dictateur. Les Eques, les Volsques, les Véiens, les Etrusques, furent battus en diverses rencontres,

N.o 22.
Mort d’Applus.
Appius, après son consulat, s’opposoit avec la même ardeur, aux demandes des tribuns pour le partage des terres. Ceux-ci l’accusent devant le peuple. Il comparoît plutôt en juge qu’en accusé. Il impose tellement, que l’on n’ose rien prononcer contre lui. Il se donne ensuite la mort, prévoyant qu’une seconde assemblée le condamneroit. Son fils, malgré les tribuns, fit son oraison funebre, à laquelle le peuple même applaudit; tant la fermeté courageuse du pere avoit excité d’admiration. De tels hommes, en se modérant, auroient fait le bonheur&la gloire de leur patrie. Les querelles continuerent entre les deux ordres.
Loix,
On n’avoit pas encore de loix civiles, propres à régler la conduite&à maintenir la fortune des citoyens. Les consuls jugeoient tous les différends, ou par les principes de l’équité naturelle, ou par les anciennes coutumes, ou par quelques loix de Romulus&de ses successeurs, dont il restoit à peine des vestiges;&le fort des particuliers dépendoit ainsi des caprices des patriciens.
Loi Térentia,
Le tribun Térentius entreprit de remédier au désordre. Il proposa de publier un corps de loix, qu’on seroit obligé de suivre dans l’administration de la justice. Il ne s’en tint pas là. Après avoir déclamé contre le pouvoir des consuls, qu’il dépeignoit comme deux monarques absolus, il demanda l’élection de cinq commissaires, pour fixer des bornes à leur puissance. Tel fut l’objet de la fameuse loi Térentia, aussi capable que la loi agraire d’inquiéter les sénateurs. On l’attaqua, on la défendit avec la chaleur ordinaire. Quintius-Céson, fils du grand Cincinnatus, dont on parlera bientôt, fut la victime des tribuns, parce qu’il s’opposoit à leur entreprise. Faussement accusé, il sortit de Rome, sans attendre le jugement. Dix citoyens s’étoient fait sa caution pour une somme. Son pere la paya,&fut obligé de vivre dans une petite métairie, unique bien qui lui restoit.
Herdonius, riche Sabin, surprend le capitole à la faveur de ces troubles. Les consuls ordonnent au peuple de s’armer contre l’ennemi. On monte au capitole, on le délivre. Le consul Valérius ayant été tué à l’assaut, Quintus-Cincinnatus est tiré de la charrue pour le remplacer. En mêlant la fermeté à la douceur, il rétablit l’ordre; il remet la justice en vigueur; il fait oublier, en quelque sorte, les tribuns. Après son consulat, Minucius, un de ses successeurs, se laissa envelopper par les Eques, à qui il faisoit la guerre. Le péril de l’armée romaine engage à créer un dictateur. Le choix tombe sur Cincinnatus. Cet illustre laboureur quitte de nouveau son champ, se met à la tête des citoyens, délivre Minucius, revient en triomphe voir son fils Céson, justifié &rappellé, abdique la dictature le seizieme jour,&va reprendre sa charrue, dont il fait plus de cas que des honneurs.
Cincinnatus.
Plan. XXIII.
Imprudence du consul Minucius, réparée par Cincinnacus.
Ceux qui rabaissent ces exemptes admirables, en disant que les Romains ignoroient alors la séduction des richesses, ont-ils assez réfléchi aux traits d’avarice, si communs parmi les patriciens depuis le commencement de la république? L’amour de la pauvreté n’appartenoit qu’aux grands hommes. Si cette vertu étoit rare, la pauvreté du moins écartoit les vices corrupteurs;&la discipline militaire, jointe à la force du corps&au courage, devoit rendre les Romains invincibles.
Loi Térentia reçue,
Enfin, après de nouvelles disputes, pleines d’animosité &de violences, le sénat, qui craignoit la ruine entiere de la république, donna son consentement à la loi Térentia. Il fut résolu que dix commissaires seroient chargés de rédiger un corps de loix; qu’ils seroient revêtus pour un an de la puissance souveraine; que toutes les magistratures cesseroient dans cet espace de tems, même le tribunat, dont l’autorité s’étoit maintenue sous les dictateurs; que les jugemens des décemvirs seroient sans appel,&qu’à eux seuls appartiendrait le pouvoir de faire la paix ou la guerre. On nomma d’abord Appius-Claudius, alors consul, fils du second Appius, qui s’étoit tué lui-même. Son collegue lui fut associé, avec d’autres consulaires,&trois sénateurs qu’on avoit députés à Athenes, pour y recueillir les loix de la Grece.

No23
III.
Les Décemvirs.
Table des matières
An de Rome
302.
Loix des XII tables.
LA législation étant le principal objet du nouveau gouvernement, les décemvirs travaillerent à leur code avec ardeur. Un Grec, exilé d’Ephese, leur interpréta les loix qu’on avoit apportées d’Athenes. Ils y ajouterent une partie des anciennes ordonnances royales. Cet ouvrage fini, ils l’exposerent en public sur dix tables de chêne, invitant les citoyens à l’examiner, à choisir, en un mot à être leurs propres législateurs. Le sénat avoit approuvé les loix par un décret. Le peuple satisfait, les confirma. Deux autres tables, proposées l’année suivante, furent acceptées de même, malgré un article odieux, qui défendoit aux patriciens de s’allier avec les familles plébéiennes.
Ces loix des douze tables, dont il ne relie qu’un petit nombre de fragmens, étoient claires&précises, supérieures en ce point aux loix de Solon, quoique beaucoup moins conformes à l’humanité. Les peres conservoient sur leurs enfans un pouvoir absolu,&les maîtres sur leurs esclaves. Les débiteurs étoient livrés aux violences des créanciers. Des peines capitales contre les auteurs de libelles&les poëtes; plusieurs autres dispositions cruelles, qu’il fallut bientôt adoucir, font connoître l’esprit des législateurs. Rome gagnoit cependant beaucoup à recevoir des loix, qui fussent une regle fixe pour les citoyens,&vraisemblablement le peuple considéra plus cet avantage, que les inconvéniens de quelques dispositions tyranniques.
Abus du gouvernement des décemvirs.
Si le décemvirat n’avoit produit que les douze tables, il eut été une époque glorieuse pour la république. Mais il dégénéra en tyrannie,&en ne respectant rien, les tyrans se perdirent eux-mêmes.
Attentat d’Applus.
Appius étoit resté à Rome, tandis que ses collegues faisoient la guerre. Il devint amoureux de la jeune Virginie, fille de Virginius, vaillant plébéien,&promise en mariage à Icilius, ancien tribun du peuple. Après de vaines tentatives pour satisfaire sa passion, il voulut la faire enlever par force, en qualité de juge, la supposant née d’une esclave d’un de ses cliens qui la reclamoit. Icilius défend Virginie avec l’ardeur d’un amant; le peuple s’émeut, Appius est chassé de son tribunal. Virginius, averti du danger de sa fille, s’étoit hâté de partir, du camp où il étoit, pour voler à son secours. Il arrive, il plaide sa cause; il voit le redoutable décemvir prêt à se rendre maître par une sentence de la personne de Virginie. Pour sauver l’honneur de sa fille, il lui enfonce un couteau dans le sein;&montrant le couteau ensanglanté à Appius: C’est par ce sang, lui dit-il, que je dévoue ta tête aux dieux infernaux. Appius ordonne en vain de l’arrêter. Il se fait jour à travers le peuple, dont il excite la haine contre les tyrans,&il va répandre parmi les soldats, le desir de la liberté&de la vengeance.
Plan. XXIV.
Virginie tuée par son pere, pour la sauver de l’esclavage.
Le décemvirat est aboli.
Des scenes si tragiques ne manquent pas leur effet, quand les hommes souffrent impatiemment le joug. Excepté un petit nombre d’ames serviles, tous abandonnerent les décemvirs,&se livrerent aux sentimens républicains. Les deux armées se réunirent sur le mont Sacré, où le peuple les suivit en foule. Le sénat ne savoit quel parti prendre. Enfin la clameur générale ayant forcé les décemvirs à se démettre, on députa au peuple Horatius&Valérius, leurs ennemis, avec plein pouvoir de conclure la pacification. On rétablit le tribunat&le droit d’appel au peuplé; on abolit le décemvirat. Valérius&Horatius furent faits consuls. Des loix populaires qu’ils établirent, augmenterent l’attachement pour eux. Ils ordonnerent que les plébiscites, émanés des comices par tribus, obligeroient tous les citoyens, comme les loix émanées des comices par centuries. Cette loi, extrémement favorable aux tribuns, ne pouvoit que chagriner le sénat; les circonstances l’engagerent à y consentir.

No24
Les discordes intestines se ranimerent souvent dans Rome. Chaque tribun vouloit se signaler par des victoires sur le sénat.
Dispute sur les mariages,
Une loi des douze tables désendoit les mariages entre les patriciens&les plébéiens, ce qui élevoit entre les deux ordres une barriere odieuse. Les premiers, en possession du consulat, se croyoient réellement nés pour l’empire: les autres, avec le secours du tribunat, tendoient sans cesse à rétablir l’égalité. Canuléius, tribun hardi, secondé par ses collegues, protesta solemnellement qu’il s’opposeroit à toute levée de troupes, jusqu’à ce qu’on eût rendu la liberté des mariages,&même jusqu’à ce qu’on eût réglé que les plébéiens, comme les autres, pourroient être nommés consuls. A la veille d’une guerre, i lfalloit de la condescendance. L’article des mariages fut accordé.
Création de tribuns militaires.
Rétablissement du consulat.
Mais dans la crainte d’avilir le consulat, les sénateurs proposerent la création de trois tribuns militaires qui tiendroient lieu de consuls,&qui seroient choisis indifféremment parmi les patriciens&les plébéiens. Le peuple ayant approuvé ce projet, donna une preuve singuliere de modération: il nomma trois patriciens à la nouvelle dignité. Ceux-ci abdiquerent quelques mois après, parce que les auspices, dit-on, n’avoient pas été favorables. Ce fut, sans doute, un artifice du sénat, pour remettre les choses sur l’ancien pied. On rétablit effectivement le consulat. Les tribuns n’avoient aucun intérêt à s’y opposer, dès que le peuple étoit résolu de donner ses suffrages aux patriciens, dont les talens&l’habileté méritoient la préférence.
An de Rome
310.
Etablissement des censeurs.
Depuis dix-sept ans, on n’avoit point fait le cens ou le dénombrement des citoyens,&l’interruption de cette sage coutume troubloit l’ordre de la république. Les consuls Quintius-Capitolinus&M. Géganius penserent à la rétablir. Trop accablés d’affaires pour remplir eux-mêmes une pareille fonction, comme le faisoient les anciens consuls, ils introduisirent une nouvelle magistrature que l’on chargea de ce soin. Telle fut l’origine des censeurs. Leur dignité parut d’abord peu importante; mais elle s’éleva en peu. d’années, presqu’au niveau du consulat. La censure acquit l’inspection des mœurs, le droit de punir&de dégrader quelque citoyen que ce fût. Le soin des finances, l’entretien des édifices publics lui furent confiés. C’est à elle qu’on doit attribuer en partie la gloire&la prospérité de Rome; car, selon le président de Montesquieu, il y a de mauvais exemples qui sont pires que des crimes,&plus d’états ont péri, parce qu’on a violé les mœurs, que parce qu’on a violé les loix.
An de Rome
347.
Etablissement de la paie des soldats.
L’an de Rome347, il y eut un décret du sénat, pour accorder une paie aux soldats qui servoient dans l’infanterie. Le peuple en fut transporté de joie. Le service militaire qu’il faisoit à ses dépens, étoit la cause des emprunts, de la misere, des troubles. Il témoigna la plus vive reconnoissance aux sénateurs, protestant que tout citoyen prodigueroit déformais son sang pour la défense de la patrie.
Jusqu’alors la guerre n’avoit consisté qu’en courses sur le pays ennemi,&en combats très-rarement décisifs. Une campagne de vingt ou trente jours épuisoit les ressources du soldat. Des armées entretenues aux frais de la république, pou voient seules étendre au loin sa puissance. C’est donc ici un changement remarquable. L’établissement des troupes soudoyées fera de même époque dans les monarchies modernes.
Conspiration de Mélius.
Sp. Mélius de l’ordre des chevaliers, fort riche&encore plus ambitieux, songea à profiter du malheur des tems, se flattant que le peuple, dans une calamité si générale, seroit bon marché de la liberté. Ayant acheté de ses deniers une grande quantité de bled, il en fit des distributions. Il dressa toutes ses batteries pour parvenir à la royauté, la regardant comme l’unique récompense digne de lui. L. Minucius préfet des vivres, ayant appris ce qui se passoit chez Mélius, en donna avis au sénat; sur ce rapport les sénateurs firent beaucoup de reproches aux consuls de n’avoir pas découvert une conjuration de cette importance,&nommerent sur le champ pour dictateur L. Quintius-Cincinnatus. Celui-ci choisit Servilius-Ahala, pour général de la cavalerie. Le lendemain Cincinnatus parut dans la place,&monta sur son tribunal escorté de ses licteurs armés de leurs haches d’armes, &avec tout l’appareil de la souveraine puissance. Le peuple surpris&effrayé d’un mouvement si subit, ne savoit quelle en pouvoit être la cause. Alors le dictateur envoie Servilius sommer Mélius de comparoître devant lui. Mélius surpris& incertain du parti qu’il devoit prendre, différoit d’obéir& cherchoit à s’échapper. Servilius mande à un licteur de l’arrêter. Cet officier ayant exécuté cet ordre, Mélius implore le secours du peuple Romain. Le peuple s’émeut, ses partisans s’animent les uns les autres,&l’arrachent des mains du licteur. Mélius se jetta dans la foule pour se dérober à la poursuite de Servilius; mais celui-ci l’ayant atteint lui passe son épée au travers du corps,&tout couvert de sang, il vient rendre compte au dictateur de tout ce qu’il a fait. J’approuve votre action, dit le dictateur,&je vous loue de votre zele, Servilius. Vous venez de délivrer votre patrie d’un tyran qui vouloir la réduire en servitude.

N.o25.

N.o26.
Plan. XXV. Mort de Mélius.
Etablissement du Lectisterne, ou fête générale en l’honneur des grands Dieux que l’on adoroit chez les Romains,
Plan. XXXI. Célébration du Lectisterne.
Une grande peste qui se fit sentir cette année à Rome, donna lieu à une nouvelle cérémonie de religion appelée Lectisterne. La coutume à Rome, dans les grands dangers, ou dans les grandes prospérités, étoit d’ordonner des repas solemnels aux dieux, pour implorer leurs secours ou pour leur rendre de publiques actions de grâces, de la protection qu’on en avoit reçue. Des officiers appelés triumvirs,& dans la suite, quand le nombre en fut porté à sept septemvirs, fort considérés à Rome, présidoient à ces festins: ils dressoient dans les temples autour de la table, selon l’usage de ces tems, des lits couverts de tapis magnifiques, &des siéges. On y plaçoit des statues des dieux&des déesses qu’on avoit invités au repas, qui étoit servi sur la table,&ils étoient censés y assister,&y prendre part. Cela se pratiqua de la forte en public au nom de l’état dans cette occasion. Les particuliers en firent autant de leur côté, pendant huit jours que dura cette fête,&se donnerent mutuellement des festins. Les portes des maisons furent ouvertes dans toute la ville. On dressa des tables&on fit des repas, où tout étoit commun,&où tout le monde étoit bien reçu. On y invita également les connus&les inconnus. On se réconcilia avec ses ennemis. On fit cesser les querelles &les procès. On ôta aux prisonniers leurs liens pendant tout le tems que dura la fête. Puis on se fit scrupule de remettre dans les fers, ceux que les dieux en avoient délivrés.
An de Rome
348.
Siége de Veies.
L’an348, le siége de Véies fut résolu. Cette ville d’Etrurie, voisine de Rome, étoit riche, forte, ennemie mortelle des Romains. Ils l’attaquerent avec une méthode, dont leur histoire ne fournit encore aucun exemple. Ils firent des lignes de circonvallation&de contrevallation, les unes pour se précautionner contre les sorties, les autres contre les attaques de ceux qui viendroient au secours des assiégés. Les généraux voulant passer l’hiver dans les lignes, ordonnerent aux troupes d’y construire des baraques. Ils furent d’autant mieux obéis, que les soldats préféroient le camp à la ville, où leur paie auroit cessé.
Plan. XXVII.
Camille se rend maître de Véies que les Romains assiégeoient depuis dix ans.
La mésintelligence des généraux, les emportemens des tribuns du peuple, les efforts des ennemis, firent traîner la guerre en longueur. Camille, créé dictateur, étoit digne de la terminer. Il s’ouvrit un chemin fous terre pour pénétrer dans la place, qu’il désespéroit de prendre d’assaut. Tandis qu’une partie des Romains attaquoit les remparts, le reste entra par le souterrain dans la ville: elle fut prise après un siege de dix ans.
An de Rome
361.
Siege de Faléries.
Pl. XXVIII.
Trahison d’un maître d’école pendant ce siége.
Faléries, ville des Falisques, fut assiégée quelque temps après. Un maître d’école, sortant tous les jours de la place avec ses écoliers, gagna le camp de Camille,&lui livra cette jeunesse. On ne peut s’empêcher d’applaudir à l’action du général. Camille renvoya ce traître, les mains liées derriere le dos, battu de verges par ses disciples;&les assiégés, pleins d’admiration pour la vertu des Romains, demanderent aussi-tôt la paix.
Camille accusé.
Un tribun accusa Camille de s’être approprié une partie du butin de Véies. Il est vrai qu’après la distribution des dépouilles, il en avoit redemandé la dixieme partie, pour l’accomplissement d’un vœu en l’honneur d’Apollon. Les pontifes avoient été consultés sur ce vœu; on l’avoit accompli avec ardeur,&les femmes y avoient concouru, en sacrifiant leurs bijoux.

N.o27.

No 28
Mais le peuple étoit irrité contre sa personne, soit par la perte de cette portion de butin qu’on lui avoit enlevée, soit parce que le général avoit triomphé d’une maniere trop fastueuse. Celui-ci auroit été condamné: il s’exila volontairement, pour prévenir une sentence injuste. Le besoin fait regretter les grands hommes. Les Romains sentirent bientôt qu’on ne remplaçoit pas un Camille.
IV.
Les Gaulois en Italie.
Table des matières
An de Rome
363.
Ce qui attira les Gaulois en Italie.
LES Gaulois, habitans de la Gaule celtique, entre la Seine&la Garonne jusqu’aux Alpes, avoient fait une irruption en Italie, dès le regne du premier Tarquin; ils y étoient venus plusieurs fois depuis chercher des établissemens. On leur attribue la fondation de Milan, de Côme, de Brescia, de Crémone&de quelques autres villes. Aruns, de Clusium en Etrurie, à qui ses concitoyens avoient refusé justice, attira de nouveau ces étrangers. Les vins d’Italie, furent, dit-on, le motif par lequel il les engagea dans sa querelle. Clusium assiégé implora le secours de Rome. Quoique le sénat n’eût aucune raison particuliere de s’intéresser au sort des Etrusques, il envoya trois jeunes patriciens, avec ordre de négocier la paix. L’imprudence des ambassadeurs fit tomber l’orage sur Rome même.
Ils attaquent les Romains,
Ils demanderent à Brennus, le chef des Gaulois, quel droit il pouvoit avoir sur l’Etrurie. Brennus répondit que les Clusiens ayant des terres inutiles, refusoient injustement de les céder aux Gaulois; que ceux-ci y avoient autant de droit; que les Romains sur les terres dont ils s’étoient emparés; que tout appartenoit aux gens courageux,&que l’épée faisoit leur droit. Les ambassadeurs, dissimulant leur indignation, demanderent à entrer dans la place, fous prétexte de conférer avec les assiégés. Mais, au lieu d’inspirer la paix, ils se mirent à la tête des Chisiens,&combattirent les Gaulois.
Aussi-tôt Brennus marche vers Rome, envoie demander satisfaction,&veut qu’on livre les coupables à sa vengeance. Le sénat embarrassé, laisse au peuple le jugement de cette affaire. Loin de condamner les ambassadeurs, on les récompensa. C’etoit provoquer le Gaulois. Il précipita sa marche, assurant qu’il n’en vouloit plus qu’aux Romains.
Journée d’Allia.
Pl. XXIX.
Prise de Rome par les Gaulois,
Ceux-ci furent défaits à la journée d’Allia, presque sans combattre. On n’avoit pas consulté les augures que la superstition politique du sénat rendoit si respectables au peuple: sans doute, ce fut un motif de découragement pour les soldats. Rome se remplit de consternation&de terreur. Les vieillards, les femmes&les enfans se réfugient dans les villes voisines. La jeunesse s’enferme dans le capitole, pour le défendre jusqu’à la derniere extrémité. Quatre-vingts sénateurs se dévouent par vœu à la mort; dévouement patriotique auquel on attachoit la vertu d’épouvanter les ennemis. Les Gaulois arrivent, massacrent ces hommes vénérables, immobiles sur leurs chaises curules. Ils attaquent le capitole;& ayant été repoussés, ils mettent le feu à la ville. C’est alors que les anciens monumens historiques furent brûlés.
Rome sauvée.
Si Camille avoit préféré le triste plaisir de la vengeance au devoir de citoyen, Rome étoit perdue sans ressource. Mais toujours sensible à l’amour de la patrie,&peut-être à l’ambition de commander les Romains, il engagea les Ardéates, chez qui il vivoit en exil, à prendre les armes contre les Gaulois. Il tailla en pièces un de leurs détachemens. Les Romains reprirent courage, le conjurerent de se mettre à leur tête,&on le nomma dictateur.
Manlius au capitole.
Manlius, ancien consul, sauva le capitole, attaqué de nuit par les Gaulois. On peut douter que les oies, plus vigilantes que les chiens, aient donné l’alarme&éveillé Manlius, comme les historiens le racontent. Mais il est avéré que les oies furent depuis en honneur à Rome,&que les chiens y furent détestés&même punis; car on ne manquoit pas d’en empaler un tous les ans. Ces petitesses entretenoient un peuple superstitieux, dans l’idée que le ciel faisoit des miracles pour la république.

No29

Traité des Romains conclu avec les Gaulois.
Plan. XXX.
Rompu par Camille qui chassa les Gaulois.
Les circonstances qui suivent, n’ont guere plus de vraisemblance. Selon Tite-Live, après sept mois de blocus, les assiégeans&les assiégés, également abattus par la disette&les maladies, entament une conférence. Brennus exige mille livres pesant d’or: on convient d’acheter à ce prix une paix honteuse. Sulpicius apporte la somme; il se plaint que les Gaulois se fervent de fausses balances: Brennus, pour toute réponse, ajoute son épée au poids, en s’écriant: Malheur aux vaincus. Camille sur vient à ce moment; il rompt le marché, comme dictateur: C’est le fer, s’écrie-t-il,&non l’or, qui doit racheter les Romains. On se bat; les ennemis sont massacrés; il n’en reste pas un seul pour porter la nouvelle du désastre.
Ambition de Manlius&sa fin.
Indépendamment du merveilleux, qui rend cette narration fort suspecte, le récit de Polybe ne permet point d’y ajouter foi. Il nous apprend que les Gaulois s’accommoderent avec les Romains, leur rendirent la ville,&coururent défendre leur propre territoire attaqué par les Vénetes.
Manlius, le sauveur du capitole, patricien distingué par ses services, qui avoit mérité&obtenu trente-sept récompenses militaires, aspiroit, dit-on, à l’autorité suprême. Il soutenoit, il animoit les plébéiens contre les nobles; il payoit les dettes des pauvres,&les déroboit à la poursuite de leurs créanciers; il employoit le talent dangereux de flatter&de gagner le peuple, dans la vue de l’assujettir. Mais il fut, comme tant d’autres, la victime de cette ambition. Cossus, nommé dictateur par le sénat, le fit arrêter, sans que personne osât y mettre obstacle. Tel étoit l’empire de la dictature.
Dès que Cossus eut abdiqué sa dignité, Manlius élargi renoua toutes ses intrigues. On l’accusa devant le peuple. Les historiens disent que pour le faire condamner, il fallut tenir l’assemblée hors du champ de Mars, dans un lieu d’où le capitole ne pût s’appercevoir; tant cet objet faisoit d’impression en sa faveur. Manlius fut précipité du capitole même. Le peuple se repentit, le regretta,&crut que Jupiter en colere le vengeoit par une peste qui suivit de près son supplice.
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