Kitabı oku: «Œuvres de Claude Vignon»
Claude Vignon
Œuvres de Claude Vignon
Une femme romanesque ; Adrien Malaret ; L'exemple

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318918
Table des matières
UNE FEMME ROMANESQUE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
ADRIEN MALARET
I
II
III
IV
V
L’EXEMPLE
UNE
FEMME ROMANESQUE
Table des matières
I
Table des matières
Je voudrais vous montrer mon héroïne, telle que je la vis,–sans l’embellir de la poésie de mes rêves,–sans la déflorer par les douloureuses blessures de la réalité.
Stéphanie avait trente-deux ans. Dans le pays, chacun savait son âge. Elle était mariée depuis dix. ans, et cependant on disait encore, comme si c’eût été d’hier: «Elle était bien jolie le jour de son mariage.»
Au fait, pourquoi pas? Son nez busqué, son menton un peu fort, n’empêchaient pas qu’elle n’eût des traits réguliers et un visage sympathique… Mais c’était l’expression de ce visage, surtout, qui devait être délicieuse, à en juger par ce qui demeurait encore, malgré les dix années de la vie uniforme, froide et lourde d’une toute petite ville de province.
En province, dans un centre de population de six ou huit mille âmes, les années sont-elles de six mois ou de dix-huit?–Voilà ce que je me suis souvent demandé; certes, elles sont plus courtes que les années des capitales, si la capacité s’en mesure aux événements et aux émotions dont elles sont remplies; mais comme elles sont plus longues, si on les évalue à la puissance de l’empreinte qu’elles marquent sur les visages!
On dit–et cela semble naturel–que les émotions et les agitations vieillissent avant l’âge: comment donc voyons-nous les hommes politiques, rompus par la lutte ardente des plus grands intérêts, conserver jusqu’à quatre-vingt-deux ans la jeunesse d’un lord Palmerston? des artistes, sur la brèche, depuis un demi-siècle, produire, à quatre-vingts ans passés, la musique fraîche et pimpante d’un Auber!–Comment voyons-nous tant de ces femmes du monde, brûlées depuis l’adolescence jusqu’à l’âge mûr au feu des lustres, épuisées par les veilles, harassées par les obligations constantes d’une vie de parade, plus jeunes, à cinquante ans, que tant de femmes de province à trente-cinq? Les ressorts humains, physiques et moraux, seraient-ils comme des engrenages qui se conservent par l’action et qui se détruisent par la rouille? Les femmes seraient-elles des plantes de serre chaude qu’une température à haute pression fait fleurir et conserve, et que l’atmosphère tempérée de la province arrête dans leur essor, étiole ou atrophie dans leur épanouissement?
Donc, Stéphanie avait trente-deux ans, deux enfants et un mari, notaire. Sur son front, à ses tempes, des plis marqués témoignaient qu’en passant, le temps, ce rude sculpteur, appuyait son ciseau d’une main ferme et impitoyable; et, par un singulier contraste, dans ses yeux brillait, avec un éclat étrange, l’incompressible flamme de la jeunesse. Ses joues étaient couperosées; mais sa voix argentine et fraîche avait les inflexions d’une voix de jeune fille. Parfois elle semblait accablée sous le poids d’une mélancolie sans espoir, parfois elle avait des éclats de gaieté comme un enfant.
Elle se coiffait tout simplement, en longs bandeaux lisses rejoignant le chignon pour faire un gros nœud. D’ailleurs avait-elle les cheveux blonds ou bruns? les yeux bleus ou noirs? Lecteur, je ne vous en dirai rien: devinez.–Je vous ai prévenu qu’on l’avait trouvée bien jolie, le jour de son mariage, et que sa beauté résidait surtout dans l’expression de sa physionomie. Mettez, si vous voulez, qu’elle avait les cheveux châtains, les yeux à reflets changeants et lumineux, les dents blanches, les lèvres écarlatés; les mains fines et la taille souple.. Au vrai, je ne m’en souviens pas.
Pourtant, lorsque je la vois repasser dans mes souvenirs, c’est comme quelque chose de gracieux et de sympathique: non comme une beauté, mais comme un charme, et, certainement, il y a dix ans, c’eût été, pour tout le monde, la femme la plus remarquable d’Aubeterre.
D’ailleurs, elle dessinait, elle était musicienne, elle appartenait à une famille riche et elle avait été élevée au couvent, à Angoulème. Que l’on me demande comment et pourquoi elle se trouvait exilée dans un chef-lieu de canton et mariée à un notaire, je répondrai que toutes les filles bien élevées ne peuvent pas habiter Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux, ni même Blois, Poitiers ou Clermont… et qu’un brave notaire, muni d’une bonne étude, est regardé par toutes les familles comme un parti sortable. Stéphanie aurait peut-être pu épouser un négociant de Lhoumeau, le faubourg commerçant d’Angoulême, un propriétaire compagnard, un avoué, un huissier, etc. Mais pourquoi pas un notaire? Il vaut mieux être le premier dans un village que le second à Rome, pensait César.
Peut-être Stéphanie se fit-elle ce raisonnement lorsqu’on lui présenta maître Audibert; peut-être pensa-t-elle tout simplement qu’elle gênait son père, veuf depuis longues années, et qu’elle ferait bien de quitter le plus tôt possible Je toit paternel pour le toit conjugal… Peut-être trouva-t-elle que, le mariage étant le but de toutes les jeunes filles, il fallait y arriver par le plus court chemin. ou bien, peut-être, ayant déjà heurté ses rêves aux écueils de la réalité, renonça-t-elle soudain aux illusions pour embrasser la vie telle qu’elle se présentait… N’importe!
Maître Audibert lui fit faire un voyage de quelques jours à Paris, pour son cadeau de noces, puis l’emmena chez lui, à Aubeterre, dans sa maison.
Maître Audibert était un bon mari; la maison, bien que située dans la ville basse, était une jolie maison.
II
Table des matières
A vrai dire, maître Audibert était bien assez riche pour se faire bâtir une belle maison en pierres de taille blanches, dans la ville haute: et, si Stéphanie l’avait voulu, certainement il l’aurait édifiée,– à la grande admiration de ses concitoyens. Mais Stéphanie se gardait bien de le vouloir! Elle aimait tant sa pittoresque maison de vieille pierre dorée au soleil, au toit plat, au jardin en terrasse surmontant la vallée de la Dronne! sa maison bordée de vignes qui couraient en festons sur les tuiles rouges ou les murs fauves; son jardin planté de figuiers aux larges feuilles sombres et de grenadiers aux fleurs éclatantes, et la vue magnifique qu’on avait de sa terrasse, sur la campagne, sur la rue creuse comme un torrent, sur les tours écroulées du château des d’Esparbès de Lussan, sur la crypte effondrée de l’église Saint-Jean, sur le vieux cimetière tout flambant de lierres centenaires et de clématites folles, d’herbes touffues et de fleurs sauvages.
Qui sait? cette maison, qu’on lui montra un jour en passant, fut peut-être la seule séduction du notaire? Pourquoi pas? Une fois que Stéphanie eut compris qu’elle ne devait pas s’attendre à trouver dans la vie réelle ce mari des contes de fées que rêvent toutes les jeunes filles au sortir du couvent, mais un mari tout prosaïque, surveillant des vignerons, vendant des eaux-de-vie, dirigeant une papeterie ou rédigeant des formules barbares sur papier timbré; que l’amour était un beau rêve et le mariage une grande école de résignation, qu’il fallait enfin marcher tout droit devant soi dans les sentiers battus, elle en conclut qu’au moins il ferait bon enfermer cette vie monotone dans un cadre poétique et donner à son imagination la carrière que la destinée refusait à ses espérances. Elle se dit que le choc journalier des objets extérieurs avait, après tout, une grande influnce sur l’heur ou le malheur d’une existence vouée à tourner perpétuellement dans un cercle étroit, et que, là, dans cette maison ensoleillée, en regardant ce large décor où les mélancolies des ruines se mariaient aux prodigalités d’une nature luxuriante et aux gais horizons d’une fertile contrée, elle sentirait moins que partout ailleurs l’ennui lourd et là morne solitude.
«Avec tant de choses, elle pourrait causer, là! Il lui semblait voir en perspective tout un avenir d’interminables épanchements. Mais, au contraire, si elle se figurait un mari vulgaire, un mari tel que ceux qui lui avaient été présentés jusqu’alors, dans une maison sombre donnant dans une rue étroite, vis à vis une autre maison pareille… oh! alors! le frisson lui prenait, et elle regrettait les cloîtres uniformes qui enfermaient la cour du couvent.
Non, non! Stéphanie ne voulait point de maison neuve dans la ville haute. Mais, une fois mariée, elle s’installa de son mieux dans la vieille maison de la famille Audibert, et s’y fit un nid simple, harmonieux et sympathique, en songeant qu’elle devait s’y tenir sa vie durant. Le grand salon à boiseries grises, qui était au rez-de-chaussée sur la terrasse, et au second sur la rue, fut meublé de vieux mais solides fauteuils en tapisserie, de rideaux de perse, de tables à jeu, de consoles et de jardinières. Dans l’embrasure de la fenêtre dont la vue était la plus vaste et la plus pittoresque, la maîtresse du logis mit sa table à ouvrage et sa bergère. Un piano occupa le panneau principal et une bibliothèque s’éleva au-dessus du piano. Une glace encadrée dans la boiserie fit fac3à celle de la cheminée. Une couple de portraits de famille et de jolies gravures d’après Chardin et Greuze furent çà et là suspendus aux panneaux. Un chevalet dans un coin, un pupitre à musique dans un autre, annoncèrent que la jeune femme ne comptait pas renoncer aux distractions que les arts lui permettaient de prendre.
Plus tard, la broderie sur la table à ouvrage fut remplacée par de petits bas tricotés, des brassières, des béguins. Puis, des chevaux de carton, des poupées de porcelaine et des polichinelles pailletés, qui se promenaient entre les jambes du pupitre et du chevalet, racontèrent que, dans la vieille maison, de petits enfants étaient nés.
III
Table des matières
Les années s’écoulèrent une à une, ne changeant pas grand’chose à cet intérieur. Une ride fine au front de la jeune femme, un jeu de patience remplaçant un chien à musique, témoignaient seulement que les printemps s’ajoutaient les uns aux autres, et que, de bébés, les enfants passaient écoliers.
Mais le piano, si souvent ouvert pendant les premiers temps du mariage, restait maintenant fermé jusqu’à une semaine tout entière. Stéphanie était absorbée par mille détails qu’elle eût été embarrassée de classer dans ses prévisions ou dans ses souvenirs. Elle se disait avec dépit: «Je ne fais rien!» et elle n’avait pas un instant à donner au délassement, tiraillée qu’elle était, en tous sens, par ses obligations de mère et de ménagère. Le chevalet, par la même raison, restait plus abandonné encore dans son coin: servant de support à des cartons à dessin poudreux, et de patère à la capeline de madame et au chapeau de paille de monsieur.
Les journées, en province, se remplissent on ne sait comment, mais elles se remplissent. On dirait que c’est de néant. D’abord, on se demande avec angoisse comment on fera pour tuer le temps, et, peu à peu, soit qu’une sorte d’engourdissement vous dissimule la longueur des heures, soit que les infiniment petits de la vie se multiplient ou prennent des proportions imprévues, ces journées, que l’on entrevoyait longues et vides, se trouvent courtes et comblées.
Mais qu’importe? Si elle avait eu des loisirs, Stéphanie aurait-elle donc, au bout de huit ou dix ans de ménage, répété les mêmes morceaux, reproduit les mêmes paysages à la mine de plomb?
Sa maison, du haut jusqu’en bas, était ornée de bouquets de fleurs qu’elle avait peints et de vues du voisinage qu’elles avait prises. Maître Audibert, d’abord ravi et orgueilleux du talent de safemme, n’y prenait plus garde à présent, et passait dix fois dans une pièce sans voir qu’un nouveau tableau y était suspendu.
Son piano, accommodé à de longs intervalles par un praticien maladroit, ne tenait plus l’accord; et lorsqu’elle s’efforçait, malgré tout, d’en faire vibrer les touches sous ses doigts raidis, il arrivait fréquemment à maître Audibert de s’endormir et d’accompagner la musique de Donizetti,–oui, celle-là même!–d’un ronflement monotone! Ou bien, les enfants l’interrompaient par leurs jeux ou leurs cris; –ou bien Thisbé, la chienne bien-aimée du notaire, qui du matin au soir, le suivait à trois pas, lorsqu’il marchait, et dormait entre ses jambes, lorsqu’il était assis, se mettait à hurler.
En vain la société d’Aubeterre, justement fière d’une jeune femme remplie de grâce et de talents, encensait-elle madame Audibert de louanges stéréotypées: Stéphanie ne se sentait plus le courage d’affronter l’indifférence morne qu’elle sentait sous les éloges des étrangers comme sous le silence de son mari.
Au bout de tout effort, la nature humaine a besoin de voir un but. «Pour qui?» ou «Pourquoi?» telles sont les deux questions sans cesse répétées au-devant des choses, par notre raison ou par notre instinct, et, ni à l’une ni à l’autre, Stéphanie n’entendait de réponse en son cœur.
Toutefois, si cette absence de stimulant la décourageait de poursuivre ses études et d’exercer ses talents acquis, elle ne lui faisait pas encore connaître l’énervante désespérance. C’est qu’au demeurant, comme je l’ai dit plus haut, Stéphanie était occupée, et que les soins multipliés que réclamaient son ménage et ses enfants ne lui laissaient pas le loisir de se plonger dans la contemplation de ses misères intimes.
De son mari, elle n’avait point à se plaindre; de ses enfants, fille et garçon venant bien et donnant de bonnes espérances, elle n’avait qu’à se louer. Pourquoi donc eût-elle accusé la Providence?
J’ai dit aussi, plus haut, qu’elle s’était mariée sans trop d’illusions et que son nid lui plaisait. Pourquoi donc se fût-elle trouvée injustement déshéritée?
Donc, elle menait la vie tout droit, sans penser, surveillant ses lessives, qui étaient les plus blanches d’Aubeterre et qu’elle aimait à voir, de sa fenêtre, étendues dans les prés qui bordent la Dronne; aidant à la confection des conserves et des confitures qu’elle voulait au goût de maître Audibert, et, s’il était possible, meilleures que celles de mesdames telle ou telle; apprenant à ses enfants à lire, à compter, à solfier la gamme et à réciter des fables de La Fontaine; cousant, pour leur entretien, autant qu’il était permis à une dame riche, de la première société de la ville et qui devait faire travailler les ouvrières; se promenant avec eux sur le cours ou au bord de la rivière; rendant ou recevant quelques visites, et, le soir, faisant la partie de whist ou de besigue, à moins qu’elle n’allongeât de quelques rangées de points une sempiternelle tapisserie, ou bien ne fît à haute voix la lecture du journal.
Que si, parfois, elle avait un moment de solitude ou de liberté, elle se surprenait, inactive dans sa bergère, et regardant soit un rameau de lierre détaché des vieux murs et se balançant au gré du vent, soit les mystérieuses et sombres profondeurs des caveaux creusés dans le roc sous les ruines du château, soit les méandres de la Dronne dans les prés, à travers les grands peupliers, dont les feuilles bruissaient, soit les attelages de bœufs qui passaient sur le pont.
Elle ne pensait pas, elle ne dormait pas non plus. C’était un état bizarre qui n’était ni la veille ni le sommeil; d’ailleurs, ces moments duraient peu, car, bientôt, le coup de cloche de la réalité la tirait de cette rêverie inconsciente.
IV
Table des matières
Elle atteignait ainsi ses trente ans. En province, à cet âge, et quand on a des enfants de huit à dix ans, il faut renoncer aux gâteries du mari, aux petits triomphes de coquetterie, restreindre sa toilette en songeant à économiser pour les enfants, s’enfoncer de plus en plus dans les soins du ménage. Stéphanie était admirablèment préparée pour passer sous ces fourches caudines des convenances et du devoir.
Malheureusement son mari lui annonça un jour qu’il fallait mettre les enfants en pension. Paul devait aller au collège à Angoulême, et Laure chez des dames ***, dans la même ville, où toutes les jeunes filles «comme il faut» étaient élevées.
Stéphanie fut abasourdie par cette nouvelle comme si elle n’avait jamais pensé que ses enfants dussent la quitter. Ordinairement passive devant les volontés de son mari, elle osa néanmoins discuter celles-ci. Paul au collège, pourquoi? Les leçons de l’instituteur qui tenait l’externat, à Aubeterre, ne pouvaient-elles pas lui suffire longtemps encore? Laure en pension? Est-ce que sa mère n’avait pas reçu une éducation assez brillante pour l’enseigner? Et M. Audibert croyait-il que sa femme ne serait pas capable de faire une élève aussi forte en piano, en dessin, en histoire et mêmeen littérature, que les bonnes élèves des dames ***?
Mais M. Audibert répondit victorieusement à toutes ces objections. D’abord, son fils, qu’il destinait aux carrières libérales, devait avoir une éducation complète, et les études de l’externat n’étaient pas assez fortes, même pour son instruction préparatoire Il fallait de bonne heure suivre les classes de l’Université; ensuite,–et comment Stéphanie ne le sentait-elle pas?–il fallait éloigner l’enfant d’une école que fréquentaient, pêle-mêle, tous les enfants d’Aubeterre et des environs, pour ne pas l’exposer, quand il aurait l’âge d’homme, à être à tu et à toi avec les fils des demi-messieurs du voisinage. Quant à Laure, il était bon qu’elle allât en pension chez les les dames ***, parce qu’elle s’y rencontrerait avec des demoiselles des meilleures familles des départements circonvoisins; car on les envoyait-étudier à Angoulême pour leur faire perdre l’accent du Bordelais, du Périgord et du Limousin. Et puis, que dirait-on, dans Aubeterre, si madame Audibert faisait l’éducation de sa fille elle-même? Ou qu’elle avait bien de la prétention, ou que M. Audibert voulait économiser… et, par conséquent, qu’il était gêné… Enfin, les réflexions de Stéphanie n’avaient pas le sens commun. On savait bien qu’elle était tendre mère, et qu’elle se séparerait des enfants avec chagrin, mais il fallait aussi être raisonnable et faire comme tout le monde.
Donc, quelques jours avant la Toussaint, un trousseau complet de collégien fut rangé dans une malle et un trousseau de pensionnaire rangé dans une autre, et madame Audibert, tout en pleurant, y joignait des pommes, des grenades et des pots de confiture, empilant le tout de son mieux et partageant les douceurs avec une équité scrupuleuse. Et, tout en s’empressant aux soins du départ, la pauvre mère se demandait ce qu’elle ferait lorsque la maison serait vide d’enfants.
Pour la consoler son mari lui dit:
–Nous irons les conduire ensemble à Angoulême, et puis, si tu veux, nous reviendrons par Bordeaux, en faisant le chemin des écoliers. Tu achèteras ta toilette d’hiver et je te mènerai au spectacle.
–Et. après? fut tentée de demander Stéphanie.
Mais elle se retint. A quoi bon cette question: Après?…» Eh bien, après, elle ferait comme les autres mères apparemment: elle se consolerait ou bien elle compterait les semaines-en attendant les vacances. M. Audibert n’était-il pas bien bon? Il ne manquerait pas de maris, même dans Aubeterre, qui se fussent fâchés si leurs femmes avaient eu la velléité de pleurer en pareille occurrence! Sans compter qu’il avait raison, après tout!
Stéphanie conduisit ses enfants à Angoulême, fut menée à Bordeaux comme il avait été convenu, et y acheta, d’après l’invitation de son mari, une robe de chambre de cachemire gris à revers de taffetas rose, un manteau de velours pour les visites, deux robes de soie et deux chapeaux. L’un blanc, avec plumes, pour les visites de cérémonie et les circonstances solennelles, et l’autre en velours noir. Si elle avait demandé autre chose, certes M. Audibert ne se fût pas fait prier pour le lui accorder; car il aimait que sa femme fût bien mise, et même il désirait que, sous le rapport de la toilette, elle eût le pas dans Aubeterre. Mais quoi? Stéphanie fut contente avec cela, et même elle l’eût été à moins, puisqu’elle n’avait rien demandé.
Par exemple, elle manifesta le désir d’entendre un opéra. M. Audibert voulait aller à la comédie, mais il se rendit à la préférence de sa femme. Décidément c’était un excellent mari.
Tous deux, après une absence totale d’une semaine, revinrent à Aubeterre, Stéphanie avec toute unecargaison d’élégance et quelques cahiers de musique nouvelle; Maître Audibert avec la satisfaction du devoir accompli.
Mais, quand elle fut réinstallée dans sa maison, qui lui parut tout à coup vaste comme une caserne, vide et froide comme une église protestante, Stéphanie fut prise d’une nostalgie singulière. Elle s’ennuya de tout et sa jeunesse endormie jusque-là dans le bercement monotone de la vie journalière sembla se réveiller en poussant un long gémissement
Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’était regardée dans une glace, autrement que pour les soins nécessaires de la toilette et pour l’harmonie de a coiffure ou de ses ajustements. La fantaisie lui prit d’examiner de près son visage, et de voir s’il avait vieilli, lorsqu’elle sentit son cœur soulevé par les effluves incompressibles de la jeunesse. Hélas! que de filaments rouges sous la peau transparente de ses joues! et comme la patte d’oie se marquait au coin de ses yeux!–Un cheveu blanc! –oui! en vérité, Stéphanie trouva un cheveu blanc sur sa tempe gauche!…
–Ah! grand Dieu! se dit-elle, est-ce donc fini? Ai-je donc vécu? Voilà la vieillesse qui arrive, et les belles années ont passé comme un songe. Que dis-je, comme un songe? comme une nuit sans rêves! Et, se souvenant d’un conte qui a charmé notre enfance à tous, de la Belle au bois dormant, elle s’imagina en être l’héroïne… Seulement, au lieu de se réveiller jeune et belle comme la princesse enchantée, elle s’éveillait flétrie et sans que nul prince Charmant se trouvât là, pour lui sourire.
Qu’avait-elle fait de ces lustres heureux qui entourent la ving tième année? Où étaient les souvenirs? A l’exception de la naissance de ses enfants, quels événements avaient jamais fait battre son cœur? Pourtant, lorsqu’on ne vivait plus d’espérances, il fallait bien vivre de souvenirs! Sans doute, à son horizon elle voyait poindre les triomphes de ses enfants: de son fils devenant un homme dont elle était fière, de sa fille qui serait jolie et aimante… A cette pensée, un frisson la parcourut tout entière: sa fille était-elle donc destinée, aussi, à ne connaître de la vie que le devoir et la résignation?
Lorsque ces idées la tourmentaient, Stéphanie cherchait à s’étourdir.–«A quoi bon penser? se disait-elle, la pensée est en nous comme un bourreau qui nous torture; et, contre ce bourreau, nous n’avons d’autre défenseur que l’oubli. Alors elle se mettait au piano, et, frappant les touches avec colère, en tirait d’abord une suite de bruyants accords; peu à peu, aux accords elle mariait des gammes fugaces et babillardes; insensiblement, de gammes en accords, elle en venait à attaquer quelque andante, puis, quelque tremolo, et ses doigts, obéissant aux impulsions maladives de son âme, plus qu’à sa volonté peut-être, faisaient enfin sortir du piano comme des soupirs et des sanglots. Irritée de le trouver si obéissant à ses impressions intimes, elle recommençait l’exercice de ses accords éclatants, frappant de plus en plus fort, comme si elle avait voulu punir le passif instrument de sa docilité, jusqu’à ce que l’impatience, ou l’appel de sa cuisinière, ou les hurlements aigus de Thisbé la forçassent de s’interrompre.
Non seulement la maison lui sembla vide, mais encore le temps lui sembla long. Elle se demanda comment le tuer.–Faire de la musique? Oui, mais il ne fallait pas en abuser, parce que la musique surtout lui faisait mal. Dessiner? Mais il fallait des sites nouveaux ou des modèles intéressants. Quand elle se mettait devant un bouquet de fleurs pour le copier, un découragement qui touchait au dégoût la prenait; quand elle regardait le paysage qui se déroulait au pied de sa terrasse, elle se détournait de l’ensemble avec terreur, se sentant impuissante à le rendre, et des détails, avec lassitude, comme de motifs trop souvent traités. Elle eût été volontiers par la campagne chercher des inspirations nouvelles; mais était-il donc convenable qu’une femme dans sa position allât courir seule dans les chemins ou dans les erres? Les mauvaises langues–il y en a partout–auraient bientôt dit qu’elle cherchait aventure.
Volontiers aussi Stéphanie se serait adonnée à la lecture; mais c’était peut-être le seul défaut de maître Audibert, de ne point aimer voir, aux mains de sa femme, des volumes inconnus de lui. Non qu’il redoutât directement l’influence des romans sur une tête qu’il croyait trop bien réglée pour que rien y pût importer le désordre, mais parce qu’il était naturellement de la lignée du bonhomme Chrysale et tenait la littérature comme peu compatible avec les occupations de la ménagère.
Lorsque Stéphanie lisait un roman, c’était comme en fraude, pour ainsi dire. Cette circonstance augmentait l’effet de la lecture qui devenait un plaisir défendu. Et puis il n’était pas facile de se procurer des livres! D’abord, elle osait rarement en demander chez le libraire, parce que, dans un chef-lieu de canton, tout se sait, et que maître Audibert aurait pu apprendre ses acquisitions, et, sans les lui reprocher, en être attristé. Quant à demander le silence au marchand, elle n’y serait point descendue. Elle ne se permettait donc d’acheter des livres qu’à de longs intervalles, et après avoir bien supputé, d’après les annonces et les réclames des journaux, la somme d’intérêt et d’émotion que devait enfermer celui-ci ou celui-là. Mais quelquefois, elle en empruntait. La chose ne se faisait point sans diplomatie; car, si on avait pu deviner que souvent, lorsqu’elle sortait pour faire des visites, madame Audibert allait à la chasse et mettait à se faire offrir un roman la même adresse qu’un braconnier à faire lever un lièvre, d’abord par malice, on ne lui en eût pas prêté, ensuite on en aurait causé.
On cause si facilement dans une petite ville!… eh dame! que ferait-on si l’on ne causait?… On aurait dit: «Madame Audibert est romanesque.» Romanesque, ô ciel! que de choses dans ce mot terrible, que de conséquences à ce jugement une fois formulé! Il fallait donc amener l’offre du livre avec une adresse infinie; le recevoir sans qu’un tremblement du bout des doigts, une flamme dans les yeux, trahissent le plaisir qu’on éprouvait; l’emporter sans avoir l’air de le cacher, et, pourtant, inostensiblement, de peur que le notaire ne le vit; le lire par échappées, dans les moments de solitude.
Ceux de nos lecteurs qui n’ont point habité de petites villes auront peut-être quelque peine à se figurer comment l’idéal de Stéphanie, son suprême désir, devint celui d’avoir quelquefois des romans et de les aller lire à deux pas de chez elle, là, sous ses fenêtres, dans les ruines du vieux château, et comment ce désir, si ardent et si naïf, était incroyablement difficile à réaliser. Quoi! quand on a une maison confortable, un joli salon, un jardin et une tonnelle de vigne, de chèvrefeuille et de jasmin dans ce jardin, s’en aller se tapir dans un fouillis de pierres et de mauvaises herbes, où fréquentaient les crapauds et les vipères; et ce, précisément en face de cette maison confortable et de cette jolie tonnelle? Assurément, c’eût été une aberration dont une femme romanesque seule pouvait être capable!
Maître Audibcrt, qui avait aussi trouvé la maison vide après le départ de ses enfants, n’était pas si occupé de son étude que, dix fois par jour, il ne vînt tourner autour de Stéphanie pour lui parler de mille choses sérieuses ou frivoles. Quand il ne tournait pas dans la maison, il accommodait le jardin et passait et repassait sous les fenêtres.
Oh! combien de fois, depuis le départ de ses enfants et depuis qu’elle se laissait aller à cette passion de lecture, Stéphanie avait ressenti de violentes impatiences contre le piétinement agaçant et oiseux de M. Audibert dans les corridors, ou les grincements répétés de son râteau sur le sable des allées!
C’était encore le piano qui devenait le confident et le souffre-douleur de ces petites colères, et le mari, assourdi par un crescendo furibond et par les hurlements de la fidèle Thisbé, entrait, soit par la porte du corridor, soit par la porte vitrée qui donnait sur le jardin:
–Tu vas casser les cordes, ma femme, disait-il, ému par le danger qui menaçait le meuble de la communauté.
Stéphanie frappait moins fort et ralentissait le mouvement. Mais son irritation s’en augmentait; ne pouvant raisonnablement s’en prendre à maître Audibert, elle s’en prit à Thisbé.
Cette bête était insupportable avec ses jappements aigus, horrible avec sa corpulence lourde, ses oreilles courtes, son poil ébouriffé, ses grosses pattes et sa queue de roquet. Avait-on jamais rien vu de si laid, dans tout Aubeterre, que cette chienne métisse et cocasse que les gamins suivaient et dont, maintes fois, les chasseurs avaient ri comme d’un phénomène de la race canine? En vérité, Stéphanie ne pouvait comprendre que son mari–un homme de goût, pourtant!–se montrât continuellement suivi de cette bête ignoble, qui faisait dire aux mauvais plaisants d’aussi loin qu’ils apercevaient le notaire: «Ah! voilà saint Roch et son chien!» Sans compter que le premier clerc de maître Audibert, à cette occasion, fredonnait une complainte fort peu convenable.
Le pauvre mari essaya de son mieux de défendre sa fidèle Thisbé. Il évoqua le souvenir de ses enfants, qui l’aimaient et qui seraient attristés, aux vacances, de ne point lavoir. C’était bien le plus éloquent plaidoyer en faveur de Thisbé! Mais la malheureuse chienne sauvée une fois, deux fois, trois fois des vengeances d’une femme nerveuse en quête d’un souffre-douleur, ne pouvait échapper toujours à son sort. Un jour, maître Audibert parut seul sur le cours, tailla les rosiers de son jardin sans être distrait par une petite bête qui lui grimpait aux jambes, et madame Audibert put jouer du piano en paix!
Et, chose étrange, par ce sacrifice, la divinité ne sentit point son ire apaisée.
V
Table des matières
Ce fut entre Pâques et la Pentecôte, en allant faire ses visites de printemps, que madame Audibert vit sur un guéridon, dans un des premiers salons d’Aubeterre, le plus joli livre du monde et qu’elle eut bien envie de l’emporter. Il n’était point, comme la pomme d’Ève, pâle d’un côté d’une pâleur d’ivoire, et pourpre de l’autre comme un bouquet de cerises: non, il était blanc, broché en papier vergé blanc, avec un titre mauve tendre. Il était lustré, il était soyeux, il était imprimé avec luxe et mis en vente chez le libraire à la mode. Le titre, bizarre, intriguait; le nom de l’auteur, harmonieusement mêlé de voyelles et de consonnes, devait être doux à la prononciation. Ce nom, elle le lisait pour la première fois; ce titre, elle ne l’avait vu annoncé nulle part. Tout en causant, elle maniait le livre coquet et jetait sur l’intérieur un regard furtif.
–Ne l’avez-vous pas encore lu? lui demanda l’heureuse propriétaire avec un accent de surprise.
–Mais non! vous seriez bien aimable de me le prêter.
Une fois en possession du bienheureux livre, Stéphanie n’eut plus qu’une idée: le lire. Toutefois, comme les gourmets qui se promettent une jouissance infinie de la dégustation d’un certain plat et qui veulent le savourer à loisir dans une salle à manger tiède, avec des amis choisis, elle voulait lire son roman à l’abri des importuns, sans crainte d’être interrompue. Vers quatre heures, lorsqu’elle vit son mari sur la terrasse se promenant de long en large et semblant se demander à lui-même ce qu’il allait faire, une chaleur inconnue lui monta au diaphragme.
«S’il pouvait sortir et aller loin!» pensa-t-elle. En ce moment elle regretta Thisbé. La chienne eût certainement entraîné son maître hors du logis par cette belle soirée.
Maître Audibert avait des clients et des amis dans les environs d’Aubeterre, et, pendant l’été, il choisissait d’ordinaire cette heure de l’après-dîner pour leur rendre ses visites d’amitié et d’affaires. Mais, depuis qu’il n’avait plus Thisbé, maître Audibert était–révérence parler!–comme un corps sans âme. Il attendait une impulsion, Stéphanie aurait bien voulu la donner ce soir-là; mais elle n’osait pas. Précisément parce qu’elle désirait trop vivement le départ de son mari, elle craignait d’être maladroite en le provoquant.
Enfin le notaire se décida tout seul. Une fois son mari parti, elle descendit prestement, tourna derrière la crypte Saint-Jean, du côté de la rivière, pour éviter toute rencontre, et, tenant sous son manteau le précieux volume, grimpa le long de la route qui sert d’assise au vieux château, jusqu’à une certaine anfractuosité tapissée de lierre et de gazon, fermée du côté de la ville par un pan de mur, et ouverte, au contraire, du côté de la rivière et de la campagne. Combien de fois, de sa fenêtre, elle avait regardé ce coin délicieux, avec la folle envie de s’y blottir! Elle était donc, ce soir-là, au comble de ses désirs. Seule, à l’abri des regards et de toute interruption importune, elle allait pouvoir lire, tout d’un trait, un roman palpitant!
Par quel changement imprévu, se demandera-t-on peut-être, la mère de famille raisonnable et résignée du commencement de ce récit est-elle devenue la folle créature que nous voyons là, demi-couchée dans l’herbe, et parcourant, d’un œil ardent et avide, les feuillets d’un roman? Eh! ne l’a-t-on pas deviné déjà? Elle s’efforçait de tromper par des rêves les révoltes de son cœur, à la jeunesse persistante et révoltée! elle essayait de soustraire quelques heures aux réalités de la vie, pour s’élancer dans l’empyrée où vivent les héros de poésie et d’amour!
S’incarner tout un soir dans une création suave et charmante, recevoir en imagination les aveux ardents d’un jeune homme passionné, n’était-ce donc rien? Et le bonheur de pouvoir, si l’on voulait, fermer un instant le livre et deviner ce que l’auteur ne disait pas? Ou bien construire un autre roman à côté du sien?... Oublier tout, respirer à pleins poumons les brises du printemps, pouvoir pleurer un instant sur le malheur des pantins manœuvrés par l’auteur, ou sur le sien propre, sans crainte de surprise, n’était-ce pas une enivrante jouissance?
Elle la but à longs traits, de quatre heures à huit, tandis que le notaire trottait menu par les chemins, et que les dames de la ville se promenaient sur le cours.
VI
Table des matières
Le roman, signé Max Valleran, la promena d’abord en Suisse, dans un vallon charmant où les héros se rencontraient, venant chacun d’une extrémité du monde; puis, en Italie,–dans ce magique pays qui semble être la mère patrie de l’amour;–puis, à Paris, la grande Babylone aux mirages fascinateurs et vertigineux. Et partout elle s’arrêta comme pour posséder par la pensée ces horizons séduisants et inconnus.
Le livre, d’ailleurs, était-il un de ces ouvrages de maître qui marquent leur passage dans l’âme des lecteurs? Non: c’était un roman comme tant d’autres. Toutefois, grâce à lui, Stéphanie avait aimé, haï, pleuré, joui et souffert, vécu enfin, par toutes les facultés morales de son être, lorsqu’au jour baissant, elle tourna le dernier feuillet.
Elle releva la tête en aspirant l’air comme pour s’éveiller de ses rêves et rentrer dans la vie réelle. Mais tout à coup elle tressaillit et laissa échapper un cri.
Était-ce un reste d’illusion? Voyait-elle avec les yeux de son corps un être vivant, ou bien, avec son imagination, le fantôme d’un héros de roman? A quelques pas, un jeune homme élégant et distingué, comme il n’y en avait pas un dans le voisinage, s’appuyait au pan de muraille qui subsistait du côté de la ville, et la regardait attentivement.
Si la vision était demeurée immobile, Stéphanie n’aurait pas douté qu’elle ne fût produite par son imagination; mais, se voyant surpris dans son poste d’observation, et sentant qu’il ne pouvait pas y rester plus longtemps sans impertinence, le jeune homme salua respectueusement, et se retira.
Comme il fallait contourner la roche pour descendre. Stéphanie le vit passer à ses pieds; puis, le suivant du regard, elle le vit traverser le pré, gagner le pont, franchir la Dronne, et disparaître enfin derrière un bouquet d’arbres.
Donc c’était bien un jeune homme, vivant et réel, qui l’avait regardée là, tout à son aise, tandis que, se croyant seule, elle se laissait aller à toutes les impressions de son âme exaltée!
Un trouble infini s’empara d’elle. La pudeur de son âme lui sembla violée, comme l’eût été la pudeur de son corps si ce même jeune homme l’eût surprise, à l’improviste, dans sa chambre à coucher. Elle repassa précipitamment dan s sa mémoire les principales émotions qu’elle avait reçues du roman et se demanda, avec inquiétude, par quelles marques extérieures elle avait pu les trahir.
Quelquefois elle s’était arrêtée à certains passages plus spécialement attachants, et alors, regardant sans voir, elle avait dû laisser errer, sur le paysage qui s’étendait à ses pieds, des regards vagues et attendris, où mille regrets et mille désirs fugitifs se succédaient sans doute. Une fois, au contraire, elle avait fermé les yeux pour concentrer en elle-même une impression plus vive, et il lui semblait que dans cette absorption même, un témoin devait lire un intérêt trop passionné. Enfin, elle avait pleuré. N’était-ce pas, comme par autant d’échappées, avoir montré à nu l’intérieur de son âme?
Bientôt les préoccupations de la coquetterie instinctive de la femme se joignirent à celle de la pudeur. Stéphanie, qui avait trop songé tout le jour à la lecture de son roman, pour s’être occupée de sa toilette, jeta les yeux sur l’ensemble de sa mise et se demanda si sa robe de toile grise, bordée de lacets de laine rouge, avait bonne façon; si le bord de la jupe découvrait le bout de ses pieds? comment elle était chaussée?–coiffée?–Car, pour lire plus à l’aise, elle avait ôté son chapeau rond et l’avait jeté à côté d’elle, dans l’herbe.
Elle se préoccupait plus encore de sa pose. Était-elle assise ou demi-couchée? En tout cas, avait-elle de la grâce, ou bien, au contraire, par malechance, était-elle apparue à son espion sous un aspect défavorable?
Ces pensées, qui ne furent pas épuisées en un instant, occupèrent si puissamment Stéphanie qu’elle ne prit garde ni aux lentes dégradations du crépuscule, ni au chant des bouviers qui ramenaient leurs bêtes à l’étable, ni à l’Angélus qui sonnait, ni aux dernières lueurs du soleil couchant qui s’étaient éteintes à l’horizon, ni à la lune qui se levait pour le remplacer.
C’est que cet incident, si minime en apparence, était un grand événement dans sa vie monotone. D’ailleurs, il pouvait avoir des suites.
«D’où venait ce jeune homme? A qui parlerait-il de sa rencontre?»
Elle y pensa non seulement ce jour-là, mais les jours suivants. Et les pensées qui se groupèrent autour de ce souvenir suffirent à remplir sa vie d’émotions inusités. Jamais, en effet, jusque-là, une circonstance si romanesque ne s’était présentée dans son existence. Désormais elle avait une sorte de secret au fond du cœur, une sorte d’énigme devant l’esprit. Ses rêveries ne tombaient plus absolument à vide. Si peu que ce fût, c’était quelque chose que cette entrevue rapide, le soir, dans cette ruine, où ne se rencontraient point les gens froids et positifs, les gens à idées bourgeoises, à coutumes casanières. Et, rien qu’à l’avoir vue là, plongée dans la lecture d’un roman, ce jeune homme en avait appris plus long sur son compte que n’en savaient ni son mari, ni les amis qu’elle voyait tous les jours dequis dix ans.
Le jour de la Pentecôte, Stéphanie alla naturelle ment à la grand’messe avec son mari. Depuis sa rencontre, madame Audibert prenait de sa toilette un soin particulier. Aussi portait-elle, ce jour-là, une robe de mousseline à fleurettes, toute pimpante, un mantelet de dentelle et un chapeau de tulle blanc qui la rajeunissaient de cinq ou six ans. La solennité de la fête motivait, d’ailleurs, cette parure élégante et empêchait qu’elle ne parût trop merveilleuse. Mais combien de fois, avant d’en nouer définitivement les brides neuves, madame Audibert n’avait-elle pas essayé ce chapeau de tulle pour se convaincre qu’il allait bien! combien de fois avait-elle promené sur son visage la houpe à poudre de riz, puis la fine batiste pour enlever les profusions de la houpe? et passé sur ses sourcils la brosse humide pour en bien dessiner l’arc! Avec quel soin, aussi, elle avait amené en avant ses boutons d’oreilles en diamant, et drapé, en manière de loup, la voilette de tulle-illusion qui voltigeait autour du chapeau!
Si l’inconnu qui l’occupait depuis plusieurs jours habitait le pays, assurément elle devrait le rencontrer à la grand’messe, le jour de la Pentecôte.
Stéphanie était pieuse.–Tout en priant, cependant, elle égarait çà et là une œillade à travers l’église. Mais, sans fouiller franchement du regard cette foule, comment y retrouver quelqu’un? Après quelques tentatives infructueuses, madame Audibert reporta résolùment les yeux sur son livre.
VII
Table des matières
En sortant, au bras de son mari, elle échangea des compliments et des saluts avec la moitié des habitants de la ville et des environs.
Tout à coup, au moment où elle désespérait de revoir son élégant inconnu, et où elle se redemandait pour la dixième fois si son imagination ne travaillait pas sur un rêve, elle tressaillit; son héros venait de lui apparaître au milieu d’une famille avec laquelle, précisément, M. et madame Audibert étaient en excellentes relations.
–Et comment allez-vous, mon cher maître? dit le chef de cette famille, M. Gaillac, un des propriétaires les plus riches et les plus considérés du pays, en s’avançant vers le notaire;–il y a des siècles qu’on ne vous a vu!–Et vous, madame, avez-vous oublié le chemin de la Sauzade? Il faut venir dîner demain avec nous. Justement j’aurai ma bru avec l’aîné de mes fils.–Permettez-moi de vous présenter M. Maxence Valleran, le meilleur ami du second, qui est notre hôte depuis quelques jours.
Maxence Valleran!… A ce nom, Stéphanie pâlit et rougit, oubliant de répondre à la politesse de M. Gaillac et de saluer madame Gaillac, qui, d’ailleurs, étant un peu sourde, laissait ordinairement la parole à son mari. Maxence Valleran!… Quoi! c’était l’auteur du roman qu’elle avait si ardemment dévoré? Oh! mais alors… Alors la rencontre dans les ruines du château avait une bien autre importance…– ou plutôt elle en avait moins!… Car ce n’était pas elle que le jeune homme regardait avec tant d’attention, c’était la lectrice de son œuvre!
Stéphanie eût été cruellement désappointée, si, tout en faisant ces réflexions, elle ne s’était sentie enivrée du bonheur de se trouver face à face avec un auteur, un romancier dont la création l’avait émue. Elle ne savait que dire, elle n’osait plus lever les yeux dans la crainte de rencontrer ceux de Maxence.
Quant à celui-ci, il regardait fort éloquemment la jolie femme, qu’il voyait si troublée, et dont il était amoureux. Quel est l’écrivain consommé, rompu aux triomphes, qui ne se sent pas disposé à trouver charmante sa sincère admiratrice? A plus forte raison un débutant, comme était Maxence, un amateur qui venait de lancer, en manière de ballon d’essai, un premier livre imprimé à ses frais, devait-il s’éprendre d’une femme dont il avait surpris le réel enthousiasme, dont il avait senti vibrer le cœur sous l’influence de son œuvre. Surtout si ce jeune homme était oisif, condamné par une nécessité quelconque à passer plusieurs mois à la campagne, et que la femme fût la plus digne d’attention de tout le voisinage.
M. Maxence Valleran, fils unique d’un riche négociant de Bordeaux, au lieu de se préparer, selon le vœu de sa famille, à prendre la suite des affaires de son père, avait été mener joyeuse vie à Paris. Après avoir fait des dettes assez importantes et des folies assez majeures, il venait de couronner l’œuvre en publiant un roman. Ce roman, perdu entre mille autres, faisait peu d’effet dans le public; mais il en faisait beaucoup au contraire dans la famille Valleran. On s’y demandait avec angoisse si Maxence ne tournerait pas tout à fait mal.
A Paris, Maxence s’était lié, en faisant son droit, avec Jules Gaillac; et, par suite de cette liaison et des rapports établis depuis entre les deux familles, Jules était entré comme principal employé dans l’importante maison Valleran. De là, il s’efforçait de venir au secours de son ami, en apaisant M. Valleran père. Mais celui-ci, outré au dernier point, avait déclaré ne vouloir rien entendre avant que monsieur son fils, par une vie exemplaire, durant six mois au moins, eût donné des gages sérieux de repentance. Placé entre cet ultimatum et des créanciers décidés à user des dernières rigueurs, Maxence avait d’autant plus volontiers consenti à aller faire ses six mois de retraite à la campagne chez M. et madame Gaillac, qu’il se promettait d’écrire là un second roman. Et il savait bien que, si les familles s’offusquent, en général, des débuts des leurs dans la carrière littéraire, elles s’honorent, non moins généralement, des succès, lorsqu’ils sont obtenus. Or il comptait bien réussir un jour.
Maître Audibert accepta l’invitation du lendemain pour lui et pour sa femme, qui ne protesta pas. Toujours interdite et décontenancée, Stéphanie aurait bien semblé à Maxence la plus gauche provinciale du monde, s’il n’avait compris l’embarras pudique de la jeune femme, et, en même temps, deviné la vive impression qu’il causait.
Maxence avait vingt-cinq ans. A cet âge, bien que l’on ait mené une vie de plaisir et écrit un roman, le cœur n’est pas si blasé, que l’admiration d’une femme n’y fasse naître des rêves confus et charmants. Donc, tout en donnant le bras à madame Gaillac, le long des chemins qui ramènent à la Sauzade, le jeune homme qui, par suite de l’infirmité de sa partenaire, se dispensait de causer, laissait son imagination courir vers de séduisants horizons.
Il trouvait des parfums inconnus à cet air embaumé du printemps qu’il avait goûté d’abord comme un élixir de pénitence; il découvrait des beautés spéciales à ce riche pays, dont, jusque-là, il n’avait foulé le sol qu’avec dépit. Et, du bout de sa canne, il caressait les fleurs sauvages qui grimpaient le long des talus: fumeterre rose, digitales empourprées, bugloses bleues et chélidoines jaunes. Même il cueillit une églantine et la mit à sa boutonnière, «Elle viendra ici, demain,» se disait-il. Et, pour la première fois aussi, il s’avisa de regarder avec plaisir la Sauzade, assise au beau milieu des prés, des ruisseaux brillants et babillards, entourée de bois frais et de guérets plantureux.
On pensera peut-être que, entre ce jour-là et le lendemain, les heures lui semblèrent longues? Mais non. Le charme de ses impressions était nouveau, et il s’y abandonnait sans impatience; si déjà il avait connu les fiévreuses excitations des plaisirs de vanité, il ignorait encore les voluptés douces d’un amour mystérieux et chaste.
Stéphanie, en revenant au logis avec maître Audibert, désirait vivement que son mari prît la parole, à propos de l’invitation de M. et de madame Gaillac et parlât de leur hôte, mais pour rien au monde elle n’eût entamé l’entretien.
–Ce jeune homme n’est pas mal. dit enfin le notaire, qui peut-être, de son côté, poursuivait quelque rêve: sa famille est riche, et, malgré ses fredaines, il lui reste un bel avenir. C’est dommage qu’il soit auteur…
–Ah! il est auteur? demanda Stéphanie en baissant la tête pour que son mari ne pût voir la rougeur subite qui lui monta au front, tandis qu’elle faisait cette hypocrite et provocante réponse.
–Oui; on dit qu’il a fait un roman. Cela lui nuira pour s’établir. sans quoi, j’aurais pensé à lui pour la plus riche héritière de ma clientèle, mademoiselle Marlet, des Eglisottes.
Stéphanie reçut une commotion au cœur. Pourquoi?
Cent fois, madame Audibert avait entendu son mari lui parler des mariages de raison qu’il combinait ainsi en équilibrant les âges, les dots et les espérances, et ne s’en était point sentie choquée. N’avait-elle point été mariée de même? Mais, ce jour-là, elle fut indignée de la vulgarité de ces arrangements, et se sentit irritée, à la fois contre le bon sens utilitaire de son mari, et contre cette demoiselle Marlet qui était si riche et pour laquelle, malgré sa figure insignifiante et son esprit médiocre, on cherchait un mari doué de toutes les perfections.
–Est-ce que M. Maxence Valleran cherche à se marier? reprit-elle après un silence.
–Non pas lui, que je sache! mais son père voudrait bien le mettre à la raison, et, pour cela, il n’y a rien de tel qu’un bon mariage.
–Malheureusement il est auteur…, murmura, sotta voce, Stéphanie, qui se dit, avec soulagement, que cette circonstance défendrait probablement Maxence contre les entreprises matrimoniales du notaire. Il est peu probable, en effet, qu’un poète, un romancier qui avait rêvé au moins, s’il ne les avait connues, des figures suaves et idéales, se laissât pourvoir d’une mademoiselle Marlet!
Mais cette réflexion, d’abord consolante, en engendra d’autres qui émurent dans le cœur de Stéphanie de singulières inquiétudes. Elle se souvenait de l’héroïne du roman de Maxence et se demandait si cette héroïne avait existé; si Maxence l’avait connue, aimée. En repassant dans sa mémoire tous les épisodes duroman, elle les transportait, par l’imagination, dans la réalité. Elle se les représentait sous des couleurs plus vives que jamais histoires d’amour ne lui en avaient montré. Et je ne sais quelle jalousie la prit contre des fantômes.
Non; toute sa vie précédente ne renfermait pas autant d’émotions que les quelques heures qui séparèrent la présentation de Maxence du dîner du lendemain. Des pensées effervescentes et contradictoires bouillonnaient dans son cerveau; des sentiments incohérents lui faisaient à la fois palpiter le cœur de crainte et d’espérance, d’angoisse et de plaisir; et un secret instinct l’avertissait que la péripétie de sa vie de femme était proche.
VIII
Table des matières
Pour soutenir l’observation d’un romancier, d’un homme dont, dès lors, le suffrage lui paraissait plus précieux, plus enviable que tous les autres, elle voulait être charmante. Et, en même temps, par une prévoyance d’une ténuité toute féminine,–pour sa première rencontre avec un jeune homme qui serait assurément l’objet de l’attention publique,– et qui probablement s’occuperait d’elle., Stéphanie redoutait de soulever, par son élégance, des remarques malignes. Comment donc arriver à atteindre en même temps deux buts si contraires en apparence: d’être remarquée dans l’ensemble et dans les détails par Maxence,–et de ne l’être ni par son mari ni par ses hôtes, ni par les visiteurs qui pourraient survenir à la Sauzade.
Le notaire, qui était, comme on l’a vu, assez vain de sa femme, et qui aimait à la montrer dans une toilette cossue, voulait qu’elle mit une robe de soie. Mais Stéphanie pour rien au monde ne serait allée dîner à la campagne, au mois de mai et par une température tiède, avec une robe de lampas broché, qui semblait devoir, tant elle était de belle soie, se tenir debout toute seule et protester, par sa raideur, contre les révérences. Elle aurait bien voulu mettre une robe blanche, et n’osait pas; car, en province, il y a quelques années, on n’admettait guère qu’une femme de trente ans passés se mît en blanc, excepté au bal. Pourtant, comme elle eût été jolie avec une robe de mousseline à pois et une ceinture bleue!… Justement, la veille, en mettant son chapeau de tulle, elle avait remarqué que le blanc lui seyait bien.
Elle sortit la robe d’une vaste armoire, puis la ceinture, et des nœuds pour le corsage et pour les manches. Elle ajusta sur son chapeau rond une plume bleue, et alla chercher, au fond d’un tiroir, une parure de petits vergiss mein nicht en turquoises,–sa parure de jeune fille,–pour la joindre à l’ensemble de sa fraîche toilette. Ces divers objets réunis, elle les contempla avec complaisance, et, sans avoir pris de parti, sans être décidée à s’en revêtir pour aller dîner à la Sauzade, elle s’habiila…
Tout en s’habillant, elle rêvait vaguement au passé et à l’avenir… Elle se voyait jeune fille sous ses blanches draperies, et il lui sembla que c’était d’hier…, que le temps qui séparait cette matinée de cette autre, où elle s’était habillée de blanc pour aller recevoir la bénédiction des mariées, avait passé comme un songe… Était-ce donc bien vrai qu’elle avait trente-deux ans… et une fille que bientôt il faudrait aussi mettre en blanc et mener à l’autel?… Tout à coup Stéphanie s’arrêtait, prise d’indicibles mélancolies. Puis, un moment après, de folles et séduisantes pensées lui faisaient tout oublier. Elle jetait un coup d’œil dans la glace et se trouvait jolie encore… Elle écoutait dans son cœur une voix mystérieuse qui lui parlait d’amour… Et la jeunesse enfouie au fond de son âme transparaissait sur son visage et la faisait plus resplendissante encore. Il y a de ces heures étranges, dans la maturité des femmes, où une illumination intérieure les transfigure et leur donne une beauté souveraine. Stéphanie était à une de ces heures.
Les manches larges de la robe laissaient voir la moitié des bras nus et le corsage, ouvert en cœur et. garni d’une fine valencienne, découvrait les attaches du cou. Le petit collier de myosotis en turquoises, terminé par une croix, faisait ressortir la blancheur de sa peau. Ses cheveux, ondés et relevés sur le front et dont les reflets attiraient la lumière, lui faisaient comme une auréole.
Elle se trouva jolie ainsi, et prit plaisir à se regarder Il lui semblait se retrouver à dix-huit ans, en rentrant dans sa toilette de jeune fille.
–Ma femme! ma femme! t’habilles-tu? cria le notaire, de la chambre voisine.
Stéphanie, en entendant le pas lourd de son mari s’approcher de la porte de communication, devint pourpre, se précipita et tira le verrou.
–Tout à l’heure, s’écria-t-elle, je serai prête; ne t’inquiète pas.
Pour rien au monde Stéphanie n’aurait voulu que son mari la surprît dans cette parure et dans cette contemplation d’elle-même. Ce sentiment spontané ne coupait-il pas court à son incertitude?
Non! non! elle ne pouvait songer à s’en aller en blanc à la Sauzade, puisqu’elle n’osait seulement pas paraître devant son mari.
Avant de se déshabiller, pourtant, elle hésita. Après tout, quoi de plus simple qu’une robe blanche? Elle prit, sur son guéridon, un journal de modes et regarda la gravure. Justement, le prototype de bon goût, que l’élégant conseiller offrait à ses abonnées était habillé de blanc et de mauve, et, en dessous, il y avait écrit: «Toilette de campagne.»
–Stéphanie! Stéphanie! ouvre donc ta porte, s’écriait le mari en frappant, je ne puis pas venir à bout de nouer ma cravate!
–Bien, bien, j’y vais. Laissez-moi donc un peu tranquille!
–Mais il est onze heures, ma femme! il est temps de partir… Tu te fais donc bien belle?
Stéphanie soupira, sous une rapide impression de lassitude et d’impatience, et se déshabilla.
En place de la robe blanche, elle mit une robe de nankin toute simple, mais qui lui prenait bien la taille; elle garda seulement les boucles d’oreilles bleues et le petit collier, parce que cette robe-là aussi ouvrait en cœur. Et, pour les accompagner, elle mit la ceinture à longs pans et le chapeau à plumes bleues.
Jamais cet assortiment de nuances, sans doute, n’avait été vu à Aubeterre: du jaune et du bleu? C’était joli pourtant.
IX
Table des matières
Maxence était habillé de blanc, lui, et coiffé d’un chapeau de feutre assez élégant, comme la mode autorise les hommes à en porter à la campagne; une fine cravate noire, le cordon de soie de son lorgnon et des gants de Suède achevaient sa toilette. Il était allé au-devant des invités avec M. Gaillac et la bru de ce dernier. M. Gaillac offrit le bras à Stéphanie, le notaire présenta le sien à madame Théodore Gaillac, et Maxence profita de sa liberté pour marcher à côté de Stéphanie et se mêler à sa conversation.
Que disaient-ils? Rien que de banal, puisque M. Gaillac était entre eux, et puisque, d’ailleurs, ils se parlaient pour la première fois. Cependant, sous l’indifférence apparente de leur conversation, une sorte d’entente paraissait être préétablie. D’un regard, M. Valleran avait semblé enlever Stéphanie du milieu des troupes, la mettre à part avec lui, et dire: «Vous et moi.»
Stéphanie aurait dû être blessée de ce regard peut-être, bien que sa naïve franchise en excusât l’impertinence; mais elle en fut heureuse, au contraire. Son cœur battit de joie, ses yeux s’illuminèrent comme une heure auparavant, lorsque, devant sa glace, elle s’était vue si jolie. Oubliant le reste du monde, elle partit, en imagination, pour une sorte de voyage aérien où elle se sentait conviée, sans s’occuper des dangers de la route, et sans se demander s’il y avait un but!
Elle regrettait bien de ne pas avoir sa robe blanche. Cependant cette demi-journée fut comme un enchantement bien que rien ne fût changé au train ordinaire des réceptions de campagne. Mais quelle différence! Toutes choses avaient un autre accent que les autres jours: elle trouva que M. Gaillac était bon,–que madame Gaillac entendait mieux qu’à l’ordinaire,–que Théodore était sympathique, et madame Théodore avenante. Elle fut ravie de la cordialité générale, de la simplicité et de la courtoisie de chacun. Les prés du voisinage aussi, tout fleuris de centaines de marguerites, de nielles et de boutons d’or, lui parurent des tapis préparés pour la danse des fées, et, dans le jardin, les senteurs du chèvrefeuille et de la fleur de vigne l’enivrèrent.
«Comme Dieu, au printemps, revêtait la terre d’une belle parure!»
Elle ne put s’empêcher de le dire à haute voix. Madame Théodore répondit: «Oui.» M. Audibert: «Certainement.» M. Gaillac: «Ah! ah! sans doute! c’est tous les ans comme cela, du20mai au 20juin.» Madame Gaillac ne répondit rien, parce qu’elle n’avait rien entendu, ni M. Théodore, parce que peut-être il n’en pensait pas davantage. Pour Maxence Valleran, il répondit seulement d’un regard. «Mais quel regard! pensa Stéphanie…, et comme nous nous comprenons!»
Parmi ces adhésions, toutefois, une la blessait: celle de M. Gaillac. Il avait dit: «C’est tous les ans comme cela… du20mai au20juin». Tous Jes ans? Il y avait de nombreuses années déjà, que Stéphanie voyait passer le printemps, et jamais, non jamais, elle ne lui avait trouvé cette splendeur!
Elle vit arriver le moment du départ avec un serrement de cœur. Pourquoi cette belle journée finissait elle si vite? La fin, cependant, devait être plus belle que la journée même.
Comment, à voir le magique clair de lune qui succédait au coucher du soleil, les hôtes de M. et madame Audibert n’eussent-ils pas eu envie de les reconduire? Et comment, cette fois, Maxence n’eût-il pas eu l’adresse ou l’audace d’être le premier à offrir le bras à Stéphanie?
On allait deux par deux, le long des chemins– sombres parfois entre les haies touffues et hautes,– lumineux tout à coup quand la lune envoyait à travers une éclaircie un faisceau de rayons, embaumés toujours par les senteurs printanières. Et chacun retombant peu à peu dans ses préoccupations habiuelles, causait avec son partenaire de ce qui l’intéressait le plus: qui de ses moissons, qui de ses vendanges, qui de ses enfants ou de son poulailler.
–Belles ruines, que celles du château d’Aubeterre, dit Maxence.
Stéphanie sentait que le moment redoutable était venu. Elle eut un frisson dont le bras de Maxence sentit peut-être Je contre-coup, en répondant:
–Depuis dix ans que je les vois tous les jours, je ne me lasse pas de les regarder.
–Et de les fréquenter aussi?
–Oh! non, je n’oserais pas! Je meferais remarquer.
–Êtes-vous la seule femme de la ville qui, quelquefois, s’en aille se cacher avec un livre pour rêver seule et en paix?
–J’ai fait cette escapade une fois, prise d’une folle envie…
–Madame, ne me rendez pas trop fier!
–Je suis très franche, monsieur; c’est pourquoi je vous dirai, maintenant que j’ai lu votre livre et que je vous connais,–maintenant que j’admire. et que… j’estime l’auteur,–que mon ardent désir de lecture et de solitude ne se rapportait, l’autre jour, ni à l’un ni à l’autre. La physionomie du volume et son titre m’avaient piquée… Quant à l’auteur, j’ignorais absolument qu’il habitât les environs et qu’il pouvait passer… si près de moi!
–Et lui, madame, en se promenant seul et triste, croyez-vous qu’il songeât au double bonheur qui l’attendait?
–Vous étiez triste?
–Oui, madame,–ce jour-là, et les jours précédents…–Mais non pas ceux qui suivirent!..– J’étais triste de mon exil dans ce pays et triste de mes réflexions. Je me disais qu’il fallait prendre la vie bourgeoisement, comme tout le monde ou bien que je désolerais à jamais ma famille; que nos plus beaux rêves de jeunesse s’en vont ainsi à vau-l’eau; qu’à trente ans vous entendez la société qui vous crie par toutes ses voix, et la famille par toutes ses larmes: «Apprends la tenue des livres et marie-toi!– Consulte le doit et avoir social, et bâtis-toi un nid pour la vieillesse; gagne del’argent, élève des enfants, songeau solide, oublie tes belles chimères. Enfin, apprends la tenue des livres et marie-toi!» Mais pardon! j’évoque des images sinistres à l’heure où je devrais tout oublier pour me souvenir seulement que je vous ai trouvée comme une lumière, alors que je ne voyais plus que des ténèbres; comme un parfum, alors que j’étouffais dans l’épaisse atmosphère de la vie réelle; comme une fleur printanière, alors que l’avenir tout entier me semblait une étape aride, couverte d’un linceul de neige. Je ne songeais pas ou du moins j’aurais pu vous le laisser croire,–je ne songeais pas que j’avais le bonheur de vous donner le bras!
Jamais Stéphanie n’avait entendu un pareil langage. Le ’cœur battant, la respiration haute et pressée, elle l’écoutait avec ivresse et avec terreur. Ces paroles délicieuses, comment les interrompre? Autant vaudrait demander au cerf poursuivi par les chasseurs, pantelant, à bout de forces, lorsqu’il rencontre un ruisseau frais et limpide, de le franchir sans s’y désaltérer. Mais aussi, comment leur prêter une oreille charmée sans être déjà coupable?
–Vous avez beaucoup voyagé? demanda-t-elle pour changer le cours de la conversation, et aussi –tant est double et compliquée l’âme des filles d’Ève! –pour trouver à satisfaire une curiosité ardente, pour donner pâture à une angoisse enfouie au fond de son cœur.–Vous avez beaucoup voyagé? vous êtes allé en Suisse, en Italie?
Oh! comme elle aurait voulu savoir s’il était le héros de son roman! s’il avait aîmé cette femme séduisante, dont les aventures avec le beau duc d’Alency remplissaient le volume au titre mauve clair, sur papier vergé blanc!
–Qui, de nos jours, ne connaît pas l’Italie, la Suisse, les bords du Rhin, les Alpes et les Pyrénées?
–Mais les gens comme nous, par exemple, dont les colonnes d’Hercule sont Angoulême et Bordeaux!
–C’est vrai, madame, confessa Maxence en souriant. Cependant, si vous n’êtes allée encore ni en Suisse, ni en Italie, vous êtes allée à Paris; cela se voit à mille choses.
–Quinze jours seulement. Ainsi je n’ai pas eu le temps de devenir Parisienne,
–On ne devient pas Parisienne, madame; on l’est d’origine, qu’on soit née, d’ailleurs, à Marseille ou dans la Chaussée-d’Antin! Je trouve en province des types de grâce, de simplicité et d’élégance,–et Paris regorge de femmes maniérées et disgracieuses. On parle, par exemple, de la toilette des Parisiennes. Mais, si la capitale renferme, en effet, une aristocratie féminine qui a le secret de la grâce, a-t-on jamais calculé quelle est la proportion de cette aristocratie avec l’ensemble de la population? Sur vingt femmes de la classe moyenne, qu’il faut toujours prendre pour type, vous en trouverez une qui aura le fameux «je ne sais quoi.» Eh bien, en province, c’est à peu près la même chose.
–Vous êtes indulgent pour nous autres provinciales.
–Ah! que voilà un mot… le seul que j’aie entendu sortir de votre jolie bouche, et qui n’est pas parisien celui-là! Et comme–vous si sincère– vous savez bien ce que vous êtes et ce que vous valez!…
–Est-ce que votre roman est écrit depuis longtemps? reprit Stéphanie, toujours avide de savoir, et embarrassée d’entendre un compliment.
–Deux ans.
–Ah! je comprends!… dit-elle, comme se parlant à elle-même; lorsqu’on a vécu cette féerique vie. d’imprévu et de liberté… (elle n’osa pas dire «d’amour»), je comprends que ce soit un regret amer d’abdiquer sa jeunesse… et de se ranger prosaïquement dans la vie commune… L’abeille rentre chaque soir dans son alvéole; mais, tout le jour, elle a librement erré dans l’espace…–«Des ailes! des ailes!» comme dit un poète de l’histoire naturelle.
Commencées comme une interrogation, les paroles de Stéphanie se poursuivaient comme un monologue. La jeune femme s’abandonnait au cours de ses pensées et les laissait errer sur ses lèvres.
–Oui! ce cri exprime un besoin puissant de notre nature! si puissant qu’il ne peut être trompé: «Des ailes!» Si nous n’en avons pas ici-bas, il faudra bien que nous en ayons par-delà!
–Sans doute, reprit Maxence, continuant pour ainsi dire cette rêverie parlée.–Mais ce «par-delà», consolation et espérance des déshérités de ce monde, est un cri de suprême résignation de la part de ceux qui, dès cette vie, ont goûté au breuvage de la coupe enchantée.
Il y eut un moment de silence pendant lequel, n’eussent été les conversations assez bruyantes de leurs compagnons, Maxence et Stéphanie auraient entendu battre leurs cœurs.
–Eh! qu’importe, à présent! s’écria tout à coup Maxence.
–Qu’importe?…
–Je ne songe guère à la résignation!
Le silence recommença. Stéphanie tremblait de bonheur et de crainte.–Pour rien au monde, en ce moment, elle n’eût, par un mot, provoqué de Maxence une explication plus complète. Elle ne voulait ni confirmer ni détruire ses espérances; car elle eût été obligée de prendre un parti. Et c’était si doux de ne s’avouer rien encore et de laisser son cœur s’abandonner aux douces émotions de l’amour!
Peut-être Maxence ne souhaitait-il pas non plus d’appuyer davantage ce jour-là. Soit que tout sentiment vrai ait sa pudeur; soit que le jeune homme craignît, en s’expliquant trop tôt, de mettre Stéphanie en garde contre lui, avant l’heure où sa force de résistance serait amollie; soit enfin que, sachant par expérience combien sont enivrants ces préliminaires de la passion, ces muets aveux de l’âme qui précèdent ceux des lèvres, ces égarements inconscients de l’esprit, qui vous mènent si vite et si loin sans qu’on ait fait un pas, il voulût en savourer les voluptés suaves.
De la Sauzade à Aubeterre, le trajet n’est pas long, d’ailleurs. On devait se quitter à l’entrée de la ville. Ainsi, de ce délicieux silence, les moments étaient comptés. Ils marchaient lentement, demeurant un peu en arrière du groupe principal, comme si, forçant l’avant-garde à les traîner à la remorque, ils eussent entravé son essor.
Les chemins, surtout aux alentours de la ville, étaient mauvais. Là, effondrés par des ornières où les eaux des dernières pluies séjournaient encore. Ici, récemment ferrés de silex coupants et mouvants sous les pieds. Il fallait tantôt s’avancer avec précaution, chercher le terrain solide comme on cherche les pierres en passant une rivière à gué, tantôt monter sur les talus, en suivant de petits sentiers qui festonnaient le long des haies. Par rapides instants, un bouquet d’arbres ou un brusque détour cachaient aux yeux de Maxence et de Stéphanie la famille Gaillac et le notaire. Alors ils s’imaginaient être seuls, à cent lieues du reste du monde. Une minute voyait naître et mourir cette illusion mutuelle que ni leurs lèvres ni leurs yeux ne se communiquaient. Mais que cette minute contenait de séductions et de dangers!
Pour traverser les ornières et redescendre les talus, Stéphanie devait s’appuyer légèrement sur le bras de son cavalier ou accepter la main qu’il lui tendait. Alors une flexion attentive ou un léger frémissement des doigts trahissait chez ce dernier une sollicitude attendrie ou une émotion vraie et contenue.
Lorsqu’on fut à l’entrée de la ville, il fallut s’arrêter et se joindre au reste de la société, qui échangeait les bons souhaits et les compliments d’adieu. Stéphanie engagea M. et madame Gaillac, leur fils, leur bru et leur hôte, à dîner pour le samedi suivant, jour de la foire. Bien entendu, le notaire joignit ses instances à celles de sa femme, et les habitants de la Sauzade acceptèrent.
X
Table des matières
Ce jour-là, la maison du notaire revêtit sa livrée de fête. Stéphanie s’entendait à l’arrangement des choses, et voulait que Maxence emportât, du cadre dans lequel il l’aurait vue, un pittoresque souvenir. Aussi, dès le mardi, commença-t-elle à faire une revue générale de son habitation: changeant l’emplacement des meubles, ajustant mille détails à l’harmonie de l’ensemble, revoyant ses peintures avec une exactitude scrupuleuse, afin d’élaguer les plus médiocres et de mettre en valeur les plus réussies; choisissant sa musique de façon à n’avoir sur le piano que celle dont elle connaissait tous les effets et qu’elle interprétait le mieux; étudiant certains morceaux dont elle était éprise, pour en bien faire valoir les beautés si on lui demandait de jouer; enfin, songeant à la fois à sa toilette et à son ménage, à son menu et à ses talents.
Dirai-je combien de fois, aux heures de solitude, le jour et la nuit, elle relut le roman de Maxence Valleran, et combien de fois plus encore elle en retourna les situations, elle en interrogea les personnages? Assurément, le samedi sui vant, elle en savai t les moindres intentions mieux que l’auteur lui-même.
Pourtant le roman ne figura pas sur la table de son salon le jour où elle reçut Maxence et ses hôtes. Toute autre maîtresse de maison l’eût exposé à l’attention de sa société; mais Stéphanie, au contraire, le cacha. Pourquoi? C’est que le roman, mis en vue, aurait nécessairement provoqué des réflexions et des compliments à l’auteur. Or les réflexions, hostiles ou sympathiques, l’eussent également choquée. Elle aurait souffert d’entendre maltraiter Maxence par les «gens sérieux» parce qu’il écrivait, et elle aurait aussi souffert de l’entendre vanter par des approbateurs qui l’eussent compris à faux, ou par des femmes et des jeunes filles enthousiastes.
Car, ce jour-là, elle avait invité beaucoup de monde, –au moins quinze ou vingt personnes. Elle voulait avoir une raison de se faire belle et de mettre la fameuse robe blanche avec un ruban bleu, et ses boutons de diamant. On devait dîner à trois heures dans la salle à manger, avec les Gaillac et Maxence, prendre le café dans le jardin en terrasse qui regardait le vieux château, et recevoir là, et au salon ensuite, les comparses qui viendraient passer la soirée.
Maxence vint vers une heure, et seul, parce que la famille Gaillac avait eu affaire à la foire.
Maître Audibert aussi était à la foire, où il débatlait les intérêts de ses clients avec ses confrères. Tous ensemble devaient arriver seulement vers deux heures et demie. Maxence et Stéphanie eurent donc une bonne heure et demie de solitude et de liberté. Quelle fortune! Ils avaient tant de choses à se dire!
Pourquoi donc alors ne parlèrent-ils, en quelque sorte, que pour déguiser leurs pensées? C’est que peut-être elles étaient trop pressées, trop multiples et trop hardies. Stéphanie avait mille questions sur les lèvres, questions qu’elle se posait à elle-même, à chaque instant, depuis quelques jours; questions impossibles à formuler et qui lui brûlaient le cœur. Maxence se sentait en présence d’une femme à l’esprit séduit, au cœur troublé, mais à l’âme pure et à la volonté intacte, renduue sans résistance possible par tous les sentiments involontaires, mais défendue par toute une vie d’honneur et de vertu. Il ne savait comment attaquer cette forteresse à la garnison amollie et désarmée, mais aux bastions de granit.
Heureux et embarrassés, ils cherchaient tous deux une brèche par laquelle ils pussent entrer dans l’âme l’un de l’autre: Stéphanie pour surprendre enfin les secrets du passé, Maxence pour pressentir ceux du lendemain. Ils cherchaient et ne trouvaient point, et, timides dans la forme autant qu’audacieux dans le fond, ils voyaient le temps s’écouler à la fois avec regret et avec impatience:–avec regret; quand trouveraient-ils pareille occasion de liberté?–avec impatience; car il leur semblait qu’ils eussent été plus libres, au milieu du monde, que dans le tête-à-tête.
Stéphanie fit voir sa maison, et Maxence l’admira.
–C’est ici, dit-il, un nid comme ceux qu’on rêve, alors que, fatigué des secousses de la vie active, dégoûté des misères mondaines, on entrevoit dans un beau pays un ermitage pittoresque, confortable et simple. Vous avez le soleil, ce gai visiteur, ce chaud compagnon; vous avez la vue: ici des ruines qui font rêver, là l’espace qui endort la mélancolie, en ouvrant à l’espérance des perspectives vagues et infinies; vous avez une rivière qui, en coulant à travers le paysage, l’anime de son mouvement perpétuel et de ses brillants et changeants reflets, et le défend, à jamais contre la monotonie. Vous avez tout, enfin…
–Oui, dit Stéphanie, j’ai tout!… N’est-ce pas que je suis trop heureuse?… Elle reprit vivement: J’aime beaucoup cette maison. Mais, voyez-vous, ne parlons pas d’ermitage poétique, d’asile, de retraite…
–Je comprends que ces mots et les pensées qu’ils représentent aient peu de sens à vos oreilles. Pour les entendre, il faut être las, et vous n’avez pas encore marché… On vous a mise à la retraite à l’âge où on entre dans la vie.
–Ce n’est pas cela, ou du moins ce n’est pas seulement cela. Je veux dire que c’est une grande illusion de croire qu’on trouve en province une retraite inaccessible, la solitude et la liberté. Ah! monsieur, la solitude est à Paris, au milieu des foules; la paix en soi-même et le repos, nulle part ici-bas!
–Seriez-vous misanthrope? Oh! non!
–Non; mais découragée peut-être… Quant à la liberté, vous savez déjà, je pense, qu’elle est surtout impossible là où le contrôle est proche et toujours présent.
–Madame, voilà monsieur avec tout son monde, au coin de la rue, vint annoncer une servante.
Un sourire qui semblait traduire: «Vous voyez!» ssa sur les lèvres de Stéphanie.
–Eh bien, dit-elle, avertissez la cuisinière de se tenir prête, car il est tard et nous nous mettrons à table tout de suite!
Le dîner fut long, comme sont toujours les dîners de province. Il y eut trois services de quatre plats chacun, sans parler du dessert. On se mit à table à trois heures et on y était encore à six. Il avait fallu déguster tous les vins et chanter, maître Audibert et M. Gaillac étant forts sur les chansons de Béranger. Heureusement la proposition de prendre le café au jardin fut accueillie, et l’on put sortir enfin de la capiteuse atmosphère de la salle à manger.
Stéphanie et Maxence respirèrent. Tous deux étaient étourdis de la grosse joie du dessert et des conversations qui, depuis trois heures, roulaient sur les affaires faites à la foire, le rendement des vignes, les mariages en train, etc. Au moins, sur la terrasse, ils pouvaient s’isoler par la pensée, se soustraire aux intérêts positifs et rompre les rangs.
Maxence prit son café debout en se promenant à travers les nappes de verdures formées par les chèvrefeuilles, les vignes, les clématites, les jasmins qui s’épandaient dans un savant désordre. De temps en temps, il se penchait pour respirer les fleurs, et venait faire un compliment Stéphanie sur ce délicieux coin de nature suspendu sur un rocher, enfermé entre des toits rouges et des murailles grises.
Vers sept heures, les premiers invités du soir arrivèrent. On les reçut au jardin: il faisait si beau et les jasmins sentaient si bon! Les hommes se cherchèrent et causèrent par groupes sur les affaires de la journée. On avait fait beaucoup, car ce samedi-là était le plus grand jour de foire avant la Saint-Jacques. Les femmes se mirent à causer entre elles, car c’est en province comme à Paris, et, dès qu’une réunion de vingt personnes s’est formée, on voit les deux sexes se ranger en deux clans. Ces dames examinaient et commentaient la toilette les unes des autres; peut-être examinaient-elles et commentaient-elles la tournure et les façons de ce M. Maxence Valleran, qui était en même temps auteur et fils de riche négociant; ce qui faisait à la fois rêver les femmes romanesques et les jeunes filles positives.
Enfin le jour baissa et le crépuscule vint. Tandis qu’on allumait les bougies au salon, tous et toutes se promenaient ou se groupaient sur la terrasse avec cette liberté plus grande qui règne dans une réunion au moment où elle se complète et où elle n’est pas encore installée pour les plaisirs officiels que lui réserve la maîtresse du logis. Je ne sais comment il se fit que Maxence et Stéphanie se trouvèrent à côté l’un de l’autre, accoudés sur le parapet de pierre qui bordait la terrasse et la retenait, pour ainsi dire, suspendue au-dessus des maisonnettes d’artisans qui bordaient la rue profonde.
Tous deux semblaient absorbés par une contemplation muette. De temps en temps, ils échangeaient une phrase presque banale, puis retombaient dans le silence.
–La société d’Aubeterre vous est-elle sympathique? demanda Maxence à Stéphanie.
–Oui. Devant habiter une petite ville, j’aime mieux Aubeterre que toute autre dans un rayon de dix lieues.
–Et vous vous y plaisez?
Stéphanie répondit à Maxence par un étrange regard, Il y avait dans ses yeux du reproche, de l’interrogation; mille protestations éloquentes s’y pressaient. Voilà pourquoi elle baissa ses paupières comme un rideau pour les voiler.
Le silence recommença.
A quoi rêvait Stéphanie, tandis que ses yeux, d’abord baissés, semblaient regarder les petits toits de tuiles sur lesquels descendaient en festons, en franges, en cascades, les clématites et les jasmins de Virginie? ou bien tandis qu’ils se relevaient lentement, fixant, l’un après l’autre, divers points de l’horizon sans paraître les voir? ou bien tandis que. s’animant d’une lueur furtive, ils glissaient le long des roches qui servent d’assises au vieux château et venaient s’arrêter sur un petit plateau, dans un recoin formé par un angle de murailles tapissé de hautes herbes et de lierres, déjà voilé par les ombres du crépuscule, et qui semblait une retraite inaccessible, une oasis de rêverie et de solitude?
A quoi rêvait Maxence alors que, tourmentant une branche de jasmin qu’il avait saisie, il en mordillait les fleurs parfumées? ou bien que, du bout de sa canne, il semblait écrire sur le sable une formule mystérieuse? que ses yeux allaient alternativement de Stéphanie pensive à ce même asile taillé dans les ruines, où, pour la première fois, il l’avait vue lisant si passionnément son roman?
Qui l’aurait su dire?
Mais pourquoi leurs yeux se rencontrèrent-ils tout à coup? Pourquoi Stéphanie, surprise s’égarant en pensée dans les ruines du vieux château, devint-elle rouge et troublée? Pourquoi le visage de Maxence s’illumina-t-il d’un rapide éclair de bonheur? Pourquoi, enfin, ces regards involontaires, qui s’étaient croisés une première fois avec étonnement et détournés avec pudeur, se retrouvèrent-ils, un moment après, au même lieu de rendez-vous?
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