Kitabı oku: «Le tour de France d'un petit Parisien»

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Constant Améro

Le tour de France d'un petit Parisien


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066304669

Table des matières

PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XI

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

A

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII



PROLOGUE

Table des matières

Le coup de main du pont de Fontenoy

I

Paris agonisait.

Il y avait pourtant encore en France bien des gens de cœur qui ne désespéraient pas... Un groupe d’hommes énergiques ne cessait d’organiser la résistance dans quelques parties des Vosges demeurées hors d’atteinte de l’invasion, notamment au nord du plateau de Langres, qui présente une région montueuse et boisée on ne peut plus favorable pour la guerre de partisans.

Des compagnies franches avaient été formées; elles travaillèrent d’abord utilement à ravitailler Langres, et gênèrent beaucoup les fourrageurs ennemis; mais ce que se proposait surtout le comité de défense, c’était de couper les principales communications avec l’Allemagne que gardaient, à travers la Lorraine et l’Alsace, les armées d’invasion.

Le soir du 18 janvier, au moment même où Paris préparait sa dernière sortie, — l’héroïque folie de Buzenval, — plusieurs compagnies de francs-tireurs, chasseurs et mobiles, quittaient le quartier général établi dans la région la plus sauvage des Vosges, à la cime de la montagne du Crochet, au centre même de la forêt de Boëne.

Cette forêt couvre un vaste plateau d’un accès toujours difficile, rendu plus difficile encore en ce terrible hiver de 1870 par les accumulations de neige. Au point culminant, se trouve une maison forestière. Autour de cette maison, on avait construit plusieurs baraques pour loger les troupes; d’une maisonnette voisine on avait fait une redoute; grâce à des abatis d’arbres et à quelques travaux de terrassement, cette position naturellement forte de la montagne du Crochet avait été promptement transformée en une véritable citadelle.

Mais ce qui valait mieux peut-être que la possibilité de résister aux entreprises des colonnes expéditionnaires qui surveillaient le pays, c’était l’ignorance absolue de l’ennemi touchant l’existence de ce campement, dit de la Vacheresse, du nom d’un village voisin, et que les francs-tireurs, dans leur foi robuste, préféraient appeler le campement de la Délivrance.

C’est de ce camp fortifié que descendait à la nuit close, par des sentiers impraticables, un millier d’hommes déterminés à répondre dignement à l’attente des chefs hardis et courageux autour desquels ils étaient venus se ranger. C’étaient là les premiers pas d’une expédition mystérieuse, grosse de périls. Il y avait plus de quatre-vingts kilomètres à parcourir par le froid et les neiges, dans l’une des régions les plus accidentées de la France, à travers de hautes collines aux pentes abruptes, des gorges profondes, des vallons perdus et des bois inextricables, en marchant à l’ouest de la chaîne principale des Vosges et au nord des monts Faucilles qui s’en détachent, et en passant de préférence par les plus mauvais chemins, par cette raison, les moins sur veillés.

Dans la belle saison les sommités du massif des Vosges, aux contours adoucis, sont revêtues d’une fraîche végétation; de belles forêts de sapins et de pins escaladent les flancs des montagnes, et dans les régions basses de magnifiques pâturages alternent avec des vergers et des coteaux boisés de chênes, de hêtres, d’érables, de charmes et de bouleaux. Ce ne sont partout que vallées ombreuses, coteaux gracieux, roches couvertes de mousse, eaux rapides et claires, cascades veinées d’écume...

Les défilés étroits que suivait la colonne expéditionnaire présentent de véritables réductions des cols des montagnes des Vosges, les hauteurs ayant retenu quelque chose de ces formes arrondies auxquelles les sommets de l’imposant massif, — très escarpé du côté qui fait face au Rhin, — doivent leur nom de «ballons».

Mais l’hiver, — mais cet hiver-là surtout, —les beautés du paysage avaient pris un caractère de sauvage grandeur; les forêts de sapins envahies par les neiges devenaient lugubres, les ruisseaux roulaient à grand bruit des eaux jaunâtres entre leurs bords gelés par le froid, les petits lacs bleus encaissés au pied des hauteurs disparaissaient sous un linceul blanc; plus les chemins étaient d’ordinaire pittoresques et accidentés, plus ils devenaient rebutants, pénibles à suivre.

Il fallait à ces braves soldats une force d’âme peu commune pour tenter l’entreprise hasardeuse à laquelle ils couraient. Après six mois de guerre, irrités de toutes les brutalités, de toutes les violences, de l’absence totale de générosité d’un ennemi insolent qui déshonorait la victoire, les francs-tireurs de la forêt de Boëne, s’ils ne se brisaient pas contre les obstacles, les périls accumulés sur la route, s’abattraient lourdement sur leurs adversaires. Malheur aux Prussiens qui se laisseraient surprendre!

La colonne était conduite par le commandant Bernard, vieux troupier plein de courage et de hardiesse. Naguère simple caporal d’administration dans les convois de l’armée du Rhin, il s’était révélé en lui tout d’un coup de réelles aptitudes pour la guerre de partisans. Les officiers qui l’accompagnaient dans cette aventureuse expédition rivalisaient de fougue et d’audace. C’était, au premier rang, le capitaine Coumès, jeune lieutenant d’infanterie évadé de Metz; le capitaine Magnin, ex-adjudant aux tirailleurs algériens, échappé de Verdun avec une poignée d’hommes de son régiment dont il avait fait le «noyau d’entrain» d’une compagnie franche, qui s’était distinguée dans la belle défense de la petite et patriote ville de Nogent-le-Roi, où elle perdit les deux tiers de son effectif; le capitaine Richard, sergent de zouaves retraité qui avait repris du service dès nos premiers revers; on l’appelait le «capitaine bleu», à cause de la couleur du parement de ses soldats.

Les troupes se composaient des deux compagnies du commandant Bernard et du capitaine Coumès, de six autres compagnies franches organisées dans les Vosges sous le nom de «Chasseurs de la Délivrance», des chasseurs du capitaine Magnin et des francs-tireurs de la Meuse du capitaine bleu. Il y avait encore un peloton d’éclaireurs à cheval, formé d’anciens cavaliers de l’armée du Rhin, et enfin un bataillon de mobiles du Gard, envoyés de Langres, et qui avaient rallié le camp depuis peu de jours. — Douze cents hommes en tout.

Marchant presque toujours à travers bois, la colonne s’avançait vers le nord. Le péril était grand surtout à partir de Chatenoy, situé entre Neufchâteau et Mirecourt, villes occupées par l’ennemi, dont les patrouilles parcouraient les campagnes environnantes.

L’expédition était servie par la nuit noire, la neige épaisse, le froid intense, les terrains boisés et difficiles; elle réussit à dépasser les bois d’Attigneville, et fit une halte à la ferme de la Hayevaux où un gîte lui avait été préparé. Les hommes exténués par une marche forcée de quatorze heures à travers les bois, sur un sol accidenté, couvert de neige et de verglas, n’avaient plus même la force de manger. Un certain nombre de mobiles du Gard, éclopés déjà, semblaient destinés à demeurer forcément en arrière.

Les chefs décidèrent de les renvoyer au campement, ainsi que les soldats qui, ne possédant pas toutes les qualités requises, ne pouvaient que compromettre la réussite de l’entreprise. Une colonne trop forte, moins aisément dissimulable à travers le pays qu’il s’agissait de traverser, augmentait les chances d’insuccès. Dès les premiers pas, on s’apercevait que pour un coup de main comme celui qu’on allait tenter, il ne fallait que des hommes alertes, intrépides, familiers avec les ruses de la guerre de partisans, rompus à toute fatigue.

Réduite à deux cent cinquante hommes, dont deux cents combattants, la colonne expéditionnaire se remit en mouvement le 20, à neuf heures et demie du soir; mais les difficultés augmentaient. En abandonnant les routes connues pour s’acheminer par des chemins de traverse peu fréquentés, on risquait à tout moment de s’égarer et de tomber au milieu de patrouilles qui auraient promptement donné l’alarme. Ou redoubla donc de précautions dans l’ordre de marche. Un groupe d’éclaireurs à cheval prit les devants; quelques-uns, munis de lanternes à feux blancs et rouges, devaient faire des signes convenus. Un gros chien noir dont l’éducation militaire ne laissait rien à désirer, figurait à l’avant-garde, flairant chaque buisson, s’engageant dans chaque sentier d’où pouvait déboucher l’ennemi...

Puis, s’avançaient sur deux files les francs-tireurs, observant le plus complet silence, silence commandé, mais facile à garder, car tous ces soldats demeuraient graves, absorbés comme on l’est à la veille d’une bataille; on marchait, en effet, sans hésitation ni délai vers la mort, — la mort à donner ou à recevoir.

Chaque homme s’efforçait autant que le permettait l’obscurité de mettre le pied dans l’empreinte laissée dans la neige par ceux qui l’avaient précédé, et cela, est-il besoin de le dire? afin de dérober autant que possible le passage d’une troupe armée.

Enfin, l’arrière-garde escortait les charrettes chargées des sacs de poudre et de quelques centaines de rations.

Parfois on faisait halte dans un chemin creusé à travers bois par les eaux torrentielles et les roues des chariots. Chacun s’établissait un moment le long des roches renversées comme des bornes au bord de la voie, ou sur les racines moussues s’échappant de terre au pied de vieux arbres; on allumait une pipe, et, çà et là, des foyers de lumière illuminaient fugitivement des groupes à l’aspect martial, — profils sévères et rudes, légers képis, capotes brunes, sacs au dos, bidons, «musettes» et cartouchières sur le flanc, — et faisaient courir un éclair sur les canons des fusils ou étinceler la poignée d’un sabre.

Au-dessus, entre les hautes cimes dépouillées de leurs feuilles, tremblotaient quelques étoiles frileuses dans des coins de ciel d’un azur sombre. La voix lugubre des vents d’hiver promenait sa plainte à travers forêts et vallons. Un peu plus loin, on s’arrêtait, au milieu d’une clairière. Aux alentours, les arbres géants abattus sur le sol demeuraient à la place où ils étaient tombés; la guerre avait suspendu les coupes; contre des piles de bois scié et symétriquement rangé venait s’accumuler la poudre blanche des frimas.

Les éclaireurs à cheval, mettant à profit ces courtes stations de la petite troupe, poussaient une reconnaissance dans des directions diverses, à travers la nuit toute noire.

Après avoir marché parallèlement à la vallée du Vair, on passa à pied sec cette rivière: le froid en avait arrêté le cours. Il fallut ensuite traverser plusieurs villages: Tranqueville, sur la limite du département, Saulxure dans la Meurthe. Ces villages semblaient déserts; ils l’étaient presque...

Nulle trace de semailles dans les champs, aucune apparence de vie autour des habitations. Par les portes laissées ouvertes, on voyait la grange vide, l’étable et l’écurie abandonnées; ni vaches ni chevaux au râtelier. Au bord d’une route, pourrissant à l’air, gigantesque dans l’ombre, quelqu’une de ces grandes voitures à échelles auxquelles les paysans lorrains attellent plusieurs chevaux, venue on ne sait d’où, au moment de l’effroyable panique que produisit dans la contrée l’invasion de la IIIe armée allemande, commandée par le prince royal.... Il était facile de constater que tout travail avait cessé dans les hangars de bois et de briques des scieries de planches, des clouteries...

Quel contraste avec ces mêmes lieux dans les précédentes années! Les populations industrieuses de ces villages s’y montraient actives même durant l’hiver, occupées alors à faire de la boissellerie, des sabots, des limes, des clous, des chaussures communes, des instruments de musique; car, ainsi que dans le Velay, l’Auvergne et le Jura, les longs hivers et le sol avare des pays de montagnes ont obligé les habitants des Vosges à se créer des ressources en dehors de l’agriculture et de l’élève des bestiaux.

Mais beaucoup de paysans avaient fui devant l’invasion. Dès que Gambetta prit la conduite des affaires militaires, presque tous les hommes valides répondirent aux appels sous les drapeaux, et le département des Vosges, surveillé par l’ennemi de moins près que la Meurthe, avait pu fournir aux bataillons mobilisés d’excellents contingents. D’autres étaient allés s’enrôler dans les compagnies franches.

Ces braves populations semblaient pressentir que la victoire définitive des Allemands les arracherait à la France! Or, les Lorrains, c’est une justice à leur rendre, joignent à une incontestable bravoure des qualités qui la font valoir: ils sont froids, réfléchis, ordonnés. Toujours tenus en éveil comme les populations de frontières et pénétrés de l’esprit militaire, ils ont donné à notre pays des hommes de guerre comme Bassompierre, Fabert et Chevert, des maréchaux de France comme Gouvion Saint-Cyr, Lobau, Duroc, Oudinot, Victor, Excelmans, Molitor, Ney, des généraux tels que Custines, Houchard, Eblé, Drouot, Grangean, Jacqueminot, Fabvier et tant d’autres!

Même, rassurés sur le sort de leur province, les habitants de la région des Vosges auraient encore eu un puissant stimulant, capable de les pousser à la défense commune: c’est dans la partie occidentale du département des Vosges que se trouve, au bord de la Meuse, le village où naquit Jeanne Darc: Domremy; c’est de là qu’elle partit pour aller accomplir sa mission patriotique. La contrée tout entière semble consacrée au souvenir de l’héroïne et subit la vivifiante influence de son nom.

Pour nous, saluons au début de ce récit cette glorieuse et touchante figure!

Lorsque la colonne expéditionnaire ne pouvait se dispenser de traverser un village, ordre était donné de bousculer les curieux et de les effrayer au risque de recevoir quelque coup de fusil dans le dos. Comme il fallait absolument éviter toute indiscrétion qui, par les espions répandus dans les campagnes fût promptement parvenue à l’ennemi, les soldats alsaciens de la troupe, pour faire rentrer au plus vite les paysans chez eux, coupaient l’air de jurons allemands; c’était à croire au passage d’une de ces patrouilles de landwehrs qui, du bourg de Vézelize, où l’ennemi était en force, s’avançaient d’ordinaire jusqu’à Colombey, ville que la colonne des francs-tireurs laissait à sa droite.

Mais il était moins facile d’échapper à l’examen défiant des brocanteurs juifs, venus à la suite des armées étrangères dans de petites charrettes tranées par des chevaux étiques et recouvertes de sordides bâches de toile. Tout à tour humbles ou menaçants, ils s’introduisaient, s’imposaient partout, se faisaient redouter par leurs délations. Ces Juifs, avec les marchands de tabac d’Allemagne, les vivandiers, les aventuriers et gens sans emploi et jusqu’à des mendiants d’outre-Rhin, traînant après eux femmes et enfants en haillons, constituaient l’élément civil — et immonde — de l’invasion, bien plus repoussant que l’élément militaire. Ces conquérants de la deuxième heure suivaient, sur les chemins, les bataillons ennemis comme les vautours et les corbeaux les suivaient du haut des airs.

Les francs-tireurs du commandant Bernard avaient hâte d’atteindre les premiers contreforts du vaste plateau boisé qui s’étend entre les vallées de la Meuse et de la Moselle. Là, au moins, en cas d’attaque, il serait possible de trouver de bonnes positions de défense sur les ruisseaux et les ravins qui relient ce plateau à la plaine; en se dérobant pour déboucher plus loin vers la Moselle, le succès de l’expédition n’était nullement compromis.

Dans cette partie de la marche, les hommes enfonçaient dans la neige jusqu’aux genoux; ils avançaient lentement et au prix d’une fatigue extrême.

Fort avant dans la nuit, les compagnies franches entraient silencieusement dans la principale rue de Vannes-le-Châtel, lorsque plusieurs chiens se mirent à aboyer. Quelques fenêtres s’entr’ouvrirent.

Aussitôt les Alsaciens s’interpellèrent avec vivacité en allemand pour intimider la population du village et lui donner le change. Le commandant Bernard, en quittant le camp de la Délivrance, avait eu la précaution de se munir de capotes prussiennes et de casques à pointes. Les Alsaciens s’en affublaient lorsque l’occasion l’exigeait, et c’est ainsi travestis qu’ils venaient de pénétrer dans le village.

Malgré l’heure nocturne et le froid, une femme âgée se montra sur le seuil d’une porte. L’un des faux Prussiens l’apercevant s’avança vers elle en poussant un juron énergique, puis changeant de ton, il affecta l’accent des Allemands lorsqu’ils parlent notre langue.

— Li prendre le frais, la mamzelle? Li vouloir entendre chanter le rossignol?

La vieille femme recula d’un pas avec un geste de dégoût.

— Pouah! fit-elle, des Prussiens!

— Non, non... pas Prussiches, mon cœur, Paffarois.

— Passez-moi votre fusil, père Barnabé ! dit une voix forte à l’intérieur; il faut que j’en tue un — ou deux!

— Tu vois, le père! s’écria la vieille paysanne. Je t’avais bien dit de rendre ton fusil quand on a désarmé le village! Elle ajouta:

— Jacob, vous cherchez du malheur!

— Oh! je les suivrai jusqu’au bout du village... plus loin...

— On nous brûlera tous, vrai comme j’ai eune bague à doïe! Faites pas ça, mon afans! Pour votre petiot!...

— Laissez donc! Il y en a trop qui pensent comme vous, la mère... Nous n’en viendrons jamais à bout de cette vermine!

Pendant l’échange de ces quelques mots, dans cette demeure où l’on veillait si tard cette nuit-là, un enfant de six à sept ans s’était laissé glisser hors de l’étroite couche qu’il occupait dans un coin de la salle basse, et enfilant en deux temps son pantalon, il courut à la porte, restée entre-bâillée. Il l’ouvrit, regarda et se mit à crier de toute l’étendue de sa petite voix:

— Vive la France! Vive la France!

— Tais-toi, mauvais gachon! fit la vieille. Tenez, voyez-le donc sans solés à ses pieux!

— Crie plus fort, mon enfant! dit le père, — l’homme au fusil que la vieille femme avait appelé Jacob.

L’enfant répéta à plein gosier: Vive la France!

— Bravo! répondirent plusieurs voix au dehors. Quelqu’un ajouta: Voilà un jeune coq qui chante de bonne heure.

— Mais ce ne sont pas des Prussiens! fit le père du petit garçon en écartant son enfant. Oh! il va y avoir du nouveau par ici...

Si tu m’emmenais à la guerre? suggéra l’enfant (page 11).


Et il se planta sur le seuil de la porte, écarquillant les yeux, dévisageant les soldats qui défilaient. Justement le chef de l’expédition, entouré de ses officiers, se trouvait vis-à-vis de lui.

— Bonsoir, mon commandant! dit Jacob avec un accent de mâle franchise et en faisant le salut militaire..

Le commandant Bernard aperçut cet homme ferme et droit dans l’encadrement lumineux de la porte.

Il devina un ancien soldat et répondit par un geste amical, qui était aussi une injonction de garder le silence.

Jacob, s’avançant alors rapidement, lui dit:

— Mon commandant, avez-vous besoin d’un guide?... Me voici, Jacob Risler, né natif du Niederhoff, arrondissement de Sarrebourg, soldat de l’armée d’Italie, décoré à Magenta, pour action d’éclat, — ce n’est pas le quart d’heure d’être modeste, — blessé à Solférino, actuellement garde forestier. Notre garde général s’est engagé dans les chasseurs des Vosges et m’a mis, ainsi que tous mes camarades, à la disposition du comité de résistance de la région. Je me rendais au camp de la Vacheresse. Me voulez-vous? Comme tout bon Lorrain, j’ai la tête assez ronde pour faire pièce à ces têtes carrées d’Allemands.

— Cela se trouve bien, venez! fit le commandant sans hésiter. Nous marchons à travers un pays que nous ne connaissons pas trop.

— Je vous servirai de guide, mon commandant, dit l’ancien soldat de l’armée d’Italie; je suis à vous: le temps seulement d’embrasser mon mioche... et de dire deux mots à de braves gens chez qui je suis depuis quelques heures...

Il s’esquiva et rentra dans la maisonnette d’où il était sorti, — une véritable habitation de paysans lorrains. Dans la salle basse, sur un lait de chaux couvrant les murs, s’étalaient une douzaine d’images d’Épinal; un grand lit dans le fond, sous des rideaux; une commode de chêne sculpté à ventre rebondi et poignées de cuivre; la table de sapin avec les pieds en X et le fourneau de fonte de rigueur; quelques chaises de hêtre au dos plat percé d’un trèfle. Devant une fenêtre, dans un coin, l’atelier du maître du logis, qui faisait des violons — à temps perdu; devant la deuxième fenêtre, de l’autre côté de la porte, les coussins et les tambours de dentellière de sa femme.

— Affaire de service! fit Jacob Risler en redressant sa haute taille et en frisant sa moustache. Je vous quitte plus tôt que je ne croyais... On va donc se dérouiller un brin!

— Vous nous quittez déjà ! A peine arrivé ! s’écrièrent la paysanne et son mari.

Celui-ci n’avait pas bougé de son lit. Il se mit sur son séant.

— Lai! fit-il d’un ton plaintif. En voilà une farce!

Et il avait des mouvements de tête qui secouaient son immense bonnet de coton.

— Mes amis, je vous laisse mon Jean; je vous le confie. Vous en aurez bien soin, n’est-ce pas? Jean, tu obéiras comme il faut à mère Jacqueline, qui est un peu ta tante, et au père Barnabé. Si tu es bien sage, je le saurai à mon retour... et je te donnerai un beau sabre...

— Oui, pour couper la tête aux Prussiens! fit l’enfant radieux.

— Lai! lai! Et si tu ne reviens pas, Jacob? demanda le père Barnabé, en gémissant. Il aurait mieux valu que les Prussiens te gardent en prison à Nancy!

— Ou que la blessure de ma jambe, encore une fois rouverte, me retienne au village? Si je ne reviens pas? Ah! voilà le chiendent! Si je ne... revenais pas... eh bien! vous feriez savoir à la mère du petit que... je suis parti avec les compagnies franches.

— Mais où ça qu’on va? demanda la vieille paysanne.

— Je n’en sais rien! Suffit que j’emboîte le pas au commandement de marche! Quand nous aurons délivré Paris, si je ne réponds pas à l’appel, vous écrirez à la belle-mère: vous savez, la veuve Bertrand, giletière, rue Marie-Stuart...

— On doit bien la connaître, puisqu’elle est Parisienne, observa la mère Jacqueline.

— Tous ne seront pas morts de faim, ni écrasés par les bombes, dit encore Jacob Risler. Que Dieu les assiste!... Et qu’il me garde aussi ma chère Hortense et ma petite Pauline!...

— Mais donc! pourquoi ta femme s’est-elle laissé enfermer dans Paris? s’écria le père Barnabé.

— Est-ce sa faute? Puisque sa mère était au plus mal... et qu’on a clos les portes?...

Le garde forestier redevenu soldat — beaucoup trop tardivement à son gré — distribua de vigoureuses poignées de main à la vieille femme et à son mari. Puis, saisissant son fils, il l’enleva, le serra avec force contre sa poitrine et lui donna sur la bouche deux ou trois baisers retentissants.

Attendri, il regardait cet enfant longuement, comme si sa résolution allait faiblir; mais pour croire cela il n’aurait pas fallu connaître la trempe de caractère du brave soldat de l’armée d’Italie.

— Si tu m’emmenais à la guerre? suggéra l’enfant en s’emparant familièrement des moustaches de son père.

— Faut que tu manges encore bien de la bouillie, mon blondin, afin de devenir grand.

Il déposa le petit Jean et lui dit d’une voix douce, quasi maternelle:

— Sois bien sage, mon petit Risler, sois bien sage! Et souviens-toi qu’il n’y a jamais eu de traître du nom que tu portes.

— En voilà une farce! répétait le père Barnabé, qui avait arraché son bonnet de coton. Alors c’est dit? demanda-t-il d’une voix altérée et la face apoplectique.

— C’est sans remise. Si l’on me demande: absent par congé.

La paysanne frappa énergiquement dans ses mains; elle paraissait, malgré tout, prendre son parti de ce qui arrivait:

— Tuez-en beaucoup! dit-elle à demi-voix.

Jacob Risler sortit. La neige tombée amortissait le bruit de ses pas.

— Père, lui cria le petit au moment où il s’enfonçait dans l’obscurité, bien grand, le sabre!

Risler eut vite rejoint la colonne et fut placé à l’avant-garde.

La troupe, ainsi augmentée d’un volontaire, arriva vers trois heures du matin à la ferme de Saint-Fiacre, située en plein bois au-dessus de Gibeaumeix. Là on pouvait avoir une sécurité relative, se permettre quelque repos. Ceux des francs-tireurs qui se tenaient encore debout se donnèrent l’apparence de bûcherons, et la hache au poing, ils s’éparpillèrent autour de la ferme pour y faire sentinelle.

Jacob Risler, le plus dispos de tous, demanda à être du nombre de ces derniers, et donna des preuves multiples de bonne volonté.

Toutes les issues de la ferme étant solidement barricadées, les hommes s’empilèrent dans les granges et les écuries, résolus du reste à se laisser rôtir vivants plutôt que de se rendre, si l’on venait les relancer jusque-là.

Au jour, les chefs tinrent conseil pour fixer enfin, avant de faire un pas de plus, l’objectif de l’expédition.

On n’était d’accord que sur un point: faire le plus de mal possible aux Prussiens, et tenter quelque chose qui pût être utile à Paris affamé et bombardé.

Il y avait trois projets à examiner sérieusement: détruire un des ponts de Liverdun, ou le pont de Fontenoy, ou faire écrouler le tunnel de Foug. Grâce aux renseignements fournis par les ingénieurs du chemin de fer de l’Est, on savait que le pont de Fontenoy et le tunnel de Foug étaient minés, et que les Prussiens ignoraient l’emplacement de ces mines.

A Foug, dès le commencement des hostilités deux galeries parallèles avaient été pratiquées dans l’épaisseur de la voûte. On ne s’était pas trouvé en mesure d’en faire usage avant l’arrivée de l’ennemi, mais on avait pu masquer l’entrée de ces galeries par une maçonnerie légère.

A Fontenoy, le fourneau de mine creusé dans la première pile du pont, du côté de la frontière, datait de la construction même du pont, et descendait jusqu’au niveau des hautes eaux. Au commencement de la guerre, la dalle couvrant le trou de descente avait été enlevée et remplacée par une cheminée en maçonnerie montant jusqu’au ballast.

A Liverdun, il n’y avait pas de fourneau de mine préparé ; le travail à faire était long, pénible, bruyant; en outre la destruction du chemin de fer entraînait celle de l’un de nos plus beaux ouvrages d’art: au même endroit, le canal de la Marne au Rhin qui longe la Moselle de Toul à Frouard, franchit ce cours d’eau sur un beau pont de douze arches.

En renonçant à Liverdun, l’expédition devait se porter sur Foug ou sur Fontenoy. On n’ignorait pas que le tunnel de Foug était gardé à chacune de ses ouvertures par des postes nombreux et une batterie de mitrailleuses placées en enfilade. D’après le calcul des ingénieurs de la compagnie de l’Est, il ne fallait pas moins d’un millier de kilogrammes pour déterminer l’éboulement du souterrain, tandis que 400 kilogrammes devaient suffire pour faire sauter le pont de Fontenoy. Tout bien pesé, ce fut décidément un coup de main sur Fontenoy qui fut décidé. Fontenoy, village situé sur la Moselle non loin de l’endroit où cette rivière absorbe la Meurthe, était à environ sept lieues de Gibeaumeix, où l’on se trouvait.

On savait la gare et le village occupés par un détachement de landwehrs. Il s’agissait d’enlever le poste à la baïonnette et d’empêcher les soldats logés chez les habitants de donner l’alarme... Plus rien alors ne s’opposait à ce que le pont fût détruit. Mais tout cela devait être exécuté avant le lendemain.

II

La colonne fit ses préparatifs de départ.

On n’avait plus besoin des éclaireurs à cheval. Ils furent renvoyés au camp. Les charrettes devenaient un embarras. Il fallut les abandonner et charger la poudre sur des chevaux.

La petite troupe ainsi allégée se remit en marche, évitant les villages et choisissant de préférence son chemin sur les points les plus inaccessibles de la région.

Les gorges succédaient aux gorges, les collines aux collines, aux crêtes où s’enchevêtraient les sapinières; les vallées descendaient en s’élargissant vers la Moselle; au loin, sur l’extrême droite, se profilaient les sombres lisières des forêts à perte de vue, se creusaient des vallées, bout à bout, s’ouvraient des cols dans de hautes altitudes. On devinait de ce côté les géants du massif des Vosges, le Honeck, le Donon, le Prancey, transformés en glaciers dont l’apreté de l’air rapprochait la distance...

Et toujours de la haute et de la basse futaie, des taillis et des brousailles, des roches granitiques, des torrents avec leurs fragiles ponts de bois... Parfois, au-dessus du chemin taillé à mi-côte, surplombait un ancien château, le lierre, les ronces, les houx touffus s’étageant le long de la roche; ou les pentes boisées que l’on côtoyait semblaient servir d’encadrement à une maison forestière, surgissant nettement avec sa haute toiture en auvent, percée de petites lucarnes à tabatière, sa galerie à balustrade découpée à jour, ses cheminées de briques rouges. Les bois, naguère retentissant sous les coups secs de la hache des bûcherons, demeuraient silencieux; nulle part la fumée blanche des charbonniers à l’œuvre dans le taillis.

Enfin, on aperçut l’ensemble de la vallée de la Moselle et, s’estompant dans la brume, les deux tours de dentelle de la cathédrale de Toul, — la pauvre et charmante petite ville dominée par la haute colline de Saint-Michel, distante des remparts d’une portée de fusil, d’où les Prussiens avaient pu, quelques mois auparavant, la bombarder tout à leur aise...

On dut descendre à travers les vignes, passer en contre-bas d’une partie de la route de Neufchâteau à Toul, puis s’engager dans un chemin creux longeant de très près les remparts de Toul.

Tour ces mouvements s’exécutèrent à l’insu de l’ennemi.

De rares habitants de la localité croisaient la troupe mystérieuse, hésitant à la vue des soldats... Ils saluaient les uniformes français; mais avec un enthousiasme mêlé de crainte. Les francs-tireurs se donnaient comme appartenant à l’avant-garde de Bourbaki.

— Est-ce possible! s’écria un vieux garde forestier, n’ayant conservé que la plaque d’argent sur la poitrine, la petite casquette à visière relevée, les grandes guêtres de toile, mais le bâton de houx à la main au lieu du fusil en bandoulière. Est-ce possible! répétait-il

Et du revers de sa main calleuse il essuyait des larmes de joie.

— Ah! qu’il vienne vite, Bourbaki! dit une jeune fille; qu’il vienne nous sortir de cette honte!

— Nous souffrons plus que la mort! s’écria un pauvre vigneron courbé par l’âge.

— Il n’y a donc plus de France? dit avec un soupir une femme toute pâle, qui serrait en frémissant son nourrisson contre son sein. Celle-là était difficile à persuader...

Hélas! au moment où les francs-tireurs des Vosges, se faisant illusion sur leur rôle, parlaient de Bourbaki comme d’un libérateur, le brave et audacieux général venait de briser l’effort de son armée contre les Prussiens de Werder, retranchés entre Héricourt et Belfort, et la retraite désastreuse de l’armée de l’Est allait commencer, au milieu des neiges, à travers les montagnes du Jura...

A la nuit close, la colonne atteignit Pierre-la-Treiche, à six kilomètres de Toul. C’était là qu’on devait passer la Moselle (pour se diriger ensuite en aval de Toul, sur Fontenoy, à travers l’angle que forme la Moselle et dont Toul occupe le sommet). Mais il fallait attendre que la nuit fût avancée pour cette opération difficile du passage.

Le commandant fit faire halte et l’on se reposa pendant quelques heures dans une sorte de manoir isolé, habitation d’un brigadier forestier.

A une heure du matin, la Moselle fut franchie par un froid de dix-neuf degrés. La rivière était prise en partie; mais les mariniers du village, une fois mis dans le secret de l’expédition, se jetèrent bravement à l’eau pour dégager le bac du milieu des glaçons. Ce bac, ne pouvant contenir qu’une quarantaine d’hommes, dut aller plusieurs fois d’une rive à l’autre. Ce va-et-vient qui pouvait être découvert par l’une des patrouilles qui exploraient les bords du fleuve à de courts intervalles, les glaçons heurtant l’embarcation d’une force à la faire éclater, le dévouement des mariniers, et puis encore la colonne un instant coupée et éparse sur les deux rives, tout cela créait une situation des plus émouvantes.

Le commandant Bernard voulut rétribuer les passeurs pour une besogne accomplie dans des conditions à la rendre mortelle; mais ils refusèrent avec dignité, s’estimant heureux d’avoir été mis à contribution.

La colonne reformée gravit, dans le plus grand silence, la rive droite de la Moselle, fort escarpée en cet endroit.

Enfin, elle parvint sans accident sur la crête et s’enfonça aussitôt dans les bois.

La petite troupe avait à peine fait trois cents pas depuis le débarquement, lorsque, soudain, l’horizon s’éclaira sur la gauche d’une lueur rougeâtre. Chacun prête l’oreille et l’on entend gronder le canon de Toul. Presque aussitôt répond, au loin, le canon de Commercy; puis vient se mêler à ce duo le râlement lugubre des mitrailleuses de Foug. Ces signaux d’alarme se prolongèrent pendant plus d’une heure. Que pouvaient-ils signifier? L’ennemi se tenait-il sur ses gardes pour redoubler de vigilance? L’expédition était-elle éventée? Dans ce cas, il fallait gagner de vitesse les forces qui pouvaient se porter au secours de Fontenoy, et l’on était encore séparé de ce village par plus de deux lieues, — en ligne droite.

La colonne traversa le bois qui s’étend entre la Moselle et la route de Dammartin-lès-Toul, et qui est le prolongement du grand bois de Nancy. Elle coupa en amont de Gondreville, appuyant ensuite à droite pour se maintenir sous le couvert des bois. Les plus grandes précautions continuaient d’être prises pour dérober le passage de la troupe. Lorsqu’on traversait un chemin un peu trop fréquenté, quelques hommes de l’arrière-garde, promenant de grands râteaux sur la neige, effaçaient la trace des pas. Les soldats de l’avant-garde se tenaient en communication constante avec le gros de la troupe au moyen de coups de sifflet diversement modulés, à l’imitation des Prussiens. C’est ainsi qu’on descendit vers la Moselle et Fontenoy, en contre-bas du village de Velaine-en-Haye. Enfin, après une marche forcée de trois heures et demie à travers les halliers et les fondrières obstrués de neige, on arriva en vue de Fontenoy.

Le traître roula dans la neige, foudroyé (page 23).


A cinq heures du matin, l’avant-garde aperçut, au débouché d’un chemin creux, les premières maisons du village et le fameux pont, situé à cent mètres de la station.

Le moment était solennel.

On fit une halte d’un quart d’heure, pour reprendre haleine et arrêter les dernières dispositions... Comme il fallait faire large besogne et peu de bruit, il fut décidé qu’on attaquerait le poste à l’arme blanche, qu’on l’enlèverait à la baïonnette.

Tout à coup, la lune cachée jusque-là toute la nuit par les nuages, se démasqua brusquement: c’était presque une hostilité,— comme le froid, la neige partout, en cette année maudite! — sa lueur éclaira les groupes en train de se former. Cette intrusion allait tout compromettre... Les francs-tireurs n’eurent que le temps de se rejeter dans l’ombre du chemin creux qu’ils venaient de quitter; mais les factionnaires du pont, très visibles, n’avaient-ils pas aperçu sur la hauteur ces ombres suspectes? n’allaient-ils pas donner l’alarme? faire retentir leur wehr heraus! Minute anxieuse... Rien; ils n’étaient point trahis. La lune se voila. Par précaution les hommes cachèrent le canon de leur fusil sous leur capote...

Plusieurs habitants de Fontenoy mis au fait de ce qui se tramait, avaien promis leur concours et se tenaient en communication avec le commandant du camp de la Vacheresse. L’un d’eux se glissa jusqu’au chemin creux et annonça qu’une forte patrouille de soixante hommes environ venait de quitter le village un moment auparavant. C’était là un renseignement favorable. Cette patrouille qui s’éloignait abandonnait la place aux francs-tireurs.

Restait à distribuer les rôles de chacun dans le drame lugubre qui se préparait. Voici ce qui fut arrêté : Une partie de la troupe prêterait main-forte aux mineurs chargés de faire sauter le pont et observerait les environs. Une autre partie surprendrait le poste de la station et noierait dans le sang toute résistance. Deux bouillants capitaines, hommes d’une trempe à toute épreuve, et dont nous pourrions donner les noms, se chargèrent de cette dernière tâche avec quarante francs-tireurs, — les plus solides. Le reste de la troupe se prépara à cerner le village pour empêcher de s’échapper les soldats de la landwehr logés chez les habitants.

Il n’y avait plus une minute à perdre. Les deux capitaines coururent droit au poste de la station. Il était occupé par cinquante hommes du 17e régiment de la landwehr. On sut plus tard que c’étaient des gens de Dusseldorf.

Cette poignée de francs-tireurs si résolus était guidée par un Gascon, ancien zouave, depuis compagnon du Devoir, qui naguère avait habité Toul et connaissait le pays.

Ce brave homme s’était fait un jeu de charger ses épaules du sac légendaire des soldats de l’armée d’Afrique. Il tenait là, assujettis par des courroies, une foule d’objets de quincaillerie, y compris sa gamelle. Il ne manquait guère à ce sac, pour être complet, que le chat de la compagnie perché dessus — ce chat qui, pour les zouaves, a remplacé le chien du régiment.

Bordelais la Rose,— c’était son nom, — ainsi équipé, trébucha dans une fosse ouverte sous la neige et fit avec son sac une culbute tellement bruyante et si ridicule que ses camarades ne purent réprimer un formidable éclat de rire, — malgré la gravité des circonstances.

Le moment était vraiment bien choisi pour s’égayer! Ils se trouvaient si près de la station qu’ils apercevaient les vestiges roussis de la guirlande de feuillage qui avait décoré l’édifice tout pavoisé, lors du passage de nos troupes six mois auparavant; ils voyaient distinctement s’agiter des ombres derrière les vitres. Ce qui pouvait tout gâter vint au secours des francs-tireurs. Au bruit de leurs rires, la porte de la station s’ouvrit, tandis qu’ils pénétraient dans la cour...

A la lueur projetée par cette porte, les francs-tireurs entrevirent les soldats du poste qui sortaient et se mettaient en rang pour recevoir cette reconnaissance si joyeuse. Leur physionomie n’exprimait que la surprise de la venue d’une nouvelle patrouille, si tôt après celle qui avait visité le poste un moment auparavant... Quelques-uns de ces hommes, brusquement réveillés, se frottaient encore les yeux.

Le chef de poste fit armer. Au môme instant, le factionnaire des armes croisait la baïonnette sur l’officier qui marchait en tête de sa troupe, et criait: — Halt! Halt! Wer da?

L’officier lui répondit par deux coups de sabre en plein visage qui renversèrent le malheureux factionnaire. C’était le signal convenu: les francs-tireurs fondirent sur la proie qu’ils étaient venus chercher de si loin.

Alors sortit du gosier de ces hommes, si épouvantablement surpris dans leur quiétude, un hurrah! étranglé, que plusieurs n’achevèrent pas. L’écrasement du poste avait commencé. Les baïonnettes crevaient les poitrines, les sabres coupaient les figures, les crosses de fusil s’abattaient lourdement sur les têtes. Les francs-tireurs abordaient leurs adversaires avec l’élan des vingt lieues qu’ils venaient de faire. Ce n’était pas un combat auquel il fût possible à ceux-ci de se dérober, c’était une extermination impitoyable. Nulle retraite permise. On faisait expier à ces gens l’insolence de leur installation sur notre sol, où ils semblaient comme chez eux; on mettait fin d’une façon épouvantable aux douceurs de leurs quartiers d’hiver.

Ceux des landwehrs qui n’étaient point passés subitement de l’engourdissement du sommeil dans les ténèbres de la mort, se jetèrent dans la station. Ils se trouvaient encore aussi nombreux que les assaillants. Ils se barricadèrent à la hâte et firent feu par les fenêtres. L’avantage pouvait leur revenir... Heureusement, un des nôtres, un sergent-major de la garde, força la porte en tirant un coup de revolver dans la serrure...

Ce fut alors une mêlée indescriptible. Les hurlements de douleur, les cris de détresse et de rage, les imprécations furieuses, se croisaient au milieu du choc des armes. Du côté des vainqueurs les respirations sifflaient dans l’air, haletantes, épuisées par cette terrible besogne de bûcherons dans un taillis humain. A des défis criés dans une langue gutturale, répondaient d’affreux ricanements. Ni espoir à attendre, ni pitié à accorder.

Quelques décharges de fusil, faites à bout portant, remplissaient de fumée l’étroit espace où Français et Allemands s’étreignaient dans une lutte corps à corps, en nombre égal cette fois. Il n’y avait là aucune place pour le triomphe de l’usine Krupp: c’était poitrine contre poitrine qu’on se battait, face contre face.

On percevait d’étranges bruits, — ils ne s’entendent ailleurs que dans les abattoirs, — le bruit d’une tête que l’on fracasse, d’une épaule détachée d’un coup de sabre, d’un éventrement; des bruits mats de chairs déchirées ou perforées. Le pied glissait dans le sang, et plus d’un franc-tireur étreignant son adversaire alla rouler avec lui contre le mur. Les Allemands qui gisaient déjà terrassés s’accrochaient, dans un suprême effort d’agonie, aux genoux prêts à les broyer et ne lâchaient prise que sous la pression d’une main qui étrangle ou le pétillement d’un revolver — dans l’oreille...

Quelques-uns de ces soldats de la landwehr se défendaient avec le courage du désespoir; l’un d’eux, décoré de la Croix de fer, criblé de blessures, refusait encore de se rendre. En revanche le sous-officier du poste s’était fourré sous une table; il fallut le tirer par les pieds de cette cachette...

Ces détails sont d’une scrupuleuse exactitude.

On ne fit guère de prisonniers, — huit en tout: les Prussiens ne fusillaient-ils pas les francs-tireurs qui tombaient entre leurs mains? Cette poignée d’hommes venus à marches forcées, en courant tant de dangers, et menacés d’une retraite plus difficile encore, pouvaient-ils songer à ramener de nombreux prisonniers? D’ailleurs, chez plusieurs des ardents patriotes engagés dans cette entreprise, si grosse de périls, fermentait, il nous faut l’avouer, un besoin de vengeance provoqué par des attentats iniques, de cruelles injures, des humiliations imméritées. L’un de ces hommes, peu de temps auparavant, avait eu son frère fusillé comme soldat irrégulier. Plusieurs autres, faits prisonniers à Sedan, s’étaient échappés à la nage, sous une grêle de balles, de cet horrible camp de la Misère, où pendant dix jours, sous des pluies torrentielles, dans la boue profonde, sans pain, cent mille soldats français furent traités comme un vil troupeau; ceux-là, animés d’une haine farouche contre de semblables ennemis, étaient venus s’engager dans les partisans des Vosges. Il y en avait qui, prisonniers, ou relevés blessés sur les champs de bataille, étaient parvenus à s’échapper jusqu’à trois fois...

Les infortunés landwehrs de Dusseldorf firent la cruelle expérience du retour de fortune qui menace tout soldat, et comprirent combien il est périlleux d’appartenir à des armées qui abusent de la force. En cette terrible minute qu’ils vécurent au milieu de cet ouragan de coups donnés et reçus, il en est qui durent voir se réaliser leurs plus sombres prévisions sur l’issue de la guerre; car plus les Prussiens pénétraient au cœur de la France, moins ils espéraient en sortir.

Il n’a pas dépendu des compagnies franches des Vosges que leur exemple ne trouvât des imitateurs.

Dans le village, la chasse aux Prussiens avait commencé. Des coups de feu éclairaient la nuit dans diverses rues.

D’une maison, sortit un soldat allemand tout effaré ; il courait la baïonnette haute, hésitant visiblement sur la direction à suivre pour rallier ses camarades attaqués...

Un chasseur des Vosges l’abattit d’un coup de fusil dans la nuque. Le Prussien tomba au moment où une manière de paysan, courant après lui en lui parlant, se trouvait arrêté par deux francs-tireurs, qui lui mirent la baïonnette sur la poitrine.

— Français! dit-il, oh! Français!

Une fenêtre en lucarne venait de s’ouvrir et de s’illuminer. Plusieurs voix de femmes crièrent d’en haut: — Ne le croyez pas! Il est avec eux! C’est un espion... Il est plus méchant que les autres.

Un sergent «bleu» sortit de l’ombre des maisons. — Collez-moi ça au mur, fit-il.

Jacob Risler guidait ce sergent à travers les ruelles du village. Quelle ne fut pas l’émotion douloureuse du brave garde forestier en reconnaissant dans le paysan menacé d’être passé par les armes... son cousin Louis, le sabotier du Niderhoff.

Il allait se porter à son secours; mais la confusion le retint. Si c’était un espion, comme on le disait?... Depuis plusieurs mois Louis avait disparu du Niderhoff et le bruit avait couru, malgré les dénégations furieuses de son frère, que c’était pour suivre les Prussiens et trafiquer avec eux de ce qu’ils volaient... Quelle chose horrible qu’un traître dans sa famille! Non, ce n’était pas possible! Pourtant c’était un si méchant gueux que ce Louis Risler, qu’il était bien capable de s’être joint aux ennemis... Mais si son cousin se trouvait faussement accusé, tout ne lui faisait-il pas un devoir d’intervenir? même la brouille qui existait entre eux? Sans se montrer, il dit au sergent, à voix basse,

— Sergent, permettez... Encore faudrait-il être sûr...

— Qu’on le fouille! cria le sergent.

Déjà la chose était en train de s’exécuter, et les francs-tireurs remettaient bientôt à leur sergent un livret et quelques papiers.

Une porte s’était entre-bâillée. Il s’en échappait un rayon de lumière. Le sergent s’en approcha et fit un examen rapide des papiers et du livret. Il revint brusquement:

— C’est un espion, dit-il. Et il est Lorrain encore! Il avait dans sa poche une longue liste des fermiers du pays, soupçonnés de tenir des armes cachées... Les espions allemands sont d’honnêtes gens auprès de ce misérable! Logez-lui une balle dans la tête comme à un chien enragé !... Je prends la chose sur moi.

— Plus loin! plus loin! crièrent des voix de femmes, effrayées d’assister de leur fenêtre à ce drame militaire.

En ce moment brilla l’éclair d’un coup de feu: c’était le cousin de Jacob qui, renonçant à se justifier, se défendait en déchargeant son pistolet sur l’un des chasseurs des Vosges. Il l’atteignit à l’épaule.

Mais l’autre chasseur, doué d’une force peu commune, désarma le gredin: et d’une balle de son revolver il lui laboura le front.

Le sabotier tomba sur ses genoux. Le franc-tireur allait l’achever d’un deuxième coup:

— Non, non, commanda le sergent, pas comme cela. Il faut le fusiller.

Une jeune fille accourut apportant une lanterne allumée. — Que devient la pitié en temps de guerre?... — Elle la posa devant l’homme condamné à mourir, et qui poussait des hurlements.

Plusieurs francs-tireurs arrivaient derrière le sergent. Celui-ci les arrêta, en fit aligner quatre, qui comprirent à demi-mot et couchèrent en joue l’homme agenouillé, livide et ensanglanté par la blessure du front.

— Feu! cria le sergent.

Un éclair traversa la rue et le traître roula dans la neige, foudroyé.

Cette exécution sommaire était à peine accomplie qu’une femme, tremblante d’émotion, s’approcha des francs-tireurs, et à voix basse:

— Venez donc! fit-elle; à la troisième porte, en tournant à droite... il y a trois Prussiens qui se cachent...

Le sergent et les francs-tireurs s’élancèrent dans la direction indiquée

Jacob Risler, demeuré seul, alla soulever le corps de son cousin.

— Il est mort... murmura-t-il; et c’est bien lui!

Puis avec une explosion d’indignation:

— Quelle honte pour nous! fit-il avec des larmes dans les yeux.

Et par un scrupule excessif, le brave soldat de l’armée d’Italie arracha brusquement le ruban rouge qu’il portait à sa boutonnière. Pourtant le déshonneur de son indigne parent ne pouvait l’atteindre...

— Maintenant, balbutia-t-il, il faut que j’enlève ce corps de là... Quelqu’un pourrait le reconnaître... Il n’est pas trop changé...

Il lui vint une idée: il tira de sa poche un bout de corde, attacha par les pieds le traître, et se mit à le traîner par les rues les plus sombres. Où allait-il ainsi? Il se dirigeait du côté du pont pour jeter le cadavre dans la Moselle...

Pendant que les francs-tireurs anéantissaient le poste de la station et poursuivaient les Prussiens à travers le village, deux hommes, qui avaient donné des preuves nombreuses d’une vigueur et d’une agilité peu commune, s’étaient chargés de supprimer sans bruit les deux factionnaires du pont... et ils avaient réussi.

Tout allait donc à souhait.

Alors les agents des ponts et chaussées, aidés de quelques mineurs, ainsi que des hommes du commandant Bernard et du capitaine Richard, préparèrent la destruction du pont.

Le pont de Fontenoy est composé de sept arches de maçonnerie. Dans la première pile du côté de l’Est, un fourneau de mine avait été ménagé, nous l’avons dit, dès l’époque de la construction. Il s’agissait d’en reconnaître la place.

On travailla donc ardemment à la lueur d’une lanterne; mais le tampon placé à l’orifice de la cheminée, qu’on avait cru seulement à trente centimètres du niveau du balast, ne se trouvait point à l’endroit indiqué.

Ce fut un moment d’une angoisse terrible. Tant d’efforts avaient-ils été accomplis en vain! Tant d’existences avaient-elles été inutilement sacrifiées!

Enfin la pioche résonne sur du bois? Le tampon se trouvait à une profondeur de plus du double...

Les travailleurs mirent à jour l’orifice de la cheminée et commencèrent à charger le fourneau.

On procédait activement à cette besogne lorsqu’on entendit arriver avec des sifflements qui déchiraient l’air, un train venant de Toul. Il s’avança jusqu’à l’extrémité du pont...

Quel nouveau danger surgissait? Des troupes de secours étaient-elles envoyées pour la défense de la station? Mais comme, çà et là, dans le village, des coups de feu étaient tirés, le train ralentit sa marche, puis rétrograda à toute vapeur. On sut depuis que c’était un train de blessés: les Prussiens avaient l’habitude de faire ainsi voyager leurs blessés pendant la nuit, bien aises, dans leur orgueil, de dissimuler leurs énormes pertes aux populations envahies. Ils évitaient aussi d’affliger la vue des hommes de la landwehr par le décourageant tableau des réalités de la guerre.

Ce ne fut point là le dernier incident dramatique de cette nuit si remplie.

Le chargement de la mine touchait à sa fin quand une catastrophe faillit se produire. En voulant prendre la lanterne sur le rebord du fourneau, l’un des travailleurs laissa échapper la chandelle, qui roula tout allumée dans le trou, à quelques centimètres des sacs de poudre déjà mis en place!

Plus de cent hommes se trouvaient en ce moment sur le pont.

Ils furent sauvés par l’admirable présence d’esprit et l’adresse de l’un des agens des ponts et chaussées, M. T***. Sans hésiter une seconde, cet homme courageux se courba, disparut à moitié dans la cavité béante d’où instantanément la mort pouvait jaillir, et il parvint à ressaisir la chandelle... sans perdre l’équilibre et sans glisser.

Enfin la mine était chargée. Six mèches anglaises furent ajustées à la mine.

— Quelque chose pour boucher le trou! cria l’un des travailleurs.

En ce moment Jacob Risler arrivait au pont. Il avançait machinalement, absorbé, anéanti, traînant le corps de son cousin sans plus avoir conscience de ce qu’il faisait. Il fut ramené à lui et comme réveillé brusquement par cette demande. Autour de lui, on cherchait «quelque chose».

Il vit devant lui un soldat (page 28).


— Prenez ceci, dit Jacob, en passant aux travailleurs la corde qu’il tenait, c’est le cadavre d’un traître...

On ne chercha pas davantage; le corps du sabotier servit à boucher et assujettir l’appareil de destruction.

Les mèches étaient allumées.

Les rangs furent reformés, sauf quelques blessés que les habitants pansaient.

La troupe remonta vers le village: on annonçait déjà l’approche des uhlans.

La colonne arrivait au haut de la montée quand une double détonation retentit: deux arches du pont de Fontenoy venaient de sauter.

Un cri vigoureux de Vive la France! y répondit, et les képis s’agitèrent en l’air.

Il était sept heures du matin. Le jour pointait.

L’explosion, en détruisant deux arches entières, avait fait écrouler la pile du fourneau et fortement lézardé les deux suivantes. Le tout constituait une brèche d’environ trente-cinq mètres, dans la grande ligne de l’Est.

Les pauvres habitants se pressaient autour des soldats; ils leur serraient les mains: «Paris est sauvé n’est-ce pas?» disaient-ils naïvement. Ils ne prévoyaient pas, les malheureux, ce qu’allait leur coûter cette audacieuse entreprise, ou plutôt dans leur émotion patriotique, ils n’y songeaient pas encore...

III

Le petit Jean attendit un jour, deux jours, le retour de son père, mais non sans impatience. Pour moins se languir, il allait au bout du village, du côté où la troupe avait disparu, et là, il regardait au loin dans les chemins, blancs de neige, qui bordaient les bois. Mais un vent froid le cinglait au visage. Alors, il s’en revenait les mains gourdes, la larme à l’œil, grandi par la neige collée à ses sabots.

— D’où viens-tu donc, encore, mauvais afans? lui criait la vieille Jacqueline.

— Tante, c’est pour le grand sabre, répondait Jean.

— Sabre de bois! je t’en ferai un de sabre, s’écriait le père Barnabé, visiblement impatienté, — mais demain... après mon travail, entends-tu?

— Je ne veux pas un sabre de bois, criait l’enfant en pleurant.

Puis son œil se rouvrait étincelant, rayonnant: il s’était réchauffé les mains auprès du fourneau; et il murmurait déjà :

— D’abord, je vais voir!

Et il allait voir, marchant jusqu’aux dernières maisons de Vannes-le-Châtel, et même un peu au delà.

Le troisième jour, le petit Jean s’avança jusqu’à Barizey. Il ne rentra qu’après une absence de quatre heures et fut vivement grondé. Il promit «qu’il ne le ferait plus» ; mais le lendemain il poussa une reconnaissance jusqu’aux environs de Colombey, à plus de deux lieues de Vannes. Le hasard semblait vouloir servir l’enfant, et il s’était sensiblement rapproché de l’endroit où son père avait passé ce même jour: car la colonne avait opéré sa retraite en appuyant davantage sur la gauche dans la boucle de la Moselle.

Elle était parvenue, sauf l’arrière-garde, à traverser le fleuve sur une sur face solide, bien que la couche de glace n’eût que tout juste assez de consis tance, surtout pour les blessés, au pas alourdi, et les chevaux, — on ramenait les chevaux et on réussit à les sauver. Lorsque le tour vint des hommes de l’arrière-garde, la glace brisée n’offrait plus que des glaçons flottants, et il fallut sauter de l’un à l’autre...

On revint de la sorte, sans autre accident, en se cachant sous bois par Goviller, Vandéléville, Vicherey, Houécourt jusqu’à Bulgnéville où la troupe du commandant Bernard touchait à la forêt de Boëne. Partout, sur leur chemin, les francs-tireurs étaient fêtés. En leur honneur on déboucha plus d’une bouteille de ces vins de Mirecourt et de Rabeuville, près de Neufchâteau, qui sont assez recherchés. On les tirait de leur cachette, et à chaque bouteille vidée, c’était à qui s’empresserait de dire: — Encore une que les Prussiens ne boiront pas! Les libations, les toasts trop fréquents, valurent à la petite troupe d’égrener quelques traînards sur sa route. L’ex-zouave et compagnon du Devoir, Bordelais la Rose, s’était attardé plus qu’aucun autre de ses camarades.

Quant à Jacob Risler, il n’eut pas même la pensée, lorsque la colonne se trouva à la hauteur de Vannes, de demander la permission d’aller embrasser son fils, tant il demeurait péniblement affecté par la mort infamante de son cousin Louis!

Lorsque le petit Jean se vit si éloigné de Vannes, il se rappela les reproches de la tante Jacqueline et la promesse qu’il avait faite de ne plus recommencer, et il n’osa pas retourner au village...

Le voilà donc, arpentant les routes par un froid de dix-huit à vingt degrés. Il dépassa Colombey et atteignit les bois. Mais il était exténué, mourant de froid, mourant de faim. Il s’assit au pied d’un arbre, dans la neige, et se mit à pleurer... Puis le froid le gagna et il s’endormait d’un sommeil, mortel peut-être, lorsqu’il se sentit secoué.

En ouvrant les yeux, il vit devant lui un soldat. C’était Bordelais la Rose, très échauffé, le dos chargé de l’énorme sac que l’on sait, — avec tous les accessoires qui battaient une marche.

— Que fais-tu là, moutard, par ce froid? dit-il à l’enfant.

— Je... J’attends mon papa, balbutia Jean, dont les dents claquaient.

— Il faut se remuer.

— J’ai trop faim.

— Faim? Fallait donc le dire plus tôt! s’écria l’ex-zouave tout heureux de faire valoir sa prévoyance, même aux yeux d’un enfant.

Et posant son sac par terre, il dégagea de sa courroie la moitié d’un pain de munition d’aspect fort appétissant. L’enfant en reçut un gros morceau, et par occasion, ou pour encourager son petit ami, le zouave s’en coupa une tranche dans laquelle il mordit à belles dents.

— Tu n’as pas vu des soldats? demanda-t-il à l’enfant, la bouche pleine.

— Quoi?

— Je te demande, moutard, si tu n’as pas vu tantôt des soldats suivant ce chemin, le long du bois?

Jean secoua la tête négativement.

— Papa aussi est soldat, dit-il avec l’intonation d’un jeune coq qui essaye de chanter. Il est parti pour la guerre... l’autre nuit.

— D’où est-il parti?

— De Vannes.

— Ah! bien! je sais alors; il est des nôtres, ton père, un gaillard, un solide, aussi vrai que je suis un dur à cuire. Tu vas retourner bien vite à la maison pour donner de ses nouvelles à ta mère...

— Maman est à Paris, dit l’enfant; ma petite sœur Pauline aussi.

— Mais toi, alors, où demeures-tu?

— A Vannes, avec le père Barnabé, et la tante Jacqueline.

— Mais pourquoi es-tu là ?

— Pour voir si mon papa va passer, et pour que le père Barnabé et la tante Jacqueline ne me grondent pas.

— Tu as bien mis trois heures pour venir de Vannes? demanda l’ex-zouave qui réfléchissait à un parti à prendre.

— Je ne sais pas.

— Tiens, tu es aussi bête que les pierres du chemin. Veux-tu que je t’emmène avec moi au camp... où est ton père?

Cela demandait réflexion. Le petit bonhomme se mit à se promener, les mains derrière le dos, dans une attitude sérieusement méditative. Sans s’en douter il avait pris l’air du «petit caporal» des images d’Épinal.

— Tiens! tu me bottes! s’écria l’ex-zouave ravi. Je t’emmène. Je t’ai sauvé de la faim, je veux te sauver du froid. Tu vas grimper sur mon sac.

Cette proposition leva les derniers scrupules de l’enfant. Et tandis que le vieux soldat chargeait sur ses épaules son sac et «tout le tremblement», Jean, tout à fait décidé, grimpait sur le fameux sac et prenait la place... Quelle place? la place du chat, — ses jambes pendant en avant sur la poitrine du zouave.

— En route! fit le zouave, pour obéir à un commandement.

Et il partit d’un bon pas.

Jean se trouvait tout ragaillardi.

La nuit vient vite en hiver. Bordelais la Rose avait fait deux ou trois kilomètres, lorsqu’il distingua un village sur la lisière du bois.

— Tu vas aller voir s’il n’y a pas de Prussiens dans ce village, dit-il à l’enfant en le déposant à terre. Je t’attendrai ici. Va et surtout reviens, car j’ai bien soif, aussi vrai que je m’appelle Bordelais la Rose.

Jean s’éloigna en courant et un quart d’heure après il revenait accompagné d’un paysan: le repas du soir et un gîte pour la nuit étaient assurés.

IV

Le lendemain, Bordelais la Rose et son petit camarade se mirent en route de bonne heure. L’enfant avait de nouveau pris la place du chat.

La première étape fut pleine d’entrain.

L’ancien zouave chantait à demi-voix des airs de route:

Oui, nous la plumerons

L’alouette, l’alouette..

ou encore:

Tous les Français sont volontaires

Quand le gendarme va les chercher,

S’animant par degrés, et prenant un pas cadencé, il avait attaqué :

Dansez au son de la musette,

Dansez au son du tambourin!

Et il excitait l’enfant à chanter en chœur avec lui.

Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois.

Le sac sautait sur les épaules et le petit Jean ne tenait plus en place. Tous deux répétaient:

Dansé-ez, dansé-ez, au son de la musé-ette!

Lorsque tout à coup, Bordelais la Rose s’arrêta net.

— Dis donc, petit, fit-il, regarde dans la direction de mon doigt... Sac et giberne! vrai! ma vue s’affaiblit. Je ne distinguerai bientôt plus un marteau d’une lime.

Et il montrait un étroit chemin se déroulant, blanc de neige, au bas de la colline qu’ils suivaient à mi-côte, chemin plusieurs fois dérobé par des accidents de terrain, des rochers ou des bouquets d’arbres.

L’enfant regarda fixement —, curieusement.

— Que vois-tu?

— Je vois des soldats.

— Moutard, moi aussi je vois des soldats!... fit l’ancien zouave un peu désappointé.

— Ils ont un casque sur la tête.

— Ah! voilà ce que je voulais savoir. Bien, mon fils. Ne bougeons pas et attendons-les. Je veux leur dire bonjour... quand ils seront à bonne portée.

Et il déposa le petit garçon à terre.

— Tu les connais donc, monsieur Bordelais? demanda Jean se méprenant sur les intentions de son nouvel ami.

— Oui, oui, je les connais assez pour leur dire bonjour... avec mon «flingot». Fais-toi petit.

La recommandation était superflue, vu l’exiguïté de la taille de l’enfant du forestier. Agissant en conséquence de ses recommandations, l’ancien zouave se mit à genoux derrière de grosses souches d’arbres et, avec précaution, il glissa le canon de son fusil entre deux branches basses constituant une sorte de fourche à deux dents.

Une patrouille de landwehrs avançait à grandes enjambées. Il pouvait y avoir là une quarantaine d’hommes.

— Je comprends, dit l’enfant en battant des mains, nous allons les tuer; ce sont les Prussiens; si nous les tuons tous la guerre sera finie, pas vrai? et maman reviendra de Paris... avec ma sœur, pas vrai? dis, monsieur Bordelais?

— Les tuer tous? Es-tu serin? Il y en a bien d’autres après ceux-là... Mais essayons toujours. Ne parle plus... Ici, il faut... du... recueille... ment. Pif!

La détonation du fusil de l’ancien zouave se confondit avec cette interjection finale. La fumée roula sur l’enfant, l’enveloppant.

— Ça sent bon la poudre, fit-il.

Bordelais la Rose écarquillant démesurément les yeux, observait l’effet de son projectile.

— Touché ! fit-il. Ils en tiennent!

Il ne se trompait pas. La patrouille s’était arrêtée, et quelques hommes entouraient un blessé, qui alla s’asseoir sur une grosse pierre au bord de la route. Le restant de l’escouade, le nez levé, l’air rogue et menaçant, fouillait du regard la colline boisée; plusieurs mains désignaient le petit nuage de fumée révélateur.

Le soldat saisit Jean par une oreille (page 36).


— Il me semble les entendre dire, observa le vieux soldat, c’est là-haut, à gauche du grand orme. C’est cela, attendez-moi sous l’orme... tas de mangeurs de choucroute. Nous allons changer de place... et ils croiront avoir affaire à un bataillon. Toi, petit, ne bouge pas.

Bordelais la Rose, tout en glissant une cartouche dans son fusil à tabatière se mit à marcher en deux doubles. Il fit ainsi une trentaine de pas, et s’arrêta derrière un chêne. Là, se redressant vivement, il visa sans perdre une seconde. Une nouvelle décharge envoya une balle à quelques mètres de la troupe ennemie: le projectile frappa sur un bloc de granit, en détacha quelques menus fragments et fit voler un peu de poussière.

— Court! exclama l’ancien zouave, qui avait suivi la direction de son coup de feu. On va réparer ça.

Une troisième détonation rendit un bruit sec. Ce fut encore une balle perdue.

En ce moment les soldats de la patrouille, se croyant sérieusement attaqués, abandonnèrent le petit chemin, sur le commandement de l’officier qui les dirigeait, pour s’éparpiller et se dérober parmi les arbres de la côte d’en face.

Jean n’apercevant plus les ennemis, les crut en fuite, ou morts; et il se mit à battre des mains. Quant au vieux soldat, en voyant le peloton exécuter ce mouvement, il se laissa glisser sur la neige d’une pente en criant encore une fois à son petit protégé :

— Ne bouge pas, moutard!

Presque aussitôt la réplique à son attaque lui était donnée par l’ennemi. Une grêle de balles vint pleuvoir à l’endroit où se trouvait Jean et du côté du chêne d’où l’ancien zouave avait deux fois déchargé son arme.

Alors commença un singulier combat de mousqueterie. Les Prussiens visaient les endroits où se produisaient, successifs et répétés, les éclairs du «flingot» du franc-tireur. Celui-ci changeait de place à chaque coup déchargé sur les ombres rapides qui s’agitaient derrière les arbres, et cherchait à s’établir sur un point avancé pouvant lui permettre de se placer sur le flanc de l’ennemi. Cette manœuvre fut devinée par l’officier des landwehrs, qui pensait avec raison n’avoir pas affaire à de nombreux agresseurs. Il commanda à ses hommes de retraverser la voie, de se déployer en tirailleurs et d’escalader la colline afin de cerner l’invisible ennemi.

Au moment où les soldats se trouvaient de nouveau en vue, sur la route, Bordelais la Rose, ajustant avec soin un petit groupe, eut la satisfaction de voir tomber un de ses adversaires, atteint aux jambes.

Il poussa un grand cri de joie, qui fit allonger la tête au petit Jean.

L’enfant ne voulait rien perdre de la «bataille» à laquelle il assistait. Les balles sifflaient à ses oreilles, ricochaient autour de lui, mais sans l’effrayer. Le pauvre petit ne comprenait véritablement la mort que donnée par un soldat moustachu, très en colère, grondant et jurant dans un langage inconnu, roulant de gros yeux et le saisissant, lui chétif, par une oreille pour lui couper la tête. Sa conception n’allait pas au delà de Croquemitaine. Or on sait qu’il y a passablement loin de Croquemitaine à M. de Moltke.

Aussi le petit garçon se troubla-t-il réellement lorsqu’il entendit assez près de lui de grosses voix qui s’interpellaient, menaçantes, et que bientôt après deux soldats irrités abattaient une rude main sur lui.

— Ce n’est pas moi! ce n’est pas moi! cria-t-il, tandis que de grosses larmes venaient se ranger sous ses longs cils blonds, comme pour le défendre, — les larmes sont la défense du faible, de l’enfant...

— Où est ton père? hurla en français un Prussien de ces provinces rhénanes qui ont appartenu à la France.

Du moment qu’on ne lui parlait pas en allemand, le petit Jean reprit toute son assurance, — et il en avait beaucoup.

— Je ne suis pas avec mon père, dit-il. Ne me faites pas de mal.

— Avec qui es-tu, dans ce bois? avec ton frère? avec des gens du voisinage? Tu es avec quelqu’un, moucheron!...

— Avec qui je suis... dans ce bois? répondit l’enfant lentement, pensant venir en aide à «M. Bordelais» en retenant ces deux soldats furieux.

— Oui, avec qui? dit le deuxième soldat. Parle vite, tarteiffle, ou je t’écrase!

Le courage revenait à l’enfant; il le sentait croître en lui avec son importance. Dire de quel côté il avait vu disparaître «M. Bordelais» un instant auparavant?... quant à cela, jamais!

— Conduisez-moi à votre général, fit-il en redressant sa petite taille. C’est à lui seul que je parlerai.

— Morveux! dit le premier soldat. Et il allongea à l’enfant un coup de pied dans les jambes. Mais la force de ce coup de pied, donné de côté, fut diminuée de tout le dédain qu’inspirait au soudard l’humble créature. Pourtant le petit tomba sur les genoux.

Mais il se releva fièrement, et prenant un air très digne:

— Troupier, dit-il, j’n’aime pas les bottes d’oignons. On ne frappe pas les prisonniers, on les fusille.

En parlant ainsi le petit Risler, discrètement, fit rentrer un bout de chemise qui flottait par derrière hors de sa culotte fendue, puis il croisa ses bras sur la poitrine avec un air plein de résolution.

Les deux soldats eurent un rire semblable à un grognement. Ils échangèrent quelques mots entre eux; après quoi celui qui s’était présenté le premier poursuivit son chemin à travers le bois, s’aidant pour grimper de chaque tronc d’arbre, de chaque branche flexible qui traînait jusque sur le sol.

L’autre soldat saisit rudement le petit Jean par une oreille, en lui criant:

— En route! Tarteiffle!

Et se laissant dévaler à travers les espaces éclaircis, glissant, roulant sur la neige, il entraîna l’enfant après lui jusqu’au bas de la colline.

— Le voilà, le général, lui dit-il, en poussant le marmot devant l’officier qui commandait la patrouille. — Mon lieutenant, voici déjà quelqu’un, ajouta-t-il en allemand.

L’officier examina l’enfant en fronçant terriblement les sourcils. Il eut un geste de désappointement, et regarda vers le haut de la colline, où le feu des assaillants avait cessé. «M. Bordelais», très satisfait, était en pleine retraite et déjà hors d’atteinte de l’ennemi.

— Est-ce que vous allez me fusiller? demanda le petit Jean.

— Hein? fit l’officier.

— Est-ce que vous me fusillerez... comme l’autre jour Bastien, le garçon meunier de chez nous?

L’officier eut un imperceptible haussement d’épaules et interrogea:

— Avec qui étais-tu là-haut?

— Avec un ami... que j’ai rencontré, dit l’enfant.

— Il est de ton village?

— Oh! que non! Je l’ai rencontré... par les chemins. C’est un «dur à cuire», il me l’a dit. Il sait chanter.

— C’est un soldat?

— Je crois bien!

— D’où viens-tu?

Jean se gratta le derrière de l’oreille, fort perplexe; il ne voulait pas nommer Vannes, de peur d’être reconduit chez la mère Jacqueline, si on ne le fusillait pas.

— Du village, dit-il enfin.

— Et où allais-tu, quand tu as rencontré ce «dur à cuire» ?

— J’allais... j’allais trouver mon père, pour faire la guerre avec lui.

— Mais où ?

— Je ne sais pas.

Et le petit garçon avait l’air penaud d’un écolier qui n’a pas appris sa leçon.

— Eh bien! on va te fusiller, dit le lieutenant, — qui l’enleva de terre en souriant.

— Vive la France! A bas les Prussiens! cria le petit Jean résolument et en devenant tout rouge.

— Est-il joli! fit l’officier. Il tenait l’enfant à bout de bras.

Et s’adressant à un vieux sergent qui se trouvait à côté de lui: — A-t-il ane mine éveillée!

— J’en ai un comme cela au pays, murmura le sergent avec un soupir.

L’officier déposa l’enfant à terre, — bien doucement. — Sauras-tu retrouver ton chemin? lui dit-il.

Jean fit semblant de vouloir s’orienter.

— Je vais du côté où vous n’allez pas.

— Veux-tu du biscuit? demanda le sergent.

Le petit garçon fit un signe de tête négatif.

— Veux-tu un morceau de sucre?

— Je ne veux rien des Prussiens.

En ce moment les landwehrs qui avaient escaladé le bois redescendirent en courant, et Jean fut tout heureux de voir qu’ils ne ramenaient pas «M. Bordelais ». L’officier fit ranger ses hommes, et l’on prit quelques disposition pour aider les deux blessés à rentrer avec la patrouille. Très légèrement atteints l’un et l’autre, ils pouvaient suivre. Des camarades porteraient leurs fusils...

Jean regardait les blessés sous le nez; il allait de l’un à l’autre, s’amusant de leurs grimaces. Un soldat qui le vit sourire lui administra lourdement une taloche. Alors l’enfant s’éloigna rapidement, un peu effrayé. A vingt pas de là il s’arrêta, et tout prêt à prendre sa course, il attendit que la patrouille se remît en marche.

A mesure que les Prussiens s’éloignaient, le petit garçon, sans bouger de place, commençait à chercher des yeux à travers le bois, du côté où le franc-tireur avait disparu. Il s’attendait à le voir surgir tout à coup de derrière un arbre, ou au moins à s’entendre appeler. Rien ne remua...

— Ils l’ont peut-être tué ! pensa l’enfant après un moment d’attente; et soudain pris de peur à cette idée, il se mit à courir de toute sa force, tombant deux ou trois fois dans la neige, se relevant pour courir plus vite encore.

— Eh! fit une voix peu rassurée, de quoi as-tu peur?

— Des Prussiens! répondit l’enfant sans s’arrêter, et sans regarder celui qui parlait.

— Des Prussiens? Où sont-ils?

Jean revint alors sur ses pas. D’un sentier pierreux descendant des collines, débouchait un paysan de seize à dix-huit ans, en blouse, tête nue, pâle et défait, — déchiré même, — et qui portait quelque chose dans un mou choir à carreaux. Il répéta sa question:

— Où sont-ils?

— Ils ont tué M. Bordelais, dit le petit garçon.

— Ces coups de fusil que j’ai entendus, il y a un quart d’heure? demanda le jeune homme.

— C’était la bataille, répondit Jean.

A peine l’enfant achevait-il ces mots qu’une vive fusillade éclatait du côté où les Prussiens s’en étaient allés. C’était l’arrière-garde de la troupe du commandant Bernard qui, malgré l’ordre de ne pas s’attarder, n’avait pas résisté au plaisir d’échanger quelques coups de feu avec les landwehrs.

— C’est la bataille qui recommence! s’écria l’enfant.

L’énergie dont avait fait montre jusque-là le pauvre petit était épuisée, et il se mit à pleurer.

— Il ne faut pas pleurer comme ça, lui dit l’autre. Est-ce que je pleure, moi?

Jean leva la tête et regarda ce gars qui semblait sortir d’une lutte inégale dans laquelle on l’aurait maltraité — et qui ne pleurait pas. Ses yeux se séchèrent.

— Tu devrais donc pleurer? dit-il. Pourquoi? Est-ce que les Prussiens t’ont battu? Tu es tout déchiré...

— Oui, ils m’ont frappé, les misérables, mais je leur revaudrai ça!... Et ils ont brûlé la maison de mes parents...

— Brûlé ?

— Alors, je me suis sauvé, reprit le jeune paysan; mais je veux avoir le fusil et l’uniforme pour me venger. Je connais les chemins les plus courts et je vais tout droit au campement de la Délivrance... C’est dans la forêt de Boëne, tout en haut de la montagne du Crochet.

— Je veux y aller, moi aussi, dit le petit Jean très résolument.

— Tu es trop petit!

— Mais mon père est dans les soldats... Je suis tout seul...

Le gars pensa que l’enfant errait abandonné, à la suite de quelque violence comme il s’en commettait tant depuis la guerre.

— Eh bien! fit-il après un court moment de réflexion, viens toujours avec moi. Nous verrons après.

— Est-ce loin? demanda Jean lorsqu’ils eurent fait dix pas.

— C’est encore loin... Nous arriverons demain, en nous cachant cette nuit à Beaufremont. Laisse-moi faire!

Le jeune homme prit une allure rapide; l’enfant courait à côté de lui afin de pouvoir le suivre, — ce qui ne l’empêchait pas de raconter à son compagnon, qu’il s’appelait Jean Risler, et aussi comment il avait fait la connaissance de «M. Bordelais», et encore de quelle façon le franc-tireur, tout seul, avait tenu tête à tout un «régiment». Il finit par le questionner sur le contenu de son mouchoir.

— C’est une miche de pain, répondit l’autre; je l’ai achetée en route; tu vas en avoir ta part tout à l’heure.

Ils arrivèrent en effet le lendemain à la forêt de Boëne. Comme ils passaient à Sauville, village voisin du camp, l’un des lieutenants du commandant Bernard prenait des dispositions pour diriger, sur Langres, les prisonniers faits à Fontenoy.

Le jeune paysan demanda à lui parler.

— Mon commandant, dit-il, je viens pour être soldat avec vous. J’ai mes raisons. Et puis, nous n’avons plus rien là-bas; notre maison est brûlée.

— Comment, ta maison est brûlée? Où cela?

— A Fontenoy, mon commandant... Quand j’ai quitté le village, tout flambait comme de la paille. A dix heures du soir, on y voyait comme en plein jour. A la tombée de la nuit, ils avaient envahi le village. Ils nous chassaient de nos maisons à coups de crosse de fusil, sans nous permettre de rien emporter. Les maisons ont été brûlées l’une après l’autre, après avoir été enduites de pétrole. Tout a été anéanti, tout; les récoltes, les provisions, les meubles, les hardes de chacun; les chevaux, les vaches, les moutons, les porcs ont brûlé, étouffés dans les étables. Nous sommes tous ruinés!... On tirait sur ceux qui cherchaient à sauver quelque chose des flammes; c’est comme ça qu’un vieux de quatre-vingts ans, le père Christian, a reçu une balle dans le ventre; une pauvre vieille infirme a été brûlé dans son lit; la femme du maire a été battue, traînée par les cheveux, ainsi que d’autres qui se sont échappées au milieu des balles.

Le capitaine à qui parlait le jeune paysan pâlit.

— Les misérables! murmura-t-il.

Et il jeta sur les prisonniers un regard qui les fit trembler. Ils avaient à peu près tout compris; ils crurent leur dernière heure arrivée.

— Ce n’est pas tout, reprit le villageois. Ils ont arrêté le maire, le chef de gare, et le curé de Gondreville qui était accouru pour s’interposer.

» Et maintenant les femmes et les enfants sont là qui bivouaquent en plein air, dans la neige; les hommes, réfugiés dans les bois, sont traqués par les uhlans et les Bavarois qui veulent à toute force s’emparer d’eux, comme s’ils avaient travaillé à la destruction du pont... Ils ont réussi à mettre la main sur l’instituteur, et ils l’ont ramené ; mais dans quel état! — Je viens vous demander un fusil, mon commandant, conclut le gars de Fontenoy.

Les landwehrs de Dusseldorf jetaient sur le capitaine des regards suppliants. Pour toucher plus sûrement sa sensibilité, deux d’entre eux tirèrent de leur poitrine des photographies d’enfants — de leurs enfants sans doute — et y collèrent bruyamment leurs lèvres. Heureusement pour ces pauvres diables, le capitaine avait moins de dureté de cœur qu’un Moltke ou un Bismarck... Il ne leur fut fait aucun mal, et ils s’éloignèrent l’instant d’après sous bonne escorte.

— Quel est cet enfant? demanda le capitaine en avisant le petit Jean. Ton frère?

— Non, mon commandant, un pauvre enfant abandonné que j’ai trouvé sur mon chemin. Son père est dans les compagnies franches; peut-être dans les vôtres...

En ce moment Bordelais la Rose apparut, cheminant d’un pas ferme, avec armes et bagages.

— Ah! voilà mon petit! s’écria-t-il, en faisant au capitaine un salut militaire. Comme je l’ai cherché !... Il a fait le coup de feu avec moi, mon capitaine, et je ne suis pas surpris de le retrouver au camp.

— Bordelais, dit assez sévèrement le capitaine, vous êtes le dernier à rentrer...

— C’est possible, mon capitaine, c’est possible; mais j’en ai démoli deux. Le père de ce mioche va être content de le retrouver: c’est ce soldat de l’armée d’Italie, décoré, qui nous a rejoints à Vannes-le-Châtel.

Un sergent s’approcha du capitaine et lui dit à demi-voix:

— Il a été tué hier, à l’arrière-garde.

— Tué ? fit l’ancien zouave.

— Pauvre enfant! murmura le capitaine en posant une main caressante sur la tête du petit Jean.

Vive la France! cria Jean résolument (page 37).

LIV. 6.


— Si c’est vrai, capitaine, avec votre permission, j’adopte le petit, dit le zouave: la guerre ne durera pas toujours; on quittera le «flingot» pour la hache et l’herminette. J’ai toujours rêvé d’avoir une famille; voilà un commencement.

— Sa mère est dans Paris, objecta le gars de Fontenoy.

— Comment t’appelles-tu, mon enfant? demanda le capitaine.

— Jean Risler, répondit le petit garçon, un peu surpris de ce qu’il y avait de triste et d’affectueux dans les paroles de chacun.

Le sergent avait tiré de sa poitrine un livret et il en examinait les premières pages.

— Risler, murmura-t-il, c’est bien cela!... Il ne manque pas de Risler dans le pays, observa-t-il à haute voix; c’est aussi le nom d’un coquin que j’ai fait fusiller...

Malgré les représailles exercées par les Prussiens sur les habitants de Fontenoy, malgré les mesures de rigueur prises par le comte Renard, préfet prussien de Nancy, pour faire rétablir la voie ferrée, et une contribution de guerre de dix millions infligée à la Lorraine, le coup de main de Fontenoy causa une profonde sensation. On accourait de toutes parts dans les Vosges pour s’enrôler dans la légion de la Délivrance, quand on apprit que Paris venait de capituler.

Le gouvernement de la Défense nationale, dans l’ignorance où il demeura touchant la situation de quelques régions de l’Est qui résistaient encore à l’invasion, les laissa englober dans la zone des territoires occupés par l’ennemi.

Le commandant Bernard et ses compagnons durent donc, pendant l’armistice, évacuer les positions qu’ils avaient rendues si fortes.

A proximité de ces vaillantes compagnies franches, se trouvait la place de Langres; mais la zone neutre de cette ville était déjà fort encombrée, et, pour acquérir plus de liberté d’action, les partisans des Vosges préférèrent rentrer dans les lignes françaises au delà du département de la Haute-Marne, et gagner le Jura.

Par une convention militaire, signée à Dôle le 14 février 1871, et dont l’original est déposé au ministère de la guerre, le général de Manteuffel accorda «aux troupes françaises sous les ordres du commandant Bernard» le passage libre avec une escorte d’honneur à travers les lignes prussiennes. Promesse verbale fut aussi donnée «qu’en considération de la fière attitude de ces troupes dans les Vosges», leur campement fortifié de la forêt de Boëne serait respecté. Cette promesse fut tenue. Du reste toutes les clauses de la convention du 14 février furent rigoureusement observées.

Les francs-tireurs des Vosges traversèrent les lignes ennemies, fanfare en tête et enseignes déployées. Leur avant-garde arborait un drapeau avec ces mots: «Alsace et Lorraine». Le général Werder les salua à Dôle à la tête de son état-major. Partout les postes prussiens leur présentèrent les armes.

Une particularité qui impressionna vivement les populations et les corps d’armée au milieu desquels on passait, c’était la présence, dans les premiers rangs, d’un vieux soldat portant, triomphalement juché sur le haut de son sac, le petit blondin au visage énergique et doux, au regard curieux et étonné, qui sera le héros de ce récit. L’ancien zouave ne faiblissait pas sous cet excédent de charge; pourtant son sac ne paraissait pas dégonflé — au contraire.


PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

L’HONNEUR D’UN PÈRE

I

Table des matières

Un Crime en wagon

Le 1er août 1877, à huit heures vingt minutes du matin, le train venant de Périgueux, après avoir dépassé Brive-la-Gaillarde, sortait du tunnel de Galop, lorsque des cris perçants se firent entendre: ils semblaient partir d’un wagon de première classe.

Dans un wagon de troisième classe roulant à l’avant du même train, un homme âgé, dont la rude et franche physionomie tenait du soldat et de l’ouvrier, et un jeune garçon blond, d’allure toute parisienne, proprement vêtu d’une blouse de toile grise, avaient pris place l’un vis-à-vis de l’autre près d’une portière; c’est assez dire que l’enfant, sa tête blonde aux cheveux ras passée au dehors, les yeux en quête d’imprévu, ne prêtait qu’une attention distraite au récit que son compagnon lui faisait de l’assassinat du maréchal Brune, récit commencé à Brive, où naquit l’infortuné maréchal, et qui durait depuis un bon quart d’heure.

Aux appels désespérés poussés par quelque victime de l’un de ces attentats meurtriers trop fréquents en chemins de fer depuis quelques années, —c’était une voix de femme, — le jeune garçon vit une tête étrange se montrer à la portière du wagon qui suivait celui où il se trouvait. Cette tête, percée de deux yeux louches escortant un grand nez mince et long, était fendue par un affreux ricanement ouvrant démesurément une bouche pavée de dents noires, carrées. Les cheveux de ce personnage disgracié par son physique, blanchis, ou plutôt jaunis par l’âge, étaient coupés courts, excepté au sommet de la tête où ils se dressaient comme le rude poil de l’hyène. Ce devait être un étranger, peut-être un Allemand; mais dans ce cas, un Allemand comme on n’en voit que dans les Contes d’Hoffmann.

Les cris avaient cessé, mais non l’émoi qu’ils avaient fait naître parmi les voyageurs.

Une lutte semblait engagée derrière la portière du wagon de première vers lequel se portait la curiosité alarmée de tous ceux qui entendaient encore vibrer dans leurs oreilles ces cris d’épouvante que peut seul arracher l’horreur d’une fin tragique entrevue.

Soudain la portière céda, et un homme s’élança sur la voie. Il était bâti en hercule, avec une petite tête coiffée d’un chapeau minuscule. Le jeune garçon eut un saisissement en apercevant son visage. Le pauvre enfant pâlit affreusement et recula comme s’il eût craint d’être aperçu.

L’homme qui s’enfuyait emportait un petit sac de voyage en cuir rouge. Il adressa au ricaneur aux regards louches un signe d’intelligence que celui-ci n’avait pas attendu, car il déguerpissait à son tour enfonçant sa casquette sur ses oreilles. La portière vivement ouverte par lui, il s’élança aussi sur la voie et, grâce à des jambes longues comme des échasses, il rattrapa tout de suite son complice présumé et même gagna de vitesse sur lui.

Tout cela s’était passé on ne peut plus rapidement.

Le chef de train accourait en suivant les marchepieds; l’attention du machiniste était éveillée, mais le train ne ralentissait pas sa marche.

— Pourquoi n’arrête-t-on pas? criaient les voyageurs.

Ils en comprirent la raison l’instant d’après.

Les deux malfaiteurs, très en vue, gravissaient le talus, couvert de bruyères, qui maintenait la ligne ferrée dans un fond. Tout à coup le train pénétra dans un second tunnel — le tunnel de Montplaisir. La nuit se fit, le sifflet de la machine et le roulement assourdi des roues des wagons mirent fin aux commentaires anxieux.

La lumière du jour reparut et le train s’arrêta enfin.

Les employés se précipitèrent vers le wagon où un crime avait dû être commis. Des voyageurs s’apprêtaient à les suivre, et déjà s’établissaient des dialogues alarmés entre maris et femmes:

— N’y vas pas, mon Adolphe, n’y vas pas!

— Eh! je veux voir ça, moi, je te dis.

— Cela te ferait du mal... tu as le cœur trop sensible!

— Lâche-moi, ou je fais un malheur!

— En voiture! En voiture! criaient les employés.

Dans un compartiment, où elle se trouvait seule, râlait sur une banquette une dame encore jeune, richement vêtue; une cravate d’homme en soie noire lui serrait le cou à l’étrangler. Suffoquée, elle faisait des efforts infructueux pour arracher ce lambeau de soie.

La cravate dénouée, elle ouvrit démesurément les yeux comme si elle craignait encore de se trouver en présence de son agresseur; mais en se voyant secourue, elle respira bruyamment deux ou trois fois:

— Assassinée et volée! s’écria-t-elle; et elle s’évanouit.

Le conducteur pria deux dames du compartiment voisin de venir prendre place auprès de la victime, et un moment après le train se remettait en marche: la gare de Turenne était à quelques minutes.

— Eh! on en voit des choses quand on voyage, mon petit Jean! dit le compagnon du jeune garçon, qui demeurait sur sa banquette encore tout saisi, de grosses larmes roulant dans ses yeux.

Ce nom de Jean ramène sans doute le lecteur au souvenir de notre petit ami Jean Risler. C’était lui, en effet, très grandi, très fort pour un enfant de douze ans, mais peut-être trop réfléchi pour son âge. Son compagnon de route, on le devine, c’était ce brave homme de notre connaissance, l’ex-zouave, l’ex-charpentier Bordelais la Rose.

Comment et pourquoi ils voyageaient sur cette ligne de Périgueux à Figeac, c’est ce qu’on apprendra bientôt.

Oui, Jean pleurait.

— Mon enfant, lui dit le charpentier, il n’est pas défendu d’être impressionnable; mais pourquoi pleurer maintenant que tout est fini. Tu étais passablement gai depuis Bordeaux...

— Oh! non! tout n’est pas fini, dit le jeune garçon, en secouant la tête d’un air découragé.

— Enfin la dame n’en mourra pas, c’est probable; ce qu’on lui a pris, on le lui rendra, quand on aura mis la main sur les voleurs. Regarde donc plutôt sur ce rocher à pic; c’est la petite ville de Turenne. Ah! ça te réveille ce beau nom! Nous allons arriver à la station. Ce que tu vois là-haut, dominant tout, ces vieilles murailles délabrées avec deux belles tours, ce sont les restes d’un château fortifié qui a été le berceau de la famille du grand guerrier... Je suis déjà venu dans le pays; j’y ai bu de bien bon vin, dans le temps; on ne connaissait pas encore le phylloxéra!...

Jean paraissait indifférent à tout ce que lui disait son excellent ami Bordelais la Rose.

Celui-ci s’en aperçut.

— Voyons, secouons-nous un peu, mon petit! Sac et giberne! on en verra d’autres. Tiens voilà la station. Regarde, on va transporter le cadavre.

Toutes les têtes étaient aux portières.

— Mais non, dit l’enfant, la dame ne veut pas descendre.

— Elle parle donc! Je m’en doutais bien! Alors c’est qu’elle se porte comme toi et moi... et qu’il ne faut plus penser à cette aventure de voyage. Maintenant ça devient l’affaire de la justice... et des journalistes. Voilà un «fait divers » que nous avons vu de près!...

Le train s’était remis en marche.

— Ah! comme j’ai hâte d’arriver! dit le petit Jean.

— Nous arriverons, mon fils! nous arriverons! Tu ne me demandes pas si j’ai préparé mes poings?

— Pourquoi faire?

— Mais... pour lui casser quelque chose à ton oncle Risler. Pourquoi serais-je venu, sac et giberne!

— Vous croyez alors que nous allons le trouver à Aurillac?

— Tu me demandes si je le crois? Je le crois... d’après toi, puisque tu m’y mènes! Car c’est ainsi, en vérité : les hommes ne sont plus rien par le temps qui court, les enfants ordonnent; c’est le progrès. Je ne te conduis pas, je te suis. Ah bien! il paraît que je t’aime bigrement! Mais n’en abuse pas, fils, Bordelais la Rose est un dur à cuire.

— Ce jeune garçon est avec moi, dit Bordelais la Rose (page 54).


— Nous ne devrions pas nous arrêter à Figeac.

— Oh! pour ça non! Je ne serai pas venu de Bordeaux, mettons de Mérignac,

— c’est tout comme, — passant par Figeac, sans aller broyer les mains de mon vieux caporal de Crimée et renouer connaissance avec lui pendant quelques heures! Un rude lapin, mon «fiston», que ce Crépin Cardaillac! Et... avec l’étoile sur la poitrine au moins. On ne viendra pas la lui prendre à celui-là ! Nous voilà à Saint-Denis.

— Mais... on ne l’a pas enlevée à mon père, sa croix, dit Jean en protestant vivement; il était mort quand c’est arrivé...

— C’est vrai! c’est vrai! J’ai tort de parler ainsi...

— C’est moi qui aurais dû empêcher cette profanation...

— Pauvre enfant! Quel âge avais-tu lorsque le Risler a commis cet acte indigne?

— Je n’avais pas huit ans. Ma pauvre grand’mère Risler criait et pleurait...

— Et toi?

— Moi, je m’étais suspendu à la jaquette de mon oncle; mais il est si fort! il m’a détaché avec une chiquenaude... et je me suis assis... dans les cendres de la cheminée. Qu’il y prenne garde: je deviendrai un homme un jour...

— Tu es un brave garçon, va!... Écoute ce bruit. Nous passons la Dordogne sur le pont en tôle de Floirac... cent cinquante et quelques mètres. Maintenant le chemin de fer va monter jusqu’au plateau du Causse. Tu me dis qu’il est fort ton oncle?...

— Comme les hercules de la foire au pain d’épice.

— Est-ce pour m’effrayer? Apprends, mon fiston, que le bon droit triple la force d’un homme... Et nous avons le bon droit pour nous. Je le démolirai, ton oncle! Sac et giberne! il faut que je lui casse quelque chose. Ça me revient tout d’un coup ce que tu m’as rapporté au sujet de la croix de ton pauvre père. Le sang des pieds me monte à la tête, et je vois tout rouge. Tiens! l’un de ces deux brigands de tantôt était, certes, bien solidement constitué ?...

Jean ne répondait pas; il regardait fixement son vieil ami, qui reprit avec quelque impatience:

— Je parle de ceux qui ont étranglé la dame! Sac et giberne! il me semble que je m’explique. Eh bien! si ton oncle était aussi fameusement charpenté que ce gaillard, il ne me ferait pas peur; je n’aurais qu’à penser à la scène faite par lui à ta grand’mère Risler.

Cette scène, à laquelle Bordelais la Rose faisait allusion, lui avait été racontée, les larmes aux yeux, par son petit protégé. Un jour, — il y avait de cela cinq ans, — Jacob Risler était venu chez sa cousine Gertrude pour lui emprunter une somme d’argent que la grand’mère de Jean ne voulut pas lui prêter. Extrêmement irrité de ce refus, il se lança dans des récriminations, et proféra des injures, établissant, selon son habitude, une confusion volontaire entre son cousin le brave et honnête Risler tombé les armes à la main pour la défense de nos foyers et son frère à lui, Louis, qui, devenu l’agent de l’ennemi, avait é :é frappé de la mort des traîtres. Jacob accabla de reproches la vieille femme, et quand il pensa l’avoir confondue et profondément humiliée, il décrocha un tableau vitré qui faisait l’ornement du manteau de la vaste cheminée de la salle basse: entre quatre baguettes dorées, s’étalait tout ouvert le brevet de chevalier de la Légion d’honneur de l’ancien sergent de l’armée d’Italie; la croix même du légionnaire était fixée au parchemin par son ruban rouge.

Risler saisit à deux mains le tableau, et sans se laisser arrêter par les larmes de la pauvre mère, ni par les cris et les vaines menaces de Jean, il le mit en morceaux en le brisant sur le dossier massif d’un siège, puis il piétina les débris, jetés sur le sol, cracha dessus et fit mine de sortir.

Mais sur le seuil, il parut se raviser. Il vint ramasser la croix, la plaça sans façon dans le gousset de son gilet, et, secouant les éclats de verre qui y adhéraient, il plia soigneusement le brevet et le mit dans sa poche. — Jacob Risler avait trouvé bon depuis de se décerner à lui-même cette décoration. La conformité des prénoms se prêtait à cette odieuse usurpation, surtout dans un moment où une partie de la Lorraine et le Niderhoff venaient de passer à l’Allemagne. Et maintenant, à la faveur de cette distinction honorifique, Risler commettait toutes sortes de méfaits... Mais n’anticipons pas.

Soudain, Bordelais la Rose, mis hors de lui par le ressouvenir de cette offense, qu’il ressentait comme si elle lui était personnelle, s’écria avec véhémence:

— D’abord, je te défends de l’appeler «mon oncle» ! Ce coquin n’est pas ton oncle, puisque ton père et lui n’étaient cousins qu’au deuxième degré. S’il ne portait pas le même nom que toi, il y a longtemps que je t’aurais dit de renier à son égard toute parenté...

— S’il ne portait pas notre nom, de tout temps honorable; dit l’enfant, l’abominable idée de s’attribuer la décoration de mon père ne lui serait pas venue... Mais je ne l’appellerai plus mon oncle. J’avais déjà pris cette résolution tantôt.

— Pourquoi tantôt?

— Je vous le dirai... plus tard.

Bordelais la Rose était vivement intrigué. Mais Jean ne voulait point parler. Le silence s’établit entre eux...

Le train avait atteint le plateau du Causse. Jean ne regardait plus et demeurait absorbé par ses réflexions.

— Je te croyais plus curieux, lui dit à la fin Bordelais la Rose avec l’accent du reproche. Le Causse, vois-tu, ajouta-t-il, c’est la partie du Lot où l’on sème le blé ; il y a d’autres plateaux où l’on ne cultive que le seigle, d’où leur nom de Ségalas. Ce qui fait l’originalité du Causse, mon Jean, c’est qu’il s’y trouve en quantité des gouffres profonds où se précipitent les eaux des ruisseaux; elles vont reparaître dans les vallées de la Dordogne et du Lot, où elles jaillissent de terre en belles sources. Ici, la voie passe à quelques mètres du gouffre de la Roque de Corn; c’est un entonnoir dont on n’a jamais trouvé le fond; les eaux du Miers s’y engloutissent: nous y voilà !

Jean eut un imperceptible haussement d’épaules. Mais Bordelais la Rose était si bon pour lui qu’il craignit de l’affliger, et il jeta un vague coup d’œil sur l’abîme béant.

— Quand arriverons-nous? dit-il avec un soupir.

— C’est tout ça ton émerveillement! fit l’ex-zouave désappointé. Sûrement nous arriverons bientôt, car voilà le village de Rocamadour accroché aux flancs de son rocher à pic; dans une heure nous serons à Figeac, et j’en suis bien aise, car tu commences à m’impatienter. Enfin qu’as-tu?

— Rien, dit Jean.

— Rien?

— Une crainte, un soupçon; mais je ne peux pas m’expliquer.

Une heure après, comme l’avait annoncé Bordelais la Rose, le train passait le Drauzon sur le viaduc du Ceindreau, composé de vingt arches largement ouvertes, puis il franchissait le Celé sur un pont en tôle, et un moment après il entrait en gare de Figeac.

C’est à Figeac que s’arrêtait la dame victime de l’agression. Déjà, le télégraphe avait signalé le dramatique événement. Un gendarme bruni par le soleil d’été s’approcha du compartiment occupé par la dame, et vers lequel se portaient tous les voyageurs qui n’allaient pas à une gare plus éloignée. On devine que Jean se montrait parmi eux au premier rang.

La pauvre dame encore mal remise de son émotion descendait de voiture assez péniblement. Elle était mince, blonde, avec des traits fins et une tournure aristocratique, et pouvait avoir une quarantaine d’années. Le gendarme l’aida et, en quelques mots, elle mit au courant de ce qui s’était passé, ce premier représentant de l’autorité qui se présentait à elle.

Le gendarme, suivi de près par son brigadier, se tourna vers celui-ci, et lui exposa à son tour ce qu’il venait d’entendre.

— Voici la chose, mon brigadier: c’est la dame. Elle dit, comme ça, qui dit, qu’un particulier s’est introduit en route dans son wagon, qui dit. Un malfaiteur de la pire espèce, quoi! La dame change son sac rouge de place, qui dit; mais le malfaiteur le voulait ce sac; il a un empoignage avec elle, qui dit, et pour se débarrasser d’elle, il l’étrangle quasiment avec une cravate, et se sauve, qui dit, avec le sac. Voilà tout uniment l’accident, mon brigadier. C’est clair et limpide. Seulement ils étaient deux malfaiteurs de la pire espèce. Comprenez?

Pendant cette sorte de rapport inintelligible, accompagné d’énergiques secouements de sabre, le brigadier, bel homme, à figure pleine et placide, tournait alternativement la tête vers le gendarme et vers la plaignante, avec des mouvements automatiques.

— C’est bon! fit-il, voilà une grosse affaire pour les magistrats.

Le commissaire de police venait justement de recueillir à la hâte quelques indications du chef de train. Il s’approcha et offrit son bras à la dame blonde.

— Le vol, lui dit-elle, n’a d’importance que pour moi. Le sac ne contenait guère, avec très peu d’argent, que divers objets destinés à établir l’identité de ma pauvre enfant, qu’on m’a volée, monsieur, il y aura quatre ans le 1er septembre. Je venais à Figeac pour faire une démarche... J’en ai tant fait déjà sans succès! Et qui sait si l’acte de violence dont je me plains ne fait point partie d’un système de persécution dirigé contre moi? C’est à en devenir folle, monsieur le commissaire!

— La pauvre! la pauvre! disait-on autour de la dame avec intérêt. Té, on lui a pris sa petite!

— Que ceux qui ont quelque témoignage à fournir à la justice, dit le commissaire de police, prennent la peine de passer à mon bureau.

Jean avait quitté son vieil ami pour aller jeter un coup d’œil dans le wagon, dont la portière demeurait ouverte: il voulait voir.

Il aperçut dans un coin un mouchoir bleu, à carreaux, et le ramassa avec la pensée qu’il y avait peut-être là un indice propre à le fixer sur de terribles soupçons conçus par lui. Tremblant d’émotion, il se hâta de l’apporter au commissaire; mais tout en marchant, il cherchait d’une main fébrile, à l’un des coins, la marque du linge. Il trouva celle-ci: J. R.

— Je ne m’étais pas trompé ! murmura-t-il en pâlissant. Et il ajouta tout haut: Ce doit être le mouchoir de l’assassin.

Le commissaire observa qu’il appartenait peut-être à quelque voyageur.

Mais Jean s’obstina. Il était sûr, disait-il, de ne pas se tromper.

— Voilà un enfant qui a l’air d’en savoir long, remarqua le commissaire.

Jean montrait quelque velléité de parler; mais il se tut.

— N’y prenez donc pas garde, monsieur le commissaire, répliqua Bordelais la Rose; ce jeune garçon est avec moi, et nous étions dans un wagon éloigné...

» Il a vu, comme tout le monde, les deux coquins se sauver, assez tranquillement du reste; l’un, large d’épaules et fort, le second, long et sec...

— Oui, acheva Jean, avec des cheveux jaunes, des coudes pointus à percer son habit, des pieds énormes... Et puis une bouche! Des yeux! Et ce nez, donc, en lame de couteau! Quant à l’autre...

— Eh bien? fit le commissaire.

— Non, je n’en dirai rien, répondit Jean résolument.

— Restez-vous à Figeac, mon brave? demanda le commissaire de police à Bordelais la Rose.

— Jusqu’à demain, monsieur le commissaire, et à vos ordres.

— Eh bien! amenez-moi tantôt ce jeune garçon. Il semble avoir mieux vu que personne, et son langage m’étonne de plus en plus...

II

Table des matières

L’Orphelin

Il est indispensable de faire ici un retour sur les années écoulées depuis le moment où Jean, suivant les troupes au campement de la Délivrance, traversait les lignes prussiennes jusqu’à Dôle, dans le Jura. Que d’événements s’étaient produits!...

Avant même la fin de l’armistice, le brave charpentier, reprenant ses outils, s’établit d’abord à Dijon, ville toute frémissante encore des chocs de la guerre, occupée tour à tour qu’elle avait été par les Badois de Werder et les Chemises Rouges de Garibaldi.

Aussitôt que les communications furent rétablies, il écrivit au maire de Vannes-le-Châtel pour s’enquérir de la famille de Jean Risler, ou plutôt de cette tante Jacqueline et de ce père Barnabé à qui l’enfant avait été confié pendant quelques jours...

Bordelais la Rose apprit, peu après, que le vieux luthier des Vosges avait été jeté en prison par les Prussiens, sous l’inculpation de détention d’armes. Le malheureux se trouvait encore enfermé à Mirecourt; on ne savait ce que sa femme était devenue.

Alors l’excellent Bordelais la Rose se décida à conduire à Paris cet enfant qu’il traitait déjà comme s’il l’eût adopté. Les renseignements sur la mère de Jean manquaient et lui faisaient vivement regretter ceux que le père Barnabé aurait pu fournir. Il fallut au charpentier beaucoup de patience et beaucoup de dévouement pour utiliser les vagues indications données par le petit Jean et arriver enfin, rue Marie-Stuart, au domicile de la mère et de la grand’mère du jeune garçon: c’était la maison où était né Jean.

Mais les deux pauvres femmes étaient mortes pendant le siège; la mère de Jean soignant sa mère à elle, déjà malade au moment de l’investissement de Paris, ne réussit pas à la sauver, et succomba quelques semaines plus tard aux atteintes d’un mal contagieux.

On sait que Jean avait une sœur un peu plus jeune que lui. La petite Pauline avait été recueillie par son oncle Antoine Blaisot, frère de sa mère, ouvrier ébéniste dont on indiqua la demeure au charpentier bordelais; c’était dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine.

Bordelais la Rose mena Jean à son oncle, qui fut enchanté de le voir vivant: déjà la grand’mère, — l’autre grand’mère, celle de Lorraine, — envoyait du pays des lettres désolées. A toutes ses questions, Antoine n’avait pu répondre d’une manière positive qu’en annonçant à la vieille Lorraine la mort de sa bru; de Jacob Risler et du petit Jean il ne savait absolument rien. La grand’mère réclamait Pauline. L’oncle Antoine, qui était veuf, résolut tout de suite de rendre sans tarder à la bonne dame et Pauline et Jean, et il s’en expliqua avec Bordelais la Rose.

L’ancien zouave pensait avoir rempli convenablement sa tâche; il dit adieu au petit Jean, l’embrassa tendrement, et lui fit promettre de lui écrire souvent, «lorsqu’il serait grand et qu’il manierait une plume». Ses lettres le trouveraient toujours à Mérignac, près de Bordeaux, où il comptait se retirer dans une vigne dont il avait hérité quelques mois avant la déclaration de guerre.

Jean et Pauline furent conduits par leur oncle au Niderhoff. Ce fut avec une joie douloureuse que la vieille grand’mère rentra en possession des deux enfants de son fils. Pendant un temps, la bonne femme s’attacha ardemment à croire que Jacob, fait prisonnier, vivait encore dans quelque prison d’Allemagne, — ou, blessé, dans quelque hôpital; mais les prisonniers revinrent, les blessés revinrent à leur tour, et tout espoir s’évanouit.

Toutefois Jacob avait été pleuré déjà ; il ne le fut pas de nouveau. Une préoccupation absorbait la vieille Lorraine: quitter le village que les Prussiens avaient acquis le droit de garder pour toujours.

Elle ne voulait pas que son petit Jean fût Allemand, et dans les derniers jours de septembre 1872, au moment où allait expirer le dernier délai accordé à ceux qui refusaient d’opter pour la nationalité étrangère, la vieille Gertrude, aidée de ses voisins et des cousins Risler, — le mari et la femme, —chargea sur une charrette tout ce qu’elle pouvait emporter, et emmena son petit-fils à Dommartin, près Toul, par des routes encombrées d’un peuple d’émigrants qui venaient — lamentable et touchant spectacle! — jusque du fond de l’Alsace. La petite Pauline était très souffrante au moment où s’effectuait cet exode dans les montagnes des Vosges et les campagnes des bords du Rhin abandonnées à l’ennemi comme rançon. Quelque répugnance qu’elle y eût, la maman Gertrude dut confier l’enfant aux Risler; — qui restaient sans hésitation dans le pays. — Ceux-ci se montrèrent assez bien disposés, empressés même, et du même coup, en gens pratiques, ils prirent aussi possession de la maisonnette de la bonne vieille et du jardin potager bien préférables à la chaumière en mauvais terrain qu’ils possédaient tout au bout du village.

Où est-il ce misérable? répétait Jean (page 61).


La grand’mère de Pauline comptait bien rappeler auprès d’elle la fillette dès qu’elle serait en état de supporter le voyage; mais il arriva, dans ces temps où tous les malheurs se succédaient sans relâche, que la pauvre mère Gertrude s’éteignit tout à coup: épuisée par ce dernier effort accompli en arrachant à l’étranger l’enfant de son nom et de son sang, et douloureusement atteinte par le deuil de quitter ce coin de terre française. Elle y était née, et rien, semblait-il, ne pouvait la priver de la triste douceur d’y mourir...

De braves gens de Dommartin écrivirent alors à l’oncle Antoine. Toujours rempli de bonne volonté, l’ouvrier ébéniste vint chercher Jean — deux fois orphelin. Jean revint à Paris avec son oncle. Il entrait alors dans sa neuvième année.

A cet âge, les chagrins n’ont guère de prise... L’enfant eut donc un moment d’épanouissement. Sa robustesse, ses bonnes couleurs firent sensation dans le faubourg populeux, où les gamins du même âge semblaient chétifs auprès de lui. Pendant six mois il fut pour tout le quartier «l’Alsacien qui ne voulait pas être Allemand», — et on le fêtait. Au bout de l’année, grâce à sa gentillesse et n’étant plus trahi par la fraîcheur de ses joues, Jean prenait droit de cité et s’élevait sans opposition à la situation privilégiée de gamin de Paris, à laquelle lui donnaient déjà des titres surabondants, sa naissance dans la grande ville et sa lignée maternelle.

Ce qui facilita, du reste, cette évolution, c’est qu’il se défendait volontiers, — on n’aurait pu dire pourquoi, — d’appartenir aux provinces perdues; ce n’était là ni répugnance, ni fantaisie puérile; il y avait une raison autrement sérieuse à cela; le pauvre petit avait été témoin d’une odieuse scène faite à sa grand’mère par le brutal Jacob Risler, et qui s’était terminée par la soustraction de ce brevet et de cette croix qui constituaient un titre d’orgueil et une relique sacrée aux yeux de la mère Gertrude et de son petit-fils. — On sait déjà quelque chose de cette scène.

Or, l’enfant avait retenu quelques-unes des expressions injurieuses prononcées contre son père. Un doute affreux avait germé dans son esprit. Quelques mois plus tard, lorsque sa pauvre grand’mère l’adjura de ne rien croire de ce qu’avait dit Risler son mauvais parent, ce doute se dissipa; mais à mesure que s’effaçait le souvenir des paroles de la bonne-maman, l’impression pénible de la scène revenait vivace et douloureuse à l’esprit de l’enfant. Il se rappelait alors certaines allusions cruelles des habitants du Niderhoff. Et il lui semblait, à mesure qu’il prenait de l’âge, qu’une tache déshonorait son nom.

Plusieurs fois Jean avait cherché à tirer quelque lumière de son oncle Antoine; mais le brave homme, assez borné d’esprit du reste, n’aimait pas les Alsaciens. Son neveu était Lorrain; mais pour lui Alsacien ou Lorrain c’était tout un. L’ouvrier ébéniste, profondément Parisien, — on pourrait dire Parisien endurci, — avait vu avec déplaisir sa sœur devenir la femme de Jacob Risler. Ce déplaisir s’était accru lorsque son beau-frère, malgré sa promesse, après deux ans de mariage avait emmené au pays sa femme et le petit Jean. Ce nom de Risler, au surplus, sonnait mal à l’oreille d’Antoine. Des renseignements venus du Niderhoff ne se trouvaient nullement favorables à la famille Risler, dont les cousins Louis et Jacob étaient médiocrement considérés dans le pays; par surcroît, ce dernier avait épousé une Allemande et cette circonstance, aux yeux de l’honnête mais ignorant Antoine Blaisot, rapprochait singulièrement la frontière du côté du Rhin...

Plusieurs années s’écoulèrent et Jean ne pouvait ni se résoudre à oublier l’odieuse accusation dont son père avait été flétri, ni à accepter la réprobation qui le frappait, avec les siens. Oh! comme il brûlait de grandir, de devenir un homme! Il ne passait jamais devant les magasins de la rue du Faubourg-Saint-Antoine sans étudier, — grave et anxieux, — dans les glaces des devantures les progrès accomplis... depuis la veille. A l’école, il montrait un âpre désir d’apprendre très rare chez les enfants. Quelle ambition l’excitait donc? quelle vanité ? quel besoin de dominer, d’éclipser les autres élèves? Jean obéissait à une idée plus avouable. Il voulait écrire lui-même à son ami

«M. Bordelais», dont l’adresse demeurait pieusement gardée dans sa mémoire. C’est qu’il était si sûr de posséder en lui un ami! L’oncle Antoine se montrait indulgent, mais en même temps froid, indifférent...

Avec Bordelais la Rose, on fortifierait, le moment venu, un pacte d’inaltérable amitié. Et puis l’ex-zouave avait connu son père; Jean savait fort bien qu’il l’estimait. Tout lui disait que par le vieux soldat des compagnies franches des Vosges il pourrait obtenir la preuve de l’honnête conduite de son père. L’espoir lui revenait; il se rappelait les dernières paroles que son père lui avait dites: Souviens-toi qu’il n’y a jamais eu de traître du nom que tu portes! Et en bon fils, il avait hâte d’entreprendre une réhabilitation, à laquelle il voulait consacrer toute son énergie.

Jean put enfin écrire... et il eut de l’ancien soldat une réponse telle que le fils de Jacob Risler la pouvait souhaiter. Bordelais la Rose affirmait dans un style plein de franchise, assaisonné de jurons soldatesques, que le père de son petit ami n’avait pas été fusillé à Fontenoy. Il ne serait peut-être pas bien difficile, ajoutait-il, de mettre la main sur les papiers établissant l’identité du Lorrain de même nom surpris dans ce village en flagrant délit de trahison. Il entreprendrait cela un jour, lorsque ses rhumatismes lui laisseraient quelque répit, — des rhumatismes gagnés au siège de Sébastopol, sac et giberne! où il fallait dormir dans la boue des tranchées...

Ce fut une grande joie pour Jean de recevoir de telles assurances. Il reprit courage tout à fait, et se montra moins impatient de grandir.

Le Niderhoff faisant partie des territoires perdus, c’est Paris qui devenait sa ville; c’est dans la capitale qu’il devait songer à vivre et à s’établir. Un moment viendrait où il se trouverait en mesure, grâce à son travail, d’arracher sa sœur à ces vilains parents demeurés au village, — non pas Prussiens par force, ceux-là, mais Prussiens de la veille, — et il donnerait à tous une leçon sévère, obtenant pleine et entière réparation...

Voilà quels étaient les pensées, les sentiments et les aspirations du jeune garçon.

Pauline, aussi, avait grandi. Jean lui écrivait et recevait de bonnes réponses avec quelques mots dictés par la petite. C’étaient toujours des éloges pour la façon de se comporter envers elle de l’oncle Jacob et de la tante Grédel.

A chaque lettre du village, Antoine Blaisot disait invariablement: Tout va bien là-bas; mais Jean, plus défiant à l’égard de ses parents d’Alsace-Lorraine, parvint à décider le brave Antoine à pousser une pointe jusqu’au Niderhoff pour voir et réconforter l’abandonnée Pauline.

Ce ne fut pas un long voyage; mais Antoine rapporta de fâcheuses nouvelles: Sa nièce était souffrante, malgré les bonnes nouvelles contenues dans les lettres de la tante Grédel; quant aux Risler, ils étaient toujours plus mal vus; le père de Jean n’avait pas retrouvé l’estime de ses anciens amis. Le sabotier et sa femme, par leur opiniâtreté, avaient assuré le succès de leurs manœuvres.

Jean ne put entendre ces choses sans verser des larmes amères. Quant au ménage «allemand», au dire d’Antoine, «le torchon brûlait» : Jacob était parti pour le Cantal, entraîné par un courtier allemand qui faisait des achats pour une grande maison de Strasbourg. Il ne comptait pas revenir de sitôt.

A cela Jean haussait les épaules, lorsque son oncle lui dit brusquement:

— Tu ne sais pas? il porte la croix de ton père...

Jean bondit. — Oui, reprit Antoine Blaisot; cela lui est bien facile, avec son «toupet», puisqu’il s’appelle Jacob comme ton père, qu’il a été soldat comme ton père... La tante Grédel soutient que la croix appartient légitimement à son mari; qu’elle lui était due, que ça a été une injustice ou une erreur. Elle le disait du moins à qui voulait l’entendre; mais maintenant le Risler est en baisse; c’est qu’avant de partir il lui a rompu les côtes; je l’ai su...

— Et où est-il? où est-il ce misérable? répétait Jean, hors de lui, en tournant comme un fauve tout autour de la chambre voisine de l’atelier et qui servait à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de cuisine.

— Il écrit au pays... malgré la roulée, répondit l’oncle Antoine.

— Mais où est-il? répétait Jean. Je veux le savoir.

Antoine Blaisot se mit à fouiller ses poches; ce fut en vain; puis levant son chapeau melon il chercha au milieu de quelques papiers qui en occupaient le fond et avaient pris des formes arrondies. Il trouva ce qu’il cherchait: l’enveloppe d’une lettre de Jacob Risler à sa femme, timbrée d’Aurillac.

— Oh! s’écria Jean, si j’avais quinze ans, comme j’irai le souffleter! Mais je suis assez fort pour lui sauter à la poitrine et lui arracher cette croix qu’il a volée à mon père, comme il lui a volé son honneur. Vous ne ressentez donc pas cette insulte, mon oncle? ajouta le généreux enfant.

— Mais si... puisque je t’en parle comme d’une chose qui m’a révolté, dit l’oncle Antoine très calme. Ce qui me fait plaisir dans tout cela, c’est que l’Allemande a reçu une roulée d’importance. Il paraît qu’elle en a gardé le lit trois jours.

— Et pendant ce temps-là, Pauline, qui la soignait?

— Ah! tu m’en demandes trop, mon petit! Tu dois comprendre que ta sœur ne peut pas être chez ces tristes gens comme auprès d’une mère!

— Pauvre Pauline! murmura Jean.

— Quand elle aura deux ou trois ans de plus, nous verrons, mon garçon! Je ne veux pas me remarier; mais en fait de marmots, c’est assez de toi ici, — sans t’en faire reproche. Chaque jour Pauline grandit... dans quelque temps nous aviserons.

Jean accepta les encouragements de son oncle Antoine en ce qui concernait la fillette; mais rien ne put le détourner de la pensée que son indigne parent usurpait la personnalité de son père.

Comme s’il lui était possible, par un violent effort de sa volonté, de sortir de cette enfance qui lui pesait, il ne se mêlait plus guère aux jeux des gamins de son âge. Le temps que les autres dissipaient, il l’employait à l’étude. Une page de sa géographie était noire et illisible à force d’avoir été lue. Quelle fascination exerçait-elle sur cet esprit ardent, sur cette nature précoce? Qui eût pu s’en rendre compte en y lisant qu’Aurillac est le chef-lieu du département du Cantal, formé de la haute Auvergne, qu’on y fabrique des dentelles, de l’orfèvrerie, des chaudrons, et qu’on y fait un commerce actif de sabots, de fromages, de bœufs, de mulets et de chevaux...

En Auvergne! Alors ces porteurs d’eau, ces marchands de marrons, ces commissionnaires, ces charbonniers, qu’on traitait d’Auvergnats, non sans une nuance de dédain, ils étaient de ce pays-là ? Le jeune garçon ne laissait pas échapper une occasion de questionner l’un de ces hommes, dont la bonhomie n’exclut pas une certaine ruse à l’endroit de leurs intérêts. L’oncle Antoine s’étonnait du goût nouveau de son neveu pour les marrons grillés. Les deux sous du dimanche étaient immédiatement employés à l’achat de cette friandise.

Mais Jean ne demeurait pas fidèle à son marchand. Il allait d’une «rôtisserie » à l’autre, et apprenait à connaître tous ceux qui les tenaient. Le marchand du coin de la rue Saint-Bernard était des environs de Mauriac; dans la rue Saint-Antoine, il y en avait un de Saint-Flour, un autre de Murat, un autre de Chaudesaigues, un quatrième venait de Pierrefort. Le père Villamus, dont l’établissement figurait avantageusement sur le pas de la porte d’un marchand de vin de la place de la Bastille, était natif de Salers; devant son fourneau, Jean rencontrait les externes paresseux de quelques institutions du quartier de l’Arsenal qui venaient jusque-là consulter le rôtisseur sur la version à faire, et le rôtisseur, fouchtra! expliquait la version; chose surprenante, grâce à son patois, il traduisait Cornélius Népos à livre ouvert, ni plus ni moins qu’un bachelier. Cela faisait aller son commerce.

Tout à coup Pierre Villamus céda son fonds, «après fortune faite», fortune modeste et dont se contentait le brave homme, — ce fut un événement douloureux pour les potaches et autres cancres, réduits désormais à faire leurs versions eux-mêmes. Villamus fut remplacé par un grand garçon du nom de Mathurin, passablement sournois, mais ayant l’immense mérite aux yeux de Jean de venir en ligne droite d’Aurillac... Enfin!

Jean eut des nouvelles de son oncle Risler, — un malin, disait le successeur du père Villamus. Jean offrit de faire la correspondance de Mathurin, se réservant de demander en post-scriptum quelques détails sur les agissements de son parent. Mathurin ne réussit pas dans les marrons et prit un crochet de commissionnaire. Il ne quitta point Paris au printemps et ne s’éloigna pas du quartier...

Un jour Jean, qui continuait sa correspondance, apprit par ce moyen que Jacob Risler allait se marier... Il se disait veuf d’une Parisienne morte pendant le siège. — Etait-ce sérieux? Et Jacob Risler, poursuivant les agissements dont il tirait profit, songeait-il à se substituer tout à fait au père de Jean? —Il était agréé favorablement dans sa nouvelle famille: «Chat fera des jureux jépoux», disait la lettre.

Le coup était trop fort! Jean voulait partir immédiatement pour le Cantal. Son oncle lui rit au nez. Alors Jean écrivit à son ami, Bordelais la Rose, le suppliant de lui venir en aide. L’ancien soldat, dont les lettres étaient toujours affectueuses et tendres, répondit par l’envoi à son cher petit Jean des fonds nécessaires pour venir le trouver à Mérignac, à une lieue de Bordeaux.

Quelques jours après, l’ex-zouave et le fils du franc-tireur des Vosges prenaient le chemin de fer.

Nous les avons vus arriver à Figeac.

III

Table des matières

Le Compère Hans

La région montagneuse de la France, dite le Massif central, est loin d’être connue comme les Alpes françaises, les Pyrénées ou les Vosges. C’est qu’au delà des Alpes et du Jura se trouvent la Suisse et l’Italie; au delà des Pyrénées, l’Espagne; au delà des Vosges, le Rhin et l’Allemagne.

Le Massif central, isolé en quelque sorte, est composé de plateaux et de chaînes, et a pour bourrelet oriental les Cévennes et leurs prolongements. C’est une vaste étendue de hautes terres, montagnes granitiques ou volcaniques, plateaux granitiques aussi, ou calcaires, vallées profondes. Cet ensemble occupe à peu près le cinquième de la France. La partie la plus haute, — moins haute toutefois que les Alpes, — est dans les monts d’Auvergne, qui s’étendent sur une longueur de 130 kilomètres, et que les montagnes noires de la Margeride relient aux Cévennes.

Ces monts d’Auvergne forment quatre groupes distincts. Celui du Sud a pour centre le Plomb du Cantal qui s’élève à 1,906 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les autres puys ou pics le cèdent de peu en hauteur. Les sommets de beaucoup de ces puys sont des cratères de volcans éteints, calcinés, décharnés; après des siècles sans nombre ils conservent un aspect terrifiant qui fait penser aux effroyables convulsions terrestres qui leur ont donné naissance.

Autour des puys, s’arrondissent les croupes boisées des montagnes inférieures et s’étagent leurs plateaux inclinés. La neige couvre cinq mois de l’an ces montagnes; mais à la belle saison, elles se parent d’une herbe touffue émaillée de violettes, de muguets sauvages, de primerolles, de marguerites, d’oeillets et de jacinthes. C’est là que se développe la vie pastorale et ses industries. A la base des plateaux et dans le fond des vallées, le long des cours d’eau qui descendent des hauteurs centrales, s’éparpillent les villes et les villages, très clairsemés; les jardins et les vergers, les prairies et les champs sont séparés par des haies vives, et souvent par des clôtures en pierre.

Adressez-vous à mon homme, dit madame Abel (page 70).


Parmi ces villes, Aurillac, situé sur la rive droite de la Jordanne, est l’une des plus riantes. Les routes de Rodez, de Figeac, de Tulle, de Mauriac et de Saint-Flour y aboutissent, avec leurs cinq allées de grands arbres; deux voies ferrées ouvrent des communications avec le Lot et la Haute-Loire.

C’est là une situation favorable pour le commerce de la haute Auvergne, qui consiste principalement en bœufs de la belle et forte race de Salers, en chevaux et en fromages.

Herr Hans Meister, Allemand de Mayence, avait été envoyé dans le Cantal par la maison Dillenburg et Bohlanden de Strasbourg, pour acheter sur place, c’est-à-dire dans de bonnes conditions, divers produits de l’industrie du département. Mais Hans Meister était affligé d’un ricanement perpétuel, très nuisible en affaires, surtout avec des gens positifs comme les Auvergnats; de plus il louchait affreusement, ce qui n’inspire guère de confiance; enfin il n’était pas beau. Et puis, il ne savait pas, comme tant d’autres, dissimuler sa nationalité étrangère.

Trop intelligent pour ne pas connaître ses côtés défectueux, il avait entraîné avec lui dans le Cantal, pour lui servir d’auxiliaire engageant, le mari d’une de ses compatriotes de Mayence, Jacob Risler; il l’avait connu au Niderhoff, au temps où il venait faire d’énormes acquisitions de sabots dans l’arrondissement de Sarrebourg.

Meinherr Hans n’avait-il point une arrière-pensée en entraînant Jacob dans son orbite? C’est ce que nous verrons. Nous sommes toutefois en mesure d’apprendre au lecteur perspicace qu’aux yeux de madame Risler, Hans était un modèle de toutes les perfections. Influencée sans doute par le souvenir de la bonne ville de Mayence, regrettant peut-être la supériorité de ses jambons, la sèche Grédel n’avait pas caché à son compatriote, non moins sec, que si jamais elle devenait veuve, sa consolation serait de retourner dans sa ville natale par le chemin le plus court...

Jacob Risler était donc devenu l’associé de Hans Meister; mieux que cela, son compère, son âme damnée! A eux deux, ils en faisaient des farces! Singulières farces, dont on eût dit autrefois qu’elles frisaient la corde. Très gai, bien que d’une gaieté peu naturelle, Hans avait l’imagination fertile. C’est sur ses excitations que Jacob avait administré, quelques mois auparavant, à madame Risler, la fameuse correction qui la mit au lit. Oui, à madame Risler, sa sympathique compatriote. Explique cela qui voudra! Malgré certains agissements de Hans Meister, agissements d’une maladresse trop grande pour n’être pas calculés, la police n’avait eu garde d’intervenir. C’est encore Hans qui, levant les derniers scrupules de Jacob sur la croix de son cousin, la lui avait attachée lui-même sur la poitrine. La chose lui parut si amusante qu’il se livra, autour de son compère, — de sa victime, —à une danse désordonnée de cannibale ou de Peau-Rouge.

Est-il besoin maintenant de dire que les deux hommes qui s’échappaient du train de Limoges à Toulouse, entre Brive et Turenne, n’étaient autres que Jacob Risler et son ami Hans Meister? Encore une bonne plaisanterie de Hans, — capable de faire envoyer Risler à la Nouvelle-Calédonie pour le restant de ses jours! Mais quand il avait ingurgité la boisson favorite de son compère et associé, — de l’absinthe, aiguisée de quelques gouttes d’une liqueur dont ce dernier portait toujours sur lui un flacon, — Jacob Risler n’y regardait pas de si près. Sous l’inspiration de l’Allemand, il jouait fréquemment aux montagnards des tours pendables, mystifications odieuses, ou plutôt crimes véritables. Une de leurs distractions favorites consistaità mettre le feu à des granges isolées, à des huttes en bois, abris de vachers. Ils se sauvaient alors à toutes jambes.

Dans le train, Hans avait signalé la dame au sac de cuir rouge, et il défia son camarade, moitié sérieusement, moitié en plaisantant, jusqu’à ce que celui-ci relevât le défi. Alors tout en ricanant il avait enlevé de son cou la cravate de soie noire qui devait servir à Jacob. Selon Hans Meister, il ne s’agissait nullement d’étrangler la voyageuse; il suffisait de paralyser ses mouvements pendant quelques minutes. On a vu comment avait tourné cette «plaisanterie » sinistre, née d’un cerveau plus que malsain.

Les deux malfaiteurs, — ce nom ne leur convient-il pas, avec cette passion du mal qui les caractérisait? — les deux malfaiteurs donc, gagnèrent à pied Argentat; Jacob courant, Hans allongeant simplement la jambe pour le suivre. Là, ils prirent d’assaut l’impériale d’une voiture publique faisant le service entre Tulle et Aurillac. Quant au sac rouge, l’inventaire de son contenu avait été fait dès la première halte. Comme argent, il s’y trouvait à peine, — dans un porte-monnaie armorié, — de quoi payer les places de la voiture publique; des papiers, des photographies d’enfants, quelques bouts de dentelles, un mouchoir brodé : voilà tout...

Risler eût volontiers jeté le sac et ce qu’il renfermait par-dessus une haie; mais il fut séduit par l’odeur pénétrante du cuir de Russie; il pensa à Grédel, qui aimait ce qui sent bon, et il dissimula le sac sous sa jaquette, bien serré sur la hanche gauche, avec l’intention de le garder pour sa femme. Aussi bien ne pourrait-il pas rentrer au pays les mains vides!

— A ta place, conseilla le compère Hans, j’offrirais ce sac à mademoiselle Victorine. Ça ferait bien!... Si tu veux qu’elle croie au mariage...

— C’est une idée! dit Jacob. Mais si la chose du chemin de fer s’ébruitait, ce sac rouge... ce serait compromettant?...

Hans loucha horriblement et son nez s’allongea: Encore un bon avis dédaigné !

Cependant Bordelais la Rose, après avoir refait, le verre en main, le siège de Sébastopol, avec son vieil ami Cardaillac, trouva le loisir de conduire Jean chez le commissaire de police. Comme le matin, le jeune garçon donna le signalement complet et pittoresque de l’homme aux yeux louches qui guettait à une portière, tandis que l’autre «faisait le coup». Rien ne put le déterminer à fournir quelque indication précise sur ce dernier.

Le commissaire en prit son parti; mais le Bordelais demeura vivement intrigué...

Le lendemain, à une heure trente minutes, après deux heures et demie passées en wagon, Bordelais la Rose et son protégé arrivaient enfin à Aurillac.

En sortant de la gare, le charpentier consulta une lettre de gros papier, évidemment de provenance locale.

— Dans tous les cas, observa-t-il, ça ne peut pas être très loin; la ville n’est pas grande... bien que préfecture.

Le long de la Jordanne, qui baigne le pied de la ville, s’étend une belle promenade, le cours Monthyon, communément appelé le Gravier; c’est là, dans une maisonnette juchée sur une hauteur au milieu des arbres et juste en face la statue du pape Sylvestre II, que Bordelais la Rose et Jean devaient trouver Jacob Risler, chez d’honnêtes gens du pays qui avaient consenti à lui donner sa fille.

Le brave charpentier, avec cette indifférence qu’entretient l’ignorance, très préoccupé aussi des motifs de son voyage, jeta à peine un coup d’œil sur la belle statue, couverte d’ornements pontificaux, la tiare sur la tête, œuvre de David d’Angers: que lui importait à lui Gerbert, ce pâtre d’Auvergne qui fut le premier pape de nationalité française! L’essentiel était de mettre la main sur le très indélicat Jacob Risler, de l’arrêter dans l’exercice de ses manœuvres frauduleuses, compromettantes pour ceux qui avaient le malheur d’être de sa famille, et d’obtenir enfin les satisfactions réclamées par les intérêts et les justes susceptibilités de son jeune ami.

Avec son sans-façon ordinaire, Bordelais la Rose poussa la porte de la maisonnette. Il entra; Jean le suivit. En venant du grand jour, ils n’y virent pas plus que dans une cave.

Mais on parlait dans une chambre haute à laquelle un escalier de bois donnait accès.

— Ah! fichtre! disait une voix de femme, parce que tu as le dos plat et que j’y ai une bosse, tu prends des airs capables avec moi! Non, mon canard, ce mariage ne se fera pas! Victorine n’est pas pour cet Alsacien; et moi je n’en veux pas, je n’en veux pas, je n’en veux pas!

Pour Bordelais la Rose, comme pour son petit ami, il s’agissait évidemment du mariage projeté entre Jacob Risler et la fille de la maison.

Le charpentier poussa cette exclamation:

— Sac et giberne! c’était bien vrai! Mais, ajouta-t-il, nous arrivons heureusement assez tôt pour éclairer le futur beau-père... avant qu’il devienne la dupe de cet intrigant.

— Vous verrez, observa Jean, que cet homme traînera notre nom devant les tribunaux.

— Qui est-ce qui parle en bas? demanda la femme qui venait d’admonester son mari.

— Madame Abel! cria Bordelais la Rose en se faisant un porte-voix de ses deux mains.

— Me voilà, répondit-on; qui me demande?

— Y êtes-vous?

La question paraissait superflue; mais c’était là une tournure trop ordinaire dans le langage méridional pour que personne y prît garde.

Madame Abel s’apprêta à descendre; «mon canard» la suivit.

Déjà les nouveaux venus commençaient à s’habituer à l’obscurité. Ils distinguaient le mobilier de la salle basse, principale pièce du logis: un grand lit à la duchesse aux colonnes torses, protégé par un baldaquin massif servant d’étagère pour une foule d’objets encombrants, une armoire colossale chargée de solides moulures et dont les battants faisaient penser à la porte cochère d’un hôtel princier; à côté d’une très grande et très haute cheminée figurait avantageusement un dressoir à vaisselle dans des dimensions analogues aux pièces de l’ameublement, un grand fauteuil de bois, une «maïe» à pétrir le pain; le long des murs s’alignaient chaises et tables massives, huches et bahuts.

Ce mobilier en chêne noirci, poli et verni par le temps, possédait un certain air d’opulence qui contrastait avec les «jambes» pendues aux solives du plafond. On appelle jambes, dans le Cantal, les jambons de porc que les ménagères gardent soigneusement en réserve. Dans les campagnes on n’y touche qu’aux grandes occasions, mariages ou enterrements; c’est du reste la marque ostensible de l’aisance. Dans les villes, trop perdues au milieu des campagnes pour qu’il n’y ait pas imitation, les jambes ont la même signification. Là, elles sont surtout un ornement dans la demeure du petit bourgeois.

— Asseyez-vous, messieurs, dit madame Abel. — Le grand fauteuil de chêne échut à Jean qui s’y carra. — Après cela qu’y a-t-il pour votre service?

— Nous venons... pour le mariage, dit Bordelais la Rose.

— Alors, adressez-vous à mon homme, dit madame Abel malicieusement. C’est sa partie, c’est son affaire...

» Mais ce mariage n’est pas encore fait.

— Il est impossible, observa Jean, avec vivacité.

Madame Abel était une petite femme brune de peau, passablement laide, épaisse de taille, et portant une coiffe noire avec un tablier de serge. Elle regarda attentivement l’auxiliaire à la taille exiguë, à la mine délicate, à l’œil animé qui lui arrivait. El elle vint s’asseoir, bonne et caressante, dans le large fauteuil de chêne, où Jean lui fit une place auprès de lui.

— Alors, vous n’en êtes pas de ce mariage? dit-elle à l’ancien zouave.

— Je le crois bien! Il y a là-dessous, certainement, quelque tour de coquin.

— Ce mariage? avec notre Victorine? fit le père Abel, dont le visage praliné pâlit soudain.

— Rien n’est moins sérieux, mon bon, dit le Bordelais devenu familier, grâce à l’importance qu’il prenait dans la maison. Jacob Risler est marié... Il a une femme en Alsace-Lorraine... Ce petit est de la famille.

— Marié ! s’écrièrent M. et madame Abel avec des intonations différentes: le mari nuançant la stupéfaction, la femme s’abandonnant à la joie, à en avoir les larmes aux yeux et une quinte de toux.

Lorsque la toux de la bonne dame, qui n’avait pas le dos plat, comme elle le disait, — ni l’esprit borné, — se fut un peu calmée, le bourgeois d’Aurillac reprit la parole:

— Et moi qui lui ai prêté ce matin quinze cents francs sur sa bonne mine pour s’en aller à Salers avec un de ses «pays...» qui fait des achats dans les montagnes pour expédier à Strasbourg!

— Quinze cents francs! sans me consulter? s’écria la mère Abel. Ça gâte mon plaisir de le voir démonétisé. C’est égal, tu es joué, mon canard, et c’est bien fait! Tu lui aurais môme donné mes «jambes», s’il les avait demandées.

— Mais pourtant un ancien soldat, décoré de la Légion d’honneur?...

— Halte là ! mon canard, fil Bordelais la Rose de plus en plus familier. Soldat, oui; décoré, c’est ce que je conteste.

— C’est la croix de mon père! exclama le pauvre petit Jean dans un sanglot; et cette phrase qui eût fait rire, débitée sur une scène du boulevard, produisit dans ce milieu naïf une sensation douloureuse.

— Il nous l’a volée, ajouta le petit Parisien.

Une porte latérale s’ouvrit, et une fille un peu mûre entra. C’était une beauté sévère, avec un teint de lis et de rose, des cheveux noirs comme l’aile d’un corbeau et des yeux bleus, — ce qui produit une surprise fréquente dans le Cantal. Elle portait, même dans la maison, un très simple chapeau de paille genre «mascotte», toujours à la mode en Auvergne.

Sa mère eut un mouvement. Elle allait lui dire: Il est marié !

— J’ai tout entendu, fit mademoiselle Victorine.

— Il est vrai, dit son père, que nous parlons assez fort pour qu’il ne soit pas nécessaire d’écouter aux portes.

— Ce n’était pas sérieux, mon enfant, dit madame Abel d’un ton affectueux et compatissant. Et elle s’avança vers sa fille.

— Eh bien, fit celle-ci, je resterai demoiselle... comme tant d’autres.

Il y en a beaucoup dans le Cantal.

— C’est donc un malhonnête homme? reprit-elle.

— Et encore nous n’avons pas tout dit! repartit Jean, s’enhardissant à prendre la parole.

— Moi, j’ai dit tout ce que je savais, répliqua Bordelais la Rose. Mais je m’aperçois bien depuis hier que le petit a des secrets; il veut ménager son parent.

— Ce que j’ai à dire... je le lui dirai à lui-même, fit Jean; où demeure-t-il?

— La porte à côté, mon enfant, dit madame Abel, il habite là avec son vilain camarade, un grand diable d’homme qui rit toujours d’une façon déplaisante; mais ils sont partis à midi pour Salers en cabriolet, à peine rentrés d’hier au soir. Ah! ils en font un de trafic!

— Je vais les rejoindre, fit le père Abel. Mon char à bancs ne sera pas long à atteler.

— Puisses-tu rejoindre aussi tes quinze cents francs, mon canard, lui dit sa femme et me prouver que, si tu as le dos plat, ton esprit ne manque pas de relief.

— Est-ce loin, Salers? demanda Jean.

— C’est dans les montagnes, dit madame Abel, à six ou sept lieues, suivant les chemins.

— Pas davantage? s’écria Bordelais la Rose.

— Voulez-vous venir avec moi? proposa le père Abel, qui n’était pas fâché de réclamer son argent avec l’assistance du solide Gascon.

— J’allais vous demander de m’emmener, mon canard!

— Moi aussi! fit Jean.

— Toi, mon petit, dit Bordelais la Rose, c’est autre chose! Tu attendras ici notre retour. Madame Abel te mettra à l’abri des mouches.

— Certainement! fit la bonne dame.

— C’est que je ne l’entends pas comme ça! s’écria Jean.

— Et moi je l’entends ainsi, répliqua le charpentier. Cela t’apprendra à avoir des secrets pour Bordelais la Rose.

Jean réfléchit un moment, se demandant s’il allait dire qu’il avait reconnu Jacob Risler dans l’auteur du crime commis entre les tunnels de Galop et de Montplaisir. C’était bien délicat! Il pouvait perdre à tout jamais son parent en le dénonçant pour un tel attentat. Et qui sait si le dévouement du Bordelais ne s’affaiblirait pas, en voyant à quelle famille il appartenait? si le brave homme ne reculerait pas devant l’énormité de la tâche à accomplir? D’autre part, laisser son ami affronter la colère d’un pareil coquin, c’était l’exposer; non, il fallait tenter l’impossible, et se faire admettre du voyage. Lui présent, il saurait maîtriser Jacob en lui faisant comprendre à mots couverts qu’il le tenait à sa discrétion.

— Quand part-on? demanda-t-il, espérant avoir le loisir de prendre une résolution.

Le père Abel tira sa montre.

— Dans une heure, dit-il.

— Nous avons le temps de monter jusqu’au château de Saint-Étienne, dit mademoiselle Victorine, qui avait compris un signe de son père. Et elle ouvrit la porte.

Jean la suivit sans défiance.

Dans les rues, un grand bruit de travail, des ateliers de chaudronnerie partout, impossible à Jean d’échanger une parole avec sa fraîche compagne.

Jean admirait ces belles perspectives (page 73).


Un quart d’heure après, mademoiselle Victorine mettait le petit Parisien en face d’un splendide panorama.

Ils se trouvaient au pied d’une tour carrée, encastrée dans des constructions modernes, laquelle tour est à peu près tout ce qui reste de l’ancien château de Saint-Étienne. Ce manoir d’un leude carolingien, devenu plus tard la citadelle des suzerains mitrés d’Aurillac, est occupé par l’école normale des instituteurs primaires du Cantal. Plus rien des glacis de l’antique forteresse, ni fossés, ni chemins couverts. Dans quelques vieilles salles voûtées, une bibliothèque, un cabinet de physique, une collection des roches et minéraux d’Auvergne.

On escalada l’escalier de la tour. Ce qu’on voyait de la plate-forme dédommageait amplement des fatigues de l’ascension. Il y avait de quoi justifier le babil élogieux de la demoiselle d’Aurillac: au-dessous d’eux, la ville pittoresquement assise sur une légère élévation au milieu de la verdoyante vallée à laquelle la Jordanne donne son nom; s’allongeant entre deux collines que partout ailleurs on appellerait des montagnes, elle baigne le pied de la ville. Tout en face, derrière la colline du Buis, se développait la ligne dentelée des sommités du Cantal; un grand promontoire violacé se détachait du groupe central; c’est la longue coulée basaltique que couronne le puy Violent.

Du côté opposé, à la base des montagnes envahie par une végétation d’un beau vert, tachetée de jaune paille, dans les champs nouvellement moissonnés, la plaine d’Arpajon, — qui est à Aurillac ce que, plus au nord, la riche Limagne est à Clermont-Ferrand.

Mademoiselle Victorine montra encore sur la gauche les coteaux boisés qui mettent à l’étroit le cours de la Cère, à l’endroit où cette rivière débouche dans la plaine d’Arpajon et, à droite, les forêts de Marmiesse et d’Ytrac, entamées partout par des défrichements, des métairies et des villas.

Jean admirait toutes ces belles perspectives que présentent seuls les pays de montagnes. Il montrait un air réfléchi et méditatif que ne possèdent point les enfants de son âge. C’est qu’il avait rapidement mûri: on sait sous quelles influences.

Soudain, il jeta un cri: il venait d’apercevoir, sur une des routes montant vers le nord, le char à bancs du père Abel. Il reconnut Bordelais la Rose à ne pouvoir s’y tromper. Mademoiselle Victorine, interpellée vivement, fut forcée d’avouer que c’était bien en effet la voiture de son père. Jean comprit tout de su te qu’il était joué, et, sans saluer — il allait tête nue — sans prendre congé, il se mit à dévaler la côte, avec la vélocité d’un gamin fautif poursuivi par un garde champêtre.

La voiture courait plus vite que lui; essayer de l’atteindre semblait impossible; mais ce qui n’était nullement impossible, c’était d’aller à Salers à pied — et le petit Parisien en prit le chemin.

IV

Table des matières

Dans la forêt

Sur le chemin d’Aurillac à Salers roulait le char à bancs du père Abel. La route longeait la pente occidentale du gigantesque massif du Cantal, traversant plusieurs vallées qui ouvraient à la droite des voyageurs des perspectives prolongées jusqu’au centre même du massif volcanique.

A deux ou trois kilomètres en arrière, s’avançait un jeune garçon, tantôt marchant d’un pas rapide et nerveux, tantôt courant au pas gymnastique.

Bien qu’il ne fût pas venu en Auvergne pour voir le pays, Jean, très étonné de cette nouveauté pour lui des aspects de la France centrale, regardait à droite et à gauche tout en se hâtant. Il n’aurait jamais imaginé rien de pareil au spectacle que présentait cette accumulation de hautes montagnes, soudées les unes aux autres dans une convulsion terrestre, ou, violemment séparées par une autre convulsion, creusant entre elles des vallées disposées comme les rayons d’une roue, dont le Plomb du Cantal serait le moyeu. Il se rappelait les ballons arrondis des Vosges, et ne trouvait aucune ressemblance avec cette partie du sol français, qu’on dirait formée d’hier.

Il aurait voulu connaître le nom de tous les hameaux, celui des ruines féodales qu’il apercevait sur les premiers gradins des grands monts, et savoir aussi à qui appartenaient les châteaux des trois derniers siècles semés dans les prairies et les bois, les villas modernes, et jusqu’aux fermes échelonnées le long de la route.

Parlois il questionnait un piéton tout surpris de rencontrer dans ces campagnes un enfant évidemment échappé de la veille des faubourgs de quelque grande ville. Il sut, ainsi, qu’il traversait le carrefour des quatre chemins «jouissant» d’un fort mauvais renom, ayant jadis été occupé, le jour par des détrousseurs de bourses, la nuit par tous les sorciers et sorcières qui exerçaient leurs maléfices à vingt lieues à la ronde; de même on lui dit la légende sanglante de la tour de Cologne: il paraît que cette tour, située à deux kilomètres à gauche de la route, avait vu au temps des guerres de religion s’accomplir de sang-froid un massacre de prisonniers huguenots...

Un peu avant d’atteindre Saint-Cernin, il aperçut un château sur une hauteur très escarpée du côté de la vallée où coule la Doire, et il ne fut pas longtemps sans savoir que c’était le château d’Anjony, dominant le petit village de Tournemire. C’est un donjon carré, du quatorzième siècle, fort bien conservé. A chaque angle, une tour ronde très élevée, couverte d’un toit, domine l’édifice principal.

Il était quatre heures de l’après-midi lorsqu’il passa par la petite ville de Saint-Cernin. Il s’y arrêta un moment pour y acheter un petit pain, car lui et le Bordelais avaient oublié de déjeuner ce jour-là, et la faim se faisait sentir. Au sortir de cette ville, la route descendait dans la vallée de la Doire et, après avoir franchi la rivière, montait ensuite; puis il descendit une côte dominée par l’énorme masse basaltique des «orgues de Loubéjac» dans laquelle s’ouvrent plusieurs grottes.

Après avoir dépassé Saint-Chamant, il franchit la Maronne, qui coule au fond d’une vallée bien connue des touristes. Saint-Martin-Valmeroux est situé sur la rive droite de la Maronne. Il donna un coup d’oeil aux ruines du château de Crèvecœur et remonta péniblement une pente extrêmement raide pour atteindre enfin le but de son voyage: Salers.

C’est une ville fortifiée ayant conservé la physionomie féodale qu’elle avait lorsqu’elle résistait au quatorzième siècle aux Anglais et aux routiers, et un peu plus tard aux protestants et aux Ligueurs. Elle dresse sa silhouette grise sur un mamelon basaltique, à près de mille mètres d’altitude. Du côté du sud-est, au pied des murailles qui l’entourent, la ville est terminée par de brusques escarpements, au bas desquels coule la Maronne.

Le petit Jean s’engagea à travers les ruelles noires, sombres, pavées de basalte. Plusieurs maisons à tourelles étaient jointes ensemble par des arches.

La première auberge, à quelques pas de la tour de l’Horloge — c’était aussi une maison à tourelles et pignons, datant du quinzième siècle — où il entra pour se renseigner sur Bordelais la Rose et le père Abel, était celle où ces derniers venaient de descendre. Il se trouvait que justement Jacob Risler et son compère faisaient, dans leurs tournées, élection de domicile en cet endroit. On semblait les y tenir en parfaite estime. Quelqu’un qui les avait rencontrés faisant des achats dans les fromageries des côtes voisines, avait été chargé d’annoncer leur arrivée vers le soir.

Bordelais la Rose et «mon canard» avaient appris cela tout de suite et s’étaient résignés à attendre. Assis sous une tonnelle, ils faisaient plus ample connaissance en vidant quelques verres de vieux vin.

Jean décida de les surprendre par sa brusque apparition au moment opportun. Il entreprit de faire le tour de la ville. Ce ne fut pas long. En un quart d’heure il eut examiné ce qui subsiste encore des diverses enceintes concentriques fortifiées. Parvenu à la place centrale, il fut fort surpris de voir jaillir une eau abondante de la fontaine qui en fait le principal ornement — à cette hauteur! Tournant sur lui-même comme une toupie, sa vivacité naturelle aidant, le petit Parisien se trouva en quelques minutes à la promenade de Barrouze, plantée de quelques arbres et bordée des plus vieilles maisons de la ville, les unes gothiques à portes et fenêtres ogivales, les autres romanes, reconnaissables à leurs ouvertures en arc surbaissé, avec moulures et colonettes.

Cette rue de Barrouze aboutit à une terrasse qui s’avance au-dessus d’un précipice, soutenue par un mur d’appui très épais. Une ou deux douzaines de tilleuls ombragent cette terrasse: c’est la promenade des paisibles habitants de Salers. On y jouit, du reste, d’une très belle vue, ce que Jean vérifia tout de suite. Mais il devait payer cher ce régal des yeux.

Au-dessous de la ville s’étendait la vallée de la Maronne, diaprée de bois, de prairies, d’eaux vives, de vergers et de hameaux; à six kilomètres sur la gauche de la ville, s’étageaient les croupes arrondies du puy Violent, couvertes de pâturages; en face s’ouvraient, comme trois avenues conduisant au cœur même des montagnes, les vallons de Malrieu et de Vielmur, retentissant de l’écoulement des cascades, et la romantique vallée de l’Aspre qui recèle dans ses gorges des sites d’une merveilleuse beauté.

Jean, accoudé au parapet, fouillait du regard les campagnes voisines et s’arrêtait de préférence sur la jolie bourgade de Fontanges, à l’entrée de la vallée de l’Aspre. Le soleil un peu descendu à l’horizon éclairait, en les détaillant, ses promenades, son église, ses riantes habitations, et donnait du relief à l’énorme roche envahie par le lierre et la mousse, où gisent les ruines d’un château qui a appartenu à la famille de la célèbre duchesse de Fontanges.

Il regardait; et peu à peu son attention se fixa obstinément sur un cabriolet montant vers Salers. Deux hommes l’occupaient. A la forte corpulence de celui qui conduisait, le jeune garçon crut reconnaître Risler. Le second répondait assez, même vu de loin, à ce signalement de l’associé de Jacob que Jean possédait si bien.

Le petit Parisien quitta précipitamment la terrasse pour aller se montrer enfin à Bordelais la Rose, dût-il encourir son mécontentement, et au père Abel, et pour leur annoncer l’arrivée du personnage attendu; mais sans s’en apercevoir, après quelques détours dans les ruelles, il se trouva hors des vieux remparts, devant la route bordée de murailles basses que suivait le cabriolet.

Alors, sans hésiter, il alla au-devant de celui qu’il était venu de si loin poursuivre de ses légitimes revendications.

Le cabriolet roulait très vite, de sorte qu’en un moment Jean eût été dépassé s’il ne se fût mis à crier:

— Hé ! arrêtez un peu!

Jacob Risler regarda fixement le jeune garçon et reconnut avec stupéfaction — le fils de son cousin.

— Que fais-tu là, toi? lui dit-il très surpris, et d’un ton qui n’avait rien d’engageant.

— Je vous attendais, «mon oncle», dit Jean avec assurance.

Il disait mon oncle par habitude.

— Moi? Mais je te croyais à Paris?

— Je ne suis venu ici qu’à cause de vous..., pour vous reprocher ce que vous faites pour déshonorer mon père!

Hans Meister ricanait — et louchait.

— Tu es seul? demanda le Lorrain, très attentif à la réponse qu’il allait recevoir.

— Oh! que non! fit Jean presque menaçant.

— Je ne t’entends pas, dit Jacob; monte...

Il aida l’enfant à grimper dans le cabriolet.

— Voyons, parle maintenant; de quoi s’agit-il? As-tu à te plaindre de quelque chose?

— Vous me le demandez? N’avez-vous pas profité de la mort de mon père pour cacher la honte de la mort de votre frère Louis, fusillé à Fontenoy? —oui, oui, fusillé ! Et quant à la décoration dont vous êtes fier, j’ai vu sur quel champ de bataille vous l’avez cueillie: vous aviez pour adversaires une vieille femme et un enfant.

— Peuh! fit Jacob Risler, est-ce que tu te connais à ces choses-là ?

— Oh! ce n’est rien encore! reprit Jean avec une véhémence rare chez un jeune garçon; lorsque vous voulez emprunter de l’argent... sans intention de le rendre, vous parlez de mariage, comme si vous n’aviez pas une femme au pays!

Le ricanement de Hans Meister s’accentua et Jacob y mêla son gros rire brutal.

— Vous ne ririez pas, fit Jean, si je vous disais qui j’ai vu sortir d’un wagon entre Brive et Turenne, où une dame a été assassinée et volée.

— Tiens! Il en sait long, le petit, s’écria l’ancien sabotier visiblement décontenancé. Si tu dis un mot de plus, ajouta-t-il d’un ton de véritable colère, je te tire les oreilles! Et tu sais comment je m’y prends?

— Oui, oui, je me rappelle vos tendresses d’autrefois. Mais nous verrons tout à l’heure... comment vous parlerez devant M. Bordelais la Rose.

— Qu’est-ce que c’est que ce Bordelais en fleur? grommela Jacob.

— C’est un honnête homme, et qui saura prendre ma défense.

Hans Meister ne ricanait plus; mais il louchait davantage. Il dit quelques mots en allemand à son compagnon. Les deux hommes parurent se concerter un instant comme s’il s’agissait d’aviser...

— Oui, nous verrons, mauvais gueux! dit enfin Jacob. Tu es bien le fils de ton père qui, pendant la guerre faisait le métier d’espion, et dont on a fait sauter en l’air le cadavre en faisant sauter le pont de Fontenoy!

— Encore! et toujours! Oh! l’indigne parent que vous êtes! Vous savez bien que vous mentez! Comment osez-vous parler ainsi?

Depuis le moment de cette rencontre, Jean ne cessait de regarder le ruban rouge qui décorait la boutonnière de la jaquette de Jacob et d’étudier la figure du compagnon de celui-ci, que faisait grimacer une gaieté sinistre. Exaspéré, il porta violemment la main sur ce ruban et il essaya de l’arracher; mais il en fut empêché.

— Tu es trop petit... mon petit! fit Jacob Risler, en repoussant brutalement le pauvre garçon jusque dans les jambes du ténébreux Allemand.

En ce moment, le cheval du cabriolet montait au pas la côte. Jacob Risler, très soucieux, réfléchissait, excité semblait-il par de courtes phrases que mâchonnait son compagnon. D’accord enfin avec ce dernier, il jeta soudain le cabriolet dans un chemin qui passait entre la ville haute et un quartier moderne situé en contre-bas.

Il fouetta vigoureusement le cheval, qui changea d’allure, et Jean s’aperçut bientôt que la voiture abandonnait la montée de la ville pour gagner la campagne.

Alors, le petit Parisien eut conscience de la maladresse qu’il venait de faire; emporté par la vivacité de son ressentiment il s’était mis étourdiment à la merci d’un homme capable de tout. Plusieurs fois il essaya de crier lorsque la voiture se trouvait près d’une maison placée sur le bord du chemin, ou que l’on rencontrait des paysans; mais aussitôt Jacob et son compagnon criaient aussi, interpellaient les gens en divers idiomes, l’un ricanant, l’autre riant d’un gros rire, de telle sorte qu’on pouvait croire à une gaminerie et que personne ne répondait aux appels du jeune garçon.

Jean dut se résigner. — Décidément, se disait-il, ce Jacob est un misérable!

Cette réflexion trahissait son peu de confiance dans son parent.

Le cabriolet courait aussi vite que pouvait le permettre un sol inégal, des coudes nombreux et aussi les mauvais passages que présentait une étroite corniche taillée sur l’arête même du plateau qui limite, au nord, la haute vallée de la Maronne, et sur laquelle Jacob Risler, après avoir hésité un moment sur la route qu’il suivrait, avait engagé le léger véhicule. Chaque grosse pluie, chaque fonte de neige au printemps ravine le fragile rebord et change le plan horizontal de la route en un talus incliné vers les précipices. Le cabriolet allait du côté de l’est, dans la direction de Murat, par la route ouverte pour mettre en communication, à travers les montagnes, cette dernière ville et Salers.

L’élévation de cette corniche variant sur son parcours entre mille et douze cents mètres de hauteur absolue, c’est-à-dire au-dessus du niveau de la mer, le refroidissement de l’atmosphère était déjà très sensible, en ce commencement d’août, au moment où le soleil allait se coucher; on sentait qu’une gelée blanche se préparait pour la nuit, et Jean très peu vêtu, sans rien à la tête, impressionné aussi par sa situation, frissonnait de fièvre et de froid.

Le jour était encore assez grand pour permettre de bien voir le pays qui se développait en face et dans les fonds, à droite de la route taillée dans le roc. C’était la vallée de la Maronne décrivant une courbe au pied du puy Violent, qui n’a pas moins de 1,594 mètres. La base de cette montagne est disposée du côté du nord en larges gradins, couverts de sapinières jusqu’aux limites des pâturages. Bien loin, au-dessous, défilaient les hameaux de Saint Paul, de Recuset, de Couderc «semés, pour employer une expression laudative d’un touriste, comme des nids d’églogues dans une verdure intense».

A une profondeur plus grande encore, la rivière, après avoir recueilli dans son lit rocheux les mille ruisselets filtrant sous le gazon des prairies ou suintant le long des hautes falaises, s’épandait elle-même en cascades retentissantes, qui franchissaient de distance en distance une de ces scories gigantesques que quelques géologues appellent dykes: blocs de matières volcaniques, vomies à l’état liquide, à l’époque de la formation du Massif central de la France; ces dykes joignaient ensemble, d’une base à l’autre, les deux masses montagneuses dont l’écartement a produit la vallée.

Jean s’établit à la première fourche de l’arbre (page 85).


A huit ou neuf kilomètres de Salers, le chemin, taillé jusque-là en corniche dans le roc, et surplombant l’abîme, s’engagea tout à coup dans la montagne, franchissant, à 1,300 mètres de hauteur, le col étroit qui rattache le plateau de Salers au nœud des cimes cantaliennes.

Jean se trouva transporté sans transition en pleine forêt; le cabriolet ne bondissait plus sur des blocs rugueux de basalte nu, les roues de la légère voiture s’enfonçaient au contraire profondément dans un humus épais, vrai terreau de jardin; l’air, subitement adouci, se laissait aspirer à pleins poumons, chargé d’aromes résineux.

Mais cette première impression de soulagement fut passagère pour le jeune garçon. La nuit arrivait sombre et inquiétante sous les voûtes superposées de plusieurs générations de hêtres et, dans les parties plus hautes, de sapins. Les ombres s’épaississaient dans un sous-bois où se pressaient le coudrier, l’alizier des oiseaux, le sureau à grappes rouges et le framboisier. Le sous-bois qui croît dans la puissante forêt du Falgoux, ne paraît nullement souffrir du voisinage des grands arbres, qui étalent leurs ramures à trente et quarante mètres au-dessus des fourrés, tant est grande la richesse d’un sol, où depuis des siècles s’accumule, se décompose et renaît la végétation forestière; et où jamais n’a été fait un défrichement. Les arbres morts tiennent encore debout, attendant l’ouragan ou le coup de foudre qui doit les renverser, et revêtent les apparences d’une vie nouvelle, grâce à l’envahissement d’un inextricable fouillis de vignes vierges, de lierres énormes, de mousses pendantes, de viornes et de clématites.

L’émotion de Jean croissait de moment en moment.

Jacob et l’étranger avaient entamé une conversation à voix basse qui l’alarmait. A Paris, Jean, devenu aussi faubourien que possible, avait oublié le peu de patois allemand qui avait frappé son oreille dans sa première enfance, et cependant, le danger éveillant son intelligence, il comprenait que Risler et son compagnon formaient quelque mauvais dessein dont il devait être la victime.

— Où allons-nous ainsi? leur demanda-t-il brusquement. Où allons-nous par la nuit qui approche, dans cette forêt sans fin?

— Tu le verras! fit Jacob Risler.

— Non, je veux savoir! dit résolument le jeune garçon.

— Eh bien! nous allons au Falgoux.

— Qu’est-ce que le Falgoux? Une montagne? une ville?

— C’est un village... pas trop loin d’ici. Tiens-toi tranquille. Ce n’est pas la première fois de ta vie que tu as vu une forêt. Je pense que dans les gorges des Vosges il y a des sapinières qui valent bien celle-ci?

— Oh! non! fit l’enfant, je n’ai jamais vu de forêt si... épaisse.

— J’ai cru que tu allais dire si effrayante... Puisque tu es avec nous? C’est justement parce qu’il était «avec eux» que Jean ne se sentait nullement rassuré. Il ne répondit rien, mais il songea sérieusement à s’esquiver à la première occasion.

Elle s’offrit, autrement qu’il ne l’avait attendue: un hêtre était récemment tombé en travers de la route, pas assez pour l’obstruer totalement de ses plus fortes branches, mais il fallait descendre de cabriolet et prendre le cheval par la bride pour le guider dans l’étroit espace laissé à peu près libre.

Hans, qui depuis un moment regardait chaque arbre comme s’il en cherchait un convenable à quelque projet criminel, voyant la route encombrée, poussa du coude Jacob, et lui dit en allemand:

— Pourquoi aller plus loin?

— Où est la corde? répondit l’autre.

— Sous mes pieds.

Jacob se baissa pour ramasser cette corde, qui devait servir... à quoi? C’est ce que le petit Parisien jugea prudent de ne pas vérifier. Il profita du court moment où Jacob se penchait, pour sauter du cabriolet. L’Allemand tendit une large main pour s’opposer à sa fuite; mais n’y réussit pas. Déjà le jeune garçon s’enfonçait au plus épais des fourrés.

— Jean! cria «l’oncle» Jacob. Jean!

Il radoucissait sa voix; parvenait presque à la rendre caressante.

— Jean!

Jean s’éloignait, écartant les hautes herbes et les arbustes avec le moins de bruit possible.

Il était évident pour les deux hommes que si Jean ne répondait pas, c’est qu’il ne voulait pas répondre.

Jacob n’appela plus, peut-être soulagé d’être forcément délivré de l’obsession d’une pensée coupable...

L’homme aux yeux louches, n’ayant pas les mêmes scrupules, essaya d’être plus persuasif, et se mit à appeler Jean d’une voix gutturale qui voulait être flûtée, mais qui trahissait la fausseté du personnage.

Constatant leur insuccès, les deux compères se mirent à se disputer en allemand, rejetant l’un sur l’autre le tort d’avoir laissé échapper le jeune garçon.

Celui-ci entendait s’échauffer l’altercation, assaisonnée de quelques gros jurons germaniques. Puis la voiture se remit en route; et Jean crut distinguer qu’au lieu de poursuivre son chemin à travers la forêt, elle revenait en arrière.

Il pensa qu’en se rapprochant de la route, il se rendrait mieux compte de la direction prise par le cabriolet, et qu’il pourrait peut-être le suivre de loin — en courant. Mais après quelques tâtonnements — car la nuit arrivait, obscure, — il désespéra de retrouver la route.

Jean reconnut alors qu’il était perdu dans la forêt du Falgoux, épaisse et sombre; et déjà il commençait à avoir peur des loups, parce qu’en venant à Salers un jeune pâtre lui avait montré un bois noir en lui disant: Ça s’appelle le Bois-aux-Loups...

Mais les loups les plus dangereux pour lui, c’étaient ces deux bêtes fauves à visage humain à qui il venait d’échapper.

En effet, ces tristes compères pour se délivrer d’un témoin gênant étaient cens à ne pas reculer devant un crime.

V

Table des matières

Le buron

Mais enfin, Jean avait peur des loups. A son âge c’était bien pardonnable.

Il erra dans diverses directions, tout en faisant le plus de bruit possible, maintenant qu’il n’avait plus à craindre de trahir sa présence. Ce bruit, on le comprend, c’était pour effrayer les loups: il les eût attirés plutôt!

Lorsque le petit Parisien désespéra de retrouver, avant le jour, le chemin suivi depuis Salers par le cabriolet de Jacob, il grimpa à un hêtre. Il avait recouvré en un moment la souplesse de membres et l’agilité du petit paysan vosgien, dénicheur de nids.

En se sentant à cinq ou six mètres au-dessus du sol, Jean ressaisit assez de calme pour envisager sa situation. Elle n’était pas gaie. Il lui fallait avant tout sortir de cette forêt, qui, n’étant ni exploitée pour ses bois, ni visitée par les touristes, n’offrait sans doute que de rares sentiers, en dehors de la route qu’il connaissait. Quand il aurait réussi à sortir de ces fourrés, il s’acheminerait vers Salers, avec l’espoir d’y trouver encore son excellent ami Bordelais la Rose et le bonhomme Abel.

Il s’établit solidement à la première fourche de l’arbre, jambe de ci, jambe de là, comme s’il eût été à cheval; la maîtresse branche qui se trouvait devant lui représentait assez exactement le cou de la monture. Il la saisit et l’enveloppa de ses deux bras, comme une recrue de cavalerie embrasse, au manège, le cou de son cheval excité par quelques coups de houssine. C’est que Jean craignait de tomber s’il s’endormait. La gravité de la chute, à cette hauteur, il n’y pensait même pas; mais les loups! Il croyait voir leurs yeux briller dans l’ombre, et instinctivement, il ramenait ses jambes pour échapper au danger imaginaire de sentir ses pieds mordus par les vilaines bêtes.

Des frémissements couraient à travers la forêt; les sapins faisaient entendre leurs harmonies de harpes éoliennes; des oiseaux de nuit s’interrogeaient de loin par des cris rauques, continués comme si la réponse n’arrivait jamais; de gros papillons de nuit venaient effleurer de leurs ailes veloutées la joue moite du jeune garçon; par moments une branche morte se cassait avec un bruit sec, et glissait comme une flèche à travers les ramures; de gros nuages couraient dans le ciel, — vagues rousses submergeant cent fois, comme une nef ballottée, un léger croissant de lune. Lorsque la lune demeurait au ciel, de la partie un peu élevée de la forêt où il se trouvait, Jean apercevait, mornes et dominant les arbres, les puys qui entourent le Plomb du Cantal.

La nuit était fraîche. Elle était longue surtout à s’écouler; car Jean ne dormait pas; il tressaillait, il vibrait, pour ainsi dire, à tous les bruits. La faim aussi le tenait éveillé.

Enfin, l’aube arriva matinale; c’était la délivrance. Jean vit l’horizon blanchir au levant; les hauts sommets dessinèrent leurs silhouettes grises sur ce fond pâle; puis ils prirent des tons divers dont le rose indiquait la position du soleil. Cette nuance lumineuse bordait les évasements, les échancrures des cratères des volcans éteints, dont les parties profondes demeuraient dans une ombre violette.

Avec le jour les fantômes s’enfuyaient; mais la réalité apparaissait au jeune garçon, saisissante et redoutable. Il descendit de son refuge.

Se rappelant qu’en pénétrant la veille dans la futaie il s’était presque constamment frayé un passage en gravissant des pentes, il résolut de redescendre ses pentes, à peu près certain, pensait-il, de rencontrer la route carrossière.

Mais il y avait plus d’une heure qu’il marchait, descendant toujours... Un ruisseau se présenta à lui; il le franchit, en constatant qu’il se trouvait au fond d’un vallon, et qu’il lui fallait choisir entre deux partis ne pouvant ni l’un ni l’autre, c’était à craindre, le mener à la route cherchée: gravir les pentes qui se présentaient devant lui, ou suivre le ruisseau. Or, ce ruisseau, cemé de roches et dont les eaux activaient la végétation folle des rives, n’était nullement facile à longer; mieux valait grimper sur la hauteur, aller de là à la découverte... C’est ce qu’il fit.

Il monta.

Il monta jusqu’à la région où s’arrêtait la végétation des hêtres; les sapins s’élevaient à trois cents mètres plus haut.

Ce qui avait paru une colline au jeune garçon était une suite de collines, profondément séparées entre elles. Il lui semblait toujours qu’il allait atteindre le dernier sommet. Cette illusion, fréquente dans les montagnes, se répétait sans le décourager: la roche qui servait d’assise, semblait-il, à quelques roches superposées, n’était que le rebord d’un plateau. Arrivé là, il voyait reculer tous les plans de la montagne; il lui fallait bravement traverser le plateau, qui parfois présentait un versant intérieur lui faisant perdre une partie des efforts de son ascension.

Le soleil était haut déjà et Jean commençait à ressentir une extrême fatigue. Il s’assit sur une pierre, très abattu. De route, il n’y en avait pas, et pas le moindre hameau. Qui lui indiquerait son chemin? qui viendrait à son secours? s’il avait seulement un morceau de pain! mais la faim ajoutait une angoisse à toutes ses autres angoisses. Il pensait que si son parent Risler avait voulu se débarrasser de lui, il y avait bien réussi... sans charger sa conscience d’un crime. Cette forêt du Falgoux, ces montagnes volcaniques, constituaient pour lui un monde inhabité où il se trouvait aussi seul qu’on peut l’être dans certaines contrées désertes du globe.

Pendant qu’il s’abandonnait à ses pénibles réflexions, ses yeux toujours en mouvement, découvrirent sur une des plus hautes pentes, à quinze cents ou deux mille mètres à sa droite, des taches rousses qui se déplaçaient. L’espoir lui revint. Ce devait être un troupeau de vaches. Jean ne se trompait pas. En regardant mieux, il distingua, au milieu d’un étroit plateau, un chalet de berger grossièrement édifié.

Cette découverte lui donna des forces nouvelles. Il se remit en route.

Comme il approchait du revers septentrional du puy où paissaient les vaches rousses, il perdit de vue troupeau et chalet. Mais, bientôt, il entendit le tintement des clochettes rustiques que les plus âgés de ces animaux portaient au cou. Il pressa le pas. Un dernier effort l’amena sur le plateau herbeux, au fond duquel le chalet entrevu se dissimulait sous un bouquet d’arbres. Non loin de lui, des vaches, couchées dans l’herbe grasse et fleurie, rompaient le silence par un bruit de lente mastication: Jean venait de pénétrer dans une fumade: c’est ainsi que l’on nomme en Auvergne la portion d’un pâturage engraissé par les vaches, qui y passent la nuit en plein air; le reste du pâturage constitue l’aigade.

Jean fut aperçu par le pâtre, qui le salua d’une clameur rythmée — stridente et plaintive — dans laquelle trois ou quatre notes se trouvaient si étrangement combinées que leur consonance ne pouvait être éteinte ni par le bruit des torrents, ni par les échos roulant au fond des précipices, ni par les commotions de l’atmosphère. C’est la courte et étrange mélodie montagnarde connue sous le nom de «la grande», que les pâtres se renvoient d’une hauteur à l’autre comme un salut sympathique, un appel fraternel, un encouragement, une exhortation analogue à celle des factionnaires criant sur les remparts: «Sentinelle, prenez garde à vous!»

Pour une réponse, le jeune garçon se trouvait pris au dépourvu. Mais cet appel lui alla au cœur: il n’était plus seul!

Le chalet de la haute Auvergne vers lequel Jean se dirigeait, s’appelle uu «buron» ou «masut». Il est d’ordinaire édifié sur un point élevé. Celui-ci, adossé à une hauteur qui bornait le plateau, était un assemblage assez confus de deux ou trois cabanes formées de troncs d’arbres et couvertes de chaume; de fortes branches non dépouillées de leurs rameaux servaient à consolider l’agreste édifice, achevant par leurs enchevêtrements d’apporter de la confusion dans l’ordonnance de sa construction. En arrière, quelques sapins très noirs semblaient soutenir le buron et contribuaient peut-être à sa solidité. Sur la hauteur formant abri, de grands rideaux de sapins fermaient le site. Non loin du buron, à droite et à gauche, s’ébauchaient des enceintes à claires-voies où les troupeaux étaient parqués pendant la nuit.

Le «buronnier» s’était un peu avancé. D’une main, il se faisait un abat-jour pour mieux voir qui venait vers le buron. Jean ne se trouvait plus qu’à une trentaine de pas lorsque le montagnard se mit à crier:

— Hé, là ! Mais c’est mon petit Parisien!

Au même moment, Jean reconnaissait dans le brave homme le marchand de châtaignes rôties de la rue du Faubourg-Saint-Antoine — si fort en versions latines.

— Eh bien, mon petit, dit l’Auvergnat, tu es arrivé aussi vite que Villamus dans le Cantal. Mais je n’en reviens pas! Parle donc! Et il ajouta avec un sourire plein de finesse narquoise: Est-ce que je ne t’ai pas fait bonne mesure, dans le temps, bourgeois? Est-ce que tu viens pour réclamer ton surplus? J’ai quitté les affaires, tu le sais; j’ai passé la queue de la rôtissoire à Mathurin...

Le jeune garçon très heureux de cette rencontre, mais à bout de forces, ne pouvait rien répondre et, pâlissant, il tendit à l’ami Villamus une main tremblante, dont celui-ci s’empara en s’écriant:

Le buronnier coupa un morceau de pain bis (page 90).


— Oh! mon pauvre petit! Ça ne va pas? Il y a donc du grabuge à Paris? Et puis on a faim et soif, je vois la chose.

Pierre Villamus entraîna son jeune ami dans le buron. Il y avait là du lait dans divers vases de sapin. Le buronnier en remplit une écuelle de bois et la lui offrit.

Pendant que Jean vidait l’écuelle, le buronnier coupait un morceau de pain bis.

Jean le reçut avec un sourire de remerciement et pouvant enfin parler, il dit à l’Auvergnat: — Je viens de Salers... je me suis perdu dans la forêt du Falgoux.

— Ce n’est pas étonnant! fit le buronnier. Mais Salers c’est loin du faubourg Saint-Antoine?... c’est loin de Paris?...

— C’est une longue histoire... une vilaine histoire; je vous la raconterai, Pierre... Mais je suis exténué.

— Nous avons le temps, pardi!

— Oui; cependant je suis pressé de retourner à Salers.

— Mais puisque tu en viens, malheureux! et que tu es à peine assis?... Est-ce que tu veux suivre la même route?

— J’en préférerais une autre, dit Jean en souriant.

— Je m’en doute bien! Je vois que tu es venu à contre-cœur me rendre visite.

— Pour ça, oui; mais je ne suis pas fâché de la rencontre, mon excellent Pierre.

— Et moi donc! dit le buronnier. Mais je suis intrigué... Si je te donnais une seconde écuelle de lait et une nouvelle tranche de pain... histoire de t’ouvrir la bouche?

— De me la fermer plutôt... en la remplissant, observa Jean dont la bonne humeur revenait.

Voyant la curiosité de son ami Pierre si vivement excitée, Jean lui raconta enfin comment il se trouvait dans la haute Auvergne et ce qu’il était venu y faire.

L’Auvergnat n’interrompait le jeune garçon que pour répéter de temps en temps: «Le coquin!» Lorsque Jean dit au buronnier comment il avait été enlevé de Salers et entraîné à la nuit dans la forêt, le brave homme manifesta son indignation en donnant un grand coup de poing, sur la «gerle», grand vase de sapin où caillait le lait.

— Veux-tu te cacher ici de ces méchants hommes? dit-il à Jean. Qu’ils y viennent te chercher! Vois-tu, mon enfant, il ne faut pas te remettre en chemin tout seul... Et moi je ne peux pas quitter mes vaches. Il faut attendre une occasion...

— Si seulement je connaissais la route! exclama Jean.

— Il n’y en a pas de route; tu te perdrais encore avant de rencontrer le premier village.

— N’importe! j’essayerai. Pensez donc, mon brave Pierre, M. Bordelais la Rose qui me croit à Aurillac et qui ne saura pas ce que je suis devenu!... S’il est de retour à Aurillac, comme c’est probable, il doit s’en faire du mauvais sang!

— Alors tu voudrais partir... à toute force? Ce n’est pas possible. Écoute-moi: Jean, mon boutilier, — il s’appelle Jean comme toi, — est allé à Dienne pour acheter de la craie rouge qui sert à colorer la croûte de nos fromages: je n’en avais plus une pincée. Dienne c’est près de Murat... Il sera de retour dans trois jours et c’est lui qui te ramènera. En attendant tu m’aideras, si tu veux, pour te désennuyer; c’est très amusant... quand c’est nouveau. Le matin et le soir les vaches s’approchent d’elles-mêmes pour se faire traire; tu verras les petits veaux comme ils tettent bien! Nous faisons du fromage et du beurre, surtout du fromage, de gros fromages; tu sais bien les fromages de «tomes» ? Eh bien, c’est d’ici... Tu en as mangé bien sûr! Tu ne te doutais pas que tu en verrais les moules un jour... Je t’apprendrai à cailler le lait aussitôt la traite faite...

— Comment donc? hasarda Jean.

— Mais avec de la présure. Bon! je vois que ça t’amuse déjà...

— Oh! non... il faut que je parte. Alors c’est pour faire les fromages?

— Tout juste, mon petit. On brise le caillé, on sépare le petit-lait avec cet outil de bois que tu vois là, et on tourne doucement, toujours dans le même sens; ensuite on pétrit la «tome», on lui laisse le temps de fermenter, on la sale, et il n’y a plus qu’à donner la forme du fromage et à mettre sous le pressoir. Le pressoir, tu le vois dans ce coin. Il faut quelques jours pour que le fromage devienne ferme... Au sortir du pressoir, le fromage est transporté dans le caveau, là-dessous.

Le buronnier désigna le parquet, et Jean comprit pourquoi une aussi pauvre habitation possédait un parquet en planches. Mais là s’arrêtait tout le luxe. Jean jeta un coup d’oeil autour de lui et fut impressionné désagréablement. L’unique pièce du buron n’était autre chose qu’un atelier, avec un matériel encombrant de barattes, de seaux de bois, d’auges à pétrir la pâte du fromage. Le manteau d’une cheminée d’où descendaient des crochets pour suspendre la marmite, occupait le centre de la paroi maçonnée du buron. De chaque côté de la cheminée se groupaient dans un complet désordre les menus ustensiles, les choses utiles, les provisions, le sel et les gousses d’ail, des légumes, une lanterne, quelques grossières poteries, des bouteilles vides, plusieurs pièces de vêtements; tout cela accroché à des clous, jeté sur une étagère ou enfoncé dans des trous carrés ménagés dans le mur. Une planche, suspendue par des cordes à la poutre principale, recevait l’excédent des objets encombrants. Pittoresque dans le paysage, le buron perdait beaucoup à être vu de près.

— Je veux m’en aller, dit Jean lorsqu’il eut fini son examen.

— Mon petit bourgeois, vous ne vous plaisez donc pas ici? Je vois ça, dit Pierre Villamus d’un ton doucement moqueur. Oui, ça se comprend! ça doit sentir l’aigre... Voyez-vous, ça provient du petit-lait que nous donnons à nos cochons — sauf votre respect, mon petit monsieur de Paris. Eh bien, je vais voir ce que je puis faire pour votre satisfaction... Tiens-toi tranquille, mon garçon, je ne vais pas très loin...

Le buronnier sortit, et Jean le suivit sur le seuil. Il le vit se diriger derrière le buron, gravir la paroi rocheuse, presque perpendiculaire, et s’enfoncer dans la sapinière qui la couronnait. Un moment après, il entendit ce chant d’appel dont il avait été salué à son arrivée. Une voix lointaine y répondit sur la même gamme. Puis des pourparlers parurent s’établir. Au bout d’un quart d’heure, maître Pierre revint, et signifia résolument au jeune garçon qu’il ne fallait pas songer à partir ce même jour pour Salers: il n’avait pu obtenir un guide dans le voisinage.

— Ainsi, ajouta le buronnier, c’est entendu: pas avant trois jours, au retour de Jean. Tu verras teter les veaux, et je te ferai ce soir une bonne soupe à l’oignon.

— Comme M. Bordelais va être chagrin! se borna à répondre Jean en baissant la tête.

Il alla s’asseoir tristement dans un coin.

Au coucher du soleil, Jean fut régalé du spectacle qui lui avait été promis. — Il vit les vaches revenir vers le buron incommodées par le poids de leur lait. Le buronnier les appelait chacune à leur tour, par leur nom, pour les traire; il laissait un moment teter leur veau; puis le veau attaché à l’une des jambes de devant de la mère, à qui il donnait une poignée de sel, il se mettait à la traire sans aucune difficulté — immobile et ruminante.

Ce soir-là, après la bonne soupe à l’oignon promise, un coffre de sapin garni de paille servit de couche à Jean, qui ne s’endormit qu’après avoir longuement réfléchi. Il envisageait combien il est difficile de rendre son éclat à la vérité obscurcie par le mensonge. Il prit néanmoins l’ardente résolution d’aller jusqu’au bout dans la tâche qu’il avait entreprise.

VI

Table des matières

Le dernier des «vicariants»

Jean s’éveilla assez tard; déjà le buronnier était à sa besogne, un peu plus lourde en l’absence du boutilier. Les vaches traites, il avait fait cailler le lait; mais en mettant de côté un grand bol du lait le plus crémeux pour son petit gourmand de Paris. Jean sut apprécier la saveur du lait et la bonté du procédé.

La journée s’écoula en causeries familières. Jean un peu calmé dans son impatience, curieux de son naturel, écouta avec plaisir ce que lui raconta Pierre Villamus, sur son industrie. Le buronnier lui apprit que ces hautes montagnes de l’Auvergne, grâce à leurs pâturages entretenus par d’habiles irrigations, sont classées parmi les propriétés territoriales les plus productives de la France. Durant quatre mois de l’année on y envoie séjourner les vaches. Ces prairies de la montagne, à l’herbe abondante et tendre, n’ont aucune clôture; une simple borne sert à marquer des limites que les vaches ne dépassent pas d’ordinaire, habituées qu’elles sont à reconnaître le domaine qui leur est assigné. Il fallait voir, disait le buronnier, avec quelle joie elles montent d’un pas léger aux pâturages d’été, lorsque vers le milieu de juin on ouvre les portes des étables où elles ont passé l’hiver, maigrement nourries de fourrages secs! C’est au mois de juin que le haut pays, demeuré jusque-là blanchi par les neiges, se couvre rapidement de verdure.

Voyant que l’attention du jeune garçon était bien éveillée, le buronnier s’étendit sur les diverses sortes de pâturages de la haute Auvergne. Il y en a sur certains plateaux dont le gazon s’accumule, formant de profondes couches sur lesquelles chaque printemps fait germer une herbe nouvelle. Les bestiaux enfoncent dans ces herbages gras, semés de fleurs, et sur ce sol mou, imbibé de ruisselets dès la fonte des neiges, et où ne pousse aucun arbre, le sous-sol n’étant qu’un amas de détritus stériles.

Il y a aussi de ces pâturages largement ondulés, jetés en pentes douces jusqu’au sommet des grandes montagnes; d’autres enfin remplissent le creux d’un bassin, enfermés dans un cercle de cimes nues.

Le buronnier fit visiter au petit Parisien les diverses parties de son établissement. L’étroit potager, entouré de palissades, situé à droite du buron, et où le jeune garçon fut invité à cueillir de belles framboises. Puis à gauche du buron le «védélat» qui est la hutte où l’on enferme les veaux; le védélat était flanqué de la loge aux porcs, à qui le buronnier distribua leur nourriture quotidienne. Enfin l’heure vint de mener toute la «vacherie» se désaltérer à un réservoir de belle eau situé au bas d’une pente. Ce fut pour Jean le moment le plus attrayant de la journée. Il apprit vite le nom de toutes ces belles «laitières», et il eut bientôt ses préférées.

C’est ainsi que se passa cette seconde journée. Le soir, pour tenir compagnie à son petit Parisien et lui faire trouver la paille de son coffre moins étrange pour une couche, Pierre Villamus lui apprit comment il avait quitté la capitale; c’était sans idée d’y retourner jamais. Non pas qu’il eût fait fortune, oh! non; mais il savait se contenter... Il n’était pas comme tant d’autres!... Maintenant il trouvait de l’occupation dans l’une des principales industries du Cantal; le moment viendrait sans trop tarder où il sortirait de sa bougette quelques écus luisants au soleil et ne devant rien à personne. Le brave homme parlait depuis longtemps que Jean, assoupi, ne l’entendait plus. Lorsque le discours du buronnier s’arrêta, Jean ouvrit les yeux, brusquement réveillé. Il ne s’endormit pas sans s’être dit avec confiance: Demain je partirai pour Salers et Aurillac; demain je reverrai mon excellent Bordelais. Quelle joie pour lui et pour moi!

Le lendemain, à peine sur pied, la première parole de Jean fut une question au buronnier pour s’informer du boutilier.

— Je vois quelqu’un là-bas, sur le revers du plateau, ce doit être lui, répondit Pierre Villamus. Pourtant, ce n’est pas de ce côté qu’il devrait venir...

— Sera-t-il bien fatigué ? Pourra-t-il au moins se remettre en route aujourd’hui? demanda Jean.

— Il le faudra bien... puisque tu l’exiges, mon garçon!

Jean sortit pour voir le piéton qui s’avançait. Le buronnier le lui montra tout au loin, marchant un bâton à la main. Puis tout d’un coup:

— Mais non, ce n’est pas mon boutilier! s’écria-t-il. Aussi, ça m’étonnait... Et puis ce bâton... ce n’est pas dans son «genre».

Ces paroles causèrent un véritable désappointement au pelit Parisien.

— Pourvu que Jean vienne! fit-il avec un accent de doute.

— Pour venir, il viendra! dit Pierre. Ah! fichtre, oui! Patience, mon petit, patience! — Mais c’est quelqu’un qui vient par ici tout de même, observa-t-il. Il en prend le chemin.

Le buronnier ne pouvait se tromper. Le piéton se dirigeait vers sa laiterie très visible d’en bas. Déjà il commençait à monter.

— Est-ce que ce ne serait pas M. Bordelais... qui te cherche? demanda-t-il à Jean.

Jean secoua la tête.

— Oh! non! fit-il, sans hésitation. Il ne peut pas deviner que je suis iei.

— C’est vrai.

Déjà on distinguait l’ensemble de la figure d’un jeune homme brun, grand, vigoureusement découplé, fort simplement vêtu d’un habit bourgeois d’une coupe sévère, coiffé d’un feutre mou et chaussé de guêtres. A ses épaules, passaient les courroies d’un sac de voyage qu’il portait sur son dos. Il avait le pas cadencé et nerveux d’un marcheur, habitué à faire de grands trajets à pied.

— Ça, c’est bien sûr un peintre qui vient visiter le Roc du Merle.

— Où cela, le Roc du Merle?

— Sur notre gauche, en arrière... Il en passe, comme ça, quelques-uns dans la belle saison, qui disent que quand on a vu de là-haut, au fond du paysage, les pentes brunes du puy Mary; dans le bas, à droite, les têtes pressées des sapins qui remuent quasiment comme les vagues de la mer, et tout le côté gauche de la vallée, brûlé, raviné, en escarpements dont la roche est à nu, enfin le lit de la rivière avec ses cascades, les prairies et les vergers qui la bordent, eh bien! on peut se faire une idée des plus belles scènes des pays de montagnes. J’ai bien compris, dans ma manière, qu’ils se moquent de ceux qui s’en vont bien loin, dans les pays étrangers, pour trouver moins beau qu ici, en pleine France. — Mais, observa le buronnier, qui ne perdait pas de vue le piéton, il a les mains bien noires pour un artiste et la trogne bien rouge aussi.

Et il se mit à héler le nouvel arrivant, le saluant de cette mélodie bizarre, triste et sauvage à la fois, dont les montagnards de l’Auvergne animent volontiers les échos de leurs vallons.

Le piéton s’arrêta, écouta attentivement, fit un salut, le chapeau à la main; puis tirant un livre blanc de son sac, il parut noter rapidement le chant qu’il venait d’entendre.

— Pardi! c’est un musicien! fit le buronnier.

Il ne se trompait pas. Le jeune homme, tout en marchant, déchiffrait et chantait l’air de la «grande», et il semblait satisfait de sa notation.

La «grande» et le coup de chapeau avaient rompu la glace. Le piéton et le buronnier allèrent l’un vers l’autre. Jean suivit ce dernier. Quand on fut un peu rapproché :

— Je vais au Roc du Merle, mon brave homme, dit le piéton. Ne puis-je m’arrêter une heure ou deux à votre buron et vous demander une écuelle de lait?

— Vous êtes le bienvenu, mon ami, répondit le buronnier; seulement je vous prenais pour un musicien...

— Et vous ne vous trompiez pas! C’est étrange!

— Mais alors qu’allez-vous faire au Roc du Merle... sans être trop curieux?

— D’abord... J’ai eu occasion de noter votre «grande» avec des variations que je ne connaissais pas encore; ensuite je compte me régaler du paysage; enfin, je crois que c’est par ici le plus court pour aller à Dienne.

— Bon! bon! fit Pierre Villamus.

— Je suis un musicien comme vous l’avez deviné, l’un des derniers «vicariants » de France, le dernier peut-être. J’ai visité la Savoie, le Jura; je suis bien aise de voir les volcans de la France centrale. Vous ne savez pas ce que c’est «vicarier» ? Jadis, c’était une noble profession et qui donnait gloire et profit. Aujourd’hui de pauvres compositeurs comme moi sont réduits à aller d’une cure à l’autre... Mais je préfère cette existence aventureuse à la honte de mettre en musique des chansons de café-concert. Si le curé est de bonne composition, s’il consent à orner ses vêpres du dimanche d’un Salutaris de ma façon, il me retient; je suis toujours satisfait de ce que je reçois comme récompense — surtout si ma musique a fait plaisir à entendre. J’obtiens souvent une lettre de recommandation pour un autre curé ; et c’est ainsi que je viens de Salers où j’ai eu quelque succès, je puis le dire en toute modestie...

— De Salers? s’écria Jean en haussant sa taille pour justifier autant que possible son interruption.

Ils se séparèrent avec des souhaits échangés (page 100).


— De Salers, mon petit ami. Je l’ai quitté avant-hier, après la bataille, et l’ai suivi la vallée de l’Aspre par Fontanges et la Bastide.

— Quelle bataille, monsieur? demanda Jean qui tremblait déjà que Bordelais la Rose ne se fût exposé pour lui.

— La bataille de l’Hôtel des Étrangers, entre deux Allemands d’un côté, un 13e LIV. Gascon et un Auvergnat de l’autre... Il y a eu des coups de manche de fouet, des bouteilles cassées sur les têtes... Le sang a coulé...

— Ils m’ont tué M. Bordelais! s’écria Jean.

— Bordelais? Oui, c’est ce nom-là. Ça vous intéresse donc, mon enfant? C’est un rude gaillard que ce Bordelais!... malgré qu’il eût affaire à une espèce d’hercule. Il en a reçu, c’est certain, mais il en a donné !

— Et on a laissé frapper mon pauvre ami par les deux «Allemands» ? s’écria Jean.

— L’autre ne tapait pas... Il se contentait d’exciter... tout en riant sous cape; les mains dans les poches, de crainte peut-être de céder à la tentation. L’ami du Bordelais a «écopé », lui aussi; il réclamait de l’argent... il a eu des «torgnoles». Les gendarmes sont arrivés avant l’extermination générale, et on les a emmenés tous les quatre en prison. Une heure après, lorsqu’on a voulu les acheminer vers Mauriac, qui est le chef-lieu de l’arrondissement, on a dû se contenter de Bordelais et de son adversaire.

— Et l’autre Allemand? demanda Jean qui n’en revenait pas.

— Plus personne dans son cachot! Il avait pris de la poudre d’escampette. Long et maigre comme il est, il a dû passer à travers les barreaux de la cage; mais il est connu dans le pays. Il paraît même qu’il n’est pas méchant, malgré son vilain air. Ça a amélioré les affaires de l’ami du Bordelais... on n’en a plus voulu; et il a rapporté à Aurillac son œil poché.

— Eh bien! que vas-tu faire maintenant, mon petit? demanda le buronnier à Jean.

— J’irai à Mauriac; j’irai retrouver Bordelais la Rose dans sa prison; je demanderai à être enfermé avec lui.

— Ça ne se fait pas comme ça! observa le vicariant. Nous en causerons. Mais d’abord un escabeau, un peu d’ombre et une écuelle de lait! Je me suis mis en route de très bonne heure ce matin...

On entra dans le buron, et le maître de musique eut promptement ce qu’il désirait. Le buronnier y ajouta un énorme morceau d’excellent pain bis. Quand il vit son hôte bien en train de faire honneur à ce festin champêtre:

— Vous devez, dit-il, connaître tout le pays?

— Assez bien... On est en train de construire la huitième merveille du monde, pas loin d’ici, près de Saint-Flour.

— Et qu’est-ce donc?

— C’est le viaduc de Garabit.

— Je sais. J’en ai entendu parler.

— Ce sera le plus grand viaduc à arc métallique qui ait été exécuté jusqu’à ce jour. Il est destiné à livrer passage, au-dessus de la profonde vallée de la Truyère, à la nouvelle voie ferrée de Marvejols à Neussargues. Cinq cent cinquante mètres à franchir! Pour vous donner une idée de la hauteur vraiment prodigieuse de l’ouvrage, je vous dirai que sous l’arche centrale passerait Notre-Dame de Paris avec la colonne Vendôme sur une de ses tours. Mais vous n’en savez pas davantage, ni l’un ni l’autre, mes amis!

— Si fait! Je connais bien Paris, dit le buronnier.

— Et moi j’y suis né, dit Jean, et j’y étais encore il y a huit jours.

— Eh bien! que dites-vous de ça?

— C’est bien vrai, c’est une merveille! dit Villamus. Si cela pouvait nous faire vendre mieux nos fromages!

— Qui sait? Peut-être bien...

— Et Jean qui ne revient pas! s’écria tout à coup le petit Parisien. Et mon pauvre Bordelais la Rose blessé pour moi! mis en prison pour moi! Ah! monsieur, ajouta-t-il en s’adressant d’un ton suppliant au maître de musique, si vous vouliez seulement me mettre sur mon chemin, comme je vous serais reconnaissant!

— Ce serait une bonne action, observa le buronnier. Ce petit va me tomber malade. Voilà trois jours que ça dure, et ça ne fait que croître et embellir.

— Eh bien, j’y consens, dit le jeune homme. Mais voici à quelle condition: c’est que vous me permettrez, mon brave buronnier, de revenir vous demander un gîte pour la nuit. Il ne me restera plus assez de temps pour aller aujourd’hui au Roc du Merle. Je renverrai la partie à demain matin.

— Oh! c’est très volontiers! dit vivement Pierre Villamus, et je vous remercie de ce que vous faites pour cet enfant, qui est un brave garçon.

— Allons! en route! s’écria le jeune musicien; je le conduirai assez loin pour qu’il ne puisse plus manquer son chemin.

— Un instant! fit le buronnier. Et s’adressant à Jean: Je dois un louis, dit-il, à mon successeur Mathurin. Je vais te le remettre pour que tu le lui donnes à ton retour à Paris. Bien entendu, tu peux l’entamer en route, si tu en as besoin...

C’était là une attention fort délicate.

Ils partirent, Jean, tout joyeux, remerciant avec effusion le bon Villamus pour son hospitalité et l’intérêt qu’il lui témoignait. Le buronnier voulut absolument que le petit Parisien se coiffât d’un chapeau de paille qui traînait dans un coin: à l’entendre, du moment qu’il allait à la tête du jeune garçon, cela devait suffire.

Le maître de musique et Jean n’avaient pas fait cent pas qu’ils étaient amis et libres de toute contrainte l’un vis-à-vis de l’autre.

— Comment vous appelez-vous? demanda Jean à son guide, avec cette hardiesse qu’on pardonne volontiers au gamin de Paris.

— Modeste Vidal.

— Je retiendrai votre nom, monsieur Modeste, comme celui d’un homme serviable.

— Hum! fit l’autre; celui de Vidal sera peut-être célèbre un jour à meilleur titre.

Ils suivaient la pittoresque vallée de l’Aspre. Au bout d’une heure, le musicien montra au loin à son petit camarade le château de Fontanges.

— Je le reconnais, dit Jean; je ne peux plus me perdre maintenant...

Et ils se séparèrent avec des souhaits échangés, auxquels Jean ajouta de chauds remerciements.

C’est ainsi que le petit Parisien put arriver à Salers. Là, il monta dans une voiture qui prenait des voyageurs pour Saint-Martin-Valmeroux, localité où passait une diligence faisant le service entre Aurillac et Mauriac: les mailles du réseau des chemins de fer français sont encore très larges dans cette région-là.

Mauriac est une ville de 3,200 habitants, bâtie sur le penchant d’une colline dont le pied est baigné par une rivière.

Lorsque Jean avait pris la voiture publique à Saint-Martin-Valmeroux, il s’était contenté d’une humble place d’impériale. Son attention ne s’était nullement portée sur les voyageurs qui occupaient l’intérieur. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant descendre à Mauriac celte dame distinguée qui avait failli être étranglée en wagon, quelques jours auparavant!

La dame le reconnut aussi, et sa surprise ne fut peut-être pas moins grande. Cette dame, après quelques recherches dans le pays, ajoutées vainement à toutes celles faites déjà par elle pour retrouver sa fille, s’en allait rejoindre son mari et son fils aux bains du Mont-Dore, où elle les avait laissés. son intention était de se rendre de Mauriac à Largnac en voiture, et de là en chemin de fer jusqu’à La Queuille, où l’on prend la correspondance pour la célèbre station thermale.

Habituée depuis qu’on lui avait volé son enfant à faire naître toute occasion de conversation d’où pouvait jaillir un trait de lumière, un indice quelconque, elle vint vers le jeune garçon et lui rappela les circonstances de leur rencontre à la gare de Figeac. Elle lui demanda s’il n’avait rien appris depuis, touchant l’attentat auquel elle avait failli succomber. Jean en savait long, et certes rien ne le portait à ménager Jacob Risler et son associé. Cependant il ne voulut rien dire qui pût les trahir. La dame regrettait surtout son sac de voyage: et Jean qui connaissait le lieu où se trouvait ce sac! Il comptait bien un jour forcer Jacob à le restituer; et c’était un motif de plus, selon lui, pour garder le silence au sujet de son parent, si peu digne d’indulgence qu’il fût.

Pour détourner la conversation, il parla de son ami, de son bienfaiteur, Bordelais la Rose, blessé et mis en prison, bien que très honnête homme et tout à fait innocent. Il était venu à Mauriac, disait-il, exprès pour le voir dans sa prison...

La dame blonde, à qui le petit Parisien plaisait beaucoup, ne demandant pas mieux que de lui rendre service, s’offrit d’obtenir toutes les permissions nécessaires pour pénétrer dans la prison; elle avait pour cela des facilités par des amis de sa famille; et Jean, très heureux de l’assistance que lui offrait la belle dame, s’attacha à ses pas.

Une heure après, la démarche avait abouti, et Jean demandait à être admis auprès de Bordelais la Rose qui gisait sur un lit à l’infirmerie de la prison.

La dame, que Jean avait entendu appeler madame la baronne, — c’était la baronne du Vergier, — voulut l’accompagner, désireuse d’offrir au protecteur du jeune garçon de veiller sur celui-ci tout le temps qu’il n’aurait recouvré ni sa santé, ni sa liberté. Jean se montrait fort sensible aux bonnes intentions de la baronne.

Ce fut avec empressement qu’on ouvrit à la visiteuse et à Jean la porte de l’infirmerie; il se trouvait deux malades, — deux blessés, — dans l’unique salle.

Bordelais la Rose, de son lit, aperçut Jean et poussa un cri de joie.

Un autre cri, — mais un cri d’effroi, — couvrit les paroles amicales du charpentier: la baronne venait de reconnaître, dans l’autre lit, sous le bandeau qui lui cachait le front, — l’homme qui avait tenté de l’étrangler.

VII

Table des matières

La promesse de Jacob Risler

Dans l’infirmerie de la prison de Mauriac les lits étaient dressés en une seule ligne, d’un côté de la salle, dont chaque bout était percé d’une fenêtre munie de gros barreaux de fer. La porte d’entrée s’ouvrait au milieu de la paroi inoccupée.

Le lit où gisait Jacob se trouvait à droite en entrant, le lit du charpentier sur la gauche. Les deux lits étaient séparés par plusieurs lits vides, ce qui n’empêchait pas, de temps en temps, les blessés de se regarder comme deux chiens de faïence.

La baronne du Vergier, apercevant tout d’abord le Lorrain, n’avait pu retenir un cri de surprise et d’épouvante; mais elle continua de se diriger vers le lit du protecteur du jeune garçon. Jacob Risler avait, lui aussi, reconnu la dame blonde, et, faute de pouvoir s’esquiver, il s’était retourné brusquement.

A peine Jean eut-il pris le temps d’embrasser Bordelais la Rose, qu’il lui dit:

— Voilà une dame charitable... qui m’a aidé à arriver jusqu’à vous. Nous lui devons des remerciements. — Madame, ajouta-t-il en s’adressant à la baronne et en lui avançant un siège, c’est mon ami, M. Bordelais la Rose. Il a un cœur trop bon pour ne pas savoir apprécier ce qu’on fait pour lui, et surtout pour moi.

Le charpentier fit de la main un signe d’acquiescement à ces paroles, où il ne vit que l’expression de la gratitude du jeune garçon. La baronne s’assit, jugeant tout de suite qu’elle avait affaire à un brave homme.

— Pensez-vous, lui dit-elle en baissant la voix, en avoir pour longtemps à garder le lit?

— Le médecin parle de dix à douze jours, mettons en quinze. Ce qui m’inquiète, c’est cet enfant...

— Ne vous en tourmentez pas davantage: j’ai à vous faire à son sujet une proposition acceptable... J’y ai pensé dès ma rencontre avec lui en arrivant à Mauriac.

— Il est donc venu tout seul? s’écria Bordelais la Rose, ravi tout à la fois de la hardiesse de son protégé et fâché qu’il se fût risqué à lui donner cette marque d’amitié.

— Oui, dit Jean un peu intimidé, je suis venu par Saint-Martin-Valmeroux...

— Mais ce n’est pas le chemin!

— Je venais du Falgoux... et de Salers...

— De Salers! à pied? Alors tu ne sais rien de «mon canard» ?

— J’avais commis la faute d’aller vous rejoindre... Mais vous voyez que je ne m’en porte pas plus mal. Je vous raconterai comment mon bon parent Jacob a tenté de se débarrasser de moi...

— Chut! chut! Il est là ! fit Bordelais la Rose, en désignant le lit occupé.

Le petit Parisien eut un soubresaut. Il regarda la baronne et comprit alors sa contrainte et l’expression de ce cri qu’elle avait poussé en entrant.

— C’est le parent du jeune garçon? demanda la dame.

— Malheureusement!... répondit Bordelais la Rose, un cousin, très éloigné, c’est vrai; mais, sac et giberne! il n’est pas avouable, non! Il m’a mis dans l’état où vous me voyez, madame, avec une côte enfoncée. Quant à mon poignet foulé, c’est «à lui en servir» que c’est venu. Et puis, je lui ai cassé une bouteille sur la tête. Et ce n’est pas fini, ajouta-t-il en élevant la voix, ce n’est que partie remise...

Jacob entendit ces paroles, mais se garda de les relever.

— N’allez pas croire, au moins, madame, reprit le charpentier, que je sois un homme méchant, querelleur: je ne suis venu dans ce pays qu’afin d’obtenir pour ce petit une réparation qu’il lui faut avoir sous peine d’être déshonoré lui-même. C’est le fils d’un bon soldat lorrain, décoré, tué pendant la guerre, dans les Vosges. Je l’ai connu, son père; nous étions ensemble au pont de Fontenoy, et, sac et giberne! il ne sera pas dit que nous serons molestés par une manière de Prussien!

Et l’ex-zouave montra le lit de Jacob, où un grognement se fit entendre.

— C’est donc un Prussien? demanda la baronne d’une voix très basse.

— C’est un Alsacien-Lorrain... qui a opté.

— Mais ce n’est pas un crime, cela, monsieur Bordelais! Beaucoup l’ont fait par dévouement...

— Je le sais, je le sais... Enfin s’il n’est pas Prussien, il est bien digne de l’être. Sa femme qui est Allemande a déteint sur lui... Mais, madame, je ne vous ai pas encore remerciée... C’est pourtant bien de la bonté à vous de vous intéresser à un vieux bonhomme sous les verrous et à un pauvre petit vagabond...

La baronne sourit avec bienveillance; mais elle était distraite, préoccupée par cette pensée que l’homme dont elle avait tant à se plaindre était de la famille du jeune garçon à qui elle désirait rendre service.

— Madame, dit Bordelais la Rose, dites-moi, je vous en prie, cette proposition... au sujet de l’enfant... dont vous me parliez tantôt...

Madame du Vergier n’avait pas encore pris son parti. Elle tira de sa poche un petit carnet, l’ouvrit et écrivit quelques mots au crayon; puis elle déchira le feuillet, le plia en deux et pria Jean, par un signe que celui-ci comprit très bien, de porter le billet à l’autre blessé.

Jean fit quelques pas lentement: Jacob Risler lui faisait peur, après ce qui s’était passé dans la forêt du Falgoux. Il se dit cependant qu’il n’y avait pas à hésiter, car la baronne semblait avoir reconnu son meurtrier...

Pendant qu’il s’avançait vers le lit de Jacob, Bordelais la Rose se pencha mystérieusement vers la dame qui avait la bonté de lui prêter assistance, et que subitement, il venait de reconnaître pour l’avoir vue à la gare de Figeac, à la suite de dramatiques circonstances... Il lui dit:

— A cause de cela, madame... de sa nationalité nouvelle... l’affaire en restera là ; on me l’a donné à entendre. Il m’a frappé ; je ne l’ai pas ménagé, puisqu’il en porte les marques: aussitôt guéris, on nous enverra nous expliquer ailleurs.

— Tant mieux! dit la baronne.

Jean revint.

— Est-ce oui? Est-ce non? lui demanda-t-elle avec vivacité.

— C’est oui. Il a ajouté qu’il n’y manquerait pas.

Pour l’intelligence de ce court dialogue, il faut savoir ce que portait écrit ce billet:

«Le hasard me fait découvrir l’homme qui m’a volée, après avoir tenté de me tuer. A-t-il conservé le sac de voyage, et veut-il le rendre dès qu’il sera en état de le faire? — Réponse, par oui, ou non.»

Jean grimpa sur la banquette (page 106).


— C’est bien! dit la baronne. Et reprenant son carnet, elle donna cette fois son nom et son adresse aux bains du Mont-Dore.

Jean fut encore chargé d’aller porter ce second papier.

Bordelais la Rose devinait que les propositions de la dame relativement à Jean étaient subordonnées aux réponses, au consentement peut-être de Jacob Risler; et il s’en formalisait presque, tant il était loin de soupçonner le motif de cette correspondance entre sa belle et charitable visiteuse et l’odieux Jacob!...

Quant à la baronne elle était fixée. Elle se contentait de la promesse qu’elle venait de recevoir.

— Eh bien, dit-elle au charpentier, sur le franc visage de qui elle lisait une véritable anxiété, voici ce que j’ai à vous offrir. Je me rendais au Mont-Dore, où les miens m’attendent, lorsque j’ai été amenée à venir ici... Voulez-vous me confier le jeune garçon? Je vous le rendrai quand vous serez libre... guéri...

— C’est un acte de grande bonté, madame, balbutia le charpentier. Je ne sais vraiment si je puis accepter... L’autre n’y est pour rien au moins?

— L’autre n’y est pour rien, dit la baronne en souriant, et il faut accepter. Cet enfant a déjà couru des dangers sur les grands chemins... à ce que j’ai compris tantôt. Je vous le garderai jusqu’à ce que vous veniez me le réclamer. Quelque chose me dit que j’ai raison de vous le demander... et que j’en serai récompensée... Faites-le donc pour moi.

— Ah! madame, s’écria Bordelais la Rose vivement ému, vous avez, je le vois, la superstition de la charité : c’est une belle superstition, celle-là ! Oui, je sais, vous avez perdu votre enfant... on vous l’a dérobée... Que Dieu vous assiste! Et agissez selon votre volonté...

Le lendemain matin à neuf heures, la baronne du Vergier et Jean prenaient la voiture de Largnac. La baronne monta dans le coupé ; mais Jean demanda comme une faveur la permission de grimper sur la banquette, «pour mieux voir le pays».

Quand il fut commodément installé, il eut un éclair de folle joie: ce n’était qu’un enfant après tout! Oubliant un moment quels motifs impérieux et pénibles l’avaient amené de Paris en Auvergne, il poussa ce cri:

— Veine! Il me semble que je fais le tour de France!

Le petit Parisien ne pensait pas si bien dire.

La voiture, roulant vers le nord, suivait une route tracée à travers la partie occidentale du massif central de notre pays, avec les montagnes d’Auvergne à sa droite, et un peu plus haut, à sa gauche, les monts du Limousin. Cette route est très pittoresque.

C’est d’abord le Vigean avec son vieux château de Chambres flanqué de tours, puis Jaleyrac, dominé par son église, construction romano-byzantine du douzième siècle. La route descend par de nombreux lacets, laisse à gauche Sourniac et ses châteaux; elle franchit la Sumène, rivière qui va se jeter, à la limite du département, dans la Dordogne; se présentent ensuite Sauvat, à l’est, et, vis-à-vis, entre la route et la Dordogne, Veyrières et ses forêts étendues.

En passant devant Ydes, dont l’église, conservée comme monument historique, a fait partie d’un édifice du douzième siècle ayant appartenu aux Templiers, un voyageur — tabellion dans une localité voisine — indiqua, à deux kilomètres sur la droite, Saignes et derrière, à trois kilomètres plus loin, Chastel-Marlhac, l’ancien castrum Meroliacum, juché sur un plateau de mille mètres de longueur, avec une largeur presque égale. Taillé à pic sur presque tout son pourtour, ce plateau présente des escarpements de vingt à trente-cinq mètres de hauteur. Il y a là, au milieu de nombreux débris antiques, les ruines d’un château, une fontaine miraculeuse, en grande dévotion parmi les paysans, enfin de curieuses roches volcaniques; l’une d’elles, où s’entasse la neige dans une fissure, forme une glacière qui ne fond qu’aux chaleurs de l’été.

Poursuivant leur chemin, les voyageurs laissèrent à leur gauche Madic, avec son château moderne et les magnifiques ruines d’un château fort; Madic offre une vue admirable sur les environs, où se trouve un lac de douze hectares.

La route écornait la petite pointe du département de la Corrèze qui s’insinue entre les départements du Cantal et du Puy-de-Dôme. Là est Bort, patrie de Marmontel, chef-lieu de canton de plus de deux mille habitants, sur la rive droite de la Dordogne, au pied d’une montagne couronnée d’énormes prismes basaltiques, qui ont reçu le nom d’«Orgues de Bort» ; cette rangée de colonnes régulières, serrées l’une contre l’autre, rappelle à l’idée les tuyaux symétriques d’un orgue gigantesque.

De Bort, la vue s’étendait à gauche sur la vallée de la Dordogne, de l’autre côté sur les monts du Cantal. C’est à trente minutes de cette petite ville que les touristes vont admirer le «Saut de la Saule», l’une des plus belles cascades de France, pour le volume des eaux et le pittoresque du site.

La voiture franchit un affluent de la Dordogne, après lequel la route s’élevait par une côte fort raide; puis elle s’engagea sur un riant plateau, laissant à gauche le château de Vals, construction du quatorzième siècle admirablement conservée, et à droite les quatre lacs de la Nobre. On entra dans le département du Puy-de-Dôme. La route s’élevait et s’abaissait pour traverser divers cours d’eau. Sur une hauteur se trouvent les vestiges d’un camp de César. Peu après, une colline volcanique d’un aspect bouleversé, semée de blocs erratiques, porte le non de «Cimetière des Enragés». Il faudrait, en effet, si ces blocs projetés au hasard représentaient des tombes, qu’elles fussent l’œuvre désordonnée de gens hors de leur bon sens.

Tauves se voyait sur une autre colline. Après ce chef-lieu de canton, la route descendait jusqu’à la Dordogne, la franchissait pour arriver quelques kilomètres plus loin à Saint-Sauve, ville d’où l’on peut en une heure se rendre aux bains de la Bourboule. Pour atteindre la Queuille il n’y eut plus que trois bonnes lieues. Du plateau élevé qui précède ce village, on apercevait les montagnes du Puy-de-Dôme et celles de la Corrèze. Le trajet avait duré en tout deux heures et demie.

La baronne du Vergier emmena son petit ami à l’auberge voisine du bureau des voitures de correspondance du chemin de fer pour les diverses localités environnantes. On ne devait remonter en voiture qu’à deux heures. En se mettant à table à midi on avait donc plus de temps qu’il n’en fallait pour déjeuner.

Jean, avec la distinction de ses sentiments, ne pouvait pas avoir des manières d’enfant mal élevé. Rempli de prévenances, il demeurait vis-à-vis de sa protectrice dans une attitude respectueuse qui n’excluait pas une certaine indépendance de pensée et de parole. La baronne profita du tête-à-tête pour faire raconter de nouveau au petit Parisien ses griefs et ses moyens de revendication; elle le félicita vivement d’attacher tant de prix à l’honneur du nom, et sûre d’avance que son mari serait touché de la situation de ce jeune garçon, particulièrement intéressante, elle ne craignit point de promettre l’appui et l’expérience du baron du Vergier. — Dans quelques heures on serait auprès de lui.

La voiture partit enfin pour Mont-Dore-les-Bains, bondée de voyageurs, arrivés pour la plupart par le chemin de fer jusqu’à la Queuille. Jean trouva néanmoins le moyen de s’emparer d’une place sur la banquette. Il fut largement récompensé de sa peine par les belles perspectives qui se présentèrent aux regards dès qu’on eut gravi les plateaux élevés qui séparent le bassin de la Dordogne de celui de la Sioule. — Après avoir voyagé toute la matinée en montant vers le nord, la baronne et son jeune compagnon de route rétrogradaient vers le sud-est.

On passa par Murat-le-Quaire, où se trouve un château ruiné. A partir de là, le chemin taillé dans des roches volcaniques descendait vers la Dordogne. Il offrait des échappées sur le roc de Cuzeau, le puy de Cacadogne, le puy de Sancy — dont le sommet est le plus élevé de la France centrale — et quelques autres hauteurs, notamment celle du Capucin. Dans les gorges de la montagne, sur la gauche, se trouve le lac de Guéry, dont le trop-plein s’épanche en un ruisseau qui vient barrer la route; on franchit ce ruisseau, et quelques minutes après on arrivait à la station thermale du Mont-Dore.

VIII

Table des matières

Mont-Dore-les-Bains

Le village de Mont-Dore est situé au milieu d’une superbe vallée d’une lieue de longueur. Cette vallée qui se creuse comme un grand cirque dans la chaîne des monts Dores, à plus de mille mètres au-dessus de la mer, est entourée de hauteurs dessinant un fer à cheval, à peu près dépourvues de végétation, si ce n’est sur leurs pentes inférieures où se pressent des sapins en nappes sombres. Au centre de la courbe s’élève, majestueux, le puy de Sancy, qui n’a pas moins de 1,886 mètres d’altitude.

La vallée, est sillonnée de cours d’eau, torrents qui descendent des crêtes du pourtour à travers les ravines, faisant entendre, l’hiver surtout, leurs voix puissantes. Il y a un endroit, où la Dore se joint avec la Dogne pour former la Dordogne. Les fonds sont couverts de pâturages et parsemés de terrains cultivés. Du plateau de l’Angle, flotte comme une écharpe fixée à l’arête saillante d’une voûte de rochers, ce qu’on appelle la Grande Cascade.

Adossé à ce même plateau, le village devenu station thermale se compose d’environ trois cent cinquante maisons avec une population de 1,400 à 1,500 habitants. Beaucoup de ces maisons sont converties en maisons meublées. Celles-ci bordent la rue principale et la place Michel-Bertrand.

L’Hôtel des Bains, ouvert depuis 1823 seulement, s’élève sur l’emplacement d’un ancien therme romain. C’est une solide construction, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, percés chacun sur la façade principale de sept ouvertures en arcades. Édifiée avec un trachyte grisâtre, dont la carrière est tout proche, sa toiture, en prévision des éboulements de la montagne de l’Angle, est faite en pierres de même provenance.

A l’extrémité de la rue, faisant face à cet établissement, s’ouvre une promenade circulaire, ornée d’une fontaine monumentale en fonte de fer. Là est le nouveau Casino; là aussi ont été réunis en plein air, en un trophée, les nombreux débris antiques provenant des thermes de l’époque gallo-romaine et du Panthéon, édifices ruinés au cinquième siècle, lors de l’invasion des Vandales, ou au septième dans les guerres d’extermination faites par Pépin, au duc d’Aquitaine, Waïfre. Parmi ces restes, se trouve un buste de Néron. De cette esplanade, on embrasse d’un seul coup d’oeil toute la vallée et les pics qui l’entourent.

Le puy de Sancy, nous l’avons dit, domine tous ces pics. On gravit ses cimes hérissées de pointes volcaniques, déchirées, d’un horrible aspect, par des sentiers rocheux pendus au-dessus des abîmes.

De leur sommet entouré de précipices, le regard embrasse un immense et grandiose panorama, au-dessus de toute description. En arrière se développe la vallée du Mont-Dore hérissée de puys: à droite les sommets du Cacadogne, du roc de Cuzeau, des puys de Mareilhe et de l’Angle; à gauche, le puy de Clierge et le Capucin; au nord, le puy Gros, la Banne-d’Ordenche et, presque sur le même plan, le lac de Guéry dominé par la roche Sanadoire; enfin à perte de vue dans la même direction, les monts Dômes...

A l’ouest, l’œil plonge sur les forêts et les pâturages de la vallée de la Burande et sur la colline basaltique de la Tour-d’Auvergne, et, au nord-est, il dépasse la vallée de Chaudefour, le lac Chambon, pour atteindre jusqu’à la séduisante et fertile Limagne. Du côté du sud, et uni par une haute terrasse à la cime centrale du Sancy, se dresse le puy Ferrand (1,846 mètres). Au-delà du chemin qui conduit à Vassivières et à Besse, se déroulent de vastes pâturages mamelonnés, au milieu desquels se dressent d’anciens volcans et où s’étendent plusieurs lacs, notamment le lac circulaire de Chauvet... A l’horizon enfin, s’élèvent les cimes dentelées du Cantal, et dans la direction de Besse, quelques sommets des Alpes vaguement entrevus.

Nous avons nommé le roc du Capucin. Ce haut plateau escaladé par des sapinières offre une des curiosités de ce site. A quelques centaines de mètres en aval du village des Bains, à la bifurcation de la roule et d’un chemin qui s’élève derrière Queureilh, se trouve le point précis d’où le rayon visuel prolongé vers le sommet de ce pic se heurte aux contours d’une roche isolée, détachée de la masse principale, et distingue nettement un moine agenouillé, la tête couverte du capuchon, les bras croisés sur la poitrine et les mains dans les manches de son froc...

Voilà dans ses traits généraux la vallée du Mont-Dore, le village des Bains et la région dont la vallée occupe le centre.

Le baron du Vergier habitait avec sa femme et son fils à l’Hôtel de la Poste. Prévenu par lettre, il était venu, accompagné de son fils, attendre la baronne à la descente de voiture.

Après les premières communications sur l’objet du voyage entrepris par sa femme — c’était, comme on le sait, la poursuite de recherches relatives à l’enfant disparue — le baron s’aperçut avec stupéfaction que sa femme ne rapportait pas son sac de voyage.

— C’était donc vrai, s’écria-t-il, ce que les journaux ont publié ? ce crime en wagon? La baronne D. V., c’était donc vous, chère amie?

— C’était moi, dit madame du Vergier. Je l’ai nié, dans mes lettres, pour ne pas vous alarmer. Mais l’histoire est longue; je vous la raconterai quand vous aurez fait un meilleur accueil au jeune garçon que je vous présente.

— Quel garçon? demanda son mari, — qui vit, alors seulement, le petit Parisien, se dérobant timidement derrière la baronne. — Ce petit?

— Je me suis chargée de le garder une quinzaine de jours; c’est un acte d’obligeance qui vous coûtera peu à remplir — comme à moi, — lorsque vous connaîtrez l’histoire de cet enfant.

— Vous avez toujours la main heureuse, madame, lorsque vous exercez la bienfaisance. Il suffit que vous ayez jugé ce jeune garçon digne de votre intérêt; je n’ai plus qu’à vous seconder.

Le baron était un homme de quarante et quelques années, prématurément vieilli par le deuil qui avait frappé sa famille... De taille moyenne, de forte complexion, sa personne présentait des dehors avantageux. Toujours correctement rasé, il gardait sa moustache blonde; ses cheveux, rares, dégarnissaient le haut du front, ajoutant de la gravité à une physionomie intelligente, animée par des yeux gris de beaucoup de finesse d’expression. Il se piquait d’une excessive politesse vis-à-vis de sa femme et, ce qui ne gâte rien chez un homme qui possède trente mille bonne livres de rente, il avait des goûts distingués et un esprit cultivé. Il jouissait de quelque autorité comme archéologue, et l’Académie de Caen s’honorait de le compter au nombre de ses membres les plus actifs.

Son fils Maurice, aimable garçon de quinze à seize ans, avait la finesse de traits et la santé un peu délicate de sa mère. Ainsi la mère et le fils venaient chaque année soigner au Mont-Dore une laryngite chronique, qui s’amendait infailliblement après quelques jours de traitement. A la rigueur, la baronne eût pu déjà se considérer comme guérie, ainsi que son fils; mais elle venait en Auvergne obstinément, avec l’espoir de retrouver son enfant, ou peut-être avec la secrète pensée de vivre un moment plus près d’elle; — car c’est à Clermont-Ferrand que la petite du Vergier lui avait été enlevée, lors d’un premier voyage fait aux sources du Mont-Dore.

Ils s’engagèrent dans un sentier peu frayé (page 119).


Quant au baron, échappant au régime des eaux, il consacrait tout son temps en tournées savantes dans le département où il trouvait dans les dolmens, les tumuli, les colonnes miliaires, les vieilles églises romanes, les ruines des châteaux féodaux, d’inépuisables sujets d’étude.

On prit le chemin de l’Hôtel de la Poste.

Sans en demander plus long, le baron fit quelques amitiés à Jean. Il le questionna sur son nom, sur ses années d’école, sur l’état qu’il comptait apprendre. Quand il sut que Jean était Parisien par la famille de sa mère et Alsacien-Lorrain par son père, le baron s’intéressa tout de suite à lui. Il lui trouva l’air honnête et intelligent, et aussi une certaine fermeté de jugement, appréciable dans les moindres réponses du jeune garçon. Sans hésitation, le baron du Vergier le confia à son fils, comme à un camarade devant avoir sur lui l’ascendant de ses trois ou quatre années et d’une éducation achevée.

La baronne raconta à son mari comment elle avait découvert l’auteur de l’attentat dont elle avait failli être victime. C’était, dit-elle, par un bien singulier hasard, et grâce à l’intervention inconsciente de Jean.

— Et vous ne l’avez pas fait arrêter! s’écria M. du Vergier, devenant rouge et se tordant les moustaches à les arracher. C’est inconcevable!

— Je ne l’ai pas fait arrêter, non, repartit la baronne, et cependant je rentrerai en possession de mon sac de voyage... J’en suis certaine.

— La chose me semble moins assurée, observa le baron. Mais pourquoi vous blâmerais-je, lorsque je dois être tout au bonheur de vous revoir saine et sauve!

Madame du Vergier garda le silence sur la parenté de Jacob Risler avec Jean. Pour éviter de la laisser soupçonner à son mari, elle ne dit aucun nom et se borna à qualifier d’Allemand le détenteur du sac de voyage.

— Ah! si c’est un Allemand, lui dit le baron, vous avez bien fait de simplifier la procédure... Il suffit, en effet, que votre sac vous soit rendu. Vous y tenez beaucoup...

— Vous savez quels souvenirs, précieux pour nous, il renferme.

L’entretien s’attrista.

Pendant ce temps, Jean, dont l’installation à l’hôtel n’avait pas causé un grand dérangement, entraînait son nouvel ami dans les rues du village, poussé par sa curiosité naturelle et ses habitudes de flânerie parisienne.

Du haut de l’esplanade il se rendit compte de la forme de la vallée, entourée de plateaux élevés et de pics.

— Êtes-vous déjà allé là-haut? demanda-t-il à Maurice, en lui désignant le plus élevé des pics, — le puy de Sancy.

— Non, pas encore, répondit le jeune homme; et ce n’est pas l’envie qui m’en a manqué. Mon père se dirige de préférence du côté où il y a quelque curiosité archéologique à examiner...

— Eh bien! nous grimperons ensemble jusqu’au sommet, dit Jean avec chaleur.

Maurice sourit, — il avait le sourire de sa mère, — et ne fit aucune objection à ce projet d’ascension.

Le baron, à qui sa femme raconta l’histoire de Jean, voulut encore la connaître de la bouche môme du jeune garçon. Il cherchait sincèrement à lui venir en aide, et notait soigneusement dans sa mémoire toutes les particularités concernant la mort de son père, l’obligation où il s’était trouvé, enfant, de quitter la Lorraine pour ne pas devenir Allemand, les violences du mauvais parent abusant de la situation que lui faisaient les événements pour s’approprier les récompenses du soldat tombé devant l’ennemi, et jeter sur lui l’odieux d’une accusation de trahison.

— Ce Jacob Risler, le sabotier du Niderhoff, a réussi de la sorte, observa le baron, à cacher l’abominable conduite de son frère Louis, qui a été fusillé... Voilà ce qu’il faudrait avant tout établir, mon enfant, par des preuves hors de toute discussion.

— Vous le croyez, monsieur le baron?

— Mais c’est évident! Puisqu’on a trouvé sur ce malheureux des papiers accusateurs, à ce que dit cet ancien zouave qui vous veut du bien et qui a été mêlé à ces incidents de la guerre dans les Vosges, il convient de rechercher ces papiers, — afin d’établir incontestablement l’identité du Risler fusillé à Fontenoy par les francs-tireurs du commandant Bernard.

— M. Bordelais la Rose, dit Jean, a écrit au commandant...

— Eh bien?

— Et celui-ci n’a pu fournir aucun éclaircissement sur cette affaire. Aussitôt après la guerre, tous les hommes de ses compagnies franches se sont dispersés.

— Alors, il faut commencer une enquête d’autre sorte. Sait-on qui a ordonné l’exécution?

— Un sergent. r

— Bon! les choses se précisent. Nous disons un sergent.

— Un sergent «bleu» : c’était le nom d’une compagnie.

— De mieux en mieux. Eh bien! mon enfant, il faut sans perdre une heure écrire à M. la Rose...

— M. Bordelais, rectifia Jean.

— A M. Bordelais, pour savoir s’il peut donner quelque indication sur les sous-officiers de cette compagnie. S’il n’en possède point, nous chercherons le capitaine «bleu». Celui-là ne sera pas introuvable, et par lui nous arriverons enfin à notre homme.

Jean remercia vivement le baron. Très heureux du concours qui lui était offert, il écrivit sans différer au brave charpentier détenu à Mauriac...

Le jeune garçon se demandait pourquoi il n’avait pas songé à procéder de cette façon, — tout indiquée? Il en trouva la raison dans sa préoccupation constante des actes coupables de son parent Risler, son attention se portant tout entière vers les faits et gestes compromettants du haïssable personnage.

Le lendemain matin, Jean fut très surplis et plus qu’enchanté, lorsque Maurice lui apprit que, pour fêter sa bienvenue, on leur accordait la permission d’aller tous deux au puy de Sancy. On emporterait de quoi déjeuner... Quelle fête!

Ils se mirent promptement en route. Le ciel était sans nuage. Les rayons du soleil, échauffant les pentes rocheuses, condensaient dans la vallée de légères vapeurs, qui flottaient comme des gazes nuancées de couleurs tendres. Devant le village même, à plus de trois cents mètres, s’élevait le sommet arrondi du Capucin. Les deux jeunes garçons s’amusaient fort de la gigantesque figure du moine en prière, agenouillé à l’entrée de sa grotte...

Dans la vallée, les hêtres se mêlaient aux frênes; mais à mesure que l’on montait, ces arbres faisaient place aux sapins. Un sentier se repliait en divers sens sous leurs voûtes sombres, au milieu d’une herbe épaisse, émaillée de fleurs de toutes les saisons, et labourée, çà et là, par des éboulements de lave descendant du Capucin comme des torrents de pierre. Quelques-uns de ces blocs en supportaient un autre placé en travers, comme une table de festin se dressant au milieu d’un fouillis de grandes fougères, de framboisiers géants, et de sureaux à baies rouges...

Plus haut, les sapins se rangeaient en allées régulières, étendant sur l’herbe l’ombre épaisse de leurs parasols. Cependant quelques rayons de soleil y pénétrant, dessinaient sur le fond vert du tapis velouté de capricieuses guipures noires.

De toutes parts se dégageaient des émanations embaumées, qui remplissaient les poumons et montaient au cerveau...

Particularité curieuse! Tous ces sapins, — dont quelques-uns gisaient sur le sol, morts de vieillesse ou abattus par les grands vents, — tenaient, suspendues et flottant à leurs rameaux, de longues barbes blanches formées par les racines adventices des nombreux lichens adhérents à l’écorce de ces arbres.

Jean et Maurice approchaient du moine. Ils le cherchent. Mais, ô déception! à sa place ils ne trouvent qu’une colonne de basalte sans forme distincte. Le capucin s’est changé en un bloc de pierre comme pour punir la curiosité des deux jeunes touristes.

Du reste, de là la vue s’étendait sur le magnifique cadre de la vallée. Que serait-ce lorsqu’on atteindrait le puy de Sancy, qui levait au midi sa tête pointue comme une flèche!

Ils disposèrent sur l’herbe les apprêts de leur déjeuner, s’apprêtant à y faire honneur avec l’appétit d’une promenade matinale.

Ils décidèrent, alors, de faire le tour de la vallée par le haut des montagnes et d’arriver au plus élevé des puys du groupe en suivant les crêtes.

Cette route, sans être impraticable, présente de grands dangers. Mais le petit Parisien avait besoin de fortes émotions: il eut l’art de persuader son camarade, — qui ne demandait pas mieux que de se laisser gagner.

Le grand air des montagnes avait certainement grisé ces deux émancipés

IX

Table des matières

Au puy de Sancy

Voilà donc nos deux hardis compagnons se rendant au puy de Sancy, et par le chemin le moins sûr.

En quittant le Capucin, ils laissèrent derrière eux les arbres, abordant une région où les sapins mêmes ne croissent plus. C’est à peine si on voyait, éparpillés, quelques genévriers rabougris; en revanche, la pelouse se montrait superbe. Son herbe épaisse et haute semblait sans cesse rafraîchie par d’abondantes eaux. Cette pelouse était piquée de pensées d’un beau violet et d’oeillets rouges; de vigoureuses ombellifères y prodiguaient leurs bouquets de fleurs; par places, la grande gentiane, poussant drue et serrée, balançait au vent sa tige desséchée; dans les endroits moins humides, des myrtilles aux baies noires se multipliaient en touffes impénétrables.

Sur leur chemin se trouvait l’une des curiosités locales, le vallon de la Cour. C’est une enceinte qui mesure douze cents mètres de longueur sur six cents de large. Deux rochers énormes en gardent l’entrée. En se penchant, Jean et le fils du baron virent les blocs de lave qui représentent les juges —inamovibles ceux-là — de ce tribunal en plein air.

Il y avait là plusieurs jeunes filles pâles et souffrantes, conduites par leurs mères en ce lieu bien abrité pour y respirer les émanations balsamiques.

Le soleil qui faisait la journée si belle, calcinait les parois rocheuses situées au midi de la vallée du Mont-Dore. La fatigue commençait pour nos deux ascensionnistes, et aussi les dangers.

La crête des montagnes leur parut si aiguë, qu’ils commencèrent à renoncer à l’idée d’aborder par là les hauteurs du puy. Ils s’engagèrent dans un sentier peu frayé, qui les conduisit à mi-côte du pic de l’Aiguiller, à peu près à quatre cents mètres et de son sommet et de sa base, vers une masse rocheuse sur laquelle repose le pic de Sancy.

Mais tout à coup, le terrain manqua devant eux. Un précipice à parois verticales s’ouvrait, laissant apercevoir, bien bas, des blocs de basalte et de lave plantés dans tous les sens et s’enchevêtrant dans un désordre extrême: cela s’appelle le Jardin-du-Diable... Au delà, en face, se dressait une muraille droite et nue, montrant aux regards surpris, dans le roc fendillé, un immense soleil d’artifice, dont tous les rayons, un peu courbés, partaient du centre, avec une longueur de huit à dix mètres. C’est le produit d’un refroidissement de la lave...

Au-dessous d’eux, plusieurs petits pâtres gardaient quelques vaches, moins grosses, vues de si haut, que des moutons. N’osant se hasarder à descendre la pente rapide qui devait permettre de tourner le pied du massif du Sancy, les deux camarades hélèrent à qui mieux mieux les jeunes pâtres. Ceux-ci répondirent à leur appel. Ces voix d’enfants, attristées par les échos, avaient quelque chose des cris de détresse de naufragés perdus sur un rocher au milieu de l’Océan.

Trois petits paysans vinrent rejoindre assez lestement les ascensionnistes, et offrirent de leur servir de guides. Il fallait non pas descendre, mais gravir presque en ligne droite une hauteur de près de quatre cents mètres, sous un soleil ardent frappant perpendiculairement le versant de la montagne. Parfois le pied glissait; alors pour ne pas rouler à sept ou huit cents mètres, il ne restait que la ressource de s’accrocher aux hautes herbes.

Enfin on atteignit la crête. Jean commit alors l’imprudence de plonger un regard dans la vallée du Mont-Dore, et il éprouva l’horrible sensation d’une griffe s’enfonçant dans sa poitrine comme pour l’attirer dans l’abîme; tout son sang reflua au cœur, et il n’eut que le temps de se rejeter en arrière pour ne pas tomber, entraîné vers ce vide immense tout hérissé sur son pourtour de sommets dénudés.

Quant à Maurice du Vergier, familier déjà avec les excursions dans les montagnes, il n’avait eu garde de céder à la tentation de regarder derrière lui.

Les jeunes garçons congédièrent leurs guides, et Jean se montra tout aussi généreux que le fils du baron, en gratifiant, comme lui, les petits pâtres d’une belle pièce de cent sous économisée sur le louis d’or de l’excellent Pierre Villamus.

Maurice et Jean pensaient pouvoir se passer de tout secours, et cependant le sentier n’était guère marqué çà et là que par une pierre légèrement polie par le frottement, une motte de gazon un peu affaissée... Pour ne pas perdre l’équilibre, ils étaient forcés de saisir de la main gauche les herbes que la pente du terrain mettait à leur portée.

Le plus difficile du trajet n’était pas fait. La pente cessait, il est vrai, le terrain devenait uni; mais le passage se présentait étroit au point d’en être effrayant: il n’avait pas un mètre de large. C’était comme un pont sans parapet.

D’un côté, la chute menaçait d’être verticale; de l’autre, un talus rapide dégringolait vers des rochers reposant par assises les uns sur les autres, comme un gigantesque escalier écroulé. Dans lequel des deux gouffres valait-il mieux tomber? La pensée effrayée flottait entre ces deux hésitations, entre ces deux craintes.

Maurice, courageusement voulut passer le premier. Il le fit en se baissant un peu pour éviter le vertige.

— Le sentier n’est pas d’une solidité parfaite, observa-t-il, en sentant trembler sous ses pieds le basalte miné par les eaux des pluies.

Il revint sur ses pas et offrit la main à son camarade; mais Jean, tout à fait rassuré, suivit le chemin sur lequel Maurice s’était hasardé.

Le périlleux passage franchi, la montagne se relevait; c’était une sorte d’échelle qu’il fallait gravir en s’aidant des pieds et des mains.

Enfin un étroit plateau, couvert d’une herbe touffue, se présenta et leur permit de se reposer à l’abri du piton qui forme la tête du Sancy. La vue y planait au loin; mais le regard s’attachait avec persistance sur les points où des dangers avaient été courus.

Comme les deux jeunes garçons se réjouissaient du résultat atteint, et que Jean très satisfait et très fier battait des mains, deux jeunes filles de quinze à dix-huit ans, pleines de joie et d’animation, passèrent près d’eux en courant: elles descendaient du sommet du puy avec beaucoup trop d’élan.

— Prenez garde, mesdemoiselles, leur cria Maurice, la pente est rapide, et elle conduit à des précipices...

Entendirent elles? Ces jeunes filles devaient être Anglaises et sœurs. L’aînée fit un mouvement de la main qui pouvait signifier: Merci! ou encore: Nous savons!

Et elles poursuivirent leur course.

Mais Jean s’était levé. Il vit la plus jeune poser sur le terrain un pied hésitant, le retirer aussitôt; puis, tout d’un coup, disparaître en poussant un cri de terreur.

Il y avait là un homme d’un étrange aspect (page 123).

LIV. 16.


Maurice accourait aussi. Mais Jean, plus leste, s’était laissé dévaler. Quand il eut dépassé la pauvre enfant que le vertige et le trouble entraînaient vers le vide, il s’agenouilla et s’assujettit solidement en posant un pied sur une sallie de rocher. Il présentait ainsi un obstacle, que la jeune fille vint frôler, heureuse de rencontrer un point de résistance si faible qu’il fût. Jean étendit les bras et la retint.

Déjà Maurice offrait la main à l’imprudente, et en quelques secondes elle fut hors de tout danger. La sœur aînée jetait de grands cris. A cet appel, son père, son frère et un guide arrivaient en toute hâte...

Alors Jean s’effraya de ce qu’il avait osé faire: il se trouvait à un mètre d’un abîme insondable; il en pâlit, et se servant des pieds et des mains, se cramponnant aux touffes d’herbe avec une énergie où se mêlait une véritable terreur, il se hissa jusqu’à la plate-forme.

Maurice grondait doucement la jeune fille sauvée d’une mort affreuse.

— Vous avez raison, répondit-elle; mais c’est beaucoup la faute de cet homme... là-haut... que nous avons eu le tort de consulter.

Maurice et Jean levèrent les yeux vers le sommet du puy.

Il y avait là, assis sur le bloc de granit d’un mètre cube qui couronne le Sancy, un homme d’un bien étrange aspect. Ses jambes pendantes se croisaient avançant deux pieds énormes; ses coudes osseux serrés le long de son corps, une main soutenant le menton, il souriait; ou plutôt il riait sans bruit et sa bouche se fendait largement sous un nez pointu; ses yeux regardaient vaguement du côté où tout le monde se portait; sa tête était enveloppée d’un mouchoir rouge à carreaux, noué sur le front. Les deux cornes de ce mouchoir, mis sans doute pour les passages exposés au vent, achevaient de donner au personnage un air diabolique et grotesque tout à la fois.

Jean crut reconnaître en lui l’Allemand, le compère de Jacob Risler. Il ne se trompait pas; Hans, forcément oisif par l’incarcération de son associé à Mauriac, craignant aussi d’être ressaisi comme ayant glissé entre les mains des gendarmes à Salers, se donnait le plaisir de faire quelques promenades en touriste désœuvré. Venu à Clermont-Ferrand, il avait suivi de loin une famille anglaise qui s’en allait vers les hauteurs du Mont-Dore, et il avait pu faire de la sorte l’ascension du puy de Sancy en se passant de guide, c’est-à-dire sans bourse délier, mais non sans se rendre importun aux gens à qui il s’imposait.

C’était, autour de la jeune fille arrachée au gouffre grâce au courage et à la vivacité de Jean et de Maurice, un concert de malédictions à l’adresse de l’individu à la figure ingrate qui semblait soudé au cube de granit. La mère des jeunes Anglaises et le fiancé de l’une d’elles, ainsi que deux autres guides, étaient venus se joindre au groupe des gens reconnaissants qui prodiguaient aux deux jeunes garçons des félicitations et de chauds remerciements. Les guides se montraient furieux que l’accident eût eu lieu par suite des fausses indications du malencontreux donneur d’avis.

— De quoi se mêle-t-il, ce paltoquet? dit l’un d’eux qui flairait une concurrence déloyale.

— Mais c’est aux guides qui vous conduisent, mesdemoiselles, qu’on demande des renseignements, observa avec franchise le deuxième guide.

— A moins qu’on ne soit pas content d’eux, ajouta le troisième.

Le premier reprit:

— Rien ne me tient de lui donner une leçon, à ce particulier, dont il se souviendra

Jean réfléchissait depuis un moment. Un vaste projet trottait dans sa petite tête.

— N’en faites rien, dit-il enfin avec vivacité ; cet homme est fou.

— Et c’est d’un fou que vous prenez conseil, mesdemoiselles! s’écria le frère des deux jeunes filles, grand garçon blond, leur aîné, et qui parlait notre langue sans accent étranger. Passe encore pour Julia, qui est un peu folle elle-même...

— Vraiment! fit une douce voix fâchée.

— Mais ma Kate! — c’était la jeune fille sauvée, — ma Kate, qui est la sagesse même, s’adresser si mal!

— C’est peut-être qu’il a l’air avenant le bel oiseau, dit d’une voix moqueuse le premier guide.

— Taisez-vô, à la fin! fit le père de famille, — un remarquable échantillon d’Anglais en voyage, avec petit chapeau et voile de gaze verte, favoris roux en broussailles, veston quadrillé, lorgnon pendu au côté dans sa gaine.

Sir William Tavistock, baronnet, ne payait pas les guides pour qu’ils élevassent la voix avec tant de liberté.

— Si cet homme est fou, reprit-il, il faut le laisser tranquille.

Chacun regardait Hans Meister, qui ne se gênait plus pour ricaner.

— Il n’est pas si laid! observa lady Tavistock, gracieuse femme d’une quarantaine d’années, au regard indulgent et doux, et dont le visage s’encadrait de boucles soyeuses de cheveux châtains. Elle ajouta en se tournant vers le fiancé de Julia: Henry, ma fils, donnez-moi votre bras et montons.

Henry, bronzé par les soleils équatoriaux, avait la démarche et les allures vives d’un marin.

Toute la famille fit de nouveau l’ascension du sommet; les guides aidaient les deux sœurs. Le frère de miss Julia et de miss Kate s’entretenait avec Maurice du Vergier et appuyait sur l’épaule de Jean une main affectueuse. Pour suppléer au défaut de présentation, des cartes furent échangées. Sur la sienne, Maurice écrivit au-dessus de son nom celui de Jean Risler.

Cette famille anglaise, au dire du jeune Tavistock (Alfred), pour se reposer de son excursion dans les Monts-Dores, comptait s’arrêter pendant quelques jours au village des Bains, où les bagages avaient été envoyés de Clermont-Ferrand.

— Comment savez-vous que cet homme est fou, mon petit ami? Vous le connaissez donc? demanda le fils du baronnet.

Jean avait préparé sa réponse. La puissante distraction qu’il se donnait au Sancy ne l’empêchait pas de songer sans cesse à la réparation d’honneur qu’il s’était fait un devoir filial d’obtenir pleine et entière. Il allait sans doute recevoir une prompte réponse du charpentier; et sur la moindre indication, il se promettait d’agir sans perdre un jour. Une seule chose pouvait l’arrêter: la dépense d’un voyage, même d’un voyage peu long: en s’y prenant bien, il pouvait forcer l’Allemand dont il avait tant à se plaindre, à l’aider dans la poursuite de son entreprise. Voilà dans sa simplicité le plan formé par le petit Parisien.

Il répondit donc au jeune Anglais que ce fou, jusqu’à présent inoffensif, avait été confié à un de ses parents. Il lui avait faussé compagnie à Salers. Le jeune garçon ajouta que si l’on voulait faire quelque chose pour lui, on s’assurerait de cet homme jusqu’au village, et qu’il aviserait ensuite au moyen de le replacer sous la protection et la garde de son parent. Il se faisait fort, assurait-il, en lui parlant, d’obtenir une complète soumission.

Cette intervention réclamée sembla facile à accorder, et Alfred Tavistock promit son concours. Avant même que le sommet fût atteint, l’Anglais avait mis son père au courant de ce que désirait le jeune garçon, et sir William, en regardant Jean, répétait sous forme d’adhésion:

— Yes, yes! yes!

Le sommet du pic formait un plan convexe de seize mètres carrés, entouré d’abîmes. Les lorgnettes de nouveau braquées ouvraient des horizons à des distances incalculables. Aucune vapeur ne flottait dans l’air ni sur les monts. Les perspectives apparaissaient distinctes et rapprochées. La vue n’était bornée qu’au sud, par les montagnes du Cantal, qu’on eût dites à portée de la main. A l’est, deux gros points blancs, rosés, semblables à deux pains de sucre énormes, se détachaient au-dessus d’un ligne vague: c’étaient deux montagnes des Alpes toutes couvertes de neige.

Chacun se récriait, donnant cours de diverses manières à son enthousiasme. Hans Meister ne bougeait pas de son cube de granit. Quand un des guides montra les Alpes, il redressa un peu sa longue taille, et voulut voir; mais ses yeux louches, pour regarder les Alpes étaient fixés du côté des Pyrénées.

Plus près des touristes, de petits lacs miroitaient comme au pied même du puy de Sancy. Gorges, vallons, montagnes accusaient sensiblement leur relief.

Le plaisir de Jean n’était pas sans mélange; il ne perdait pas de vue son Allemand; et lui aussi il semblait loucher en regardant les Alpes et en même temps le compère Hans.

— N’ayez pas peur, mon petit, lui dit un des guides qui avait entendu les explications données au jeune Anglais. Ce serait un cabri qu’il ne m’échapperait pas!

Pour plus de sûreté, Jean aborda enfin l’associé de Jacob Risler.

— Vous ne vous attendiez pas à me retrouver ici, lui dit-il, après m’avoir laissé au fond de la forêt du Falgoux?

— Priant pardon, qui est-ce? Ah! oui, je te vois d’un œil favorable, mon petit Risler: car c’est bien toi?

— Oui, c’est moi, dit le petit Parisien. Je suis en mesure de vous donner des nouvelles de votre associé. Il est à Mauriac à l’hôpital de la prison, ainsi que mon pauvre ami Bordelais la Rose. C’est là votre œuvre...

Il n’est pas pour mourir, Jacob? dit l’Allemand.

— Je ne pense pas...

— Tant pis!

— Comment tant pis?

— C’est tant mieux, que je voulais dire.

— Bon! maintenant un mot: J’ai besoin de vous... J’ai recours à vous...

— Oui, parfaitement, mon petit, mais une autre fois.

— Non, pas une autre fois; tout de suite... demain; il me faut faire un petit voyage... je compte sur vous pour m’accompagner... vous concevez? un enfant tout seul... et payer ma dépense... sur l’argent que Jacob Risler doit à ma famille pour la maison et le jardin du Niderhoff.

— On dirait que tu te fâches, observa Hans en roulant ses yeux louches. Il quitta sa place, et faisant mine de s’éloigner, il ajouta: J’ai l’honneur.

Mais Jean sauta sur la pierre carrée et le retint par un pan de son vêtement. Alors, debout, il lui dit à l’oreille:

— Non seulement j’ai à me plaindre de vous pour m’avoir tendu un piège à Salers, mais je peux vous faire arrêter, dès qu’il me plaira, pour l’attentat du chemin de fer de Figeac. J’ai des preuves, et pour témoin la victime même... qui est la mère du jeune homme que vous voyez là-bas.

Jean désignait Maurice. L’Allemand ne ricanait plus et son nez semblait s’allonger. Il réfléchissait au moyen d’éluder cette menace.

— Ne cherchez pas à m’échapper, lui dit Jean. J’ai déjà parlé de vous... mais comme d’un homme qui n’a plus sa raison; cela nous met à notre aise tous les deux. Cependant si vous m’y forciez, je vous dénoncerais sans hésiter, — et nous verrions alors si vous auriez la chance de vous échapper comme à Salers.

— Mais je ne suis pas fou! s’écria Hans Meister.

— Je n’ai rien trouvé de mieux.

— Je ne veux pas qu’on me traite de fou!

— Croyez-moi, je ne vous fais pas beaucoup de tort en disant cela.

L’Allemand se sentait dompté par le petit Parisien — comme sont domptés les taureaux en Auvergne, où un enfant sait se rendre maître d’une de ces redoutables bêtes avec une simple chiquenaude sur les naseaux.

X

Table des matières

Le «mentor» de Jean

Lorsque tous les yeux se furent amplement rassasiés du splendide panorama qui se déroulait autour du puy de Sancy, on se disposa à prendre le chemin du village des Bains.

Jean fit signe à l’Allemand, et celui-ci époussetant son veston pour se donner une contenance, se coiffant de sa casquette par-dessus son mouchoir rouge, vint avec docilité se ranger à la file.

La route à suivre, celle que prenaient d’ordinaire les guides, n’offrait de danger d’aucune sorte. L’un des guides marcha devant, suivi de près par les deux gentilles sœurs; sir William et sa femme avançant d’un pas plus lent, qui mettait une distance entre eux et le premier groupe; derrière eux Jean entraînait Maurice un peu loin de l’Allemand, pour ne pas être offusqué par la présence du détestable étranger, dont il s’effrayait plus qu’il n’osait se l’avouer. Celui-ci, précédé du fils de sir William et de sir Henry, était accompagné par les deux autres guides, qui ne se gênaient pas pour échanger dans leur patois et quelquefois dans un français mêlé de gasconnage et additionné du grasseyement provençal, les observations que leur suggérait la mine confuse du pseudo-aliéné.

On avait à faire de sept à huit kilomètres, mais en descendant toujours, —une belle promenade. Ce fut d’abord un chemin en zigzag, au bout duquel s’ouvrait le col de Sancy; c’est à ce col que s’arrêtent les chevaux des touristes qui montent vers le puy. En cet endroit le vent souffle parfois avec une violence extrême. Un peu plus loin on laissa à droite le Pan-de-la-Grange, sur lequel, au dire d’un des guides, le Club Alpin français se proposait de faire construire une cabane devant servir de refuge. Au pied du Pan-de-la-Grange jaillissaient les eaux de la Dore, laquelle forme à la gauche du chemin les marais de Sancy.

Ils signalèrent Hans Meister à l’attention du patron (page 136).


Les touristes traversèrent ensuite le vallon de la Dogne, au point même où naît ce ruisseau; puis ils descendirent une côte aboutissant à une sorte d’esplanade où se trouvent des monceaux de pierres disposées en murailles, vestiges de très anciennes habitations.

Le chemin serpentait sur les flancs du puy de Cacadogne, franchissant la Dore à l’endroit où elle s’unit à la Dogne. Du puy de Cacadogne s’épanchait un ruisselet; c’est la cascade du Serpent, qui s’échappe comme un reptile luisant du milieu d’une forêt de sapins.

Après cela, il ne restait plus qu’à laisser à droite le ravin des Egravats, formé on ne sait à quelle époque, par la chute d’une partie du roc du Cuzeau et à saluer en passant la Grande-Cascade, l’une des plus belles et des plus visitées de l’Auvergne: elle tombe de la hauteur de trente mètres d’un rocher de trachyte taillé à pic, dans un cirque où son eau disparaît parmi d’innombrables blocs.

Vingt-cinq minutes plus tard les touristes atteignaient le village des Bains. Sir William devait descendre avec sa famille à l’Hôtel des Thermes, où les bagages se trouvaient déjà.

Les guides congédiés avec de beaux pourboires s’éloignaient. Hans Meister profita de ce moment pour tenter de s’esquiver. Mais Jean veillait sur lui. Ce fut en vain que l’Allemand objecta que l’Hôtel des Thermes était trop luxueux pour sa bourse; quelques mots du petit Parisien le décidèrent à céder, et on lui donna une chambre un peu haute, — pour lui enlever toute velléité de fournir la mesure de la souplesse de ses membres. Sir William avait promptement mis l’hôtelier au fait de ce qui concernait le personnage, et lorsque Maurice et Jean prirent congé de leurs nouveaux amis, avec force poignées de mains échangées, Jean reçut l’assurance qu’on lui garderait «son homme».

Le petit Parisien pensait avoir exécuté le plus difficile de sa conception, plus que hardie. Il avait hâte maintenant de recevoir l’approbation de la baronne du Vergier.

Le jour baissait lorsque Maurice et Jean rentrèrent à l’Hôtel des Postes. Après des embrassements dont Jean eut sa part, Maurice raconta à ses parents les incidents de la journée. Il parla de miss Kate avec chaleur, et fit valoir le courage de son petit camarade. L’Allemand eut aussi sa place dans la narration.

Jean profita des félicitations qu’il recevait du baron et de sa femme, pour demander à madame du Vergier la faveur de l’entretenir. Il tenait à avoir son avis sur la façon dont il comptait utiliser la rencontre de l’Allemand.

La baronne fut très surprise. Elle eut un instant la pensée de faire arrêter ce complice de son meurtrier; mais une dénonciation atteignait forcément Jacob Risler; et elle se trouvait liée envers celui-ci, au moins tant qu’il n’avait pas manqué à sa promesse de restitution.

S’assurer jusque-là de l’un de ses deux agresseurs n’était pas une mauvaise chose; mais le petit Parisien ne s’exposait-il pas dans la compagnie de cet homme dangereux? En vain le jeune garçon montrait-il une énergie et des capacités au-dessus de son âge, il pouvait tomber dans un piège...

La baronne fit donc une longue résistance; mais Jean finit par lui arracher la promesse que dès que son ami le vieux charpentier donnerait la réponse attendue, elle le laisserait libre d’agir. Il promit de se tenir toujours sur ses gardes...

Les choses en étaient là, lorsque le lendemain matin arriva une lettre de Bordelais la Rose.

En voici le contenu:

«Mon petit Jean,

» Le baron du Vergier a indiqué la bonne voie. Sac et giberne! c’est par là qu’il aurait fallu commencer. Si nous avions eu le carnet du fusillé, nous aurions tenu Jacob Risler à notre discrétion. Nous nous sommes amusés à faire des copeaux et nous avons gâté du bois, je veux dire perdu beaucoup de temps. Aussitôt que cela se pourra, mais pas avant d’avoir touché barre à Mérignac, nous nous mettrons en campagne. Heureusement Jacob ne m’a pas arrangé la tête comme je lui ai assaisonné la sienne, et j’ai toute ma mémoire.

» Voici donc les choses. Le sergent «bleu» en question doit être Vincent Isnardon, dont le père est un cultivateur des environs d’Orléans ou de Tours; si ce n’était pas lui, alors ce serait un nommé Rougier, ancien caporal aux tirailleurs de Vincennes, de son métier taillandier dans un village près de Mirande; à moins que ce ne soit Reculot, un solide, qui n’a jamais reculé devant l’ennemi. On l’appelait aussi le Capitaine parce qu’il avait amené une bande de sept volontaires au camp de la Délivrance en s’intitulant leur capitaine. Quant à celui-là, sac et giberne! je ne me rappelle plus d’où il sortait... Mais je trouverais au besoin.

» Tu pourrais, à tout hasard, écrire à Tours. Un sergent des compagnies franches des Vosges, sans être un héros c’est quelqu’un; ça se retrouve, sac et giberne! A Mirande, dans le Gers, on doit mieux connaître le taillandier Rougier. Mais c’est Reculot qui m’intrigue! ça viendra... ainsi que le retour de ma santé, dont je te parle avec le désir que la présente te trouve en meilleur état que moi.

» Bien des compliments respectueux à M. le baron ainsi qu’à sa dame, à qui je renouvelle mes remerciements.

» Avec lesquels je reste pour la vie, mon cher enfant, ton meilleur ami et ton second père

» BORDELAIS LA ROSE.»

Après avoir lu trois fois cette lettre, Jean courut la montrer à la baronne.

Celle-ci en prit connaissance et, la rendant au jeune garçon, elle lui dit:

— Demeurez-vous dans les mêmes intentions, Jean?

— Plus que jamais, répondit Jean avec résolution. Vous voyez que mon ami, M. Bordelais, ne parle pas d’entreprendre de voyage avec moi; il avait quitté Mérignac — c’est près de Bordeaux — avec la pensée de ne faire qu’une courte absence. Il me conseille d’écrire. Écrire à qui? Non, il faut pouvoir questionner, tirer parti d’une indication...

— Sans doute! fit la baronne, émerveillée de l’assurance et de la bonne volonté du petit bonhomme. Au moins, ajouta-t-elle, me permettrez-vous, mon enfant, de vous offrir une petite somme... pour une partie de vos frais?

— Oh! que non, madame! Ce serait trop de bonté de votre part, et de la mienne une maladresse.

Jean dit alors comment il entendait se faire entièrement défrayer par l’Allemand. Et il expliqua à la baronne que Jacob Risler, si coupable envers elle et lui, ne s’était nullement pressé de trouver un acquéreur pour la maison du Niderhoff et n’avait jamais montré son intention d’entrer en payement, ainsi que cela était convenu, dans le cas où il garderait cette maison.

Qui fut penaud? ce fut Hans Meister, une heure après cet entretien, lorsque Jean Risler lui cria du seuil de sa porte entr’ouverte:

— En route! en route, mein Herr!

L’Allemand prêta l’oreille. N’entendant personne dans l’escalier, il fit signe à Jean d’entrer, et marcha vers la fenêtre espérant y être suivi par le jeune garçon. Mais celui-ci se défiait.

— Non, non, dit-il, nous n’avons pas une minute à perdre pour aller prendre à la Queuille le train d’Orléans.

Le train de...?

— Le train d’Orléans, répéta Jean, jouissant de la stupéfaction du compère de Jacob.

— J’ai l’honneur, fit Hans Meister esquissant une révérence. Point d’argent!

— Oh! que si! Une bagatelle! Vingt-cinq francs par place environ... en troisième... où il y a beaucoup de monde. Allons! remuons-nous; la voiture va partir! on attelle.

— Je ne bougerai pas.

— Vous préférez que j’envoie chercher les gendarmes?

— Les gendarmes?

— Oui, pour voyager aux frais du gouvernement, — histoire peut-être de voir la mer... et de faire connaissance avec les anthropophages de la Nouvelle-Calédonie. En route! En route!

L’Allemand comprit que le moment de résister n’était pas encore venu.

Son bagage, des plus simples, consistait en un sac de toile de la capacité d’un sac de mille francs en argent, d’où s’échappait un coin de l’indispensable mouchoir rouge, sac trop gros pour trouver place dans une poche et bien petit pour être porté à la main sans se donner du ridicule.

Quant à Jean, la baronne l’avait muni d’une petite valise contenant quelques chemises distraites de la garde-robe de Maurice et un peu de linge.

Hans Meister se décida enfin à suivre le petit Parisien, et, cinq minutes après, ils s’installaient l’un et l’autre sur la banquette de la voiture faisant le service entre le Mont-Dore et la Queuille. Pour la première fois, l’Allemand avait tiré de sa poche son porte-monnaie: ce n’était pas la dernière.

Maurice du Vergier devait venir bientôt, — Jean le savait, — prendre place sur la même banquette. Inquiet sur la façon dont le petit Parisien comptait réaliser son dessein, il avait obtenu de ses parents la permission de le voir aux prises avec les difficultés du début. La baronne lui recommanda vivement d’arrêter Jean, si dès les premiers pas, dans cette aventure, le moindre danger paraissait devoir en sortir pour le généreux enfant. Maurice qui possédait des dispositions pour la diplomatie, s’engagea vis-à-vis de sa mère à obtenir ce qu’elle désirait, et amena son père à lui accorder, comme valable compensation, de ne pas revenir à Clermont par le plus court chemin, et d’aller visiter le célèbre plateau de Gergovie, illustré par la belle défense de Vercingétorix.

Le baron, très heureux de cette demande qui le flattait dans ses goûts d’archéologue, permit tout ce que son fils voulut.

Jean allait refaire, en sens contraire, ce voyage de la Queuille à Mont-Dore-les-Bains, accompli déjà il y avait moins de deux fois quarante-huit heures; bientôt il retrouva quelques-unes de ses impressions.

Hans Meister, lui, ne regardait rien. Il demeurait absorbé dans une pensée, facile à deviner: Comment se débarrasserait-il de ce monstre d’enfant?

De temps en temps, Maurice et Jean se donnaient un coup de coude, ou échangeaient un clignement d’oeil au sujet de l’homme au louche regard.

On traversa la station de Rochefort, chef-lieu de canton situé au pied de deux sommets volcaniques; puis la station de Pontgibaud, bâti en amphithéâtre sur la coulée de lave du puy de Côme, au bord de la Sioule.

Maurice du Vergier, après avoir averti son camarade par un signe d’intelligence, dit à l’Allemand en prenant une voix mielleuse:

— Vous savez... ou vous ne savez pas plutôt, qu’à une lieue de Pontgibaud, en descendant la Sioule, il y a des mines de plomb argentifère... qui ne le cèdent en importance, en France, qu’à celle de Poullouaen, dans le Finistère...

— Et qu’est-ce que cela me fait à moi? dit brusquement Hans Meister. Puissiez-vous en avoir une balle de ce plomb, grosse comme le poing, logée dans votre cervelle!

Maurice et Jean éclatèrent de rire.

A partir de ce moment, Maurice se fit un malin plaisir de mettre à l’épreuve la patience de l’étranger.

— Nous voici à Royat, à douze minutes de Clermont-Ferrand. C’est un joli village Royat, bâti au bord de la Tiretaine dans une situation délicieuse, au fond d’une gorge couverte d’arbres magnifiques...

L’Allemand détourna la tête et fit entendre un grognement.

— Ses sources sont très fréquentées. La montagne qui domine le village au sud, c’est le puy de Gravenoire.

Le grognement tourna au rugissement. Hans Meister, l’agréable mystificateur qui ne craignait pas, pour s’amuser en la compagnie de Jacob Risler, de mettre le feu à un buron de vachers ou à une chaumière de pauvres gens, trouvait mauvais qu’on s’imposât à lui comme cicerone. Il tira de son petit sac de toile son mouchoir rouge, et se mit en devoir de le nouer autour de sa tête en cachant ses oreilles, afin de s’isoler complètement.

— Ce n’est pas la peine, mein Herr, lui dit Jean, nous voici arrivés à Clermont-Ferrand.

En effet, le train entrait en gare de Cette ville.

— Nous allons aller déjeuner dans un café où l’on est très bien, dit Maurice.

— Et qui paie? demanda sèchement le compère de Jacob.

— Mais... c’est moi, puisque je fais une invitation.

Hans Meister rengaina son mouchoir rouge. Le fils du baron et le petit Parisien prenant les devants, il dut se résigner à les suivre: du coin de l’œil, les deux jeunes garçons surveillaient l’ombre démesurément longue du «Mentor» de Jean, emboîtant le pas derrière eux.

On se dirigea vers un café-restaurant de la place de Jaude, la plus grande place de Clermont, bordée de belles maisons. Du centre de la place, Maurice et Jean aperçurent au bout d’une rue le puy de Dôme, dans une perspective très rapprochée mais trompeuse. A l’une des extrémités de la place s’élève la statue de Desaix, œuvre de Nanteuil: Maurice la désigna à Jean en lui apprenant que ce général de l’armée d’Italie, aux jours victorieux de Marengo, était né aux environs de Clermont.

Un moment après, Maurice et Jean, suivis de Hans Meister, entraient dans le café.

Maurice, tirant un tabouret de dessous une table, l’offrit cérémonieusement à l’Allemand, qui s’assit, un peu surpris de cette politesse: mais bien davantage surpris fut-il lorsqu’il vit que les deux jeunes garçons allaient prendre place à une autre table, — loin de lui. Il se rattrapa de cette humiliation sur la quantité et la qualité des mets.

— Si vous me donniez cette journée? dit le fils du baron à Jean, lorsqu’il eut mis une aile de poulet sur chaque assiette et rempli les verres. Je vous emmènerais à Gergovie... et vous partiriez demain matin pour Orléans? Laissez-vous tenter... Ce ne serait qu’un jour perdu... et encore perdu!

— Un jour c’est beaucoup, observa Jean. Mais que ferai-je de mon Allemand? Le forcer à venir avec nous... gâterait notre plaisir.

— Vous ne pouvez cependant pas l’avoir toujours auprès de vous? Quel moyen emploierez-vous alors?

— Je le ferai garder... comme au Mont-Dore.

— Eh bien, faisons-le mettre sous clé ! Aussi bien, mon cher ami, est-ce une épreuve à renouveler dans d’autres conditions... avant d’aller plus loin.

XI

Table des matières

Gergovie

Jean consentit à faire une excursion à Gergovie. Restait à savoir comment on s’assurerait de Hans Meister jusqu’au retour.

Le déjeuner touchait à sa fin. L’Allemand, bien qu’il eût paru satisfait de la cuisine de l’établissement, voulut goûter de sa cuisine à lui. Il se fit apporter des œufs frais et de l’eau chaude et se mit à casser et à battre les œufs dans l’eau, en y ajoutant du sel, du poivre et de la canelle. Le plus curieux, fut la façon d’ingurgiter ce singulier potage. Montre en main, il prit un soin particulier à l’avaler en une seule minute.

Le maître d’hôtel et, derrière lui, trois ou quatre garçons, regardaient curieusement procéder l’Allemand.

— Avaler promptement surtout, leur dit celui-ci, est nécessaire à ma santé.

Maurice et Jean trouvèrent l’occasion opportune et signalèrent Hans Meister à l’attention du «patron».

— Il a le cerveau légèrement dérangé, dit Jean, et je le conduis à Orléans, à défaut d’un parent demeuré malade à Mauriac.

— Mais c’est une tâche difficile pour un garçon de votre âge! répondit le restaurateur.

— Je compte bien qu’on m’aidera un peu, et je vous prie d’avoir l’œil sur lui... jusqu’à ce soir.

— N’avez-vous pas quelqu’un qui puisse le garder à vue? demanda Maurice; nous allons à Gergovie... En le promenant un peu par la ville, il sera docile...

Ils allèrent rouler dans la poussière (page 143).


— Je le confierai à Joseph, notre frotteur, un garçon très doux — et très fort. Avec lui je puis vous répondre de votre toqué.

Libres dès ce moment, les deux jeunes garçons louèrent une calèche et partirent. Ils n’avaient pas à s’occuper du chemin: le cocher conduisait tous les jours des touristes à Gergovie.

La chaîne de montagnes qui s’étend à droite de Clermont, lorsque de la ville, on regarde la belle vallée de la Limagne, se termine à neuf kilomètres par le plateau de Gergovie. C’est là qu’on se rendait directement.

La voiture sortit de Clermont par l’extrémité méridionale de la place de Jaude, et suivit la nouvelle route du Mont-Dore, qui se dirige vers le sud, dominée par les puys de Montaudou et de Gravenoire. Cette route croise, peu après, le chemin de fer de Tulle.

La calèche roulait sur un terrain bombé de nature volcanique; c’est une immense coulée de lave vomie par le puy de Gravenoire, couverte de scories, pleine de cendres et de pouzzolane. Le travail de l’homme a fini par transformer ce sol ingrat en beaux vignobles qui font la fortune des populations de Beaumont et d’Aubières. On dit que dans les belles années de récolte les buveurs sont admis dans les celliers de ces villages à raison de vingt centimes... par heure de consommation.

Beaumont est étagé sur un monticule.

La masse de lave descend sur le bord d’un ruisseau, côtoie de fraîches prairies, de riches vergers et remonte vers le village de Romagnat.

Le baron du Vergier était l’auteur d’une monographie estimée, sur le plateau de Gergovie. Son fils connaissait le pays pour en avoir longuement entendu parler par son père.

Après avoir dépassé Beaumont, il signala à Jean la petite rivière d’Artière, profondément encaissée entre des prairies et des vergers, et contournant la base du puy de Montrognon. Cette éminence couverte de débris volcaniques est surmontée d’une ruine féodale. Maurice apprit à Jean que la tour qui se dresse au sommet est ce qui reste d’un château élevé à la fin du douzième siècle par le premier dauphin d’Auvergne, château qui a appartenu à Catherine de Médicis, et que le cardinal de Richelieu fit démanteler.

Arrivés à Romagnat, ils suivirent pendant un moment la route d’Opmes. Près de ce village une voie carrossable a été ouverte en 1862, à travers les hauteurs de Risoles, pour faciliter l’accès de Gergovie à Napoléon III, qui s’occupait alors d’écrire son «Histoire de Jules César».

Vue de Romagnat, la montagne où fut Gergovie, séparée des collines qui, de loin, semblent s’y joindre, affecte la forme d’un de ces tas de cailloux dressés avec régularité sur le bord des chemins pour leur empierrement. Mais elle a trois cent quatre-vingts mètres d’élévation au-dessus de la plaine, environ quatorze cents mètres de longueur et cinq cents de largeur. Son versant septentrional et celui de l’est présentent des pentes tellement abruptes qu’elles défient l’escalade. Le versant sud, au contraire, s’étage en un immense escalier, dont les gradins forment comme des terrasses légèrement inclinées vers la plaine.

La voiture contournait des collines en pentes douces et déposa au sommet nos jeunes voyageurs, très surpris d’être arrivés sans plus de difficultés.

Maurice apprit à son ami que, sur ce plateau de Gergovie, s’éleva jadis la capitale des Arvernes, où Vercingétorix résista victorieusement aux cohortes romaines de Jules César.

Pour Jean, si incomplètement connu que lui fût Vercingétorix, il le considérait comme une sorte de héros national. Il savait même que ce chef énergique avait fini par succomber dans Alésia.

Gergovie devait occuper tout le plateau, qui a la forme d’un parallélogramme. Actuellement, la culture a tout envahi, sauf plusieurs chemins, pavés en beaucoup d’endroits. De chaque côté de ces chemins, s’élèvent des amas considérables de pierres basaltiques provenant des constructions qui bordaient les ruelles de la cité gauloise. Des fouilles exécutées presque à un siècle d’intervalle — en 1755 et 1861 — ont fait découvrir de larges pavés de lave, un escalier à vis, un puits de quatre mètres creusé dans le basalte, une vaste cave, des débris de statues, des fers de lances, des flèches et des framées en silex, des fragments de bronze, des poteries en terre rouge, des médailles gauloises en or, en argent et en bronze. Ces divers objets figurent au musée de Clermont.

La ville était fortifiée, à la manière gauloise, par des assises de pierres et de poutres. Lorsque César l’attaqua, ses habitants se défendirent vaillamment, tandis que Vercingétorix, campé aux alentours avec son armée, repoussait chaque jour les Romains dans leurs lignes.

Après la défaite de Vercingétorix, les habitants de Gergovie abandonnèrent cette ville et allèrent s’établir à Clermont alors nommé Nemetum. On sait, par une charte, qu’au douzième siècle les ruines de Gergovie gisaient sur le sol très facilement distinctes; maintenant pour les reconnaître il faut l’œil exercé d’un antiquaire.

Le fils du baron du Vergier possédait à fond l’histoire nationale. En ce qui concernait Gergovie, il avait présentes à l’esprit les particularités de son siège fameux que César nous a transmises dans ses «Commentaires».

Il fit faire lentement à son jeune ami le tour du plateau, en côtoyant les débris des invincibles murailles de la forteresse gauloise, et tout en lui racontant les péripéties de la résistance.

— Les clans de l’Arvernie, lui dit-il, hommes, femmes, enfants, vieillards, poussant devant eux leurs troupeaux et chargés de tout ce qu’on pouvait emporter de précieux, étaient accourus à Gergovie avec l’espoir de résister aux envahisseurs venus d’au delà des Alpes, ou résolus à mourir libres, sur la terre natale, en vue de leurs forêts sacrées, et en face des cimes mystérieuses de leurs redoutables volcans.

— Eh! ces Auvergnats! observa Jean, qui les croirait si vaillants?

Il pensait à ses rôtisseurs de marrons...

— Ils n’ont pas dégénéré, repartit Maurice; seulement leur vaillance s’exerce autrement et plus modestement dans les exigences de la vie moderne. Ils se montrent actifs, patients, sobres.

Le fils du baron reprit:

— César, désespérant d’enlever la position de vive force, prit des mesures pour réduire les assiégés par la famine.

» Vercingétorix avait assis son camp en avant des remparts, en le protégeant d’un mur de six pieds, établi à mi-côte le long d’une des corniches de la montagne qui en fait le tour.

» Dans ses «Commentaires», César dit que les troupes gauloises, rangées par ordre de nations à de faibles distances l’une de l’autre, occupaient toutes les hauteurs et présentaient un aspect terrible. Tous les matins au lever du soleil, les chefs se réunissaient en conseil, et il était rare que la journée s’écoulât sans qu’un mouvement s’exécutât pour entretenir le courage et la valeur des guerriers. Vercingétorix faisait combattre sa cavalerie, qu’il entremêlait d’archers.

» Là, en face, au pied de la montagne, le petit plateau de la Roche-Blanche, avait été fortifié par les Arvernes: en s’en emparant, l’armée romaine leur ôtait les moyens de se procurer de l’eau et des fourrages. César reconnut, que ce poste était assez faiblement gardé. Il sortit de son camp dans le silence de la nuit, et il en chassa la garnison avant qu’elle eût pu être secourue.

» Il établit deux légions en cet endroit, et ouvrit de ce petit camp à son camp principal un double fossé de douze pieds, pour assurer ses communications en cas d’attaque.

» De la Roche-Blanche on peut encore suivre les vestiges de ce double fossé.

» César, en développant sur près de cinq kilomètres ses lignes d’investissement, se flattait d’avoir fermé le seul chemin qui permît à la cavalerie gauloise du plateau l’accès de la plaine, de l’eau et du fourrage. Si son calcul était juste, l’anéantissement des chevaux et des nombreux troupeaux que renfermait la forteresse ne devait plus être qu’une affaire de temps.

» Mais le temps s’écoulait sans affaiblir les assiégés; le général romain voyait au contraire se multiplier autour de lui les défections et les soulèvements parmi ses alliés. Il finit par reconnaître qu’à l’ouest de Gergovie un col étroit et des hauteurs flanquées de bois et d’escarpements difficiles, mais d’un parcours aisé sur leurs lignes de faîte, avaient servi au ravitaillement de la place assiégée. Vercingétorix, tenant à conserver cette position de Jussat, travaillait à la fortifier.

» Dès le lendemain à l’aube, César envoya à son extrême gauche une légion et un corps de cavalerie, pour inquiéter les travailleurs; en même temps, il faisait passer à couvert le reste de son armée, dans le camp de la Roche-Blanche, en couvrant les insignes, en cachant les drapeaux. Alors il lança sur Gergovie trois légions, soutenues de deux autres dont il avait pris le commandement en personne. En peu de temps le mur de six pieds est forcé, les Romains sont maîtres de trois quartiers du camp gaulois, et les légionnaires victorieux arrivent avec les fuyards jusqu’aux portes mêmes de la ville.

» Des cris d’alarme s’élèvent de tous les points de Gergovie et répandent l’épouvante parmi les Gaulois éloignés; du haut des remparts des mères de famille jettent aux assaillants, de l’argent, des bijoux, de riches étoffes; et le sein nu, les bras étendus, elles supplient les Romains de les épargner. Déjà quelques légionnaires escaladaient le rempart.

» Cependant les Gaulois occupés à fortifier le point faible de Jussat se réunissent aux premiers cris qu’ils entendent; stimulés par de nombreux messagers, ils se précipitent à la suite de leur cavalerie pour repousser les Romains qu’ils croyaient déjà maîtres de la forteresse.

» La cavalerie de Vercingétorix vint tomber comme une avalanche sur le flanc de l’ennemi, l’infanterie suivait de près; les garnisons de la cité et du camp se rallient; les femmes honteuses d’avoir imploré la pitié de l’ennemi, maintenant debout sur le mur, les cheveux épars encouragent les combattants et leur montrent leurs enfants qu’ils doivent défendre; les légions plient; au plus fort du combat apparaissent tout à coup sur le flanc droit des Romains les auxiliaires eduens, que les Romains, trompés par les armes gauloises de ces troupes, prennent pour des soldats de Vercingétorix envoyés pour leur couper la retraite. Cette erreur achève de jeter la terreur dans leurs rangs; les légions sont précipitées le long des escarpements de la montagne et rejetées en désordre sur leur réserve. La Gaule avait triomphé de Rome, dont les morts couvraient le champ de bataille depuis les murs de la ville jusqu’au bas de la colline.

» Trois jours après César abandonnait ses lignes et repassait l’Allier, pendant que les têtes sanglantes de sept cents légionnaires séchaient sur le couronnement des portes de la ville forte.

Pendant ce récit, fait avec chaleur par Maurice du Vergier, l’œil de Jean s’allumait d’enthousiasme; sa jeune imagination lui représentait vivante, sous ses yeux, cette lutte héroïque de deux races d’hommes. La réalité et la grandeur de la scène pouvait prêter à l’illusion.

— C’était bien beau ce que faisaient ces Gaulois, dit-il; je suis heureux d’être venu ici. Si jamais, je sentais faiblir le sentiment du devoir envers la terre natale, je me rappellerai Gergovie et Vercingétorix.

Ajoutons que le retentissement de ce succès des Arvernes fut immense dans toute la Gaule; il rallia à la cause de l’indépendance les cités qui hésitaient encore. «On peut, dit un écrivain patriote —M. Ferdinand de Lanoye — faire dater de cette journée le premier élan des enfants du sol vers cette unité nationale que leurs descendants ne devaient conquérir qu’après dix-neuf siècles de douleurs et d’épreuves, de défaillances et de convulsions.»

«A ce titre, ajoute-t-il, nous regretterons toujours que la statue de Vercingétorix, qui figure aujourd’hui sur le plateau d’Alésia et n’y apparaît guère que comme un trophée enchaîné à la mémoire du conquérant romain, n’ait pas été érigée plutôt sur le point culminant de Gergovie. Là, du moins, ce bronze colossal n’eût soulevé ni doutes ni ambages, et eût été salué — par les innombrables regards qui du fond de la Limagne, des plateaux du Forez et des Dômes, des contreforts du Mont-Dore et du Vélay, se tournent chaque jour vers la vieille acropole de la France centrale, — comme un pieux hommage aux origines sacrées de la patrie...» Nous nous associons à ce regret si éloquemment exprimé.

Maurice offrit à Jean de le ramener à Clermont par Chanonat, où il se promettait de lui faire voir les bâtiments, considérables encore, d’une commanderie de Malte; mais le petit Parisien, très absorbé par sa visite à Gergovie, demanda comme une faveur de revenir par le chemin le plus direct...

Une heure après, ils apercevaient la haute cathédrale de Clermont et les toitures grises des maisons se dessinant sur le fond vert des vignobles environnants.

Ils virent mieux, en l’abordant cette fois, la position de cette ville assise sur un monticule, et occupant le milieu d’un hémicycle de volcans qui forment la berge occidentale du bassin de la Limagne. Chateaubriand, qui devait s’y connaître, déclare que la position de Clermont-Ferrand est l’une des plus belles du monde.

En arrière, le puy de Dôme dominait de ses 1,468 mètres la ligne de pics et de cratères, au nombre d’environ quarante, qui s’alignent du nord au sud, et vont se relier à la chaîne des monts Dores par une dune immense d’une élévation moyenne de plus de 800 mètres.

Maurice fit remarquer à son jeune ami que le puy de Dôme n’est pas un volcan chargé, comme la plupart des autres puys, de cendres et de scories. C’est qu’il doit son existence à un soulèvement: les feux souterrains se sont fait jour en vomissant leurs laves ardentes par les cratères environnants. Les pluies et les vapeurs qu’il attire lui donnent une fécondité remarquable; aussi est-il couvert de bons pâturages et fréquenté par les troupeaux jusqu’à son sommet, — très accessible, d’ailleurs. — Pascal, né à Clermont, fit au haut de cette montagne de belles expériences sur la pesanteur de l’air.

Les deux amis ne pouvaient détourner leurs regards de ce vaste en semble, — la chaîne des Dômes à leur gauche; devant eux, au fond et sur leur droite, la splendide plaine de la Limagne, et au delà de cette plaine, les montagnes du Forez — lorsque le bruit d’une violente altercation ramena leur attention plus près d’eux: au tournant du chemin, ils aperçurent deux hommes qui s’administraient des coups de poing, tout en s’injuriant. Presque aussitôt le plus fort des deux saisit l’autre à bras le corps, et ils allèrent ensemble rouler dans la poussière.

La voiture approchait du lieu de la lutte.

Les adversaires s’étaient relevés et, le bras à la hauteur des yeux pour la parade, ils préludaient à une nouvelle attaque. Les coups recommencèrent à pleuvoir drus, cette fois en détachant des vêtements des nuages de poussière...

Le plus maltraité — le plus faible — allait céder.

— Sacrament! hurla-t-il pour se donner du cœur.

— Mais c’est mon Allemand! s’écria Jean. Ah! mais, c’est que je ne veux pas qu’on me l’abîme!

Et le petit Parisien se laissa glisser du véhicule pour aller séparer les combattants.

C’était bien Hans Meister, mais devenu méconnaissable tant il était enfariné dans la poudre du chemin. Il avait pour partner le «doux» Joseph, le frotteur de l’hôtel de la place de Jaude.

— Arrêtez! arrêtez! cria Jean, que Maurice suivait de près pour le seconder au besoin. Cet homme voyage avec moi, dit-il à l’Auvergnat, et je trouve mauvais qu’on me le mette en cet état... après les recommandations que nous avions faites!

— Mais, mon petit monsieur, dit l’Auvergnat, il voulait me brûler la politesse. Moi, j’ai répondu de lui, au patron, sur ma tête.

Le compère Hans profita de la trêve imposée, pour s’épousseter. De ses yeux louches, il regardait son bras droit en frappant sur sa manche gauche; passant à l’autre bras, il regarda de même du côté opposé.

— Le camarade voulait déguerpir, reprit Joseph, mais ce n’est pas à moi qu’on la fait... en louchant, encore!

— Toi, petit, grommela l’Allemand, en s’adressant à Jean, tu me paieras ça tout à la fois!

Jean allait lui décocher un de ces mots menaçants qui avaient le don de le calmer.

— C’est bon! c’est bon! on verra, dit Maurice. En attendant vous allez revenir avec nous en ville. Il y a de la place dans la voiture...

On fit monter l’Allemand à côté du cocher.

— Quant à moi, observa l’Auvergnat, je ne puis pas rentrer en ville ainsi fait... Je vais aller par là, m’essuyer... avec un verre de vin. Mais attendez-moi, messieurs, je vous en prie, au bout de la place de Jaude, pour me rendre mon imbécile: je tiens à le présenter moi-même au patron, qui me l’a confié.

Il se mit dans un coin — Jean en face de lui (page 152).


XII

Table des matières

De Clermont-Ferrand à Orléans

Il était dix heures et quinze minutes du matin, le train de Clermont-Ferrand à Gannat franchissait la Tiretaine, laissant en arrière Montferrand. ville de trois mille habitants dépendant de Clermont.

Le petit Parisien venait de faire ses adieux à son ami Maurice, et roulait vers Orléans en la maussade compagnie de Hans Meister, assis l’un et l’autre sur les dures banquettes de bois d’un wagon de troisième classe, encombré de voyageurs.

Jean tenait un indicateur des chemins de fer, et énonçait à haute voix les stations principales du parcours:

— Gannat, Commentry, Montluçon, Saint-Amand-Montrond, Bourges, Vierzon, Orléans! — Orléans... bien près de Paris!

Cela lui rappela qu’il n’avait pas encore écrit à l’oncle Antoine.

Quant à l’Allemand, il ne regardait rien, ni personne. Jean avait eu soin de se placer entre la portière et lui, afin de l’empêcher de s’échapper, si cette envie le prenait. Le compère de Jacob n’avait prononcé qu’une parole depuis le départ:

— C’était trop cher à Clermont! Beaucoup trop!

Il avait dû tout payer; — ce n’était, il est vrai, qu’une avance sur la valeur de la maison du Niderhoff; mais cela lui coûtait beaucoup à Hans Meister. Tout payer! même, sans doute, les coups donnés et reçus sur la grande route, qui devaient bien se trouver sur la note pour qui aurait su lire entre les chiffres. Beaucoup trop cher! Sur ce thème, son esprit assombri brodait mille fioritures, composait mille combinaisons vengeresses; son visage s’allongeait, son nez s’amincissait comme une lame de sabre, sa bouche se contractait... Soudain le train s’arrête.

— Riom!... Riom!... crie un employé en défilant devant les wagons. Riom! Riom!

Cela avait l’air d’une ironie à l’adresse de l’Allemand.

— C’est une ville, lui dit Jean, non sans malice.

— Qu’est-ce qu’il a ce saint homme? demanda à demi-voix une dame du pays assise vis-à-vis de Jean.

— Il a... des inquiétudes, répondit Jean.

— Des maux de dents, peut-être?

— Peut-être.

— Vous allez loin?

— A Orléans. Je voyage... pour mon instruction. C’est mon professeur d’allemand.

— Si vous voyagez pour votre instruction, dit la dame, regardez encore une fois le puy de Dôme: il va disparaître. Ah! vous voyagez pour votre instruction! Dommage que vous ne puissiez pas aller jusqu’à Randan, à trois lieues d’ici; vous y verriez le château reconstruit par la sœur du roi Louis-Philippe... en briques roses et grises. Quand j’étais jeune, les princes d’Orléans venaient chasser dans le parc et dans la forêt de Randan.

Le train roulait vers Gannat.

— Dommage, dit encore la loquace voyageuse que nous contournions dans une tranchée la butte de Montpensier: si les chemins de fer passaient par-dessus les montagnes, vous auriez de là-haut une vue magnifique, avec les monts Dores au bout et les montagnes du Forez... Voilà Gannat. C’est ici que je descends...

Jean aperçut sur la limite de la ville trois ou quatre tours à demi ruinées, et questionna.

— C’est tout ce qui reste des anciennes fortifications... Et du vieux château, là-bas, on a fait une prison.

— Partout il y a des prisons, observa Jean.

— Il en faut.

— C’est qu’il y a tant de coquins!

— Sûr! dit la dame en sautant du wagon.

Hans Meister aurait bien eu envie d’en faire autant; mais la vieille prison, sur laquelle il jeta un regard louche, lui donna froid aux os.

Gannat est à la limite sud du département de l’Allier, formé de l’ancien Bourbonnais, province célèbre par le nom d’une famille de rois qui descendaient des sires de Bourbon.

C’était un dimanche. Le wagon s’emplit d’hommes et de femmes de la campagne, gens assez nonchalants d’allure, mais à première vue d’un caractère très doux.

Ceux de ces paysans qui venaient de localités éloignées des villes portaient des vestes rondes, de larges pantalons, des sabots ou de gros souliers, un chapeau à larges bords, d’où s’échappaient de longs cheveux flottants; leurs femmes et leurs filles étaient vêtues de robes à taille courte et à gros plis, rouges pour la plupart, avec des tabliers à bavette blancs ou d’une claire étoffe rayée; elles étaient coiffées de chapeaux de paille relevés en arrière et par devant en forme de bateau, ornés sur le sommet de la tête d’une large cocarde de rubans, chapeaux qui, noués sous le menton, encadraient souvent à merveille de fort jolis visages.

Tout ce monde se mit à plaisanter, dans un assez bon français, du reste, mêlé de quelques expressions surannées, mais prononcé en traînant sur les finales. D’un compartiment à l’autre. l’Allemand devint le sujet de spirituelles railleries, qui cessèrent aussitôt qu’on s’aperçut que ce personnage disgracieux voyageait avec un aimable enfant — un Parisien assurément, sans qu’il fût besoin de le demander.

Les conversations devinrent ensuite plus sérieuses, et Jean s’étonna d’entendre parler de tant de procès, de tant de rivalités et de tracasseries entre voisins au sujet de la limite d’un champ ou d’une servitude quelconque.

A chaque station ces gens de bonne humeur, malgré leur caractère processif, descendaient, remplacés aussitôt par d’autres non moins endimanchés et non moins gais: c’était le moment des fêtes villageoises connues dans le pays sous le nom d’ «apports» ; on y boit, on y mange, on y chante, on y danse des bourrées d’Auvergne au son de la vielle et de la cornemuse. Fi des violons!

Jean se réjouissait de cette joie répandue partout sur son passage. Cet enfant aimait réellement son pays avec passion, cela se révélait peu à peu. Ce sentiment était né en lui, vivace, le jour où il se révolta contre l’odieuse accusation qui faisait de son père un traître. Longtemps la France avait été pour le jeune garçon comme un beau livre fermé, admiré sur la foi des merveilles qu’il contient; maintenant, il lui était permis d’en feuilleter les pages magnifiquement illustrées. Au respect qu’il avait déjà, s’ajoutaient intenses les joies de la possession. Ces campagnes boisées ou marécageuses qu’on traversait, ces «brandes», — terrains couverts de bruyères, de joncs et de genêts, — ces belles plantations de noyers, tous ces petits cours d’eau si nombreux, ces étangs poissonneux, ces grands troupeaux de moutons, paissant dans les beaux pâturages, ces vignes surchargées du poids des vendanges prochaines, tout cela c’était la France, c’était la vie et la fortune de la France...

Et, oubliant un peu son sinistre compagnon de route et le triste motif de son voyage, il se prenait à s’intéresser à tous les bavardages: le rendement des lins des cantons de Varennes et de Cusset, et le rendement des chanvres de l’arrondissement de la Palisse; la récolte des vins de Saint-Pourçain et d’Ussel — qui entre parenthèses étaient réservés à la table royale sous Louis XI et sous Henri IV, — celle des vins rouges de Montluçon, de Mariol et de Montor, et des vins blancs du Greuzier et de la Chaise; deux années auparavant la récolte tout à fait exceptionnelle avait presque doublé. Ces moutons répandus dans tout le pays, dont la chair est délicate et la laine de bonne qualité, il apprit qu’on les achetait maigres dans les départements voisins, dans la Creuse, dans le Cher, pour les élever. Enfin, en approchant de Commentry, il eut la révélation de la véritable richesse du Bourbonnais: le bassin houiller, l’un des plus considérables de la France (il occupe 2,320 hectares et fournit du travail à plus de douze mille ouvriers).

Il entendit parler des principales exploitations de charbons de terre, qui sont au Marais, aux Ferrières, à Doyet, à Buxières-la-Grue, aux Gabeliers et en dix autres endroits. Ces mines consistent en trois couches superposées d’une épaisseur totale de vingt à trente mètres. Elles sont exploitées par deux puissantes compagnies. Des galeries profondes, des puits nombreux, d’immenses excavations, une activité incessante composent un des spectacles les plus extraordinaires qui se puisse voir. La grande galerie d’écoulement, longue de plus de treize cents mètres, assèche la mine. C’est une des curiosités locales.

Jean apprit qu’un incendie venait de se déclarer dans l’une des exploitations. Hans Meister parut s’en émouvoir extrêmement, et parlait d’aller y porter secours, tarteiffle! flairant sans doute une bonne occasion de recouvrer la liberté de ses mouvements. Avec Jean vif et jeune, la chose avait chance de lui réussir; mais des ouvriers mineurs qui montèrent en wagon, assurèrent qu’il n’y avait là rien que de très fréquent, et qu’on possédait des moyens rapides d’enrayer la marche de ces feux souterrains.

Les houillères de Commentry, ont donné naissance à des forges, à des usines. Les belles forges du Tronçais, de Commentry et l’usine de Saint-Jacques qui en fait partie produisent en grand des rails de chemin de fer. Le petit Parisien eût bien voulu être à même de satisfaire sa curiosité ; mais il n’y fallait pas songer; déjà le train touchait à Montluçon, ville industrielle, bâtie sur les deux rives du Cher, et sur un mamelon qui domine cette rivière, et à l’origine d’une branche du canal du Berry, ou canal latéral du Cher, —avec des environs fort pittoresques. De nombreuses forges donnent une physionomie particulière aux quartiers excentriques de cette ville.

Un ouvrier qui se rendait à Montluçon parla de sa manufacture de glaces comme ne le cédant qu’à celles de Saint-Gobain et de Saint-Quirin. Le polissage s’y fait à la mécanique.

A Montluçon, il y avait un quart d’heure d’arrêt. Hans Meister en profita pour regarder, — puisqu’aussi bien il payait! Ils descendirent pour se dégourdir les jambes, Jean offrant très obligeamment la main à l’Allemand —qui la repoussa.

— Si au moins nous passions par Vichy! dit le compère de Jacob, avec un soupir.

— Vous avez laissé Vichy derrière vous depuis Gannat, répondit un homme d’équipe.

— Pourquoi par Vichy? demanda Jean intrigué.

— Il me semble que cela m’aurait soulagé ma gastrite.

— Tout au moins, repartit Jean en souriant, pourriez-vous dire que vous êtes allé à Vichy... et que de votre gastrite il n’en est ni plus ni moins.

On remonta en wagon. Une heure après, Jean s’aperçut aux physionomies nouvelles des voyageurs que l’on prenait et l’on quittait à chaque station, et à leurs costumes ayant moins de couleur locale, qu’on était passé d’un département dans un autre, et plus exactement d’une province dans une autre, du Bourbonnais dans le Berry. On venait en effet d’entrer dans le Cher et déjà Saint-Amand-Montrond et la montagne du Belvédère étaient dépassés; on courait sur Bourges à grande vitesse, à travers un pays très boisé et de nombreuses prairies. En général la campagne était un peu triste.

Les gens qui montaient en wagon paraissaient se ressentir de cet aspect du pays. Leur teint blafard, leurs yeux sans animation, accusaient un caractère porté à la mélancolie. Leurs gestes étaient rares, embarrassés, leur parole traînante. Jean se douta qu’il n’en était sans doute pas ainsi dans tout le Berry, et il ne se trompait pas: l’est tout entier du département, bordé par la Loire, appartient à une race d’hommes grands et forts, très actifs; ceux-là ne sont pas superstitieux; ils ne croient pas aux fées ou «fades», ni aux sorciers — bergers ou chanvreurs — distributeurs de sorts.

Soudain apparut à l’horizon la cathédrale de Bourges, couronnant la colline sur les flancs de laquelle s’échelonnent les rues tortueuses de l’ancienne capitale du Berry. Cette cathédrale qui a cinq nefs, est l’un des plus beaux édifices religieux de la France. Bourges est bâtie sur le canal du Berry au confluent de l’Auron et de l’Yèvres.

Le petit Parisien savait assez son histoire de France pour se rappeler, en apercevant la vieille ville, que Charles VII aux plus tristes heures de son règne reçut le surnom dérisoire de roi de Bourges. Cette sombre page se liait pour lui à l’intervention surnaturelle de Jeanne Darc, sa «petite sœur de Lorraine». Il pensait aussi à «l’argentier du roi», cet infortuné Jacques Cœur dont les talents et les services furent si mal récompensés par le môme Charles.

Il y a un buffet à la gare de Bourges... et vingt minutes d’arrêt.

— Trop peu de temps, murmura Jean, pour voir toutes les belles choses qui sont là devant moi: cette cathédrale splendide malgré ses deux tours inachevées, la maison de Jacques Cœur, dont on a fait, je crois le palais de justice... Oh! je reviendrai à Bourges... dès que je serai maître de le faire.

Si les vingt minutes d’arrêt ne suffisaient pas au petit Parisien, il n’en fallait pas tant à l’Allemand pour la confection de son brouet favori. On alla au buffet, et tandis que Jean se faisait apporter une tasse de bouillon, une tranche de jambon et un verre de vin, Hans Meister demandait trois œufs et de l’eau bouillante, et procédait selon sa méthode: cassant les œufs dans l’eau, les battant, et ingurgitant le mélange en une minute, — montre en main.

Il était cinq heures quarante, lorsque le train se remit en marche.

Quelques minutes après le conducteur criait:

— Marmagne!... Marmagne!

— C’est Orléans que l’on crie? demanda l’Allemand; il interrogeait son voisin de droite en regardant son voisin d’en face.

— Orléans? Vous allez à Orléans, mon vieux? Vous n’y êtes pas encore, répondit celui qui n’avait pas été interrogé. C’est Marmagne ici.

Dix minutes s’écoulèrent. Autre station.

— Mehun!... Mehun!...

— Cette fois on dit bien Orléans! s’écria Hans Meister en se levant à demi.

— Tenez-vous donc tranquille, mon vieux. C’est Mehun. Il y a une fabrique de faïence...

Se tenir tranquille était facile à conseiller; mais le brouet, faute de l’accomplissement de quelque rite indispensable, n’avait pas produit son effet tonifiant ordinaire. L’Allemand, très mal à son aise, réprimait des hoquets, et luttait avec son potage réfractaire. Dans l’intervalle des hoquets, survenaient les crampes. Blanc comme un linge, sauf le nez qui tournait au vert, il se frottait le creux de l’estomac. De grosses gouttes perlaient à son front.

— C’était pourtant assez cher! murmurait-il.

— Foëcy! Foëcy!

— Eh? Qu’est-ce qu’on crie? demanda Hans Meister aux abois.

— Ne vous faites pas de bile, mon vieux. C’est Foëcy. Il y a une fabrique de procelaine...

Hans Meister demanda à Jean de changer de place avec lui: il éprouvait le besoin d’être à proximité de la portière.

Jean, avec son idée fixe d’une évasion, refusa énergiquement. Singulier débat, entremêlé de jurons et de haut-le-corps.

— Tarteiffle! tarteiffle! vociférait l’Allemand.

Son visage tout entier devenait vert comme une queue d’oignon. Le voisin d’en face, si placide, finit par s’alarmer pour son propre compte, et offrit sa place, que le patient accepta — sans opposition de la part de son jeune compagnon de voyage.

— Nous allons arriver à Vierzon, dit le voisin obligeant. Il y a un buffet; vous prendrez quelque chose. Connaissez-vous Vierzon, mon vieux? Il y a la grande fabrique de porcelaine et de faïence de Bel-Air...

— Vierzon!... Vierzon!... Les voyageurs pour Orléans changent de voiture!

— Tarteiffle! Maintetarteiffle! répondit l’Allemand.

— Allez donc prendre quelque chose, vieux!

Hans Meister changea de voiture, mais il ne prit rien, — au contraire.

Le voisin obligeant suivit l’Allemand et Jean. C’était un gros bourgeois, très réjoui.

L’Allemand ne lui sut aucun gré de ses prévenances. Il se mit dans un coin — Jean en face de lui — et, tirant de son sac de toile le fameux mouchoir rouge, il s’en enveloppa la tête, les oreilles surtout, et s’isola du reste de la chrétienté, trouvant promptement un sommeil réparateur — et bruyant.

Affublé de la sorte, avec son long nez tombant sur sa bouche fatiguée par un rictus ironique habituel, ses yeux à demi fermés et qui louchaient encore, son visage demeuré livide, on aurait dit Polichinelle assommé.

Aux stations, les gens qui ouvraient la portière, reculaient épouvantés. D’ailleurs les grandes jambes du personnage interceptaient absolument le passage.

C’est ainsi qu’on arriva à Orléans, — assez tard pour que Jean ne vit rien de l’aspect extérieur de la ville. Il était plus de neuf heures, — bonne heure pour dormir: Jean secoua sans pitié sa victime et la réveilla.

Son pied glissa entre deux planches (page 158).


XI

Table des matières

Les joyeux vinaigriers

Au sud-ouest d’une vaste forêt, et au nord de l’immense courbe formée par la Loire, Orléans dessine sur la rive droite de ce fleuve un arc de cercle. Le plus beau cours d’eau de la France coule largement, clair, sans replis, trois fois grand comme la Seine l’est à Paris. Quelques barques, aux voiles très amples, viennent l’égayer. Les horizons sont très beaux de tous les côtés.

La ville, ceinte de gracieux coteaux, est bâtie sur une pente assez prononcée pour que, vue de face, on en découvre toutes les parties. Le Mail et les autres arbres qu’on a plantés sur l’emplacement des anciens remparts lui font une ceinture de feuillage. Un très beau pont de neuf arches la relie, au sud, au faubourg Saint-Marceau et au village d’Olivet.

Du côté de la ville s’alignent des quais réguliers auxquels aboutissent des avenues, promenades bien plantées. Les rues modernes sont larges, mais elles manquent d’animation, bien que la population s’élève à 50,000 habitants. Dans certaines parties de la vieille ville se déroulent des ruelles sombres et tortueuses. Dans la rue des Africains, la tour Blanche offre un vestige intéressant des fortifications qui arrêtèrent les Anglais en 1429 et permirent à Jeanne Darc d’arriver au secours de la ville assiégée.

Orléans est une cité calme, heureuse, plus commerçante qu’industrielle, toute pleine de souvenirs. Elle renferme plusieurs monuments: l’ancien hôtel de ville, dont la façade offre un remarquable spécimen du style de la Renaissance; on y a établi le Musée; l’hôtel de ville actuel, bâti en 1530, souvent remanié depuis, l’évêché, la cathédrale ou Sainte-Croix, maintes fois détruite, et dont la dernière reconstruction présente des combinaisons de style médiocrement heureuses: ainsi ses deux tours, carrées comme celles de Notre-Dame de Paris, édifiées dans le style ogival, se terminent bizarrement par des tiares de colonnes grecques.

Parmi les autres églises du moyen âge l’église Saint-Aignan est rangée au nombre des monuments historiques, mais non pour sa façade: elle n’en a pas. Saint-Pierre-le-Puellier est la plus ancienne de ces églises.

Quelques curieuses maisons sont visitées avec intérêt: la maison de Diane de Poitiers, récemment restaurée et où l’on a ouvert un musée historique et départemental; sa façade est percée de fenêtres très ornées et ses deux portes sont sculptées en bas-relief; le pavé de la cour est une mosaïque de pierres blanches et noires; au fond de cette cour se trouve un puits garni de son ancienne ferrure; une galerie soutenue par trois arcades y sert de péristyle à un magnifique escalier de pierre en spirale, régnant jusqu’au haut de la maison. Cette maison est classée parmi les monuments historiques.

Dans la rue de Recouvrance se voit la maison dite de François 1er, qui est aussi un monument historique. On y remarque deux riches galeries superposées et un puits à margelle sculptée.

Parmi ces vieilles maisons d’Orléans qui attirent l’attention, se rangent encore la maison de Jeanne Darc, celle de Marie Bouchet, du temps de Charles IX, les maisons de la place du Vieux-Marché, l’hôtel de la Vieille-Intendance, la maison Royale bâtie par Louis XI, la maison du célèbre jurisconsulte Pothier.

Les Orléanais n’ont pas été ingrats envers l’héroïne qui délivra leur ville: la statue équestre de Jeanne Darc, œuvre de Foyatier, occupe la place du Martroy; on en voit une autre au-dessous du perron de l’hôtel de ville; celle-ci est la reproduction en bronze du chef-d’œuvre dû au ciseau de la princesse Marie d’Orléans.

Un bataillon, deux au plus, composent toute la garnison de cette subdivision militaire. Une brigade de police, formée d’une vingtaine d’agents et quelques gendarmes constituent la force publique de la peu turbulente cité.

La ville où Jean venait d’arriver, traînant après lui Hans Meister, a beaucoup souffert de l’occupation allemande. Placée dès les premiers mouvements de l’armée de la Loire, au centre même des opérations; serrée comme dans un étau entre l’armée d’investissement de Paris et les Bavarois de Von der Thann, Orléans reçut plus rapidement que la plupart des villes de la même région le contre-coup des événements militaires.

A quatre lieues à l’ouest de la ville, Coulmiers vit un de nos rares succès de la guerre de 1870; dans le triangle formé par Orléans, Pithiviers et Montargis, le bourg de Beaune-la-Rolande est resté célèbre par un des faits d’armes de la même guerre.

Orléans, après avoir conçu de vives espérances, dut subir une seconde occupation, et en avait gardé une irritation profonde contre les vainqueurs. Les habitants y ont recueilli avec soin certains aveux échappés à ces Allemands, qui se détestent si cordialement, et ne sont unis que lorsqu’ils se sentent menacés. C’était, par exemple, tel jugement formulé par un officier bavarois:

«Les Prussiens ont de la tête, mais ils n’ont pas d’âme». De leur côté, les Prussiens témoignaient du plus grand mépris pour les Bavarois: «M. de Thann, répétait partout un officier né à Berlin, est un âne qui ne sait où aller quand nous ne le conduisons pas par la bride.» Un autre Prussien expliquait ainsi la conduite des Bavarois à la guerre: «Pour leur donner du courage, assurait-il, nous leur permettons de piller, et quand ils ont pillé ils se battent bien de nouveau... pour conserver leur butin.»

Les Allemands ainsi peints par eux-mêmes seront longtemps avant d’avoir dissipé la mauvaise impression qu’ils ont laissée dans la paisible ville.

On ne s’étonnera donc pas, les dispositions des habitants étant connues, que l’Allemand qui accompagnait Jean, fut très mal accueilli. C’est au point que dans deux hôtels on ferma la porte au nez à cette façon de Hans Wurtz, —Jean Saucisse, — qui est le polichinelle d’outre-Rhin. On voulait bien loger le jeune garçon; mais celui-ci ne pouvait consentir à se séparer de son compagnon — de son maréchal des logis, de son officier payeur.

Le compère de Jacob, tout à fait au-dessus d’une humiliation, n’était nullement fâché de voir le mal que se donnait le petit Jean et les rebuffades qu’il essuyait. Il louchait à plaisir et ricanait avec une véritable joie.

— Le mieux est de retourner... là-bas, finit-il par dire.

— Où là-bas?

— En Auvergne.

— En renonçant à l’objet de mon voyage? Jamais! s’écria Jean.

Dans la rue de la Bretonnerie, — qui est le faubourg Saint-Germain d’Orléans, habité non par la noblesse à peu près disparue, mais par une bourgeoisie oisive et caustique, d’ancienne date, qui se substitue à l’aristocratie blasonnée, — une maison meublée se dissimulait entre deux nobles demeures. Là, on se montra accueillant. Il y avait de la place au premier et au troisième. Jean préféra le troisième comme plus haut. Fidèle à son système, il mit en garde le personnel de la maison contre les velléités de fuir du prétendu maniaque (qui l’était bien un peu et beaucoup, entre nous soit dit) et l’on ne s’étonna pas d’entendre commander au jeune garçon de servir le souper dans la salle commune. Une fois l’Allemand chambré, un double tour de clé fut donné à la serrure. Du dehors, Jean et l’hôtelier l’entendirent longtemps jurer en allemand. Sa mauvaise humeur provenait surtout de ce que, vu l’heure avancée, il ne lui avait pas été permis de confectionner son brouet favori: son estomac avait une revanche à prendre.

— Il n’a pas l’air méchant, observa l’hôtelier. J’aime assez à en tenir un enfermé... de ces Allemands qui ont fait dans ma maison si tranquille, tant de bruit, tant de bruit... «Je vous préviens, me disait un chirurgien bavarois, que ce soir nous nous enivrons encore «en vin de Champagne», ainsi «ne vous faites pas déranger par le bruit qui s’ensuivra naturellement». Et cela arrivait comme il l’avait dit! Mais oublions ce temps... Vous êtes trop jeune pour en avoir souffert, et même sans doute pour me comprendre.

— Peut-être! fit Jean. Monsieur, ajouta-t-il, est-ce que vous ne connaîtriez pas à Orléans un ancien soldat de 1870, nommé Vincent Isnardon?...

L’hôtelier se mit à réfléchir, à fouiller dans sa mémoire.

— Il s’est battu dans les Vosges jusqu’au bout, reprit Jean... Il était sergent dans la compagnie franche du capitaine «bleu...» Le père de ce Vincent était à cette époque cultivateur aux environs de la ville.

— Cultivateur aux environs! Ce n’est pas sitôt vu que ça, les environs! Laissons de côté la Sologne qui commence au sud du département; mais il y a la plaine de la Chapelle-Saint-Mesmin, admirablement cultivée; il y a aussi tout le long de la Loire des jardins et des pépinières d’où sont expédiés en quantité dans toute la France, fleurs et arbustes; il y a encore les coteaux de Saint-Ay; là c’est la vigne que l’on cultive avec profit. Est-ce à Meung? est-ce à Beaugency, en descendant la Loire? Est-ce au contraire en amont d’Orléans? du côté de Jargeau? de Sully? de Gien? Vous tenez beaucoup à trouver cet Isnardon, mon enfant?

— C’est une question d’honneur... pour ma famille.

L’hôtelier hocha la tête d’un air peu encourageant.

— Vous cherchez le fils, si je comprends bien? Voyez donc d’abord dans les fabriques de lainages, voyez chez les vinaigriers qui emploient beaucoup de monde...

— En demandant un sergent des francs-tireurs, il me semble que...

— Ah! tous ces braves gens sont dispersés... Beaucoup sont morts de fatigue, des privations endurées...

— Ne me découragez pas trop, murmura Jean d’une voix presque suppliante.

— Non, mon enfant, lui répondit avec bonté l’hôtelier, je m’en garderais bien; car sans vous connaître je m’intéresse déjà à vous.

Le lendemain Jean, accompagné de Hans Meister, entreprit de visiter les établissements industriels de la ville. Il commença par les vinaigriers. Orléans en compte cent cinquante environ qui fabriquent ensemble au moins deux millions d’hectolitres de vinaigre: un océan — où nageraient à l’aise les cornichons du monde entier!

Cette fabrication est des plus simples, car le vinaigre se fait presque tout seul. Dans les immenses celliers de tel fabricant, on voit jusqu’à six ou sept cents fûts rangés debout sur trois étages de planchers.

Ces fûts ont deux trous pratiqués sur le fond supérieur; l’un de ces trous sert au dégagement de l’air. Par l’autre, on introduit d’abord un peu de vinaigre bouillant, puis, de huit en huit jours, on verse dix ou douze litres d’un vin qui a filtré sur des copeaux de hêtre. La température de ces celliers est maintenue très élevée au moyen de calorifères. De temps en temps, on soutire la moitié du vinaigre de chaque tonneau.

Il y a un procédé qui n’exige que trois ou quatre jours; il consiste à faire écouler trois fois le vin, par un fond criblé de petits trous, dans un tonneau renfermant des copeaux de hêtre rouge; le vin sort à l’état de vinaigre. Selon la couleur du vin que l’on a employé, on obtient du vinaigre rouge ou blanc; ce dernier est le plus estimé, mais on peut décolorer le vinaigre rouge en le filtrant par le noir animal.

Ces vins du Loiret, clairs, guillerets, un tantinet acides ne comptent point parmi les meilleurs vins de France... Ils sont pourtant assez recherchés dans le commerce; coupés avec certains vins du Midi ils donnent un vin qui se boit comme vin d’ordinaire. Quoi qu’il en soit, passables comme vins, ces crus du Loiret fournissent d’excellent vinaigre.

Chaque fois que Jean s’informait auprès des contremaîtres ou des ouvriers, Hans affectait de reculer comme suffoqué par la chaleur des calorifères et l’odeur des émanations des fûts en fermentation. Cherchait-il une occasion favorable de s’enfuir?

Des Vincent, on en connaissait, parbleu! mais pas celui que le petit Jean cherchait. Une fois, il se crut sur une bonne piste; une heure après, il se trouvait déçu.

Vers le soir, dans les celliers d’un des plus importants fabricants —M. Desseaux, s’il nous est permis de le nommer — Jean fut à son tour serré à la gorge par une bouffée d’air chargé d’acidité. Il recula en fermant les yeux, où des picotements amenaient des larmes.

Hans Meister, très attentif, fit un demi-tour et s’esquiva comme un voleur, au grand étonnement d’un groupe d’ouvriers, qui se concertaient entre eux pour satisfaire aux questions du jeune garçon.

— Arrêtez-le! cria Jean en entendant des pas pressés retentir sur un plancher mobile. Il put ouvrir les yeux, et aperçut l’Allemand déjà à une certaine distance. Arrêtez-le! répéta-t-il. Il n’a pas son bon sens et il fera un malheur!

Mais cette fois Hans réussissait à gagner au large. Tout à coup, il s’affaissa, subitement se releva, mais avec un cri de douleur: son pied, glissant entre deux planches, il venait de se donner une entorse et faisait la plus laide grimace qui se puisse voir. Deux ouvriers le reçurent, chancelant, dans leurs bras, et le soutinrent.

— Tarteiffle! Maintetarteiffle! jurait l’Allemand, bien plus contrarié d’avoir manqué l’occasion de s’évader qu’il ne souffrait de son pied.

Cependant l’enflure de la cheville augmentait à vue d’oeil.

— Ça ne fait rien, je marcherai, assura Hans Meister, très dur au mal.

Il fit quelques pas en effet, bien qu’avec beaucoup de peine et de contorsions.

Un ouvrier s’approcha:

— S’il voulait, proposa-t-il, je le porterais à bon vinaigre?

— Assez de vinaigre commença, dit l’Allemand qui ne comprit pas le sens de l’offre qui lui était faite.

— A bon vinaigre... je m’en charge, répéta l’ouvrier. Où demeurez-vous? Jean nomma la rue de la Bretonnerie.

— Ce n’est pas déjà si loin!

— Je voudrais une charrette, dit Hans Meister, — une charrette à bras, —avec un petit matelas.

Dans ce quartier des vinaigriers, il n’y avait guère que des haquets. Un jeune garçon joufflu et jovial ouvrit un avis.

— Il y a là, dit-il, en montrant en face une jolie maison bourgeoise, la chaise à porteurs de la vieille baronne morte la semaine dernière... Je me charge de l’obtenir.

Les chaises à porteurs ne sont pas rares à Orléans. Bien des fois, la grand’tante qui se rend à l’église en chaise, croise le vélocipède du petit-neveu: les deux siècles se saluent avec courtoisie.

Le jeune Orléanais, sans attendre de réponse, avait pris lestement les devants; Hans traversant la rue, le suivit en boitant, tout en disant:

— Ça me va une chaise... avec des porteurs, beaucoup de porteurs. Mais qui les paiera? ajouta-t-il en poussant un profond soupir.

L’ouvrier vinaigrier qui avait proposé de ramener le blessé «à bon vinaigre », réunit quelques-uns de ses compagnons, gens de bonne volonté dont la journée était finie et qui voyaient poindre une occasion de se divertir.

La nuit arrivait, pas assez obscure encore pour qu’on ne pût distinguer les roses qui enguirlandaient de leurs pétales vernis l’encadrement des portières de l’élégant véhicule, et les amours qui se lutinaient sur le devant de la caisse.

L’Allemand — reconnu pour tel — fut hissé, poussé, assis, très flatté malgré tout de prendre place dans ce meuble de famille qui sentait la poudre à la maréchale. Dans la crainte de le voir changer d’idée, les garçons vinaigriers s’emparèrent des brancards et imprimèrent à la chaise un terrible mouvement de rotation. Jean devait suivre à pied.

— Au Mail! au Mail! crièrent les joyeux compagnons sans plus se préoccuper de l’endroit où demeurait l’Allemand.

— Sans falot pas de plaisir! observa l’un d’eux.

— Mieux que cela! s’écria le jeune gaillard qui avait mis la chose en train; je vais avoir deux torches.

Les porteurs firent semblant de se mettre en route. Pour gagner du temps, ils faisaient six pas en avant et quatre en arrière. Hans Meister commençait à s’impatienter, et il devenait clair pour Jean qu’on voulait s’amuser de l’Allemand.

Tout à coup, deux torches de résine inondèrent cette scène de leurs lueurs rougeâtres. Cette fois, on se mit en route avec les éclats d’une folle gaieté. Les rires et les quolibets amorcèrent une douzaine de galopins qui firent escorte, en entonnant soudain la Marseillaise.

Naturellement, les vinaigriers avaient pris le chemin «le plus beau». Ils suivaient les quais, marchant aux accents de la chanson patriotique d’un pas cadencé qui secouait l’Allemand. Son entorse lui faisait souffrir mort et passion. Bientôt les porteurs fatigués cédèrent leur place aux premiers venus qui s’offrirent. Ceux-ci, pensant qu’il s’agissait tout simplement de se divertir, ne conservaient plus aucun ménagement. Hans Meister paraissait alternativement à une portière, puis à l’autre, commandant d’arrêter; mais ses cris suppliants se perdaient dans le bruit et les rires; on ne voyait que son long nez, sa bouche convulsivement fendue jusqu’aux oreilles, ses yeux égarés, et parfois la contraction des traits causée par la douleur; et l’air grotesque du patient redoublait la bonne humeur de l’assistance.

— «Mein Gott! (mon Dieu!) s’écriait le malheureux, «mein Gott!» — Et puis, ses jurons à la file, et tarteiffle! et maintetarteiffle! et sacrament!

C’est en vain que Jean voulut intervenir: on ne l’entendit même pas.

A tout moment un des porteurs, à bout de forces, tant il riait, lâchait son brancard, et la chaise talonnait sur le sol avec un redoublement de cris de détresse s’échappant de l’intérieur, jusqu’à ce que quelque bon drille vînt remplacer le camarade qui, vaincu, s’esclaffait de rire, se tenant le ventre à deux mains.

Marchons! Marchons!

hurlait le chœur des galopins, auquel se mêlait maintenant quelque creux de basse. Le compère de Jacob Risler essaya d’ouvrir une des portières. Fermaient-elles par un ressort?... elles refusèrent de céder à ses efforts.

L’aubergiste réfléchissait (page 167)


La scène devenait d’un haut comique.

— Halte! cria soudain un sergent de ville.

Ce commandement fit l’effet d’une douche glacée sur tous ces cerveaux surexcités. Les porteurs posèrent brusquement la chaise par terre, — si brusquement qu’elle faillit verser.

— Où menez-vous cet homme? demanda le sergent de ville.

Ce fut à qui ne répondrait pas. On s’interrogeait du regard.

— Nous n’en savons rien, balbutia enfin l’un des porteurs.

— Comment! Vous n’en savez rien?

— Nous le promenons... pour le distraire... Nous allons au Mail...

Jean, se haussant, réussit à se faire entendre.

— C’est un Allemand qui m’accompagne, dit-il, il ne peut pas marcher... il a un pied foulé...

— Tout ça c’est des vaudevilles! s’écria le représentant de l’autorité. Au poste! Et plus vite que ça!

Hans Meister cherchait le joint pour sortir de sa boîte. En se dressant, grâce à sa haute taille, son crâne souleva le dessus de la chaise. Il passa la tête par l’ouverture, et s’adressant à l’agent, étonné de le voir surgir tout à coup comme un diablotin, il protesta énergiquement de la violence qui lui était faite; il réclamerait justice, tarteiffle! Puis s’avalant, il s’efforça de passer par une portière; mais la douleur de son pied trahit sa bonne volonté. Cette dernière et infructueuse tentative provoqua une hilarité générale. L’autorité elle-même se mordait les lèvres pour ne pas éclater.

Aux armes, citoyens!

essayèrent de reprendre les petits polissons; mais ce fut en vain; le sergent de ville réussit à retrouver son air grave, et faisant sortir de la foule deux hommes vigoureux, il leur enjoignit de saisir les bricoles; de nouveau il ordonna qu’on prît le chemin du poste.

Et, s’emparant des deux torches qui secouaient des étincelles et entretenaient l’animation, le sergent de ville les écrasa l’une après l’autre sous ses larges semelles.

Alors on se remit en route. Les torches éteintes, aux chants avaient succédé des huées. Hans Meister, demeuré debout la tête et la moitié du buste dehors, montrait le poing à la foule et, plus près de lui, au petit Jean.

— Tu me paieras tout cela, coquin! criait-il. Ah! ce coquin de Parisien!

Jean passant ses mains par la portière fit rasseoir l’Allemand de force, et lui dit en manière de défi:

— Pour peu que vous y teniez, vous savez, nous allons régler tous nos comptes! Mais gare à vous! Vous voilà déjà sous la protection de la police!

XIV

Table des matières

Les sources du Loiret

Au poste de police, on examina le pied de Hans Meister, où l’entorse produisait une énorme enflure; et après les explications fournies par le petit Parisien, il ne fut plus question de retenir l’Allemand comme perturbateur de la tranquillité publique. Son pied exigeait les soins d’un chirurgien, des applications de compresses d’eau froide, un repos absolu assez long, bref tout un traitement.

Le rassemblement extérieur étant dissipé, le commissaire ordonna de transporter le blessé à l’Hôpital général, dans la chaise même dont on s’était servi pour l’amener, et dont les armoiries indiquaient la provenance. Le commissaire de police, quelque peu contrarié de lâcher une si belle proie, eut bien envie de garder Jean au poste et de le faire payer pour tous; mais la gentillesse du jeune garçon dissipa cette velléité ; de sorte que tandis qu’on emportait à l’hôpital le compère de Jacob Risler, geignant, maugréant et menaçant, Jean reprenait tristement, mais libre, le chemin de l’hôtel meublé de la rue de la Bretonnerie.

C’était pour lui une journée perdue et qui se terminait on ne peut plus mal. Qu’allait-il faire à Orléans, séparé de Hans Meister? sans aucun argent? sans grand espoir de trouver ce Vincent Isnardon que personne ne connaissait? sans nouvelles de Bordelais la Rose, ni de son ami Maurice? Il pouvait, il est vrai, écrire à la baronne du Vergier, qui lui avait offert de l’aider dans ses recherches. Ne valait-il pas mieux, se trouvant si près de Paris, retourner chez son oncle Antoine?

Mais alors son voyage n’aurait eu qu’un médiocre résultat; il se retrouverait en face du placide ouvrier ébéniste dont l’indifférence le révoltait...

Il dut, en rentrant à l’hôtel, faire connaître sa situation, et raconter ce qui était arrivé à son compagnon. Après quoi, il écrivit quelques lettres, à Mauriac, à Clermont-Ferrand, à Paris, remettant au lendemain de prendre un parti.

Le pauvre petit, amené à réfléchir comme un homme, se tenait à la fenêtre de sa chambre; les derniers bruits de la ville, de bonne heure endormie, s’éteignaient l’un après l’autre. On parlait à l’étage inférieur. Une voix ample, sympathique, exposait des théories sur un art quelconque, la musique probablement... et même à n’en plus douter, la musique religieuse, car la voix venait d’entonner un motet. Lorsque le chant cessa, l’auditeur du musicien, son interlocuteur également, approuva chaleureusement:

— Bravo, Modeste! Bravo! C’est que ça y est!

— N’est-ce pas? dit l’autre avec un accent de triomphe.

Jean reconnut alors son vicariant d’Auvergne, Modeste Vidal, à qui il avait quelque obligation. Quelque chose lui dit que ce garçon se trouvait de nouveau sur sa voie pour lui venir en aide une seconde fois. Sans hésiter, le petit Parisien descendit un étage, et frappa à la porte. Le musicien vint ouvrir et Jean lui sauta au cou, l’étreignant avec force.

— Qu’est-ce donc? demanda un homme âgé qui demeurait assis, ne paraissant pas y voir beaucoup. Il portait une grande barbe blanche.

— Monsieur Pascalet, c’est un gentil enfant dont j’ai fait connaissance, près de ce Roc du Merle dont je vous ai parlé ; il me tombe du ciel dans les bras...

— Est-il vraiment si gentil? Alors, ami, c’est que ta musique fait descendre les anges du ciel.

Jean expliqua sa présence à Orléans et raconta ce qu’il avait fait depuis sa séparation d’avec Modeste Vidal en vue du château de Fontanges. Comme on le pense bien, l’Allemand ne fut pas oublié.

— C’est assez gai au fond, observa le vieux homme. Si j’étais romancier j’utiliserais ces péripéties... Mais, ajouta-t-il, je ne suis qu’un modeste peintre de mœurs.

Ce fut au tour de Modeste Vidal de prendre la parole. En deux mots, il apprit à Jean comment il avait rencontré à Murat le père de son premier maître de musique — un compositeur de génie, celui-là ! tué par la mal’aria à Rome. M. Marius Pascalet se trouvait au moment de quitter l’Auvergne pour venir étudier l’Orléanais et la Touraine, très embarrassé par la défection de son secrétaire. Il travaillait à un tableau des provinces de France; «ça n’a pas beaucoup de rapport avec la musique, ajouta Modeste Vidal, mais je me suis mis à sa disposition. J’écris sous sa dictée. Le vénérable père de mon maître bien-aimé a presque perdu la vue en prolongeant outre mesure ses veillées d’étude. Demain, nous allons aux sources du Loiret, une des curiosités naturelles de la France; vous viendrez avec nous, Jean? Tu viendras, mon ami? M. Pascalet y consentira si je l’en prie.»

Jean fit quelques objections, tirées de sa situation embarrassée; mais le musicien ne voulut rien entendre.

M. Pascalet, mis dans la confidence du but des recherches du jeune garçon, le félicita de son énergie, et insista à son tour pour qu’il vînt avec eux. — Tu questionneras sur ton chemin, lui dit-il, le hasard peut te servir...

Le lendemain, de bonne heure, on se trouvait sur la route d’Olivet, en laissant en arrière la Loire et le pont d’Orléans.

M. Pascalet voulut que le trajet fût accompli à pied, afin que ses «jeunes amis» pussent jouir du paysage, qui vaut la peine d’être vu. On croisait les omnibus faisant le service régulier entre le village et le chef-lieu du département. Après avoir dépassé le faubourg Saint-Marceau, ils prirent place dans une petite barque.

Tout le long du Loiret s’échelonnaient d’élégantes villas champêtres: la Petite Pologne, l’Orbellière, le Poutil, qu’aimait Henri IV, Villebourgeon, Petit-Bois, Beauvoir, Bel-Air, la Fontaine dont Le Nôtre a dessiné les jardins, les Vallins, où le duc de Guise, frappé à mort par Poltrot devant Orléans, vint mourir en 1563, enfin la Folie-Gauthier. Le batelier disait les noms de ces résidences. M. Pascalet, ajoutait une particularité historique, un éclaircissement, une date.

Entre deux sites, l’aimable savant parlait avec agrément de choses et d’autres; il insistait notamment sur certains traits de caractère des habitants du Loiret. Les Orléanais, disait-il, sont d’humeur satirique; dès le quatorzième siècle, ils s’étaient attiré le surnom de «guépins». Ils ont eu de nombreux poètes pleins de finesse caustique ou d’un langage franc et hardi. Tels sont les plus célèbres d’entre eux, Guillaume de Loris et Jean de Meung, auteurs du Roman de la Rose. Ce ne sont pas les seuls hommes remarquables du département, dit encore M. Pascalet, j’en pourrais nommer d’autres: l’amiral de Coligny, tué à la Saint-Barthélemy; Étienne Dolet, cet imprimeur brûlé à Paris sur la place Maubert; le peintre Girodet...

M. Pascalet assura qu’à Orléans les choses du goût et de l’esprit ont conservé leurs grandes entrées dans les salons, et que cette ville est de celles où l’on sait encore causer.

Puis, sans transition, il parla des canaux du département; du canal de jonction de la Loire et de la Seine, dont les deux embranchements se nomment canal d’Orléans et canal du Loing; et de deux autres canaux, celui de Briare qui joint la haute Loire à la Seine par le canal du Loing et un canal latéral à la Loire depuis Digoin jusqu’à Châtillon-sur-Loire et Briare. M. Pascalet s’étendit ensuite sur la fabrication des lainages à Orléans, et toucha un mot des gourmandises que Pithiviers exporte partout: gâteaux d’amandes et pâtés d’alouettes...

Enfin on arriva aux sources du Loiret. Elles jaillissent dans le parc charmant du château de la Source, à environ une lieue et demie d’Orléans. Ces sources sont le Bouillon et l’Abîme. Avant 1672, l’Abîme, à l’eau profonde et bleue, était le seul jet d’une rivière souterraine provenant évidemment d’infiltrations de la Loire; la pression intérieure des eaux, ou toute autre cause ayant crevé le plafond de la galerie supérieure, le Bouillon qui est aujourd’hui la source la plus forte, s’échappa tout à coup. Ces sources se trouvent dans un site fort pittoresque entouré d’arbres élevés, tapissé de gazon, et dans le voisinage d’un joli coteau. Du milieu d’un bassin d’environ quarante-cinq pieds de diamètre, on voit l’eau s’élever rapidement d’une grande profondeur, former à la surface un bouillonnement, et se déverser dans un canal qui traverse le parc et longe le château. Les eaux de l’Abîme et du Bouillon réunies forment le Loiret qui est tout de suite navigable. Après un cours de trois lieues il va se jeter dans la Loire.

M. Pascalet affirma que le Loiret était très poissonneux, qu’on y pêchait des brochets et des barbeaux d’un goût exquis, des brèmes, des tanches, des anguilles, et des ablettes, — ce petit poisson dont l’écaille argentée sert à la fabrication des perles fausses. Cette abondance de poisson, observa-t-il, n’a pas peu contribué à attirer sur les rives de ce joli cours d’eau les guinguettes et autres établissements champêtres où l’on combine les délices d’une matelote arrosée d’un vin du cru, avec des concerts sur l’eau, le soir, à l’illumination des feux de Bengale.

Lorsque Modeste et Jean eurent longuement admiré les sources et le paysage, — le pauvre M. Pascalet voyait surtout avec les yeux du souvenir — on parla du retour, et on reprit le bateau. L’homme de lettres voulut que ses jeunes amis choisissent un restaurant où l’on mangerait une friture. Un chalet suspendait ses balcons de bois découpé au-dessus de l’eau; on descendit là. La «friture», habilement conservée vivante dans une réserve, fuma promptement sur la table.

A la fin du repas, le maître de l’établissement s’avança, le tablier relevé sur la hanche, en quête d’éloges pour sa friture. C’était un gros homme, court et ventru, qui ne devait pas aimer le vin seulement dans les sauces. Modeste Vidal lui adressa brusquement cette question:

— Ne connaîtriez-vous point par ici, un Vincent Isnardon, ancien soldat?

— Sergent, rectifia Jean.

— Mais si, mais si! fit l’aubergiste. Je ne connais que ça, Isnardon! Son père était fleuriste à la Chapelle-Saint-Mesmin...

— Vous y êtes! s’écria Jean en battant des mains.

— Le père n’a pas pu tenir la location; il est allé du côté d’Étampes... je crois...

— Et Vincent? demandèrent à la fois Jean et Modeste.

— Vincent? — je vais vous l’indiquer tout de suite. Attendez donc!... Il est régisseur, ou quelque chose d’approchant, dans un grand château de Touraine, — un des plus grands châteaux, un de ces châteaux que les Anglais vont visiter en bandes.

— Mais lequel? fit Jean désappointé.

— C’est qu’il y en a beaucoup de châteaux en Touraine, observa M. Pascalet; il n’y a que de ça!

— Attendez donc, dit l’aubergiste d’un air capable; et il réfléchissait en frappant son front étroit de sa main grassouillette. Ce n’est toujours pas loin de la Loire.

Jean eut des larmes aux yeux. La déception était si forte!

— Pourquoi pleure-t-il donc ce petit? demanda l’aubergiste. Mes paroles lui font cuire les yeux comme si elles étaient assaisonnées à la moutarde...

— Voyons, Jean, soyons raisonnable, dit à son tour Modeste Vidal. Nous tenons une indication qui n’est certes pas à dédaigner. M. Pascalet part demain pour visiter la Touraine et je vais avec lui, je questionnerai partout...

— Vous m’oublierez! fit Jean découragé. Et puis, que deviendrai-je en vous attendant? Puis-je seulement rester à Orléans?

— Si nous l’emmenions? dit M. Pascalet.

— Je serais une charge pour vous, monsieur, répondit Jean.

— Mais non. As-tu une bonne écriture? une belle écriture d’écolier? Modeste écrit comme un chat... J’ai un arriéré de notes... C’est dit!

Jean très ému ne sut comment remercier.

XV

Table des matières

Les châteaux de la Touraine

C’était affaire entendue; Jean devait accompagner M. Pascalet et Modeste Vidal dans leur excursion en Touraine, en passant bien entendu par le Blaisois. Charmant voyage s’il en fut!

A huit heures 30 du matin, le vieux savant et ceux qu’il se plaisait à appeler ses «secrétaires» quittaient Orléans par le chemin de fer se dirigeant sur le département du Loir-et-Cher, non sans jeter un coup d’œil en passant sur quelques localités intéressantes, — sans oublier Meung, chef-lieu de canton situé sur le ruisseau des Trois-Mauves et relié à la rive gauche de la Loire par un pont suspendu; on sait que c’est la patrie de Jean de Meung, l’un des auteurs du Roman de la Rose.

Les riches campagnes de la Beauce, si proches de la triste Sologne, étaient couvertes de meules de blés de la dernière récolte.

Enfin Beaugency apparut avec sa physionomie de ville du seizième siècle; car il subsiste encore aujourd’hui à peu près tel qu’il fut rebâti à la suite des guerres de religion; — avec son curieux pont sur la Loire, comptant vingt six arches en pierre et en bois, datant de diverses époques; avec la tour carrée et massive de l’ancien château, soutenue par d’énormes contreforts, improprement appelée Tour de César, ruine gigantesque assez sombre et obscurcie encore par les vols des corbeaux qui l’habitent.

— Il est fâcheux, observa M. Pascalet, que nous ne puissions pas voir d’un peu près les «chats» de Beaugency, ainsi qu’un sobriquet moqueur a qualifié les habitants; pour moi, je trouve que chat est bien trouvé, car s’ils aiment à se pelotonner au soleil, ils dorment avec un œil ouvert... et vigilant. Le vieux homme de lettres ajouta: J’ai été vraiment touché en apprenant que dans leur ancien cimetière l’inscription qui honore la mort des victimes de décembre 1870, se termine par ces mots:

La France n’est jamais morte:

Elle n’est qu’endormie.

Il s’arrêta devant plusieurs maisons anciennes (page 171).


Quelques instants après le train traversait le ruisseau des Mauves, sur un viaduc qui a près de trois cents mètres, puis celui de Travers et entrait dans le Loir-et-Cher.

Un souvenir fut donné en passant au château de Ménars, œuvre de madame de Pompadour, et dont les jardins descendent en terrasse jusqu’à la Loire, offrant de forts beaux points de vue. Peu après, vers dix heures, on entrait en gare de Blois.

— Ici, dit le vieux savant, nous avons le château de Blois...

— Mais, observa Modeste Vidal en s’adressant surtout à Jean, ce n’est certainement pas un de ces châteaux dent voulait parler l’aubergiste des sources du Loiret.

— Sans doute, répliqua M. Pascalet, mais c’est à Blois que nous trouverons des voitures pour Chambord, pour Chaumont, pour Chenonceaux, pour Cheverny. Je compte pourtant visiter le château de Blois, pour compléter quelques informations.

Le petit Parisien sentait sa confiance renaître, il se voyait à Blois comme en un centre d’opérations. Quel bonheur pour lui, si, en parcourant ces belles campagnes du Blaisois et de la Touraine que l’on a appelées le «Jardin de la France», il allait se trouver enfin face à face avec l’homme qui pouvait témoigner de l’innocence de son père et fournir des preuves manifestes de la honteuse conduite de Louis Risler, le sabotier du Niderhoff! Comme il serait fier aux yeux de tous et surtout de son bon ami Bordelais la Rose, d’avoir mené à bien cette recherche entreprise follement peut-être, mais avec cette confiance qu’il puisait dans son ardent désir de réhabiliter son père! Toutefois, en voyant combien prendrait de temps toutes les excursions projetées (et encore tous les châteaux ne lui avaient pas été nommés), il demanda à M. Pascalet, d’une voix qui dissimulait mal un certain souci, à quel moment il ferait ces écritures, ces mises au net de notes dont il avait été parlé.

— Après, après, dit en souriant le vénérable M. Pascalet.

— Après? fit Jean; quand nous aurons trouvé Vincent Isnardon?

— Oui, mon enfant.

— C’est qu’alors, objecta timidement le petit Parisien, j’aurai tant de hâte de retourner à Mauriac auprès du pauvre blessé !

Et il pensait aussi, tout en désignant Bordelais la Rose, retrouver auprès de lui, l’autre blessé, Jacob Risler, que l’on pourrait convaincre de fausseté et de manœuvres coupables.

Après le déjeuner dans un restaurant de la ville basse, on monta au château en suivant les indications de l’homme de lettres, dont la vive intelligence et l’esprit présent suppléaient presque à l’affaiblissement de la vue; c’est ainsi qu’à travers les ruelles tortueuses de la vieille ville il s’arrêta devant plusieurs anciennes maisons sculptées et les restes de quelques hôtels de la Renaissance. On sait que Blois est bâti en amphithéâtre, et dans une situation pittoresque sur une colline escarpée de la rive droite de la Loire, laquelle s’arrondit en un demi-cercle dont les extrémités s’appuient au fleuve; sur l’une s’élève le château, sur l’autre la cathédrale, bel édifice de la fin du dix-septième siècle, la ville occupant l’espace intermédiaire, avec le pont, au centre, qui met le faubourg de Vienne en communication avec elle.

Quand on fut arrivé, M. Pascalet dit à ses amis:

— Regardez bien, mes enfants, vous qui pouvez tout voir. Cette large façade avec ses trois galeries superposées, c’est l’œuvre de bien des siècles! Ce château n’a pas toujours eu l’aspect qu’il présente; il a d’abord été une forteresse féodale, et il n’a plus l’air d’une forteresse, n’est-ce pas? Il se compose, vous le verrez, de quatre corps disposés autour d’une cour. Le plus ancien, des douzième et treizième siècles, renferme la salle des États; la chapelle de Saint-Calais et le corps de bâtiment dans lequel s’ouvre la porte principale ont été construits par Louis XII; la façade nord date de François Ier; la façade de l’ouest, élevée par Gaston d’Orléans, a eu le premier Mansard pour architecte: c’est la plus régulière assurément, mais elle n’offre pas les curieux détails d’architecture des trois autres façades, bien que celles-ci soient un peu lourdes. — L’aile de François 1er est une des plus belles œuvres de la Renaissance; la tourelle de l’escalier octogonal, aérien, brodé de festons à jour, où le chef de la dynastie des Valois a mis sa salamandre, est sans conteste une admirable merveille.

Un gardien, avisant des visiteurs, s’était approché. C’était un vieux soldat manchot.

— Vincent Isnardon? Vous ne le connaissez pas? lui demanda Jean à demi-voix.

— Cet enfant a raison, dit le bon M. Pascalet, c’est par là que nous aurions dû commencer.

— Isnardon, répéta le gardien, non... non... Il y a bien ici un Vincent, mais il s’appelle Coquardeau.

— Qu’est-ce qu’il fait? dit l’obstiné Jean, s’attachant à la moindre lueur d’espoir. — Coquardeau rappelait cocarde à l’esprit et cocarde, l’armée. Si c’était un surnom! — Est-ce un ancien soldat?

— Jamais de la vie! répondit l’autre fièrement. Il a une jambe courte d’au moins une aune, et la tête rentrée dans les épaules — il semblait lui reprocher son infirmité, — c’est le lampiste, ajouta-t-il dédaigneusement.

C’était là une première déception pour le petit Parisien; mais Modeste Vidal le réconforta par quelques paroles d’encouragement, et le vieux savant put reprendre l’historique du château.

Il fit observer que les différences de style qu’il accuse indiquent assez qu’il est l’œuvre de divers siècles. Ce château fondé par les comtes de Blois a été, en effet, agrandi par Louis XI, François 1er, Louis XII, Louis XIII ou plus exactement son frère Gaston d’Orléans, et enfin Louis XIV.

— Sachez bien, dit M. Pascalet, que le château de Blois n’a pris toute son importance qu’en devenant l’apanage des princes de la famille royale; à la fin du quatorzième siècle, le château passa avec le comté de Blois tout entier entre les mains de Louis d’Orléans, frère de Charles VI: il eut ce beau domaine, à la mort de Guy de Châtillon, auquel il l’avait acheté en le payant au moyen de la riche dot que lui avait apportée Valentine de Milan, sa femme. Le comte de Blois s’en était réservé la jouissance sa vie durant; mais au moment de la vente, il reçut comptant deux cent mille couronnes d’or, qui équivaudraient à deux millions quatre cent mille francs de notre monnaie.

— Franchement, c’était pour rien! observa le musicien.

— Après l’assassinat de son mari par le duc de Bourgogne, reprit l’homme de lettres, Valentine de Milan se retira avec ses enfants au château de Blois. Ce fut ici que des messagers vinrent annoncer au petit-fils de Louis d’Orléans la mort inopinée du roi Charles VIII, qui l’appelait au trône. Celui qui devait être Louis XII, et mériter par la sagesse de son administration le glorieux surnom de Père du peuple, était né au château de Blois. Cette résidence lui plaisait beaucoup.

» La reine Anne de Bretagne y rendit le dernier soupir. François Ier parut souvent à Blois; ses préférences furent plus tard pour le château de Chambord, mais Henri II et François II, Catherine de Médicis et Henri III rendirent son lustre à Blois, qui vit alors des fêtes éclatantes et de brillants tournois; les noces du duc d’Alençon avec Marguerite d’Anjou, celles de Henri IV avec Marguerite de Valois.

» Henri III convoqua à Blois les États généraux du royaume. Le duc de Guise, chef du parti de la Ligue, se montra audacieux au point que le roi ne trouva d’autre moyen de se débarrasser de lui qu’en le faisant assassiner. Le lendemain de cette tragédie vit la mort violente du cardinal de Guise. Les corps des deux frères furent brûlés et jetés dans la Loire; douze jours après la reine Catherine de Médicis, dévorée par une fièvre ardente, expirait dans une chambre qu’on vous montrera. Depuis ces événements lugubres, ajouta M. Pascalet, le château de Blois a servi de prison à Marie de Médicis, mère de Louis XIII; Gaston d’Orléans, frère de ce roi, y fut exilé à son tour. En 1668, je crois, Louis XIV revenant de Chambord donna ici une fête somptueuse. Le château dont la démolition avait été commencée en 1793, fut restauré quelques années plus tard, et reçut Marie-Louise après la capitulation de Paris.

— Mes amis, ajouta M. Pascalet, je vais vous abandonner à un guide et je vous attendrai à cette place. Modeste, prenez note des restaurations qui ont été faites dans ces dernières années, les noms des architectes; le nom de celui qui a dirigé la restauration de l’escalier de François Ier.

— C’est M. Duban, dit le gardien à qui Jean avait adressé la parole.

Le vieux savant s’assit sur un banc de pierre; Modeste et Jean suivirent le gardien.

Une demi-heure après, ils revinrent, ayant parcouru le château un peu au pas de course.

— Qu’avez-vous vu? leur demanda M. Pascalet.

— D’abord la salle des États, répondit Modeste Vidal, elle a quarante mètres de long sur vingt de largeur, a dit notre guide; elle est divisée en deux parties par une rangée de huit colonnes; nous avons ensuite admiré le magnifique escalier à jour.

— Et toi Jean, de quoi as-tu été le plus frappé ?

— L’escalier, toujours l’escalier, répondit le petit Parisien. On ne voit rien de semblable au Louvre... Ensuite, l’arrière-cabinet à l’entrée duquel le duc de Guise fut assassiné. On nous a raconté qu’Henri III avait fait apposter des gardes qui frappèrent le duc par derrière au moment où il sortait de la salle du conseil. Renversé, il alla tomber aux pieds du lit du roi en criant: «Mon Dieu! mon Dieu! miséricorde!» Le gardien nous a montré la place qu’il a tachée de son sang.

— Rien n’est moins certain que cette place, selon les historiens modernes, dit M. Pascalet. Et puis? quoi encore?

— La chambre à coucher du roi; les salles des gardes du roi et des gardes de la reine; le grand salon de la reine, le cabinet de Catherine de Médicis; la chambre où elle est morte...

— Dont le plafond est charmant, ajouta Modeste Vidal, aux yeux de qui les manifestations de l’art primaient tout.

— L’oratoire de la reine et son cabinet de travail, poursuivit Jean.

— Où il y a de ravissantes boiseries, dit encore le musicien.

— Enfin nous avons vu la tour des Moulins et ses oubliettes; vous savez, m’sieu, on faisait culbuter les gens tout vivants dans un puits profond, une trappe s’ouvrait, crac!... et on n’entendait plus jamais parler du malheureux.

— Je sais, je sais, dit M. Pascalet en souriant.

Les touristes redescendirent vers la ville, et M. Pascalet eut plus d’une occasion de faire remarquer à ses jeunes amis, qu’à Blois l’art est partout: dans les monuments comme dans les demeures les plus modestes. Le goût y est épuré par la vue de chefs-d’œuvre de la Renaissance, épanouis en une éclatante floraison. Les châteaux, les églises, les vieux hôtels, sont construits avec une pensée, un style, une intention, et sont des livres où, dès l’enfance, chacun épèle la langue du beau. Un simple maçon sait éfiler un toit, espacer des fenêtres, découper un pignon, tracer un cordon sous des poutres, et jusque dans les villages, sur la façade des chaumières, se glisse comme une vague réminiscence des formes inconsciemment étudiés, et se retrouvent les traces du génie d’une merveilleuse époque.

Une ville qui possède, — outre son château, — dans ses environs des joyaux tels que Chambord, Chaumont, Chenonceaux, Cheverny, Amboise, Azay-le-Rideau, Ussé, Langeais, Moncontour, est naturellement ouverte aux initiations artistiques les plus délicates. Si l’on envoyait des élèves s’instruire en Touraine, on formerait des architectes habiles à marier la beauté des lignes aux convenances de la destination, chose assez difficile à réaliser.

— Demain, ajouta M. Pascalet qui s’était complu à développer ces idées, nous irons au château de Chaumont, le plus beau de tous ceux qui sont autour de nous, par le site qu’il occupe. Vous verrez qu’il commande une admirable vue sur la plaine, le fleuve, les bois et les coteaux. Aujourd’hui, nous n’aurons pas trop des heures qui nous restent, pour prendre une idée de la ville et du caractère des gens du pays. Blois doit compter un peu plus de vingt mille habitants; il y a ici et aux environs quelques fabriques de draps, de cotonnade, d’étoffes de laine et de molleton; il y a des papeteries et aussi des vinaigreries qui ne le cèdent en rien pour la renommée de leurs produits à celles d’Orléans.

» Laissez-moi vous dire que des princes sont nés à Blois qui ont tenu une moins grande place dans le monde qu’un humble savant du dix-septième siècle, Denis Papin, natif de cette ville, et l’un des premiers inventeurs de la machine à vapeur. Il était fils d’un médecin protestant et médecin lui-même. On raconte qu’un jour de l’eau bouillait devant lui dans un vase couvert, et il remarqua que la vapeur soulevait par moments le couvercle et le laissait retomber dès qu’elle s’était échappée; ce fut le point de départ de sa découverte. La ville lui a dressé une statue, méritée autant par la grandeur de son invention que par les tribulations d’une vie finie dans la pauvreté. Ses compatriotes lui ont, vous le voyez, rendu justice...

La journée du lendemain se présenta superbe. Après une courte délibération avec Modeste Vidal, M. Pascalet décida que cette journée serait consacrée au château de Chaumont. Ce château est situé à environ quatre lieues au sud-ouest de Blois, sur une colline qui domine la Loire. On trouve à Blois des voitures qui y conduisent. Nos touristes roulèrent bientôt vers Onzain en longeant la rive droite du fleuve. C’est à Onzain que l’on aperçoit, sur la rive gauche de la Loire, le château de Chaumont sous son plus bel aspect. A Escure, un pont suspendu de six travées permet le passage du fleuve.

Le château de Chaumont, entièrement gothique, avec son pont-levis, sa poterne, sa herse, parle vivement à l’imagination des siècles passés.

Le coteau qu’il domine et qui lui a donné son nom est escarpé. M. Pascalet et ses amis le gravirent par un escalier creusé dans le roc, et firent une station sur une petite plate-forme qui sert d’emplacement à l’église du village.

Reconstruit au quinzième siècle par les seigneurs d’Amboise, le château se compose à l’extérieur, du côté de la plaine, de deux corps de logis irréguliers, flanqués d’une très grosse tour à chaque angle, et réunies au pavillon de la voûte d’entrée par deux autres tours pourvues de mâchicoulis; toutes ces tours sont terminées par des toits en pointes.

M. Pascalet et ses deux «secrétaires» — Jean passant devant — pénétrèrent dans le château, et cette fois, on ne manqua pas de se renseigner tout d’abord sur le sergent «bleu» qu’il importait tant au jeune garçon de découvrir. Le nom de Vincent Isnardon était inconnu au château.

— Patience, mon enfant, dit le vieux savant au petit Parisien, il y en a tant de châteaux dans ce pays! Notre recherche est à peine commencée.

La cour d’honneur du château se présentait entourée de bâtiments portant tous les caractères de l’architecture française qui précéda immédiatement la Renaissance. Un corps de logis, flanqué de deux tours qui commandaient la Loire, a été démoli il y a un siècle environ; il est remplacé par une esplanade d’où la vue embrasse un immense et magnifique panorama. A gauche, sont les bâtiments d’habitation; à droite, la chapelle, percée de plusieurs fenêtres du style flamboyant.

Nos amis visitèrent la grande galerie, les salons, les appartements, garnis du mobilier des aïeux, la salle du conseil royal, d’autres pièces historiques tendues de tapisseries de haute lisse du temps de Charles VIII. On leur montra la chambre de Catherine de Médicis, vaste et sombre pièce située à un étage élevé, où arrivent les gémissements du vent engouffré dans une tour sonore.

Le guide assura que c’est dans cette chambre que l’astrologue Ruggieri fit apparaître, à la reine dans un miroir magique, l’image de ses trois fils qui prophétisèrent tour à tour leurs sinistres destinées.

— Quelles destinées? demanda Jean au guide.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
1052 s. 104 illüstrasyon
ISBN:
4064066304669
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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