Kitabı oku: «Mémoires non posthumes d'un sportsman français»
D. de La Cassagne
Mémoires non posthumes d'un sportsman français

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325831
Table des matières
SOMMAIRE.
LES PREMIERS PAS D’UN SPORTSMAN.
SAUMUR.
LA CHASSE A COURRE.
LE RÉGIMENT. — CHANTILLY.
UN HARAS PARTICULIER DANS LE DÉPARTEMENT DE L’OISE.
L’ANGLOMANIE. — LES HARAS, — LES REMONTES. — L’ÉLEVAGE.
LES COURSES AU TROT.
LA CHASSE EN CHAMPAGNE ET EN BOURGOGNE.
CODE RÉGLEMENTAIRE ET OFFICIEL DES COURSES.
TITRE I er
TITRE II.
TITRE III.
TITRE IV.
TITRE V.
TITRE VI.
TITRE VII.
ADMINISTRATION DES HARAS.
LISTE DES CHEVAUX VAINQUEURS DANS LES COURSES DE 1853.

SOMMAIRE.
Table des matières
Les premiers pas d’un sportsman. — Saumur. — La chasse à courre. — Le régiment; Chantilly. — Un haras particulier dans l’Oise. — L’anglomanie. — Les haras, les remontes, l’élevage. — Les courses au trot. — La chasse en Bourgogne et en Champagne.
Code réglementaire des courses. — Administration des haras. — Liste des chevaux vainqueurs dans les courses de 1853. — Liste des chevaux à l’entraînement à Chantilly, La Morlaye, Courteuil, etc.
LES PREMIERS PAS D’UN SPORTSMAN.
Table des matières
Le goût du cheval peut être donné à l’homme par certaines circonstances; tel, étant pauvre n’aurait jamais songé aux plaisirs de l’équitation; mais la fortune qu’il possède, lui fait une obligation d’avoir des équipages; ses amis chassent à courre, il vont au Bois faire admirer leurs montures de sang: ne voulant pas rester en arrière, notre heureux fortuné a fréquenté les manèges, on le voit aux steeple-chase de La Marche, et à l’occasion il causera courses et élevage, avec autant d’aplomb qu’un habitué de Tattersall, ou qu’un éleveur de Normandie. A côté de ces riches amateurs, il faut ranger l’homme de toutes conditions, chez lequel l’amour du Sport, le feu sacré sont innés.
J’ai lu dans des ouvrages non approuvés par l’archevêque de Tours, que Don Juan moutard caressait d’une main luxurieuse les appas de sa nourrice; cette peinture un peu vive et bien hasardée, montre les sentiments qui plus tard devaient en faire le coq du village. Je ne pense pas que tous les nourrissons, qui promènent leurs doigts innocents sur un sein champenois ou bourguignon, soient de futurs Lovelace: de même, tous les enfants qui aiment beaucoup aller à dada sur les genoux de leurs parents, ne seront pas par la suite d’intrépides cavaliers. La plupart verront dans le cheval un quadrupède bon pour le trait, dangereux comme monture: au plus beau champion de nos hippodromes, ils préféreront un large fauteuil, qui sera leur trône dans un cabinet d’avoué ou de notaire.
En Angleterre, toute la nation appartient de plus ou moins près au sport et à ses plaisirs. Parlez-y chien ou cheval, chasse à courre.... vous trouvez toujours des auditeurs curieux; la conversation dure longtemps, et si vous êtes tant soit peu veneur ou homme du turf, vous recueillez des anecdotes piquantes, et beaucoup de profit pour votre instruction. Un lord disait à un Français: «Notre pays est pour vous une mine inépuisable de jockeys.» Ce mot est un reproche à la France, où le goût du cheval est si peu répandu.
J’ai parlé de l’amour du sport, j’ignore si je l’avais inné ; mais plus j’ai avancé en âge, plus je l’ai senti se développer en moi, et c’est avec orgueil que j’avoue la prétention de me ranger parmi les heureux possédés de cette passion.
J’ai pris ma première leçon d’équitation sur les genoux de mon père, qui avait débuté dans la carrière militaire par la campagne de Russie. Il était colonel de cavalerie, à l’époque où ses opinions l’engagèrent à faire valoir ses droits à la retraite. J’étais bien jeune quand il mourut; je me souviens toujours de sa bonté, du plaisir avec lequel il me faisait passer du trot au galop sur une de ses jambes, me grondant, quand pour éviter une chûte, je me raccrochais à ses grosses moustaches, que malheureusement le temps n’a pas laissé blanchir. Nous passions alors l’été et une grande partie de l’automne, dans une campagne aux environs de Fontainebleau. Tous les ans, les bois environnants étaient le théâtre des exploits en vénerie de M. de Perthuis; rarement on y sonnait la retraite manquée, et j’étais toujours un des premiers curieux, pour voir de près le sanglier rapporté, dont ma bonne essayait en vain de me faire un noir croque-mitaine.
J’avais une joie fébrile, mon cœur battait plus fort, quand au matin, les joyeuses fanfares mêlées aux aboiements de la meute attiraient les villageois sur le seuil de leurs portes. Que j’admirais cet équipage si bien composé ; si bien tenu et cité à juste titre, comme un des premiers de ce temps. Alors mon père montait à cheval pour se joindre aux chasseurs, et je pleurais parce qu’il ne voulait pas me prendre en selle avec lui: il me promit une fois de m’emmener ainsi; le lendemain il se mit au lit pour ne plus se relever. Triste souvenir pour moi, trop jeune alors pour comprendre l’étendue de la perte. Ce qui frappa le plus mon imagination d’enfant dans ce moment douloureux, fut l’acte d’un chien de chasse poussant des gémissements plaintifs, en léchant les mains de mon père, sur son lit de mort. Après avoir bien pleuré, je repris les jeux où mon esprit se plaisait constamment à copier des scènes dont il me tardait d’être acteur,
Jamais je n’aurai dans mon écurie, autant de chevaux, que j’avais à cette époque, de manches à balai pour coursiers, vaillants hunters, racers distingués; jamais ils ne m’ont fait défaut. Mon équipage était nombreux; chiens en papier découpé , il est vrai; mais quelle composition: équipage pour le cerf, équipage pour le vautrait..... équipage pour l’éléphant même; car j’avais en ménagerie une collection d’animaux de vénérie des plus complètes, l’ayant étendue à tous les êtres ayant peuplé l’arche de Noë, animaux en bois, coloré de nuances incroyables. Quand, à la pointe du jour, j’allais faire le bois dans le parc, théâtre de mes hauts faits, il était facile pour moi, d’y placer dans un massif un renard ou une girafe; je faisais mes brisées, et tour à tour maître, piqueur, valet de chiens, je chevauchais toute une journée sur mes nombreuses montures. Je puis dire de ce temps que jamais je n’ai fait buisson creux; jamais je n’ai sonné la retraite manquée: Rallie-Bourgogne, Champagne-à-mort, Hallali-Saintonge peuvent-ils en raconter autant?
Je demande pardon d’entrer dans des détails aussi naïfs; on comprendra combien ils sont précieux pour moi qui, dans la vie réelle, ai senti croître toujours les goûts de mon enfance. De beaux chevaux, de beaux chiens, voilà mes rêves: la fortune ne m’a pas permis de substituer la réalité à ces fictions dans la proportion désirée; cependant les relations de voisinage et de parenté, les circonstances en un mot, m’ont mis à même d’assister à de brillants hallalis, à des steeple-chase émouvants, et d’être vainqueur dans des courses sur mes propres chevaux. Avant d’arriver à parler de choses si attrayantes, je veux abuser pour la dernière fois, de la complaisance du lecteur, en le faisant passer avec moi par La Flèche et par St-Cyr.
Le collège de La Flèche, auquel on a rendu son ancien nom de Prytanée militaire, est la meilleure institution préparatoire pour les écoles du gouvernement. On y vit militairement, sous une discipline des plus sévères; le régime salubre, les exercices gymnastiques auxquels on est astreint, sont autant d’éléments nécessaires à la santé des élèves, santé bien florissante, qui nous faisait trouver trop courts les instants passés au réfectoire. Mon éloge de cet établissement, est peut-être inférieur à l’annonce d’un marchand de soupes; toutefois mon intention est bonne, elle est l’expression de ma gratitude. J’y ai laissé de bons et aimés professeurs, je suis encore orgueilleux de leur estime; l’utilité de ce collège est incontestable, si on calcule que l’élève, fils d’ancien officier, y entrant comme boursier, peut sortir sous-lieutenant de St-Cyr, sans avoir occasionné la moindre dépense à sa famille; j’ai eu la chance de suivre cette voie.
La vie de lycéen est la même partout; petites joies, petites déceptions, pensums, pains-secs, prisons, distributions de prix, vacances et retours sur les bancs: ainsi se passèrent six années de ma jeunesse. Je remportais moins de prix dans mes classes que dans les luttes du gymnase. J’avais en troisième, un vieux professeur, vieux chasseur, souvent disposé à mettre de côté la correction d’un thème ou la traduction de Virgile, pour nous raconter quelques-uns de ses exploits: chasses au sanglier, où pendant vingt minutes l’animal furieux le forçait à rester pendu à la branche d’arbre à laquelle, en sautant de cheval, il s’était raccroché ; rivière passée à la nage pour chercher une perdrix blessée: toujours héros de ses récits, il variait ses épisodes, et me persuada le premier que la rime naturelle à chasseur, est blagueur. Néanmoins il faut expliquer un peu à l’avantage des amateurs, cette fâcheuse tendance qu’ont les profanes à répondre par un sourire moqueur, aux faits avancés par un Nemrod quelconque. L’habitant des villes, l’épicier dans sa boutique, le notaire dans son étude, le dandy musqué n’ont pas approfondi les scènes curieuses dont l’immensité des plaines et la profondeur des bois sont le théâtre. Que de faits naturels propres à faire naître le doute, car le plus souvent ils n’ont pour témoin que le silence et l’ombre; les seuls initiés sont les braconniers, les charbonniers ou les amants passionnés de Diane chasseresse. Choisissez une de ces positions, messieurs les incrédules qui pensez, parce que le conteur est armé d’un fusil, son brevet de narrateur signé par le baron de Crac. Quant à moi, depuis qu’un lièvre serré de près par un levrier, s’est tué en donnant de la tête sur mon tibia, depuis que cette contusion m’a fait garder le lit quarante-huit heures, j’ai toujours écouté avec gravité, les récits les plus aventurés. Je ne pense pas toutefois, me sauver par la foi, quand je fais la lecture de certains auteurs.
Au milieu de ces distractions de la vie scolastique, je poursuivais le but d’arriver à Saumur par l’école de Saint-Cyr: j’eus le bonheur d’être admis à ce bahut spécial, la première fois que je m’y présentai. Après mes examens, je partis puiser dans ma famille des consolations anticipées, contre les brimades dont on fait un si grand monstre, aux candidats de chaque année. Un fait qui m’arriva à cette époque, trouve sa place ici. J’avais déterré une théorie de cavalerie, dans la bibliothèque: après avoir appris mot à mot la manière de monter à cheval, de s’y tenir; je résolus de faire l’application de ma science. Une petite jument bretonne, espèce porte-choux ou porte-cerises, servait aux commissions de la maison; une vieille selle de manège oubliée dans les greniers, un bridon d’écurie et cette vaillante bique, servirent à mes premiers exploits. Je galopais, je franchissais de petits ruisseaux, et quand ma Rossinante du moment avait gravi un talus tant soit peu escarpé, fier de mes succès je promenais mes regards sur les campagnes d’alentour, malheureux de ne pas y rencontrer de spectateurs. Les illusions de l’écuyer s’évanouirent une belle nuit, au retour d’un dîner à la ville; j’avais la tête échauffée, partant plus de hardiesse: la lune dans son plein, et les chouettes criardes furent témoins de ma honte. Je piquais de deux, je rendais la main appliquant les principes de la charge, quand mon hack, effrayé par un oiseau de nuit, fit un bond de côté ; je perdis l’assiette, et...... cela ne se dit pas. Quand je revins à moi, ma pauvre monture toute tremblante, me regardait d’un œil morne, les flancs agités, digne en un mot de faire pendant au cheval du Trompette, par Horace Vernet. Un des généraux actuels prétendait que le soleil ne l’avait jamais vu tomber; «mais l’année dernière à ***,» lui dit son aide-de-camp: «Bast! c’était à l’ombre,» répondit le général. Jusqu’alors je pouvais me placer dans la même catégorie. En prose vulgaire, pas vu, pas pris, exprime ma position, car je ne parlai pas de cette chûte qui fut ma première, et dont le souvenir m’est resté, par les violents maux de tête que j’ai conservés longtemps, ne m’étant pas soigné. Cet échec ne me découragea pas, bien qu’ignorant le dicton d’un écuyer de Saumur, «il faut se casser la jambe et la clavicule pour savoir monter à cheval;» n’ayant jamais eu d’aussi grave accident, et montant parfaitement, il démentait lui-même son proverbe favori.
De cette époque aussi, datent mes débuts comme disciple de Saint-Hubert; sous la conduite d’un vieux garde-chasse j’appris le grand art de la guerre, aux dépens des animaux de nos pays. C’est le meilleur apprentissage pour tout débutant; l’homme pratique, qui fréquente la même plaine, la même forêt, connaît les ressources du gibier, ses ruses, ses fuites: commencez le métier avec lui, théorie ambulante jointe à une pratique de tous les instants. En quelques mois, vous en saurez plus que, si vous aviez compulsé et lu attentivement la bibliothèque la mieux composée sur la science des Salnove, des du Fouilloux. Jamais je ne pourrai me ranger par mon adresse, au premier rang des adroits du siècle; en tous cas, je suis assez bon tireur, pour ne pas abandonner par dégoût le fusil et le chien d’arrêt. Après une journée de chasse, j’ai toujours pensé avoir eu plus de joies, que ces destructeurs de gibier, dont on peut dire: à tout coup, ils gagnent: certainement une perdrix pelotée me causait plus de plaisir qu’à ces derniers. Par contre, je n’avais pas le soir, les honneurs de la royauté de la chasse, seule royauté contre laquelle toutes les révolutions ont échoué. Je suis heureux de voir, pendant toute une journée un petit basset, mener sans défaut un vieux capucin, je rentre sans avoir tiré un coup de fusil, un peu fatigué, avec beaucoup d’appétit, et sans être mécontent. Parlez-moi donc du feu sacré de ces chasseurs intrépides, auxquels une pluie battante, un soleil trop vif fait abandonner la partie; qui préfèrent le chemin à une terre labourée, et n’aiment que les chasses certaines, les ouvertures dans un pays giboyeux, les grandes battues. Ils ne comprennent pas les marches et les contre-marches, le travail admirable d’un bon chien dans les cantons où les cailles et les perdrix ne naissent pas sous vos pieds.
Mais je ne pense plus à Saint-Cyr, et déjà il me faut quitter cette existence libre et champêtre, pour la vie de recrue; caresser une dernière fois mon bon Fânor, troquer mon fusil léger contre la clarinette du fantassin, et mon carnier culotté contre l’as de carreau ou l’azor du troupier. A l’horizon les vexations de l’ancien, encore le tambour à cinq heures du matin! Cependant les six années passées à La Flèche m’avaient un peu aguerri, j’étais familier avec le pantalon rouge et la tunique boutonnant droit. En passant d’une cour à une autre j’avais subi les brimades du collège, j’avais brimé aussi, toujours à l’imitation de Saint-Cyr, auquel nous aspirions tous. Aussi, quelques jours après mon entrée à l’école spéciale, je n’étais pas un monsieur Bahut trop emprunté et, Melon bien appris, je me résignais à vivre dans l’amour de l’Ancien et dans la crainte de l’équidistance.
Les familles redoutent beaucoup pour leurs chers enfants, ce système vexatoire établi à Saint-Cyr; les officiers qui ont vécu sous ce régime, l’approuvent généralement. Parmi les admis, il se trouve beaucoup de jeunes gens, dont le caractère n’est pas en rapport avec leur âge: les uns ignorent les exigences de la vie sociale, les autres sont maladroitement infatués d’un nom, d’un titre; certains n’ont pas quitté le cotillon maternel. Le régime des brimades passe sur tous, il n’a pas de considérations; en assouplissant les caractères, il est le complément du règlement de l’école qui apprend à faire un lit, à cirer ses souliers..... D’ailleurs, l’année suivante, le recrue deviendra ancien; à son tour il se couchera à l’ombre du quinconce, fera cornard, fumera dans les goguenaux aux jours de pluie, et chantera la galette qu’il chaugera pour l’épaulette à la fin de l’année.
Dans l’existence du recrue, tout n’est pas couleur de rose; le soir, quand il est couché, si l’ancien lui ordonne de se servir de son pot, c’est qu’il a pratiqué au fond un trou imperceptible pouvant donner aux draps certaine humidité ! enfin le melon s’endort, il s’oublie dans ses rêves jusqu’à presser dans ses bras le canon de fusil ou le fourreau de sabre, confiés par l’ancien pour le réchauffer. Heureux melon, si dans son sommeil il n’est pas troublé par l’omelette si traîtresse, venant inverser l’ordre des facteurs d’un lit, en mettant le dormeur sur le carreau, et les matelas sur le dormeur. La lecture de tant de forfaits de la part du barbare vétéran, pourrait effrayer quelques candidats: qu’ils se rassurent, en apprenant que depuis 1850 les deux divisions (anciens et recrues) sont séparées. J’ai parlé des brimades comme étant nécessaires, je le soutiens en donnant cette preuve: parmi les nouveaux officiers sortis du bahut, ceux qui y sont restés pendant trois années, et qui ont ainsi connu les deux systèmes, regardent comme plus sage la réunion des anciens et des recrues.
Pendant la deuxième année, les mois paraissent plus courts aux St-Cyriens; les cours s’appliquent plus directement à l’art des Turenne et des Vauban, on s’y livre aux études pratiques, aux exercices pyrobalistiques, aux travaux de fortification, et l’on a pour perspective l’épaulette, cette récompense de tant d’études depuis tant d’années.
En 1854 un grand changement a été introduit, par la suppression de l’école de cavalerie pour les officiers-élèves. Ceux qui veulent sortir dans la cavalerie, sont tenus de passer à l’école une année supplémentaire pour compléter leur instruction. Plus loin, je parlerai de cette modification, dans laquelle on ne peut pas trouver grand avantage.
Pendant mon séjour à St-Cyr, j’ai été témoin d’un évènement important de l’histoire, la révolution de février. Le dimanche 20 février, les parents et les correspondants venus à la salle des visites nous avaient éclairés sur les agitations de Paris, sur le banquet de la réforme; nos études suivaient toujours leur cours, mais chacun de nous avait soit un parent soit un ami dans la garnison, aussi que d’inquiétudes, que de suppositions!
Le mercredi 23, M. Molé remplaçait M. Guizot au ministère; l’anxiété devenait de plus en plus grande parmi nous. Enfermés entre quatre murailles, nous craignions d’être trompés sur l’imminence du danger: la soirée du jeudi 24 restera dans mes souvenirs. Nous avions interrompu les habitudes du tableau de travail; il était neuf heures, et tous, dans la grande cour de Wagram, nous nous livrions aux écarts de notre imagination; quelques-uns l’oreille collée au sol; croyaient entendre le canon de Paris. Louis-Philippe fugitif vient de passer sur la route! La nouvelle donnée par un garde d’artillerie, vole de bouche en bouche, la réflexion amène le silence; les uns songent à leurs pères dont la fortune était attachée à celle du gouvernement, les autres craignent pour leur parents, victimes peut-être, à cette heure, d’un dévoûment inutile. Peu d’élèves dormirent dans cette nuit du 24 au 25. En 1830, l’école avait accompagné Charles X jusqu’à Rambouillet, qu’allait-elle faire en 1848? Le lendemain, un flot de peuple se présentait aux portes de Saint-Cyr; nous partîmes pour Paris.
A 18 ans, a-t-on une opinion? Le cœur est jeune, la tête s’échauffe, et beaucoup d’entre nous sourient maintenant à l’idée d’avoir agité leur shako, en criant vive la république, lorsque les élèves mêlés au peuple firent leur entrée dans Versailles. La grande rue était illuminée: partout des torches enflammées, des lanternes vénitiennes, des drapeaux flottans et les tambours battant la charge pour faire chorus à la Marseillaise. Ce tableau n’est pas en rapport avec le titre de ce livre; on me pardonnera d’écrire ces lignes; ceux qui ont été à Saint-Cyr en 1848 les liront, j’espère, avec plaisir.
A notre arrivée à Paris, nous n’avions qu’un but, profiter de l’enthousiasme populaire qui s’attachait à notre uniforme, pour combattre de toutes nos forces les excès habituels à toute révolution. Ils ne m’appartient pas de parler des services que nous avons pu rendre; les témoins de la conduite des Saint-Cyriens à cette époque, pourront prononcer dans ce jugement.
Je me vois portant des dépêches de l’Hôtel-de-Ville aux divers ministères, sur un cheval de municipal, mon coupe-choux au côté, fantassin de costume, cavalier par le fait. En temps ordinaire j’eusse fourni un bon sujet de caricature; dans ces temps de trouble c’était chose ordinaire. J’ai vu de bien près alors le peuple dans son triomphe, les scènes de la joie brutale, les excès de la haine aveugle, des pillards tuant leurs semblables, l’incendie du château de Neuilly; on ignorera toujours le nombre des crimes commis, des vengeances accomplies à l’ombre des mouvements politiques.
Pendant quarante-huit heures je restai aux châteaux de Versailles et de Trianon, menacés par les incendiaires de Février. Nous fûmes assez heureux pour arrêter les effets du droit de conquête sur le gibier: la douceur et la persuasion étaient nos armes, aussi eûmes-nous grande peine à faire entendre raison aux patriotes braconniers, lesquels, le parc étant propriété nationale, considéraient les lièvres et les chevreuils comme appartenant de droit aux membres de la nation. Les habitants de Versailles s’en régalèrent en proportion; sur le marché le chevreuil se vendait à plus bas prix que le veau, et la valeur d’un faisan était celle d’un poulet.
De retour à Paris, j’y fus séjourner au palais des Tuileries transformé en hospice des victimes de février. Un fait peu glorieux pour les malades de l’endroit s’y passa sous mes yeux: en parcourant les salles des malades, un ancien agent de police avait reconnu plusieurs gens habitués des cours d’assises, mais pouvait-on soupçonner des héros blessés? Quelque temps après, au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés au poste par les cris au voleur! Les scellés des appartements qu’occupait la princesse Adélaïde avaient été brisés, plusieurs médaillons et autres objets précieux avaient été enlevés, et les voleurs s’étaient échappés par les fenêtres qui donnent sur les quais. Le lendemain on reconnut que les soins donnés aux blessés avaient produit leur effet, deux d’entr’eux ayant disparu pendant la nuit.
Entraînés au milieu des événements nous préférions cette vie active aux études de l’école, et notre joie fut grande en apprenant notre nomination au grade de sous-lieutenant.
A la sortie de Saint-Cyr, le choix d’une arme ou d’un régiment est d’une grande importance; c’est une famille choisie pour bien des années; je n’hésitai pas à demander la cavalerie. L’amour du cheval et de tout ce qui s’y rapporte me guidait dans ce choix, recherché par d’autres parce que c’est plus chic. On fait plus de bruit avec un fourreau de tôle, qu’avec le fourreau de cuir des officiers d’infanterie, le costume est plus gracieux: tout homme a des faiblesses.
Pour moi, j’étais arrivé au but si souhaité depuis longtemps; j’allais enfin monter à cheval, apprendre à connaître cet animal, et suivre les leçons d’écuyers célèbres.
SAUMUR.
Table des matières
Saumur, terre promise de la théorie faite homme; ville de chiens, de filles, de chevaux et d’officiers, dit l’ouvrier saumurois dans son antipathie pour tout ce qui porte l’uniforme. La définition est historique, elle caractérise même assez exactement la plus grande partie de la population. Privée de l’école de cavalerie, Saumur perdrait beaucoup; les officiers qui, tous les ans, y sont envoyés, soit de Saint-Cyr, soit des régiments, sont autant de victimes de la cupidité trafiquante et exploitante des habitants; il y a peu d’endroits où il soit spéculé autant sur la classe malheureuse de l’armée, sur la classe des sous-lieutenants; bien des fortunes ont été faites ainsi, et tel donnant des bals aujourd’hui, serait encore petit commerçant sans les folies joyeuses et coûteuses des officiers.
La vie d’école est bien changée depuis dix ans; la composition des divisions qui s’y succèdent est plus variée, les fortunes sont moins grandes qu’autrefois; les réglements n’étaient pas aussi sévères alors, et tout le monde se laissait entraîner sur la pente commune; chevaux, voitures, on se passait bien des caprices.
Un élève avait déjà écorné grandement les 80 ou 100,000 fr. de son héritage futur, quand son père vint le voir; il descendit à l’hôtel, le lendemain de son arrivée son fils devait venir le prendre pour faire une promenade aux environs. A l’heure dite, un coupé attelé d’un magnifique normand, conduit par un cocher en livrée, s’arrête à la porte de l’hôtel, le fils offre à son père de monter dans sa voiture. Jugez le tableau: mais le papa avait aussi d’anciennes fredaines sur la conscience, il pardonna, et après la promenade il fut convenu que les dettes seraient payées, si on faisait maison nette. Combien d’exemples de ce genre à citer!
Voici le revers de la médaille de cette existence légère. Jeune et insouciant, vous voyiez l’avenir souriant; d’ailleurs vous ne songez qu’au présent. Uniformité de goûts, bonne camaraderie, tout concourt à fournir les éléments d’une société, où les plaisirs sont nécessairement plus bruyants que dans une communauté de séminaristes. Le cheval, le vin et les femmes, telle est la devise du nouveau promu; il a hâte de la mettre à exécution; traîneur de sabre dans la vie extérieure, il redevient homme de bon ton dans un salon. Pour rendre justice à tout le monde, je dois dire ici que les habitants, hormis les autorités, ne se montrent pas très-empressés de fournir aux officiers l’occasion de briller dans les cercles de la ville. Cette mesure est un champ libre à toutes les suppositions qu’on voudra établir.
La renommée a fait de cette petite sous-préfecture un lieu de perdition, un véritable enfer pour les jeunes gens. Le Saint-Cyrien parti blanc comme un enfant voué à la Vierge, en revenait noir comme le plus proche cousin de Satan; sa cousine n’osait plus le regarder en face, il savait tant de choses; il avait vécu! Avec le temps sont venus les changements; maintenant chacun vit à sa guise; la plus grande preuve de la conversion est, à mon avis, l’exemple de plusieurs sous-lieutenants, de famille très-peu fortunée, qui ont fait leur cours avec moi, sans être trop en guerre avec les Anglais.
Quant à moi j’allais à Saumur avec l’intention de profiter de toute manière de mes deux années de vie de camaraderie, et d’études hippiques. Les cours commencent toujours au premier janvier; pendant tout ce temps la cité saumuroise est plus animée; ce sont des liaisons qui se renouent; l’ancien de Saint-Cyr retrouve son recrue, alors viennent les réceptions où la tête apprend aux dépens de l’estomac, à s’habituer aux fumées des vins des coteaux; cependant, il faut étudier la théorie, et à défaut d’équilibre conserver la mémoire.
Au premier janvier, commence une existence toute réglée, existence de deux années: un jour, travail militaire, théorie militaire; le lendemain, manège académique et cours théorique d’équitation. Cette vie si uniforme, est celle de deux cents officiers; des officiers élèves sortant de Saint-Cyr, et des officiers d’instruction envoyés des divers régiments, pour se perfectionner dans l’étude de leur art.
Les premiers sont plus bruyants, plus joyeux: à peine échappés à la sévère discipline de Saint-Cyr, ils ont hâte de jouir de leur liberté, les seuls soucis sont les ennuis de la théorie. A côté d’eux, les officiers d’instruction poursuivent avec ardeur le but qui leur est offert; plus vieux et plus expérimentés, ils travaillent pour leur avancement; l’ambition d’un grade supérieur, la perspective d’une place de capitaine instructeur, détournent leur esprit de bien des parties de plaisir; plus graves et plus posés, ils sont nécessairement plus travailleurs.
La première année d’études est consacrée à la connaissance de l’intérieur et de l’extérieur du cheval: la deuxième, à celle de l’hygiène, des affections maladives, des races, et de l’industrie chevaline. Le dernier cours adopté pour l’hippologie, est celui de M. de Saint-Ange, écuyer civil chargé de la direction du haras d’études: le complément de cet ouvrage est le cours d’équitation de M. d’Aure, le seul admis et autorisé par le ministre de la guerre dans les régiments. Antérieurement, les documents enseignés aux officiers, étaient contenus dans le cours d’équitation militaire, résultat du travail d’une commission formée en 1825 et composée du vicomte Cavaignac, du comte de France, lieutenants-généraux; du marquis Oudinot, de M. Després, du marquis d’Hautpoul, maréchaux de camp; du vicomte de Mermet, président.
Ce recueil est remarquable en tous points; aujourd’ hui encore il faut y recourir pour bien des renseignements; c’est la preuve de son excellence. Il a heureusement servi à M. de Saint-Ange, obligé par la nature même de son sujet de puiser à beaucoup de sources. Son cours d’hippologie a un mérite incontestable, d’abord il a marché avec la science; la connaissance du cheval a fait bien des progrès, l’auteur ne s’est pas montré arriéré. Son enseignement est méthodique, raisonné ; il forme un livre précieux pour quiconque veut se livrer à ce genre d’études; M. de Saint-Ange indique le premier les auteurs dont il s’est servi, il s’appuie de leur autorité : la Maison Rustique, Huyard fils, le comte de la Roche-Aymond, Mathieu de Dombasle, de Montendre, Gayot, Ilouel, Richard, Lecoq..,...
Cette théorie hippique est développée aux élèves par les écuyers; on y joint la pratique en plaçant sous leurs yeux toutes les pièces anatomiques; l’application des choses apprises se fait à chaque instant; les sujets ne manquent pas. La thérapeutique vétérinaire ne fait pas partie de cet enseignement; c’est à tort, car les premières notions de cet art sont nécessairement le complément de la science, chez tout homme étudiant le cheval. L’officier à la tête d’un détachement, l’éleveur pour son herbage, le veneur pour son écurie, ne doivent pas ignorer les premiers symptômes de toute maladie, et les premiers remèdes à y apporter. Je verrais avec plaisir cette partie d’un cours d’hippologie complet, ajoutée au programme de Saumur. Je m’appuie dans mon opinion de l’expérience de personnes auxquelles la question n’est pas étrangère, et principalement du général Jacquemin qui, à son cours d’hippiatrique, a ajouté un dictionnaire abrégé de thérapeutique vétérinaire. Ce petit ouvrage dont l’éloge a déjà été fait souvent, est précieux pour le gentleman que ses goûts ou ses occupations intéressent à tout ce qui se rapporte à la race chevaline.
Le propriétaire de chevaux doit pouvoir au besoin faire pratiquer une saignée, ou passer un séton,.... quelquefois agir lui-même; ces choses sont laissées de côté dans le cours pratique de l’école!
Le travail de manège marche de front avec les théories: en même temps qu’on étudie l’animal, on apprend à s’en servir. Les ressources du manège sont très grandes: à Saumur seulement se trouvent réunis tous les éléments propres à faire de bons cavaliers. Ces éléments proviennent de trois sources: du haras d’études, des achats directs, des chevaux venant des remontes militaires. Le haras d’études offre peu de ressources, mais ses poulains sont remarquables à plus d’un titre. Les achats directs sont faits par les écuyers envoyés en Normandie ou dans le midi. En dernier lieu les chevaux vicieux et qui ne peuvent être dressés dans les régiments sont dirigés sur l’école.
Ces diverses ressources forment deux divisions bien distinctes: 1° les chevaux de manège classés par leur mérite en trois séries; les meilleurs sont compris dans celle des chevaux de première tête, puis viennent ceux de seconde et enfin de troisième tête. La deuxième division est celle des chevaux de carrière. Les chevaux de manége presque tous entiers, ne sont pas ferrés des pieds de derrière; parmi eux se retrouvent, je ne dirai pas des types, mais bien des beautés du caractère distinctif de la race limousine. La plus grande partie appartient à la race navarrine, les achats se faisant surtout dans la vallée de Tarbes, d’Auch. Tous sont spécialement propres à ce travail de haute école, où les plus grandes difficultés vaincues, placent le manège de Saumur à la tête de tous ceux de France. L’industrie privée, une fortune particulière ne pourraient réunir autant de ressources, le goût de l’équitation n’étant pas assez répandu pour indemniser des premiers sacrifices pécuniaires tentés par un spéculateur. Quiconque a fréquenté les manèges, a pu approfondir la difficulté avec laquelle ils se soutiennent; bien des personnes ont échoué, et les écuyers à citer, ont grande peine à subvenir aux frais de leur établissement. L’attention du gouvernement devrait se porter d’une manière spéciale, sur ces tentatives faites par des particuliers, lesquels ont pour but, tout en y trouvant leurs intérêts, de propager le goût de l’équitation, et ainsi l’amour du cheval. Il a été question de subventionner des manèges, d’en fonder un à Versailles devant servir de type, de tout cela qu’a-t-on fait? Des établissements de dressage et de vente, dont un a été fondé à Séez; après peu de temps, il a perdu la confiance inspirée par le but de sa création; faut-il l’attribuer à une organisation défectueuse, ou à une mauvaise direction? J’ai ouï dire depuis, qu’on y obtenait maintenant des résultats satisfaisants.
Au milieu de toutes ces propositions, en face de tous ces projets, pourquoi n’agit-on pas, après avoir, en discutant de bonne foi, adopté les bonnes mesures et rejeté les mauvaises? Faut-il, parce que depuis longtemps on suit une voie, ne pas en chercher une autre où le succès se trouve peut-être? Ils ne manquent pas dans notre pays, les hommes capables d’être utilisés dans l’intérêt de l’industrie chevaline. Beaucoup ont étudié, ils ont pratiqué ; la science et l’expérience acquises s’exercent dans des cercles trop étroits. Parmi eux, la place d’honneur appartient à M. le comte d’Aure: la position qu’il occupe est une récompense de ses talents; son arrivée à Saumur a signalé le commencement d’une école nouvelle, dont les progrès répondent aux efforts du directeur. On n’avait pas encore assez compris que l’équitation de chasses, de steeple-chase, ce que nous pouvons nommer l’équitation de force, était essentiellement nécessaire pour l’instruction complète du cavalier appelé à combattre. Raisonnant ainsi, M. d’Aure a apporté de nombreux changements; sous son impulsion les élèves sont devenus plus hardis, en se familiarisant avec les obstacles imprévus des promenades extérieures.
Dans la première année, tout le travail se fait sans étriers, et en selle française, tant au manège que dans les carrières; dans la seconde année, l’on fait usage de la selle anglaise, et l’on est admis à la haute école. Les exercices alors deviennent de plus en plus intéressants; conduits dans la campagne, les officiers s’occupent à franchir des haies, des murs, des fossés, ils luttent ensemble au trot et au galop; dans un terrain préparé, ils apprennent à connaître les émotions du steeple-chase. Pendant ces deux années, le sauteur entre les piliers et le cheval de voltige forment le bouquet de chaque séance au manège. En montant le sauteur, le corps acquiert promptement la souplesse indispensable aux reins, pour résister aux défenses du cheval; les chûtes sont fréquentes, mais sans danger; elles habituent à ces séparations de corps, lesquels en excitant souvent la crainte ôtent tout moyen de puissance. Il est rare de voir un homme solide sur le sauteur, décollé par son cheval; chose rationnelle et s’expliquant facilement par cette gymnastique hippique qui exerce principalement les reins, et en chasse toute raideur.
Il y a une maxime à écrire en lettres d’or, dans tous les manèges: la solidité n’est pas dans la force des cuisses, mais dans l’assiette, c’est-à-dire dans la souplesse; la raideur étant incompatible avec l’assiette. Après le sauteur, la voltige est presque l’exercice indispensable à tout aspirant au titre de bon cavalier; les succès obtenus sont très beaux, et j’ai connu quelques-uns de mes camarades qui, au besoin, pourraient rivaliser avec les Clowns du cirque Napoléon. Personne ne peut faire fi de cette branche d’éducation équestre, si nécessaire au cavalier démonté dans une mêlée, au gentleman désarçonné dans une course d’obstacles.
A la sortie de l’école, chaque officier obtient un numéro de classement, fruit de son travail et de son mérite; sur le nombre, il y a beaucoup d’excellents cavaliers, et comment ne pas le devenir après tant d’exercices raisonnés et progressifs, après avoir approfondi la science, en montant alternativement des chevaux d’espèce, de nature différentes, des rosses, des juments pisseuses, des étalons fringants; en passant du cheval de manège aux allures cadencées, au demi-sang normand aux allures étendues. Le travail exécuté par le premier est tout de précision, en réglant leur fougue le cavalier est obligé de faire usage de tous ses moyens; les allures du demi-sang ou cheval de carrière sont plus senties, forcément il faut abandonner la position académique et porter le corps légèrement en avant, raccourcir les étriers pour diminuer par le trot à l’anglaise, la fatigue et la dureté des réactions.
Comme complément de l’instruction, les officiers apprennent et pratiquent les premiers principes de l’entraînement. Dans les courses de la ville, des prix spéciaux sont établis pour eux, courant sur les chevaux de l’école; ces derniers sont choisis et préparés par ceux qui doivent les monter sur l’hippodrôme. Cette mesure excellente développe le goût des courses, elle excite l’amour-propre de chacun; elle a contribué à former de très bons cavaliers, que nous avons vu monter en steeple-chase ou en courses plates, avec le sang-froid et l’aplomb de jockeys expérimentés.
Malheureusement ces résultats obtenus par un enseignement bien entendu, ne s’étendent qu’aux officiers de cavalerie; il est vrai qu’avant tout, ils doivent être cavaliers, écuyers s’il est possible; cependant, comment ne pas déplorer l’incurie ou le dégoût faisant qu’en France, nous pouvons encore nommer comme des exceptions, les personnes aimant le cheval et sachant s’en servir! Le gentleman ayant monté une ou deux fois dans des courses d’obstacles, s’est acquis ainsi et à peu de frais, une réputation de hardiesse et de talent incroyable. On ne conçoit pas dans notre pays, qu’un homme soit assez fou pour aller de gaîté de cœur, affronter quelques contusions, compromettre la sûreté de ses jambes ou de ses bras; chez nous le courage ne s’use pas à de semblables jeux; le français volage ne comprend pas encore les émotions du turf.
Si vous voyez des spectateurs aux réunions de courses, c’est que le dimanche a permis au boutiquier de fermer son magasin: «Le temps est beau, » allons aux courses, dit-il.» La musique de la garde nationale ou du régiment doit y jouer, les coquettes de la ville iront faire montre de leurs toilettes rivales; le petit employé, plus amateur que ses voisins, pariera un cigare pour ou contre tel cheval. Dans cette foule, en vain vous chercherez une étincelle de ce feu sacré, si admirable chez l’Anglais; feu sacré qui brûle en tout temps et ne connaît pas d’empêchement: la pluie, la poussière, il brave tout; pour risquer sur un pari son dernier schelling; il connaît l’anxiété qui fait battre le cœur, quand les chevaux arrivent au dernier tournant, anxiété la plus vive, émotion d’un instant qui suspend la respiration dans la poitrine et voudrait avoir cent yeux pour suivre les détails de la lutte.
Par des temps pluvieux, la foule au Champ-de-Mars et à Chantilly se compose des propriétaires de chevaux engagés, des jockeys, de quelques amis, de peu d’amateurs!... En présence de faits si tristes, il faut rendre justice aux gens éclairés qui, par leurs sacrifices ou par leurs leçons, ont tenté de propager dans notre patrie le sentiment indispensable pour relever le plus puissamment nos races, et cela en faisant naître, en excitant l’intérêt pour toutes les institutions hippiques. Le chef du gouvernement donne lui-même l’exemple par la création de prix nombreux et élevés dans les principales localités de courses; honneur et reconnaissance pour lui. Son impulsion a eu des effets immédiats; la valeur du pur sang est augmentée; l’éleveur et le propriétaire ont été encouragés.
J’ai senti vivement notre infériorité relativement à nos voisins d’Outre-Mer; bien jeune encore, j’ai appris par nos premiers succès, qu’enfin nos coursiers d’hippodrome pouvaient se présenter sans trop de honte, à côté de leurs rivaux d’Angleterre. J’espère un succès complet, c’est-à-dire que nous n’aurons plus rien à envier aux Anglais. Pour arriver à ce point, je me fais l’écho d’un projet dont déjà il a été question; je veux parler des manèges subventionnés, des écuries de dressage et de vente. Afin de réussir, l’application devrait se faire dans les villes seules où sont fixés les dépôts d’étalons; à l’époque où ces étalons ne sont pas envoyés dans les stations, ils seraient utilisés au manège dont les chevaux présenteraient avec eux des ressources suffisantes à une bonne instruction. Des réglements établiraient les attributions du chef de manège, ses relations avec le directeur du dépôt; sous ses ordres seraient placés des sous-écuyers. Toutes ces places données par le gouvernement seraient rétribuées par lui, avec les droits à la retraite; les recettes seraient au profit de l’État et augmenteraient d’autant les sommes destinées aux encouragements, aux achats..... enfin on aurait encore sous la main d’autres ressources bien bonnes, telles que les pouliches et les poulains envoyés à l’école de dressage; dressage dont seraient aussi chargés le chef de manège et ses aides.
L’adoption d’une semblable mesure, donnerait aux éleveurs la confiance dans ces établissements; ils apprendraient que l’État ne cherche pas à spéculer sur les élèves qu’ils lui confient, et dont les prix fixes sont affichés dans les écuries. De semblables essais doivent se faire sans tarder, car je crois que de cette seule manière, on pourra réunir comme à Saumur tous les éléments nécessaires à la science du cheval. Tout en apprenant à monter à cheval, les personnes jugeront les produits d’étalons vus tous les jours, et apprécieront les différentes modes d’élevage, en jugeant entre eux les produits des divers propriétaires.
Ainsi, à Saumur, le haras d’application éclaire le jugement des cavaliers; ils savent pourquoi telle ou telle jument est donnée de préférence à un étalon; après avoir assisté à la naissance du poulain, ils le suivent dans son dressage progressif, le comparent à ses frères et à ses sœurs antérieurs; ils étudient le régime hygiénique auquel il est soumis.
Lorsque j’étais à l’école, deux étalons servaient à la monte du haras, l’un de pur sang anglais, nommé Caravan par Camel et Wings; le père de Camel, Whalebone; sa mère Selim Mare. En 1852 un arrêté l’a classé dans les haras civils, le haras de Saumur étant dans la dépendance du ministère de la guerre. L’autre était un petit cheval arabe, nommé Karchane, né en 1833, importé en 1842. Ce cheval petit de taille, est un modèle de l’espèce; rien de plus gracieux, de plus coquet que ce petit animal, dont le Journal des Haras a reproduit le portrait. Monte, il était si fier, que son allure était un piaffer continuel, entremêlé de courbettes; que d’heures j’ai passées en admiration devant ce produit d’une race si vantée: caressant et joueur, il faisait oublier l’humeur méchante et sournoise de son voisin de boxe, Caravan. Jusques dans l’acte de la saillie, leur manière d’être se présentait bien différente: Caravan, dans sa brutalité, se précipitait en bonds désordonnés sur la jument qu’on lui livrait, souvent il la blessait, la mordait. Karchane, au contraire, hennissant de plaisir, l’œil doux et intelligent, s’avançait à pas cadencés pour accomplir sa tâche avec délicatesse et précaution, comme un petit-maître pimpant et musqué.
La classification de Caravan dans l’administration des haras est très-avantageuse, en privant les éleveurs de l’ouest d’une ressource dont la perte est rendue minime par le dépôt d’Angers, elle a mis ce cheval, pendant ces dernières années, à la portée de nos plus précieuses poulinières de pur sang, les seules avec lesquelles il donne de bons produits, car les juments communes qui lui étaient amenées en grand nombre à Saumur reproduisaient dans leurs enfants les tares du père. Quant au petit Karchane, il a toujours donné de bons produits, mais manquant presque tous de taille, et chez lesquels une nourriture abondante favorisait le développement et donnait de l’étoffe. Il faut citer ici un fait d’études remarquable: après s’être acclimaté, cet étalon, avec les mêmes poulinières, a donné des produits plus grands que les précédents, la nourriture et le régime étant les mêmes?
J’ai été étonné de le voir nourrir avec de l’orge, à l’exclusion de tout grain d’avoine; je pense que l’hygiène doit varier suivant le climat, tout en employant les transitions nécessaires. Karchane est dans un bon état avec ce régime; néanmoins ne se trouverait-il pas mieux avec une nourriture plus rationnelle en France, surtout dans la latitude de Saumur?
Au haras, l’élevage se pratique entièrement à l’écurie; on ne peut pas appeler élevage mixte, celui qui consiste à lâcher pendant une heure le cheval dans une prairie, ou à le laisser quelques instants dans des parcours circulaires, ce n’est qu’un simple exercice. Il est fâcheux que l’étendue du terrain dépendant de cet établissement, ne soit pas plus grande, elle favoriserait les essais de toute nature; l’élevage en liberté, l’élevage mixte pourraient y être comparés, par l’usage de ces épreuves diverses pour les produits de même père et de même mère. Alors, à juste titre, ce serait un haras d’études, et d’études précieuses. Nous savons tous jusqu’à quel point cette question dans la manière d’élever et de nourrir agite les amateurs intéressés, combien elle soulève de discussions, d’opinions diverses qui fournissent des preuves plus ou moins bonnes à leur appui.
Les poulinières peu nombreuses sont choisies avec discernement, quelques-unes de pur sang anglais, telles que Lovely, Sylphide.., livrées à l’étalon arabe, ont fait des produits qui, bien nourris, sont devenus de jolis et bons chevaux pour le travail de manège et de carrière.. Une de ces poulinières était citée comme pure limousine; je ne sais si cette dénomination acceptée était rigoureusement vraie; cependant par sa conformation, elle rappelait ce qui est dit de cette race si renommée et si malheureusement perdue! En un mot on pourrait aussi lui assigner une autre origine, cui fidas vide.
A dater de 1854, l’école a changé de physionomie, par suite de la décision ministérielle transportant à Saint-Cyr une partie des chevaux et du matériel des manèges, pour y servir à l’instruction de tous les élèves, et particulièrement à celle des candidats à la cavalerie. Ces derniers restent pendant une troisième année entièrement consacrée à l’étude des détails du métier; à leur sortie, ils entrent directement dans les régiments choisis par eux. Bien des autorités aptes à se prononcer, ne pensent pas que cette mesure soit durable; selon eux on en reconnaîtra vite les abus pour revenir à l’ancienne organisation; un moyen s’offrirait de ne pas y avoir recours, ce serait de transférer à Versailles ce qui reste de l’école de Saumur, changement qui pourrait coïncider avec l’établissement dans la même ville, d’un manège modèle, école normale demandée par M. d’Aure.
L’intention de cette modification dont je parle est excellente, son but étant de familiariser assez les élèves avec le cheval pour que, dans la suite de leur carrière, arrivés aux grades supérieurs, ils ne soient pas empruntés à la tête de leurs bataillons, et ne prêtent pas ainsi aux rires et aux moqueries de leurs inférieurs, spectacle trop fréquent maintenant encore. Ce but sera atteint difficilement, à cause de la grande quantité d’élèves et du peu de temps à prendre sur les autres études pour consacrer à l’équitation. Déjà, on se l’était proposé et on avait obtenu quelques bons résultats, en ordonnant aux troupes de cavalerie, dans les garnisons mixtes, de mettre à la disposition des officiers d’infanterie, un instructeur et le nombre de chevaux nécessaire.
Le Saint-Cyrien ne vivra pas comme le Saumurois au milieu de tous les éléments propres à augmenter ses goûts équestres, avec-toutes les ressources complétant la science hippique; en un mot, il perdra un des avantages que nous pouvions posséder de mon temps, sur les autres officiers, à notre arrivée au régiment, celui d’avoir approfondi théoriquement et pratiquement l’équitation, la science du cheval. Je me félicite d’avoir échappé à cette mesure, et d’avoir pu passer deux années entières à Saumur; pour moi, c’est une source de souvenirs bien attachants, j’y ai connu et apprécié les hommes dévoués à un art favori. Autant que possible, j’ai profité de leurs leçons, et je regrette d’être un aussi faible écho pour parler de la reconnaissance que nous avons tous à MM. d’Aure, Guérin, de Saint-Ange, Bachon.....
J’arrive ici à des questions assez ardues: quel est le cours d’équitation professé à Saumur, quels sont les principes donnés aux élèves, y emploie-t-on la méthode Baucher? Ma réponse est toute personnelle; elle s’appuie sur ce que j’ai vu pratiquer, sur ce que j’ai entendu dire. Je ne pense pas qu’il y ait de méthode exclusive, chacun a la sienne, chacun la croit bonne. Après avoir puisé partout, et rejeté ce qui paraît mauvais, on adopte ce qui semble sage. Les flexions tant vantées de M. Baucher ne lui appartiennent pas, qui peut s’en dire l’inventeur? Les auteurs anciens en ont parlé les premiers, ils ont eu le mérite d’écrire à ce sujet, quant à celui de la découverte, il peut leur être contesté. L’homme éclairé qui dresse ses chevaux, raisonne leur dressage, et par conséquent suit une progression: M. Baucher a publié un ouvrage dans lequel il établit la progression à suivre dans les flexions; s’il a écrit cette progression, d’autres avaient avant lui fait l’application, moins méthodique sans doute. Cet ouvrage est bien digne d’attention; il faut s’incliner devant la science de l’auteur, et devant les résultats obtenus par l’écuyer. Ce talent équestre a bien des admirateurs mais peu d’imitateurs; on voit peu de ses élèves dresser des chevaux comme Partisan?... Une méthode n’est simple qu’autant qu’elle est applicable en entier. Pour amener un cheval à connaître le mors, à obéir aux jambes, le cavalier agit suivant les moyens les plus efficaces, il arrive en plus ou moins de temps suivant l’expérience qu’il possède, suivant la nature du sujet. De tous ces moyens connus et employés, M. Baucher a fait un choix, base d’une méthode où tout semble mathématique comme la durée et le nombre des leçons. Avec son tact extraordinaire, et sa persévérance de tous les instants, cet écuyer a fait des prodiges en équitation: Jules Gérard pourrait lui être comparé, lorsqu’il développe sa théorie pour tuer les lions; beaucoup de personnes ont prêté l’oreille, mais peu ont songé à la pratique.
Il est curieux de lire tous les rapports favorables faits sur les leçons de M. Baucher, lors de sa mission à l’école de cavalerie. Tout portait à croire, à cette époque, que ses idées allaient être adoptées: prônées partout, elles devaient être pour l’école une fontaine de Jouvence, où les vieilles traditions viendraient se régénérer. Déjà ces vieilles traditions avaient fait place à de nouvelles; la science avait progressé, les chevaux étaient dressés; on pouvait leur reprocher seulement de n’être pas, en général, aussi savants que ceux de l’écuyer en vogue. Je le répète encore, le tort de cet écuyer est d’avoir voulu se poser en innovateur, et d’avoir travaillé à l’exclusion de tout ce qui n’était pas l’exécution rigoureuse de sa théorie, laquelle d’ailleurs ne pouvait être admise pour certaines parties de l’équitation: la course de M. de Lancosme-Brêves, à Satory, en est une preuve.
Tout cavalier peut appliquer les principes de l’école actuelle: l’expérience de M. de Montigny initie les élèves au dressage du poulain, et quand pour lui demander plus, le bridon fait place à la bride, les précieuses leçons de M. d’Aure font des instructeurs qui échouent rarement et obtiennent beaucoup. On ne peut contester les vrais succès hippiques obtenus sous la direction de cette célébrité, dont toute la pensée s’est réalisée à Saumur, refuge de l’équitation si maltraitée et si délaissée depuis un demi-siècle.
L’institution des courses est la plus grande preuve de la justesse de cet éloge. Elle a été due en 1850 à l’initiative du comte d’Aure et du général de Goyon; dès le début elles ont été des plus brillantes, grâce aux sacrifices des habitants et au concours des officiers. Les carrousels attirant beaucoup d’amateurs, devaient attirer encore plus d’étrangers, comme complément des courses. L’heureuse chance, qui dans la seconde année, a fait courir à Saumur le Derby de l’ouest, a beaucoup contribué à la réussite de l’institution, réussite assurée aussi par la position de la ville. Rien n’est plus pittoresque que le coup d’œil de cette vaste prairie servant d’hippodrome, comprise entre la Loire et le Thouet; devant les tribunes se montre le petit village de Saint-Florent, dominé par de riants coteaux, place excellente pour suivre avec une longue vue les péripéties de la lutte et embrasser tous les détails du spectacle animé de ces sortes de fêtes.
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