Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «Robinson Crusoe. I», sayfa 19

Yazı tipi:

VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ

Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une bouteille de rum,– j'en avais encore beaucoup en réserve, – et une pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge, composée d'un grand sac de riz, de mon parasol – pour placer au-dessus de ma tête et me donner de l'ombre, – d'un second pot d'eau fraîche, de deux douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait, je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais s'élevât, j'étais inévitablement perdu.

Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage, je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe septentrionale de l'île.

Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie, j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je l'atteignis.

C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied; mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon paraissaient fermes. – Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.

Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut, dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau. – Outre le chien, il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.

Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor, mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de son équipage, je ne le sus pas alors.

Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.

Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte de rum, mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur. Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à peu près une livre.

Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve, je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier pour maître.

Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.

Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas, et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de l'autre côté.

Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable, fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel lieu, pour aller je ne sais où.

J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.

LE RÊVE

J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?

La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de m'échapper de ce lieu. – Pour que je puisse avec le plus grand agrément du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.

Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.

Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'œil, du moins pour sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il suit.

Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais, comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même. J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé. – Cette vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien des dangers qui l'environnent.

Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement tombé entre ces mains impitoyables.

Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même, qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.

Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient, comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin, s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course. Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères. – Notez, je vous prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux qu'il était impossible d'y résister.

Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre, la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil. – On pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un grand abattement d'esprit.

J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout, si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et mon cœur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de long-temps me concilier avec elle.

Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de grandes perplexités, – car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent long-temps dans ma tête, – mon véhément désir prévalut et étouffa tout le reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il voudrait.

Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois. Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
28 eylül 2017
Hacim:
390 s. 1 illüstrasyon
Tercüman:
Telif hakkı:
Public Domain