Kitabı oku: «Le droit à la force»

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Daniel Lesueur

Le droit à la force


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066078553

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

I

Table des matières

Le petit train local quitta son unique voie, s’engagea sur l’éventail dessiné par les lignes de fer, devant la station, où il stoppa.

La fraîcheur du soir et la solitude des bois enveloppaient l’humble gare. Rien ne s’y agitait, sinon les manœuvres falotes des employés. Quelqu’un courut, une chaîne d’aiguillage grinça, un coup de sifflet perça le silence, qui, tout de suite, s’appesantit, énorme.

C’était pourtant l’heure animée—animation bien relative, même à l’époque des villégiatures estivales—pour ce coin perdu de la vallée du Sausseron. Le convoi qui s’arrêtait là, correspondait avec le direct de Paris, par lequel rentrent, pour le dîner, après la journée d’affaires, les riverains, temporaires ou non, de l’Oise et de son pittoresque affluent.

Mais ici, à Epiais-Rhus, une des dernières haltes avant Marines-du-Vexin, presque en pleine campagne, les voyageurs, au meilleur moment, n’affluent pas. Les villas ne se montrent plus après Nesles-la-Vallée. L’ultime guinguette dresse ses tonnelles et entortille son labyrinthe sur la colline de Vallangoujard. En amont, malgré la beauté décorative du site, d’un caractère si particulier, c’est un simple pays de culture.

Trois personnes seulement descendirent du train, sous la nuit presque tombée de cette fin de septembre.

Deux hommes, quittant la voiture des secondes, se dirigèrent aussitôt vers une jeune femme, très avenante, malgré sa mise modeste, qui sautait légèrement du marchepied des troisièmes.

—«Hé, madame Louisette! vous êtes seule?» s’écria le plus grand.

—«Oui, monsieur Fontès. Marcel rentrera demain.

—Eh bien!... les affaires?

—Admirables. Je vous dirai cela.»

Elle passa devant pour franchir l’étroite sortie, et remit son billet, tandis que ses compagnons, bien connus de l’employé, qui les salua, ne montraient même pas leur carte d’abonnement.

A peine de l’autre côté, la jeune femme, d’une voix frémissante, chuchota le secret de sa joie:

—«Dix mille, monsieur Fontès!... Nous avons touché dix mille francs!

—Bigre!» fit l’autre voyageur, celui à qui elle ne s’adressait pas.

L’exclamation la fit se tourner vers lui, dans l’empressement d’affirmer encore:

—«Oui ... Croyez-vous, monsieur Jacques? Un pareil héritage!... Et d’un parent que nous connaissions à peine! Ah! nous en avons une chance!

—Vous la méritez bien, Marcel et vous,» reprit M. Fontès. Et il ajouta, l’accent vibrant d’une chaude sincérité: «Je suis très, très content.»

Sur la petite place rayonnaient les claires lanternes d’une voiture—dog-cart attelé d’un cob, auprès duquel se tenait un domestique campagnard—veston et casquette vernie.

—«Si nous vous mettions au moulin, madame Louisette?

—Ma foi, j’accepte,» fit-elle gaiement. Et, soulevant son petit sac:—«Avec cela sur moi, j’aime autant ne pas prendre le sentier.

—Quoi!» s’exclama Fontès. «Vous avez l’argent ... Pas possible!

—Mais si.

—Quelle imprudence! Et votre mari vous laisse rentrer seule! Mais il est fou!

—Bah!»

Elle se hissa sur la banquette de devant, après un premier geste pour décliner l’honneur. A sa droite, l’aîné des Fontès prit les guides, tandis que le cadet, Jacques, se plaçait, dos tourné, sur le siège d’arrière, avec le groom.

Le cob fila vigoureusement sur la route sèche. Alors, la jeune meunière, Louisette Barbery, qui ne craignait pas un bout de causette, bavarda tout à son aise, en confiance avec le frère de lait de son Marcel.

—«Vous comprenez ... Nous ne pouvions pas finir en trois jours. On en a, des choses à faire, quand on encaisse un pareil magot! Marcel voulait voir, chez un constructeur, une nouvelle bluteuse centrifuge. Il en rêve depuis que la description a paru dans son journal. Il n’allait pas revenir, pour retourner à Paris demain. D’un autre côté, le moulin ne pouvait rester plus longtemps sans ses maîtres. Alors, c’est moi qui rentre.

—Mais pourquoi trimballer l’argent? On le met en dépôt.

—Où ça?

—Dans une banque.

—Oui ... Et ensuite, comment l’en sortir? Est-ce que nous nous connaissons à toutes ces manigances de richards.

—Vous êtes des gosses, de bons gosses paysans, Marcel et vous, petite madame Louisette.»

Elle éclata de rire, impétueusement, n’en pouvant plus de son trop-plein de joie, et toute sonore de gaieté au moindre choc:

—«Entendez-vous, monsieur Jacques? Votre grand frère nous traite de gosses ... Et il a deux mois de moins que Marcel!»

Elle voulait mêler le cadet des messieurs Fontès à la conversation,—gênée qu’il fût relégué sur la banquette à cause d’elle.

Le jeune homme reconnut vaguement la politesse par un mouvement d’épaules. Avait-il entendu, hormis son nom? Il semblait absorbé dans la contemplation du paysage, où s’élargissait peu à peu la blancheur de la lune montante. Le disque pâle, auquel manquait un copeau d’argent, glissait parmi les bouleaux. Leurs alignements réguliers, sur la rive droite du Sausseron, témoignent des velléités de reboisement. Tandis que, sur la rive gauche, les hauteurs, dénudées jusqu’à la sauvagerie, offrent, grâce aux cyprès dont se hérissent leurs ondulations, une analogie curieuse avec les collines ombriennes.

La voiture passa devant une espèce de cirque blême, bossué de roches, et qui s’évasait, bordé d’une ligne violette, contre un ciel lisse et tendre comme une rose du Bengale. Le seul dessin de la terre sur ce couchant indicible soulevait de l’émotion. Une bicoque misérable, accrochée au flanc de la ravine, y ajoutait une poésie de mystère, par sa masse sombre où clignotait une ouverture lumineuse.

Mais l’enchantement fut rompu par l’ignominie d’une voix humaine. Un juron pâteux partit presque sous les roues. Et, comme Clément Fontès retenait brusquement le cob, l’intonation changea, devint d’une jovialité crapuleuse:

—«Ah! c’est vous, les frangins de Theuville!... Vous voulez donc écraser ce pauv’ père Garuche? Ça serait rigolo, ça, par exemple! Enfin, y a guère de mal.»

Puis, dans le silence des autres, l’homme ajouta:

—«Vous donnez pas tant de peine pour vous excuser ... vous allez vous user la langue.

—Si vous marchiez droit et d’aplomb, Garuche, ça n’arriverait pas,» dit sèchement l’aîné des Fontès.

Il rendit la main au petit cheval râblé, bourré d’avoine, qui, impatient de l’écurie, repartit d’un élan. Pas assez vite pour qu’on n’entendît point le pochard, qui, faute de reconnaître Mme Barbery, s’esclaffait:

—«Ah! ben ... ils ramènent un cotillon à c’te heure. Ils chassent de race, les beaux fils ... Ils chassent de race.»

L’incident n’était pas pour assombrir la bonne humeur de la petite meunière. Loin de là. Rustique nature, que les trivialités de l’existence n’effarouchaient pas, ce lui fut une nouvelle occasion de laisser fuser son joli rire.

—«Ce père Garuche!... Où va-t-il chercher ce qu’il dit? Quel vieux farceur! Mais, ce soir, il a bu plus que je ne lui en ai versé. Pour sûr ... il a son compte.»

Nul de ses compagnons ne répondit. Et, bien que le cœur de Louisette lui semblât trop élargi de joie pour sa poitrine—cependant d’une courbe généreuse,—bien que sa langue frétillât dans sa bouche, on atteignit le moulin sans une autre parole.

C’était un antique moulin, tout mousseux, poudreux, mangé de verdure, qu’activait une chute du Sausseron. Tel qu’il était, il avait fait vivre des générations de Barbery, et tenté le pinceau de nombreux peintres. Seulement, à mesure que passaient les années, les peintres le trouvaient de plus en plus pittoresque, et les Barbery de moins en moins fructueux.

Les parents de Marcel y avaient à peine recueilli leur suffisance. Voilà pourquoi la mère consentit, pour mettre un peu de beurre dans la soupe, à partager le lait de son petiot, et à prendre comme nourrisson le bébé de leur voisin, le maître maçon Fontès, dont la première femme venait de mourir en couches.

Une graine de fameux gaillard, ce poupon-là. Un heureux jour pour les pauvres meuniers, celui où la maman Barbery lui tendit le sein. Ce fut grâce à Clément Fontès que, plus tard, le vieux moulin ruineux put changer son outillage, remplacer les lourdes meules de pierre, dont le fréquent «rhabillage» était si dur, par d’agiles cylindres d’acier, les grossières trémies, par un sasseur à trois degrés, puis qu’on vit s’élever, à travers les planchers perforés de la bâtisse, les hautes gaines des chaînes à godets, et filer de toutes parts à toute vitesse les courroies de transmission.

Ah! oui, il devait faire son chemin, et y pousser aussi les autres, d’un coup d’épaule généreux, ce marmot qui riait aux anges dans les bras de sa nounou Barbery.

Son père lui prêcha d’exemple. De maître maçon, Fontès l’ancien devenait entrepreneur, spéculait sur des terrains, s’enrichissait, donnait de l’instruction à son fils. Le jeune Clément, digne rejeton de cet homme énergique, grandissait, ardent aux exercices physiques, mais non moins passionné pour le travail de l’esprit. Quels succès dans ses classes! Et comme on le regardait, dans ce modeste village de Theuville, quand il revenait de Paris, aux vacances, les bras rompus de couronnes et de prix, que le père Fontès, exultant d’orgueil, ne lui permettait pas de cacher dans sa malle.

Architecte ... Il était devenu architecte! Et diplômé du Gouvernement! Pas fier, avec ça. Continuant à demeurer dans la baraque paternelle, à peine modernisée par ses soins,—lui qui construisait des châteaux, et qui avait, presque de force, avancé les fonds et décidé l’agencement du moulin, pour son frère de lait Marcel. Un miracle! Maintenant les Barbery prospéraient, la clientèle leur arrivait de tous côtés. C’était le plus heureux jeune couple du pays. On les enviait d’être ainsi les amis de «monsieur Clément». Car, ne jouissait pas qui voulait des bonnes grâces de l’architecte. On le sentait distant, quoique sans hauteur. En lui, quelque chose—à part même de son instruction—commandait le respect. Peu nombreux, parmi ses anciens camarades d’école, ceux qui osaient l’appeler «Clément» tout court. Quelquefois, il tutoyait sans qu’on se permît de lui retourner la pareille.

—«Vous voilà chez vous, madame Louisette. Attendez, nous allons vous aider à ouvrir la porte. Il ne s’agit pas de laisser tomber votre précieux sac. Vous n’avez pas peur, sûrement, de passer la nuit toute seule, avec votre fortune? Parce que vous n’auriez qu’un mot à dire, je vous enverrais notre vieille Margotte.

—Mais non, monsieur Clément. D’abord, je ne suis pas seule. J’ai Paulot, notre garde-moulin—un brave gars, qui ne craint personne. Tenez, le voilà qui s’amène. Il nous a entendus. Et puis, j’ai «Fiston», ajouta-t-elle, en flattant la tête d’un gros chien sans race, qui l’empêtrait de gambades et de caresses.

—«Ce bon Fiston!» dit Jacques Fontès.

Le plus jeune des deux frères, ayant sauté à bas de la voiture, parut sortir de sa maussade rêverie uniquement pour jouer avec le chien. Fiston et lui étaient une paire d’amis. La bête savait bien, quand elle voyait Jacques descendre le sentier, de l’autre côté, vers le bois, qu’il s’arrêterait à l’angle du mur et qu’il lui jetterait quelque friandise par-dessus le portillon à claire-voie. Mais il savait autre chose, l’intelligent animal. Sa gourmandise ne serait satisfaite que lorsque sa patronne serait venue jusqu’à l’embrasure donner le bonjour au passant. C’est pourquoi, d’aussi loin qu’il apercevait celui-ci, Fiston courait à la recherche de Louisette, pour la prévenir de la visite, dans ce langage conventionnel qui s’établit entre les chiens et leurs maîtres, et qui atteint à une incroyable variété d’expression, à des nuances merveilleusement intelligibles, quasi humaines.

Bien innocent, ce manège, du côté de la jeune femme. Elle s’y était prêtée plus par fierté de la finesse de son chien que par goût pour les fadaises qui l’attendaient à la petite porte. Jacques Fontès lui faire la cour! Quelle drôlerie, dont s’alimentait sa gaieté. Louisette aimait son mari d’un amour primitif, violent, profond, avec la droiture et la simplicité de son cœur sans détours. Seulement, on pouvait bien rire, n’est-ce pas? Marcel lui-même n’y voyait aucun mal. Et qu’y avait-il de plus risible que la passionnette du jeune Fontès, un gosse de vingt-deux ans, qu’elle avait mouché à l’école, quand elle était parmi les grandes, et lui dans la classe des marmousets.

Certes, il y avait longtemps de cela. Aujourd’hui, tout en se moquant gentiment de lui, elle n’osait le traiter en gamin qu’à part soi ou avec Barbery. Jacques n’appartenait plus au petit monde du village, bien qu’il revînt souvent à la maison paternelle, auprès de son frère Clément.

Lui, il intimidait aussi, mais pour d’autres raisons que son aîné.

Jacques, de quatorze ans le plus jeune, appartenait à la dernière période de la vie du père Fontès, à la période de la fortune faite et de la retraite cossue. Élevé en «monsieur» plus encore que l’autre, et abominablement gâté, ce n’était pas par des qualités supérieures qu’il en imposait, mais par son dédain et son chic. A Theuville, on le surnommait «le Parisien». Surnom moitié gouailleur, moitié admiratif, et qui prenait sa signification autant d’une tournure élégante et d’une mise raffinée, que d’une légende de noce et de haute vie, dont ce tout jeune homme entretenait autour de lui, avec un soin vaniteux, l’absurde prestige.

Le soir où son frère et lui ramenèrent Louisette, il fut à peine poli avec la jolie meunière, dont il se prétendait amoureux. Non que la présence de Clément ou celle de leur domestique le gênât. Mais cette attitude lui était coutumière, au point que la jeune femme ne soupçonna même pas qu’il pût être obsédé par des préoccupations. Tantôt accablée de compliments et de flatteries, tantôt traitée à distance, elle ne songeait pas à se formaliser. N’était-elle pas une simple paysanne? L’arrogance de Jacques lui semblait inhérente aux belles manières, aux vêtements à la mode. Cela participait de ces mystérieuses splendeurs. Puis, les frères Fontès, c’étaient des gens à part, des êtres sacrés. L’aîné avait tété le même lait que son Marcel. Et il ne l’oubliait pas. Quelles preuves d’affection ne leur avait-il pas données, à tous deux! Sans lui le moulin n’existerait plus. Ah! on lui en devait de la reconnaissance! Et c’était bon à ressentir. Cela ne pesait pas. Avec un si brave cœur!—qui se serait saigné pour vous sans en avoir l’air. Oui, M. Jacques pouvait suivre son humeur. Il ne trouverait jamais que des mains tendues et des sourires. Quand même on ne l’aurait pas choyé tout bambin, quand ce ne serait qu’à cause de son grand, on lui en passerait bien d’autres!

Dans la rumeur du moulin, Clément recommandait encore à Louisette de bien se barricader cette nuit et de mettre ses dix mille francs dans un endroit sûr.

—«Oh! pour ça!» s’écria-t-elle, «ils ne me quitteront pas jusqu’au retour de mon homme. Je les coudrais plutôt dans ma chemise.»

Elle riait toujours. Ses dents, ses yeux, brillaient à travers la nuit transparente. C’était une fraîche créature. Et sa gaieté lui prêtait une séduction de vie abondante, une grâce animale, pareille à l’exubérance des jeunes chattes et des bondissantes pouliches. Jacques affecta une espèce de hennissement. A cause du dernier mot de Louisette, il lança une galanterie brutale.

—«Polisson!» grommela Clément.

Les deux frères remontèrent sur le dog-cart.

Cent mètres après le moulin, c’était le village. Theuville somnolait déjà. Une haleine tiède y flottait, émanation de la chaleur des étables, du sommeil profond des bêtes. La vie humaine, presque toute physique, harassée des travaux au grand air, s’y engourdissait aussi.

Toutefois, dans le débit, à l’angle de la place, en face de la pauvre petite église, il y avait de la lumière et une rumeur de voix. Refuge suprême pour la distraction des soirées déjà longues, cette boutique, sur la peinture chocolat de laquelle on aurait lu au jour:

NOUVEAUTÉS, ÉPICERIE, MERCERIE, BOIS

ET CHARBONS

Et au-dessous, en lettres jaunes sur les vitres:

CAFÉ, BILLARD

Le trot du cob amena sur la porte quelques paysans, qui saluèrent les frères Fontès.

—«Quel trou à fumier, ce Theuville!» grogna Jacques. «De quelle pâte sont donc faits ces gens-là! A seulement deux heures de Paris. C’est à ne pas croire!

—C’est la rusticité de ce coin qui fait son charme,» observa Clément.

—«Pour toi,» ricana Jacques.

—«Oh!» dit froidement l’aîné, «je sais bien que nous n’avons pas les mêmes goûts.

—Voyons, Clément, je ne suis pas le seul à te dire que tu gâches ta carrière en te cramponnant à ce sale village. Un architecte de ta valeur ...

—J’ai mes bureaux à Paris.

—Ça ne suffit pas. Les clients, qui se dégoûtent à t’attendre, savent que tu vis à Theuville. Et d’ailleurs, ça se voit, tu sais.

—Tant mieux, mon petit! Tant mieux si j’ai bien le type de l’homme que je suis: un homme près de la terre, et qui l’aime. Le goût de mon métier ... Mais il est fait surtout, pour moi, de ce que, bâtir, c’est collaborer avec la terre, comme cultiver, comme planter. Une maison, c’est une falaise en dehors, et une ruche en dedans. Ah! la vie naturelle, l’art naturel, comme c’est supérieur à ces hypéresthésies nerveuses qui sont votre existence, votre génie, à vous autres dégénérés.

—Dégénérés!... Pour qui parles-tu? Toi et moi, nous sommes du même sang.

—Pas tout à fait,» rectifia l’aîné des Fontès.

—«Nous sommes du même père. Et il en avait, des provisions d’énergie, ce type-là!»

Clément se tut. Peut-être parce qu’il surveillait le cob, à l’entrée de leur cour. Attention! que Djinn n’accrochât pas, dans sa fougue à rentrer plus vite. Mais la main ferme du conducteur le força de ralentir, de bien prendre son tournant. Hop! un léger bond de la voiture sur le seuil. On y était.

La clarté d’un globe électrique montrait une façade basse, où, sur un immense voile de lierre, se déroulaient des ruisselets sanglants de vigne vierge. A gauche, de larges degrés montaient vers les profondeurs noires d’un jardin. Tout auprès, dans l’angle de la cour, un marronnier fabuleux, au fût de colonne babylonienne, étageait vers le ciel lunaire une montagne de feuillage, déjà dorée par places, de cet or clair, franc, sans alliage, qui donne tant de splendeur à ces beaux arbres dans les automnes secs.

Une porte s’ouvrit sur la lumière intérieure. Une bonne voix de vieille dit joyeusement:

—«Voilà mes petits maîtres ... Tous les deux! Oh! quelle chance!

—Bonsoir, Margotte,» dirent-ils ensemble.

Elle les avait élevés l’un et l’autre, ces deux garçons, qui, orphelins d’un même père, avaient eu ce destin semblable de perdre leur mère de bonne heure,—l’aîné à sa naissance même, le second vers sa septième année. Celle qu’on appelait Margotte depuis si longtemps qu’on ne lui connaissait plus d’autre nom, c’était tout ce qui restait près d’eux des générations précédentes. Ils l’aimaient.—Jacques légèrement, avec son insouciance foncière,—Clément, d’une façon profonde, avec une espèce de vénération mélancolique, comme un vivant fantôme de tout un passé disparu.

—«Y a-t-il un bon dîner, Margotte? Je crève de faim.

—Ah! mon Jacquot. J’ai peur que tu ne le trouves pas fameux à côté de tes restaurants de Paris.

—Tu blagues, Margotte. C’est ici que je bouffe le mieux.»

Le temps de grimper dans leur chambre, de faire vivement un bout de toilette, et les deux jeunes hommes se retrouvèrent en face l’un de l’autre, des deux côtés de la nappe rouge et blanche, unis momentanément par une sensation identique, l’allègre cordialité de leur bel appétit.

Leurs yeux se rencontrèrent en un regard vraiment fraternel.

—«Eh bien, mon gosse,» fit l’aîné. «On n’est pas mal dans la vieille maison, quoi que tu en dises.

—«Je m’y plais, voyons ... Sans cela, je n’y reviendrais pas si souvent,» répliqua gentiment l’autre.

Clément, adouci par l’atmosphère de l’antique salle, par tous les souvenirs d’enfance, et aussi par la saine délectation des premières bouchées, garda pour lui une réponse qui lui montait aux lèvres:

«Parbleu, mon petit, tu y reviens quand tu n’as plus un louis à jeter sur le tapis vert et que les créanciers te harcèlent!»

Il n’énonça pas cette réflexion, mais reprit avec bonhomie:

—«Je me suis bien gardé d’y rien changer, à cette salle à manger. Elle a vu le papa Fontès en blouse de compagnon, avant de l’admirer en veston d’entrepreneur.»

Il leva les yeux au plafond, où les ampoules électriques s’enfonçaient entre les solives brunes, avec l’humilité convenable au présent trop lumineux, trop facile, devant le rude et laborieux passé.

Même cet éclairage tout moderne, fourni par un moteur de grande marque, ne transformait pas la simplicité de la pièce, dont les boiseries sans style, les étroites fenêtres, le carrelage noir et blanc, les buffets jaunâtres, surannés, restaient si chers au cœur de Clément Fontès.

Mais, en revanche, il accusait, cet éclairage, et avec la plus vive netteté, les différences d’âge et de physionomie des deux frères.

Clément était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé en force, quoique mince au-dessous des épaules larges, tout en muscles secs, les cheveux châtains et drus, déjà mêlés de quelques fils blancs vers les tempes, malgré la vitalité intense et la jeunesse intacte que marquaient ses traits, son regard, l’agilité de ses mouvements. On disait souvent de lui: «C’est un beau garçon.» Il offrait le type, si français—bien que plutôt français du Nord—qu’on rencontre fréquemment sous le casque à crinière de nos dragons et de nos cuirassiers, fils de la race haute et claire, où dominent les éléments gaulois, normands ou francs: le visage long, mince et finement busqué, la bouche bien dessinée sous la moustache fauve, les yeux couleur de mer ou de nuée. Ceux de Clément, d’un gris changeant, paraissaient maintenant presque noirs, dans l’ombre du front fortement modelé, des sourcils et des cils, sous la lumière tombée de haut. Ils prenaient facilement une expression de dureté. Mais quelle loyauté sur cette figure, qui révélait un atavisme honnête et sain, une sève sincère de l’Ile-de-France, greffée sans doute de quelques scions par sa voisine toute proche, la Normandie.

En face de son frère, Jacques semblait ce personnage mesquin, svelte, prétentieux, et d’ailleurs non dépourvu d’agréments physiques, que, dans un langage passé de mode, on appelait «un freluquet». Le joli petit jeune homme, pétri d’une pâte plus molle, d’une chair presque féminine, et qui, dans l’effort,—d’ailleurs rare—demande à une excitation momentanée et à ses nerfs ce que l’autre puise dans sa volonté tranquille et dans la résistance de ses muscles. Plus brun que son aîné, il ne portait, comme lui, que la moustache—une petite moustache de chat, dont les pointes n’ignoraient point le fer à friser. Ses yeux se trouvaient trop rapprochés de son nez effilé pour que son regard eût la puissance véridique du regard de Clément. Mais le velours câlin des prunelles devait lui valoir plus de succès auprès des femmes.

Jusqu’à la tenue de ces deux jeunes hommes les dépareillait singulièrement. Tandis que Clément avait passé, pour être à l’aise, une chemise de flanelle, au col lâche noué d’une lavallière rouge, son cadet haussait le cou sur un carcan de linge empesé de huit à dix centimètres de haut, et étalait entre les revers d’un veston de tennis, l’éclat d’un plastron irréprochable.

—«Tu retournes donc à Paris, ce soir?» demanda Clément, qui s’avisa de cette élégance.

—«Non,» riposta l’autre. «J’aime me sentir dans une chemise propre, voilà tout.» Il ajouta:

—«On ne se soigne pas seulement pour la galerie. Je serais volontiers de l’école des Anglais, dont un seul, au plus profond des jungles, arbore l’habit de soirée pour dîner en tête-à-tête avec lui-même.

—Si les Anglais n’avaient que cela pour s’imposer aux deux tiers du globe!

—C’est quelque chose.

—Non, ce n’est rien,» riposta Clément, «du moins dans le sens que tu lui attribues. Tu prends pour un fait ce qui n’est que le signe d’un fait. Ce geste, insignifiant en lui-même, n’a de portée que parce qu’il traduit l’énergie anglo-saxonne, l’empire sur soi, la discipline, à laquelle cette race, en tout et partout, se soumet.»

Jacques comprit si peu, qu’il aurait riposté: «Eh bien, et moi!... est-ce que je ne m’impose pas la discipline de changer de linge pour m’attabler dans ce désert de Theuville?» ne saisissant pas qu’un détail n’a de valeur que lorsqu’il affirme et consolide un ensemble. S’il se tut, c’est qu’il ne tenait pas à contrarier son frère, ayant quelque chose à lui demander.

—«Je retourne d’autant moins à Paris,» reprit-il, «que j’aimerais te dire deux mots, si tu as le temps de m’écouter après le dîner.»

Une certaine appréhension contracta le sourcil de Clément.

—«Ah! j’ai apporté du travail. J’ai des épures à revoir, Jacques. Ne pourrais-tu maintenant?...»

Le cadet eut un hochement de tête négatif, un coup d’œil vers le domestique, qui rentrait. C’était le petit valet de pied du dog-cart, qui avait échangé sa casquette cirée contre un tablier blanc. Le seul serviteur mâle de la maison, si l’on ne comptait pas le jardinier. Margotte s’occupait de la lingerie, et la cuisinière était un peu de toutes mains dans cet intérieur de célibataires.

Le repas expédié, Clément dit à Jacques:

—«Viens fumer une cigarette dehors, la soirée est admirable. Et dis-moi vite ce que tu as à me dire.»

Ils sortirent par une porte d’arrière, sur le jardin.

C’était une de ces nuits saisissantes, qui étreint les âmes les moins disposées à la rêverie. Une telle féerie de lune transfigurait le contour des choses que les jeunes gens ne reconnaissaient plus les allées familières. Partout des cascades d’argent, des frémissements bleus. Les moindres arbrisseaux scintillaient, irréels, entre des masses profondes, d’un noir tragique, tout à coup percées d’un rayon mystérieux.

Le vieux jardin semblait un séjour surnaturel, disposé pour les fées et les elfes. Et quel silence!

Deux cœurs battirent. Celui de Clément, gonflé de réminiscences confuses, des sentiments simples et profonds qui émurent ses humbles ancêtres, sous des nuits pareilles, doigts enlacés de fiancés, espoirs et angoisses, soupirs des vieux, de qui se détache la beauté de la terre. Peut-être, moins inconsciente, une furtive tendresse ...

Jacques, lui, ne frémit que d’un seul désir, celui que, par une inéluctable association d’idées, surexcitait en lui toute beauté: avoir cette chose sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle le plus éblouissant clair de lune n’est qu’un décor de gaze et de papier, derrière lequel on trébuchera dans d’immondes ornières: avoir de l’argent.

—«Mon bon Clément, écoute ... Sois gentil ... Je dois t’avouer quelque chose ... Une dette de jeu.

—«Que veux-tu que ça me fasse?» dit durement la voix de l’aîné, dans l’ombre.

—«Cela te ferait si tu me croyais. Mais tu ne me crois pas. J’en étais sûr, parce que ...

—«Parce que tu m’as trop menti,» répéta la même voix.

—«Je le reconnais, j’ai eu tort. Cette fois, c’est vrai.

—Tant pis!

—Tant pis pour toi autant que pour moi, mon pauvre Clément.

—Ça veut dire?...

—Tu le sais bien.

—Je ne m’en doute pas.

—Voyons, me déclarer demain insolvable, après avoir joué sur parole ... C’est presque de l’escroquerie.

—Ça en est tout à fait. On ne joue que ce qu’on possède. Et on n’emprunte que ce qu’on peut rendre. Autrement, on est un escroc.

—Tu es sévère.»

Clément ne répondit pas. Les deux frères marchaient sous une charmille sombre et ne voyaient l’un de l’autre que l’étincelle rouge de leurs cigarettes.

Au bout d’un instant, le cadet reprit:

—«Soit, mais si je passe pour un malhonnête homme ... Si je suis affiché au cercle ... l’architecte Clément Fontès, qui laisserait faire une chose pareille, aurait donc une situation trop mince, ou un honneur trop mince, pour tirer son propre nom de la boue. Tu ne serais pas non plus dans de beaux draps.»

Cette tirade s’acheva par un léger cri—de surprise plus que de douleur.

La nuit avait empêché Jacques de prévoir le geste de son frère, qui lui saisissait rudement le bras.

—«Du chantage!...» grondait sourdement l’aîné. «Tu en es là?... Tu en es là?...

—Ah! les grands mots!...» fit l’autre en se dégageant.

De nouveau, ce fut le silence. Leurs pas inquiétèrent des oiseaux, dont les ailes, maladroites au sortir du sommeil, se froissèrent parmi les branches. Des odeurs déjà automnales flottaient, l’amertume des buis humides, l’arome triste des chrysanthèmes. C’était comme une odeur de souvenirs qui, par les sens, coulait jusqu’au cœur.

—«Tu n’empêcheras pas que je ne sois ton frère,» dit le cadet.

Ils émergèrent de l’ombre sur une terrasse qui, de ce côté, formait l’extrémité du jardin. La propriété s’étendait vers la vallée, au-dessus du Sausseron. En contre-bas, l’étroite rivière, étincelante de lune, serpentait entre les prés, comme une couleuvre à la robe luisante. D’ici, par le sentier, on était tout proche du moulin Barbery. Sa masse obscure barrait l’eau argentée. Sa rumeur arrivait, comme le bourdonnement d’une abeille nocturne. A l’une de ses fenêtres, il y avait encore de la lumière.

Jacques appuya ses deux mains sur la balustrade de pierre, et regarda le moulin.

Comme il s’absorbait dans cette contemplation, Clément lui mit la main sur l’épaule. Le jeune homme tressaillit violemment, et il tourna vers son frère aîné un visage que la clarté de la lune faisait étrangement blême.

—«Clément!... Clément!... viens à mon aide!» balbutia-t-il avec le spasme étouffé d’un noyé que l’eau suffoque.

—«Jacques, je t’ai dit que j’ai à travailler ce soir.

—C’est toute ta réponse?

—C’est toute ma réponse.»

Clément parlait avec froideur. Mais, brusquement, lorsqu’il eut prononcé ces mots, quelque chose d’affreux parut éclater en lui. Il marcha vers son cadet, et, sa cigarette jetée, les bras croisés convulsivement sur sa poitrine, il s’écria, d’un accent où tremblait autant de douleur que de colère:

—«Oui, c’est toute ma réponse. N’aie pas le malheur de m’en demander une autre!»

Il tournait sur ses talons. Jacques bondit et l’arrêta.

—«Eh bien! si!... Je te la demande, cette autre. Je la connais. Tu veux me faire des reproches, me confondre, m’accabler de ta supériorité. «Vas-y donc. Mais vas-y donc!» ajouta-t-il plus violemment. Car il commençait à se griser de sa propre rage, comme un faible et un nerveux qu’il était.

—«Ne me tente pas ... Ne me tente pas!...» murmura l’autre, en essayant de l’écarter.

Le mutisme et la résolution de Clément achevèrent d’affoler le plus jeune.

—«Si je suis le vaurien que tu crois, comment ne crains-tu pas de me pousser à bout? Sais-tu quelle nécessité me harcèle, à quelle résolution tu me pousserais? Et si c’était pire qu’une dette de jeu?...

—«Aurais-tu volé ... ou fait un faux?... Bandit!...»

Et Clément, de sa poigne de fer, l’agrippait à la cravate. Tout à coup, l’étreinte mollit. Il le secoua et le lâcha.

—«Allons, j’ai tort de donner dans le piège. Tu essaies de tous les moyens pour m’extorquer de l’argent. Tu n’en auras pas. Tu n’en auras plus. Tu en as trop mangé, et d’une trop sale façon.»

Il se tut. Aussitôt, la paix de la nuit se glissa autour de ces deux êtres, qui n’en sentaient plus le charme. C’était fini. Les gouttes de lune palpitaient et coulaient vainement parmi le crible noir des feuillages. L’immensité calme du ciel ne pouvait rien contre l’horreur qui était en eux, qui allait en jaillir. Eux, si petits dans l’espace miraculeux, et leur détresse plus infinie que l’espace!...

—«L’argent!» reprit l’aîné. «Cet argent, que mon père a gagné avec tant d’efforts ... Cet argent, amassé par lui pour que nous fussions meilleurs que lui, plus hauts que lui, croyait-il ... Cet argent, qui représentait son long travail, sa vie, sa pensée, ses muscles, son sang ... Tu l’as fait couler sur les tapis des tripots et dans les cuvettes des filles!... Ta part en était dissipée avant sa mort même, et ton héritage n’a servi qu’à payer tes dettes. Toi!... Mais regarde-toi,» fit-il en le poussant sous la face de la lune comme devant un miroir. «A ton âge, mon père, l’admirable ouvrier, n’était pas encore compagnon.

—Pourquoi m’a-t-il trop gâté?» riposta Jacques.

—«Misérable!» cria Clément. «Il t’a gâté, il t’a aimé ... Tu le lui reproches! Rends-lui grâce. Car, à cause de cela, je ne t’écraserai pas comme un parasite malfaisant. Il t’a aimé ... jusqu’au bout. Et tu n’étais pas son fils!... Et il l’a su. Il avait oublié ma mère pour la tienne, par une faiblesse de vieillard. Ta mère ... Enfin!... la malheureuse!... Mais tu n’es pas son fils, à lui ... Tu n’es pas mon frère ... Tu es le fils de ce Garuche, de ce braconnier ivrogne, de ce rebut humain, qui roulait sous notre cheval tout à l’heure. Et tu ne l’ignores pas. Car autrement, si coupable que tu sois, je n’aurais pas le courage de te l’apprendre.»

Clément Fontès avait lancé ces phrases avec un déchirement visible, comme si elles s’arrachaient de lui en le laissant saignant d’une blessure plus atroce que celle qu’il voulait faire. Devant cette angoisse, Jacques reprenait son sang-froid. Ce qu’il entendait ne devait pas être une foudroyante surprise. Ou comment aurait-il gardé une maîtrise de soi telle qu’il put répondre en ricanant:

—«Ah! il est fameux, le truc! Tu en as de bonnes, toi, quand tu ne veux pas délier les cordons de ta bourse!»

Ce fut pour Clément un coup d’assommoir. L’abjecte réponse doucha sa fièvre, l’apaisa lugubrement. Il n’eut plus qu’une pitié méprisante:

—«Pauvre enfant! Pauvre dégénéré!

—Décidément, tu tiens à ce mot. Mais tu auras beau dire et beau faire, je suis un dégénéré qui porte ton nom. Mon état civil est en règle,» déclara le plus jeune avec une soudaine arrogance. «Donc, ou tu me tireras d’affaire, ou tu subiras les conséquences de ce que je ferai. Après tout, je n’ai que vingt-deux ans, tu en as trente-cinq. Tu n’as pas d’autre famille que moi. Tu n’aurais pas le beau rôle, toi si fier du nom de Fontès, si tu le laissais dans le grabuge. Et puis, mon vieux, si ce nom n’est le mien que par hasard, pourquoi veux-tu que je le respecte plus que toi-même?»

Nouveau silence. Nouvelle respiration suave de la nuit. Puis les voix humaines s’élevèrent encore. Celle qui parlait eut un accent très doux pour formuler des mots terribles.

—«Écoute-moi bien, mon petit Jacques. Agis comme bon te semble. Mais sache une chose. Si tu déshonores le nom de mon père, je te tue.

—Diable!» essaya de plaisanter le mauvais garçon, «tu as des gentillesses!...

—Je te tue!» répéta Clément, en l’arrêtant sous la clarté blanche pour le regarder au fond des yeux.

—«Charmant!» s’écria l’autre en éclatant de rire. «Pour qu’un Fontès ne soit pas accusé d’une peccadille, tu feras d’un autre Fontès un assassin. Logique de Grib ...»

Il n’acheva pas. Clément répétait pour la troisième fois:

—«Je te tue!» d’une telle manière que les lèvres du railleur se refermèrent, tremblantes. Puis l’aîné ajouta:—«Et je ne serai pas un assassin.

—Naturellement ... un justicier, sans doute,» balbutia Jacques dans une dernière tentative de gouaillerie.

L’aîné ne releva pas le mot tout de suite. Une songerie puissante lui courbait le front. Cependant il parla encore, mais d’un accent changé. Ce qu’il dit passa dans la nuit, avec une gravité extraordinaire.

—«Non, pas un justicier non plus. Il n’y a pas de justice pour les êtres humains. C’est quelque chose de trop haut pour eux. Jacques, je n’espère pas être compris de toi. Nous sommes de deux races trop différentes. Pourtant, si de te révéler ma pensée peut te pénétrer de sa force, t’arrêter sur la pente du mal, je vais essayer de te la présenter clairement. La justice, dis-tu? J’y ai réfléchi. Nous n’y pouvons pas atteindre. C’est par la folle présomption de l’exercer, et de l’exercer sans erreur, que les hommes en robe noire ou rouge, et que les jurés, ne sont plus à la hauteur de leur rôle social. Ils n’ont plus conscience de leur devoir—qui n’est pas d’être des dieux et de doser les responsabilités des âmes—mais simplement de protéger les honnêtes gens par une vigoureuse répression des crimes. Par crainte d’une erreur judiciaire, ils laissent pourrir la société. Comme si les pharmaciens laissaient les malades sans remèdes, parce que l’un d’eux, tel jour, sans le faire exprès, a fourni du poison au lieu d’une purge. Pas d’erreurs ..., et ils sont des hommes!... Mais il n’y a pas de justice humaine sans erreurs judiciaires, pas plus qu’il n’y a de médecine sans erreurs de diagnostic. Cependant on ne renonce pas à la médecine. Et on renonce de plus en plus à la justice possible. A l’individu d’établir son droit par la violence, si bon lui semble. Nos juges ne tuent plus le criminel, mais ils acquittent ceux qui le tuent—et, plus souvent encore, ceux qui tuent l’innocent. Crime passionnel, disent-ils. Comme si l’impulsivité de la passion n’était pas la tare contagieuse du détraquement final. Non, Jacques, je ne serai pas un justicier. La justice n’est pas de ce monde. Ce qui est de ce monde, c’est la vie, qui doit être bien vécue. Et c’est la mort—la mort qu’on ne doit pas craindre, ni pour soi, ni pour les autres. La mort sans laquelle la société ne vivrait pas, puisque tout effort humain, tout travail, tout progrès, toute lutte généreuse, comporte le péril de mort. Tu ne veux pas travailler, toi, Jacques. Tu ne veux pas être de ces hommes qui exposent leur vie pour le devoir. Sache donc de moi que ta paresse, ta débauche, la mauvaise voie où tu te plais, ne vont pas non plus sans péril de mort. La sentence que je suspens sur ta tête n’est pas une menace d’assassin, ni une rodomontade de justicier. C’est le mot d’un homme résolu, qui comprend les choses à sa façon, et qui agira suivant sa conscience, en assumant toutes les conséquences de ses actes. Sur ce, bonsoir, Jacques. Conduis-toi comme un Fontès, et tu trouveras en moi un frère. Mais le fils de l’alcoolique Garuche ne promènera pas ses vices par le monde sous notre nom. Tu peux te le tenir pour dit.»

II

Table des matières

A grands pas, sans regarder derrière lui, sans attendre de réponse, Clément Fontès avait regagné la maison.

Maintenant il venait de tourner les boutons électriques de son cabinet de travail, et il était seul, dans la vive lumière, enveloppé par le silence profond de la campagne nocturne. Sur une vaste table, des plans, des épures, des devis d’entrepreneurs, tout son travail du soir, l’attendait.

Il fixait, sans rien voir, sur les grandes feuilles blanches couvertes de figures ou de chiffres, deux yeux chargés d’un dur souci. Son cœur battait encore de la fièvre indignée qui avait fait jaillir de lui les paroles de tout à l’heure. Et sa forte conscience, cette chose secrète pour laquelle il n’est pas d’autre nom, cette personnalité intérieure, chez lui exigeante et passionnément préoccupée de bien agir, l’assaillait de questions anxieuses: «N’as-tu pas été trop loin? Ta résolution avait-elle l’énergie de tes paroles? Est-ce cela que tu devais dire? Autant qu’à ton orgueil, pensais-tu à ce malheureux enfant?»

Debout, Clément, réfléchissait. Ses bras croisés comprimaient sa poitrine tumultueuse. Peu à peu, tout s’apaisa. Il s’assit, prononça tout haut:

—«J’ai bien fait.»

Cependant, il essaya en vain d’appliquer son attention aux problèmes de métier qui la sollicitaient. Il eut un geste las, ouvrit un tiroir, et en tira une image, qu’il se prit à contempler.

C’était une carte postale. Elle reproduisait une scène mi-officielle, mi-rustique. Au cours de l’été précédent, un ministre était venu présider l’inauguration d’un buste dans une commune voisine. Clément, qui était maire de la sienne, s’était rendu à cette petite fête. Et il se revoyait, sur le léger carton, offrant la main à une jeune fille, qu’il faisait placer à la tribune d’honneur,—un tréteau de bois, garni de feuillages et de guirlandes en papiers tricolores,—au moment où le membre du Gouvernement commençait son discours. Des ombrelles, dominant la foule, semblaient une couche de champignons. Les casques des pompiers émergeaient en taches claires des ombres violemment noires. Et la mauvaise reproduction photographique transformait les assistants en une peuplade de nègres. Une seule créature n’était pas,—ne pouvait pas être—enlaidie. C’était la svelte fillette,—dix-sept ... dix-huit ans peut-être—à qui Fontès faisait faire place. Comme le mouvement de sa robe blanche était gracieux! Du minuscule visage, l’architecte devinait, plutôt qu’il ne distinguait, les traits suaves, l’expression timide, le regard,—son regard, d’un bleu d’eau et de ciel—et le charme de ses cheveux, d’un blond-roux admirable, mousseux comme une écume de soie. Il l’entendit murmurer: «Merci, monsieur Clément ... Oh! pas au premier rang, je vous en prie!...» Et il se demandait encore si ce recul effarouché venait de la confusion d’être en vue, ou du désir, inconscient ou non, de s’asseoir à côté de Jacques.

Car la carte postale lui montrait aussi son frère, tout ricanant et dédaigneux parmi la naïve emphase de cette cérémonie.

Les yeux de Clément s’attachèrent à ces deux personnages de la vignette, petites figures d’à peine un centimètre de haut ... Jacques Fontès, Xavière Ausserand. A quoi songeait-il? Sans doute, il ne s’en rendait pas bien compte, car il eut trois exclamations, entre lesquelles lui-même eût difficilement établi l’enchaînement d’une pensée suivie.

D’abord cette réflexion:

«Si c’était le salut pour Jacques?»

Puis, un instant après:

«Merveilleuse jeunesse! A eux deux, ils n’ont pas quarante ans.»

Enfin, plus tard, un long soupir:

«Pauvre petite!»

Alors, avec une décision brusque, Fontès rejeta la carte postale au fond du tiroir et se plongea dans son travail. Il s’y acharna, d’une farouche ardeur. Rien n’exista pour lui que ce qui pouvait se représenter en plan, coupe et élévation.

Une de ses croisées s’entr’ouvrait sur la nuit.

Vers dix heures, il entendit la voix de Jacques, appelant Gervais. Puis, presque aussitôt, le dog-cart roulant sur les pavés de la cour.

Allons! cet écervelé retournait à Paris. Tenter la chance au jeu, sans doute. Quel malheur! Lui était-il donc impossible, à ce garçon, de dormir, même pour une fois, sa nuit normale dans le bon air et la paix des champs? Mais il s’avisait bien tard de partir. Jamais il n’aurait le dernier train,—de 10 h. 15—à Épiais-Rhus.

Clément se dit que Djinn, le cob, mesurerait encore ce soir la traite d’ici Valmondois et retour, car Jacques ne se gênait pas, en pareille circonstance, pour faire trotter ferme le petit cheval, afin de rejoindre la ligne principale, où il y a des départs jusqu’après minuit.

Mais le régulateur de son cabinet de travail devait avancer, car un quart d’heure après, il perçut le retour de la voiture.

—«Gervais!» appela Clément, se penchant à la croisée.

Bien que celle-ci s’ouvrît à l’angle arrière de la maison, la voix porta dans le silence nocturne.

—«Monsieur?» dit le jeune valet, se précipitant vers les marches, pour gagner le jardin au-dessous du cabinet de son maître.

—«Tu as conduit monsieur Jacques à la station?

—Oui, monsieur.

—Il a eu le train?

—Tout juste ... Oui, monsieur. Il s’est jeté dedans à contre-voie. Même que l’employé l’eng ... lui criait des sottises, avant de l’avoir reconnu.

—C’est bon. Dételle Djinn et va te coucher.»

Clément revint à sa table de travail. Mais il avait laissé la fenêtre ouverte. De sa place, quand il levait les yeux, il apercevait le moulin, tout baigné de lune. Souvent, il regarda maintenant de ce côté. N’était-ce pas comme s’il veillait un peu sur la femme de son frère de lait? Louisette, à cette heure, dormait, rêvant de sa petite fortune. L’architecte sourit en pensant que l’enfantine créature avait dû serrer son trésor sous l’oreiller, près de sa joue.

—«Il y a de braves gens dans le monde,» dit-il joyeusement, tout à coup.

Il se leva encore, alluma une cigarette, revint vers la fenêtre. Quel calme, tout de même! Quelle splendeur! L’air immobile et sonore était si dépouillé de toute agitation qu’à cette distance, Clément perçut la rumeur du moulin, le bourdonnement de grosse abeille. C’était comme la réponse à sa sollicitude. Dialogue entre sa pensée affectueuse et les vieux murs vibrants. «Je suis là,» disait le protecteur. «Tout va bien,» chantonnait la maison où s’écrasait le blé.

Des aboiements s’élevaient parfois, proches ou lointains—éclairs de bruit dans la profonde nuit de la campagne.

Soudain, Clément tressaillit.

—«La voix de Fiston!»

Fausse alerte. La bête aussitôt se tut. Mais elle s’interrompit nettement, comme dans la surprise d’une présence amie. Tiens! quelque chose se passait au moulin. Une lumière courut d’une fenêtre à l’autre sur le côté sombre de la bâtisse—celui que la lune ne baignait pas dans une vapeur d’argent.

—«Qu’est-ce que cela signifie?»

Intrigué, Fontès tendit l’oreille, le regard. Une inquiétude l’oppressa. Cette jeune femme, toute seule, ou presque ... avec cette somme d’argent—somme énorme dans ce pays de médiocrité. Mais voyons ... Qui savait qu’elle la possédât? D’ailleurs Theuville est honnête. Jamais on n’y entendit parler d’un crime. Puis, encore un coup, personne n’a seulement constaté le retour de Louisette ... Ah! si ... Garuche ... Bah! Garuche ... un fainéant, un ivrogne, braconnier si l’on veut, mais incapable ...

La pensée de Clément fit un bond, s’écarta du moulin, lancée d’un essor jusqu’à plus de vingt ans en arrière. Il revit l’inoubliable, l’odieuse vision ... Dans une chambre du premier étage, où ses yeux plongèrent par hasard du haut du jardin en pente, n’avait-il pas aperçu ce Garuche—alors un beau gars brutal—lutinant la seconde femme de son père, cette créature vile et superbe dont le vieillard s’était affolé, et qui venait de mettre Jacques au monde. Ah! le rire lascif, enivré de la malheureuse!

Première révélation. D’autres faits la confirmèrent. Mais cela, comment l’oublier? Comment effacer l’image?...

Garuche!... devenu l’immonde galvaudeux, que le village tolérait en s’en moquant—bouffon malpropre. Garuche qui, sur l’enseigne apposée à sa masure, s’enorgueillissait de deux professions: Rémouleur et tondeur de chiens!

L’écœurement qui, à de pareilles évocations, soulevait Clément Fontès, domina même l’inquiétude récente. D’ailleurs, plus rien ne la prolongeait. Le moulin n’offrait aucune apparence insolite. La même paix absolue de tout à l’heure l’enveloppait. Fiston ne donna plus de la voix. La façade noire devenait plus noire. Et celle que regardait encore la lune, commençait à s’ensevelir dans une grande ombre montante.

«C’est le garde-moulin qui sera descendu pour quelque réglage des machines,» pensa Clément.

Et, enfin, il alla se coucher.

Le jour commençait à peine—mais le jour ne se lève pas de bonne heure à la fin de septembre—lorsque l’architecte se réveilla en sursaut. Un sentiment d’angoisse l’étreignait, comme il arrive dans un réveil anormal dont la cause, non encore perçue, est faite pour nous troubler. Un bruit lui restait dans l’oreille. Aussi cria-t-il en se dressant:

—«Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?»

En même temps, des coups pressants battirent sa porte.

—«Qu’est-ce qu’il y a?» répéta-t-il, sautant du lit, après avoir fait jaillir la lumière électrique.

—«C’est moi ... Gervais ... Monsieur, monsieur!... ouvrez vite!...

—Le diable t’emporte! Est-ce que le feu est à la maison? Allons,» ajouta-t-il en tirant le verrou, «c’est encore une dépêche oubliée dans ta poche comme ...»

Il s’interrompit devant le visage bouleversé qui lui apparut.

—«Monsieur, un malheur!

—Quoi?...

—Au moulin ...

—Au moulin!... Mais parle donc!...

—Je n’ose pas ... monsieur ... Je ne sais pas ... Si Monsieur veut descendre. Paulot est en bas. C’est lui qui m’a dit d’appeler Monsieur ...»

Le jeune garçon n’achevait pas de bégayer ces mots que Clément s’était jeté sur ses effets et avait passé les plus essentiels. Quatre à quatre, par l’escalier, il appelait, tout courant, le garde-moulin:

—«Paulot!... Mais où est-il?... Où est-il?»

Dans la cour, sous une clarté fraîche et mouillée d’aube automnale, il aperçut l’homme, effondré sur un banc.

Quand il vit M. Fontès, ce malheureux trembla de tous ses membres.

—«Mais expliquez-vous, mon garçon!

—Ah! m’sieu le maire, je n’ai plus qu’à me crever, moi!

—Vous dites?...

—Ma patronne ...

—Eh bien?...»

La vérité ne pouvait pas sortir. Le paysan suffoquait. Enfin, sous la suggestion impérieuse du regard de volonté, il fallut tout de même prononcer la chose horrible:

—«On l’a tuée!

—Tuée!...»

Clément rentra pour prendre un revolver. Geste machinal. Sait-on ce qu’on fait sous le premier choc d’une catastrophe? Mais aussitôt, il était sur le sentier, courant, avec les poings étendus et frémissants comme pour vaincre tout, et la mort même.

Paulot et Gervais le suivirent. Un gardien de haras, lâchant ses chevaux, galopa derrière le groupe. Puis un laboureur matinal. De sorte qu’ils furent plusieurs à pénétrer dans le moulin à la suite du maire de Theuville.

De ce côté, on traversait le Sausseron sur un enjambement de pierre. La chute bruissait. Paulot, dans son effroi, n’avait même pas songé à fermer les vannes pour arrêter le travail. La grande roue tournait, ruisselante, sans cesse fouettée par l’eau. Son effort puissant, distribué par les arbres de couche, les manivelles, les poulies, les courroies de transmission, se propageait dans les divers organes, d’en bas jusqu’au troisième étage.

Ici, au sous-sol, dans sa gaine de fonte, le concasseur pilait le blé, qui lui arrivait peu à peu de l’énorme «boisseau», où tous les jours, par l’ouverture du grenier, on en jetait trente sacs. Automatiquement le son se séparait du grain broyé, que les chaînes à godets enlevaient aussitôt pour aller le jeter sous les cylindres, à l’étage au-dessous. Dans la pénombre de cette partie du moulin, le tic tac têtu des machines, leur halètement de créatures presque vivantes, leur morne activité, que ne troublait pas l’épouvante humaine, impressionnèrent même un Clément Fontès. Les sacs pendus aux énormes entonnoirs de bois, et qui, rigides et hauts de deux mètres, s’alignaient en file spectrale, semblaient des linceuls de suppliciés.

Clément crispa sa main sur la rampe du raide escalier. Ne traversait-il pas un cauchemar? Une sensation d’irréel le soulagea un instant. Il allait se réveiller.

Mais non.

Le voici à l’étage. Le jour est là—d’autant plus clair qu’il se joue parmi des blancheurs. La farine impalpable saupoudre tout: le plancher trépidant, les gaines en bois des chaînes à godets, qui se dressent comme des colonnes. L’une d’elles est ouverte. On voit monter à toute vitesse les augets, qui portent là-haut, dans le sasseur, la poudre neigeuse non encore blutée. Clément voit comme un disque de brume la rotation d’un volant. Les deux boules d’un balancier vont et viennent. Une courroie sifflante lui barre le chemin. Il ne sait plus. Il se tourne.

—«Où est-elle?»

Un vertige d’hallucination l’a ressaisi, et plus encore quand il voit en pleine lumière la face de Paulot—cette figure de Gilles sinistre, blanc de peur et blanc de farine jusqu’aux cils. Les prunelles vagues du paysan n’ont plus d’expression dans ce masque de pâte mal cuite, entre le clignotement des paupières frangées comme avec de la peluche de chardon. Clément lui trouve l’air ignoble et redoutable. Serait-ce lui qui a fait le coup?

—«Me diras-tu où est ta patronne, brute?» crie-t-il, à bout d’énervement et d’appréhension.

—«Là ...» fait le doigt tremblant du rustre, plutôt que sa voix, qui ne sort plus de son gosier.

Une porte s’ouvre sur une pièce voisine, et l’architecte se rappelle que, par là, on gagne la chambre des Barbery. Il s’incline sous la courroie de transmission, fait encore deux pas. Il est au seuil.

Un réduit nu, où s’éteint le labeur saccadé, obsédant, des machines. Dans un angle, un amas fauve—du son. Dans un autre angle, une montagne fluide, grisâtre—farine de rebut. Contre ce mol appui, une femme couchée, qui semble endormie,—Louisette.

Fontès pousse un cri de joie. Ce n’est pas la mort, le sang, le drame, cette paisible forme étendue. La pauvre petite avait dû glisser là, s’évanouir. Quel imbécile, ce Paulot!

Clément se penche.

—«Madame Louisette!... Louisette!... Eh bien! voyons. Qu’est-ce qui nous est arrivé?...»

Le jeune homme rit dans sa moustache. «Diable! Eh! eh! ce coquin de Marcel Barbery n’est pas à plaindre. On s’en serait douté.»

Quels yeux virils n’auraient eu le même éclair approbateur devant le désordre savoureux où la jeune meunière gagnait de n’être plus attifée, de n’être plus trahie par des vulgarités d’enveloppe, de redevenir seulement une femme—et une jolie femme?

Ses grands cheveux noirs se déroulaient parmi la blême farine, contre laquelle sa joue reposait, comme sur un oreiller. Sa camisole s’entr’ouvrait sur la ferme poitrine, d’un dessin qui eût pu rendre jalouse plus d’une beauté de salon. Son jupon court découvrait des chevilles bien tournées, un pied au talon et aux ongles roses, dont la pantoufle gisait plus loin.

Mais, de ce corps frais comme un beau fruit, aucun signe de vie ne venait. Clément saisit une des mains pour tapoter la paume. Au contact, il jeta un cri sourd et la laissa retomber.

Ce que cette main cachait apparut alors. Une petite tache rouge au haut de la camisole. Dieu! était-ce possible?... Avec une délicatesse tremblante, il écarta le linge. Point ne fut besoin de porter la moindre atteinte à cette pudeur sans défense. Vers la naissance même de la gorge, dans la rondeur commençante du sein gauche, Clément vit un petit trou triangulaire, que la chair revenue laissait à peine distinct, et qui n’avait presque pas dû saigner.

Il se tourna, sauta sur Paulot, l’empoigna au col de son tricot de laine.

—«Tu étais seul ici avec elle!... C’est toi qui as fait cela ... ou qui l’as laissé faire.»

Le malheureux ne répondit pas. Ses vagues yeux blancs chavirèrent. Fontès le jeta comme une loque, et le garde-moulin alla rouler sur le tas de son.

A genoux maintenant près de Louisette, Clément cherchait à découvrir un souffle de vie. Il n’y réussit pas. La jeune meunière était morte.

Il venait de le constater avec horreur et se redressait, lorsqu’il eut la notion que la chambre s’emplissait de monde. Derrière lui, des gens se poussaient, s’avançaient. La nouvelle courait le village, et les curiosités, une fois réunies, perdaient toute retenue.

—«Arrière!... arrière!...» fit Clément presque à voix basse, mais avec tant de solennité, d’autorité, que le groupe recula.

Il avisa son garde champêtre et un fermier en qui il avait confiance.

—«Consignez cette porte. Ne laissez entrer âme qui vive. Et surveillez aussi celui-là,» ajouta-t-il en désignant Paulot, qui, maintenant, gémissait en se tapant la tête au mur.

Puis, élevant la voix:

—«Que personne ne touche à madame Barbery. Il n’y a plus rien à faire pour elle. Et les magistrats doivent la trouver là où elle est.»

Ceci dit—d’un ton qui ôtait l’idée de désobéir, Clément Fontès entra dans la chambre à coucher.

C’était la pièce la plus proche. Il n’eut qu’à pousser un battant resté entre-bâillé. Aucun volet ne défendait du grand jour l’asile de repos du couple matineux. D’un coup d’œil, l’architecte saisit les détails. Le lit à bateau, très élevé par ses deux ou trois gros matelas, et surmonté de l’édredon rouge couvert d’une guipure de coton. Louisette avait dû le quitter précipitamment. Le drap rejeté montrait l’enfoncement d’un corps qui n’avait bougé qu’au sursaut du réveil. Aucune trace d’agitation ou de lutte.

Rien alentour ne paraissait bousculé: ni les chaises, bien rangées contre la muraille, ni l’armoire à glace, fermée avec sa clef à la serrure, ni les bibelots de la cheminée, où trônait sous globe une couronne d’oranger. Nulle part aucune tache de sang. Toutefois, un papier froissé gisait sur la descente de lit. Clément sauta dessus, comme s’il devait y lire le mot de l’abominable énigme. C’était une enveloppe bulle, dans l’angle de laquelle se trouvait un nom de notaire, l’adresse de son étude. Au crayon, ces mots y étaient tracés:

«Monsieur et Madame Marcel Barbery, de Theuville: 10 000 francs.»

—«L’argent ... On a pris l’argent,» murmura Fontès.

Contracté d’horreur, il demeurait là. Oh! le retour de Marcel!... L’idée du supplice qui attendait son malheureux frère de lait! L’architecte, en cette appréhension tragique, n’arrivait plus à coordonner les notions qu’il pouvait recueillir sur le crime. Cependant il n’avait pas le droit de détourner une seule de ses facultés hors du champ d’une observation rigoureuse. Il était maire, magistrat. De ce qu’il aurait noté là, à la première minute, dépendait peut-être le succès de l’instruction.

Une colère le souleva.

A quoi bon? On ne le châtiera pas, celui-là ... ce gredin féroce, qui a supprimé tant de beauté, tant de bonheur ... Ce lâche, qui a surpris et frappé une femme ... Cet être abject, qu’un tel acte met hors de l’humanité ... Les journaux lui feront un piédestal de réclame. Le monde s’inquiétera des menus de ses repas et de ses projets d’avenir. On apprendra qu’il envisage avec gaieté sa future existence de petit propriétaire à la Nouvelle ...

—«Écœurement!» gronda Fontès. «Qu’ai-je à faire de cette honteuse comédie sociale?»

La souffrance grandissait de minute en minute, comme il arrive après la stupeur anesthésiante du premier choc. D’atroces regrets commençaient à lui mordre le cœur. Pourquoi n’avait-il pas insisté pour protéger Louisette? Il entendait son rire insouciant, dans la voiture. Ah! Dieu ... Et cette nuit, quand il avait vu cette lumière passer aux fenêtres du moulin ... S’il avait couru ... C’était alors, sûrement ... Comment supporter l’idée de ce qu’il aurait pu faire et qu’il n’avait pas fait?

Tout à coup, il s’élança hors de la chambre. La pauvre jolie forme était là, immobile. Clément eut un sursaut. Mais, marchant droit au garde-moulin:

—«Le chien?...» demanda-t-il brusquement. «Où est le chien? L’a-t-on tué? Je veux me rendre compte ...»

Il se rappelait l’aboiement coupé, l’avertissement, tout à coup suspendu, de la bonne bête de garde. Fiston s’était-il tu, assommé? Ou parce qu’il avait reconnu celui qui survenait?

Paulot, effondré, secoué de pleurs, ne lui donna aucune explication. Mutisme calculé d’un criminel, ou peur idiote de se compromettre? Clément haussa les épaules, renonçant à en rien tirer.

Le garde champêtre observa:

—«Si monsieur le maire veut voir lui-même. La cour est de ce côté.»

Il indiqua une troisième porte de la pièce. Mais cette porte se trouva fermée à clef.

Le fait frappa Fontès.

—«Où ça donne-t-il?

—Sur des marches qui descendent à la cour. Y a un demi-étage de moins par là qu’en arrière, où le Sausseron coule creux.

—Alors c’est une entrée de la maison?

—Bien sûr. L’entrée vers la route.

—Je ne me rappelais pas. Mais la clef n’est pas en dedans. Comment se fait-il?

—Madame Louisette l’aura retirée.

—Donc l’assassin n’est pas entré par là?

—Oh! il a encore pu donner le tour de clef du dehors, en décanillant.

—Peu probable.»

Pour vérifier, Clément sortit par le moulin. Malgré son dégoût de la faiblesse sociale et son peu d’espoir en une machine judiciaire faussée, l’impulsion de savoir l’entraînait aux gestes de l’enquête. Il traversa de nouveau les salles où, tout à l’heure, trépidaient les machines. Rien ne bougeait plus. Le silence. Quelqu’un avait fermé la vanne qui dérivait l’eau sur la roue.

Devant le petit pont conduisant au dehors, Clément s’orienta. Des marches remontaient sur la gauche. Les gravissant, l’architecte reconnut cette partie de la cour où se trouvait le mur d’angle et le portillon du sentier.

De ce côté, aucune défense sérieuse. Un loquet, une mauvaise targette, rarement poussée. Cependant, une fois dans la cour, il fallait, pour gagner la chambre des meuniers, ou bien traverser le moulin—dangereux la nuit, parmi les machines, et au risque de rencontrer le garde,—ou s’introduire par la porte de devant, solide celle-là, et que Fontès venait de voir fermée à clef.

Tout à cet examen, l’architecte avançait, tournant la maison. Un bond farouche de chien avec un aboi furieux, le saisirent. Il avait oublié Fiston. Mais, tout de suite, l’animal se calmait, flairait l’ami. Et, se coulant contre lui, avec de grands battements de queue, une ondulation soumise de l’échine, voulait se faire pardonner la brutalité aveugle de l’accueil.

—«Là, là, Fiston ...» disait machinalement Fontès.

Il était comme figé sur place et regardait ce chien. Ce qui venait de se passer là, avec lui, c’était la scène nocturne. Oui ... voilà ... exactement. La même clameur de colère qu’il avait entendue de sa fenêtre. Et cette clameur suspendue de même ... sur une modulation identique ... Oh! l’étrange écho!...

—«Fiston, Fiston, tu l’as vu, toi ... Il est entré par cette petite porte du sentier, n’est-ce pas? Et tu le connaissais?...»

Les yeux hallucinés de Clément se fixaient sur le chien. Et le chien, sous ce regard, essayant avec une ardeur intelligente de comprendre les mots, commençait à ressentir un malaise. D’ailleurs, maintenant que le moulin était arrêté, l’animal percevait un mouvement inusité de gens, des bruits de pas. Il tendit l’oreille, gronda sourdement.

«Ce n’était pas Paulot,» méditait l’architecte. «Quelqu’un du dehors. Et quelqu’un de familier ici. Garuche?... Mais Garuche ne doit pas être un ami de Fiston. Cette bête, je sais, ne tolère pas volontiers les gens de mauvaise mine.»

—«Oh! toi, si tu pouvais parler!... Quel était ce visiteur nocturne auquel tu as fait le même accueil qu’à moi?»

Un frisson souleva les cheveux de Fontès.

«Le même accueil qu’à moi ...» répéta-t-il.

Ses deux mains, sauvagement, saisirent les oreilles touffues de Fiston. Ses prunelles, tout à coup hagardes, s’enfoncèrent dans les prunelles fauves et dorées de la bête. Qu’y croyait-il voir? Quel reflet? Allaient-elles lui révéler quelque chose, dans leur profondeur mystérieuse, troublée de pensée comme un regard humain.

Soudain—ce fut à la fois effrayant et puéril—cet homme fort recula, secoué d’un tremblement. Fiston, sans détourner des siens ses yeux, ses beaux yeux, maintenant pleins d’une indescriptible angoisse, hurlait lugubrement, hurlait à la mort. Cri brusque et sinistre, à briser les nerfs—des nerfs moins tendus même que ceux-ci.

Clément bien vite se reprenait, honteux de l’émoi physique. Eh quoi!... ce pauvre chien venait de s’alarmer, prévenu par l’instinct, par quelques signes inhabituels. Devait-on faire attention à un animal au milieu d’un pareil drame?

Il le laissa, monta sur le perron pour examiner la porte. Pas plus de clef à l’extérieur qu’à l’intérieur. Force fut à Fontès de rebrousser chemin, de rentrer en faisant le tour, comme il était sorti. Sans qu’il s’en aperçût, Fiston se coula sur ses talons.

Et alors ce fut la scène d’incomparable douleur. Rien ne put arrêter le chien dès qu’il eut senti, dès qu’il eut compris, dès qu’il eut vu. Il aurait déchiré qui l’eût saisi. Nul ne s’y risqua. Fiston se jeta sur Louisette avec des appels, des caresses, des sanglots. Il rampa tendrement contre ce corps, dont personne n’essaya de l’écarter. Avec une délicatesse singulière, son museau parcourut la face froide, s’enfouit parmi les cheveux dénoués, heurta la morte, à petits coups câlins, pour la tirer de son immobilité. Soudain l’inutilité de ses manœuvres lui apparut évidente. Alors il eut une plainte dont frémirent les assistants. Et il se retourna vers eux dans un tel mouvement de fureur que tous reculèrent. Puis il s’accroupit contre le corps, ramassé sur lui-même, comme dans la résolution têtue de ne plus jamais se laisser éloigner de là. Et, de fait, malheur à celui qui eût tenté de l’en déloger! Le moindre geste en avant, même de Paulot, son ami, provoquait un grognement redoutable. On découvrait alors, sous les babines retroussées, une rangée de crocs capables de broyer des os humains comme des fétus.

—«Ah! bien, ça ne va pas être commode pour les constatations,» observa quelqu’un.

Une voix répliqua:

—«V’là les gendarmes. Ils auront tôt fait de l’apprivoiser ... Quéques bons coups de plat de sabre ...

—Vous n’avez pas honte, Garuche?» dit Fontès.

Puis, s’adressant au chef:

—«Brigadier, faites évacuer le moulin. Restez ici jusqu’à l’arrivée des magistrats, que je vais appeler par téléphone. Inutile de vous recommander qu’aucun mal ne soit fait à ce chien.

—Bien entendu, monsieur le maire. Mais faut-il le tirer de là?

—Non. Il a le droit d’y être. D’ailleurs, vous feriez blesser vos hommes inutilement.»

Le garde-moulin, qui se remettait un peu, prit la parole:

—«Fiston ne bougera que quand son maître sera de retour.

—Ah! son maître ...» soupira Fontès.

Et, donnant un dernier regard à la jolie créature de gaieté et d’amour si odieusement assassinée, il partit, songeant à ce que pouvait être son devoir le plus urgent dans l’horrible aventure.

III

Table des matières

La matinée s’avançait. Une matinée de septembre, tout à l’heure perlée de brumes, et qui maintenant, surgissait, lumineuse, hors des voiles que déchirait le soleil.

Clément Fontès, tout entier aux obligations que lui dictait l’événement abominable, parlait au téléphone, lorsque la vieille Margotte entra dans son cabinet. Vainement elle avait frappé. Mais, entendant la voix de son maître, elle pénétrait sans plus de façons, avec la familiarité qu’autorisaient son âge et la bonhomie des habitudes.

Sa figure, dont la peau tannée, ridée, s’enfiévrait de taches pourpres, ses yeux meurtris, témoignaient de quel cœur elle adoptait le malheur des autres. Les humbles ont toujours des larmes à donner, parce qu’ils en sont plus riches que d’autre chose. Toutefois, bien que bouleversée à en être toute tremblante, la Margotte s’inquiéta d’abord pour celui qu’elle avait élevé.

—«Mon pauvre monsieur Clément! Vous voilà quasi blanc comme le papier sur votre table!...»

Elle hocha sa vieille tête. Quel malheur!

—«Que voulais-tu, Margotte?» demanda doucement l’architecte.

—«Vous ne pouvez peut-être pas vous déranger ... Je n’aurais pas dû ... Mais elle insistait si gentiment!... C’est la demoiselle du Manoir, qui est en bas.

—Mademoiselle Ausserand?»

Quoique Fontès tournât le dos au jour, peut-être Margotte vit-elle s’enflammer fugitivement cette pâleur dont elle s’alarmait. Sa finesse de vieille s’aiguisait de tendresse plus que de curiosité. L’instinct l’avait avertie qu’elle ne serait pas blâmée d’interrompre son maître.

Celui-ci se levait.

—«Je descends tout de suite.»

Pas si vite qu’il ne prît le temps de rajuster sa cravate, de tirer ses manchettes, d’arranger de la main ses cheveux. Geste d’un sentiment plus dominateur que la mort. La mort, toute proche, et si tragique, n’en put interdire la rapide inconscience.

Sur le seuil, sans entrer, la main au guidon de sa bicyclette, Xavière Ausserand l’attendait.

Enfant délicieuse, dans sa jupe courte collée aux hanches fines, la longue taille de roseau, la jeune gorge prise dans la blouse de broderie, et la petite tête lumineuse coiffée d’un béret garçonnier. Était-ce le reflet presque roux des mèches frisées, ou la limpidité des prunelles, étonnamment claires entre les cils noirs, ou encore le teint pur, aux reflets laiteux et nacrés, qui, tout d’abord, causait un éblouissement? Xavière, dans sa farouche adolescence, élevée au fond d’une retraite campagnarde, seule auprès de sa mère, ne s’habituait point à l’effet de surprise charmée, d’admiration, de curiosité, que provoquait sa rencontre chez ceux qui ne la connaissaient pas. Sans doute, au fond d’elle-même, une coquetterie dont elle refusait de se rendre compte, s’y satisfaisait secrètement. Mais la gêne surpassait trop le plaisir. Sensation intolérable, qui lui mettait aux joues une chaleur de braise, qui l’eût fait fuir, se cacher—parfois même souhaiter d’être laide.

Aussi, combien elle aimait Theuville, le tranquille village, dont les habitants, l’ayant vue grandir, accoutumés à sa figure, ne la regardaient pas comme un phénomène. Elle aimait tout le pays qu’on aperçoit du Manoir, où la vue est si belle. Et surtout elle aimait son vieux Manoir lui-même, tout délabré qu’il fût—débris d’un passé plus brillant, qu’avait connu sa famille maternelle, ancienne demeure provinciale, qui, sans doute, jadis, fut château, et centre d’un domaine par lequel se justifia ce titre de marquis de Theuville dont s’affublait encore le frère aîné de sa mère, l’oncle Pascal, leur unique parent.

Lorsque Xavière aperçut Clément, elle posa sur lui, tout grands ouverts, ses yeux pleins de confiance. Ce n’était pas M. Fontès qui lui infligerait, par un regard trop attentif ou trop hardi, ce petit supplice de confusion dont la souffrance lui était odieuse. Au moins, lui, il s’adressait à elle comme à tout le monde, sans affecter non plus un respect exagéré, tellement ridicule, pensait-elle, envers la grande mioche qu’elle était, et qui lui donnait à croire—chose vexante—que les gens se moquaient d’elle.

D’ailleurs, en ce moment, ces petites misères incompréhensibles de la vie ne l’occupaient guère.

Elle s’écria:

—«Oh! monsieur Clément, est-ce que c’est vrai, cette horreur qu’on raconte? Ce n’est pas possible. Maman en est malade. Je suis venue à cause d’elle, sans lui dire ... Si je tiens la vérité de vous, elle me croira.

—La vérité? Mais ma pauvre enfant ...

—Comment, on a?...»

Il inclina la tête si tristement qu’elle ne put s’y tromper.

—«On a tué la petite meunière?... Cette gentille Louisette!

—On l’a tuée.

—Mais qui?... mais qui?... Des assassins?...»

La naïveté de la question n’arracha même pas à Clément l’ombre d’un sourire. Il voyait blêmir cette figure d’innocence, trembler la fine bouche, rose et mouillée comme la chair d’un fruit,—du plus désirable des fruits.

—«Ma pauvre petite!... Quelle idée aussi de venir!...

—Venir!...» se récria-t-elle. «Mais c’était pour maman! J’ai bien plus de courage qu’elle. Et puis, qu’est-ce que cela fait, moi?»

D’un geste vaillant, elle s’effaçait, détournant un réconfort dont d’autres avaient tellement plus besoin.

—«Oh! monsieur Clément, quelle affreuse chose! Les pauvres, pauvres gens!... Et dans notre pays, notre Theuville, où jamais on n’a commis un crime!... Mais qu’est-ce que je vais dire à maman? Elle est comme folle, voyez-vous ... Elle déclare qu’alors nous ne pouvons plus habiter notre grande maison, si peu solide, et isolée, et où des bandits se cacheraient facilement. Nous deux presque seules ... Et qu’on s’obstine à faire passer pour riches.

—Mon Dieu!...» soupira Fontès, à qui tout à coup apparut la vraisemblance d’un tel danger.

—«Je vous en prie, ne donnez pas raison à maman. Elle quitterait ... Elle prendrait un appartement à Paris. Moi, j’en mourrais. Monsieur Clément ... si vous aviez seulement un quart d’heure ... Il n’y a que vous qui puissiez calmer maman.

—Mais madame Ausserand est-elle donc impressionnée au point?...

—Au point qu’elle m’inquiète ... oui ... Une crise nerveuse ... Je ne sais. Et quand elle aura la certitude de cette horrible chose!... Pensez-vous que, si elle n’était pas dans un état inouï, j’aurais osé vous déranger?... Oh! si vous pouviez venir un instant ...»

La supplication du doux regard bleu agissait trop sur Clément pour qu’il ne crût pas devoir s’en défendre.

—«Mais, mademoiselle Xavière, je ne puis guère bouger d’ici. Mes fonctions ...

—C’est vrai. Vous êtes le maire ...»

Ce titre, sur les mignonnes lèvres, ennuya le jeune homme. C’était vieillot, falot, absurde. Et quand il la vit, résignée, détacher du mur sa bicyclette, il trouva trop dur de ne pas saisir cette occasion de l’accompagner.

—«Après tout, j’ai prévenu le Parquet. Rien à faire avant l’arrivée des magistrats. S’il survient un incident, le brigadier de gendarmerie est là, et mon secrétaire ... Allons, je vous suis.

—Oh! merci. Que vous êtes bon!» dit la jeune fille.

Lui aussi prit sa bicyclette. Mais, pour monter au Manoir, la côte, par endroits, est si rude, que Fontès dut descendre de sa machine. L’entraînement lui manquait. Il usait peu de ce genre de locomotion. Mlle Ausserand, ne s’étant pas aperçue qu’il mettait pied à terre, continuait devant lui, dans sa hâte d’arriver. Et l’homme, solide pourtant, qui trouvait l’exercice trop dur, regardait avec admiration ce corps léger, emporté par les deux roues contre les lois de la pesanteur. La taille flexible penchait un peu, à droite, à gauche. La jupe, chastement, cachait le mouvement des jambes. Sous le béret, la torsade des cheveux brillait contre la blancheur mince de la nuque. Comment dire une telle grâce de jeunesse? Et cette agilité tranquille?... Le cœur de Clément était comme tiré après elle, se gonflant et défaillant suivant le rythme de la douce ascension. Le charme de la terre, l’horizon qui s’ouvrait, les promontoires de feuillage autour desquels tournait la route, le vif parfum de la campagne foulée par l’automne, la lumière mouillée, tout s’exaltait au passage de la souple silhouette. Une telle minute mordit l’âme de Fontès comme l’archet mord la corde au point de vibration la plus aiguë. Ce fut un de ces instants significatifs, auxquels on se reporte ensuite des lointains de la vie, pour y retrouver l’âme qu’on n’a plus, y respirer l’essence d’un sentiment qu’on a cessé de concevoir.

«Xavière ...» murmurait secrètement le jeune homme, sans se douter que tout lui-même d’aujourd’hui, et cet univers matinal, n’existeraient au fond de son souvenir que par cette image, par ce nom.

Mlle Ausserand tourna la tête, le vit à pied, quitta sa machine pour l’attendre.

Alors elle lui demanda des détails sur l’affreux événement de la nuit.

Il dit ce qu’il savait, ce qu’il avait fait.

—«Je connais l’hôtel où ce malheureux Marcel Barbery descend à Paris—un petit hôtel près de la gare du Nord. J’ai téléphoné. Il était parti de bonne heure. Et on ne l’y attend plus. Il a annoncé qu’il reviendrait directement à Theuville après avoir terminé ses affaires.

—Mais par quel train?

—Ils ne sont pas nombreux. Je serai à la gare pour chaque arrivée.

—C’est bien, cela, monsieur Clément.»

Xavière donna cette approbation avec une nuance. L’accent signifiait: «C’est mieux que je n’aurais attendu de vous.»

L’architecte sourit.

—«Vous aussi, mademoiselle, vous croyez à la légende de ma dureté de cœur.»

Elle hocha sa jolie tête.

—«Pas pour tout le monde.»

Il eut un sursaut—car il s’attendait à un démenti. L’amertume perça:

—«Je ne suis pas dur pour tout le monde. Ah! c’est bien heureux! Et pour qui donc le suis-je, à votre avis?»

Les yeux limpides de Xavière cherchèrent courageusement les siens.

—«Mais ... pour votre frère. Oui, vous le savez bien.

—Mon frère!...»

Une espèce de suffocation arrêta Clément sur place. Et le regard qu’il rendit fut un si âpre éclair que l’enfantin visage, aussitôt détourné, s’empourpra.

—«Jacques s’est plaint à vous?... de moi?...»

Quelle signification dans les deux monosyllabes! Xavière comprit vaguement qu’elle le fâchait, et voulut retenir l’orage sur elle-même.

—«Jacques ne s’est jamais plaint,» protesta-t-elle—sans voir qu’il tressaillait d’entendre le nom familier sur ses lèvres ... («Jacques» tout court, alors qu’elle l’appelait «monsieur Clément».) «N’allez pas croire cela. Jacques vous admire. Il parle de vous avec une tendresse profonde. C’est justement ... Mère et moi, nous nous sommes demandé comment, avec un frère tel que vous, et qu’il aime, ce pauvre garçon semble ne pas avoir à Theuville d’autre maison familiale que la nôtre ... Nous l’accueillons de notre mieux, parce que nous sentons qu’il souffre ... Peut-être ne le comprenez-vous pas? S’il y avait entre vous un malentendu?»

A mesure qu’elle avançait dans son petit discours, les mots lui venaient plus facilement. Pour une si jeune fille, élevée dans la plus grande réserve, et que, seule, la conscience du devoir qu’elle s’était créé rendait hardie, l’attitude de Fontès ne pouvait manquer d’apparaître décourageante. Le visage de l’architecte, fermé désormais, comme ses lèvres, opposait l’impénétrabilité d’un mur. Et quelle expression!... Capable de justifier la pire idée que cette enfant avait pu concevoir de son caractère intraitable, de son intransigeante sévérité.

Elle se tut. Il ne prononça pas un mot. Alors Xavière reprit, d’une voix légèrement tremblante:

—«Vous pensez que je me mêle de ce qui ne me regarde pas? Mais ma mère m’a dit que le Manoir a toujours eu des relations affectueuses avec votre famille. Maman a connu votre père. Elle l’estimait beaucoup. Nous sommes peut-être vos amies plus que vous ne vous souciez d’être le nôtre.

—Vous êtes surtout une amie pour Jacques,» observa-t-il, glacial.

—«S’il le souhaite davantage?... Et s’il en a plus besoin que vous?

—C’est vrai,» fit Clément. «La pitié n’est pas un sentiment dont je me soucie.»

Puis, enfourchant sa bicyclette:

—«Pédalons, voulez-vous, mademoiselle Xavière.»

En un instant, ils furent à la grille du Manoir.

C’était une grande bâtisse, dont rien, pas même l’âge, n’expliquait l’archaïque désignation. La masse rectangulaire, monotone, avait dû, vers l’époque de Louis XIII, remplacer une construction ancienne qui lui légua son nom. Un air d’abandon, répandu sur ses façades verdies, aux volets presque tous clos, comme aussi sur le parc négligé, aux allées herbues, sur la terrasse, aux urnes vides de plantes et mangées de lichens, disait la demeure devenue trop vaste pour la sollicitude ou pour la fortune des propriétaires. Le panorama très étendu qui s’ouvrait devant elle, la perspective enchevêtrée des collines, prêtant à ce pays aimable une charmante sauvagerie, la limite sombre de la forêt de l’Isle-Adam, ajoutaient, surtout en ce matin voilé, une tristesse de solitude, la mélancolie de l’espace, à la maison désenchantée.

Cette impression s’augmentait lorsque, ayant franchi l’une des hautes portes-fenêtres, on se trouvait en face de la maîtresse du logis.

Blottie auprès d’un des premiers feux de bois de la saison, Mme Ausserand serrait autour d’elle un châle de laine blanche. Et cette figure, déjà menue, qui se recroquevillait frileusement, peureusement, faisait paraître plus haute, plus large, plus déserte, la pièce majestueuse où elle se trouvait, qui, cependant, devait être un des plus petits salons.

—«Maman,» s’écria Xavière, «voici monsieur Fontès, qui a bien voulu se déranger.

—«Mon Dieu! Mais où étais-tu donc, ma chérie?...» gémit une voix sous le châle blanc. Et l’on vit la grimace larmoyante d’un visage plus fané que vieilli, à la pâleur maladive, mais non dépourvu de distinction, et où l’observateur eût retrouvé les traces de cette beauté par laquelle Anne de Theuville conquit jadis le cœur du riche banquier Ausserand.

La ruine, le veuvage, la maladie, le manque absolu de résistance à la vie et à la douleur, avaient fait cette épave. Elle geignit sur l’imprudence de la laisser seule, et sur cette autre imprudence, pour une jeune fille, de courir la campagne les jours où l’on assassine.

—«Un pays où tout le monde me connaît!...» dit gaiement Xavière.

—«Tout le monde connaissait aussi la meunière. Ça n’empêche pas ...»

Le châle blanc ondula d’un grand frisson. Et alors, parmi des hoquets d’épouvante, Mme Ausserand supplia:

—«Qu’on ne me dise rien!... Je ne veux pas savoir!... Monsieur Fontès, ne me racontez pas ce qui est arrivé à cette malheureuse ...»

Le châle blanc remonta contre les oreilles, cacha de nouveau la blondeur grisonnante de la tête. L’accent plaintif jaillit, plus étouffé:

—«Moi, je m’en vais, d’abord. On fait mes malles. Je ne dormirai pas une nuit de plus dans cette effrayante vieille baraque ...»

Sur un signe de Xavière, Fontès dit doucement:

—«Et où irez-vous, madame? A Paris, chez le marquis de Theuville?»

Un pauvre rire, un rire sanglotant, trembla sous le châle.

—«Le marquis de Theuville!... Un marquis dans un galetas ... Comment voulez-vous qu’il nous reçoive, mon frère? Il n’a pas de lit. Il couche sur un divan dans son salon,—sa seule pièce, d’ailleurs ...»

Clément, étonné, se tourna vers Xavière, qui rougissait.

A ce moment le châle, rejeté d’un geste nerveux, glissa en arrière. La figure pitoyable se dressa, plus ravagée par une expression d’égarement:

—«Vous aussi alors? Vous parlez du marquis de Theuville, de ses richesses? Voilà les histoires qui courent ... On assure que nous cachons des trésors ici ... que nous vivons pauvrement par avarice. C’est comme cela que vous nous ferez égorger!...

—«Voyons, madame Ausserand ...» prononça Fontès, avec une de ces intonations à la fois câlines et impérieuses, qui agissent comme un charme sur les nerfs détraqués.

Il avait le dégoût et le dédain des êtres auxquels échappe le gouvernement d’eux-mêmes. Contre cette sorte d’infirmité, une répulsion le crispait. Mais il venait de regarder Xavière. La détresse, une confusion douloureuse, montaient avec des larmes, dans les délicieuses prunelles en fleur. De rose, la jeune fille devenait toute pâle. Il lui fit un signe rassurant.

—«Voyons, madame ... Il ne faut pas vous frapper ainsi. Raisonnons un peu, voulez-vous? Regardez dans quel état vous mettez votre pauvre enfant.»

Le seul effet de cette voix mâle, la présence d’une telle force calme, relevaient magnétiquement le moral de la défaillante créature. Et il est probable que la suggestion eût opéré, mieux encore que le raisonnement—car nul raisonnement ne pouvait faire que le Manoir fût bien gardé,—si un incident fâcheux n’eût tout compromis. Le factotum de Mme Ausserand, un bonhomme qui remplissait les fonctions multiples de concierge, de valet de chambre et de jardinier, se présenta pour annoncer que quelqu’un avait dû s’introduire, la nuit, dans le parc. Une brèche fraîchement agrandie au mur d’enceinte, d’ailleurs croulant, des broussailles brisées, des traces de pas, diverses observations de ce genre, appuyaient son dire. Même il montra un lambeau d’étoffe, découvert dans un massif, contre la maison.

—«Ça s’est arraché aux épines du gros rosier, sous la fenêtre de Mademoiselle,» affirma-t-il.

Mme Ausserand n’entendit pas ce détail, car elle venait de s’évanouir. Xavière courut chercher un flacon de sels. Pendant ce temps, Fontès disait à l’homme:

—«Confiez-moi ce chiffon. Je vais voir les magistrats, au moulin, et je le leur remettrai.»

Le domestique n’hésita pas.

—«Voici, monsieur le maire.»

Cet homme simple recommençait ses explications, prenant pour une marque de vif intérêt la fixité des yeux et du visage de Clément. L’architecte s’absorbait dans l’examen du débris de lainage. Ce qui se passait en lui devait tendre bien impérieusement les ressorts de sa pensée, car il semblait soudain détaché de tout, au point d’oublier le groupe en désarroi de la mère et de la fille.

—«Je pars, le Parquet doit m’attendre,» dit-il avec une précipitation saccadée qui, chez quelqu’un d’aussi peu démonstratif, ressemblait à du trouble.

La main de Mlle Ausserand, posée sur son bras, l’arrêta.

—«Monsieur Fontès, cela vous gênerait-il beaucoup de passer chez le médecin?»

Il la regarda d’un air si sauvage qu’elle eut un recul, balbutiant:

—«Oh! pardon ...»

Mais sa jeune grâce agit, même sur cette frénésie secrète. Distinctement, Fontès vit l’effort de volonté que reflétait ce charmant visage. Xavière ne voulait pas pleurer, ne voulait pas s’effrayer, ne voulait pas réclamer une aide qui ne s’offrait plus. Ne pouvait-elle pas être brave, garder son sang-froid, déployer de l’énergie pour elle-même et pour sa pauvre maman? Il s’attendrit.

—«Oui, mademoiselle, je vais vous envoyer le médecin. Et ... n’ayez pas peur, je veille sur vous. Je remonterai voir comment cela va ici. La nuit prochaine, vous aurez quelqu’un ... Oui, un garde, un agent. Vous serez protégée. J’en fais mon affaire.»

Les douces prunelles enfantines s’obscurcirent de larmes.

—«Je craignais de vous avoir blessé, monsieur Clément.

—Moi?...

—En vous parlant ... à propos de votre frère.

—Comme il vous préoccupe!» ricana l’architecte.

Il sortait sur la terrasse, reprenait sa bicyclette, se penchait pour enlever une herbe enchevêtrée dans le pédalier, affectait de ne pas relever les yeux.

Il partit sans se retourner, sans voir l’effarement de cette physionomie ingénue, de ce visage frais et transparent comme l’eau d’une source. Derrière lui, sur la grande terrasse nue, aux dalles fêlées, aux urnes vides, dans ce décor de mélancolie et de solitude, Xavière, debout, eut un geste des bras en avant—geste d’imploration ou de rappel, rapide, inconscient, aussitôt retombé. Un instant, elle resta immobile. Mais l’idée de sa mère lui revint, en une secousse anxieuse. Elle rentra.

Clément, sur sa machine, descendit comme un fou la route en pente. Pourtant il n’alla pas jusqu’au bout sans s’arrêter. Dans l’endroit où il pouvait se croire le plus seul, hors de vue de toute habitation, il stoppa, descendit, tira d’une poche le fragment d’étoffe. De nouveau, il l’examina, le retourna comme s’il en eût compté les fils. Et, de nouveau, ses yeux devinrent fixes, ses traits rigides, tendus, comme sous l’influence d’une fascination.

A la fin, il passa la main sur son front. Son regard erra sur le paysage.

—«Voyons ... voyons ... je ne suis pas dans mon bon sens,» fit-il presque à haute voix.

Une onde nerveuse parcourut son grand corps. Ses mâchoires se heurtèrent. Il murmura:

—«Lequel des deux serait pire?... Lequel des deux?... C’est infernal!...»

Ensuite, il poursuivit son chemin—mais d’une allure plus lente, et qui se ralentit encore en vue du village, comme si, malgré sa vaillance morale, ce qu’il appréhendait de retrouver là-bas eût été au-dessus de ses forces.

Dès les premières maisons, l’émotion du pays l’enveloppa. On le cherchait. Comment s’expliquer son absence? Le Parquet siégeait au moulin. Et, naturellement, le procureur de la République le réclamait, lui, maire de la commune et le témoin de la première heure.

Fontès, par le sentier, retourna vers le lieu tragique. Maintenant, ce coin de campagne, qui, en temps ordinaire, semblait trop vaste pour les quelques existences humaines dispersées là, grouillait de monde. De loin, sur la route, on apercevait l’automobile des magistrats, la voiture du médecin, d’autres véhicules arrêtés, parmi le noir fourmillement de la foule.

Une impression abominable et non encore éprouvée, même devant le cadavre de Louisette, contractait la poitrine de Clément. La vilenie humaine lui montait à la gorge, en nausée. Et il en était, de ces pantins lugubres! Les gestes et les mots de son rôle, déjà en répétition dans sa tête, s’imposaient à lui plus qu’il ne les choisissait. Il devait tenir sa partie.

Allons!...

Les questions l’étonnèrent. D’une telle simplicité, parfois presque oiseuses. Une instruction criminelle ... il l’imaginait, dès le début, plus illuminée d’intuition, plus ingénieuse à saisir des détails frappants, à faire surgir une signification imprévue des apparences. Mais, après tout, pourquoi?

—«Qui soupçonnez-vous?» demandaient invariablement les magistrats à chacun de ceux qu’ils interrogèrent.

Personne ne soupçonnait personne. Mais, comme ces messieurs du Parquet ne pouvaient s’accommoder d’un mystère si merveilleusement intact, ils commencèrent de soupçonner Garuche.

—«Voyons,» dirent-ils à Fontès, «vous, monsieur, ne partagez pas l’espèce de camaraderie tolérante qu’ont tous ces paysans pour un pareil vaurien. Rien ne vous donne-t-il à penser qu’il a fait le coup?

—Je ne l’en crois pas capable.»

Réponse inadmissible, pour un procureur qui tient une piste et veut la suivre, au moins jusqu’à ce qu’il en ait une autre.

On décida de perquisitionner chez Garuche.

En même temps, des journaliers furent embauchés pour établir, sous la direction d’un inspecteur, un barrage du Sausseron, en aval du moulin, et pour explorer la petite rivière.

Peut-être y trouverait-on l’instrument du crime.

Quelle était l’arme effilée, d’une pénétration si aiguë, qui, d’un seul coup, presque sans effusion de sang, avait déterminé la mort de la malheureuse Louisette Barbery? Une dague très fine?... Une alène?... Un tire-point?...

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
250 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066078553
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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