Kitabı oku: «Le marquis de Valcor»

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Daniel Lesueur

Le marquis de Valcor


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066078843

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII


Le Marquis de Valcor

I

Table des matières

LA FÊTE DE NUIT


REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un.

—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» prononça l’interlocuteur avec un accent singulier.

—«Comment qui? Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre, le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les plus étendus possédés par un particulier—cette Valcorie, cédée par le Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ...»

Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre, figea soudain cette éloquence.

Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom,—venait d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps, le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José Escaldas.

Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de corolles électriques.

C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles, les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus voisins de l’admirable demeure.

Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale, longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si farouchement pittoresque.

Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer.

En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une splendide nuit d’été.

Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse, imprégnée d’aromes salins.

Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples. Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait, dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie Micheline de Valcor.

Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie, semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger.

Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un sujet intéressant à leurs propos.

Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et assurément encore belle.

C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.

Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes, prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix.

—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» murmura José Escaldas.

—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué du mot. «Pour le compte de leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre. Leurs fiançailles vont être bientôt officielles.

—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes gens s’aiment, cela va sans dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau couple?»

Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage et la silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect seul, on ne pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante. Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe, achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour, restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation.

—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin,» observa Marc, impressionné par cette persistante jeunesse.

—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne seriez-vous pas son héritier?

—Mais oui,» dit le représentant de la branche cadette.

Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et, lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain, ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière.

D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment, c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son compagnon.

Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie distinguée, mais peu expressive, de M. de Valcor-Plesguen. Il lançait vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir.

Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine, avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite, de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni quels services il pouvait rendre à son tolérant patron.

Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol. Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en Europe.

Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux individu.

En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque intolérable.

—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son papa.»

Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps, pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite. Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique éblouissante, rendait leur présence invisible.

A cette minute précise, Renaud de Valcor et Mme de Ferneuse arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage encore? qui l’eût pu dire?...

Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages, levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction.

Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard.

Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent leur souffle.

Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de ses lèvres qu’on voyait trembler.

—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» s’écria Renaud.

La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur sinistre, se fixait sur Mme de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté, perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses traits se décomposaient visiblement.

Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots, rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée.

—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la comtesse. «Emmenez votre fils ... Partez!... Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce misérable enfant!...»

—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda le marquis, du ton d’un homme véritablement stupéfié.

Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant.

Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois.

L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse.

Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité.

—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous chasse, madame!... Je vous chasse!...» prononça Laurence.

Malgré l’égarement où elle était, Mme de Valcor n’élevait pas la voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race.

Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine.

Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante, s’adressant à elle comme à une enfant:

—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, ma chérie ... Si vous avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès de la comtesse ...

—M’excuser!...»

Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte pourtant volontaire et forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait sur son cœur ce mari qu’elle adorait.

Renaud insista, d’un ton cette fois impératif:

—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ...

—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre petite fille!...

—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» prononça dédaigneusement Mme de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas discuter avec les fous. Je me retire.»

Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante de Laurence.

Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait—pour la première fois peut-être de son existence—réellement embarrassé. Il eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Que devait-il faire? Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il trouvait monstrueux—hors de chez lui?

Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait le beau rôle.

—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus besoin de votre appui que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison.»

M. de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce soutien, comme prête à défaillir.

Mme de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur donnerait la clef du mystère.

Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson.

Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir.

Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure de désastre et de lutte?...

Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de l’orchestre, qui jouait des valses lentes.

Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien. Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse toute proche.

Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers, abordait la femme solitaire:

—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous êtes lasse?... Vous vous sentez mal?... Mais pourquoi rester ainsi à l’écart?...»

C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes.

—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...»

Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait auprès de Micheline? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin!...

—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Je vais vous ramener. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de Valcor.

—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas.

—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. Nous avons les irlandais, ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure.»

Gaétane secoua doucement la tête.

La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait:

—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement malade?

—Non, mon enfant. C’est bien pire.

—Pire?...

—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor.»

Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent incompréhensibles.

—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds.

—Que me dites-vous, ma mère?

—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans notre voiture? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne rentrerons pas dans les appartements.

—Mère!... vous me rendez fou!

—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors, toi, un Ferneuse?»

Hervé passa la main sur son front.

—«On nous chasse ... Qui nous chasse?

—La marquise.

—Pourquoi?

—Elle ne l’a pas dit.

—Vous le savez?...

—Peut-être.

—Est-elle dans son droit?»

En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y pouvoir résister.

La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix calme:

—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir.»

Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter son cœur de fils.

Il fit le mouvement de s’agenouiller.

—«Oh! pardon ... pardon ... mère ...

—Y penses-tu!... On peut nous voir.

—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra compte.»

Elle ne répondit rien et prit son bras.

Tous deux s’éloignèrent.

Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance l’un dans l’autre.

Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les ténèbres.

—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura M. de Plesguen, en se levant.

Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme, à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes? du brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables? ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela? Lui-même ne démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide, bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce conflit passionné.

—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une voix pleine de signification secrète.

Marc se retourna, glacial.

—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup d’honneur. Il me serait pénible d’en parler.

—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi que vous le prenez avec moi?... A votre aise, monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. Je sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille. Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me taire.

—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur,» dit Marc.

Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du monde, il se dirigea vers la maison.

Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté sur elle.

«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus paisiblement que sa cousine, la riche héritière.»

Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des deux jeunes filles.

Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits noirs, exécutaient un menuet.

Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon, tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des valses.

Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés.

C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame cette danse coquette, où Françoise faisait merveille.

La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier, ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère:

—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de maison et que je me dois à nos invités.»

Puis, comme elle apercevait leur fille:

—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»

C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons. Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui, au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse heureuse.

Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte, son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et du front.

Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si parfaite destinée.

Elle les avait refusés tous.

Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi.

Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant, ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un régiment de cavalerie.

Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare, absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait.

De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées.

En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait de pensée que pour Mlle de Valcor. Élevé près de sa mère, par des précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec toute la chaleur de leur sang.

Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement, sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline.

Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble. Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait Mlle de Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents, elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé, grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse.

C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre.

Mme de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de briser ce bonheur.

Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules décolletées un appesantissement de catastrophe.

Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin d’engainer très haut le cou élancé, lilial.

Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, Mlle de Valcor partit à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille, toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face.

Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve.

Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve, dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put, sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive:

—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus ici ce soir ...

—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?»

Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son père n’eût compris. Il ajouta simplement:

—«Pour tout le monde, une indisposition de Mme de Ferneuse a forcé son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je peux me fier à ton orgueil, mon enfant?

—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose?

—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il.

Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse qui lui étreignait le cœur.

Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la maison.

—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à personne autre ...»

La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet, avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses extérieures.

Mais Mlle de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles de sa cousine.

—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le cotillon avec moi ...

—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles. «Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»

Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois, s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante, à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique, donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les détailler, n’eussent rien offert de remarquable.

C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel.

Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale, dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis, par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le tapis vert.

De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie.

Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.

Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua:

—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement, avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave. Micheline a perdu son conducteur de cotillon.

—Monsieur de Ferneuse?

—Oui.»

Le prince Gilbert regarda Mlle de Valcor. Qu’elle avait une figure étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres!

—«Un accident?...» demanda-t-il.

—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un peu souffrante ...»

Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité:

—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables. Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette danse, ma cousine voulait vous prier ...

—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.»

Françoise sentit son cœur s’arrêter.

C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte, où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant, sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit Mlle de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon.

Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle.

Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les pièges du destin.

—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline.

Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille:

—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor ... Il vous reviendra quand je le voudrai.»

Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais, lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.

—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.

—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José Escaldas.

Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années, quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise.

Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun visage familier.

Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir, prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans, dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance.

—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?

—Peut-être.

—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle, croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de leurs réalisations.

—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince Gairlance un trop piètre parti pour vous.»

Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut: «Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai toujours trop heureuse de choisir.»

—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi!

—Lequel?

—Votre père.

—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.

—Eh bien, décidez-le à m’entendre.

—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble.

—Pas, je le crains, sur un certain sujet.

—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous causerez avec papa dès demain.

—Où cela?

—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous habitons le château et vous aussi.

—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un qui attend pour vous inviter à danser.»

Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec Mlle de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert entamaient la première figure.

Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons, d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert.

Mlle de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait.

Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine, restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes qu’il eût voulu toucher.

Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire, et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la sentait très loin de lui.

«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du tout son affaire ...»

Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient l’hospitalité dans l’immense château.

Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une aube d’été glissait, fanant les calices de lumière.

Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.

A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte, dans un petit salon qu’il croyait désert.

Tout de suite, il y aperçut sa femme.

Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en malade ni en enfant.

—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...»

La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se lèverait le couteau du chasseur.

Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute.

Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et, quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait aisément dans ce cœur tendre.

—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez ... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.»

Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et le suivit.

II

Table des matières

LA CACHETTE


PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où s’achevait le cotillon.

Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et mystérieuse emplissait de tristesse.

L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice. Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant.

Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le plaisir avait allongé les heures.

—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de Micheline?»

De la tête, Mme de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le bouton d’une porte.

Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux cadeau.

«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation bien à elle, et qui lui plaise.»

Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux restaient inachevés.

Une pièce n’était pas faite.

Laurence y conduisit son mari.

Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares, reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle la plus rapprochée de la mer.

C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches.

L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient attaqué un mur, où Mlle de Valcor voulait faire creuser une niche, que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres.

—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda Laurence à son mari.

—«C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme,» répondit Valcor. «Je vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a trouvé là une raison de plus pour en faire son studio.

—Alors,» reprit la marquise d’une voix tremblante, «vous n’avez pas oublié votre cachette?

—Ma cachette!...»

L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si lugubre, une telle contraction d’effroi.

Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même.

Trop tard!

L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de plier devant ce souverain esprit.

—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre cachette. Ce réduit si bien célé dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour. Ce réduit contenant votre horrible secret.»

Il fit peser sur elle un regard violent.

—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, «toucher à quelque chose ici sans me prévenir, sans m’appeler?...

—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, «qu’en creusant la paroi, les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure, et sans en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, nous crûmes à quelque relique plus ancienne que nous tous. «C’est ton père qui l’ouvrira,» lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli saillant, je crus reconnaître votre écriture ...

—Et vous avez lu?» demanda-t-il.

Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie bienveillante qu’il posa la question.

Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. Elle se tordit les mains.

—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! Ah! croyez-le bien, ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à souffrir!...»

L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent dans sa gorge, tandis qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes noyées par une douleur sans nom.

Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait.

—«Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre Laurence! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable?

—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants?»

Renaud regarda sa femme sans répondre.

—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au bout d’un instant. «Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse? Quand comptiez-vous anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?»

Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne disait pas.

—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans ce piège infernal?... Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison s’égare ...

—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je ne puis vous répondre maintenant.»

Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les tenailles d’une torture physique.

—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!»

Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? Sa Micheline, sa fille adorée, son orgueil, sa joie!...

—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez de récriminations et d’équivoques. Où sont ces papiers? Laissez-moi les lire. Je vous répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation.

—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a pu sortir une heure de votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous besoin de vérifier vos anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir un moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre aventure se soit terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse....

—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, lui saisissant le bras presque brutalement.

—«Hervé est votre fils.

—Mon fils!...»

Il recula. L’expression de son visage était bien la plus immense, la plus sincère stupeur.

—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi, qui ai vu!...» murmura Laurence. «J’avais une telle confiance en vous!...

—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari avec la promptitude d’un duelliste qui pare une botte mortelle, «Mais, imprudente que vous êtes, vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège n’était pas tendu pour vous. Votre découverte est fausse. Hervé n’est pas mon fils. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi.»

Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute.

—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire.

—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de Micheline.»

De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait d’une telle fougue de vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition: sa fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée.

Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut. Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre.

Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui.

—«Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Il fait glacial ici. Vous mettrez un châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs?»

Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se trouvaient à l’abri de l’humidité.

—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne parvenaient même pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous ne vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu!...

—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? Êtes-vous sûre qu’elles sont authentiques?

—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une paternité illicite? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand le château tomberait en ruines.

—Alors,» demanda Renaud, «comment expliquez-vous que j’eusse donné cet appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux?»

Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait.

—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât entre elle et Hervé de Ferneuse?»

Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur blessé. Le trouble,—tellement inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait. Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués, reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme.

Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle n’espérait aucun réveil.

A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia:

—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, elle ... Dieu! c’est peut-être sa vengeance ... Son fils n’aime peut-être pas réellement notre fille.»

Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse.

Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria:

—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je veux savoir ... Je veux savoir!...»

Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible:

—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune explication avec Gaétane de Ferneuse!»

Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence, défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.

Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés.

Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide, lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée, il parcourut des yeux la vaste chambre.

Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle, tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles, dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. Mme de Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres, au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de Mme de Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le désespoir et la colère.

C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant, que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le cylindre rabattu avec trop de précipitation.

Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier. Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie, un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs.

Seulement alors, il sonna.

Une femme de chambre parut au bout d’un instant.

—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.

—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?»

Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable, mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de l’incertitude.

Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres, s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien.

Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle qu’elle était aujourd’hui.

Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence.

Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban, dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le papier jauni. Et Mme de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline, heureusement, lui rapportait intact.

Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère avait été déchirée comme par un poignard:

«Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie, m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et déchirante aventure.

«O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... enfant de notre chair et de notre âme!... mes yeux te verront-ils jamais?...

«Sois sa consolation!

«Je te bénis.

«Renaud.

«20 février 1877.»

Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura:

—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Nous sommes en 1901. Son anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était fixée même avant de parcourir ces lettres.»

La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts, biens féminins, mais d’une fermeté singulière.

Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y appuya son menton.

Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut opposer de résistance au Destin.

Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle s’ensevelit.

Un gémissement s’échappa, étouffé:

—«Gaétane ... Gaétane!...»

III

Table des matières

CE QUE LA MER ENTENDIT


CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur.

Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse. Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle n’avait pas essayé de faire la charité.

Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité, et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de l’univers.

Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même.

Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient, s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les juger dans un esprit de blâme et de révolte.

«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient pas m’écarter ainsi de leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu.»

Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient adressés. Mais, avec la retraite brusque de Mme de Ferneuse et de son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes.

Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête.

Mlle de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la recevoir.

Le valet revint avec une réponse, également écrite et close.

«Mon enfant,» disait le marquis, «des affaires très graves m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée.

«Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te concerne?

«Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il arrive.

«Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit l’être.

«Ton père qui t’aime par-dessus tout.»

Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur le cœur un frisson de danger, de mystère.

Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes, les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et infinie l’aiderait à engourdir sa peine.

Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement, la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui.

A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements.

Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin, où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait.

Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de granit.

A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille.

La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert. Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle. D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste s’inclina dans une attitude de vive curiosité.

Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité.

Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter.

Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile. Devenait-elle folle?... Elle croyait reconnaître ...

Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui lui restait à faire.

Mlle de Valcor jeta un cri:

—«Hervé!...

—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.»

Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air! Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui accentua l’émoi dont elle était bouleversée.

—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi chercher du secours. On vous jettera une corde d’ici.

—Non, non, n’en faites rien.

—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...»

Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son beau visage était plus blanc que sa robe.

Il la rassura.

—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas l’ombre de vertige.»

Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible, le plus suave parmi les souffles de l’espace.

—«Micheline ... Vous m’aimez donc?...

—Ah! vous le savez bien.»

Tous deux se turent et se contemplèrent.

Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si extraordinaire entreprise.

Les yeux noirs de Mlle de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient plus se déprendre.

Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la première.

—«Pourquoi cette folie, Hervé?

—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma mère de ne pas remettre les pieds à Valcor.

—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec désespoir.

Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors, demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au roc ainsi qu’une liane vivante.

Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence.

—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse. «J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant.

—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?

—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire, deux ou trois heures à mon poste d’observation.

—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le sommes.

—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous vous engagez à moi?

—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»

Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse inspirée.

—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais, s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas?

—Jamais!

—Votre père a tant d’influence sur vous!

—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y a qu’un instant.

—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer à vous désormais.

—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la prompte gaieté de son âge.

Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire.

—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde, d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère pouvait se dispenser de mon serment.»

Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint blanc et de douceur dans les yeux limpides.

Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire:

—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût déjà reçu mes témoins.

—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!»

Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse.

—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais pas vous réciter le monologue du Cid. Et pourtant, ma situation n’est pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...»

Il s’arrêta.

—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse.

—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire.

—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées. Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort lui fût apparue tout à coup.

—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer. Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule, posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour, toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un tel obstacle ...

—Que feriez-vous?» questionna vivement Mlle de Valcor. «Est-ce alors que vous demanderiez raison à mon père?»

Hervé secoua la tête.

—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis de Valcor.

—Vous vous tueriez?

—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»

Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence.

—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.

—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé, non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que je préférerais mourir.»

Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif, moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme, elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour qui lui représentait toute sa vie?

—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que notre premier devoir est l’espérance.

—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle.

—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour longtemps.»

Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer!

—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.»

Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait reprendre son périlleux chemin.

—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.

—«Ici?

—Sans doute.

—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez pas cette entreprise insensée.»

Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre.

—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il.

—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait à chaque mouvement du jeune homme.

Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan nécessaire pour le supprimer.

Mlle de Valcor regarda autour d’elle.

Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom. Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les lèvres, la glissa contre son cœur.

—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours.

—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.»

M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée.

Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil, et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi, avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette élégante, qui disparut à l’angle du rocher.

Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière, paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées.

Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne craignait plus pour l’audacieux ami.

«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle.

Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de constance indomptable.

IV

Table des matières

CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT


VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur.

M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait Mlle de Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas aurait à lui dire.

—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais, s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te prendre comme intermédiaire?

—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi.

—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux gentilhomme.

Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et, quand il voulait, de la plus impertinente politesse.

—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître ses idées.

—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel vilain mot dans ta jolie bouche!

—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court!

—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise?

—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.»

Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et quelques mouches au bord de ses fossettes.

Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à quel moment.

—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il, «m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?»

Elle secoua sa fine tête.

—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes, un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.»

Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite bergère de Watteau.

—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.

—«Qui sait?

—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au Chêne-Blanc.»

M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea vers le Chêne-Blanc.

Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure.

De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.

—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le saluant à peine.

—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»

Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni se faire au grand jour.

—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi éloignée de José que la longueur du banc le permettait.

Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son interlocuteur.

—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud, qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?»

L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux, ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition. L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules.

—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen.

—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette fort. Mais quant à vos sornettes!...

—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le Bolivien en le voyant se dresser.

—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise, avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma fille, je l’espère bien, monsieur?

—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que ...»

Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.

—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de mademoiselle de Plesguen!»

Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes.

Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin d’une amourette insensée?...

Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne faisait plus mine de vouloir s’en aller.

—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien. «J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en parle pas!...»

M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles. Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise, sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il, lui, si elle allait souffrir pour de bon!

—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je déraisonne, de m’écouter cinq minutes?»

Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement:

—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché aux Valcor qu’à nous.

—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.

—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?...

—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant. Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre.

—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.

—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?»

—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné.

—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne laissait subsister aucun doute.

Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de son interlocuteur.

—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.»

M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner.

—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang.

—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la prescription.

—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne.

—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de preuves.

—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir.

—Dans quel but?...

—Faire de vous le maître de ...

—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous?

—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.

—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement.

—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez, je suis net. Parce que je veux vous convaincre.

—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence. Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre de vous.

—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il me ferait disparaître.»

Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité sinistre.

—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente, «de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?»

Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien.

—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas.

—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées ténébreuses.

—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse vous dire?»

L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.

Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille à larges bords.

—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué.

—Le chef de votre maison!...» ricana le métis.

—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.

—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ... Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?»

Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure? Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction.

Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit.

—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que j’ai vu naître Renaud, étant plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ...

—Même en Amérique?» interrompit brusquement l’autre, «dans les forêts vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes?

—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace.

—Croyez-vous?

—Tout s’est expliqué à son retour.

—Croyez-vous?...» répéta Escaldas.

Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne détournait plus son regard.

—«Et, à son retour,» reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe, «tout vous a-t-il paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé changé plus que de raison?

—Il était parti presque un adolescent encore,» répondit Marc avec lenteur, interrogeant ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de terribles blessures. Les fièvres l’avaient consumé. Et peut-être—on ne me l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui avait donné plus de mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé?»

José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout, se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos de l’antique domaine.

—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud de Valcor dormait depuis vingt ans sous la terre sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde, le droit de vous appeler le marquis de Valcor?...

—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura le père de Françoise, en jetant autour de lui un regard d’épouvante.

Il y eut un silence.

Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer, puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de l’Océan au repos.

—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est à cause de toi que je ne rejette pas tout de suite une pareille infamie.»

Il eut un recul, comme de dégoût.

—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne veux pas!

—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié pour intenter l’action civile.

—Contre qui? contre mon cousin?... Non, non, assez!... Au nom de quoi?... Pourquoi?... Sur quelles bases?

—Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès. C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait confié Renaud.

—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne suis pas votre homme. Le marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous écouterai pas un instant de plus.»

Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna:

—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer un héritage!... Faire un procès pour cela!... Traîner le nom de Valcor devant les tribunaux!... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous, d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...»

L’ancien officier se montait. Il revint vers le métis.

—«Faites attention,» prononça-t-il, presque d’un ton de menace. «Vous le disiez bien tout à l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. Eh bien! quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte, je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous!»

Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos, partit à grands pas.

Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le champion de celui qui les possédait.

L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie, ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme.

Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles, quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune.

Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit! Il ne l’avait pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins, sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables. Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver le désir d’en connaître les données! Rejeter l’espoir parce qu’il était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha d’abord de sentir son désappointement.

Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur.

—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série de ses blasphèmes espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il est le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. Et puis ... j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.»

Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette distraction des sociétés civilisées.

V

Table des matières

LE SUBTERFUGE


LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres d’amour—ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres scellées dans les murailles.

La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie physique, se dressa. M. de Valcor rassembla les papiers et les enferma dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture. A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit, dans lequel il introduisit une clef minuscule. Un panneau se déplaça. L’armature d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le simple trou creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse. Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea vers le nouvel appartement de sa fille.

Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et de la mer, engageait sa vie à Hervé.

—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor à une femme de chambre.

—«Mademoiselle est allée se promener dans le parc.

—Seule?

—Oui, monsieur le marquis.

—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque?

—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau.»

Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou valet, personne ne savait au juste. Mais la domesticité lui obéissait. Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en rapportait à ce bizarre et indispensable personnage.

Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt.

Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre, était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de livres.

Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor.

Le marquis referma la porte avec soin.

—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il brusquement.

Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre:

—«Bauchet ... Firmin Bauchet.

—Tu es d’ici?

—Non, je suis de la Corrèze.

—Tu comptes rester en Bretagne?

—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour ailleurs. Ça s’est trouvé comme ça.

—Alors, tu repartirais volontiers?

—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort, chez nous.»

Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre qui le fardait.

—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme?

—Mille francs!» répéta le maçon ahuri.

—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras, sans qu’on te revoie jamais dans ce pays.

—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre.

—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur?

—Non, c’est le camarade.

—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui?

—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte.

—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte, tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons. Était-ce possible, cela? Me comprends-tu?»

Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un instant, puis répliqua:

—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait qu’il y aurait eu le trou derrière la pierre.»

Valcor sourit.

—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Ne t’inquiète pas du trou. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade. Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être convaincues. Suis-moi bien, petit. Tu vas voir comme ce que j’attends de toi est simple.»

Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia, en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant:

—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et quand je t’ordonnerai de me suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que je t’ai promis.»

M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif. La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une incroyable puissance de suggestion.

Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un cartel, dans le vestibule tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser.

Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra:

—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?»

L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse.

—«A monsieur le marquis? Comme tu y vas! Il ferait beau voir le déranger pour un galopin de ton espèce.

—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... C’est pour une chose très grave.»

Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la recherche de son maître.

M. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme.

Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face. D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. Pourquoi ne pas substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son génie? La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant.

Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira lorsqu’elle vit entrer le marquis.

Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme.

—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait, s’insinuait, berçait, «vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de véritables crimes?...»

Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche! Une âme plus solide même en fût restée interdite.

—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» balbutia Laurence.

—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! Vous avez dû perdre la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne. Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Voyons, avouez ... Vous n’avez pas tout lu?...

—Non, certes,» dit-elle en frissonnant.

Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé descendaient impérieusement jusqu’à son cœur.

—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Cette cachette?...

—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable ruse inventée pour faire manquer le mariage de Micheline. J’ai commencé une enquête. Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là.»

A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre revenait, disant qu’on demandait M. le marquis.

—«On me demande? Qui cela?

—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle nommait le premier valet de chambre.—«Il craint quelque accident à la bibliothèque de Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument parler à monsieur le marquis.

—Permettez-vous que je m’en occupe?» demanda celui-ci à sa femme.

Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il lut dans les siens la prière qu’il attendait.

—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici?»

Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa méfiance.

—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel parfait, «Dans votre chambre ... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez témoin ...

—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, comme moi, que c’est pour les papiers ...»

Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur les tapis délicats.

—«C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor?» demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de céans.

Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène.

—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas dire devant Madame ...

—C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin?» fit le marquis avec une bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans doute pardonner.

—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque chose de vilain, dont je me suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi. Je crains que ça ne cause des malheurs. J’aime mieux tout avouer.

—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement est bon. Nous ne te mangerons pas, va.

—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le camarade n’était pas là.

—Est-ce possible!...» s’écria Mme de Valcor. «Vous dites vrai?...»

Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne l’avait pas trompé. Il s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit futur sentit s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français.

—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience tranquille.

—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor.

—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route.

—Combien t’a-t-il donné?

—Un louis de vingt francs.

—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte?

—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» dit le maçon.

—«Tu l’as fait?

—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça pouvait être bien méchant.

—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Enfin, le remords t’a pris. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile.

—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin madré, qui joua la frayeur, «Vous n’allez pas me faire mettre en prison!»

La voix émue de Laurence s’éleva:

—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave garçon. Je veux que vous ayez une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! vous réparez bien le mal que vous avez commis.»

Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa récente torture, d’après ce qu’il disait.

Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail, un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise.

—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire écrire?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord.

—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» dit Valcor avec son aisance heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son subterfuge. «Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du nom que tu voudras.

—Mais la dame verra que c’est pas le mien.

—Elle te connaît donc?

—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma famille.»

Le marquis éclata de rire.

—«Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille, autrement il t’en cuirait. Est-ce compris?

—Oui, monsieur le marquis.

—Pourquoi prends-tu cet air malheureux?

—La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon!»

Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé.

Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor. En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute pitié.

Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté:

—«La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne les questionnera pas. Elle est consolée, cette dame. N’est-ce pas ce que nous voulions?» ajouta-t-il.

Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce «nous» qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme promise.

—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre?»

Certes. C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute l’ampleur nécessaire.

—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» dit Renaud en comptant les pièces.

—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera la mère de se tuer de travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade.

—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce qui est la vérité.»

Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers.

Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis XV, orné de bronzes précieux, il écrivit:

«Gaétane,

«Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain, dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la Falaise-Blanche,—vous savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu oublier.

«Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!

«Songez à la scène de cette nuit.

«Songez à notre enfant.

«Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut que vous m’entendiez là.

«Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être de sa vie.

«Renaud.»

Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre au château de Ferneuse.

—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains propres, soit à la comtesse, si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. A personne autre.»

Ceci fait, il retourna chez sa femme.

—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir ces lettres avec moi?

—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses.

—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...

—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi affolant de la surprise.

—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de tous côtés, dans le château, dans le pays.»

La marquise de Valcor secoua la tête.

—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours: électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans parler de nos invités eux-mêmes.»

Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment le coup avait pu être fait par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut.

—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la voix s’altéra, «un premier devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame de Ferneuse?»

Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue, dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs—sa seule beauté—tandis qu’elle posait la question.

—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit son mari, d’un accent qui exprimait plutôt l’injonction que la prière.

—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? Mon Dieu! Il est impossible de lui dire ...

—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites. Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre caractère impulsif! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre entretien, de ses dispositions.

—Que pensera-t-elle de moi?

—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre dignité autant que de la sienne.

—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... Vous n’allez pas lui laisser croire que je suis jalouse d’elle!»

Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de la traiter en enfant:

—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai avec madame de Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté.»

Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse.

—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon Renaud! Mais ne m’épargnez pas trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de Ferneuse!»

Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde:

—«Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette enfant-là est pris, c’est pour toujours.»

Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la vérité même:

—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore, sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son frère?

—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» murmura Laurence en frissonnant.

VI

Table des matières

BERTRANDE


LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte pour quelques jours.

—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à cheval, encore, si j’en juge d’après ces superbes bottes et ce stick épatant.»

Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable, n’encourageait cependant pas les familiarités.

—«Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne!» reprit Gilbert. «Ah! si je ne craignais pas d’être indiscret!...»

Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé,—comme on l’appelait dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la double initiale de ses noms: Gilbert Gairlance,—était trop habitué aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices.

—«De quel côté alliez-vous, marquis?

—Vers le Conquet. C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu.

—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses?

—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du phare?

—Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est le dernier cri du Finistère.

—Précisément.

—J’aimerais bien voir cela.

—C’est facile,» dit Renaud.

Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines, pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener.

Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses éperons et ses leggings.

Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse. L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas encore fleuries.

Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité. Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que ce fût l’eau ou le ciel.

La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes: l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq.

—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.»

Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la sueur ruisselait.

—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise. Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur parler.

—Où nous retrouverons-nous?

—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»

A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de l’Océan. Il lui cria:

—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre cheval?

—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout à l’heure!»

Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet.

Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire.

Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur, lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant, même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures, on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que les perspectives infinies et changeantes de la mer.

La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin.

Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur assise de rochers!

—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite grille de l’enclos, «il y a des moments, dans la mauvaise saison, où les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par un tremblement de terre.»

Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge de l’abbaye. Mais nul ne sait. L’ignorance du modeste gardien était celle de tout le monde.

Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité, dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. Une surprise l’y attendait. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas.

Le prince de Villingen jeta un cri:

—«Mademoiselle Micheline!»

Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il entendit une voix très douce lui dire:

—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis pas mademoiselle de Valcor.»

Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle méprise ... Une si extraordinaire ressemblance ... Et cette réponse de l’inconnue, qui, tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle.

Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce n’était plus la hauteur grave de Micheline. L’illusion s’atténua. Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche ouvert.

Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé avec Mlle de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui avait fait résoudre sa conquête.

La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble très doux.

Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil,—elle devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne portait pas de gants. Elle se promenait toute seule. L’expression de son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu vif. Elles parurent à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il se trouvait,—rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux bleus de Renaud.

—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» murmura-t-il en dévisageant l’étrangère.

—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, qu’on me prend pour la demoiselle de Valcor.

—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda Gilbert, en qui naissait un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après.

—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous sommes d’ici! Et depuis longtemps, allez. Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent les souvenirs dans la province.

—Votre nom est Gaël?

—Oui, Bertrande Gaël.

—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée secrète. «C’est chez vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment.

—Chez nous!» s’écria-t-elle.

Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un oiseau qui va s’envoler.

—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami du marquis de Valcor?

—Je suis même son hôte. Je demeure chez lui en ce moment, mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée, je vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de Villingen.

—Un prince!» s’écria Bertrande avec une admiration naïve.

—«Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer un trône,» dit-il galamment.

La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. Elle demanda, soucieuse:

—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici?

—Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez?...

—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, «je ne vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande.

—Vous avez donc peur du marquis de Valcor?»

Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert, immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que pour retenir cette vision charmante, elle murmura:

—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince.»

Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église, mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à côté d’elle.

La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande. S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait?

Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce, mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille, qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante? La réponse qu’il se faisait à cette question ne le dispensait pas—au contraire—d’en vouloir connaître les données.

—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je vous promets, sur ma parole, de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon ami Valcor? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une jeune personne aussi exquise que vous.

—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les yeux à terre, «que j’ai quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage de le lui dire.

—Le couvent! Vous étiez au couvent?

—Oui. Aux Géraldines de Quimper.

—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?...

—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! Oh! pas ça, non!... Novice seulement. Je n’avais pas prononcé mes vœux.

—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? Pour contenter monsieur de Valcor?

—Oui, et grand’mère.

—Grand’mère, soit! Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer sa volonté?»

La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela.

—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle.

—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et, malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus,» répliqua Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas l’équivoque.

—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un silence. «Depuis que je suis au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le marquis comme le bon Dieu.»

Elle se signa—pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa comparaison.

—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande? Si toutefois je ne suis pas indiscret.

—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, et, sur un autre ton): «il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque toujours en mer.

—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» demanda Gilbert, qui désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance.

Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras:

—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte.»

«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas morte, mais absente, disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa fille rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. Cette enfant-là fut sa première faute. Tout cela est limpide.»

Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une explication:

—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A quoi bon vous cacher cela, puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... Elle est devenue innocente après son malheur.»

«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement s’accrut. Il reprit tout haut:—«De quel malheur voulez-vous donc parler?

—De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. Mais on m’a souvent dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes, où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle si aimante et fidèle!—des mots qu’elle lui adressait comme dans un rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur, quoi!—Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a jamais retrouvé le sens.»

Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps.

—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, monseigneur le prince.

—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le prince.»

Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor.

—«Comment faut-il que je vous appelle?» demandait humblement la naïve Bretonne.

—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. «Monsieur Gilbert», si vous préférez.»

Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce nom charmant et familier à un prince! Cela parut à Bertrande un tel privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement.

—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle d’une voix tremblante de fierté ravie, «c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre cheval.

—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez pas averti, je vous aurais suivie au bout du monde.

—Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés?» demanda-t-elle, avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise.

Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature, que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait.

—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec élan.

Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu.

Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez la plus innocente des filles d’Ève—et celle-ci l’était réellement. Puis elle s’enfuit tout d’une traite.

Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui s’éloignait.

—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai la réalité,» murmura-t-il.

Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait.

Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire ressangler son cheval avant que le marquis y parût.

Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément et désespéré?

Quand tous deux trottèrent de nouveau sur la route, Gilbert sentit qu’il ne supporterait pas jusqu’à Valcor le silence de son compagnon. Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui allait l’obliger à desserrer les lèvres. Quelle parole d’honneur avait-il donnée à la petite, au sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait plus au juste. Est-on tenu par ces serments pour rire qu’on fait aux femmes et aux enfants? D’ailleurs, il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi s’en tenir.

Gairlance commença donc à rire tout haut, d’un rire plein d’intention, puis il commença:

—«Dites donc, mon cher marquis, cela n’ennuie pas madame de Valcor qu’on puisse rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît la sœur jumelle de mademoiselle Micheline?

—Comment?» fit Renaud, en lui lançant un âpre regard.

—«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des ruines de l’abbaye, une petite paysanne ravissante, qui, à la distinction près, est le portrait frappant de mademoiselle de Valcor.

—Vous ne lui avez pas parlé, au moins?» demanda vivement le marquis.

—«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le prince. «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village rien qu’en lui demandant ma route ou en lui disant: «La belle journée!»

—Mon cher ami,» reprit Renaud,—tout de suite maître de ses émotions, mais avec l’accent le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler si légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre.

—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance.

—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et l’intérêt que je porte à cette famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de tout à l’heure.

—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence pour la marquise ...

—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un peu aux dépens d’une malveillance trop facile, «apprenez ce que sait le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande Gaël est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence. Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite. Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie féminin.

—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. «Elles ont l’air du même âge.

—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance.»

Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère.

—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il n’avait rien de désobligeant pour vous.»

Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur.

—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon. La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection. J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance héréditaire.»

Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même, sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il risqua encore une question:

—«Vous parliez de couvent. Cette jeune fille est donc destinée à la vie religieuse?

—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec une franchise qui étonna l’autre. «C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer ses vœux.

—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut vous faire?»

Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de clairvoyance délicate.

—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, «qu’une personne qui a le visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en par votre impression même,—cette ressemblance, promenée à travers la vie,—et sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté?—peut produire de pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse. Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement, au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et de sécurité que dans un cloître.»

Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même:

—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation.»

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16 ocak 2025
Hacim:
420 s. 17 illüstrasyon
ISBN:
4064066078843
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