Kitabı oku: «Madame de Ferneuse»
Daniel Lesueur
Madame de Ferneuse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066078607
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX

Madame de Ferneuse
I
Table des matières
UNE RENCONTRE

L’immense paquebot La Vendée, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres, atteignait la région équatoriale.
On avait quitté, quelques jours auparavant, l’Europe assombrie par les brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des vents alizés et sans l’aménagement confortable du luxueux navire. Quotidiennement, dès l’aube, l’équipage arrosait la dunette. Et les frais planchers, sous l’ombre des toiles tendues, gardaient pendant quelques heures, autour des longs sièges d’osier, le bienfait de cette ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants qu’on n’y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque tous, passé par l’une des salles de douche. Ils s’assoupissaient, lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner jusqu’à l’équipage—dont la manœuvre était sommaire sur ces eaux vastes et magnifiques,—jusqu’au gigantesque bateau lui-même, qui s’avançait rapidement, mais insensiblement, d’une marche d’enchantement et de rêve. Le soir tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes frôlaient les bastingages, tandis qu’en bas, par les fenêtres ouvertes sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois, des trépidations de danse, partaient, s’envolaient sur les eaux luisantes, s’éteignaient dans la muette immensité.
S’il est une réunion d’êtres humains où la médisance, les cancans, la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c’est le petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d’un navire, s’offrent un réciproque intérêt d’autant plus vif, qu’elles se trouvent momentanément séparées du reste de l’univers, distraites de leurs occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l’ennui. Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l’unique pâture intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s’observent, se groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent, s’espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables préoccupations avec l’abîme indifférent qui les berce, qu’elles ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de leurs existences. Une vie humaine sur l’éternité, une traversée sur l’Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d’une seule minute.
Sur le paquebot La Vendée, deux voyageurs avaient le don d’exciter au plus haut point l’intérêt des autres, et le privilège,—si c’en est un,—de susciter les commentaires et d’alimenter les conversations: un religieux et une femme.
Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir des Octaviens. Son ordre ne s’était pas soumis aux conditions désormais imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. Il s’en allait. Ou?... Nul ne savait au juste.
On assurait qu’il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse. Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait, autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine, un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné d’une bouche épaisse en une barbe d’apôtre, mais une admirable expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes.
La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l’attention du bord, s’appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa femme de chambre, s’isolait constamment, et paraissait obsédée par un chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine, mais d’une beauté encore intacte et d’une distinction frappante, on ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y constatait une ardeur douloureuse, l’élan d’une âme tendue vers un but, où elle se brisera peut-être, mais qu’elle veut atteindre à tout prix.
Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du père Eudoxe, l’octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité des places d’honneur, qui leur étaient assignées près du commandant.
Un soir, à table, le moine, pour la première fois, se mêla à la conversation de ses voisins.
Jusqu’alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans qu’aucun lien les rapprochât, observaient la même attitude: une courtoisie distante à l’égard des autres convives, et, en fait de paroles, l’échange de quelques phrases banales, sur la santé, le temps ou le service, indispensables à des gens dont le silence voulu se tempère d’une parfaite éducation.
Cette soirée-là était violemment belle, par les flamboyantes ardeurs du couchant, où des brumes, peut-être annonciatrices d’orage, emmagasinaient les derniers rayons du soleil. La chaleur était lourde. Par les fenêtres grand’ouvertes de la salle à manger, donnant sur la galerie circulaire du premier pont, s’apercevaient une mer immobile, glacée d’améthyste, d’incarnat et de soufre, puis le double horizon, mauve et cendre à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de sang mêlé de feu.
—«Quelle splendeur!» s’écria l’un des passagers.
Un autre questionna:
—«Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, commandant?»
Le marin éclata de rire, moins pour railler le propos que pour en atténuer l’effet.
Mais l’inquiétude ne s’éveillait pas pour si peu. L’heure était douce, le dîner réussi. Un de ces moments où les plus poltrons narguent le danger, parce que, physiquement, ils n’y croient pas.
On vanta la sécurité qu’offrait La Vendée et l’habileté du capitaine. Un plaisantin prononça gravement:
—«Cela ne nous empêchera point de passer dans l’autre monde.»
Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut et un certain froid, le bel esprit ajouta:
—«Oui, dans l’autre monde,—le nouveau,—puisque nous allons en Amérique.»
Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet inattendu, tourner la causerie vers la métaphysique.
Quand ils entendent dire: «l’autre monde», les plus légers rêvent un instant, s’interrogent, réfléchissent: «Tout de même...»
Quelqu’un prononça sérieusement:
—«L’autre monde... C’est le but de toutes les religions, et c’est aussi leur négation.»
Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, au moins dans sa seconde partie, que le moine, malgré son détachement volontaire des bavardages environnants, tressaillit et regarda celui qui venait de parler.
—«Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend Père,» continua le passager,—un écrivain allemand connu, qui s’exprimait parfaitement en français, et qui s’empressa de surprendre la muette interrogation de l’octavien.
Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins se tournèrent vers lui curieusement, et, d’ailleurs, furent aussitôt sous le charme de sa voix.
—«Je ne devine pas votre pensée, monsieur,» dit-il avec douceur. «Elle est certainement paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir l’expliquer. Comment la vie éternelle,—assurée aux hommes par la religion,—démentirait-elle cette religion même?
—Parce que cette vie éternelle est un article de foi primordial, et que nul cœur humain ne saurait l’admettre absolument. Si nous comptions vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la mort. Elle serait la plus belle fête sur cette terre. Puisque ce dogme de la vie éternelle, qui pourtant flatte notre plus fervent espoir, ne peut s’implanter en nous, comment prêter à la religion une puissance divine, agissante? Comment admettre qu’elle existe dans nos âmes autrement qu’à la surface, qu’elle soit jamais autre chose qu’un simulacre sublime?
—Il y a les martyrs,» fit le moine.
—«Ceux-là se réjouissent de la mort, c’est vrai. Mais encore la leur impose-t-on. Et puis...»
Il s’arrêta.
—«Achevez,» dit le Père Eudoxe.
—«Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais pas vous froisser.
—J’exercerais un triste ministère si je devais me froisser d’une objection.
—Eh bien,» reprit le psychologue germanique, «la science nous démontre que le martyr qui sourit dans les supplices, est en état d’hypnose, et qu’il ne souffre même pas.»
Le religieux eut un lent sourire.
—«C’est parce que la science suffit au vieux continent que je m’en vais dans le nouveau,» prononça-t-il.
—«Puisque vous ne craignez pas la franchise, mon Père,» dit l’incrédule,—qui, par politesse employait cette appellation opposée à son indépendance d’esprit,—«je vous demanderai si c’est une capitulation.
—De la religion devant la science?... Non, monsieur. Nous ne capitulons pas en portant à des peuples primitifs la nourriture spirituelle que vous n’acceptez plus. Le christianisme fut la manne qui permit à vos ancêtres de traverser les déserts de la barbarie et de vous amener aux jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous nourrissez d’autre chose... pour le moment.» (Le moine souligna fortement les trois derniers mots.) «Trouvez bon que nous offrions ce que vous rejetez aux pauvres âmes incertaines en marche vers l’avenir.»
La chaude mélodie de l’accent, comme la tranquille sérénité des phrases, gagnèrent la sympathie des auditeurs. Le sceptique lui-même fut séduit. Voulant donner à son contradicteur une marque d’intérêt déférent, il lui demanda:
—«Est-ce que vous vous rendez en mission dans des régions dangereuses, Révérend Père? Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples primitifs.
—Aux plus primitifs qui restent encore sur ce globe,» répliqua le moine avec un air joyeux. «Mais je n’y ai nul mérite, et j’y courrai moins de dangers que dans le pays, pourtant si cher, dont je m’éloigne.
—Oh! cependant...
—L’injure, la calomnie, l’arrachement d’une séculaire demeure, la séparation d’avec mes frères, furent des peines plus vives que ne m’en imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre à la torture. Mais ils n’en feront rien. Ce sont des peuplades craintives et douces, à quelques exceptions près.
—Et ces peuplades habitent?...
—La grande Selve amazonienne... La plus vaste forêt du monde, et la plus inexplorée. Une forêt plus étendue que l’Europe, et moins pénétrée que le cœur de l’Afrique, parce qu’elle n’a pas encore offert à la cupidité du monde les trésors du continent noir.»
A ce nom «la Selve amazonienne», la comtesse de Ferneuse n’avait pu retenir un mouvement.
Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation sur les cartes, pour avoir lu le récit des rares explorations qu’on y dirigea, cette mystérieuse région des forêts vierges de l’Amérique du Sud. Elle la connaissait pour d’autres raisons peut-être. Son imagination avait parfois tenté de se représenter ces formidables solitudes, où les évaporations torrides montant des marécages et des cours d’eau épandus largement sous le soleil tropical, développent une végétation tellement touffue que les fauves mêmes n’y peuvent circuler et vivre. C’est le domaine des oiseaux. Les plumages les plus merveilleux et les plus variés voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, dans l’étouffement indescriptible et inextricable des fourrés, c’est le silence, la fièvre et la mort.
Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie humaine. Car, là où les quadrupèdes ne sauraient s’accommoder des conditions d’existence, les Indiens trouvèrent un asile au moment brutal de la conquête espagnole. Au long des fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis, des peuplades ingénues existent encore, plus étrangères au reste du monde que si elles habitaient une autre planète. Elles se nourrissent de poissons, d’oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent d’écorce, se parent de plumes et de baies séchées, s’arment de flèches trempées aux poisons dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent le délire des passions. Elles savent comment le désir, l’orgueil, l’amour et la haine, font palpiter le cœur. Et le peu de notions chuchotées de l’une à l’autre sur la civilisation entrevue leur en inspire le mépris et l’horreur.
C’est à ces simples créatures que songeait le Père Eudoxe, lorsque, à la table d’honneur de La Vendée, devant le luxe des cristaux et de l’argenterie, sous l’étincellement des ampoules électriques brusquement allumées dans le crépuscule, il parla des régions que traverse le Haut-Amazone.
D’autres pensées venaient de faire frémir et pâlir la comtesse de Ferneuse.
Quand le repas eut pris fin, les yeux de la grande dame suivirent la robe de bure grise bordée de noir, et ses pas aussi s’en allèrent dans le mouvement de cette robe, comme entraînés par une fascination.
L’octavien monta sur la dunette.
Le vaste spardeck, délivré de la prison de toile de sa tente, luisait sous la nuit bleue, avec ses longs fauteuils de toile, que les mousses commençaient à replier et à ranger. Il était à peu près désert. Une séance de musique se donnait au salon, qui retenait la jeunesse et les femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, buvaient le café ou des liqueurs, le cigare à la bouche, dans le fumoir.
Accoudé au bastingage d’arrière, le moine semblait contempler le sillage du navire, où dansaient des gouttes d’argent tombées des étoiles.
—«Pardon, mon Père,» dit la comtesse de Ferneuse, en s’approchant.
—«Madame...»
Il s’inclina, sans surprise. Il avait observé cette femme, la devinait chargée d’un lourd souci. Et sa connaissance de la vie et des cœurs lui donnait conscience de cette attraction qu’exerce sur un mystère féminin trop obsédant l’âme à la fois ouverte et secrète du prêtre.
—«Mon Père, je suis peut-être importune...»
Il fit un geste de dénégation.
—«... mais vous avez dit, à table, que vous vous rendiez dans la Selve...
—Certainement, madame la comtesse.
—Oserais-je vous demander par quel chemin vous y parviendrez, de quel côté vous comptez aborder cette région des forêts?
—Par la Bolivie.
—Oh!» s’écria-t-elle avec une émotion singulière. «C’est donc la volonté du Ciel.
—Tout se fait, madame, par la volonté du Ciel.
—Sans doute. Mais... je veux dire... Notre rencontre est, pour moi, une grâce de la Providence.
—Elle en sera une pour moi aussi, madame, si je puis vous servir en chrétien.
—Vous pouvez, mon Père, m’être d’un incroyable secours.
—Est-ce possible?
—Je me rends moi-même en Bolivie. Je voudrais, moi aussi, pénétrer dans la forêt amazonienne.»
L’étonnement laissa le moine sans paroles. Quel étrange projet pouvait conduire cette femme appartenant à la plus haute société française, parisienne peut-être, habituée à tous les raffinements de la vie, dans des pays aussi éloignés de tout ce qui devait l’intéresser, vers des aventures au moins hasardeuses, et sans même un compagnon de route?
Devant le silence de l’octavien, Gaétane de Ferneuse craignit d’être mal comprise.
—«Oh!» dit-elle vivement, «je n’ai pas la prétention de vous imposer une présence qui, dans un tel voyage, serait un embarras pour vous, mon Père. Peut-être, sans me montrer indiscrète, pourrais-je profiter, jusqu’à La Paz, de votre expérience, de votre connaissance de la langue espagnole, des indications pratiques que vous voudrez bien me donner. Mais c’est la moindre des choses. Le bienfait considérable que j’attends de votre bonté chrétienne, s’accorderait, j’espère, avec votre mission.»
Véritablement intrigué, le moine la pressa d’éclaircir des paroles si imprévues.
—«C’est une bien longue histoire,» murmura la comtesse de Ferneuse, avec une hésitation soudaine.
—«S’il n’est pas nécessaire que je la sache, ne croyez pas, madame, que je prétende la connaître pour mettre mon dévouement à votre service. Dans le cas contraire, je l’écouterai en confident respectueux et sûr, ou, si vous le souhaitez, en confesseur.
—En confesseur,» dit-elle, d’une voix défaillante. «Car c’est ma faute que vous apprendrez, mon Père, avant de savoir à quel point je l’expie.»
Le moine vit ce beau visage qui se décolorait et s’amincissait de douleur dans la bleuâtre lueur de la nuit claire. Il fut remué, percevant l’humiliation qui, soudain, courbait cette créature de fierté. D’une voix paternelle, il vint en aide à son trouble.
—«Confiez-vous au prêtre, ma fille. J’ai reçu les ordres majeurs. Dieu a déposé dans mes mains les trésors de son pardon. C’est lui-même qui vous écoute, dans l’humilité de son serviteur.
—Je l’ai tant prié en vain!» dit Gaétane.
Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient de larmes.
—«Nulle prière n’est vaine,» observa le moine.
L’admirable tête se releva, comme une fleur sous une rosée d’espérance.
—«Je le crois, ce soir, puisqu’une intervention divine vous a placé sur ma route.»
D’un mouvement simultané, tous deux gagnèrent des sièges proches, et s’assirent. Ni l’un ni l’autre ne songea seulement à remettre au lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait longue, d’après ce qu’avait annoncé la comtesse. Mais quel moment, quel endroit, plus favorables que cette heure nocturne, solennelle, que cette dunette élevée au-dessus des eaux immenses, dans une solitude qui allait devenir complète, lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu dans sa cabine?
La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça d’une voix basse et pénétrée les paroles de pénitence, puis se recueillit un instant.
II
Table des matières
LA CONFESSION

«Mon Père,» commença-t-elle, «si détaché de ce monde que vous soyez, vous avez entendu parler de l’Affaire Valcor?
—Sans doute. Qui ne s’est ému de ce déplorable scandale? Un néfaste signe des temps! Il est du même ordre que ces proscriptions devant lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos frères de l’aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects comme mes frères de l’Église. Nous représentons des choses hautes. On n’en veut plus. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du matérialisme et de la médiocrité.
—Vos paroles m’effraient, mon Père, non point dans leur sens général, que je n’aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s’opposera peut-être à toute compréhension de ce que j’ai à vous dire. Que savez-vous donc de l’Affaire Valcor?
—Ce que j’en sais?... Mais,» répondit l’octavien étonné, «ce qui est de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, la curiosité du monde, partagé l’opinion, soulevé des discussions passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor, fut accusé de n’être pas le véritable héritier de ce nom ancien et illustre, mais de s’être substitué à lui pendant un long voyage d’exploration dans des contrées mystérieuses,—précisément, madame, dans ces forêts presque inconnues du bassin de l’Amazone, où j’essaierai de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame.
—C’est bien cela,» dit-elle. «Il y eut un jeune homme, beau, noble et ardent, un être d’exception, une âme d’élite, qui s’appelait Renaud de Valcor. Un désespoir d’amour le jeta hors de sa patrie.
—Ah!» s’écria le moine. «Un désespoir d’amour?»
La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses yeux.
—«Son énergie,» poursuivit-elle, «fit sortir une belle œuvre de sa douleur. Il partit pour l’Amérique du Sud, pénétra dans cette zone des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à l’exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière devenue si précieuse par l’évolution de l’industrie moderne.
—En un mot,» interrompit le Père Eudoxe, «il fonda la Valcorie. Ce nom, devenu populaire, désigne plus qu’un domaine, pourtant immense. Il évoque une conquête morale, aussi bien sur la barbarie des primitifs que sur la routine des civilisés. Et c’est un pareil homme,» ajouta le moine avec feu, «que des parents cupides, aidés par d’indignes manœuvres politiques, ont tenté de déshonorer, de dépouiller!
—Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux ans quand il partit. Il en avait près de trente quand il revint en France,» dit lentement la comtesse. «Il en avait trente-deux quand il reparut en Bretagne, quand il amena dans son château ancestral cette Laurence de Servon-Tanis, qu’il avait épousée à Paris. Pendant les dix années qui transforment le plus un homme,—surtout quand il les vit au milieu des aventures et sous des climats excessifs,—nul de ceux qui l’avaient connu enfant ou adolescent, n’ont posé leurs yeux sur lui.
—Certes, madame. Et sur ce fait s’est basée l’imputation atroce. Le vrai marquis de Valcor, assurait-on, aurait péri au cours de son expédition. Celui qui jouit aujourd’hui de son rang, de sa fortune, de sa célébrité, qui recueille les fruits de ses héroïques travaux, serait un imposteur audacieux, son habile sosie, son assassin peut-être.»
Un visible frisson secoua Mme de Ferneuse. Dans la clarté nocturne, Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui tremblaient.
—«Serait-il possible, madame la comtesse, que vous crussiez, vous, une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende, inventée, prétend-on, par un valet congédié—un métis!—exploitée par l’avidité d’un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse d’une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de l’aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison dans la boue?»
Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu’il n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane, murmurant:
—«C’est en pénitente que je vous ai prié de m’écouter.»
Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante:
—«D’ailleurs, la question est jugée.
—Pas par les tribunaux, mon Père.
—Mieux que par les tribunaux,» riposta vivement l’octavien. «Par un vote éclatant de la Chambre, validant l’élection du marquis de Valcor, député du Finistère. Et vous n’ignorez pas après quel incident. La fameuse lettre, base de l’accusation, arguée de faux par le marquis, reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document venait d’être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée d’abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement, que personne ne s’est essayé, depuis, à y contredire.»
Le Père Eudoxe reprit haleine et s’écria:
—«Les tribunaux! Mais ils n’auront même pas à prononcer. Il paraît que monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire sa plainte.
—Vraiment?» dit la comtesse d’une voix altérée. «J’ignorais ce détail. En êtes-vous sûr?
—Je le tiens,» dit le Père, «d’une de mes parentes, Mère économe dans une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée, souhaite de prendre le voile.
—Françoise au couvent!» s’exclama Gaétane.
A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu’il devinait déjà. La comtesse de Ferneuse devait être mêlée d’une façon étroite—et, sans doute, tragique, d’après son attitude—au drame de Valcor. Elle s’était donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination dont il s’indignait? Était-elle alliée aux adversaires du marquis? Détenait-elle le secret de cette intrigue? Un peu d’ironie perçait dans son accent quand il repartit:
—«Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé? Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père, d’ailleurs, demeurer complice de faussaires—car tous deux étaient, semble-t-il, de bonne foi—renoncerait à ce fameux héritage de Valcor. Mais, avec le nom et l’apanage, il lui faudrait perdre l’amour intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait que parce qu’il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître.
—Je la plains,» soupira Gaétane. «Mais il est des souffrances pires que la sienne.»
Une si intense tristesse s’exhalait de l’accent et de toute la personne de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu’une pitié ardente étreignit le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.
—«Ma fille,» dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle, «j’oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que vous attendez de moi un soutien moral, jusqu’à ce que, rentré dans la lutte, je puisse vous servir, comme vous me l’avez fait espérer, par les faibles moyens d’action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la fraternité profonde d’un prêtre, et, si vous le permettez, d’un ami. Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un remède à votre peine, et, à coup sûr, l’apaisement de votre conscience.»
Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute, où ils se turent.
Qu’il était donc difficile, l’aveu que cette femme avait à faire! La vide immensité du ciel et des eaux n’était pas un gouffre assez muet à son gré. Avait-elle peur d’éveiller un écho dans ce formidable espace, où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines? D’une voix éteinte, elle murmura:
—«J’ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j’ai oublié mes devoirs d’épouse. Il est le père de mon fils.»
Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable qu’une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda:
—«Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses adversaires?
—Mon fils a vingt-cinq ans,» dit-elle. «J’ai aimé monsieur de Valcor lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de ma folle tendresse. Je brisai la chaîne adorée. C’est alors que Renaud partit pour l’Amérique.»
Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha:
—«Et depuis?...
—Depuis... je doute de l’avoir jamais revu.
—Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l’heure?
—Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j’ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue l’amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de Ferneuse.»
Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu’impliquaient ces phrases, amèrement prononcées.
—«Ma fille, prenez garde... La rancune, l’esprit de vengeance, la jalousie, sont des ennemis abominables de l’âme. Cette accusation qui ressort de vos paroles, pourquoi l’énoncez-vous aujourd’hui? Si, pendant quinze ans, vous avez vécu dans l’intimité de cette famille, c’est que vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la passion s’est donc, en vous, rencontré avec l’écho d’une campagne de calomnies, dont justice est faite désormais?
—Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre le pire.»
La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit lentement. L’octavien les vit briller dans l’ombre azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle des étoiles.
—«Mon Père... Avoir aimé comme j’ai aimé... S’être arrachée à ce qui vous était plus précieux,—je m’en confesse, je m’en accuse!—que la sainte éternité même. Avoir dit adieu à l’être uniquement cher, au moment où l’on s’était crue près d’être unie à lui pour toujours... Le perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste fidèle, et même s’il existe encore... Puis apprendre qu’il revient dans sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu’il en épouse une autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver enfin face à face avec lui...»
Elle s’arrêta, pour répéter d’un ton indescriptible:
—«Lui!...»
Puis continua:
—«Un «lui» tellement changé, à l’aspect si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie si différente, qu’on doute... oh! non pas d’abord de son identité matérielle, mais de la survivance de son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu’on ne retrouve plus. Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre lui-même!... Hélas! je n’avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour plus interdit que jamais. L’obstacle qui m’avait séparée de Renaud existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile à mon injonction d’oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir accompli ce programme jusqu’au plus intime de lui-même, jusqu’à ces régions mystérieuses et sacrées de l’être, où les tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet homme, qui m’avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d’une étrangeté si tragique, que je l’observai avec une sorte de mystérieuse horreur.»
Elle se tut, et le moine prononça doucement:
—«Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut être douloureuse. Mais je ne m’explique pas l’espèce d’impression surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en homme loyal. Son absence avait duré jusqu’au jour de sa guérison. Et cette guérison se manifestait par son mariage. Le passé n’existait plus pour lui. Qu’il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par un signe, je me l’explique... Car je sens dans vos moindres paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui, pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d’épouse, il devait garder l’attitude que vous me dépeignez.
—Soit, mon Père,» reprit sombrement Gaétane. «Aussi, veuillez croire que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j’ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d’angoisse frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme, qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si j’eusse frôlé un spectre, c’est parce que, dans une si invraisemblable histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite. D’ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et s’émeut à le remémorer.
—Ne craignez point de tout dire,» fit l’octavien.
—«Vous vous étonniez, tout à l’heure,» reprit la comtesse de Ferneuse, «que j’aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. Mais, mon Père, vous venez de répondre vous-même à votre objection. Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du marquis de Valcor, qu’il était véritablement pour moi l’étranger qu’il feignait d’être? De ce qu’il paraissait ne plus se souvenir que nous nous étions aimés, allais-je tout de suite conclure qu’il ne s’en souvenait pas, en effet, qu’il ne pouvait pas s’en souvenir, n’étant point celui qui m’avait tenue sur son cœur, qui m’avait adressé les inoubliables serments?...»
Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l’effarait un peu.
Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix.
—«L’horrible pensée entra en moi,» reprit-elle, «un jour que le marquis de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils, qu’il devait croire sien, me dit:—«Cet enfant tient uniquement de vous. Il n’a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge?» Cette parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que j’y distinguai, ce n’était plus la marque des années, la coloration accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la jeune moustache,—tout ce qui différenciait l’homme en pleine maturité de l’adolescent dont je gardais l’impérissable souvenir. Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui, s’accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un tourbillon d’effroi, ce cri invincible: «Ce n’est pas Renaud! Ce n’est pas lui!»
—Excusez, de ma part, une réflexion,» prononça Eudoxe. «Vous me voyez très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame.
—Parlez,» fit-elle, «Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à Dieu même.
—Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne s’expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi, madame. Il n’était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari même me paraît en situation. Car l’amour peut périr. La jalousie ne périt jamais.
—Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m’étonner. Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la réalité. Personne dans le Finistère n’ignore quelle nature violente et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque devenue la femme de cet homme, à l’âge où l’on est encore une enfant, j’eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale, dans cette sombre Bretagne où il m’emmena, de ses goûts brutaux, de ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J’avais dix-sept ans. Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi, qui m’apporta d’abord sa pitié tendre, puis m’enivra par la splendeur de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je me donnai à lui, je n’appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut l’honneur de Renaud de n’en point douter. L’homme qui pouvait en douter un jour, qui osait m’exprimer ce doute sacrilège, n’était pas Renaud de Valcor.»
Etonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le moine lui-même ne s’en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette âme altière, jusque dans les écarts qu’il aurait dû réprouver.
Gaétane de Ferneuse poursuivait:
—«Lorsque je compris que j’allais être mère, je révélai tout à mon mari, et j’attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation fut résolue. Déjà l’on prévoyait le rétablissement du divorce, et je pouvais espérer...
—Le divorce!» protesta le moine.
—«La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m’égarais en pensant que mon devoir et la vérité s’accordaient à ce moment avec mon bonheur, et m’enjoignaient de me rendre libre pour épouser le père de mon enfant. L’Église même, dans une situation pareille, m’eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l’annulation de mon mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu’aggraver mes torts, en m’efforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l’enfant qui allait naître, son véritable père. Cependant l’acte ne suivit pas ma résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai pas les phases cruelles, quitta le château, dans son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait sans connaissance, la face ensanglantée, l’os frontal fracassé par la balle de son fusil. «Accident,» dit-on. «Suicide,» murmurait en moi une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du délire prolongé où l’avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l’espoir de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son amour s’était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais!
—Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l’avez pas quitté?...
—Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait,—j’en étais certaine,—voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l’aveugle la révélation qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l’héritier de ce nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m’oublier, de s’éloigner, de ne reparaître que lorsqu’il aurait étouffé en lui jusqu’au souvenir.
—Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus tard, le doute s’éleva en vous quant à sa personne, qu’importait? Vous n’aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d’en fouiller les ténèbres, au nom d’un passé qui devait être aboli.
—Au nom du passé, mon Père?... J’en conviens. Vous vous refusez à tenir compte de ce qu’en ces tragiques alternatives pouvait éprouver un cœur de femme, où rien n’avait changé...—apprenez-le, dussiez-vous ne pas m’en absoudre...» (Elle répéta:)—«où rien n’avait changé... C’était le châtiment. Je n’ai même pas le droit de m’en plaindre. Mais, déjà, il ne s’agissait plus du passé. Un présent se levait, non moins rempli d’angoisse. Presque à l’époque où j’acquis, peu à peu, à force d’observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j’en acquis une autre.
—Laquelle?
—Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.
—Ciel!...» s’écria le moine.
—«L’un et l’autre n’étaient guère encore que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne datait-il pas de l’âge qu’atteignait mon fils? Mille indices, lorsque j’eus ouvert les yeux,—de ces indices qui ne trompent pas une mère,—me prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la tendresse unique, impérissable, à laquelle s’attache la seule chance de bonheur de toute une existence.
—Alors?...» demanda avidement l’octavien.
—«Alors, ce qui m’avait consternée me rassura. La conviction, acquise jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée—plus infernale—que mon enfant s’était épris de sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour réciproque, qui s’épanouissait naïvement, devint la suprême pierre de touche où ma certitude s’affirma. Monsieur de Valcor s’en apercevait comme moi-même. Le jour vint des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. Lui-même, entendez-vous, mon Père, lui-même, Renaud—ou du moins celui qui portait ce nom—me parla, à moi, de la possibilité d’unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions à travers lesquelles je l’avais vu dans ma jeunesse, que l’homme de loyauté, d’honneur, à qui j’avais donné toute mon âme, pût combiner de sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu’il idolâtre, le plus révoltant des incestes?
—Est-ce possible?...» s’exclama le Père Eudoxe, confondu. «Mais dans quel tourbillon d’idées contradictoires me jetez-vous, madame la comtesse! Jusqu’ici, je vous ai suivie, je l’avoue, plein de circonspection, de doute. Le cœur d’une femme qui aime est sujet à caution. Les chimères y ont tant de prise! Et ma persuasion était si forte! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous?... Comment! ce sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le père de votre fils, et il se propose de lui donner sa fille!...
—Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» ajouta la comtesse.
—«Ou il n’est pas le marquis de Valcor,» répéta le moine.
—«A moins,» reprit-elle «qu’une troisième version,—la sienne,—ne soit vraie. Nous ne sommes qu’à l’entrée du mystère.
—Auriez-vous donc autre chose à m’apprendre?» questionna l’octavien.
—«J’ai tout à vous apprendre. Car aujourd’hui je ne sais plus, avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la personne présente au souvenir qui va s’effaçant, avec les déclarations extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à quel moment la vérité m’est apparue, je ne sais plus,—imaginez cela, mon Père!—je ne sais plus que croire...
—Mon Dieu!...
—Comprenez-vous, maintenant, que ce n’est pas la rancune, que ce n’est pas la vengeance, que ce n’est pas ce procès, qui ont influencé ma pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles?
—Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m’imaginer que la personnalité du marquis de Valcor soit usurpée. Vous m’annoncez une autre version,—la sienne. D’avance mon sentiment s’y rattache.
—Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement d’attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement, après quinze ans d’indifférence et de silence. Ce jour-là—c’était l’été dernier—le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte, au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable mais indicible enivrement. Je m’y rendis, pressentant une explication décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé.»
La voix de Gaétane trembla et s’éteignit.
—«Vous m’épouvantez!» s’écria le moine.
—«Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation fut ardente au point de me troubler encore aujourd’hui, je ne montrai rien alors d’un tel trouble. Cependant, je l’avoue, tout mon être y fit secrètement et violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes, mes soupçons s’évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que j’avais tant aimé.
—Mais si ce n’était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir?
—J’ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j’ai entrevu: je suppose que ce génie du mal, qui porte aujourd’hui le nom du plus pur des êtres—ma raison m’atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments—aura tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a révélé. Des lettres retrouvées, sans doute... Car pas une bouche humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n’avais pas réclamé à Renaud les miennes avant qu’il quittât l’Europe. Ne les aurait-il pas détruites? Seraient-elles tombées entre les mains... de l’autre, et seulement après ces quinze ans? Que sais-je? Ce qui me donne l’idée de ces lettres, c’est une bizarre scène de jalousie que m’a faite, vers cette époque, la marquise de Valcor. N’a-t-elle pas, elle-même, découvert quelque preuve? Une preuve qui n’existait nulle part, sinon dans ces billets passionnés.
—Mais,» objecta l’octavien, «pourquoi, en ce cas, le marquis n’eût-il pas continué à se taire?
—Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m’aurait vue tout à coup avec les yeux de celui qu’il représente. Habitué à se glisser dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact de l’ancienne passion. Peut-être son orgueil s’est-il pris au piège? Cette conquête d’autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare à ce comédien sorti d’on ne sait quel bas-fond, l’a fait se piquer au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier avait possédée, lui, pour s’affirmer égal, voulait la reprendre. Ce qui fut pris, ce fut son cœur, ou—ne profanons pas ce mot—du moins, son imagination, son désir, sa volonté infernale. C’est ainsi que je m’explique la flambée soudaine de passion dont il m’enveloppa. Ce fut un voile de feu, l’éblouissement du passé... Ah! mon Père, quel déconcertant mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais il ne m’avait donné à ce point l’illusion de celui qu’il prétendait être. Je l’ai fui, mon Père... Je l’ai fui... parce que j’ai eu peur de le croire! De tous les masques qu’il a mis sur son visage, celui qui tient le mieux, celui que j’arracherai pourtant, et qui fera tomber tous les autres, c’est le masque d’amour!»
Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin, vers l’avant, un choc de bronze vibra dans l’espace. La vigie piquait l’heure. Était-ce une demie? Était-ce une heure du matin?
—«Mais,» reprit le moine, «puisque monsieur de Valcor ressuscitait le passé, il se reconnaissait le père de votre fils?
—Oui.
—Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous faisiez allusion tout à l’heure?
—Certainement. De la façon la plus claire.
—Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le projet de la marier à...?
—Non. Pourquoi l’eût-il fait, s’il n’était pas Renaud, s’il n’était pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas briser le cœur de la sienne.
—Cependant...
—C’est ici qu’il me présenta une inconcevable légende. Obligé, pour soutenir son personnage, de se reconnaître le père d’Hervé, il prétendit ne pas être celui de Micheline.
—Comment! N’est-ce pas sa fille et celle de la marquise?
—Suivant l’état civil, oui. Mais monsieur de Valcor me confia, sous le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d’heures après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante. On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint durable, quand, au cours d’une lente convalescence, la marquise se prit si fortement à l’illusion maternelle qu’il sembla trop barbare de la lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont il était pourtant l’auteur, s’attachait à l’étrangère comme il l’eût fait à l’être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était l’enfant d’une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux que le hasard lui dispensait si miraculeusement.
—L’aventure est singulière, mais non sans précédents,» observa le Père Eudoxe. «Dans ma carrière de prêtre, j’ai connu des secrets de ce genre. Il y a d’étranges mystères dans les berceaux.
—Je ne puis croire à celui-ci, mon père.
—Pourquoi?
—L’agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la dire?»
L’octavien se tut, réfléchissant. La comtesse reprit:
—«Je ne puis sans confusion vous entretenir de l’amour que cet homme m’avoua l’année dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis forcée d’y insister pour vous éclairer sur l’abîme ténébreux de cette âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu’une passion s’enflamme ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte? Je conçois bien qu’une étincelle fortuite ait pu l’allumer, si elle n’existait pas ou si elle existait en s’ignorant encore. Mais comment se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir? Non... non... En ce cas elle n’aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.
—Qu’en savons-nous?» dit profondément le moine. «La passion de l’amour est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains.
—Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien lui-même? Rien, dans mon récit, n’a fait éclater à vos yeux l’imposture?
—A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse? Avez-vous la certitude?»
Gaétane murmura:
—«Non, je ne l’ai pas.»
Le religieux dit:
—«Je l’ai compris.
—Croyez-vous,» fit-elle, «qu’il existe une destinée semblable à la mienne? Un damné, dans l’enfer, souffre, mais il connaît la cause et la réalité de sa torture.
—Ma fille, vous blasphémez. La cause de votre torture et sa réalité, voulez-vous que je vous les dise?
—Non, non!» gémit-elle en levant des mains suppliantes.
Impitoyable, il poursuivit:
—«Un désir coupable vous consume. L’amour n’est point mort en vous. Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l’infidèle, puis dans celles où vous avez préféré l’imaginer anéanti, disparu, plutôt qu’oublieux, la fierté d’abord, la haine de celui que vous supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l’homme pour retrouver l’amant.»
Mme de Ferneuse cacha son visage dans ses mains.
—«Faites pénitence, ma fille,» dit le moine.
Elle releva la tête.
—«J’ai fait pénitence,» reprit-elle. «J’ai prié. J’ai pleuré. Mais Dieu n’a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd’hui plus durement que jamais.
—Comment cela?
—Hélas! mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à mon fils.
—A votre fils! Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa naissance?
—Non. Il ignore tout, sinon qu’il existe dans la famille de Valcor un secret qui, s’il n’est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu’il aime. Avec ce fragment de vérité, j’ai chargé mon Hervé d’une mission dont, peut-être, n’ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis longtemps je n’ai plus de ses nouvelles. C’est à sa recherche que je vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez, vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant.
—Dans les forêts de l’Amazone?
—Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage.
—Et vous avez envoyé votre fils?...
—Je l’ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J’avais réclamé au marquis, comme preuve de son identité, un anneau d’or, souvenir de notre amour. Cet anneau, que le Renaud d’autrefois m’avait donné, je le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l’avait passé à son petit doigt, jurant de ne s’en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce serment. Le Renaud d’aujourd’hui me déclara qu’il possédait toujours ce gage et qu’il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il me demanda du temps, me parla d’un endroit sûr où il avait laissé le bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa femme, il l’avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m’assura-t-il, charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite qu’il fit partir aussitôt un individu d’assez fâcheuse réputation, un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d’ailleurs, de se faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je soupçonne ce Mathias Gaël d’avoir emporté des instructions atroces. Le véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec cet anneau qu’il avait juré de garder à son doigt.
—Son assassin l’en aurait dépouillé.
—Non... Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque je le priai de me répéter l’inscription gravée à l’intérieur, ce qu’il ne put faire.
—Il ne le put?» s’exclama Eudoxe. «Ah! voici peut-être, madame, la charge la plus sérieuse.
—Vous le pensez comme moi. Dans la bague, il y avait une date et nos deux noms, suivis de ces mots: «De ce jour à toujours.» Pensez-vous qu’on oublie une telle devise et une telle date?
—Ce fait est particulièrement impressionnant,» déclara l’octavien.
—«C’est ce fait qui m’arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y eut—vous l’avez deviné—une minute où j’aurais tout donné pour croire... pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... me sauva.
—Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu’il se trouve?
—Dans une tombe, au doigt d’un mort... ou plutôt, parmi sa poussière. Ah! mon Père... Accomplir une pareille découverte! Ce serait la délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l’assurance que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l’autre par l’entraînement d’une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste vengeance, la revanche lointaine d’une noble victime, l’écroulement d’un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, il aurait tout volé! Il n’aurait en propre qu’une audace et une habileté de démon. Et la foudre dont il mérite d’être écrasé dormirait, je vous le répète, dans le cercle étroit d’un anneau d’or, au fond d’une sépulture inconnue!
—Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au contraire, son succès infâme,» s’écria le moine.
Le Père Eudoxe entrait dans l’hypothèse. Il y paraissait converti. Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l’exaltation féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait sur sa ferme assise, au choc d’une frêle bague, à l’écho d’une devise d’amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification, plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c’était tout ce reste qui, peu à peu, l’avait influencé, malgré qu’il en eût, jusqu’à ce point particulier, d’où jaillissait une si brusque lueur.
—«Oui,» appuya-t-il. «Seul l’émissaire du marquis de Valcor possède les données indispensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille d’un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S’il y eut une victime, qu’advint-il de ses restes? Furent-ils seulement ensevelis? Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère, serait-elle même reconnue par celui qui la creusa?
—Dieu la voit,» dit la comtesse.
—«Voudra-t-il nous y conduire?
—«Nous?» mon Père. Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en aide à l’enfant que j’espère rejoindre là-bas?
—Pourquoi pas, madame la comtesse? Je demandais au Seigneur de m’indiquer une œuvre à entreprendre.
—Priez-le qu’il vous permette d’accomplir un miracle.
—Ne l’a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce navire?»
III
Table des matières
MARCHE FUNÈBRE

Un matin de décembre, vers onze heures, les personnes—elles étaient nombreuses—qui avaient affaire rue du Bac, se répandaient en commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix les obligeaient à un détour par les rues adjacentes.
Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés. Lorsqu’on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un coupe-file, ou déclarer qu’ils demeuraient dans le tronçon intercepté.
Cette manœuvre n’allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation. Mais ce qui compliquait les choses, c’était la curiosité de la foule pour le spectacle dont on l’éloignait. Elle s’amassait contre les cordons d’agents, malgré les représentations des chefs.
—«Vous ne resterez pas là,» disaient ceux-ci. «Faudra bien ouvrir les rangs lorsque le cortège se mettra en marche.»
Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l’instant était un somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d’immenses couronnes de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies funèbres contre la porte extérieure d’un hôtel, d’ailleurs invisible au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un grand V d’argent, surmonté d’une couronne, à fleurons alternés de perles.
On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis.
—«Le procès fait à son mari l’a tuée,» affirmaient les badauds.
—«Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice,» observaient quelques-uns.
—«Oh! l’affaire n’est pas finie,» déclaraient les autres, en hochant la tête.
—«Saura-t-on jamais la vérité?» soupiraient les sceptiques.
Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe.
Quel roman! Et au début du XXe siècle, avec la rapidité de communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens d’information dont on dispose! Un homme appartenant à l’élite du monde civilisé, aussi bien par l’éclat de son nom, l’ancienneté de sa race, que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions lointaines, fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité, n’arrivait pas à établir de façon indiscutable qu’il était lui, et non un aventurier usurpant sa propre apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l’élan de son pays breton l’envoyant à la Chambre, la validation de son mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel s’appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l’opinion, à désarmer les attaques. Un doute subsistait. L’étrange accusation avait trop frappé les esprits, s’était formulée de façon trop romanesque, pour qu’une partie du public n’en gardât pas l’ineffaçable empreinte. La politique, d’ailleurs, s’y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de l’opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés.
—«Avec l’immense fortune de cet homme, que n’achète-t-on pas?» grommelaient les irréductibles. «Sans ses millions, il serait au bagne.
—Tout de même,» glapit un gavroche, comme le corbillard s’ébranlait, «on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d’un détenu, faisant des chaussons de lisière.»
Le marquis de Valcor s’avançait, isolé, conduisant le deuil.
Dans l’atmosphère sèche et froide de cette matinée d’hiver, il marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin par-dessus noir passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans, bien qu’il fût près de la cinquantaine. C’était une figure hautaine, captivante, d’un prestige immédiat.
Ce prestige s’exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n’a pas l’enthousiasme lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui tremblait d’émotion:
—«Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d’admirables cœurs comme celui-là!»
Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi qu’une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras.
Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte, venait—attiré, eût-on dit, par un aimant secret—de tourner son regard de leur côté.
Une sorte d’éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste spectatrice de son malheur pompeux. La même commotion les secoua. Quelque chose d’infiniment triste, plus poignant à observer que son chagrin d’apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui suivait le cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu’imperceptible, mouvement, comme pour s’arrêter, avec un appel muet de toute la physionomie.
Ce fut une seconde...
Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d’un long troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes inégales.
Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de personnages connus: des députés, collègues du marquis, des sénateurs, des académiciens plus ou moins ducs.
Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine:
—«Mince!» lui dit-il tout à coup, «je parie qu’en ce moment il pense à vous plus qu’à sa défunte, le beau marquis.» Et il ajouta, se tapant la cuisse, comme réjoui intérieurement:—«C’est rigolo, ça, tout de même!»
La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur, s’occupa de son bébé sans avoir l’air d’entendre. Elle aurait voulu s’en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous le crêpe, et dont les chevaux s’impatientaient d’aller au pas, puis les lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des cochers et leurs épaules à aiguillettes d’argent.
Tout cela disparut peu à peu, lentement, au tournant d’une petite rue qui conduit à Saint-Thomas d’Aquin.
Sur l’étroite place, devant l’église, les curieux se pressaient. Sous le porche, des commissaires réclamaient les lettres d’invitation pour permettre d’entrer.
—«J’ai oublié la mienne,» dit un jeune homme fort élégant, «Mais peu importe.
—Pardon,» fit le suisse avec majesté, «la consigne est formelle.
—Laissez donc, prince,» dit un individu à teint olivâtre, qui accompagnait le jeune homme. «Qu’avons-nous besoin d’assister à la cérémonie?»
A ce mot de «prince», les aiguillettes noires frémirent sur la grande tenue funèbre du suisse. Un commissaire s’avança, obséquieux.
—«Mon Dieu... Si ces messieurs veulent passer. Mais en se dépêchant un peu. Voici le cortège qui arrive.»
Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant aussitôt, s’enfoncèrent dans un des bas-côtés.
—«C’est de la folie!» murmurait le second. «Que pensera-t-on de nous voir ici?»
L’autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre, sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade compromettait fort pour le moment.
Dans l’église fourmillante de monde, entre les hautes draperies noires écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des cierges, le parfum lourd de l’encens et des fleurs, sous le cri des orgues, s’avança Renaud de Valcor.
—«Je l’écraserai, ce bandit! Je le briserai sous mon talon!» murmura le prince entre ses dents serrées.
—«Taisez-vous... Allons-nous-en,» fit Escaldas, pris de peur.
—«Ah!» s’écria sourdement Gilbert, «j’en ai assez de votre couardise!... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison de ce misérable.
—Mon cher,» dit l’autre, «n’oubliez pas que je sors de prison,—une prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu’il m’arrivera pire. Cet homme est le diable.
—Chut!...» protesta le public autour des deux causeurs.
Au-dessus d’eux, la plaintive lamentation d’un violon éclata. Une voix magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l’âme humaine devant la mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là n’étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si vite et de disparaître.
Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen.
—«Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître la famille... Qui donc est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la première place, du côté des femmes?»
On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs plis funèbres, que la curiosité générale s’était trouvée déçue, quand elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là.
—«C’est mademoiselle de Valcor,» dit sèchement l’interpellé.
—«La fille du marquis et de la marquise?
—Oui.
—On la dit si belle!»
Gairlance de Villingen tourna le dos.
Des tintements de clochette vibraient. Les femmes s’agenouillèrent toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l’air condescendant et contraint.
Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l’élévation. Quelques-uns égrenaient des chapelets. A ces détails seuls, on eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et réactionnaire.
Villingen, poursuivant l’idée suggérée tout à l’heure par son compagnon, chuchota:
—«Quelle absurdité de dire: «Cet homme «est le diable!» Je l’ai tenu à la pointe de mon épée, et si j’avais voulu...
—Vous auriez percé son corps, qui est peut-être de chair et de sang,» riposta Escaldas, très bas. «Mais son âme est infernale. Songez qu’il m’a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l’avais vue, cette lettre, que je l’avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l’ai reçue d’un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et c’était la même... Et ce témoin est mort mystérieusement. Et vous voulez qu’il n’y ait pas d’intervention diabolique dans cette damnée affaire!»
La voix s’éleva un peu dans l’animation de la dernière phrase. De nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement.
On s’étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d’après l’apparence, pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations singulièrement profanes.
Mais le susurrement d’autres conversations particulières montait de divers points de l’église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! Dans ce lieu sacré même, et devant un cercueil, elles s’agitaient, se heurtaient.
Cependant le maître des cérémonies, s’inclinant à droite, puis s’inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.
Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d’un geste respectueux, mais impassible, traça dans l’air une croix devant le monceau de fleurs où se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l’objet consacré. Micheline le souleva d’une main défaillante. Sous son voile de crêpe, on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple, svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et écrasée de désespoir.
Le défilé commençait. La Marche funèbre de Chopin exhalait ses magnifiques et effrayants soupirs, qui s’arrachent du tréfonds des entrailles humaines et ne s’éteignent qu’à bout de souffle.
Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie.
Sous le porche, n’osant, ne pouvant entrer, mais, absorbant des yeux et des oreilles tout ce qui s’exhalait hors de cette nef endeuillée, avec les lueurs des cierges contre les noires tentures et la voix poignante des violons, une jeune femme se tenait. C’était la jolie ouvrière, portant un bébé dans ses bras, qui, tout à l’heure, dans la rue du Bac, avait éveillé l’observation malicieuse d’un gamin.
Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, hésita, puis fit deux pas vers elle, le visage contracté.
—«Bertrande, que fais-tu là?» dit-il durement.
Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui ses grands yeux clairs, dont les prunelles glauques scintillaient comme de l’eau traversée de soleil.
—«Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe? Est-ce que je compte pour vous? Et cet enfant... notre enfant... est-ce qu’il compte davantage?...
—Comment?... Un esclandre!...» s’écria-t-il.
—«Non, non, ne craignez pas cela,» répliqua-t-elle, baissant davantage sa voix très douce, et reculant avec une sorte de farouche dignité.
Sa grâce touchante calma l’égoïste méfiance du jeune homme.
—«Viens... Je voudrais te dire deux mots,» reprit-il moins rudement. Et il ajouta:—«Escaldas, ne me quittez pas,» en se tournant vers ce compagnon à figure exotique et à tournure vulgaire, qui formait avec lui un si frappant disparate.
Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain qui sortait de l’église. Parvenus à l’écart, Gilbert dit à celle qu’il avait appelée Bertrande:
—«Il te faut pourtant choisir?. Es-tu, ou n’es-tu pas avec mes ennemis?
—Vos ennemis!...
—Oui. J’en ai assez de t’apercevoir ainsi de temps à autre, comme un reproche vivant. Ton premier mot pour moi, tout à l’heure, c’était une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne t’abandonnerai pas, je n’abandonnerai pas l’enfant, si tu renonces à jouer ton double jeu. Et pourtant ce n’est pas moi qui peux vous rendre la vie heureuse. Je suis dans un enfer. Avec mon titre de prince et mes habits du bon faiseur, je suis plus bas que toi dans l’existence, ma pauvre Bertrande!»
L’amertume de sa dernière phrase, le demi-attendrissement faisant fléchir sa voix, remuèrent le cœur qui l’aimait.
—«Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne venez-vous pas à nous? Un peu d’amour, c’est tout ce que nous demandons de vous pour être heureux, mon petit Claude et moi.»
Son geste tendit légèrement le bébé, qui, d’un gentil mouvement, tourna sa petite tête.
Le prince vit un mignon visage, dont les traits commençaient à se débrouiller hors de l’ébauche incertaine des premiers mois, des yeux arrondis, que les prunelles sombres emplissaient presque entièrement, une bouchette rose, une boucle soyeuse et dorée, échappée de la capeline de laine.
—«Il est gentil, ce mioche,» observa-t-il en souriant.
Escaldas intervint, obséquieux et blagueur:
—«Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà vos yeux. Il vous ressemblera.
—Ce n’est pas ce qu’on vous demande,» dit le prince brusquement. «Si je vous ai enjoint de rester, Escaldas, c’est que je veux avoir une explication avec vous. Et je dois en avoir une avec Bertrande, qui se trouvera sans doute être la même.»
La jeune femme regarda presque avec répulsion ce métis à figure olivâtre, à la barbe taillée en rectangle sous le menton, comme un rabat, ou comme celle de certains dieux égyptiens, et qui semblait avoir de la bile dans le blanc des yeux. Elle balbutia tout bas:
—«J’aimerais mieux vous parler seule à seul, Gilbert.
—J’ai besoin, ma chère, de te démontrer l’infamie des gens pour qui tu veux me trahir.»
Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement profond se peignit sur son visage, qui eût été radieusement beau dans le bonheur et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, les souffrances morales et physiques, fanaient déjà.
A présent, le prince de Villingen fendait résolument la cohue. De temps à autre, il rendait des coups de chapeau, sans s’inquiéter si les gens de connaissance remarquaient la suite étrange que lui composaient José Escaldas et Bertrande. Sans doute, son expérience parisienne lui garantissait qu’on ne s’en apercevait même pas, aucun lieu n’étant, plus que la foule, propice pour égarer les curiosités. Les personnes marchant dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement de sa société.
Un peu plus loin, il jeta un prudent regard circulaire, avant de se laisser rejoindre par ses deux compagnons, auprès d’un fiacre qu’il venait d’arrêter, et dans lequel il s’engouffra avec eux.
Il avait donné l’adresse d’un restaurant de la rive droite. Bertrande, timidement, demanda:
—«Vous ne venez donc pas chez moi?
—Qu’y ferions-nous?» dit Gilbert.
Il voulait s’épargner le spectacle de l’unique chambre, la constatation peut-être qu’il y manquait encore un meuble, un bibelot, un dernier débris du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait installé la petite dentellière, la sauvageonne des landes de Bretagne, la pauvre fille séduite, prise comme un jouet brillant, et devenue si encombrante par sa folie de maternité, d’honnêteté.
Dire qu’elle aurait pu devenir une des reines du demi-monde, et qu’elle préférait bercer un poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet à dentelle! Elle refusait même les minces subsides de son amant, parce qu’elle n’était pas nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, et qu’elle le savait. D’ailleurs n’était-il pas plus pauvre qu’elle-même de toutes les dettes et de tous les besoins qu’il avait.
—«Qu’y ferions-nous, chez toi?» répéta le prince décavé, d’une voix presque mauvaise. Puis il se détendit un peu, dans un rire. «Il est plus d’une heure. J’ai faim. Je vais vous offrir à déjeuner. Est-ce que ce jeune homme ne nous fera pas des drames?» ajouta-t-il avec un coup de menton vers le bébé.
—«Mon Claudinet?» sourit Bertrande. «Il est si sage! Vous me permettrez de lui donner d’abord son déjeuner, à lui,» ajouta-t-elle (avec une rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage). «Ensuite, on l’étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant qu’on voudra.»
Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de Villingen s’enferma avec ses invités bizarres.
Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot, singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant, comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait l’espèce d’enfant terrible qu’était ce Gilbert, petit-fils du fameux Gairlance, maréchal de l’Empire, fait prince de Villingen par Napoléon, après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant avait bien la témérité physique, l’esprit hasardeux, le fond brutal. Mais de telles dispositions ne paraissent d’héroïques vertus que lorsqu’elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de régularité sociale, elles font d’un homme, sans discipline intérieure suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur, qu’était le séducteur de Bertrande.
De quel amour elle l’aimait, la pauvre fille! Avec quelle joie tremblante elle s’asseyait à la même table que lui, pour cette intimité d’un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de «la maison». C’était la première fois,—depuis ce dîner dans un restaurant du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été la cause involontaire d’une si terrifiante révélation. Que d’événements depuis lors!... La naissance de son petit Claude... Sa tentative de suicide... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes, ces deux êtres, tellement au-dessus d’elle, et en qui, pourtant, s’incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué toute son âme, tout son amour,—face à face, dans une ivresse de haine, pour un combat meurtrier.
Hélas! nulle réconciliation n’avait eu lieu. La lutte actuelle se poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs et les cigares posés sur la table.
Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la glace rayée d’inscriptions par les diamants des filles de plaisir.
Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le cadre vicieux. Elle ne savait pas. Fleur sauvage de la lande, n’ayant respiré depuis sa naissance que les souffles de l’Océan, elle avait suivi l’étoile néfaste, mais pure, de son amour. Elle ignorait le mal. Son chemin de détresse et de ruine l’avait conduite tout au bord de l’égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la souillure sans la voir, les yeux en haut.
Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle s’approcha du bébé, pour constater s’il n’avait pas trop chaud. Elle écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la moiteur du mignon visage.
Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Il savait, lui. Un étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune.
—«Il est beau, n’est-ce pas?» fit Bertrande.
Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré toute la fierté maternelle. L’enfant endormi était délicieux comme le bambino que Raphaël met aux bras de ses madones. Et l’impression de cette grâce était plus forte que la beauté, parce que la vie, le malheur et le mystère de l’avenir sur un petit être, émeuvent encore plus que les prodiges de l’art.
Gilbert se pencha, baisa le front, charmant sous les bouclettes fines,—des bouclettes de ce blond puéril, si chaud, qui va devenir brun.
Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce jeune père, qui, par ce baiser, semblait reconnaître le fils qu’elle lui avait donné.
Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, l’air ailleurs.
Mais le prince n’était pas homme à prolonger un attendrissement. Il revint à sa place, demanda du feu au Bolivien, lança quelques bouffées en silence, puis dit à Bertrande:
—«Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me refuse pas à rester ton ami et celui de cet enfant...»
Elle eut un geste, au mot «ami», qui lui sembla si froid. Mais la présence d’un tiers arrêta sa protestation d’amoureuse.
—«Beaucoup d’hommes, dans ma situation, n’en feraient pas autant,» continua Gilbert. «Combien se croient obligés de prendre au sérieux une amourette? Quand tu t’es sauvée de chez ta grand’mère pour me rejoindre à Brest...
—Vous me l’aviez demandé,» s’écria-t-elle.
—«Oui, pour une journée,» répliqua-t-il cruellement.
Bertrande jeta un regard vers Escaldas.
—«Par pitié... devant monsieur!...» balbutia-t-elle.
—«Eh oui... pardon!» reprit Gilbert avec impatience. «Aussi bien ne s’agit-il pas de récriminations oiseuses. Je ne t’accuse de rien, Bertrande. Tu m’as aimé plus que je ne pouvais t’aimer moi-même... Ce n’est notre faute, ni à l’un ni à l’autre. Je reconnais volontiers ton désintéressement, ta discrétion. Tu as trouvé moyen de te suffire à toi-même, en faisant de la dentelle. Tu nourris bravement ton bébé... Tu ne m’as jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela t’aurait-il servi d’agir autrement? Je suis ruiné, archi-ruiné, ma pauvre fille. Tu ne sais pas ce que cela veut dire?... Le jeu m’a été fatal. Je me suis endetté pendant l’Affaire Valcor. Et maintenant que cette affaire paraît close à l’avantage de ton damné marquis, la meute de mes créanciers me hurle aux chausses. Je me trouve dans un effroyable pétrin.
—Qu’espériez-vous donc tirer de cette affaire?» demanda-t-elle, la figure soudain durcie. «Vous n’êtes pas un parent du marquis. Vous ne pouviez avoir de droits sur son titre ou sa fortune, comme monsieur de Plesguen?
Gairlance éclata d’un rire strident.
—«Regardez-la,» cria-t-il à Escaldas. «Voyez ce que devient cette créature si soumise, si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle veut garder mon amour! Elle prétend ne pas appartenir à mes ennemis!
—Mon Dieu!...» gémit Bertrande. «N’ai-je pas deviné la vérité? Ne sais-je pas que vous deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer à son père un nom et des biens héréditaires qu’il croyait siens. Car il y croyait, lui... Il était de bonne foi, lui... Puisqu’il vient de se désister en découvrant un faux parmi les soi-disant preuves avec lesquelles on l’a tenté.»
Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, la face verdie, s’inclina vers sa maîtresse:
—«Assez!...» rugit-il. «Qui les avait fournies, ces preuves? Moi, n’est-ce pas? Et Escaldas. Nous sommes des faussaires, alors? Je savais bien que c’était ton opinion... Je savais que tu me trahissais... Eh bien, soit!... va-t’en... Emporte ton mioche, et va-t’en!...»
Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses mains jointes, secouant la tête, comme pour nier, mais dans l’impossibilité d’articuler une parole.
Escaldas mit une main sur le bras du prince, et, avec son accent à la fois zézayant et guttural, s’interposa:
—«Voyons, voyons... Gairlance... que diable!... Un peu de liant... Comment voulez-vous qu’on s’explique?... Faut-il s’emporter pour des propos de femme jalouse?...
—Oh! s’il n’y avait que la jalousie!...» grommela Gilbert.
Bertrande se renversait sur le dossier de sa chaise, oppressée, sans souffle. Elle essaya de parler. De nouveau, le son mourut dans sa gorge.
—«Ne la maltraitez pas,» fit le Bolivien. «Pensez que c’est une mère, qui nourrit.»
Prenant une carafe, il versa de l’eau dans un verre, y jeta quelques gouttes du cognac, dont l’étiquette arborait une date plus ancienne que sincère, et poussant le breuvage vers la jeune femme:
—«Buvez,» dit-il. «Et ne vous mettez pas dans cet état. Il est moins méchant qu’il n’en a l’air, votre prince.»
Bertrande méprisait et redoutait cet homme. Elle le considérait comme un bas intrigant, comme l’artisan maudit de l’affreuse trame où elle se débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait de son bon mouvement et le remercia d’un faible sourire.
Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en maîtrisant sa voix:
—«Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes—Escaldas va te les dire—sont pourtant de nature à te convaincre,—toi, plus que personne,—toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet homme vers lequel une fascination t’attire, sur le chemin de qui tu t’es mise encore tout à l’heure, pour le contempler dans l’ostentation de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la servilité des politiciens, le fanatisme d’une aristocratie décrépite et la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est l’obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance de l’Etat, disparu il y a une vingtaine d’années avec tout l’équipage du transport le Triton, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet, et... ton père.
—Comment serait-ce possible?» balbutia Bertrande.
—«Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé du naufrage, aurait rejoint,—par hasard ou avec intention,—le marquis Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait,—son vrai frère peut-être,—car il y a eu plus d’un doux lien entre le château et la chaumière, depuis qu’existent sur la côte d’Ouessant, des Gaël et des Valcor. Où était Renaud? En exploration dans les contrées sauvages et dangereuses de l’Amérique du Sud. Il y resta longtemps... Il y resta toujours... Il y est mort. Celui qui revint, c’était... l’autre. C’était celui qui l’avait connu dès l’enfance, qui possédait ses secrets, qui l’avait étudié, confessé, dépouillé de sa personnalité morale pour la lui prendre,—avant de lui prendre la vie,—celui qui pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance célèbre à travers les siècles entre vos deux familles, de cette ressemblance qui fait qu’on t’a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour l’orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D’ailleurs, on peut s’y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta sœur.
—Pourquoi donc m’en voulez-vous de ne pas admettre cette fable?» demanda Bertrande. «Quel crime est-ce que je commets envers vous, Gilbert, de n’y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce pas mon intérêt, au contraire?...
—Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne ne te soupçonnera jamais d’agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m’entends, c’est que tu joues double jeu... C’est que tu rôdes autour de moi en traîtresse, en espionne... C’est que, parmi tes caresses d’amour, tu cherches à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que j’exècre... que tu sais... oui, que tu sais ton père... et que tu veux préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu fasses, je te le jure!»
Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures sournoises et fanées n’étouffaient pas souvent des échos si tragiques.
Escaldas n’osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait:
—«Je n’ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Je t’aime. Pourquoi te trahirais-je?
—Pour sauver cet homme!
—Justice ne lui a-t-elle pas été rendue?
—Ma justice, à moi, l’atteindra, sois tranquille.
—Qu’avez-vous donc contre lui?
—Je le hais.
—Pourquoi?»
Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, enlaidit redoutablement sa séduisante figure.
—«Il y a plus d’un compte à régler entre lui et moi. Ce serait trop long à te dire. Qu’il te suffise de savoir ceci: il me déplaît qu’un aventurier se pare d’un titre plus ancien dix fois que le mien, et se vautre dans l’or, quand moi, petit-fils du héros de Villingen, prince de l’Empire, je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir la société, et peut-être la vie, pour échapper à mes créanciers.
—Vous aimeriez mieux leur échapper en épousant Françoise de Plesguen, que vous auriez fait reconnaître héritière de Valcor,» dit douloureusement Bertrande.
—«Certes!» affirma le prince avec une cruauté et un cynisme que la malheureuse venait de provoquer.
Elle se tut, à bout de souffrance.
—«Tu vois bien,» reprit-il, un peu honteux, «que nos chemins sont trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre moi. Ton cœur m’appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant avec horreur ce que j’affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que c’est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une apothéose. Tu ne réfléchis pas qu’un père comme celui-là, tu devrais mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a fait servir à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si fort, où t’a-t-il laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, dans le désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t’es précipitée pour qu’elle t’écrasât!
—Taisez-vous!...» implora Bertrande.
—«Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli l’esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse? N’a-t-elle pas déclaré qu’elle avait rencontré son mari dans la lande,—ce mari qu’elle pleurait depuis des années, qu’on croyait mort. Il lui avait fait, assurait-elle, d’étranges menaces. Que s’était-il passé entre eux?... Elle l’avait vu, reconnu... Mais la scène fut si effroyable qu’elle en resta hébétée pour le reste de ses jours. Une hallucination, affirmait-on... Peu de temps après, le soi-disant marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire.
—Taisez-vous!...
—Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d’autre du dessin d’une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d’une Indienne, jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris, pendant qu’il dormait, ces signes, soigneusement cachés d’habitude par un brassard...»
—«Le marquis de Valcor les a?» interrogea la jeune femme en haletant.
—«Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l’ai blessé au bras, dans notre duel? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul, sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n’avait vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence, morte aujourd’hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu, Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la chair de ce bras traversée par mon épée?
—Non,» fit-elle, près de s’évanouir.
—«Une cicatrice... Une horrible cicatrice... trace d’une large brûlure... Il dit, lui, qu’il appliqua le fer rouge sur une plaie faite par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d’une volonté infernale, eut le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si dangereusement et si clairement son imposture.
—Oh!
—Mais il ne pensa pas à d’autres signes que la nature a mis là... Il ne pensa pas que jamais quelqu’un constaterait certains grains de beauté,—ah!... grains de fatalité, de justice,—et que quelqu’un d’autre en aurait gardé le souvenir. Ta grand’mère Mathurine, interrogée à l’improviste par Escaldas, avoua que son fils Bertrand portait, juste au-dessus de son tatouage, trois signes bruns en triangle. Ces trois signes, ils existent, au-dessus de l’équivoque cicatrice, sur le bras du marquis de Valcor.
—Ma grand’mère!...» soupira Bertrande.
L’image austère, mélancolique, de l’aïeule, se leva en elle. Ah! pauvre vieille, si ferme en son orgueil familial, l’âme raidie dans l’idée du devoir, malgré les pires détresses, comme elle devait souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si atroce pour cette fin d’existence désolée, n’en serait donc pas le dernier tourment?
—«Veux-tu d’autres preuves?» poursuivait Gilbert. «Veux-tu que je t’apprenne ceci: que cet homme, au cours de la scène furieuse qu’il est venu me faire, et dont résulta notre duel, m’a offert telle dot que j’exigerais pour t’épouser.
—Est-ce possible?...
—Non, ce ne serait pas possible, qu’un marquis de Valcor offrît de doter une petite ouvrière en dentelles, issue d’une famille de marins qu’il protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, si cet homme ne tenait pas à toi par les liens que tu sais, s’il n’avait pas senti se tordre ses entrailles devant la déchéance de sa fille.»
Bertrande cacha son visage dans ses mains.
—«Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne pas demander pourquoi j’ai refusé. Si je pouvais faire de toi une princesse de Villingen, je n’attendrais pas qu’on me payât pour y consentir.»
De nouveau, un silence tomba.
La fumée du cigare d’Escaldas—Gilbert avait laissé éteindre le sien—imprégnait la pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr’ouvrir la fenêtre, donner un peu d’air. Car tous trois suffoquaient, et non pas seulement à cause des vapeurs du tabac.
Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la tête de l’enfant, qui dormait toujours, la capeline de laine.
En se tournant, elle se trouva face à face avec Gilbert. Leurs yeux se rencontrèrent longuement.
—«Je n’ai qu’à partir,» dit-elle.
—«Ah!... Tu as choisi?
—Que veux-tu dire?»
Le tutoiement des heures d’amour revenait parfois à ses pauvres lèvres tremblantes.
—«Je veux dire que tu es convaincue. Je t’ai persuadée que le marquis de Valcor est Bertrand Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...) Tu prends parti pour lui, pour son effroyable imposture... Et alors tu sens qu’il ne peut plus rien y avoir de commun entre toi et moi. C’est un adieu.
—Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Je t’aime. Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n’importe quand, tu trouveras deux cœurs fidèles.»
Il lui prit la main, remué.
—«Ma pauvre petite!... Comme je t’ai fait du mal!...»
Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l’étouffaient. Ses yeux clairs, d’eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève natale, s’enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur, jusqu’à l’âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu’elle préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu’il n’aurait pas traversée.
Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l’intrigue pour une fin de lucre et d’ambition, exaspéré jusqu’à la haine parce que ce but lui échappait, cuirassé de méfiance et d’égoïsme, il reçut pourtant le doux choc. Il s’émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.
—«Bertrande...»
Mais, tout à coup, les intonations roulantes d’Escaldas vibrèrent.
—«Sapristi! On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc, Gairlance, pourquoi diable m’avez-vous fait venir?»
Le prince tressaillit et se retourna. C’était un avertissement. La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les concessions.
Pourtant, son intervention fut mal reçue.
—«Libre à vous de vous en aller, mon cher.
—Comment!» s’écria le Bolivien. «Mais nous avions à nous entendre... Depuis qu’ils m’ont relâché, nous n’avons pas pu...»
Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande:
—«Tu sais qu’il sort de prison, ce pauvre Inca.»
Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l’équivoque individu. Ce titre «d’Inca», rappelant qu’une assez forte dose de sang indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de lui.
Cette fois, l’injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la face et enténébra le regard d’Escaldas.
—«En prison!...» rugit-il. «En prison préventive, pour faux!... Oui, mademoiselle...» (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses, fit presque reculer la jeune femme, surprise). «Or, savez-vous qui est l’auteur de ce faux, dont on n’a pu me convaincre? C’est celui qui vous touche de si près... C’est le bandit que vous défendez parce que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause de cela même. Il nous a joués, le misérable!... Comment? je l’ignore. Mais je sais une chose, c’est que je me vengerai de lui... C’est que je reconstruirai patiemment l’édifice de conviction qu’il a fait crouler... J’ai encore de quoi le perdre... On verra bien... On verra...
—Assez, Escaldas!» cria Gilbert.
Il soutenait Bertrande, prête à s’évanouir. Et le fait de tenir dans ses bras cette créature charmante, qu’il avait doublement désirée, pour elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble mal éteint.
Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas d’un mot.
—«Un faux», répétait-il, «un faux! Cette pièce que j’ai vue il y a quatre ans, qu’on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont le filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais c’est par là que je le repincerai, le démon!... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y substituer l’autre. Un coup de génie! Mais il n’est pas tiré d’affaire pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Je le tiens, moi!... oui, moi, Escaldas. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur de carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire!... Je lui intenterai un procès en diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il faudra bien retrouver l’homme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l’a tué, peut-être.»
Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d’une réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l’amour avait été trop opposé à l’intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d’apprendre une chose dont il était à mille lieues de se douter: la proposition qu’avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune fille. Et comment? D’une façon royale, à coup sûr, si la somme se mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique dédain. Il l’avait repoussée, non sans insolence, puisqu’un duel s’en était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d’épouser Françoise de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s’envolait, qui sait si l’on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après tout, il l’aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l’enfant qu’elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Échapper à la meute hurlante des créanciers...
En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement de l’idylle. C’était, avec le désistement de Marc de Plesguen et l’espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l’Affaire Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre le marquis? Et qu’obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire pareil, il n’y laissait pas sa peau.
Cependant, sa violente sortie, qui, d’abord, avait terrifié Bertrande, semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle s’était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle saisissait avidement chaque mot.
Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse:
—«Tu as fini?»
L’autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules.
—«Eh bien! tu sais,» reprit le jeune homme, avec le même air de blague méprisante, «je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t’ai invité pour m’aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir, au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n’as pas besoin de nous attendre.
—Alors,» fit Escaldas, «le plan de campagne que je voulais vous soumettre?...
—Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil Inca.»
IV
Table des matières
CŒURS ALTIERS

José Escaldas sortit du restaurant. Son sang de «pays chaud» lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n’était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.
La marche le calma peu à peu.
D’abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.
De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Verneuil, il jeta un coup d’œil vers l’hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l’événement du matin. Mais il ne distingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l’heure.
Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d’encombrement, fixa soudain l’attention d’Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu’il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d’une manchette d’homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l’autre plus forte, qui s’étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l’usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.
«Vous en verrez bien d’autres!» gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.
Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d’un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D’autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.
Cette cour, de proportions charmantes, s’encadrait de façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l’ancien hôtel de Plesguen, aujourd’hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes.
Sans demander à la concierge si les personnes qu’il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l’escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n’étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l’escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert.
Une bonne vint ouvrir.
—«Monsieur de Plesguen, s’il vous plaît?»
La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu’elle n’avait pas la présence d’esprit d’exécuter.
—«Si Monsieur n’est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen?»
Il pénétra sans façon dans l’antichambre, ajoutant très haut:
—«J’ai des choses de la plus haute importance à lui dire.»
Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.
Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s’écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d’un blond délicat.
—«Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous défendre d’entrer.
—Mademoiselle, par pitié pour vous, recevez-moi. Vous ne savez pas de quel intérêt il s’agit,» insista le Bolivien, baissant le ton.
La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n’osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort.
—«Venez par ici,» fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l’intention de la domestique.
Ils suivirent un corridor obscur—court d’ailleurs. Puis la clarté reparut. Mlle de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d’études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l’on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l’amas des souvenirs entre ses murs noircis.
La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d’une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds.
—«Asseyez-vous, monsieur,» dit la jeune fille avec une politesse froide.
Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l’air d’une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s’effaçait sur ce fin visage, par l’expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l’éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement une beauté qui n’eût été, au mieux, que celle «du diable», mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.
Les yeux d’Escaldas s’attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte.
—«Je porte le deuil de ma tante, qu’on a enterrée aujourd’hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent,» expliqua Mlle de Plesguen, avec une amertume rancunière.
—«Votre tante!» s’exclama le Bolivien.
—«Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père,» reprit-elle, les lèvres pincées.
—«Alors, moi,» dit Escaldas ironiquement, «j’ai échafaudé une histoire insensée, j’ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j’aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d’une telle commission?
—Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance...»
Escaldas ricana.
—«Mais,» poursuivit-elle, «vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi...»
Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.
—«Mademoiselle,» dit le Bolivien, avec un accent d’une force impressionnante, «je ne puis vous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d’un homme qui n’est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu’on n’a pu prouver, d’ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous; d’un homme, envers lequel vous n’avez maintenant que défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai que j’ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu’il n’y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L’homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce n’est pas pour vous, ce sera pour moi. J’y laisserai plutôt ma vie.»
L’âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l’homme en silence, puis elle eut un geste découragé.
—«Vous êtes convaincu, peut-être,» dit-elle. «Admettons que la fausse lettre n’ait pas été fabriquée par vous...
—Merci!... Vous n’admettez, d’ailleurs, que l’évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.
—Mon père ne l’admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n’aura plus affaire avec quelqu’un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu’on a failli l’arrêter, lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se serait tué. Je l’ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.
—Raison de plus pour chercher la lumière.
—Il ne peut croire que vous la déteniez.»
Escaldas eut un mouvement qui signifiait: «Nous verrons bien!» Puis, changeant de ton, il reprit:
—«Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt.
—Et quelle cause donc?
—Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise.»
Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d’un être pareil! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!
—«Je vous en prie, monsieur!...»
Cependant la formule d’interdiction s’exhala sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?
—«Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise,» reprenait-il d’une voix insidieuse, nuancée d’un hypocrite respect. «Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous?
—Avec ma cousine Micheline.
—Avec celle qui n’est pas votre cousine... Avec la fille de l’aventurier. Que vous ai-je dit alors?
—Que vous amèneriez le prince à mes pieds.
—L’ai-je fait?
—Oh!» dit-elle, «si j’avais su par quel moyen! Mais j’étais une petite folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. D’ailleurs, j’étais une enfant. J’ai depuis vécu plus d’années qu’il ne s’est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l’habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor.
—Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d’épouser une jeune fille pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n’avait qu’à lui garder son dévouement. N’a-t-il pas été l’arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s’y serait jamais lancé.»
Raisonnement spécieux. Comment n’aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, dont l’absence faussait tout: la conviction chez Gilbert, repoussé par Mlle de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l’épouser,—conviction qui n’allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd’hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline.
—«Je n’ai pas besoin de vous rappeler,» continuait le Bolivien d’un accent moelleux, «que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l’enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s’est couvert de dettes. Ce n’est pas monsieur de Plesguen, ce n’est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses: honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu’on a si étrangement supprimé en route.
—Supprimé?...
—Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l’affaire.»
La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l’adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura:
—«Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l’héritière, il n’aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l’élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n’a pas mis les pieds chez nous.
—C’est ce désistement qu’il ne vous pardonne pas.
—Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?
—Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant,» s’écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu’il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s’en formalisait pas. «Comment voulez-vous qu’il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu’il supporte sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l’impossible. Même désintéressé d’intentions, le prince ne peut plus l’être de fait. Je vous répète qu’il s’est follement endetté dans l’assurance de notre commune réussite—follement. Le crédit s’offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d’en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable.»
Mlle de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l’heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s’était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s’énerva de ces considérations d’argent, alors qu’elle attendait autre chose.
—«Enfin,» dit-elle sèchement, «qu’y puis-je? Le prince de Villingen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.
—Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. C’est un galant homme. Mais il y a un proverbe qui dit: «Nécessité n’a pas de loi.» J’ajouterai: «pas même celles de la chevalerie.» Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d’un peu de caractère et de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d’une rivale.
—D’une rivale!...»
La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres.
—«Et d’une rivale indigne de vous,» appuya le Bolivien, satisfait de l’impression produite.
—«Alors ce n’est pas Micheline!» s’écria Françoise.
Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d’enfance, qui toujours l’avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d’exception?
Escaldas eut un rire bref.
—«Micheline?... Je ne vois pas bien le soi-disant Valcor donnant sa fille à l’homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d’épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... J’entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l’illustre sang des Servon-Tanis. Pour ce qui est de l’autre...
—Que voulez-vous dire?
—Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...
—Bertrande?» répéta Mlle de Plesguen en interrogeant ses souvenirs. «Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël?
—Si, précisément.
—Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez «la marmaille du pays». Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle...—je veux dire monsieur de Valcor—la tint de plus en plus à distance à mesure qu’elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d’une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante.
—Parbleu!
—Comment?
—Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu’au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soi-disant marquis n’était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d’un naufrage, et père de cette petite fille?...
—Mon père m’a dit un jour: «Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c’est se créer autant d’énigmes qu’il y a d’êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu’il n’est pas.» Et comme je lui demandais: «Ils mettent donc un nom en avant. Lequel?»
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