Kitabı oku: «La Querelle d'Homère dans la presse des Lumières»

David D. Reitsam
La Querelle d’Homère dans la presse des Lumières
L’exemple du Nouveau Mercure galant
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Image de couverture: Anne Dacier, L’Iliade d’Homère. Traduite en françois, avec des remarques, Leyde, Wetstein, 1771, 3 volumes, ici tome I, p. viij, frontispice de l‘édition originale. Source : Bibliothèque nationale de France, en ligne sur le site de la BU Droit-Lettres de l’Université de Grenoble 2 et 3 : https://bibnum-patrimoniale.univ-grenoble-alpes.fr/items/show/481, consulté le 28 mai 2021.
ISBN 978-3-8233-8479-3 (Print)
ISBN 978-3-8233-0287-2 (ePub)
Inhalt
Notes
Introduction Aperçu historique Le Nouveau Mercure galant, la querelle et notre problématique L’analyse du discours et la microhistoire Structure et repères
Partie I – Dimension politique1. Questions sociétales : un pouvoir centralisé et fort1.1 Promotion des institutions monarchiques ou la société d’ordres1.2 Unification du royaume2. De Louis XIV à Philippe d’Orléans2.1 Entre éloges anciens et modernes2.2 Démarcation de Louis XIV3. Rôle des femmes3.1 La femme dans le champ littéraire naissant3.2 Anne Dacier, une femme exceptionnelleBilan de la Partie I – Dimension politique
Partie II – Dimension esthétique1. Critique de l’Iliade1.1 Défense de l’œuvre d’Homère1.2 Rejet de l’Iliade homérique2. Deux conceptions de la belle littérature2.1 Les Anciens2.2 Les ModernesBilan de la Partie II – Dimension esthétique
Partie III – Dimension épistémologique1. L’Antiquité mise en question1.1 Une source d’inspiration1.2 Critique de la soumission des savants et des érudits aux autorités anciennes2. Le cartésianisme2.1 Le triomphe de la méthode géométrique2.2 Le progrès de l’art2.3 Les limites du cartésianismeBilan de la Partie III – Dimension épistémologique
Conclusion
Chronologie
BibliographieSources premièresLittérature de recherche
Remerciements
Résumé
Abstract
Index
Notes
Nous utilisons autant que possible les éditions scientifiques actuelles des textes primaires du XVIIe et du XVIIIe siècle. Toutefois, celles-ci n’existent pas pour tous les ouvrages consultés, notamment les 29 livraisons du Nouveau Mercure galant. Dans ces cas, nous n’actualisons ni l’orthographe, hormis la lettre « ß », ni la ponctuation, ni la mise en italique des titres évoqués dans les citations.
En outre, nous indiquons les périodiques évoqués dans les notes de bas de page par le nom de leur responsable et nous nous contentons de mentionner les éditeurs et les lieux d’éditions relatifs à l’époque qui nous intéresse dans ce projet de recherche. En revanche, nous indiquons la période complète durant laquelle ce périodique paraît sous ce titre en nous fondons sur les informations et classifications fournies par le Dictionnaire des journaux.
Les citations de la littérature de recherche en allemand ou en anglais ont été traduites par nos soins. Dans le texte, la traduction en français prime, mais nous présentons les citations originales en note de bas de page.
Introduction
Le Caffé est très en usage à Paris […]. Mais ce qui me choque de ces beaux esprits ; c’est qu’ils ne se rendent pas utiles à leur Patrie, et qu’ils amusent leurs talents à des choses pueriles : par exemple, lorsque j’arrivai à Paris, je les trouvai échauffez sur une Dispute la plus mince, qui se puisse imaginer : il s’agissoit de la réputation d’un vieux Poëte Grec, dont, depuis deux mille ans on ignore la Patrie aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouoient que c’étoit un Poëte excellent : il n’étoit question que du plus ou du moins de mérite qu’il falloit lui attribuer. Chacun en vouloit donner le taux : mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisoient meilleur poids que les autres ; voilà la querelle : elle étoit bien vive ; car on se disoit cordialement de part & d’autre des injures si grossières ; on faisoit des plaisanteries si ameres, que je n’admirois pas moins la manière de disputer, que le sujet de la dispute1.
Ainsi Montesquieu, Charles Louis de Secondat deMontesquieu décrit-il la Querelle d’Homère dans Les Lettres persanes et la violence de la dispute le surprend. Selon le philosophe des Lumières, il s’agit d’une querelle sans grande importance, ce qui tranche avec l’intérêt que Simon-Augustin Irailh, Simon-AugustinIrailh porte à cette querelle dans le cadre des querelles en général. Dans la préface de ses Querelles littéraires, qui sont composées de quatre tomes, il écrit en 1761 :
Au milieu de toutes ces disputes, soutenues de part & d’autre avec tant de chaleur, à travers ce fatras d’injures & de libèles, parmi ces révolutions continuelles de la république des lettres, le lecteur pourra suivre le fil de nos connoissances, les progrès du goût ; la marche de l’esprit humain2.
Tel un ThéséeThésée qui parvient à sortir du labyrinthe et échappe au Minotaure grâce au fil d’ArianeAriane, Irailh, Simon-AugustinIrailh considère la suite des querelles à travers les siècles comme le fil conducteur à partir duquel il est possible de structurer une histoire littéraire. Aujourd’hui, on semble renouer avec cette passion pour les querelles. Dans son compte-rendu du livre The Shock of the Ancient de Larry F. Norman, Marie-Pierre Harder résume ce regain d’intérêt en énumérant les études récentes de Joan Dejean, de Marc Fumaroli, de Levent Yilmaz et de Francois Hartog qui proposent tous de nouvelles approches d’analyse. À la suite de ces cinq publications – de Dejean à Norman –, l’intérêt pour ces disputes, notamment pour la Querelle des Anciens et des Modernes, ne retombe pas. Trois colloques internationaux en confirment l’actualité : en 2012, Christelle Bahier-Porte et Claudine Poulouin organisent à l'ENS Lyon le colloque « Écrire et penser en Moderne (1687-1750) » qui est consacré à la « nouvelle culture – culture de méthode plus que de savoir3 » des Modernes. Puis, en 2016, les participants au colloque « The Long Quarrel : Ancients and Moderns in the Eighteenth Century », qui fut organisé par Wyger Velema, Eleá de la Porte et Jacques Bos de l’Université d’Amsterdam, discutent de la question de savoir de quelle manière les auteurs du XVIIIe siècle ont perçu la relation entre leur époque et l’Antiquité. Enfin, en 2019, Delphine Reguig et – de nouveau – Christelle Bahier-Porte ont proposé un colloque à Saint-Etienne. Cette fois-ci, l’accent fut mis sur le rapport des Anciens et des Modernes aux pouvoirs de l’époque, c’est-à-dire l’Église, le Roi et les Académies.
Aperçu historique
La « dispute la plus mince », dont se moque Montesquieu, Charles Louis de Secondat deMontesquieu fait partie de cette Querelle des Anciens et des Modernes qui suscite aujourd’hui tant d’intérêts. En outre, dès le début du XVIIIe siècle, la Querelle d’Homère mobilise bien des gens dans la société mondaine ainsi que dans la République des Lettres. Au cœur de cette deuxième phase de la Querelle des Anciens et des Modernes se trouve le prestige de l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée. Selon Noémi Hepp, sa réception est assez contrastée pendant les décennies qui précèdent la querelle : il est absent tout en étant présent. Pour aboutir à cette idée, elle s’appuie sur les écrits de Méric Casaubon, MéricCasaubon qui « a le mérite de mettre le doigt sur le contraste […] entre une présence diffuse d’Homère, de son nom, de sa réputation, des personnages dont il a été le premier poète, et l’indifférence qu’a rencontré son œuvre au cours du XVIIe siècle1 ». Nous sommes donc face à un paradoxe : d’un côté, le milieu de l’érudition ne semble guère s’intéresser à Homère, ce qu’Hepp généralise en parlant d’une tendance globale. En effet, à l’époque, il n’y a que VirgileVirgile qui échappe au désintérêt général et dont l’Enéide est souvent traduite en français2. Le désaveu dont souffre Homère ne constitue donc guère une exception. D’un autre côté, Homère reste un nom connu et Hepp nous assure que le public mondain connaît différents personnages et passages de son œuvre. Néanmoins, il s’agit d’un savoir homérique faussé qui s’appuie notamment sur des sources indirectes, comme, par exemple, des sententiaires, et qui contient de nombreuses déformations ou des ajouts douteux. Ces sources peu fiables n’empêchent pourtant pas les contemporains de Louis XIVLouis XIV de considérer Homère comme le poète le plus important de l’Antiquité, aux côtés de VirgileVirgile. Ainsi Urbain Chevreau, UrbainChevreau écrit-il que Christine de SuèdeChristine de Suède « a des louanges pour les Homères et pour les VirgileVirgiles3 », c’est-à-dire pour les grands auteurs de l’Antiquité gréco-latine. Tout comme VirgileVirgile, Homère devient donc au XVIIe siècle le synonyme, voire l’incarnation, de toute une littérature. Par conséquent, il n’est pas surprenant de lire dans le Nouveau Mercure galant au début de la Querelle d’Homère, c’est-à-dire dans la livraison de février 1715, qu’il « ne s’agit néanmoins encore, que de fixer les honneurs dûs à Homere : Mais ce qui sera decidé en faveur du plus grand des Poëtes & du plus reculé de nous, servira de regle pour nos autres ayeuls4 ». Certes, à la tête d’un résumé critique d’environ 70 pages, cette citation est censée attirer l’attention et l’intérêt des lecteurs, mais elle confirme surtout les paroles de Chevreau, UrbainChevreau : Homère reste un auteur éminent, tout en étant, ne l’oublions pas, peu lu.
Cette mauvaise fortune d’Homère est, d’ailleurs, une des raisons pour laquelle Anne Dacier entame le projet de traduire l’Iliade en français. Son but est de la rendre accessible aux « gens du monde5 » qui ne sont pas à même de lire l’original grec et de profiter des beautés de l’épopée : « D’ailleurs je n’escris pas pour les sҫavants qui lisent Homere en sa Langue ; ils le connoissent mieux que moy : j’escris pour ceux qui ne le connoissent point, c’est-à-dire, pour le plus grand nombre, à l’égard desquels ce poëte est comme mort6. » Par conséquent, dans la préface de sa traduction, elle dénonce les « copies difformes7 » d’Homère et le « préjugé desavantageux8 » qui en résulte. Sans les nommer explicitement, elle pense aux traducteurs qui l’ont précédée et dont elle connaît les travaux, tels qu’un Bernard Chamony, BernardChamony ou un François-Séraphin Régnier-Desmarais, François-SéraphinRégnier-Desmarais9. Son dédain pour ces traductions défectueuses se montre clairement dans le fait qu’elle s’appuie notamment sur des auteurs anciens – entre autres StrabonStrabon, HérodoteHérodote, ThucydideThucydide, AristoteAristote et Térence [Terence]Térence10 – et ne renvoie ses lecteurs qu’occasionnellement aux érudits de son époque, comme par exemple René Le Bossu, RenéLe Bossu11. En outre, la traduction de l’Iliade en français constitue une tâche pharaonique l’occupant pendant environ quinze ans de sa vie et sa propre expérience en témoigne encore davantage puisque sa version de 1711 n’est que la deuxième traduction de l’épopée que Dacier propose au public. Selon Anne-Marie Lecoq, il existe également une Iliade en français de l’érudite de 169912 qui suscite cependant peu d’intérêt au sein de la recherche actuelle, contrairement à la traduction de 1711 qui sera suivie de la traduction-imitation d’Houdar de La Motte en 1714.
À priori, les deux traductions sont de « belles infidèles13 », c’est-à-dire que Dacier et La Motte modifient l’épopée originale afin de l’adapter au goût de leur siècle, plus précisément à celui de la société mondaine. Or, leurs points communs s’arrêtent là. Si Anne Dacier s’intéresse véritablement à l’Antiquité gréco-latine, La Motte ne l’apprécie guerre. Mais avant de résumer sa démarche, il nous faut revenir brièvement à Anne Dacier. Dans la préface de sa traduction de 1711, elle se justifie d’avoir proposé les 24 livres de l’Iliade en prose : « Il est certain qu’une prose soustenuë & composée avec art, approchera plus de la poësie qu’une traduction en vers : aussi StrabonStrabon escrit […]. La prose bien travaillée est l’imitation de la poësie14. » Cette déclaration illustre bien les dessins de l’érudite : elle est fascinée par l’Antiquité gréco-romaine qu’elle connaît si bien grâce à son éducation et sa collaboration à la collection Ad usum Delphini, et, contrairement à La Motte, elle ne s’incline pas complètement devant les règles de la littérature mondaine. En traduisant Homère, elle suit surtout celles d’AristoteAristote et essaie de garder le plus possible la structure initiale de l’épopée. Ainsi, Noémi Hepp remarque qu’il « lui arrive, quand le texte le fait, de répéter mot par mot un passage15 ». En tant que philologue expérimentée, Dacier n’a aucun mal à corriger les erreurs commises par ses prédécesseurs et à mettre en dialogue les grands auteurs de l’Antiquité. Or, afin de ne pas trop alourdir son texte, ses commentaires se trouvent dans des remarques à la fin de chaque livre. Elle s’y penche sur des questions qui intéressent surtout un public savant ; par exemple, elle discute des problèmes de géographie historique : « Les fertiles plaines de Larisse] [sic] [en italique dans l’original] A deux cents stades de Troye il y avoit une ville de ce nom, prés d’Hamaxite ; mais Homere ne parle pas de celle-là : il parle de Larisse, qui estoit prés de Cumes, à mille stades de Troye16. » En outre, en tant que spécialiste de lettres classiques, Dacier connaît aussi les théories du poème épique, comme son but moral ou l’interprétation allégorique, ce qui montre, selon Hepp, son attachement à une « attitude traditionnelle17 » envers l’original homérique qui, en revanche, ne satisfait plus ses contemporains. Il ne faut pas oublier que Dacier veut avant tout rendre l’Iliade aimable aux lecteurs de sa génération. Par conséquent, et malgré sa fascination pour l’Antiquité18, elle est prête à sacrifier certains détails pour ne pas choquer ses contemporains et surtout le public féminin19. Elle renonce, par exemple, aux descriptions exactes des blessures et de l’anatomie.
Néanmoins, ces concessions au goût mondain sont trop minces aux yeux d’Houdar de La Motte qui ne comprend pas l’enthousiasme avec lequel Dacier lit les auteurs anciens. Ce membre de l’Académie française est persuadé que son époque est supérieure à l’Antiquité et il adhère pleinement aux idées des Modernes, telles que le progrès, la raison et la méthode géométrique. Cependant, La Motte est moins violent qu’un Charles Perrault, CharlesPerrault ou qu’un abbé d’Aubignac, Franҫois Hedelin d’Aubignac20 et il n’hésite pas à reconnaître qu’Homère est un grand auteur, même s’il n’arrive pas à le lire dans l’original, faute de connaître le grec. Ce respect n’empêche pourtant pas Houdar de La Motte de modifier largement la traduction de Dacier : son Iliade en vers est composée seulement de douze livres et ses changements ne se limitent pas à de simples coupures. D’après son Discours sur Homère, son but est de rédiger une « imitation […] élégante21 » qu’il oppose à une traduction littérale. Il se distingue ainsi de Dacier dont il critique la méthode, sans la nommer explicitement :
Le premier traducteur n’a que le mérite de ces artisans grossiers qui ne savent qu’étendre du plâtre sur un visage pour en tirer une ressemblance exacte, mais toujours insipide ; et le second ressemble à un peintre habile, qui en copiant les traits d’un homme sait encore donner de l’âme à la ressemblance, et réveille ainsi par une imitation vive dans ceux qui ne voient que l’image toute l’idée que l’original pourrait leur donner22.
Par conséquent, La Motte se fixe la tâche de rédiger une Iliade « française, […] chrétienne et […] romanesque23 ». Ou pour reprendre la formulation éloquente de Noémi Hepp : « Écrire l’histoire de la colère d’AchilleAchille comme Homère l’eût écrite s’il avait eu le bonheur de vivre en un siècle poli, délicat, raffiné24. » Tandis que Dacier ne transforme pas les héros de l’Iliade en honnêtes hommes dignes de la cour de Louis XIVLouis XIV, La Motte n’hésite pas à franchir le pas : il rend ses héros galants et leur fait respecter les codes de son siècle. Hepp montre, par exemple, de quelle manière Houdar de La Motte rend AchilleAchille plus respectueux et AgamemnonAgamemnon plus tendre25 et elle observe que l’« Iliade de La Motte a pour vrais héros les idées morales de l’auteur26 », c’est-à-dire celles de la société mondaine. Toujours suivant le goût de son époque, le membre de l’Académie française opère encore d’autres modifications plus radicales : les répétitions, à ses yeux, inutiles et ennuyeuses d’Homère disparaissent, les discours peu réalistes des héros pendant les batailles ou quelques comparaisons basses changent. Force est de constater que la fidélité à l’original ne préoccupe guère La Motte qui s’attache « à la précision, à la clarté et à l’agrément27 » et qui est persuadé que son époque est supérieure à celle d’Homère28. Pourtant, il ne tombe pas dans le piège du merveilleux chrétien29 et renonce à christianiser outrageusement l’Iliade30.
Aux yeux d’Anne Dacier, la traduction-imitation de La Motte n’est pourtant ni « élégante31 », ni « habile », mais juste une autre « copie difforme32 ». Par conséquent, il n’est guère surprenant qu’elle réagisse à l’Iliade de La Motte. Alors que Dacier a consacré environ quinze ans à sa traduction d’Homère, La Motte a travaillé trois ans à sa version de l’épopée. La dispute s’intensifie dès lors et seulement quelques mois après la parution de l’Iliade en douze chants, l’érudite publie Des causes de la corruption du goût, ce qui déclenche véritablement en février 1715 ce que l’on appelle la Querelle d’Homère. Par la suite, de nombreux hommes de lettres montent au créneau et prennent position pour ou contre Homère avant que Dacier et La Motte se réconcilient lors d’un dîner organisé par Valincour, Jean-Baptiste Henry du Trousset deValincourt le 5 avril 171633. D’un côté, Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, François Gacon, FranҫoisGacon, ou encore Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont – pour n’évoquer que les défenseurs les plus importants du poète grec – rejoignent le parti des Anciens. De l’autre, à part La Motte qui publie les trois premières parties de ses Réflexions sur la critique en 1715, les principaux Modernes sont l’abbé Jean Terrasson, JeanTerrasson et l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons. D’autres auteurs, tels que Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, MarivauxMarivaux, Claude Buffier, ClaudeBuffier, Jean Hardouin, JeanHardouin ou à titre posthume l’abbé d’Aubignac, Franҫois Hedelin d’Aubignac, participent également à la Querelle d’Homère, mais ils n’ont pas le même impact sur les débats dans le Nouveau Mercure galant et c’est la raison pour laquelle nous ne les mentionnerons que très peu ici.
En revanche, les auteurs qui s’engagent davantage dans la querelle retiennent notre attention. Le premier ouvrage important des Anciens est Des causes de la corruption du goût d’Anne Dacier qui est composé de trois parties. Tout d’abord, la savante y explique que le bon goût est en voie de disparition, ce qui est une menace pour « tous les Arts34 ». Elle insiste particulièrement sur le fait que seul le recours aux auteurs grecs et latins saurait sauver les belles-lettres et rappelle également que tous les grands hommes de lettres du passé ont adoré les œuvres d’Homère35. Après cette première réflexion relativement courte, elle s’en prend au Discours sur Homère qui précède la traduction-imitation de La Motte et, ensuite, elle démontre point par point ses erreurs. Selon Noémi Hepp, cet ouvrage parfois un peu injurieux est rédigé trop vite et manque de force ainsi que de nouveaux raisonnements. En résumé, Hepp le décrit comme une « pesante réfutation de La Motte36 » qui n’est guère convaincante, même si certains contemporains, tel Jean-Baptiste Rousseau, Jean-BaptisteRousseau37, pensent le contraire. Le deuxième héraut qui tente de défendre Homère est François Gacon, FranҫoisGacon, un auteur de nombreux épigrammes satiriques38. Celui-ci ne brille pas non plus par des démonstrations novatrices, mais plutôt par la composition et le ton de son Homère vengé. Ce livre, publié en avril 1715, est formé de vingt lettres dans lesquelles Gacon, FranҫoisGacon répond également au Discours sur Homère de La Motte. Créant la fiction d’une vraie correspondance littéraire, Gacon, FranҫoisGacon s’adresse principalement à un Moderne fictif qui se fait persuader peu à peu par les arguments de l’Ancien, ce qui se manifeste dans les réponses du correspondant imaginaire. Néanmoins, l’Homère vengé frappe surtout les esprits à cause des attaques polémiques que Gacon, FranҫoisGacon lance contre les Modernes. Bien qu’elles puissent choquer aujourd’hui, il semble que ce langage provocateur est nécessaire pour se faire entendre dans la première moitié tumultueuse de cette année 1715. Le succès mitigé de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, un livre moins polémique de fin avril 1715, en témoigne39.
Quand la Querelle d’Homère débute, Boivin, Jean [M. B.]Boivin est déjà membre de l’Académie des Inscriptions, haut lieu des Anciens, et est professeur de grec au Collège royal. À l’instar de Dacier et de Gacon, FranҫoisGacon, Boivin, Jean [M. B.]Boivin répond aussi « point par point […] [au] Discours sur Homère d’Houdar de La Motte40 » tout en proposant un débat d’idées. Il s’illustre notamment en démontrant que la description du bouclier d’AchilleAchille est vraisemblable : afin de faire taire les critiques des Modernes, Boivin, Jean [M. B.]Boivin en intègre une représentation « dessinée […] par Nicolas Vleughels, NicolasVleughels, et gravée par Charles Cochin, CharlesCochin41 ». En outre, tout comme Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont, son confrère au Collège royal et spécialiste de langue arabe, Boivin, Jean [M. B.]Boivin introduit une dimension historique dans les débats42. Fourmont, ÉtienneFourmont publie sa contribution modérée à la Querelle d’Homère, l’Examen pacifique, fin 1715 et il évite une discussion sèche, en préférant « les vues larges43 » à une réfutation point par point. À côté des discussions sur la nature de la fable que nous trouvons dans la plupart des livres sur la querelle44, il développe aussi l’idée du relativisme historique : « Tout se dit donc, tout doit se dire, et par conséquent être lu dans un poème par rapport aux idées de la nation pour laquelle il est composé ; et ces grandes idées, ces idées philosophiques, générales, abstraites, éternelles, n’y sont presque jamais recevables45. »
Il ressort de ce tour d’horizon que les arguments des Anciens évoluent. En ne regardant que les arguments les plus importants, il devient évident que nous pouvons faire la différence entre les Anciens tournés principalement vers le passé et ceux qui essaient d’emprunter de nouveaux chemins. Nous avons par exemple déjà évoqué la grande fascination d’Anne Dacier pour l’Antiquité et elle peine à développer de nouveaux arguments. Ainsi, elle fonde sa définition du poème épique principalement sur AristoteAristote : « [U]ne fable inventée pour former les mœurs par des instructions déguisées sous les allégories d’une action46. » Par conséquent, elle accorde une place centrale aux interprétations allégoriques et n’hésite pas non plus à rapprocher l’Iliade de la Bible. Ce syncrétisme est pourtant dépassé et les autres Anciens l’abandonnent progressivement, comme, par exemple Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin qui dénonce certaines allégories d’Homère. Or, Boivin, Jean [M. B.]Boivin ramène ainsi « au vraisemblable ce qui se voit taxé d’invraisemblance [par les Modernes] […] [ce qui] est aussi accepter que le cadre du débat soit posé par les Modernes47 ». Plus intéressants sont les arguments des Anciens qui s’opposent à l’idée d’une raison universelle et qui préfèrent la beauté naturelle telle qu’elle se trouve chez Homère à une beauté idéalisée. Ce discours figure déjà chez Gacon, FranҫoisGacon ou chez Anne Dacier qui souligne la simplicité noble et pleine de vertus de l’Antiquité homérique48. Boivin, Jean [M. B.]Boivin et Fourmont, ÉtienneFourmont la suivent sur ce terrain et, de plus, esquissent encore d’autres lignes de défense, notamment celle du relativisme historique que l’on trouve également chez Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon ou Jean Buffier, ClaudeBuffier et qui sera notamment au centre des travaux de l’abbé Jean-Baptiste Du Bos, Jean-BaptisteDu Bos quelques années après la querelle49.
En 1715, donc au moment-clé de la Querelle d’Homère, les Modernes dominent encore et les Anciens peinent à imposer leurs nouveaux arguments évoqués ci-dessus. Le parti d’Houdar de La Motte leur oppose des arguments fondés sur la raison et la méthode géométrique50. Le premier homme de lettres qui soutient La Motte est l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons. Il ne figure pas dans la chronologie de la querelle que propose Julie Boch dans Les Dieux désenchantés et, dans la suite de son analyse, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons n’apparaît que deux fois dans les de la chercheuse51. Il se peut que cette absence ait pour cause le principal centre d’intérêt de Boch, à savoir la fable, qui est un domaine sur lequel Pons, Jean-François de [M. P.]Pons ne se prononce guère52. En outre, ce dernier déclare son allégeance aux Modernes en 1714. En effet, avant la période la plus virulente de la Querelle d’Homère, il avait déjà rédigé une « Lettre à Monsieur *** sur l’Iliade de Monsieur de La Motte » ce qui fut sa contribution la plus connue aux débats. Il y associe le bon goût à la raison53 et défend la langue française54. Ensuite, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons semble se taire et ne plus se prononcer sur la dispute. Or, parfois, les apparences sont trompeuses puisqu’il commence à contribuer – plus ou moins anonymement, mais assidûment – au Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay. Il s’avère pourtant que cette collaboration est souvent ignorée par la communauté scientifique. Anne-Marie Lecoq, par exemple, relie Pons, Jean-François de [M. P.]Pons uniquement au Nouveau Mercure qui paraît de 1717 à 1721 et la Biographie universelle ancienne et moderne ne parle pas du tout des activités proto-journalistiques de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons55.
Après Pons, Jean-François de [M. P.]Pons, La Motte est le deuxième Moderne qui prend la parole à l’occasion de la Querelle d’Homère et ses Réflexions sur la critique, dont trois tomes paraissent en 1715, constituent une réaction aux Causes de la corruption du goût d’Anne Dacier. Bien que La Motte affiche un ton conciliant, il n’y a aucun doute sur le fait que les différentes parties de cet ouvrage soient des pamphlets violents contre son adversaire. La Motte choisit en effet, dans ses Réflexions sur la critique, une approche similaire à celle de son Discours sur Homère dans lequel il se montrait relativement diplomate avant de lancer des attaques brutales contre le poète grec. Alors qu’il semblait louer Anne Dacier, une lecture au deuxième degré révèle une ironie mordante56. En outre, il faut noter que La Motte renonce à la publication de la quatrième partie des Réflexions après la réconciliation du 5 avril 171657, ce qui souligne encore davantage le caractère polémique de ces textes. En ce qui concerne ses arguments, La Motte n’emprunte guère de nouveaux chemins, mais il reprend les pistes qu’il a déjà esquissées dans le Discours sur Homère. Dans la première partie qui paraît probablement au début de l’année 1715, le membre de l’Académie française s’exprime sur l’autorité des auteurs gréco-latins. Ensuite, dans la deuxième partie, qui est approuvée par la libraire le 22 mars 1715, il défend son Discours sur Homère contre les critiques d’Anne Dacier et enfin, dans la troisième partie qui date de la fin de l’année 1715, La Motte explique la genèse de son imitation-traduction de l’Iliade58. Selon Françoise Gevrey et Béatrice Guion, les arguments les plus importants sont, d’un côté, la confiance incontestable que La Motte a dans le progrès de l’art et, de l’autre, la politesse de son temps qui se distingue d’une façon positive – au moins à ses yeux – de la simplicité choquante de l’âge homérique59.
En juillet 1715, le groupe des Modernes s’agrandit avec l’abbé Jean Terrasson, JeanTerrasson qui publie sa Dissertation critique sur l’Iliade d’Homère en deux volumes. Comme Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont et Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, Terrasson, JeanTerrasson enseigne au Collège royal et il est un spécialiste de la philosophie grecque et latine60. En tant que tel, il parle le grec, ce qui le distingue de La Motte et d’autres Modernes. Malgré cette érudition, Noémi Hepp le décrit comme un véritable « géométrique61 » et un « disciple de Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle62 » qui définit l’objectif de son ouvrage de la manière suivante : « Ma vûë principale est de faire passer jusqu’aux belles-lettres cet esprit de Philosophie, qui depuis un siécle a fait faire tant de progrés aux Sciences naturelles63. » Dans ses attaques contre l’Iliade homérique, nous retrouvons des sujets déjà mis en avant, comme l’immoralité des dieux et des héros ou bien la question du véritable sujet de l’épopée.
Cette étude des forces en présence nous montre que le grand clivage qui sépare les Anciens des Modernes reste la question de la régularité, ou plutôt de l’irrégularité, qui remonte au moins au début du XVIIe siècle. Dans la Querelle des Anciens et des Modernes, et particulièrement dans la Querelle d’Homère, la régularité est liée à la raison et la méthode géométrique dont tous les Modernes que nous venons de présenter, c’est-à-dire Houdar de La Motte, l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons et l’abbé Jean Terrasson, JeanTerrasson, sont les défenseurs. D’après les recherches de Noémi Hepp, « cette quasi-identification du goût à la raison64 » a des conséquences : premièrement, l’art, et donc aussi les belles-lettres, sont ainsi sujets au progrès qui caractérise les sciences. Cela signifie que la raison domine la créativité et qu’elle doit freiner une imagination trop fertile. Deuxièmement, « l’exigence morale » se voit introduite dans le domaine des arts et, troisièmement, il résulte de ces principes que la beauté est définie par le respect des règles rationnelles65. Certes, nous avons également vu l’opposition des Anciens à cette conception géométrique de la littérature, mais ils n’arrivent pas encore à se faire entendre – ce sera Jean-Baptiste Du Bos, Jean-BaptisteDu Bos qui formulera une véritable alternative aux idées esthétiques des Modernes : les idées traditionnelles d’Anne Dacier sont déjà dépassées et celles de Boivin, Jean [M. B.]Boivin et Fourmont, ÉtienneFourmont, tel le relativisme historique, pas encore mûres. Les premières arrivent « trop tard66 » et les dernières « trop tôt ».
Le Nouveau Mercure galant, la querelle et notre problématique
Outre les débats et les discussions au sein de la République des Lettres, il existe aussi un autre terrain où s’exprime la Querelle d’Homère : celui des périodiques. Le Journal des sҫavans, le Nouveau Mercure galant, les Nouvelles Littéraires et l’Histoire critique de la République des Lettres – pour n’en nommer que quatre – participent d’une manière active à la Querelle d’Homère en publiant des comptes-rendus de livre ou de courts textes en prose ou en vers, enjoués ou polémiques. Au vu de son importance pour la presse française de l’Ancien Régime, de son caractère mondain et du fait qu’il profite d’un privilège royal, le Nouveau Mercure galant se distingue des autres titres évoqués ci-dessus et c’est la raison pour laquelle il se situe au cœur de nos recherches. Au moment de la Querelle d’Homère, le Nouveau Mercure galant se trouve sous la responsabilité d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay qui se décrit lui-même comme « plus voyageur qu’écrivain1 ». Toutefois, nous ne le connaissons guère. Le Fèvre de Fontenay n’apparaît pas dans la Biographie universelle ancienne et moderne de Louis-Gabriel Michaud2 et une grande partie des informations sur lui que propose le Dictionnaire des journalistes proviennent du Nouveau Mercure galant. Nous y apprenons que Le Fèvre de Fontenay a voyagé principalement dans la région méditerranéenne et que son père fut vendeur de graines à Paris. Cette carrière n’intéresse pas Le Fèvre de Fontenay : en décembre 1713, il commence à travailler au Mercure galant de Charles Dufresny, CharlesDufresny et il en devient le responsable principal en mai 1714. Par la suite, il s’en occupe jusqu’en octobre 17163. Contrairement à ses illustres prédécesseurs, Dufresny, CharlesDufresny et Jean Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé, Le Fèvre de Fontenay n’est pas un privilégié, mais uniquement le responsable du périodique puisqu’il reçoit de Dufresny, CharlesDufresny une pension en échange de son travail4. À l’instar du privilège royal, un certain talent littéraire manque également à Le Fèvre de Fontenay qui ne réussit pas à faire évoluer la revue. Ainsi le responsable du Nouveau Mercure galant n’est-il pas un précurseur de la presse du XVIIIe siècle. Il ne s’inspire ni de la mode des feuilles moralistes lancée en Angleterre par Joseph Addison, JosephAddison et Richard Steele, RichardSteele et qui sera reprise en France par MarivauxMarivaux5, ni de la tendance à organiser les différents textes d’une livraison en rubriques6, bien au contraire, puisque Le Fèvre de Fontenay revient à la forme fictive d’une « lettre à une dame en province » qui fut établie et perfectionnée par Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé. Pourtant, Le Fèvre de Fontenay ne parvient à aller que quatre fois jusqu’au bout de cette mise en scène et, dans les autres livraisons, il s’adresse alternativement à un seul correspondant fictif et à tous ses lecteurs7. Les lieux d’édition soulignent également le déclin de la revue au cours du premier XVIIIe siècle. Si, pendant une vingtaine d’années, entre 1678 et 1695, les Mercures sont publiés à Paris et à Lyon, le Nouveau Mercure galant ne vient que de Paris. Tout en notant que cette évolution commence sous la direction de ses prédécesseurs, nous devons néanmoins constater que Le Fèvre de Fontenay ne réussit pas non plus à inverser cette tendance8.
En revanche, il est trop simpliste de réduire le responsable de la revue et ses 29 Mercures à ce bilan négatif parce que Le Fèvre de Fontenay parvient à publier chaque mois – à part en septembre 1716 – un recueil d’environ 300 pages qui réunit des contributions hétérogènes traitant de la culture et de l’information9 : de textes plutôt sobres, presque encyclopédiques, comme les « Articles des morts » ou les « Articles des mariages », à des petites pièces en poésie dignes des Divertissements de Sceaux en passant par des nouvelles politiques de l’étranger et des réflexions sur l’astronomie. Et si Monique Vincent compare le Mercure galant de Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé à une « Amazonie10 » à cause du grand nombre de nouvelles galantes qui paraissent dans les pages de la revue, ce constat vaut aussi pour Hardouin Le Fèvre de Fontenay qui en publie beaucoup. Ces textes appartenant au genre romanesque constituent une partie importante des Mercures et les lecteurs en demandent régulièrement de nouvelles. Par exemple, en juin 1715, Le Fèvre de Fontenay explique à une « Madame » : « Je vous ai promis des historiettes. Il faut vous tenir parole11. » À la même occasion, ce passage montre l’importance du public pour le Nouveau Mercure galant. Son responsable ne réussit pas seulement à vendre le périodique, mais il arrive également à faire participer les lecteurs à la revue en publiant leurs propres rédactions. De cette manière, il fait de la revue un véritable « salon de papier12 » et remplit parfaitement la mission du périodique, c’est-à-dire qu’il crée un lien entre la société galante de Paris et ses lecteurs à travers tout le royaume. Le Nouveau Mercure galant constitue, par conséquent, ce que Suzanne Dumouchel appelle un « lieu […] de sociabilité13 ».
Cette nature de la revue implique un grand nombre de plumes. Pourtant, force est de constater que nous ne savons pratiquement rien sur ces dernières et la notice consacrée au Nouveau Mercure galant dans le Dictionnaire des journaux ne nous aide pas. Si nous disposons de listes détaillées des contributeurs des Mercures de Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé14, de Dufresny, CharlesDufresny15 et de François Buchet, FrançoisBuchet16, ce n’est pas le cas du Nouveau Mercure galant17. Par conséquent, nous ne savons pas si Le Fèvre de Fontenay a profité de l’aide de contributeurs officiels et réguliers, tel Thomas Corneille, ThomasCorneille qui écrit de 1680 à 1709 pour le Mercure. D’autres questionnements subsistent également et nous essaierons dans ce travail de percer quelques-uns de ces mystères : par exemple, aucune étude complète concernant l’aspect économique et donc matériel dans un sens large, à savoir les revenus du responsable ou la portée de la revue, n’existe.
Notre tâche la plus importante reste pourtant autre : Alain Niderst écrit à propos du Mercure galant de Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé qu’il « servit tous les combats des Modernes18 ». Mais, comme les arguments et les positions des Anciens varient, les Modernes ne constituent pas un bloc monolithique. Nous devons donc également découvrir de quels Modernes les plumes du périodique sont proches. Pourtant, étant donné que le Nouveau Mercure galant veut former un lieu de sociabilité, il se peut qu’il y apparaisse aussi des textes équilibrés ou proches des Anciens. Par conséquent, nous nous poserons principalement la question de savoir dans quelle mesure les prises de parole du Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay témoignent de la concurrence des idées anciennes et modernes lors de la Querelle d’Homère.
L’analyse du discours et la microhistoire
Afin de répondre à cette problématique, nous nous inspirerons principalement de l’analyse du discours selon Michel Foucault qui définit le terme « discours » dans l’Archéologie du savoir comme un « ensemble des énoncés qui relèvent d’un même système de formation1 ». Selon Luca Paltrinieri, un discours – dans le sens foucaldien – n’est cependant ni synonyme de mentalité, ni d’idée puisque Foucault conteste le rôle central que les historiens spécialisés dans ces domaines accordent aux hommes et aux femmes. D’après lui, ceux-ci ne sont que des sujets extérieurs aux énoncés2, c’est-à-dire aux discours3. Néanmoins, le recours à cette méthode inspirée par Foucault reste pertinent, même si la Querelle des Anciens et des Modernes s’inscrit également dans l’histoire des idées4 et semblerait, par conséquent, échapper à l’empire de l’analyse du discours. Or, ce paradoxe n’en est pas un puisque nous n’aspirons guère à « expliquer l’évolution5 » des idées, mais à les « décrire6 ». Par conséquent, nous renonçons à une différenciation trop brutale entre les idées et les discours. À l’instar de Larry F. Norman qui décrit, dans The Shock of the Ancient, les « positionnements » des Anciens et des Modernes en décodant7 derrière des mises en scènes élaborées les véritables arguments et convictions des deux partis, nous chercherons à découvrir comment les plumes du Nouveau Mercure galant se positionnent par rapport aux questions soulevées par la Querelle d’Homère et à dévoiler8 des significations – plus ou moins – cachées. Comme Dominique Maingueneau, nous comprenons donc les termes « positionnement » et « se positionner » en relation avec un champ dans lequel il est possible de se situer9. Il en résulte que les Anciens et les Modernes ne forment pas deux blocs monolithes qui se font face, mais plutôt une sorte de continuum sur lequel il faut placer les discours transmis par le Nouveau Mercure galant. Dans l’esprit du colloque « Anciens et Modernes face aux pouvoirs10 », notre vision de la Querelle d’Homère exclut donc l’idée d’une simple dualité et cherche principalement à en éclaircir la complexité en mettant les idées qui circulent – et non pas les porteurs de celles-ci – au centre de nos recherches.
Après cette définition de notre objet de recherche, il nous faut encore évoquer une autre opposition intrinsèque aux travaux de Michel Foucault. Même si nous écartons dès le début la dimension linguistique de ses recherches, qui est d’ailleurs plus présente en France qu’en Allemagne11, il nous reste deux possibilités d’étudier les discours. Dans L’Ordre du discours, Michel Foucault distingue « l’ensemble critique12 » et « l’ensemble généalogique ». Ce dernier s’intéresse aux relations des discours entre eux, à leurs formations et aux conditions qui rendent leur apparition possible. Le professeur au Collège de France qualifie cette approche de « dynastique du savoir13 » qu’il oppose à une « archéologie du savoir14 ». Pour Judith Revel, la dynastique du savoir constitue une « analyse verticale » des discours, tandis que l’archéologie du savoir est une « lecture horizontale15 ». Foucault y cherche donc à cerner « les conditions d’émergence des discours de savoir en général à une époque donnée16 ». Cet état des lieux implique aussi les transformations des discours et revient à une « description de surface17 ». Dans le même temps, Foucault admet dans L’Ordre du discours que les deux ensembles, critique et généalogique, en tant que point de départ d’un projet de recherche ne sont pas si éloignés l’un de l’autre que nous pourrions le croire. Selon Foucault : « Entre l’entreprise critique et l’entreprise généalogique la différence n’est pas tellement d’objet ou de domaine, mais de point d’attaque, de perspective et de délimitation18. » Par conséquent, il faut préciser de quelle manière ces trois mots-clés se retrouvent dans le cadre de notre recherche.
Tout d’abord, il faut donc parler de notre point d’attaque, c’est-à-dire notre problématique. La recherche des idées anciennes et modernes construira ainsi notre lecture du Nouveau Mercure galant que nous quitterons pourtant régulièrement afin de contextualiser les textes. Ensuite, il faut décrire notre « perspective », qui est celle de Larry F. Norman et de Delphine Denis. Dans Le Parnasse galant, Denis évoque la question de l’« archive » et parle des « archives galantes » au pluriel :
[Les textes] forment en outre un réseau serré, de circulation diffuse et complexe ; étroitement tissés entre eux, ils se présentent comme un ‘trésor’ commun, où contemporains et lecteurs à venir pourraient puiser références et citations, pour s’autoriser [en italique dans l’original] à leur tour19.
Dans le même temps, Denis exclut la dimension du terme « archive » qui renvoie au travail des archéologues : elle ne cherche guère à « exhumer les documents20 ». À l’instar de Foucault, Denis étudie des discours sur une période plus longue. Dans son sous-titre, elle indique qu’elle s’intéresse à tout le XVIIe siècle et, dans L’Ordre du discours, Foucault esquisse également des projets de recherche relevant de l’ensemble critique. Il pense par exemple à se pencher sur « la sexualité depuis le XVIe siècle jusqu’au XIXe siècle21 ». Force est de constater qu’il y a un clivage non-négligeable entre les siècles que Denis ou Foucault envisagent comme cadre de leurs recherches et les quelques années qui sont au cœur de notre projet. En outre, les discours auxquels nous nous intéressons forment une autre limitation – ou plutôt délimitation – de nos recherches. Si Delphine Denis se concentre sur « le seul domaine littéraire22 », nous préférons une approche plus globale et plus « horizontale » qui rend mieux compte de la complexité des enjeux de la Querelle d’Homère et qui inclut, à côté de la critique du goût, les dimensions politique et épistémologique de la querelle. Nous y suivons l’exemple de Larry F. Norman qui étudie également plusieurs aspects de la Querelle des Anciens et des Modernes – en l’occurrence des questions politiques, religieuses, morales et esthétiques. Néanmoins, il y a encore une autre raison qui justifie notre choix d’un corpus relativement restreint.
En effet, après avoir exposé brièvement la théorie de l’analyse du discours qui se trouve au centre de nos études, il nous faut passer de l’histoire des idées à des aspects plutôt matériels. Ce changement de perspective nous permet principalement de résoudre le grand problème des sources sur lesquelles nous fondons nos travaux. Certes, les chercheurs qui ont travaillé sur la presse de l’Ancien Régime sont presque légions. Sur ce point, nous nous contentons d’évoquer les travaux importants de Monique Vincent23, de Suzanne Dumouchel24 ou de Christophe Schuwey25 qui ont tous étudié les natures et les fonctionnements des revues des XVIIe et XVIIIe siècles. Leurs livres et articles constituent une aide précieuse pour nos recherches, mais, toutefois, il faut admettre que le Nouveau Mercure galant reste le parent pauvre de ces études. À notre connaissance, aucun ouvrage scientifique – à part une entrée dans le Dictionnaire des journaux – ne s’intéresse au Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay. Si cette lacune n’est guère surprenante étant donné la perte de vitesse supposée de la revue et de la brièveté du règne de Le Fèvre de Fontenay sur le Mercure, il n’empêche qu’il reste intéressant de compléter ce vide dans le cadre de la recherche scientifique. Tout en nous concentrant sur les discours développés par les contributeurs du Nouveau Mercure galant, nous aborderons également des questions plus matérialistes : les plus importantes en sont certainement l’identification des contributeurs de la revue, l’étude des genres en ce qu’ils sont les véhicules transportant les propos, les moyens linguistiques dont les acteurs de la querelle se servent afin de défendre leurs positions et de « disqualifier […] l’adversaire discursif26 » ainsi que les idées chères aux contributeurs. Il s’agit donc d’« exhumer les documents » avant de les classer, ce qui nous ramène à l’archéologie et ce qui est également justifiée par la nécessité – plus historique que foucaldienne – d’une véritable critique des sources.
Ce travail d’historien rencontre pourtant des limites. Contrairement aux archéologistes, nous ne procéderons pas à une fouille généralisée d’un site historique. Au vu de notre centre d’intérêt, nous avons malheureusement dû renoncer à des recherches supplémentaires et systématiques dans les archives dans lesquelles nous aurions pu « exhumer » quelques documents méconnus concernant le Nouveau Mercure galant. Tout en assumant cette faiblesse, le périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay avec ses 29 livraisons27, dont chacune compte plusieurs centaines de pages, reste un corpus digne d’une étude plus approfondie puisqu’il parvient – d’après les recherches de Monique Vincent – à toucher un public en dehors des cercles des salons littéraires de la haute société parisienne. Toujours est-il que ce public n’en reste pas moins galant et mondain, tout en étant pour une part populaire, c’est-à-dire socialement moins influent au niveau du royaume ou de la République européenne des lettres que, par exemple, les habitués du salon de Madame de Lambert, Madame deLambert. Par conséquent, il est possible de décrire nos travaux comme une microhistoire littéraire et culturelle, pour reprendre l’expression de Carlo Ginzburg, l’auteur de l’ouvrage Le Fromage et les vers28, qui a popularisé cette façon d’étudier l’histoire, même si le terme en tant que tel est attesté avant Ginzburg.
Bien évidemment, le Nouveau Mercure galant n’est pas le « meunier du Frioul, Domenico Scandella, DomenicoScandella dit MenocchioMenocchioScandella, Domenico, qui mourut brûlé sur l’ordre du Saint-Office après une vie passée dans l’obscurité la plus complète29 » étant donné qu’il n’est pas du tout condamné au silence, mais forme même une voix semi-officielle. Malgré quelques interdits dans le sens foucaldien30, le Nouveau Mercure galant constitue effectivement un « forum31 » sur lequel les contemporains peuvent se prononcer librement. Néanmoins, les deux objets de recherche ont des caractéristiques en commun. Ginzburg nous renseigne à ce sujet : « Réduire l’échelle d’observation revenait à transformer en un livre ce qui, pour un autre chercheur, aurait seulement été l’objet d’une note de bas de page dans une monographie sur la Réforme dans le Frioul32. » Cet autre chercheur évoqué par Ginzburg est, dans le cas de la Querelle d’Homère, Noémi Hepp. Dans son Homère en France au XVIIe siècle, elle consacre certes environ une page au Nouveau Mercure galant et l’évoque dans quelques notes de bas de page, mais elle passe rapidement à autre chose et ne s’intéresse guère à la revue. Cette analyse – comme celle d’un cas particulier sous un microscope – reste pourtant dangereuse puisque nous risquons de tomber dans l’« histoire événementielle33 ». Ce risque est également identifié par Michel Foucault :
L’histoire, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, ne se détourne pas des événements ; elle en élargit au contraire sans cesse des couches nouvelles, plus superficielles ou plus profondes ; elle en isole sans cesse de nouveaux ensembles où ils sont parfois nombreux, denses et interchangeables, parfois rares et décisifs : des variations quasi quotidiennes de prix on va aux inflations séculaires34.
Dans notre contexte, l’étude détaillée d’un seul texte, voire d’un seul poème, constitue cet événement singulier, intéressant et, en même temps, dangereux. Or, face à notre ignorance du Nouveau Mercure galant, ce travail d’« une minutie presque obsessionnelle35 » permet de compléter notre image du périodique et de ses auteurs36. Il en résulte donc que l’étude parfois pénible et souvent descriptive reste nécessaire, mais il ne faut pas s’arrêter là. En ce qui concerne l’analyse du discours, Foucault explique notamment qu’il n’est guère pensable d’analyser l’un sans l’autre : les événements sans la série et inversement37. Par la même occasion, il rend légitime notre approche : « [C]ette analyse des discours à laquelle je songe s’articule […] sur le travail effectif des historiens38. » Sur le plan de la microhistoire, Ginzburg, qui est d’ailleurs un lecteur de Foucault39, essaie d’échapper à ce piège d’une façon similaire. En se référant à Siegfried Kracauer et à Marc Bloch, il écrit :
Ce qui signifie que la conciliation entre macro- et microhistoire n’a rien d’évident […]. Et néanmoins c’est elle qu’il faut rechercher. Selon Kracauer, la meilleure solution est celle qu’a adoptée Marc Bloch dans La Société féodale : un aller-retour continu entre macro- et microhistoire, entre gros plans […] et plans d’ensemble […] ou généraux […] qui permet de tarauder la vision globale du processus historique par le moyen d’exceptions apparentes et de causes qui se déroulent dans un temps limité40.
Ce sera justement le pari que nous tiendrons : décrire les différents discours présents dans le Nouveau Mercure galant, c’est-à-dire déterminer s’ils sont novateurs ou s’ils suivent surtout d’autres hommes de lettres, sans négliger l’indispensable critique des sources.
Structure et repères
Cet outil méthodologique, qui tente de concilier l’histoire des idées et l’analyse du discours, résulte de notre volonté d’entamer une « lecture horizontale » et d’étudier les dimensions politique, esthétique et épistémologique de la Querelle d’Homère1. À première vue, cette approche paraît pourtant anachronique. Ni l’adjectif « esthétique », ni le mot « épistémologique » ne figurent dans le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière, AntoineFuretière, seul le terme « politique2 » s’y trouve. Toutefois, ces trois angles d’attaque nous permettent de perfectionner la problématique générale et d’approfondir nos analyses.
Tout d’abord, nous nous intéresserons à la dimension politique de la querelle. Selon Furetière, AntoineFuretière, l’adjectif politique « concerne le gouvernement, la conduite de la vie3 ». Cette définition résume l’approche de notre première partie dans laquelle nous nous intéresserons à la vie politique dans le sens du gouvernement, sans entrer toutefois dans la discussion de mesures concrètes qui, à l’exception des campagnes militaires, ne figurent pas dans le Nouveau Mercure galant. Inspiré par les recherches d’Andreas Gestrich qui souligne l’importance d’une communication active de la part d’un prince absolu afin de légitimer son pouvoir face à ses sujets4, nous chercherons à découvrir de quelle manière les contributeurs du Nouveau Mercure galant et son responsable se prononcent sur les enjeux socio-politiques de la Querelle d’Homère. Nous voudrons, par conséquent, savoir ce qui distingue un bon d’un mauvais noble, dans quelle mesure la revue, et plus particulièrement sa réception de la querelle, contribuent à l’unification du royaume et ce qui caractérise la bonne glorification du roi, un sujet indissociable de la Querelle des Anciens et des Modernes depuis la lecture du « Siècle de Louis le Grand » à l’Académie française en 16875. Afin de mettre en relief nos résultats, nous nous pencherons également sur le changement de régime après la mort de Louis XIVLouis XIV. Le but en sera de découvrir de quelle façon l’avènement de la Régence se manifeste dans le périodique. Enfin, nous nous intéressons encore à la place des galantes femmes dans le champ littéraire ce qui nous permet d’aborder – au moins, partiellement – les attentes sociales à leur égard.
Ensuite, nous nous tournerons vers la dimension esthétique de la Querelle d’Homère. Au début du XVIIIe siècle, ce mot n’existe pas encore et il serait plus approprié de parler de la critique du goût. Cependant, au moins deux raisons justifient l’emploi anachronique de l’adjectif « esthétique ». D’un côté, selon la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, il désigne la « science du beau6 » et, par conséquent, renvoie également à la question de savoir ce qu’est la belle littérature, ici dans le sens d’une littérature moralement irréprochable et divertissante. De l’autre, l’adjectif « esthétique » rappelle que la Querelle des Anciens et des Modernes préfigure les travaux de Jean-Baptiste Du Bos, Jean-BaptisteDu Bos ou d’Alexander Baumgarten, AlexanderBaumgarten7 et qu’elle s’inscrit dans un processus historique plus long. C’est là une perspective que nous ne voudrions pas perdre de vue, même si le cadre de nos recherches sera plus restreint : nous commencerons par la critique de l’Iliade et des traductions d’Anne Dacier et d’Houdar de La Motte avant d’étudier des réflexions plus théoriques sur ce qu’est un bon écrivain. Pour conclure cette deuxième partie, nous analyserons des exemples concrets de la littérature galante, comme les nouvelles ou les petites pièces en vers, pour voir dans quelle mesure la revue contribue à propager un idéal des belles-lettres.
Enfin, nous aborderons la dimension épistémologique de la Querelle d’Homère. De nouveau, il s’agit d’un adjectif qui ne figure ni dans le Dictionnaire universel de Furetière, AntoineFuretière, ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 ou de 1718. Il faut en attendre même la 9e version pour qu’y entrent le substantif « épistémologie » et l’adjective qui en est dérivée. Selon les Immortels, l’« épistémologie » forme l’« [e]xamen critique des principes et méthodes qui gouvernent les sciences8 ». Ainsi, il décrit bien notre approche dans la troisième partie de ce livre : nous voudrons y découvrir l’étendue du triomphe de la méthode cartésienne du fait que même les Anciens reconnaissent les progrès effectués dans certains domaines, comme, par exemple, la médecine. Concrètement, cela signifie que nous nous interrogerons d’abord sur la place accordée aux savoirs hérités de l’Antiquité avant de questionner la notion de « progrès » pour finir sur les limites de la méthode géométrique. D’une certaine manière, ce dernier grand chapitre formera le point culminant de notre étude. En adoptant une nouvelle perspective, nous serons à même de reprendre certaines pistes que nous aurons esquissées dans les parties précédentes et de les approfondir, comme par exemple les rapports entre la culture dans un sens large et la raison d’inspiration cartésienne.
Les textes qui nous permettront de répondre à toutes ces questions sont de deux natures : la littérature de recherche et les textes primaires, tels que le Nouveau Mercure galant qui constitue notre corpus principal.
Premièrement, il faut ajouter quelques précisions techniques à propos de la revue de Le Fèvre de Fontenay qui complètent notre description déjà évoquée de la nature du Nouveau Mercure galant. De nos jours, le périodique est entièrement numérisé. Les 29 livraisons de la revue sont principalement accessibles sur « Gallica », la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France9, ou sur le « Gazetier universel », une « bibliothèque virtuelle de la presse de l’Ancien Régime10 » dont s’occupe Denis Reynaud de l’Université Lumière – Lyon 2. Par conséquent, nous avons souvent accès à plusieurs versions d’une même livraison du Mercure, ce qui nous permet d’éviter les numérisations de mauvaise qualité. Ensuite, il ne faut pas oublier que les Mercures sont constitués d’un grand nombre de contributions différentes qui traitent de la Querelle d’Homère à des degrés divers, ce qui signifie que nous devons justifier le choix de nos textes. Si une contribution fait de la querelle son sujet principal, comme un compte-rendu des Causes de la corruption du goût, Gisela Bock et Margarete Zimmermann le décrivent comme un texte de querelle de premier ordre. En revanche, un texte qui n’évoque qu’indirectement les enjeux de la querelle est considéré comme un texte de querelle de deuxième ordre11 ; un bon exemple en est une nouvelle galante qui met en avant les vertus d’un bon noble. Afin d’esquisser une carte plus complète des discours dans lesquels le Nouveau Mercure galant s’inscrit, nous n’excluons aucun texte de nos études tout en partant – si possible – des textes de querelle de premier ordre. Néanmoins, nous devons admettre que certaines sortes de textes de la revue ne joueront guère un rôle dans nos travaux : nous pensons notamment aux partitions, aux chansons12 ainsi qu’aux annonces, hormis celles des nouveaux livres13.
Deuxièmement, nous tenons à indiquer également quelques chercheurs dont les travaux jouent un rôle important pour nos propres recherches, sans pouvoir évoquer ici tous les auteurs consultés. Notre compréhension générale de la Querelle des Anciens et des Modernes ainsi que de la Querelle d’Homère est principalement fondée sur les recherches de Noémi Hepp14, Marc Fumaroli15 et Larry F. Norman16. Ils nous fournissent les informations qui nous permettent de situer la Querelle d’Homère et d’en comprendre les enjeux. Le grand ouvrage de référence est l’Homère en France au XVIIe siècle d’Hepp et, même s’il date de 1968, il constitue toujours un pilier incontournable qui résume la réception d’Homère au siècle classique. Fumaroli a donc parfaitement raison d’écrire à propos de ce livre qu’« une belle et vaste culture est ici à l’œuvre, une profonde connaissance du XVIIe siècle dans sa riche diversité17 » et qu’il forme un « instrument de travail […] admirable18 ». Tandis qu’Hepp met l’accent sur Homère, Fumaroli lui-même s’intéresse, dans son essai « Les Abeilles et les Araignées », à « la mythique ‘Querelle’ […] [dont il] retrace la genèse et […] éclaire les implications les plus profondes19 ». Cette étude, parue en 2001, forme avec les textes de querelle réunis par Anne-Marie Lecoq et un essai de Jean-Robert Armogathe un livre intitulé La Querelle des Anciens et des Modernes. Celui-ci peut être considéré, selon Jean-Pierre Landry, comme une réponse à Noémi Hepp qui déclare que les Modernes ont remporté la victoire dans la Querelle d’Homère20. Fumaroli, Lecoq et Armogathe parviennent notamment à nuancer le bilan d’Hepp en soulignant que la véritable culture n’est ni ancienne, ni moderne, mais un « va-et-vient permanent entre le passé et le présent21 ». La revalorisation des Anciens se poursuit avec l’ouvrage de Norman pour qui « les vrais modernes, ce sont les Anciens, précurseurs des Lumières et du sensualisme22 ». Dans The Shock of the Ancient, Norman décrit d’abord la distance qui sépare la France galante de l’Antiquité homérique. Ensuite, il explique dans quelle mesure la littérature antique choque les Modernes sur un plan politique, religieux et moral et, enfin, il précise « le passage de la poétique, domaine des règles de fabrication, à celui de l’esthétique naissante23 ». Cette étude nous aide énormément parce que Norman y décrit moins des événements que des idées et des discours.
Tout comme la Querelle d’Homère, le Nouveau Mercure galant constitue un sujet de recherche complexe puisque, tout en faisant partie de l’histoire de la presse, la revue d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay échappe – comme les autres titres de l’Ancien Régime – aux règles du journalisme des XIXe ou XXe siècle. À cela s’ajoute encore une autre difficulté : le Nouveau Mercure galant n’a été guère étudié jusqu’ici. En revanche, nous disposons de quelques études sur le Mercure galant de Jean Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé24 et sur la presse du XVIIIe siècle qui nous permettent de mieux comprendre le fonctionnement et la nature du périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay. C’est d’ailleurs l’apport principal du Mercure galant de Monique Vincent que Amy Wygant compare à un « guide25 » qui nous permet de découvrir un corpus peu accessible autrement. Si Vincent présente toute la richesse textuelle du Mercure, Christophe Schuwey26 accentue davantage son étude sur le fonctionnement éditorial du périodique de Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé qu’il décrit plutôt comme un recueil. Étant donné que Schuwey analyse aussi les attentes du public et décrit le Mercure galant comme un « salon de papier27 » ainsi qu’un « espace social virtuel », ses résultats rejoignent ceux de Suzanne Dumouchel qui propose dans Le Journal littéraire une « étude des pratiques culturelles à l’œuvre dans le journal littéraire28 » au XVIIIe siècle. Ainsi favorise-t-elle en avant les lecteurs, leurs pratiques et leurs rapports avec le périodique. Contrairement à Schuwey qui revendique une « démarche endogène29 », Dumouchel est influencée par les sciences de la communication, ce qui est un changement de perspective fructueux puisqu’elle nous permet de bien situer le Nouveau Mercure galant dans la longue histoire des médias30.
Par conséquent, nous verrons dans cette étude dans quelle mesure le Nouveau Mercure galant s’inscrit dans les discours anciens et modernes de la Querelle d’Homère, tout en découvrant mieux le périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay souvent ignoré par les chercheurs d’aujourd’hui.
Partie I – Dimension politique
« Les bruits des parlements ne sont plus de saison1. » Ces mots de Jean-Baptiste Colbert, Jean-BaptisteColbert résument bien les premières années du règne personnel de Louis XIVLouis XIV. À partir de 1661, le jeune monarque commence à centraliser le pouvoir : il réduit massivement le droit de remontrance des parlements et change leurs statuts ; ils perdent notamment le droit de s’appeler « cours souveraines » et deviennent des « cours suprêmes ». Ce changement de titre n’est qu’une mesure symbolique, mais éloquente des nouveaux rapports de force qui s’installent et dont bénéficie principalement le roi2. Dans le même temps, la noblesse d’épée perd de l’influence au profit des ministres dotés d’un savoir-faire technique, comme par exemple, Colbert, Jean-BaptisteColbert ou LouvoisLouvois. Par conséquent, mais sans entrer dans la discussion qui entoure la notion d’« absolutisme3 », il faut constater qu’il existe un affaiblissement remarquable d’une partie des institutions traditionnelles dont bénéficient le roi et sa cour. Selon Andreas Gestrich, ce changement structurel entraîne cependant un certain vide de pouvoir et un manque de légitimation que la royauté doit combler. Gestrich évoque à ce titre « un processus permanent de communication entre le roi et ses sujets4 » ; il paraît évident que le Nouveau Mercure galant, comme successeur du Mercure galant de Jean Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé, continue à y jouer un rôle en tant que revue semi-officielle. Monique Vincent, par exemple, estime que « [l]a dédicace au Roi est à elle seule tout un programme. Elle marque une orientation qui sera réitérée à chaque livraison5 » et Suzanne Dumouchel décrie les différents Mercures du XVIIIe siècle comme des « instrument[s] du pouvoir royal6 ».
Tout comme le Nouveau Mercure galant qui forme donc une revue hautement politique – trait de caractère qui est renforcé par sa périodicité7 –, la Querelle des Anciens et des Modernes a également une dimension politique. Ceci est souligné par les recherches de Marc Fumaroli ou Larry F. Norman qui évoquent, notamment, le problème de la bonne glorification du roi8 ou le comportement digne d’un bon noble exemplaire. Ainsi, au vu de la grande présence de la Querelle d’Homère dans le périodique et de sa mission politique, la question de savoir dans quelle mesure les propos politiques du périodique reflètent la dualité des Anciens et des Modernes qui marque la société française au début du XVIIIe siècle s’impose.
Afin de répondre à cette problématique, plusieurs aspects attirent notre attention. Tout d’abord, nous nous pencherons sur la société d’ordres et notamment sur les héros de l’Iliade. Nous étudierons s’ils constituent toujours des modèles pour les nobles français et quels sont les idéaux du deuxième ordre du royaume. Dans ce sous-chapitre, nous verrons aussi si les contributeurs du périodique s’intéressent à l’état réel, donc précaire, de la noblesse d’épée du royaume ou, au contraire, s’ils développent un discours plutôt abstrait et théorique. Par la suite, nous aborderons encore la question complexe de l’unification du royaume – qui est étroitement liée à celle de la concentration du pouvoir9 – c’est-à-dire que nous étudierons le prestige accordé au français et, en nous fondant sur l’exemple de la Querelle d’Homère, nous analyserons dans quelle mesure un espace public, c’est-à-dire une communauté qui participe d’une manière active à un échange d’opinions et d’idées, existait déjà à l’aube des Lumières10.
Puis, la question hautement politique de la bonne glorification du roi sera discutée. Les différentes manières de chanter les éloges de Louis XIVLouis XIV et de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans seront mises en avant et principalement le recours ou l’absence des références à l’histoire, notamment au monde gréco-romain. Mais, comme la mort du roi-soleil n’a guère attristé ses sujets11, nous nous interrogerons également sur une possible démarcation du défunt roi : les contributeurs et auteurs du périodique osent-ils dénoncer les dérives de la politique royale malgré l’orientation du Nouveau Mercure galant ? Et, étant donné que le Régent a d’autres convictions et prédilections que Louis XIVLouis XIV, il sera également nécessaire de s’intéresser à sa politique culturelle qui est, par exemple, marquée par le retour de la Comédie-Italienne.
Enfin, la femme et sa position dans le champ littéraire attireront notre attention : la Querelle d’Homère est-elle également une Querelle des Femmes ? Ou encore, quel accueil le Nouveau Mercure galant – en théorie une revue qui s’adresse spécialement aux femmes – accorde-t-il à Anne Dacier, une figure-clé de l’époque du roi-soleil ? Néanmoins, il faut également préciser les limites de ce chapitre : premièrement, il n’y sera question que des femmes nobles ou appartenant aux premières familles de la bourgeoisie naissante, puisque le périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay s’adresse particulièrement à elles depuis sa création12. Et, deuxièmement, selon Gisela Bock et Margarete Zimmermann, un aspect fondamental de la Querelle des Femmes reste la critique du mariage13. Dans le Nouveau Mercure galant, cette problématique est principalement abordée dans les nouvelles galantes qui sont publiées chaque mois dans la revue et qui s’inspirent de l’exemple de la Princesse de Clèves, le grand roman à succès de la deuxième moitié du XVIIe siècle et, par ailleurs, le moment central d’une autre phase de la Querelle des Femmes14. Or, dans la revue, ces textes contribuent également à la propagation du genre romanesque. La critique du mariage ne constitue pas leur unique thème et cela nous amène à évoquer les nouvelles galantes dans le chapitre consacré à la critique du goût. Le but en est de pouvoir présenter une étude complète et non-morcelée de ce genre. Malgré ces restrictions, il s’agit d’un chapitre polyvalent qui pourrait trouver sa place également dans d’autres parties. Si nous avons décidé de l’insérer ici, la raison en est simple : tout en abordant des sujets comme la perfectibilité de la femme, il y est surtout question des attentes sociales à l’égard des femmes que le Nouveau Mercure galant contribue à propager.
Le fil rouge qui traversera toute cette partie restera cependant la dualité entre les Anciens et les Modernes et la question de savoir dans quelle mesure celle-ci se retrouve dans le Nouveau Mercure galant. Cette ligne directrice sera reprise d’une manière plus conséquente dans la conclusion dans laquelle nous établirons un bilan et préciserons également, grâce aux études suivantes d’une façon plus approfondie, la nature du périodique.
1. Questions sociétales : un pouvoir centralisé et fort
1.1 Promotion des institutions monarchiques ou la société d’ordres
Paysans, chevaliers et clercs – la tripartition de la société qui marque le monde occidental depuis le Moyen Âge perdure au XVIIe et au XVIIIe siècle. L’aristocratie constitue toujours l’idéal sociétal de l’époque et les riches membres du Tiers état, par exemple les commerçants les plus prospères, rêvent d’obtenir des titres de noblesse1. De même, la vieille aristocratie d’épée doit faire preuve d’une certaine capacité d’adaptation et d’intégration tout en perdant son influence politique et en assistant à la montée de la noblesse de robe qui regroupe les éléments les plus doués du Tiers état2. Un développement qui reflète le besoin toujours grandissant d’experts maîtrisant les nouvelles découvertes et innovations techniques3. Cependant, face à ce bouleversement, la vieille noblesse de sang n’abdique pas. Au contraire, selon Frédérique Leferme-Falguières, elle se défend et entretient la « fiction de son utilité et de son savoir-faire militaires4 », par exemple en mettant en valeur la « promotion de nouveaux chevaliers […], l’une des cérémonies les plus importantes de la cour5 ». Cette mise en avant d’un monde d’hier reste un argument central de la noblesse qui devra défendre ses privilèges pendant tout le XVIIIe siècle. Par exemple, dans les remontrances de 1776, dans lesquelles les représentants du deuxième ordre au Parlement de Paris rejettent les réformes fiscales d’Anne Robert Jacques Turgot, Anne Robert JacquesTurgot, ce motif se retrouve également :
Ainsi les descendants de ces anciens chevaliers qui ont placé ou soutenu la couronne sur la tête des aïeux de Votre Majesté, les lignées pauvres et vertueuses qui, depuis tant de siècles, ont prodigué leur sang pour l’accroissement et la défense de la monarchie, ont négligé le soin de leur propre fortune et l’ont souvent consommée, pour se livrer tout entier au soin dont le bien public est l’objet6.
Certes, il s’agit d’un plaidoyer ardent en faveur des privilèges du deuxième ordre, mais, l’argument central n’est guère novateur : la noblesse donne tout pour servir son roi et les allusions aux « anciens chevaliers » ainsi qu’à la « défense de la monarchie » soulignent autant le courage des nobles d’épée que la nature militaire de ce service qui, à en croire les auteurs de ce manifeste, demande de nombreux sacrifices7.
Par conséquent, les révoltes contre les monarchies européennes de la deuxième moitié du XVIIe siècle, comme la conspiration de Lauréamont menée par le chevalier Louis de Rohan-Guémené, Louis deRohan-Guémené et démasquée en 16748 ou la Glorieuse Révolution en Angleterre en 1688 et 1689, sont habilement omises et les autorités veulent les chasser de la mémoire collective. Ces agissements ne constituent simplement pas des exemples recommandables. Ainsi, il n’est guère surprenant de voir la réaction de Charles Perrault, CharlesPerrault face à la dispute opposant AchilleAchille à AgamemnonAgamemnon, le roi le plus important de Grèce au temps de l’Iliade et donc le commandant en chef des forces grecques pendant la guerre de Troie. Dans le Parallèle des Anciens et des Modernes, Perrault, CharlesPerrault fait dire à l’Abbé qui est son porte-parole :
Je suis offensé d’entendre AchilleAchille qui traite AgamemnonAgamemnon d’yvrogne & d’impudent, qui l’appelle sac-à-vin, & et visage de chien. Il n’est pas possible que des Roys & de grands Capitaines ayent jamais esté assez brutaux pour en user ainsi ; ou si cela est arrivé quelquefois, ce sont des mœurs trop indécentes, pour estre representées dans un Poëme, […] AchilleAchille […] me paroist mal entendu […] se moquant des loix, & croyant avoir droit de s’emparer de tout par la force des armes9.
Pour Larry F. Norman, c’est évident : tout en écrivant « AgamemnonAgamemnon », Perrault, CharlesPerrault pense à Louis XIVLouis XIV et le comportement indigne d’AchilleAchille est à même de réveiller des souvenirs douloureux d’un passé récent ; pour un lecteur de l’époque, le recours à la « force des armes » peut pointer vers les révoltes évoquées ci-dessus. Et Norman insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une surinterprétation de la part de Perrault, CharlesPerrault qui semble connaître les textes de Thomas Hobbes, ThomasHobbes10. Dans le Léviathan, celui-ci reproche également aux auteurs grecs et romains de constituer une menace pour la monarchie ; c’est la raison pour laquelle Hobbes, ThomasHobbes demande aux autorités de restreindre massivement la circulation de ces livres dangereux11. Un point de vue que partagent d’ailleurs quelques contributeurs au Nouveau Mercure galant, comme Jean-Antoine Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau ou l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons12.
Pour le moment, en revanche, il paraît primordial de se concentrer sur le comportement d’AchilleAchille et d’autres héros. Si on suit le raisonnement de Norman et de Perrault, CharlesPerrault, l’Iliade d’Homère choque car elle détruit la fiction chevaleresque chère à la noblesse et car elle peut inciter les nobles à la révolte : de ce fait, la question de savoir comment le Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay traite ce passage de l’Iliade s’impose.
Des héros dénués de qualités chevaleresques
Tout d’abord, il faut noter que la confrontation entre AgamemnonAgamemnon et AchilleAchille, qui dégoute vivement Perrault, CharlesPerrault, n’apparaît que deux fois dans le périodique – et uniquement dans des textes des Anciens ou dans des réactions immédiates à ceux-ci. Premièrement, il faut évoquer la contribution d’une « Dame d’érudition antique1 » qui compare différentes traductions – complètes ou partielles – de l’Iliade dans une lettre à « un Academicien Franҫois » qui fut publiée dans la livraison d’avril 17152. Le destinataire inconnu est certainement Houdar de La Motte et, contrairement à Perrault, CharlesPerrault, l’autrice de cette contribution semble moins choquée. Elle dit préférer la traduction de ce passage proposée par l’abbé Régnier-Desmarais, François-SéraphinRégnier-Desmarais en 1700 à celle de La Motte :
J’estime encore plus ces vers gaulois [de Régnier-Desmarais, François-SéraphinRégnier-Desmarais] en faveur de leur simplicité, que tout l’esprit des vostres, du moins ils approchent de l’Original ; car je ne sҫay comme vous vous y prenez, vous avez un art admirable pour rendre froids & plats les discours les plus forts, les plus nobles & les plus heroïques ; on ne retrouve plus dans la querelle d’AgamemnonAgamemnon & d’AchilleAchille ces injures nombreuses & harmonieuses qui flattent si agreablement les oreilles et l’esprit3.
Certes, l’Ancienne y défend des propos grossiers, mais elle ne se sert que d’arguments dépendant de la critique du goût. Elle n’évoque pas le problème politique que Charles Perrault, CharlesPerrault y a identifié. Elle ne semble pas lire Louis XIVLouis XIV où il est écrit « AgamemnonAgamemnon ». Ainsi, elle continue à déplorer les choix de La Motte qui n’aurait pas senti la beauté de ces vers4.
Contrairement à la contributrice anonyme, il semble que son correspondant, Houdar de La Motte, ait pleinement compris la dimension politique de ce passage de l’Iliade. À l’instar de Perrault, CharlesPerrault, il y lit également Louis XIVLouis XIV ce qui explique bien ses modifications que la dame d’érudition antique critique violemment. Dans son Discours sur Homère, La Motte démontre comment il comprend cette dispute :
Au premier livre, AchilleAchille parle avec insolence à AgamemnonAgamemnon ; AgamemnonAgamemnon le menace de lui enlever BriséideBriséide, et la colère d’AchilleAchille s’allumant, le sage NestorNestor se lève pour les calmer. Il remonte à l’un qu’il doit du respect au chef de l’armée, et à l’autre de l’égard au fils des dieux. Voilà […] un jugement d’Homère sur la conduite d’AchilleAchille et d’Agamemon ; il les condamne l’un et l’autre ; la morale est contente5.
Donc, si La Motte n’approuve point les propos d’AchilleAchille qu’il qualifie d’« insolence », il semble applaudir NestorNestor qui les condamne. Pourtant, il faut examiner correctement le verdict de La Motte : en apparence, il se heurte au comportement d’AchilleAchille et d’AgamemnonAgamemnon, mais d’un point de vue politique, seule sa critique d’AchilleAchille est applicable à la situation du royaume de Louis XIVLouis XIV étant donné qu’il ne précise jamais de quelle manière un roi doit traiter un simple mortel. La Motte souligne seulement qu’un roi doit respecter les dieux ou, dans le cas de Louis XIVLouis XIV, le Dieu chrétien. Par conséquent, La Motte indique qu’un souverain peut traiter ses sujets ordinaires comme bon lui semble. Mais de l’autre côté, il souligne que même un « fils des dieux », c’est-à-dire le membre le plus distingué de la noblesse, doit traiter avec respect son roi. Donc, force est de constater que La Motte rejoint ici Perrault, CharlesPerrault et sa lecture politique de cette scène importante de l’épopée. Mais, cette interprétation ne se retrouve pas dans le Nouveau Mercure galant. Toutefois, il faut aussi noter la prudence énorme avec laquelle Perrault, CharlesPerrault et La Motte abordent ce sujet délicat. Le simple fait d’admettre que l’on puisse critiquer un monarque semble les horrifier6.
L’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons partage entièrement cette opinion et ceci constitue une des raisons pour laquelle la lecture de l’Homère vengé de François Gacon, FranҫoisGacon le révolte. Ce pamphlet du défenseur d’Homère paraît en avril 1715 et, déjà dans le Nouveau Mercure galant de mai 1715, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons réplique7 – c’est la deuxième apparition de la dispute d’AchilleAchille et d’AgamemnonAgamemnon dans la revue. Au niveau politique, une comparaison choque particulièrement Pons, Jean-François de [M. P.]Pons et, probablement pour en montrer la démesure, il la reproduit dans sa réfutation de l’Homère vengé donnant de cette manière la parole à Gacon, FranҫoisGacon :
[O]n peut même avancer que son AchilleAchille, est du moins aussi sage que bien des Heros de nostre temps. Le Prince de Condé, Louis II de BourbonCondé, M. de TurenneTurenne ne se sont-ils pas portez à des excés beaucoup plus condamnables, & cependant qui oseroit nier que ces grands Hommes ne soient des Heros propres à être chantez par des Poëtes8.
Gacon, FranҫoisGacon, qui cherche à défendre AchilleAchille, sans pourtant approuver les injures que le fils de ThétisThétis adresse à AgamemnonAgamemnon, se pose la question de savoir si les héros de son propre temps sont réellement meilleurs ; ainsi, il met les Modernes face aux côtés sombres de leur époque et suggère que le siècle de Louis XIVLouis XIV est pire : selon lui, le « Prince de Condé, Louis II de BourbonCondé » – Louis II de Bourbon-Condé, Louis II de BourbonCondé, aussi connu comme le Grand Condé, Louis II de BourbonCondé – et « M. de TurenneTurenne » – Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de TurenneTurenne – ont commis des crimes bien plus graves qu’AchilleAchille. Cependant, Gacon, FranҫoisGacon s’arrête là et, faisant preuve de prudence, il ne va pas plus loin dans sa comparaison9, mais un lecteur averti comprend probablement son raisonnement : le héros de l’Iliade a peut-être voulu tirer son épée et attaquer AgamemnonAgamemnon, son roi, mais a finalement renoncé à cet affront et, encore plus important, il n’a jamais renforcé le camp troyen. Or, c’est justement ce que les deux généraux français ont fait ; ils ont rejoint la Fronde, pris les armes et combattu contre leur monarque. Ces péchés des deux illustres nobles furent pourtant pardonnés et le Grand Condé, Louis II de BourbonCondé eut même droit à une oraison funèbre de Jacques-Bénigne Bossuet, Jacques-BénigneBossuet10. Ne doit-on donc pas fermer les yeux sur ce bref accès de rage d’AchilleAchille ? Par conséquent, Gacon, FranҫoisGacon semble reprocher à La Motte, à qui il adresse son livre, d’utiliser deux mesures et d’être plus sévère envers le héros d’Homère. Et cela malgré le fait qu’AchilleAchille ait vécu dans une époque plus brutale et moins civilisée que le Grand Condé, Louis II de BourbonCondé et TurenneTurenne – à condition que l’on suive la logique des Modernes développée notamment dans « Le Siècle de Louis le Grand » de Charles Perrault, CharlesPerrault11. Implicitement, Gacon, FranҫoisGacon suggère donc que l’Antiquité fut supérieure au XVIIe siècle français.
Sans surprise, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons voit les choses autrement. Il qualifie ce passage de l’Homère vengé de « trait […] calomnieusement insolent12 ». Pourtant, il ne précise pas comment il arrive à cette conclusion : Pons, Jean-François de [M. P.]Pons est-il dégouté des révoltes des nobles français ou n’approuve-t-il pas que Gacon, FranҫoisGacon rappelle ce passé peu glorieux du royaume ? Certainement les deux ; il ne s’exprime pas à ce sujet, mais son message est néanmoins clair. Sa condamnation de l’Homère vengé est soutenue par Hardouin Le Fèvre de Fontenay. Dans la transition précédant la « dénonciation13 » rédigée par Pons, Jean-François de [M. P.]Pons, il qualifie déjà le livre de Gacon, FranҫoisGacon de « tissu grossier d’injures14 » – créant des attentes précises chez les lecteurs de son périodique – et, avant de conclure ce numéro de la revue, il inclut encore une « apostille » annonçant que les passages choquants de l’Homère vengé sont censurés15. Ainsi, en ce qui concerne cette dimension politique de l’Iliade, il est évident qu’Hardouin Le Fèvre de Fontenay et principalement Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons suivent Charles Perrault, CharlesPerrault et Houdar de La Motte. Cependant, leur réaction face aux provocations de François Gacon, FranҫoisGacon reste l’unique occasion à laquelle le Nouveau Mercure galant montre le potentiel révolutionnaire d’une certaine lecture de l’Iliade16. Ce silence presque absolu souligne sans aucun doute l’orientation conservatrice du périodique.
Celle-ci est également soutenue par d’autres contributions qui transmettent la fiction de l’utilité militaire de la noblesse. Ainsi, certains passages de l’Iliade sont critiqués car ils portent préjudice à cet idéal. Thémiseul de Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe, l’auteur du Chef-d’œuvre d’un inconnu, écrit, par exemple, une lettre à Hardouin Le Fèvre de Fontenay qui est publiée dans le Nouveau Mercure galant de mars 1715. Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe y reproche à Homère de comparer AjaxAjax, « un Heros combattant & donnant l’exemple & de l’émulation à son parti17 », à un « âne affamé18 ». Un coup d’œil dans le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière, AntoineFuretière montre pourquoi Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe n’approuve pas cette comparaison. Selon Furetière, AntoineFuretière, un âne est « paresseux, laborieux & stupide19 » – des qualités plutôt douteuses qu’on n’attribue normalement ni à un héros ni à un noble. Au lieu d’abaisser d’une telle manière les ascendants des chevaliers et nobles français, Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe propose au contraire de louer leur courage exemplaire sur le champ de bataille.
Hardouin Le Fèvre de Fontenay partage ce point de vue. Dans la livraison d’août 1715, il dénonce la conception défectueuse d’HectorHector qui ne ressemble pas à un caractère chevaleresque puisqu’il fuit à plusieurs reprises soit le combat soit le duel avec AchilleAchille. Sans surprise, le responsable de la revue est outré par Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin qui ose défendre le fils de PriamPriam. Le Fèvre de Fontenay :
Je ne puis cependant pas me resoudre à me taire sur le chapitre des Heros, sans exposer sous les yeux de mon Lecteur les graves raisons de l’Apologiste [Boivin, Jean [M. B.]Boivin], pour disculper Homer du sot rôle qu’il fait joüer à HectorHector dans les 2. Rencontres les plus importantes de son Poëme20.
Puis, Le Fèvre de Fontenay cite le Discours sur Homère de La Motte21 et ses Réflexions sur la critique22 pour prouver que Boivin, Jean [M. B.]Boivin a tort ; il est impossible d’excuser le comportement du dauphin de Troie. Le responsable de la revue termine cette démonstration empruntée à La Motte – ce qui illustre d’ailleurs bien le manque d’innovation du Nouveau Mercure galant – par un plaidoyer contre la lâcheté dangereuse d’HectorHector :
Une pareille lâcheté, dites-vous [Boivin, Jean [M. B.]Boivin], suivant les principes d’Homere n’en est pas une, il y est entraîné par un mouvement volontaire, ne faisant que suivre l’impression d’une force majeure qui est la volonté de JupiterJupiter. Si Homere a eû pour but d’instruire, comme ses admirateurs n’en doutent nullement, il auroit dû prevoir qu’avec cette belle raison d’une force majeure qui nous necessite, tous les lâches par la suite pourroient en conscience se couvrir de l’autorité du Poëte, en declarant qu’ils n’avoient pas pû se comporter autrement, car telle estoit la volonté de JupiterJupiter. Cette maxime une fois reҫûë, est évidemment une des plus dangereuses qu’il y ait pour le maintien de la société23.
Certes, Hardouin Le Fèvre de Fontenay reproduit ici simplement des idées déjà exprimées ailleurs par Charles Perrault, CharlesPerrault et Houdar de La Motte, mais il a le mérite de le dire clairement : les héros de l’Iliade ne sont pas exemplaires et remettent en question la fiction chevaleresque que la monarchie cherche à faire perdurer. Si on se souvient de la mise en scène de Louis XIVLouis XIV que Pierre Mignard, PierreMignard portraiture deux fois – en 1673 et en 1692 – comme chef de guerre victorieux, il devient évident que l’image d’un fils de roi qui fuit devant un combat est inconcevable ; en quelque sorte, HectorHector devient le contre-modèle de tout ce qui caractérise la monarchie absolue française. In extremis, prendre le parti d’HectorHector peut être considéré comme la formulation d’une image alternative de la royauté.
Afin de conclure, il faut souligner l’image négative que les contributeurs au Nouveau Mercure galant peignent des héros homériques. La question du courage illustre parfaitement ce constat. Dans les contributions relatives à la Querelle d’Homère, les Modernes dénoncent systématiquement les défauts des héros grecs et troyens, mais ils n’évoquent pas d’exemples positifs qui, comme PatroclePatrocle, font preuve d’un courage hors norme24. Ce rôle est attribué à des nobles français comme nous le verrons par la suite. Il s’agit certainement plus d’une coïncidence que d’une véritable stratégie rhétorique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay, mais cette dichotomie renforce néanmoins le message politique développé par les Modernes et s’inscrit dans une logique globale : la France de Louis XIVLouis XIV – et celle de ses prédécesseurs – est supérieure à l’Antiquité.
Les bons nobles
Après avoir étudié les textes traitant directement de la querelle, il faut encore élargir le champ de recherche. La fiction chevaleresque se retrouve également dans d’autres textes du Nouveau Mercure galant. Or, si les Modernes dénoncent le manque de ces qualités dans l’Iliade, les contributeurs du périodique n’oublient pas de les illustrer également d’une façon plus positive à d’autres endroits – notamment dans les comptes rendus des « Dons du roi1 », dans les « Articles des morts » et dans les « Articles des mariages » ou encore dans les nouvelles galantes.
Bien que l’on assiste à un abandon progressif des aventures héroïques2, certains caractères chevaleresques ont pourtant survécu. La livraison de mai 1714 en constitue un bon exemple. L’auteur inconnu de la nouvelle galante y raconte l’histoire de la fille d’un noble de campagne, Pelagie. Afin de mettre en route l’intrigue, le narrateur raconte comment la jeune femme rencontre son futur mari, un certain Chevalier de Versan3, en se promenant au bord de la Loire :
[E]lle apperceut au milieu de l’eau un petit batteau découvert, dans lequel étoient deux femmes, un Abbé, & le marinier qui les conduisoit à Tours : mais soit que ce bateau ne valust rien ou que quelque malheureuse pierre en eust écarté les planches, en un moment tout ce miserable équipage fut enseveli sous les eaux. De l’autre costé de la rivière deux cavaliers bien montez se jetterent à l’instant à la nage pour secourir ces infortunez4.
Cependant, cette opération de sauvetage tourne au fiasco ; seulement une passagère du bateau peut être sortie de la Loire et un des deux cavaliers faillit même se noyer5. D’un point de vue dramatique, cette catastrophe a cependant le mérite de souligner la valeur du Chevalier de Versan qui, malgré le danger, n’hésite pas à se jeter dans le fleuve ; Pelagie tombe tout de suite sous son charme : « L’intrepidité du liberateur, sa prudence, ses soins & sa bonne mine passerent sur le camp pour des merveilles aux yeux de Pelagie6. » Par la suite, elle l’épousera, mais ce qui est intéressant d’un point de vue politique, c’est principalement le fait que le beau cavalier représente parfaitement les critères de la chevalerie. Antoine Furetière, AntoineFuretière, par exemple, explique qu’un chevalier digne de ce nom incarne la bravoure et qu’il sert et protège une dame7.
Ce modèle idéal est également développé dans d’autres nouvelles galantes. Dans le Nouveau Mercure galant de juin 1714, Hardouin Le Fèvre de Fontenay publie une lettre écrite de la campagne d’Italie – une partie de la guerre de succession d’Espagne8. Il s’agit là de l’histoire d’amour de Vespasia Manelli et d’Olivier de la Barriere, probablement le contributeur anonyme qui l’a envoyée à la revue9. La scène qui est intéressante dans l’optique politique choisie dans cette sous-partie se déroule au moment du départ de Vespasia qui veut fuir sa maison paternelle à Mantoue, où elle vit prisonnière, et rejoindre la villa de sa tante à la campagne grâce à l’aide d’un certain Valerio qui prétend vouloir soutenir ses projets. Afin de quitter la ville et accompagnée par une amie, elle se cache, pour fuir par la suite dans un carrosse envoyé par Valerio. Voici ce que Vespasia raconte :
Je m’étois […] retirée avec Leonor [mise en italique dans l’original] dans un cabinet sombre […]. Je commenҫois déjà même à m’ennuyer de ne le pas voir arriver, lorsque tout à coup je fus saisie de crainte & d’horreur, à la vûë d’un serpent d’une grosseur énorme. Je vis ce terrible animal sortir d’un trou […]. Je poussai aussitôt un grand cri, qui lui fit tourner la tête de mon côté ; je tombai à l’instant, & je m’évanoüis. Cependant ces Messieurs [Olivier de la Barriere et un ami], qui se promenoient alors assez près du cabinet, vinrent à mon secours10.
C’est le « Seigneur Olivier11 » qui réussit à vaincre le monstre et à sauver les deux femmes. De plus, Vespalia souligne bien le courage du chevalier français qu’elle épousera à la fin de cette nouvelle. Ici, les lecteurs du Nouveau Mercure galant retrouvent un motif classique de la littérature chevaleresque – tout comme les dragons qui ne sont que « des serpents aislés12 », sachant que les serpents incarnent en général le mal13. Grâce à son exploit, Olivier devient donc un nouveau Michel, saintSaint Michel ou Georges, saintSaint Georges, c’est-à-dire un chevalier exemplaire qui délivre une femme en danger – un parfait héros altruiste. En outre, cette impression est soutenue par le titre du sauveur : « Seigneur » qui renvoie à la noblesse. De plus, la valeur du héros noble – et donc de la chevalerie – est encore renforcée par le caractère jaloux et égoïste de Valerio qui tente, dans la suite, d’enlever lâchement Vespasia et Leonor.
Le jeune Chevalier de Versan, dont le caractère s’assombrira peu à peu pendant l’histoire, et Olivier de la Barriere sont cependant les exceptions qui confirment la règle et la grande majorité des nouvelles galantes se passent d’un personnage chevaleresque ainsi que de monstres, mais cet aspect sera davantage approfondi dans la partie « Dimension esthétique ».
L’image du bon chevalier courageux, en revanche, se trouve également dans les « Articles des morts » et dans les « Articles des mariages ». Dans chaque livraison du Nouveau Mercure galant, les lecteurs peuvent trouver des contributions qui résument les mariages et les décès du mois passé14. Sans entamer une analyse quantitative de ces textes, qui occupent en général quelques dizaines de pages d’un périodique, la question de savoir dans quelle mesure les « Articles des morts » et les « Articles des mariages » contribuent à la diffusion d’une certaine idée de la noblesse sera abordée. Il paraît par ailleurs légitime d’étudier ici deux phénomènes si différents – l’un triste et l’autre heureux – dû à la structure homogène de ces contributions qui s’inscrivent dans la tradition du genre épidictique qui date de l’Antiquité gréco-latine15 – mais nous y reviendrions après une étude de ces textes : tout d’abord, le généalogiste d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay annonce toujours la nouvelle ; dans le cas d’un défunt, la phrase classique est « quelqu’un mourut tel ou tel jour ». S’il s’agit d’un hymen, elle est présentée sous cette forme : « [Q]uelqu’un a épousé tel ou tel jour telle ou telle dame. » Et, bien souvent, l’auteur de ces articles ajoute directement aux noms des personnes d’autres informations, comme les titres de l’époux. Puis, – peu importe, s’il s’agit un décès ou un mariage – le généalogiste résume l’histoire de la famille ou des familles en question en entrant plus ou moins dans les détails16.
Dans les réflexions précédentes, il a déjà été souligné que le courage est une qualité essentielle d’un noble et cet élément-clé est – sans surprise – également présent dans cette rubrique spécifique, mais typique du Nouveau Mercure galant. Cependant, à la bravoure s’ajoute encore l’ancienneté d’une famille comme critère important. Selon Frédérique Leferme-Falguières, la question du sang est primordiale car elle permet à la vieille noblesse d’épée de se distinguer des nouveaux parvenus : « C’est la réaction classique d’une élite qui éprouve le besoin de renforcer les critères d’admission en son sein, lorsqu’elle se sent menacée17. » Les défenseurs des privilèges de l’aristocratie s’appuient également sur cet argument dans les remontrances de 1776 en rappelant qu’ils soutiennent la monarchie « depuis tant de siècles18 ». Somme toute, plus ancienne est une famille et mieux elle est perçue d’un point de vue social et politique. Il n’est donc guère étonnant de voir se multiplier des formules telles qu’« une ancienne maison19 » ou « d’une tres-bonne & tres-ancienne noblesse de cette Province20 » pour caractériser en quelques mots l’importance d’une famille noble.
Cependant, sans étudier les histoires de toutes les familles évoquées, il reste difficile de comprendre a posteriori les critères exacts selon lesquels ce qualificatif positif est attribué aux différentes maisons. Un bon exemple est néanmoins présent dans la livraison de décembre 1715 où les lecteurs découvrent le faire-part de mariage de « Messire ______ [blanc dans l’original] de Matignon, Comte de Thorigny » qui « a épousé le ____ [blanc dans l’original] Novembre Damoiselle ______ [blanc dans l’original] Grimaldi21 ». Par la suite, le généalogiste du Nouveau Mercure galant précise que « la Maison de Grimaldi […] [est] l’une des plus anciennes, des plus illustres & des plus puissantes Maisons de Genes : Pour celle de Matignon, dont le veritable nom est Goyon, elle est une des plus anciennes & des plus illustres du Royaume22 ». Même au XXIe siècle, le prestige des deux familles reste ostensible : un descendant des Grimaldi continue de régner sur Monaco, cette principauté au bord de la Méditerranée, et l’hôtel parisien de la maison normande de Matignon est devenu le siège des premiers ministres français de la Ve République23. Dans ce cas précis, la vénération semble donc justifiée, mais le généalogiste du Nouveau Mercure galant se passe d’illustrer ces affirmations. Ainsi, ces rappels de l’ancienneté paraissent être un lieu commun qui se retrouve pourtant dans la plupart des livraisons de la revue.
D’autres contributions mettent plus amplement en scène les moments les plus importants des dynasties nobles et racontent leurs histoires depuis le Moyen Âge. La notice nécrologique de Claude de Longüeil, Claude deLongüeil qui mourut « le 22. D’Aoust [1715] âgé de 47 ans24 » occupe, par exemple, environ 20 pages25. De cette manière, son avis de décès constitue une véritable chronologie familiale et retrace également les grandes étapes de l’histoire française. Selon le généalogiste du Nouveau Mercure galant, l’histoire des Longüeil a commencé au XIe siècle : « Le I. de cette maison dont les Historiens fassent mention est Adam Sire de Longüeil, Adam deLongüeil Chevalier Banneret qui accompagna Guillaume le Conquêrant Duc de Normandie en sa conqueste d’Angleterre l’an 106626. » Puis, les lecteurs de la revue apprennent les noms des descendants d’Adam de Longüeil, Adam deLongüeil à travers les siècles sans qu’un événement majeur soit évoqué. Si cette forme de narration est plutôt monotone, elle a pourtant le mérite de souligner la filiation directe depuis 1066 et prouve donc mieux que toute formulation stéréotype l’ancienneté de la maison de Longüeil. Cette histoire familiale devient pourtant plus dramatique lors de la guerre de Cent Ans ; elle demande un lourd tribut à la famille qui assiste à pratiquement tous ses tournants :
Geoffroy Marcel I. […], Chevalier de l’Ordre de l’Etoile, […] fut tué à la bataille de Poitiers en 1356. avec deux de ses fils. Guillaume III. son fils […] tué avec son frere & son fils aîné en la bateille d’Azincourt. […] Richard Olivier, Cardinal […] [d]éputé par le Pape Calixte III. pour revoir le Procès de la Pucelle d’Orleans27.
Après cette violente période pendant laquelle les Longüeil ont prouvé leur courage en participant à bien des batailles et n’ont pas hésité à sacrifier leur vie pour défendre le royaume de France28, la maison continue à se distinguer ; ses membres brillent principalement en tant que diplomates auprès de différentes cours européennes, mais on trouve également au sein de cette famille un homme de lettres, tel que le « fameux Christophe Longuëil [sic] qui s’est distingué dans les Lettres29 » ou de nouveau des militaires – « Macé de Longuëil [sic] […] & […] Nicolas, qui ont servi jusqu’à la Paix de Riswick30 ». Force est de constater que les Longüeil forment une famille exemplaire de la noblesse française – du moins selon les critères de la fiction chevaleresque mise en avant tout au long du XVIIe et XVIIIe siècle : l’ancienneté et le courage qui les distinguent clairement d’un HectorHector qui fuit à plusieurs reprises le danger.
Servir depuis longtemps le roi français et le royaume constitue donc un modèle. Il est pourtant intéressant de constater que l’appartenance à la vieille noblesse de sang forme un atout en soi et cela indépendamment de l’origine géographique de la famille en question. Ainsi, en mai 1715, le généalogiste du périodique écrit dans l’avis de décès de Marie-Anne d’Acigné, Marie-Anne d’Acigné :
[L]a Maison d’Acigné, Marie-Anne d’Acigné dont elle sortoit, est une des plus illustres & des plus anciennes de Bretagne ; tous les Auteurs qui en ont parlé ont prétendu qu’elle estoit une branche de celle des anciens Seigneurs de Vitré, puînez des anciens Comtes de Rennes & Ducs de Bretagne, avant l’an 99231.
L’origine bretonne, donc en principe étrangère, est sans importance. Ce qui compte, en revanche, c’est l’appartenance à la branche cadette d’une vieille famille noble du duché32. La même indifférence à l’égard de l’origine géographique peut être observée dans le cas de Conrad de Rosen, Conrad deRosen qui « estoit originaire de Livonie » et qui « vint en France servir sous son parent le General de Rosen […] & se dévoua comme luy au service du Roy33 ». Sans aucun doute possible, il peut être décrit comme un aventurier qui réussit dans l’armée de Louis XIVLouis XIV et reҫoit même des titres de noblesse. Or, son seul mérite ne suffit pas ; afin de prouver sa valeur et ses qualités, le contributeur rappelle deux fois au lecteur du Nouveau Mercure galant que Rosen, Conrad deRosen fut un noble : tout d’abord, selon lui, Rosen, Conrad deRosen descendrait « de la plus ancienne Noblesse & d’une des meilleures Maisons34 » de son pays natal et, ensuite, il précise que Rosen, Conrad deRosen – avant d’« estre receu dans les plus illustres Ordres du Royaume35 » – a présenté des documents du « Roy de Suede […] avec tous les témoignages les plus authentiques de l’ancienneté & de l’illustration de sa Maison36 ». Ce dernier exemple donne une certaine idée de l’importance de l’appartenance au deuxième ordre et explique également pourquoi les riches membres de la bourgeoisie naissante aspirent à acquérir des titres de noblesse : elle est la condition sine qua non de toute ascension sociale.
Or, ces exemples soulignent également un trait particulier de ces éloges à l’égard de la noblesse : la personnalité des défunts et des mariés ne joue guère de rôle. Hormis leur courage et l’ancienneté de leur famille, ni les qualités personnelles, ni les centres d’intérêt ne sont évoqués dans le Nouveau Mercure galant. Contrairement au modèle gréco-romain du genre épidictique qui met l’accent sur « une vision de l’homme37 » d’une manière plus complète, le périodique se contente, en revanche, de présenter le seul côté public du bon noble, c’est-à-dire le serviteur loyal et fidèle de son roi. De même, le généalogiste de la revue se distingue également de deux illustres contemporains : Charles Perrault, CharlesPerrault et Jacques-Bénigne Bossuet, Jacques-BénigneBossuet qui présentent de nombreux détails dans leurs biographies élogieuses – Les Hommes illustres38 et les Oraisons funèbres39. Le style austère et sec du Nouveau Mercure galant rappelle en revanche plus une encyclopédie, comme par exemple le Nobiliaire de Champagne de Louis François Caumartin, Louis FrançoisCaumartin40.
Ces exemples de la fiction des chevaliers sans fautes et issus de vieilles familles rappellent les soucis des Modernes à perfectionner l’Iliade d’Homère, c’est-à-dire à atténuer les propos gênants et rendre l’opposition entre AchilleAchille et AgamemnonAgamemnon moins violente faute de ne pas pouvoir la supprimer complètement au vu de son importance pour l’épopée. La même volonté d’embellissement se manifeste également dans les faire-part de mariage ainsi que dans les notices nécrologiques : tout ce qui est à même de ternir l’image du roi-soleil en est banni. Un souci qui montre bien la dimension politique de ces biographies et portraits de famille. Le généalogiste du Nouveau Mercure galant réduit donc le genre épidictique à sa seule dimension encomiastique ; le blâme déjà peu considéré par les théoriciens et orateurs antiques n’existe pas41.
L’avis de décès de Conrad de Rosen, Conrad deRosen en constitue un bon exemple. Alors que le généalogiste du Nouveau Mercure galant s’arrête longuement sur l’ascendance noble du militaire, il n’évoque guère la désastreuse campagne militaire de Jacques Stuart, JacquesStuart en Irlande en 1689 et 1690 que le royaume de France a soutenu et à laquelle Rosen, Conrad deRosen participa en tant que conseiller militaire. Cette expédition n’apparaît qu’indirectement dans une énumération de son avancement dans l’armée : « En 1684, il fut Brigadier, en 1677. Maréchal de Camp, en 1688. Lieutenant General, en 1689. Marchéal d’Irlande, en 1670. Mestre de Camp, […] & en 1705. il fut reҫû Chevalier de l’Ordre du S. Esprit42. » Seuls les lecteurs informés peuvent établir le lien entre la très brève évocation de l’Irlande et une des défaites les plus douloureuses du règne de Louis XIVLouis XIV : sur l’île verte, son cousin et prétendant catholique au trône anglais, Jacques Stuart, JacquesStuart, est forcé de s’incliner devant Guillaume III d’Orange, Guillaume III d’Orange, un prince protestant et grand rival politique du roi français depuis la guerre de la Ligue d’Augsbourg43.
Une autre absence concerne François de Salignac de La Mothe Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, l’auteur des Aventures de Télémaque et, selon Jacques de Saint-Victor, une des rares voix qui a osé critiquer le roi-soleil lorsque son pouvoir politique et militaire ne pouvait guère être contesté44 ; dans une lettre à Louis XIVLouis XIV de décembre 1693, Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon a notamment dénoncé les guerres coûteuses du roi-soleil et prédit les conséquences néfastes de ses victoires éphémères45. Certes, cette mise en doute de la politique royale ne lui valut aucune condamnation et Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon resta dans les bonnes grâces de Louis XIVLouis XIV, mais cela changea au moment de la Querelle du Quiétisme46. Elle oppose Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, qui est proche de Madame Guyon, Madame deGuyon, à Jacques-Bénigne Bossuet, Jacques-BénigneBossuet et, peu de temps après l’internement de cette dernière dans un couvent en octobre 1697, Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon doit se retirer dans son archevêché47. Il ne retournera pas à la cour et mourra à Cambrai en janvier 1715. Dans la notice nécrologique que lui consacre le Nouveau Mercure galant, toutes les taches sont pourtant effacées et le généalogiste rappelle les fonctions les plus importantes occupées par le défunt, explique son ascendance et souligne le prestige de sa famille : « La Maison de Salignac, l’une des plus anciennes du Royaume, […] & elle s’est alliée de tout tems avec les Maisons les plus considerables48. » Le fait que Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, tel un AchilleAchille moderne, ait contredit son roi est oublié. Il faut principalement se souvenir du serviteur du roi.
Le portrait des Rohan paraît également embelli. En 1674, Louis de Rohan-Guémené, Louis deRohan-Guémené a participé au complot de Lauréamont dont le but était d’instaurer une république en Normandie. Cette tentative de rébellion a échoué, mais elle n’a pas détruit le bon nom de la maison49. Dans le faire-part de mariage de Jules-Franҫois-Louis de Rohan-Soubise, Jules-François-LouisRohan-Soubise et d’Anne-Julie de Melun, Anne-Julie deMelun qui fut publié dans le Nouveau Mercure galant de septembre 171450, le généalogiste du périodique célèbre le prestige de la famille de l’époux et se tait sur ce moment sombre de son histoire : « La Maison de Rohan est une des plus illustres de la Province de Bretagne ; & elle est connuë depuis l’an 1100. [sic] que vivoit Alin premier du nom, vicomte de Rohan. M. le Prince de Guimené en est l’aîné, & il a pour cadets Messieurs les Princes de Soubize51. »
De plus, ce rappel de l’ancienneté se retrouve également, mais plus rarement, dans d’autres contributions à la revue. Un bon exemple en est le récit de l’entrée du comte de Ribeira, l’ambassadeur portugais, à Versailles qui fut intégré dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715 et qui met à nouveau en valeur le prestige des Rohan : l’arrivée de Ribeira constitue sans aucun doute un véritable événement social et l’auteur inconnu de cette contribution décrit en détail les nobles français présents et les différents carrosses du diplomate. Par la suite, il précise encore que la mère de Ribeira est issue de la maison de Rohan qui est « parent & allié aux plus anciennes & aux plus Nobles Maisons de France52 ». Cependant, après cette référence aux Rohan, le contributeur renonce à faire « l’éloge de M. le Comte de Ribeira », sous prétexte qu’« il n’y a qu’une voix pour luy ; & tout Paris semble s’estre donné le mot pour luy rendre sa justice qui est dûë à ses grandes qualitez53 ».
Un autre genre de textes qui se prête à la défense de valeurs de la noblesse sont les « Dons du roi ». Selon Jean Kerhervé, à l’époque moderne, le pouvoir dans toutes ses formes – administratif, seigneurial ou militaire – est toujours lié à la noblesse54. Ainsi, l’appartenance au deuxième ordre est considérée comme une garantie de la capacité du détenteur d’une charge de bien remplir une fonction spécifique ou de gérer convenablement une seigneurie. Dans un style court et sec qui semble annoncer les télégrammes du XIXe et du début du XXe siècle, le responsable du Nouveau Mercure galant présente dans le numéro d’août 1714 un véritable inventaire des nobles qui profitent d’un don du roi. Pourtant, il s’arrête un instant pour rappeler l’importance d’une famille noble : « L’Abbaye d’Estival, Ordre de S. Augustin, dans la Forêt de Charny, au Diocese du Mans, [fut donnée] à Madame de Pezé, du nom de Courtarvel, d’une noblesse ancienne & distinguée du Maine, où est située la Terre de Courtarvel55. » Dans la livraison du Nouveau Mercure galant de mars 1716, ce phénomène se manifeste également. Il y est expliqué, par exemple, que « le Marquis de Crevecœur a acheté la Charge de Cornette des Mousquetaires de la seconde Compagnie56 ». Par la suite, le contributeur au périodique résume la filiation de ce noble et précise que « [l]a maison dont il sort n’est pas moins distinguée par l’ancienneté de sa noblesse, que par son attachement & sa fidelité pour le service des Rois et de l’Etat57 ». On retrouve donc à nouveau un élément-clé que les défenseurs des privilèges avanceront également dans les remontrances de 1776 : un bon noble est un serviteur irréprochable de la monarchie.
Force est de constater que le Nouveau Mercure galant contribue à transmettre une image parfaite de la noblesse du royaume ; bien qu’elle soit partiale, cette représentation ne gêne personne. L’ancienneté en tant que valeur constitutive du deuxième ordre est omniprésente, principalement dans les faire-part des mariages et dans les avis de décès. Les autres composantes de cette fiction chevaleresque constituent la loyauté absolue au roi et le courage ; une qualité qui est également associée à la noblesse, comme par exemple dans les nouvelles galantes où les lecteurs rencontrent à nouveau quelques chevaliers exemplaires qui sauvent des dames en danger. Ainsi, il faut constater que Hardouin Le Fèvre de Fontenay et ses contributeurs pensent principalement à la vieille aristocratie d’épée lorsqu’ils écrivent au sujet des nobles et de leur famille58. Cette observation est d’ailleurs confirmée par le fait qu’ils précisent, de temps à autre, l’appartenance d’un serviteur du roi à la noblesse de robe – par exemple dans le Nouveau Mercure galant de juin 1716 : « [L]a famille de Bochart est une des plus anciennes, des plus illustres, & des mieux alliés de la Robe59. »
Somme toute, cette étude illustre bien la thèse d’Andreas Gestrich selon laquelle la monarchie absolue a en permanence besoin de communiquer et de propager ses idéaux. Plus précisément, la mesure dans laquelle le Nouveau Mercure galant – en tant que revue semi-officielle60 de la cour – contribue à la domestication de la noblesse est devenue évidente. D’un côté, les mauvais exemples – les héros, donc les nobles de l’Iliade – sont dénoncés et leur comportement est rejeté. De l’autre, face à eux, le deuxième ordre français est présenté comme parfait et sans faute61. Tout ce qui pourrait éventuellement faire penser à une opposition nobiliaire est écarté de la stratégie discursive semi-officielle.
1.2 Unification du royaume
Suite aux explications d’Andreas Gestrich1 et face à la volonté royale d’augmenter et de concentrer le pouvoir politique à la cour au détriment de la noblesse qui perd une grande partie de son autonomie, il ne faut pas seulement s’interroger sur les devoirs d’un bon noble, mais également sur l’identité culturelle du royaume. Il ne sera pourtant pas question de politiques concrètes, mais plus précisément d’un état des lieux ; la langue française en est notamment concernée puisqu’elle constitue depuis l’affaire des inscriptions un sujet important de la Querelle des Anciens et des Modernes et car elle a connu un essor fulgurant pendant le XVIIe siècle. Bien évidemment, il ne sera pas question d’y revenir et d’écrire une histoire de norme linguistique, mais il faut voir si à l’aube des Lumières, la question de la langue française est à même de mobiliser des auteurs et par la suite, dans quelle mesure la France forme déjà un espace public.
Certes, le Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay paraît à un moment tournant de l’histoire de France – la mort de Louis XIVLouis XIV le 1er septembre 1715 – et ainsi, le périodique est également le témoin d’un changement important de la politique royale2. Néanmoins, il paraît exister un consensus général qui n’est guère remis en question et qui domine dans la revue, bien que la position de Le Fèvre de Fontenay ait évolué par rapport à certaines questions précises, comme par exemple le prestige de l’italien. Pourtant, ces points-là ne seront évoqués que dans un prochain sous-chapitre de cette partie, intitulé « Démarcation de Louis XIVLouis XIV », puisqu’ils touchent à plusieurs domaines différents et non seulement aux questions liées à la langue française ou à l’espace public naissant.
Le Français – une langue défectueuse ?
Dans la préface de sa traduction de l’Iliade, Anne Dacier énumère cinq difficultés qu’elle a rencontrées en traduisant l’épopée homérique. Le cinquième défi concerne les différences entre les deux langues, le grec et le français. Voici ses réflexions : « Et la cinquiéme [difficulté] enfin, qui est celle qui m’a le plus effrayée, c’est la grandeur, la noblesse & l’harmonie de la diction, dont personne n’a approché, & qui est non seulement audessus [sic] de mes forces, mais peut-estre audessus [sic] de celles de nostre langue1. » Sans aucun doute, c’est l’érudite qui s’adresse ici à ses lecteurs et qui résume en quelques mots tout un siècle d’essais vains de bien traduire les ouvrages du poète grec. Elle se souvenait certainement du jugement de son père, Tanneguy Le Fèvre, TanneguyLe Fèvre, qui a estimé qu’il est impossible de reproduire l’Iliade en français2. Néanmoins, Anne Dacier s’est prêtée à l’exercice, tout en mettant en garde ses lecteurs contre des attentes trop élevées :
Mais cette composition meslée, source de ces graces, est inconnuë à nostre langue […]. Voila ma condamnation, & ma condamnation tres juste, si on veut me juger à la rigueur, car j’advouë qu’il n’y a pas un seul vers dans Homere où je ne sente une beaute, une force, une harmonie, une grace qu’il m’a esté impossible de conserver3.
Or, ces lignes n’ont pas produit l’effet souhaité. Houdar de La Motte les considère comme une provocation et réplique d’une façon relativement violente afin de sauver l’honneur de la langue française. Dans son Discours sur Homère, il contredit Dacier et lui oppose les grands auteurs du siècle de Louis XIVLouis XIV : « [La langue française] [m]anque-t-elle de dignité dans les tragédies de Corneille, PierreCorneille et de Racine, JeanRacine, ou de jeux et de badinage dans les comédies de Molière [Moliere]Molière ? Manque-t-elle de tendresse dans Quinault, PhilippeQuinault, ou de naїveté dans La Fontaine, Jean deLa Fontaine4 ? » Une démonstration qu’il entreprend de nouveau dans la troisième partie de ses Réflexions sur la Critique dans lesquelles il évoque les cas de « M. Despréaux [Despreaux]Boileau, NicolasDespréaux et [de] M. Racine, JeanRacine5 » pour soutenir sa défense de la langue française. Ainsi, il paraît évident que les qualités et défauts du français constituent un des enjeux de la Querelle d’Homère. Et même s’il s’agit, du moins selon Larry F. Norman, d’un sujet de désaccord de deuxième ordre6, les contributeurs au Nouveau Mercure galant qui participent aux débats en parlent à plusieurs reprises.
Dans une lettre parue pour la première fois en 1714 et republiée dans le Nouveau Mercure galant de mars 17157, l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons réagit aux accusations d’Anne Dacier et entame une véritable défense de la langue française. Tout comme La Motte dans son Discours sur Homère8, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons formule plusieurs questions rhétoriques pour introduire son argumentation :
Est il bien vray que nostre Langue soit inferieure à la Langue Grecque ? Est il bien vray que la Langue Françoise ne suffise pas à rendre parfaitement les grandes idées, les hauts sentiments, les passions heroïques, les vivacitez galantes, les failles satyriques, les naïvetez fines ? A t elle [sic] mal servi à ces differens égards, Corneille, PierreCorneille, Racine, JeanRacine, Molière [Moliere]Moliere, Despréaux [Despreaux]Boileau, NicolasDespreaux, La Fontaine, Jean deLa Fontaine ? Cette langue n’a-t-elle pas aussi son harmonie comme la Grecque : Quand nous lisons nos bons Ouvrages, soit de Prose, soit de Poësie, n’éprouvons nous pas un sentiment confus de plaisir, que nous nous attribuons au son pretendu harmonieux des expressions9 ?
Cette longue énumération de questions diverses peut être interprétée de deux façons différentes : d’un côté, elle illustre la stupéfaction de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui paraît surpris, voire choqué, de cette attaque contre le français et, de l’autre, elle est censée amener le lecteur à réfuter – point par point – les reproches formulés par Anne Dacier. Par la suite, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons continue sa défense : il explique que la précision et l’élégance d’une langue dépendent de plusieurs choses, et il se prononce, en même temps, contre les traductions littérales10. Afin de conclure, il assure encore, avec un clin d’œil ironique, que le français n’est pas seulement parfait, mais que Homère lui-même aurait adoré cette langue s’il avait vécu au début du XVIIIe siècle. Ainsi, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons semble suggérer que Dacier ne maîtrise guère sa langue maternelle et que ce soit la raison pour laquelle elle la trouve défectueuse.
Après avoir donc développé une argumentation focalisée principalement sur le français, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons aborde le problème d’une manière plus générale. Toujours en s’inspirant de La Motte qui écrit que « [l]es langues ont […] des avantages réciproques qui se compensent11 », Pons, Jean-François de [M. P.]Pons explique :
On ne sҫauroit dire qu’une Langue soit moins propre qu’une autre à la vraye peinture des pensées & des sentiments ; les mots ne signifient rien par eux-mêmes, c’est le caprice arbitraire des Nations. […] Ce qu’on a senti ou pensé, on peut l’exprimer avec une élegance égale dans toutes les Langues ; & chaque Langue vous fournira les expressions uniques12.
Ce plaidoyer en faveur de l’égalité des langues paraît s’inspirer de La Motte ou encore de Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle qui, certes, ne discute pas les qualités des différentes langues dans son Digression sur les Anciens et les Modernes, mais qui explique que les capacités de l’esprit ne diffèrent pas d’un pays à l’autre : « Nous voilà donc tous parfaitement égaux, Anciens et Modernes, Grecs, Latins et Français13. » À l’instar des chefs de file des Modernes, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons refuse donc de surévaluer l’influence extérieure sur le génie des peuples et, en tant que bon géomètre, il n’adhère pas à la fameuse théorie du climat qui préoccupe les hommes de lettres et les savants de son époque et à laquelle de nombreux Anciens souscrivent14.
Avec plus d’ardeur, un autre contributeur au Nouveau Mercure galant défend la langue française. Dans la livraison d’avril 1715, un auteur anonyme – un certain « Abbé de ***15 » – propose au public une « Comparaison des discours » qui oppose les propos d’Anne Dacier à ceux d’Houdar de La Motte. D’une manière diplomate, il constate d’abord que ni l’Ancienne ni le Moderne n’estiment le grec à sa juste valeur16 : alors que Dacier aime trop la langue d’Homère, La Motte ne l’apprécie pas assez. De plus, il consacre trois des 21 points de sa démonstration à décrire et classifier le grec, le latin et le français. Tout en accordant des points positifs à chacune des trois langues, il arrive cependant à une autre conclusion que Pons, Jean-François de [M. P.]Pons. D’après l’auteur anonyme, la langue de Molière l’emporte :
La langue Françoise est aussi douce, aussi nombreuse, aussi harmonieuse, & même plus naturelle que la Grecque, elle n’en a ny le faste ny la secheresse. C’est la langue d’une Nation qui sҫait faire goûter ses manieres par les autres peuples, & ils voudroient tous parler François, s’ils avoient le choix d’une langue17.
Mais, le contributeur anonyme reprend ici quelques idées qui sont également développées par Pons, Jean-François de [M. P.]Pons. Comme celui-ci, il évoque les manières galantes de la haute société au service de laquelle le français a fait ses preuves, l’harmonie de cette même langue et sa capacité à divertir. Cette idée n’est pourtant pas nouvelle. Dans l’essai « Les ‘belles’ et les Belles Lettres », Myriam Dufour-Maître se réfère au Père Bouhours, DominiqueBouhours et l’abbé Morvan de Bellegrade, Morvan deBellegrade afin d’expliquer le lien qui existe entre la galanterie et les valeurs de la société mondaine : « [L]a langue française est une honnête femme, chaste et pure, mais sans affectation de pruderie, claire, douce et tempérée18. » Un peu plus loin, Dufour-Maître souligne le rôle positif que la langue de Molière joue aux yeux des contemporains de Louis XIVLouis XIV : « Et si la langue française est galante, c’est honnête galanterie19. »
En outre, l’auteur inconnu ajoute dans le Nouveau Mercure galant que tout le monde admire le français20. Il pousse donc plus loin la réflexion hypothétique développée par Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui soutient que Homère aurait adoré l’idiome français s’il avait été un sujet du roi-soleil : une simple supposition est ainsi transformée en affirmation incontestable et enthousiaste que l’on peut sans aucun doute qualifier de proto-nationaliste et prémonitoire – voir à cet égard le rayonnement du français dans l’Europe des Lumières21.
Si les contributions de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons et de l’auteur inconnu se concentrent principalement sur les qualités des langues, ils vont encore plus loin. L’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons, par exemple, présente les livres de ses compatriotes de la manière suivante : « Nos bons ouvrages22. » De ce fait, il établit un lien entre les Français et les textes écrits en français. Force est de constater que Pons, Jean-François de [M. P.]Pons crée ici une sorte de patrimoine avant la lettre – rappelons-nous qu’il cite Corneille, PierreCorneille, Molière [Moliere]Molière, Racine, JeanRacine et d’autres écrivains – et qu’il lie ainsi incontestablement la langue française à la culture et à l’identité du royaume. Il ne développe cependant pas davantage cette ligne d’argumentation, mais dans d’autres textes, les contributeurs au Nouveau Mercure galant préfèrent explicitement une approche plus patriotique – pour utiliser ce terme anachronique23 – en faisant de la défense de l’idiome français celle de toute la culture française. Ainsi, l’aspiration hégémonique du royaume de Louis XIVLouis XIV se manifeste également dans les pages du périodique.
Dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715, Hardouin Le Fèvre de Fontenay publie par exemple une « Lettre curieuse & tres-amusante sur le même sujet [la Querelle d’Homère]24 ». Cet envoi au responsable de la revue ne forme cependant que le récit-cadre pour une discussion entre deux femmes épiées « hier aux Thuileries25 » par l’auteur de la lettre. Le sujet de leur débat constitue « le Livre de Madame D. 26 », c’est-à-dire probablement Des causes de la corruption du goût d’Anne Dacier. La « Brune » qui représente le parti des Modernes n’aborde que brièvement la question des langues : « La versification d’Homere dans une Langue qui luy est avantageuse, peut luy fournir des graces que nôtre prose n’a pas27. » Clairement, la Moderne n’hésite pas à déclarer la version de Dacier inférieure à l’original, tout en refusant d’en dire autant du poème de La Motte. Et, un peu plus loin, elle affirme qu’il faut soutenir l’œuvre d’un concitoyen : « Un Grec en loüant son Compatriote aura cru ne pouvoir élever trop haut une gloire à laquelle il étoit associé […] ; un sentiment si naturel est de tous les siècles, Madame28. » Au vu de ses prises de position précédentes et sa préférence pour « nos rimes29 », il est évident qu’elle pense à Houdar de La Motte et non pas à Anne Dacier – qui devient quasiment une étrangère aux yeux de la Moderne – lorsqu’elle évoque la solidarité avec un compatriote. La « Blonde » – l’incarnation des Anciens – n’arrive pas à ébranler cet argument et, dans la suite de la querelle, une idée similaire est exprimée par un autre Moderne : Hardouin Le Fèvre de Fontenay lui-même.
Dans la livraison de mai 1716, le responsable de la revue fait également preuve de ses convictions proto-nationalistes et condamne les productions culturelles venant d’Italie et d’Espagne qui sont inférieures aux productions françaises et qui corrompent le bon goût. Dans son prélude, il propose une petite histoire culturelle avant la lettre30. Il termine sur un éloge de son époque : « [L]a France, qui est sans contredit une Nation de l’Univers des mieux regies & des mieux civilisées31. » Pourtant, des « representations de farces, & de quantité de comedies modernes si triviales32 » persistent. D’après Le Fèvre de Fontenay, ces œuvres ne sont pas d’origine française, mais importées : « L’Espagne & l’Italie, me dira-t-on, sont les fécondes meres de ces bons mots que nous n’avons adoptez, que par la grande opinion que nous avions de la delicatesse de ces Nations33. » C’est donc uniquement à cause d’un respect douteux que les auteurs français se tournent vers d’autres pays et copient de mauvais textes. Implicitement, Le Fèvre de Fontenay conseille donc d’imiter seulement des modèles français.
Cet engouement des contributeurs du Nouveau Mercure galant pour le français et la culture du royaume de France n’est pourtant pas né avec la Querelle d’Homère dans le sens le plus étroit ; n’oublions pas les analyses de Larry F. Norman. Ainsi, déjà dans la livraison de novembre 1714, une certaine « Mademoiselle de **34 » se prononce de la même manière. Par conséquent, nous pouvons supposer qu’il s’agit d’une question plus importante qui, pourtant, se pose de nouveau à l’occasion de la deuxième phase de la Querelle des Anciens et des Modernes. Dans La République mondiale des Lettres, Pascale Casanova y voit même un trait caractéristique de l’époque moderne :
Et l’on peut raconter l’histoire de la littérature, mais aussi de la grammaire et de la rhétorique françaises pendant la seconde moitié du XVIe siècle et durant tout le XVIIe siècle, comme la continuation de la même lutte pour le même enjeu, lutte à la fois tacite et omniprésente pour faire accéder la langue française d’abord à l’égalité, puis à la supériorité par rapport au latin35.
Un peu plus loin, Casanova souligne que cette mise en valeur de la langue française implique automatiquement la présence de la culture et que la défense du français est « un immense travail collectif d’accroissement de la ‘richesse’ linguistique et littéraire françaises36 ».
Étant donné le grand consensus qui existe par rapport à cette question dans la revue – il n’y a aucune contribution qui tente de défendre le grec ou le latin –, le débat paraît clos à l’époque qui nous intéresse et le Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay a moins l’air d’un « forum37 » rendant possible un débat, mais remplit bien son rôle de porte-parole du royaume de France dont il défend la langue et la littérature.
Un royaume et un public
La propagation d’une norme linguistique est certainement une des conditions de la naissance d’un espace public au sens moderne. Ainsi, après avoir étudié des prises de parole plus théoriques en faveur de la langue française et de sa littérature, il sera intéressant de voir dans quelle mesure des lecteurs provinciaux ou issus d’un milieu modeste suivent la deuxième phase de la Querelle des Anciens et des Modernes et y participent. Ou, pour formuler cela autrement, dans quelle mesure un espace public français existe-t-il ?
Cette problématique est née de deux observations. D’un côté, un changement de perceptive s’impose. La recherche contemporaine met principalement l’accent sur la dimension parisienne de cette dispute1 ou en décrit encore l’étendue européenne2. La réception populaire ou périphérique au sens social et géographie du terme, en revanche, n’est guère évoquée. De l’autre, le profil du Nouveau Mercure galant exige également que l’on tourne –du moins brièvement – le dos aux débats savants afin d’étudier cet aspect moins connu de la Querelle d’Homère. Dès la création de son Mercure galant, Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé a toujours essayé d’« atteindre les provinciaux [par l’intermédiaire des femmes]3 » et de les encourager à contribuer à la revue4. Et, au début du XVIIIe siècle, Hardouin Le Fèvre de Fontenay prolonge cette tradition. Par exemple, dans la livraison d’avril 1715, à savoir pendant l’apogée des débats, il écrit : « Voila mes intentions, Messieurs, contribuez à me fournier des matieres, & vous verrez que je vous meneray peut être plus loin qu’aucun des deffunts Mercures ne vous a menez5. » Le responsable du périodique veut donc savoir ce que ses lecteurs pensent de la Querelle d’Homère et il n’hésite pas à intégrer leurs textes dans la revue.
Par la suite, afin de mieux structurer l’analyse, le public socialement éloigné du centre culturel, que forment les salons parisiens, sera d’abord évoqué. Puis, les lecteurs-auteurs qui ne séjournent pas à Paris ainsi que les contributeurs qui dissimulent leur identité susciteront notre curiosité.
Dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715, Hardouin Le Fèvre de Fontenay invite ses lecteurs à la Foire St. Laurent. Après avoir discuté l’Apologie d’Homère de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, il procède à la transition vers une pièce de théâtre de Louis Fuzelier, LouisFuzelier :
Cette matiere [la Querelle d’Homère] est si amusante, Monsieur, & en même tems si interessante, que je vous prie de me permettre de vous faire part d’un nouveau genre de divertissement dont elle a regalé le Public. Si tout ce qu’il y a d’honnêtes gens qui vont aux spectacles en France n’avoit pas veu la defense d’Homere dans les mains d’Arlequin à la Foire S. Laurent, je n’aurois pas l’indiscrection de vous [en] donner […] une Scene6.
Certes, il s’agit ici d’un récit. Le responsable de la revue ne donne pas la parole à un simple visiteur de la foire, mais il insiste bien sur le grand intérêt que cette scène suscite auprès du public parisien. Déjà, dans la livraison de juillet 1715, Le Fèvre de Fontenay a souligné le succès des pièces représentées à la Foire St. Laurent qui a commencé pendant les derniers jours de ce mois : « Mille et mille personnes de tout âge, sexe, qualités et conditions y furent en effet, y restèrent avec toute satisfaction imaginable et en sortirent charmées des nouveautés qu’elles venaient d’y voir7. »
De plus, il ne faut pas croire qu’il a exagéré en décrivant la grande diversité du public puisque la Foire St. Laurent – contrairement à celle de St. Germain – a toujours ciblé des gens modestes et donc différents des habitués des salons et de la société galante. Cet aspect devient particulièrement évident dans le Nouveau Mercure galant de novembre 1714 dans lequel le responsable du périodique publie la « Lettre curieuse » de Mademoiselle de **. L’autrice qui a apparemment une très bonne culture littéraire dénonce la mauvaise qualité des pièces montrées sur scène lors de la Foire St. Laurent de 1714 ; elle s’en dit choquée et ne comprend guère comment le public peut s’enthousiasmer pour de telles productions indécentes : « Je ne doute pas, Madame, que vous n’avoüiez maintenant […] que vous ne regardiez enfin le plaisir qu’on prend aux spectacles des Foires, comme un sacrifice d’esprit & de bon goût8. »
Or, bien qu’il s’agisse de regards extérieurs portés sur la Foire St. Laurent qui réduisent le public modeste à de simples objets passifs, force est de constater que le Nouveau Mercure galant contribue à montrer que la Querelle d’Homère n’avait pas seulement d’importantes répercussions dans les cercles savants et galants de la capitale, mais également parmi les Parisiens d’origine plus humble.
Étant donné la dominance culturelle et politique de Paris dans le royaume de Louis XIVLouis XIV, il n’est guère surprenant que la plupart des auteurs participant à la Querelle d’Homère publient leurs livres au bord de la Seine9. Néanmoins, il serait erroné de réduire la dispute à une simple querelle parisienne. Grâce au Nouveau Mercure galant, il devient évident que des lecteurs présents partout en France s’intéressent à cette dernière phase de la Querelle des Anciens et des Modernes.
Durant l’été 1714, Hardouin Le Fèvre de Fontenay publie deux textes de Jean-Antoine Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau : l’« Apolopie D.P.D.C. » et « De la nécessité de la Critique ». S’il est difficile d’établir comment Le Fèvre de Fontenay a obtenu ces deux pièces en vers, dont la deuxième a déjà été publiée à l’époque de Charles Dufresny, CharlesDufresny, son prédécesseur à la tête de la revue10, il est moins compliqué de savoir où Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau a rédigé ses textes. Selon le Dictionnaire des journalistes, Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau séjournait à Bourges de 1710 à 1714. Il y était préfet des études au collège des jésuites – établissement prestigieux puisqu’il avait profité du généreux soutien financier d’Henri II de Bourbon-Condé, Henri II de BourbonCondé11 et car le Grand Condé, Louis II de BourbonCondé y fut élevé12 – et, à ce titre, chargé de son bon fonctionnement pédagogique. La présence de Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau à Bourges est d’ailleurs confirmée par deux textes qu’il publia dans cette ville : une oraison funèbre de Monseigneur Louis, dauphin, en 1711 et une autre à la gloire de l’épouse de ce dernier, Marie-Adélaïde de Savoie, Marie-Adélaïde deSavoie, en 171213. Il est donc fort possible que Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau ait également écrit les vers publiés dans la revue à Bourges.
Un autre auteur relativement illustre – également membre des jésuites et résidant en province – a également contribué au Nouveau Mercure galant et plus précisément à la livraison d’octobre 1715 : il s’agit du « R. P. de Clery14 » qui a versifié un conte dédié à « M. Houdart de la Motte, Auteur de la nouvelle Iliade15 ». Au premier coup d’œil, il est difficile d’attribuer le poème à un auteur précis car le responsable de la revue écrit que « c’est un conte de la faҫon du R. P. de Clery, Professeur d’Eloquence à Toulouse16 » : s’agit-il simplement d’un imitateur de Clery ou un de ses disciples a-t-il envoyé le texte au Nouveau Mercure galant sans demander l’approbation de son professeur, ce qui a amené Le Fèvre de Fontenay à ne pas associer le poème à Clery ? Si un dernier doute persiste, il est cependant plausible qu’il y ait une faute d’orthographe dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 1715 et qu’il est effectivement question de Pierre Cléric, PierreCléric : dans la livraison du 7 décembre 1715 des Nouvelles Littéraires, le même poème est imprimé et Henri Du Sauzet, HenriDu Sauzet, le responsable de ce périodique, annonce que le « Révérend Pere Pierre Cleric […] est l’Auteur du Conte17 ». De plus, au XVIIIe siècle, plusieurs contemporains lui ont également attribué les vers en question, par exemple Claude Pierre Goujet, Claude PierreGoujet dans sa Bibliothèque franҫoise ou Histoire de la littérature franҫoise de 174418 ou Heinrich Wilhelm Lawätz, Heinrich WilhelmLawätz dans son Handbuch für Bücherfreunde und Bibliothekare19. De plus, selon la Biographie universelle des Anciens et des Modernes, un certain Pierre Cléric, PierreCléric « professa les humanités dans divers colléges, et la rhétorique à Toulouse pendant vingt-deux ans20 » ce qui le rapproche encore davantage du « Clery » du Nouveau Mercure galant. Par conséquent, il paraît plus que probable qu’il s’agisse de la même personne.
Si Jean-Antoine Du Cerceau, Jean-AntoineDu Cerceau et Pierre Cléric, PierreCléric font parties des auteurs plus connus, il existe également des contributeurs moins renommés : dans la livraison de juillet 1715 par exemple, « l’Auteur desinteressé des bords de la Marne21 » publie un « Rondeau redoublé, & decisif, sur le sujet des Anciens & des Modernes22 ». Le recours à une périphrase constitue une stratégie typique et bien répandue dans la société mondaine. Selon Suzanne Dumouchel, c’est un « jeu de masque23 » qui permet au responsable de la revue de présenter une diversité de voix tout en protégeant l’identité du contributeur lui-même. Or, celui-ci ne cherche guère l’anonymat, mais il initie un jeu littéraire. Comme à un bal masqué, le versificateur de juillet 1715 se cache derrière une description géographique et les autres lecteurs peuvent deviner de qui il s’agit véritablement. Le fait que l’auteur désintéressé des bords de la Marne choisit cette forme au lieu de signer simplement par son nom ou de choisir la discrétion de l’anonymat signifie qu’il connaît bien les règles et les traditions du monde galant.
De plus, il semble que le Nouveau Mercure galant soit régulièrement lu aux « bords de la Marne24 » étant donné que le contributeur inconnu cite indirectement et à plusieurs occasions le numéro de mars 1715 de la revue :
Mais dés qu’on vit l’horloge menagere
[…]
On fut surpris dessus nostre hemisphere
Qu’un tournebroche ait sceu nous étonner25.
L’idée de présenter l’horloge comme un perfectionnement d’un tournebroche n’est pas nouvelle. Dans la livraison de mars 1715, Thémiseul de Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe a recours à cette comparaison pour défendre le concept du progrès26. En outre, l’auteur provincial se sert également d’un texte de l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons. Tout comme celui-ci, il voit dans Houdar de La Motte un nouveau Descartes, RenéDescartes27.
Ainsi, cet exemple montre bien une dimension particulière de la fameuse fécondité des querelles et, en même temps, dans quelle mesure la revue d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay a contribué à divulguer les grands thèmes de la Querelle d’Homère en France : il est désormais clair que des lecteurs présents partout dans le royaume des Bourbons s’y sont intéressés et que la revue a également facilité leur accès.
Hormis ces exemples, il existe des contributions qui sont cependant plus difficilement attribuables à un auteur précis. C’est le cas de nombreux textes envoyés à Hardouin Le Fèvre de Fontenay par « un de mes amis28 » ou des réflexions anonymes. Bien que ces contributions très élaborées, comme par exemple, le « Dialogue magnifique entre Iris, Mercure & un Moderne29 », aient très certainement été rédigées par quelqu’un possédant une grande culture littéraire, certains textes plus courts, également présents dans la revue, sont susceptibles d’avoir été écrits par des auteurs-lecteurs moins savants. Il faut penser, entre autres, aux énigmes et aux questions aux lecteurs – deux catégories à la mode qui sont présentes dans de nombreuses livraisons de la revue.
En août et en octobre 1715, Le Fèvre de Fontenay intègre dans le périodique des questions que des amis lui ont envoyées et qui s’inspirent directement de la Querelle d’Homère. Voilà la « [q]uestion moderne » d’août : « Lequel a plus de raison, ou de Me. Dacier de nous avoir donné la Traduction d’Homere, comme celle d’un original parfait, ou de M. de la Motte d’avoir choisi ce mesme Homere pour en faire une imitation30. » Deux mois plus tard, le responsable de la revue cherche à nouveau à élucider les pensées de ses lecteurs et publie deux questions concernant la Querelle d’Homère : « Quatriéme Question. On est grandement curieux de sҫavoir, si Hélène [Helen] [Helene] de TroieHelen estoit blonde ou brune […]. Cinquiéme Question Qu’on nous dise enfin, s’il y a eû un Homère, & qu’on réponde cette fois par un ouї, ou un non définitif31. » Dans les deux cas, les lecteurs n’ont pas hésité à envoyer de nombreuses réponses au Nouveau Mercure galant – du moins selon les propos d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay qui n’en publie que les meilleures32. Étant donné notre problématique, il nous suffit de formuler quelques hypothèses au sujet des intentions du responsable de la revue et des participants à ce jeu littéraire. Au vu du contenu un peu simpliste, voire naïf des questions – dès le début de la Querelle d’Homère, les Modernes ont par exemple souscrit au fait qu’Homère a bel et bien existé33 –, il semble s’agir avant tout d’une tentative d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay de prolonger les débats en raison d’un intérêt véritable ou supposé de son public. De plus, si l’on prête foi au responsable de la revue et à son affirmation que bien des lecteurs auraient réagi aux questions, il est fort probable qu’il ne s’agissait guère d’un public savant, mais plutôt mondain. Bien évidemment, sans aucune recherche archivistique supplémentaire, il est impossible de savoir si ce public fut plus parisien que provincial, ou l’inverse. Pourtant, l’essentiel constitue la contribution du Nouveau Mercure galant en tant que « salon de papier34 » – ou salon virtuel35 – à la construction d’un espace public français et à la divulgation des savoirs.
En définitive, il est clair que sa présence dans le Nouveau Mercure galant permet à la Querelle d’Homère de trouver un nouveau public. Entre 1714 et 1716, la revue d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay donne des informations sur les enjeux des débats et incite son public à y participer de manière active : les réactions et contributions des lecteurs socialement ou géographiquement éloignés du centre culturel en constituent la meilleure preuve.
En résumé, le Nouveau Mercure galant contribue sur deux niveaux différents à l’unification du royaume. Contrairement à Anne Dacier qui évoque certaines faiblesses de sa langue maternelle, la revue défend le français et les œuvres qui sont rédigés dans la langue de Molière créant de cette manière une sorte de patrimoine national – il faut notamment se souvenir de l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui parle de « nos bons ouvrages » et cite Corneille, PierreCorneille, Molière [Moliere]Molière et Racine, JeanRacine comme exemples36. Cependant, bien que le périodique ait plus l’air d’un porte-parole des Modernes que d’un « forum37 » de discussion puisqu’aucun Ancien ne cherche à défendre la position d’Anne Dacier, il est évident que les défenseurs du français restent un groupe hétérogène : alors que Pons, Jean-François de [M. P.]Pons défend l’égalité des différentes langues38, un contributeur anonyme insiste sur la supériorité du français face au latin et au grec39.
De même, la réception de la Querelle d’Homère dans la revue témoigne d’une certaine manière d’une unification réussie. Une étude détaillée des différentes contributions souligne bien que des auteurs-lecteurs qui sont socialement ou géographiquement éloignés du centre culturel participent à l’échange et qu’un espace public qui dépasse les salons de la haute société parisienne existe40. Pourtant, il faut également admettre que ces contributeurs restent minoritaires et qu’un manque d’information nous empêche de préciser nos résultats sans entamer de recherches plus poussées dans les archives : un grand nombre de contributeurs cachent leur identité, publient sous anonymat dans le périodique ou utilisent un pseudonyme41.
L’accent mis sur des pratiques culturelles paraît nous éloigner de la dimension politique de la Querelle d’Homère. Pourtant, d’un côté, il faut se rappeler la réflexion de Myriam Dufour-Maître qui soutient que la galanterie joue un « rôle éminemment politique […] par son apolitisme même42 ». Dans ce sens, il est possible d’affirmer que la Querelle d’Homère contribue à l’unification du royaume de France : sa réception dans le Nouveau Mercure galant montre le prestige que le français vient d’acquérir et le bon fonctionnement de l’espace public national naissant. De l’autre, cela distingue également la revue d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay d’autres périodiques : les Nouvelles Littéraires, par exemple, ne transmettent guère une version aussi populaire de la Querelle d’Homère, bien que l’on y trouve également des pièces divertissantes43.
2. De Louis XIV à Philippe d’Orléans
2.1 Entre éloges anciens et modernes
Par la suite, nous étudierons les différentes stratégies servant à glorifier Louis XIVLouis XIV et Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans, le Régent. Dans un premier temps, nous révélerons la présence – ou l’absence – des références au passé, ou autrement dit, nous offrons une lecture au premier degré, ce qui nous permet de lier les éloges du Nouveau Mercure galant à l’histoire culturelle et aux glorifications traditionnelles du roi-soleil. C’est uniquement dans un deuxième temps, à savoir dans le prochain sous-chapitre que nous nous interrogerons sur la possibilité d’une lecture au deuxième degré de ces textes. Dans ce contexte, nous aborderons également des contributions qui présentent une vision plutôt sombre de leur époque ou qui rompent radicalement avec la politique culturelle du roi-soleil.
La question de la bonne glorification du roi est un vieux sujet de débat et elle a déjà marqué la première partie de la Querelle des Anciens et des Modernes. Selon Marc Fumaroli, Nicolas Boileau, NicolasBoileau aime décrire son roi comme « un héros ancien réapparu parmi les Modernes » et Charles Perrault, CharlesPerrault fait de son souverain « l’argument en faveur de la supériorité des Modernes sur l’Antiquité1 ». Dans « Le Siècle de Louis le Grand », l’ancien commis de Jean-Baptiste Colbert, Jean-BaptisteColbert déclare :
Les siècles, il est vrai, sont entre eux différents
Il en fut d’éclairés, il en fut d’ignorants ;
Mais si le règne heureux d’un excellent Monarque
Fut toujours de leur prix et la cause et la marque,
Quel siècle pour ses rois, des hommes révéré,
Au siècle de Louis, saint [S. Loüis]Louis IXLOUIS peut être préféré ?
De Louis, saint [S. Loüis]Louis IXLOUIS qu’environne une gloire immortelle,
De Louis, saint [S. Loüis]Louis IXLOUIS des grands rois le plus parfait modèle2.
Ainsi, Perrault, CharlesPerrault célèbre son époque et son roi qui est à la fois la cause et l’incarnation de cette perfection. Ces vers résument non seulement une réflexion personnelle de l’auteur des Histoires, ou contes du temps passé, mais principalement un véritable changement de paradigme dans la propagande royale3. D’après Larry F. Norman, il était évident pour Perrault, CharlesPerrault et les Modernes que la mise en scène du monarque et sa glorification doivent refléter sa suprématie sans limites. Par conséquent, sur l’Arc de Triomphe construit à la Porte Saint-Martin de Paris pour fêter la victoire de Louis XIVLouis XIV en Franche-Comté en 1674, il est écrit « Ludovico Magno » et non pas « Louis-AugusteAuguste », ni « nouvel Alexandre le GrandAlexandre ». Et Gérard Sabatier constate une mise à l’écart similaire de l’Antiquité dans la représentation graphique du pouvoir royal4. La question semble donc close et Marc Fumaroli constate même que l’euphorie des Modernes pour leur monarque se calmerait dans la deuxième moitié de son règne5.
Pourtant, lorsque la Querelle d’Homère éclate, cette question refait surface : Houdar de La Motte réintroduit clairement cette problématique dans les débats. Il dédie sa traduction-imitation de l’Iliade d’Homère à Louis XIVLouis XIV tout en dénigrant et discréditant le monde ancien :
Sire, Je n’autoriserai la hardiesse que je prends d’offrir cet Ouvrage à VOTRE MAJESTÉ ; ni du mérite de l’Auteur que j’imite, ni de la grandeur des Personnages qu’il célébre. J’avoüe qu’il a manqué à Homére, pour être digne de Vous, d’avoir vêcu sous le regne d’AugusteAuguste, ou sous le Vôtre. Il est vrai qu’il peint des Héros à qui l’on a souvent comparé VOTRE MAJESTÉ ; mais j’ai trop senti […] qu’on a abusé de leur ancienne réputation dans ce parallele & qu’on n’a jamais dû leur faire honneur de vos vertus6.
D’uneLouis XIV phase de la Querelle des Anciens et des Modernes à l’autre, l’argument reste le même – du moins d’après Larry F. Norman : face à la France du « Siècle de Louis le Grand », l’Antiquité ne peut pas suivre. Or, La Motte fait preuve de subtilité. À l’instar de Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle dans sa Digression des Anciens et des Modernes7, il oppose l’Antiquité grecque au monde romain, mais il serait erroné de croire que La Motte veut y défendre l’époque d’AugusteAuguste. Au contraire, tout en esquissant l’idée d’un progrès historique, il s’en sert pour démontrer que, déjà au temps des Romains, l’Iliade était dépassée.
Sans entrer davantage dans cette discussion sur les textes des chefs de file des Modernes, on peut constater que la dimension politique reste un enjeu central des débats ; il faut donc revenir au Nouveau Mercure galant, bien que celui-ci n’aborde pas ces questions-là dans des textes de querelle de premier ordre8. Au vu de l’importance du périodique pour la communication royale – démontrée au début de cette partie – et le dédain que les Modernes expriment à l’égard des héros de l’Iliade en général, il nous faut maintenant nous concentrer sur la relation entre le monde ancien et la propagande royale dans la revue d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay : l’Antiquité est-elle désormais complètement hors-jeu ou certains éléments plus classiques de la propagande royale peuvent-ils résister à la volonté réformatrice des Modernes9. Afin de répondre à cette problématique, l’accent sera d’abord mis sur les textes proches des idées des Modernes. Par la suite, l’analyse du discours semi-officiel du Nouveau Mercure galant prendra également en compte les aspects plus traditionnels de la glorification royale, c’est-à-dire ceux qui tournent le regard du lecteur vers le passé.
Sur les traces de Charles Perrault
En 1714, Louis XIVHardouin Le Fèvre de Fontenay ne publie guère de vers à la gloire de son souverain dans le Nouveau Mercure galant. Après une ode à la paix rédigée en latin dans la livraison d’août 1714, le premier exemple en français se trouvant dans le numéro de novembre 1714 est celui des « vers que Mademoiselle Deshoulieres […] adresse [aux lecteurs] sur la paix1 » : « Aux Muses, Sur la Paix de Nimègue2. » La poétesse y explique que c’est Louis XIV qui rend la paix possible en vainquant les agresseurs jaloux de sa grandeur3. Et elle ajoute que la garantie du bonheur du royaume de France est inséparable de la maison des Bourbons, donc du bien-être du roi et du dauphin :
De mille biens la paix sera suivie,
Les plaisirs, les beaux arts vont revivre & fleurir,
De nouveaux dons la terre est prête à se couvrir :
Mais pour nous satisfaire au gré de nôtre envie,
Sous les yeux de mon Roy puisse croître & meûrir
L’auguste rejetton d’une si belle tige.
Dans l’ardeur que pour lui nôtre tendresse exige,
Puissent les Immortels accorder à nos vœux
De longs jours à Louis, saint [S. Loüis]Louis IXLOUIS, & de longs jours heureux4.
La poétesse Louis XIVaborde ici un sujet délicat : la succession au trône. Ainsi, selon elle, la seule paix ne suffit pas à assurer le bonheur d’un royaume qui a également besoin d’un dauphin – mais au contraire, selon la contributrice, la prospérité du pays est en danger. Force est de constater que Mademoiselle Deshoulières, Antoinette-Thérèse, MademoiselleDeshoulières est tournée vers l’avenir. Elle évoque l’état présent et futur du royaume sans mentionner l’histoire ni présenter Louis XIVLouis XIV comme la réincarnation des héros antiques. De ce point de vue, sa contribution respecte parfaitement les idées des Modernes, tels que Perrault, CharlesPerrault.
Le thème central du poème de Mademoiselle Deshoulières, Antoinette-Thérèse, MademoiselleDeshoulières se retrouve également chez un autre versificateur dont un texte fut publié dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715. Il s’agit de l’ode qui a permis à un certain « M. Roy, Pierre-CharlesRoy5 » de remporter le prix de poésie de l’Académie française de cette même année. Le thème de ce concours était : « Les avantages de la Paix, l’obligation que nous avons au Roi de nous l’avoir procurée6. » Afin de profiter du prestige du prix sans s’attirer les foudres de Jean-Baptiste Coignard, Jean-BaptisteCoignard, un des imprimeurs de l’Académie française, Hardouin Le Fèvre de Fontenay ne publie qu’un extrait de l’ode de Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy. Voici la strophe centrale de son poème :
O Paix, l’Europe en allarmes
N’espere plus ton retour ;
Elle a méprisé tes charmes,
Tu te vanges à son tour.
Mais parmi tous ces rebelles,
Si des mains pures, fidelles
Restablissoient tes autels ! .. [sic]
Vien les habiter encore,
Et pour Louis, saint [S. Loüis]Louis IXLOUIS qui t’implore,
Fai grace à tous les mortels7.
Louis XIVLouis XIV est donc érigé en héros infaillible de la paix, voire son seul défenseur en Europe, et si M. Roy, Pierre-CharlesRoy renonce à comparer son roi à un modèle antique afin de souligner ces exploits extraordinaires, il s’efforce néanmoins à présenter une situation aussi désastreuse que possible de la situation politique en Europe. D’après lui, la France et l’Espagne étaient attaquées par « cent peuples divers » et l’étendue de ce conflit aurait même dépassé les Guerres puniques :
Jadis par moins de carnage
Rome, & la fiere Carthage
Signalerent leur fureur8.
LaLouis XIV situation du royaume semble tellement désespérée que le moi lyrique s’interroge même de la manière suivante : « Quel Dieu contre nous conspire9 ? » Cette question rhétorique, à laquelle la réponse est sans aucun doute possible MarsMars, le dieu de la guerre, amplifie davantage l’exploit du pacificateur Louis XIVLouis XIV. Comme dans l’ode de Mademoiselle Deshoulières, Antoinette-Thérèse, MademoiselleDeshoulières, le roi-soleil fait prospérer son pays ainsi que tout le continent. La misère va en disparaissant et une « [p]aix feconde & salutaire10 » peut enfin s’installer.
Dans les mois suivants le décès de Louis XIVLouis XIV – de septembre à novembre 1715 –, Hardouin Le Fèvre de Fontenay intègre plusieurs odes qui ont également été soumises au jury de l’Académie français, mais sans succès11. Le thème central est toujours le même et les différents poètes décrivent Louis XIVLouis XIV comme une force pacificatrice12. Cette suite d’odes nous donne une certaine idée des ateliers de propagande dédiés au service du roi et de la monarchie que sont l’Académie française et – dans une moindre mesure – le Nouveau Mercure galant13.
Curieusement, tout comme Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy, quelques-uns de ses concurrents n’ont su se passer de références au monde ancien. Ils vont même plus loin que Roy, Pierre-CharlesRoy qui – on vient de le voir – ne se sert de l’Antiquité que pour caractériser l’étendue des guerres à l’époque de Louis XIVLouis XIV. Contrairement à cet emploi modeste des exemples empruntés à l’histoire, certains participants au concours de l’Académie française comparent le roi-soleil à des personnalités historiques ou mythiques ignorant ainsi les réflexions de Charles Perrault, CharlesPerrault ou d’Houdar de La Motte. Cet aspect de leur versification est également typique d’une autre série d’éloges du roi : les odes des Jésuites qui célèbrent dans une approche plus globale toutes les qualités de la personnalité du roi. Il s’agit des poèmes de Pierre Brumoy, PierreBrumoy, de Jean-Baptiste Margat de Tilly, Jean-BaptisteMargat de Tilly et de Nicolas-Louis Ingoult, Nicolas-LouisIngoult qui sont publiés après la mort de Louis XIVLouis XIV.
Donc, après avoir mis l’accent sur des odes dont les auteurs – Mademoiselle Deshoulières, Antoinette-Thérèse, MademoiselleDeshoulières et Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy – se passent largement du recours à l’Antiquité, l’attention sera désormais principalement portée sur les références historiques et mythologiques qui sont utilisées pour décrire le roi-soleil.
Persévérance de la glorification traditionnelle
Nous Louis XIVpartirons donc concrètement à la recherche de traces historiques et avant tout antiques dans la propagande royale. C’est là une étude qui s’intéressera à deux traditions : d’un côté, comme le rappellent Gérard Sabatier ou Chantal Grell, confronter son propre souverain à des modèles intemporels fut une pratique récurrente et la rupture entamée par les Modernes, mais jamais assumée complètement1, constitue la véritable innovation. De l’autre, le monde gréco-romain est omniprésent dans le système éducatif du XVIIe et du XVIIIe siècle : en développant l’importance de la mythologie antique, Sylvain Menant insiste particulièrement sur la réception d’OvideOvide dans les écoles des Jésuites :
OvideOvide est, par excellence, le maître de mythologie. Dans toutes les classes, de la cinquième à la seconde, on le retrouve au programme des collèges de la Compagnie. […] il présente [dans les Métamorphoses] un tableau particulièrement complet, cohérent et explicite du monde des dieux et des héros2.
DansLouis XIV La Pensée européenne au XVIIIème siècle, Paul Hazard arrive à la même conclusion. Il cite l’exemple du Traité des Études de Charles Rollin, CharlesRollin et résume son message central de la façon suivante : « Le latin, avec un peu de grec, doit […] rester l’élément principal [de l’éducation]3. » Donc, l’élite sociale de l’époque – qui forme le public du Nouveau Mercure galant – dispose d’un solide socle de connaissances dans les humanités classiques. Et même sans aborder la collection Ad usum delphini, il est évident que le monde ancien forme un fond gigantesque de références culturelles qui permettent de mieux illustrer des questions complexes et de transmettre un message aux lecteurs. Par conséquent, les traces les plus importantes de l’Antiquité présentes dans le périodique seront étudiées par la suite.
Alexandre le GrandAlexandre le Grand, CommodeCommode, Henri IVHenri IV, Louis XIIILouis XIII ou le jeune Louis XIVLouis XIV – la liste des souverains qui se rêvent en HerculeHercule ou cherchent à incarner les mêmes qualités que celui-ci est longue et Anne-Marie Lecoq souligne le rôle central qu’il a joué dans la propagande royale française jusqu’au milieu du XVIIe siècle4. Après coup, HerculeHercule est quelque peu évincé du discours officiel, mais curieusement, il ne disparaît pas complètement. Un des rivaux de Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy, dont l’ode est intégrée dans le Nouveau Mercure galant de septembre 1715, écrit :
Sous les coups de cet autre AlcideHerculeAlcide
Tombent les Monstres combattus ;
La Discorde noire furie,
L’Erreur hydre de sang nourrie ;
Suivent le Duel enchaîné ;
Et dans sa pompe triomphale
On voit cette Troupe infernale
Sous le char de la Paix traîné5.
GrâceLouis XIV à sa force et son courage qui rappellent les qualités extraordinaires du fils de ZeusZeus et d’AlcmèneAlcmène, Louis XIVLouis XIV a su battre militairement ses adversaires qui sont comparés à une hydre, ce qui est un topos de la poésie de François de Malherbe, François deMalherbe6. Le poète inconnu ajoute une seconde image à la première tirée de l’Antiquité : la coutume d’attacher le corps d’un adversaire illustre, mais vaincu, à son char et de le tirer derrière soi ; image qui pointe vers l’ancien monde en général et particulièrement vers l’Iliade dans laquelle AchilleAchille se venge d’HectorHector de cette façon7.
À l’instar Louis XIVdu contributeur anonyme, Nicolas-Louis Ingoult, Nicolas-LouisIngoult utilise HerculeHercule de la même manière. Dans des vers publiés en janvier 1716, il décrit le défunt roi comme « un jeune AlcideHerculeAlcide » qui sert à « ses guerriers de guide8 ». Lui aussi souligne principalement les qualités militaires de Louis XIVLouis XIV en le comparant au héros grec. Plus varié est, en revanche, le recours à HerculeHercule dans la « Description curieuse de la Pompe funebre de Loüis XIV. à Cadix [sic] » qui est intégrée dans le Nouveau Mercure galant de mars 17169. Le rapprochement franco-espagnol et l’installation d’un membre de la famille royale française sur le trône d’Espagne sont comparés aux travaux d’HerculeHercule10, c’est-à-dire à des tâches extrêmement compliquées et réputées impossibles. En outre, on y loue l’engagement du roi-soleil contre le protestantisme qui est incarné par une hydre11. Le recours à HerculeHercule en Espagne ne se limite donc pas à la seule force physique. Certes, les faits illustrés ont impliqué des guerres brutales et violentes, mais le savoir-faire militaire ne se trouve pas au centre de cette glorification. Les organisateurs de la « Pompe funebre » tiennent davantage à mettre en avant les résultats de la politique de Louis XIVLouis XIV.
Si HerculeHercule est incontestablement le héros de la mythologie antique auquel Louis XIVLouis XIV est le plus souvent comparé, un autre texte attire encore notre attention. Il s’agit d’une autre ode de Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy. Elle fut lue à l’Académie française et publiée dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 1715. Roy, Pierre-CharlesRoy y fait l’éloge du roi-soleil de façon générale ; il ne s’intéresse pas à une qualité en particulier et il écrit plein d’enthousiasme :
C’est luy. Voilà son image
Quels traits ! quelle Majesté !
Que j’aime ce fier courage
Temperé par la bonté !
Autrefois, vainqueuer rapide,
Infatigable, intrepide,
C’étoit AchilleAchille à nos yeux :
C’est NestorNestor, dont la vieillesse
N’est qu’une longue jeunesse,
Egale à celle des Dieux12.
AvecLouis XIV cette strophe, Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy contredit ouvertement Houdar de La Motte qui, dans la dédicace de son Iliade en vers, soutient qu’il est impossible de comparer Louis XIVLouis XIV aux héros homériques. Après cette provocation, Roy, Pierre-CharlesRoy fait néanmoins une concession aux Modernes et entame la transition des héros grecs à un personnage issu du Moyen Âge franҫais. Mais, avant d’aborder cet aspect de la glorification du défunt roi, il reste primordial de noter que dans les diverses contributions étudiées ici, Louis XIVLouis XIV paraît comme l’égal des héros mythiques qui n’y sont ni dénigrés ni discrédités.
Cela vaut également pour un dieu païen qui est souvent présent dans les odes à la gloire de Louis XIVLouis XIV : MarsMars – le « dieu des batailles » et le surnom qu’on donne à un « grand guerrier », d’après le dictionnaire d’Antoine Furetière, AntoineFuretière13. Le Jésuite Nicolas-Louis Ingrat, Nicolas-LouisIngrat constate par exemple dans son ode, qui fut intégrée dans la livraison de janvier 1716 de la revue, que Louis XIVLouis XIV était le protégé de ce dieu guerrier qui « prend soin de sa destinée14 ». Si le roi-soleil égale ici MarsMars, il paraît même supérieur au dieu antique dans un poème présentant le défunt monarque comme pacificateur. Dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 1715, l’abbé PelegrinPelegrin explique ainsi que Louis XIVLouis XIV a su chasser la « noire Discorde […] [d]e ces lieux où triomphoit MarsMars15 ».
Pourtant,Louis XIV il ne faut pas oublier que la mythologique antique ne constitue pas la seule source utilisable pour glorifier Louis XIVLouis XIV. Comme il a été déjà indiqué, il faut également se tourner vers de véritables personnages historiques, qui, à l’instar d’HerculeHercule ou MarsMars, ont inspiré la glorification du roi.
Et Louis XIVsi Alexandre le GrandAlexandre le Grand était un nouvel HerculeHercule ? Certes, il existe peu de domaines dans lesquels cette question peut être posée raisonnablement, mais la propagande royale française en fait certainement partie. À en croire Gérard Sabatier, le roi macédonien occupe une place comparable à celle d’HerculeHercule dans la glorification royale française et, momentanément, même supérieure dans celle de Louis XIVLouis XIV. Alexandre le GrandAlexandre le Grand est omniprésent, notamment dans les années 166016, avant d’être mis à l’écart comme d’autres personnages antiques ou mythologiques. Cependant, à l’instar d’HerculeHercule, le Macédonien semble avoir résisté à la vague moderne et, dans le Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay, Louis XIVLouis XIV paraît incarner plusieurs grands chefs de guerre et souverains défunts. Il sera donc tout d’abord question de ceux issus de l’Antiquité païenne avant d’étudier le rôle d’un deuxième groupe culturellement plus proche de la France catholique de la première moitié du XVIIIe siècle.
Premièrement, Louis XIVil faut évoquer les personnalités originaires du monde macédonien et romain. Dans le Nouveau Mercure galant de septembre 1715, les lecteurs ont par exemple découvert une des odes qui fut présentée au prix de poésie de l’Académie sans pour autant le remporter. Le moi lyrique de cette contribution s’adresse aux « immortelles Déesses17 », c’est-à-dire aux muses, et il leur demande de chanter des éloges au « plus grand Roy du monde18 ». Puis, il explique pourquoi Louis XIVLouis XIV en tant que chef militaire qui restaure la paix est digne d’être loué avant de se tourner vers VirgileVirgile pour conclure :
Berger fameux, […]
Vante le Heros de la Seine
Où le jour s’éteint & renaît ;
Laisse les Cesars, les Pompée, CnaeusPompées ;
Pour luy tes cent voix occupées
Ne diront pas tout ce qui l’est19.
Le message est évident et, selon la vision des Modernes, les héros antiques doivent « ployer les genoux20 » devant Louis XIVLouis XIV. Il est pourtant frappant de constater que le contributeur anonyme parle des « Cesars » et des « Pompée, CnaeusPompées » comme s’il s’agissait plus de noms génériques que de véritables personnes. Il y est donc question des généraux et hommes politiques antiques en général et non pas des deux généraux et consuls romains en particulier.
Le même principe peut être observé deux mois plus tard. Dans son ode à la gloire du roi, le Jésuite Pierre Brumoy, PierreBrumoy fait déclarer son moi lyrique :
Peuples du Tybre & de l’Euphrate,
[…]
Trop fiers de posseder les cendres
Des César, Jules [Cesar]Césars & des Alexandre le GrandAlexandres,
Vous fûtes moins heureux que nous21.
La cause du bonheur des Français ne constitue guère une énigme et il suffit de lire entre les lignes : les cendres de Louis XIVLouis XIV sont plus importantes et rendent plus fiers que celles des anciens :
Il parut, & ternit la gloire
Des anciens guerriers, dont l’histoire
Fait respecter le souvenir22.
À ce trio – Alexandre le GrandAlexandre, César, Jules [Cesar]César et Pompée, CnaeusPompée qui sont soit dépassés par Louis XIVLouis XIV, soit égalés par le roi-soleil23 – s’ajoute encore le fils adoptif de Jules César, Jules [Cesar]César : AugusteAuguste à qui le défunt roi est comparé dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 171524. Le premier empereur romain est par ailleurs le seul personnage politique issu de l’Antiquité classique qui ne soit pas mentionné dans un contexte belliqueux, mais culturel : Louis XIVLouis XIV en tant que nouvel AugusteAuguste fait renaître « CatulleCatulle ;/ PindarePindare, HoraceHorace, TibulleTibulle25 ».
Il Louis XIVfaut donc souligner le fait qu’au-delà des figures mythiques, la propagande royale réunit également des personnages historiques d’horizons différents qui sont pourtant souvent éclipsé par le roi-soleil. D’un côté, il faut évoquer Alexandre le GrandAlexandre le Grand, César, Jules [Cesar]César ou Pompée, CnaeusPompée, dont les exploits militaires sont soulignés, et de l’autre AugusteAuguste, qui apparaît comme un promoteur des arts et de la culture. Cependant, ce regard vers le passé reste assez flou. Une dernière question s’impose donc : dans quelle mesure le Nouveau Mercure galant s’inscrit-il à travers ces références dans des discours bien établis ? Étant donné que Louis XIVLouis XIV a privilégié la mise en scène picturale, il est difficile de trouver une réponse directe. Mais un coup d’œil dans le Mercure galant de Jean Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé peut fournir un premier indice. Charles Robert, sieur de Saint-Jean, était dans la deuxième moitié du XVIIe siècle un contributeur régulier au périodique. Il est, par exemple, l’auteur de l’ode suivante qui célèbre les conquêtes de Louis XIVLouis XIV :
Tu n'es plus qu’à toy-mesme aujourd’huy comparable.
L’Alexandre le GrandAlexandre orgueilleux qui se fit adorer,
Se verroit, s’il vivoit, reduit à soupirer
D’estre moins grand que toi, d’estre moins adorable26.
De plus, selon Chantal Grell, des « parallèles rhétoriques27 » qui présentent le Grand Condé, Louis II de BourbonCondé comme un successeur du roi macédonien, sont de la même nature. Voici quelques formules réunies par elle : « Ce Prince qui paroît sous l’habit d’Alexandre le GrandAlexandre28 » d’Isaac Benserade, IsaacBenserade ou « tout le monde vous prend pour un autre Alexandre le GrandAlexandre29 » de Jean Puget de la Serre, JeanPuget de la Serre. Ces extraits rappellent les odes étudiées ici dans lesquelles il fut question d’un « autre AlcideHerculeAlcide » ou de « l’AugusteAuguste de la Seine ». Cette persévérance de l’Antiquité qu’observe également Grell ne constitue pourtant pas un retour à une ancienne forme de glorification. Selon elle, cela illustre principalement les limites de l’idéologie des Modernes qui n’arrivent pas à éradiquer complètement les idées propagées par la propagande royale au début du règne personnel de Louis XIVLouis XIV30. Ainsi, le Nouveau Mercure galant réunit des éléments appartenant à des stratégies de communication très différentes et à cet amalgame s’ajoute encore une troisième approche.
AprèsLouis XIV l’abandon d’Alexandre le GrandAlexandre le Grand dans le discours officiel de la monarchie, une nouvelle stratégie voit le jour. Chantal Grell : « Une nouvelle mythologie est substituée à l’ancienne, une mythologie absolutiste qui légitime d’emblée toutes les entreprises et les ambitions du roi31. » Au cœur de celle-ci se trouvent des héros plus compatibles avec le royaume français et le christianisme. Il en est notamment question dans une contribution de Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy qui se corrige, après avoir décrit Louis XIVLouis XIV comme un nouvel AchilleAchille et un nouveau NestorNestor ; ce passage surprenant fait partie de son ode publiée dans la livraison d’octobre 1715 :
Qu’ai-je dit ? Icy mon zele
De foibles couleurs le peint.
LOUIS prend pour son modele
De ses ayeux le plus saint32.
L’ancêtre dont il est question est Louis IXLouis IX, mieux connu sous le nom de Louis IXSaint Louis, et dans la suite de cette strophe, Roy, Pierre-CharlesRoy justifie encore la mise en parallèle qui distingue clairement la présente comparaison des noms génériques. Il évoque principalement deux exploits des deux Louis : l’interdiction « des duels barbares33 » et le combat contre les infidèles34.
Une approche similaire est décrite dans le Nouveau Mercure galant de novembre 1715. Les lecteurs de la revue peuvent y lire en mémoire de Louis XIVLouis XIV un récit des pompes funèbres qui ont eu lieu « [l]e 23. du mois passé […] [à] l’Abbaye Royale de Poissy35 ». Selon ce récit, l’« oraison funebre y fut prononcée par M. l’Abbé Masson, SamuelMasson36 ». Tout comme Roy, Pierre-CharlesRoy, Masson, SamuelMasson remplace les héros païens, tel Alexandre le GrandAlexandre, par des personnages bibliques ou des saints. Voici le petit résumé de son oraison : « Il [Masson, SamuelMasson] fit voir que le feu Roy avoit esté victorieux comme David, roi bibliqueDavid, aussi sage que Salomon, roi bibliqueSalomon, & aussi pieux que S. Loüis37. » Cette rupture avec les modèles antiques est cependant moins novatrice qu’elle puisse paraître. Plus la propagande royale a abandonné les exemples anciens au début des années 1670, plus elle s’est tournée vers de grands personnages moralement plus acceptables, comme le prédécesseur de Louis XIVLouis XIV38.
ToutLouis XIV en assemblant des éléments de glorification qui sont typiques des différentes phases et sensibilités du siècle du roi-soleil, le discours semi-officiel tel qu’il est développé par Hardouin Le Fèvre de Fontenay et les contributeurs du Nouveau Mercure galant ne peut donc pas faire abstraction du passé qui n’est pas rejeté en bloc. Il faut également souligner les limites de notre approche qui se manifestent ici. En mettant l’accent sur la dichotomie des idées anciennes et modernes, l’histoire proto-nationale échappe quelque peu à notre structure-cadre car elle ne semble guère intéresser les protagonistes de la Querelle des Anciens et des Modernes39. Il paraît pourtant justifié de l’avoir inclus dans la sous-partie consacrée à la « persévérance de la glorification traditionnelle », car celle-ci forme également une restriction au présentisme développé par les Modernes. Mais avant d’approfondir l’interprétation de ces résultats, il faut se tourner vers Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans et la question de savoir dans quelle mesure le Régent se démarque de Louis XIVLouis XIV.
Le cas de Philippe d’Orléans
ÉtantLouis XIV donné le jeune âge du futur Louis XVLouis XV à la mort de son arrière-grand-père, le royaume de France connaît de 1715 à 1723 une Régence qui est assurée par Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans. Ainsi, à partir d’octobre 1715, la propagande royale dans le Nouveau Mercure galant évolue et les lecteurs y trouvent régulièrement des odes à la gloire de Louis XIVLouis XIV – on vient de le voir –, mais également des pièces célébrant le Régent. Le signe le plus ostentatoire en est certainement la dédicace du périodique : désormais, à la page trois de chaque livraison, il y a un hommage « [à] son Altesse Royale Monseigneur le Duc de Chartres1 », c’est-à-dire à Louis d’OrléansLouis d’Orléans, le fils aîné du Régent. Notre intérêt principal se porte cependant sur la présence de références au monde ancien – ou sur leur absence – dans la glorification du Régent.
Un premier coup d’œil révèle bien des parallèles entre les textes dédiés à Louis XIVLouis XIV et ceux consacrés au Régent. Les lecteurs retrouvent donc de nombreux éléments qu’ils connaissent déjà : en avril 1716, par exemple, un certain « M. Gabriel Capitaine de Dragons » estime que Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans est supérieur à « [c]e César, Jules [Cesar]Cesar, ce grand Alexandre le GrandAlexandre2 » puisqu’il respecte les bienfaits de la paix et parce que faire la guerre ne constitue guère une fin en soi pour lui – une qualité qui fut également mise en avant dans des odes à la gloire du roi-soleil, voir notamment les contributions de Mademoiselle Deshoulières, Antoinette-Thérèse, MademoiselleDeshoulières et de Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy.
Les comparaisons des personnages mythiques forment une autre similitude. Dans la livraison de juillet 1716, Hardouin Le Fèvre de Fontenay présente à son public un « Extrait des Réjoüissances qui ont esté faites pour le rétablissement de la santé de Monsieur le Duc. Relation qui vaut la meilleure Histoire que puisse vous donner l’Auteur de ce Journal3 ». Le responsable du Nouveau Mercure galant y résume la maladie et la guérison de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans avant de décrire les festivités qui sont organisées pour célébrer son « rétablissement ». Il y reproduit également certains vers qui, selon lui, furent présentés au guéri par un mystérieux « Magister [mise en italique dans l’original] 4 ». Celui-ci rappelle les hauts faits des ancêtres du Régent et constate ensuite :
A la chasse il sonne du Cor,
Il est Prince à la Ville,
Dans les Conseils c’est un Nestor Nestor,
A Fribourg un AchilleAchille [mise en italique dans l’original]5.
IlLouis XIV n’est pas clair de quelle bataille de Fribourg il est question dans ce poème, mais ce qui nous intéresse – et ce qui a certainement choqué Houdar de La Motte s’il a lu la revue –, c’est la comparaison de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans à NestorNestor et à AchilleAchille, deux héros de l’Iliade. Curieusement, cette parallèle ne forme pas non plus une innovation ; rappelons-nous l’ode de Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy qui fut publiée dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 1715.
La présence d’HerculeHercule dans la glorification du Régent est encore plus classique, mais en même temps assez audacieuse. Certes, des contributeurs au Nouveau Mercure galant n’hésitent pas non plus à décrire Louis XIVLouis XIV comme un « autre AlcideHerculeAlcide6 » et un « jeune AlcideHerculeAlcide7 », mais dans la livraison d’août 1716, la comparaison avec le fils de ZeusZeus et d’AlcmèneAlcmène permet de présenter le Régent comme un nouveau Louis XIIILouis XIII. Étant donné qu’il s’agit d’une brève contribution, la voilà dans son intégralité :
Je [Hardouin Le Fèvre de Fontenay] ne peux mieux fermer ce Volume que par cette Devise à la louange de nostre Regent. En voicy l’Histoire. Un Aumônier de Madame Duchesse de Berry, a presenté à cette Princesse un Portrait de M. le Duc d’Orleans, au bas duquel Portait est un HerculeHercule avec sa massuë, & autour cette devise.
Nec mole gravatur,
Et au-dessous ces deux Vers.
Mars Mars fuit Hispanis, invictam stradit Ilerdam.
Jupiter Jupiter est Gallis, PhœbusApollon Phœbus et alma Ceres
[Toutes les mises en italique d’après l’original]8.
Une description qui rappelle un tableau de Claude Vignon, ClaudeVignon : l’« HerculeHercule Admirandus » qui a été peint pour le Cardinal RichelieuRichelieu en 1634 et qui a été repris par Abraham Bosse, AbrahamBosse dans une gravure vastement diffusée pour glorifier Louis XIIILouis XIII9. Il paraît donc plausible que l’artiste qui a fait le portrait dont il est question dans le Nouveau Mercure galant ait vu auparavant la peinture représentant Louis XIIILouis XIII. De plus, à plusieurs décennies d’écart, les deux œuvres célèbrent des victoires militaires en Espagne : en reprenant des éléments de la propagande royale de Louis XIIILouis XIII et Louis XIVLouis XIV, Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans est donc inscrit dans la tradition des Bourbons et il apparaît ainsi comme un souverain légitime.
Le Louis XIVregard vers le passé ne constitue cependant pas une obligation et les glorificateurs du Régent sont également à même de se passer des modèles historiques pour célébrer Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans – un autre parallèle entre lui et Louis XIVLouis XIV. Un bon exemple se trouve dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 1716, la dernière livraison dont Hardouin Le Fèvre de Fontenay est le responsable. Il y publie l’« Epitre à son Altesse Royale Monseigneur Petit Fils de France, Regent du Royaume, Duc d’Orleans10 » de « M. le Baron de S. Martin11 » qui lui dédie son « Traité des Fortifications12 ». Selon Marc Fumaroli, c’est un domaine dans lequel la suprématie des Modernes sur l’Antiquité se manifeste le plus13 et par conséquent, il n’est pas étonnant que le Baron de S. Martin n’évoque aucun général macédonien ou romain pour célébrer le génie militaire de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans. Au lieu de le décrire comme un nouveau César, Jules [Cesar]César, il se contente simplement de présenter les faits extraordinaires du Régent : « Tant de Villes enlevées en si peu de jours & réduites par vos soins sous l’obéïssance de leur Souverain légitime, ont veu dans leurs attaques avec quelle habileté vous sҫaviez vous-même ordonner, conduire & perfectionner les ouvrages14. » Par conséquent, force est de constater que la mise en scène du Régent ne se distingue guère de la glorification dont profite Louis XIVLouis XIV dans le Nouveau Mercure galant. Il existe cependant une exception qui confirme la règle. Il s’agit de TitusTitus.
Le fils de VespasienVespasien et son successeur sur le trône impérial – fait son entrée dans la propagande royale développée par Hardouin Le Fèvre de Fontenay et ses divers contributeurs. Dans la livraison d’octobre 1715, l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons essaie de consoler le peuple triste qui pleure la mort de Louis XIVLouis XIV. Après avoir vanté les qualités de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans qu’il présente comme une incarnation de MinerveMinerve et d’HerculeHercule15, il s’adresse à une « Muse indiscrete16 » :
Aux Auteurs qu’ApollonApollon inspire ;
Dis, si tu peux, ce que je sens.
Vous qu’une noble ardeur anime
A chanter son nom, ses vertus ;
Meritez, s’il se peut, l’estime
D’un Prince plus grand que TitusTitus.
[…]
Prince que la France revere,
Moins par le sang & le pouvoir,
Que par le sacré caractère
Que le Ciel en vous nous fait voir17.
AvantLouis XIV d’analyser ce passage, il faut encore étudier un « Portrait […] [du] Regent du Royaume » qui fut intégré dans le numéro de janvier 1716. Il s’agit d’une brève ode d’un certain « Le Fort de La Moriniere ». Celui-ci inscrit Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans dans la longue liste de « nos Rois […] [et] des plus fameux Guerriers, que nous vante l’Histoire18 », mais il s’abstient de donner des noms. Uniquement dans la deuxième partie de ses vers, il évoque un seul personnage historique par son nom et érige Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans en « nouveau TitusTitus19 ».
Face à ce nouveau visage parmi les héros antiques présents dans le périodique, il faut s’interroger sur les origines de ce recours à TitusTitus qui distingue la glorification du Régent de celle du défunt roi-soleil. Premièrement, il faut constater qu’à l’époque moderne, tout en étant moins présent qu’Alexandre le GrandAlexandre le Grand, TitusTitus ne fut, par exemple, pas un absent de la propagande royale française. Chantal Grell et Christian Michel soulignent qu’il incarne au XVIIe siècle l’« archétype du bon prince20 ». Et Marc Fumaroli le situe au même niveau qu’Alexandre le GrandAlexandre, César, Jules [Cesar]César ou AugusteAuguste21. Ainsi et sans surprise, l’empereur romain se trouve bien au château de Versailles. Dans sa Nouvelle description des chasteaux et parcs de Versailles et Marly, Jean-Aymar Piganiol de la Force, Jean-AymarPiganiol de la Force explique en décrivant la décoration du « Cabinet du Billard » : « Le triomphe de VespasienVespasien & de TitusTitus ; par Jules-Romain. Ce Tableau est sur bois, & a trois pieds huit pouces & demis de haut, sur cinq pieds trois pouces de large22. » De plus, depuis 1694, il y a à Versailles une galerie regroupant 84 bustes d’empereurs romains dont un de TitusTitus également23.
DeuxièmementLouis XIV, il ne faut pas oublier une pièce de théâtre qui a connu un grand succès au siècle de Louis XIVLouis XIV. Le TitusTitus le plus connu à l’époque du roi-soleil fut certainement celui de Jean Racine, JeanRacine24. L’écrivain a fait de TitusTitus un des personnages principaux de sa tragédie Bérénice qui fut présentée sur scène pour la première fois en 1670 : déchiré entre son amour pour Bérénice, une reine étrangère, et son devoir en tant qu’empereur qui lui interdit d’épouser ladite dame, le TitusTitus de Racine, JeanRacine choisit la raison d’État et abandonne son amour pour garantir le bonheur de son peuple25 devenant de cette manière l’incarnation du « bon prince26 » par excellence. De ce fait, les vers de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui font l’éloge du « sacré caractère27 » du « nouveau TitusTitus28 » paraissent moins surprenants et il semble que le versificateur essaie de mettre la bonne réputation de TitusTitus au service de la Régence.
De même, le choix des contributeurs au Nouveau Mercure galant semble paradoxal. Comparer Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans et non pas Louis XIVLouis XIV à TitusTitus demande une explication : selon Stanis Perez, lorsque Bérénice est représentée en 1670, les contemporains de Louis XIVLouis XIV n’ont pas hésité à rapprocher leur souverain du personnage de Jean Racine, JeanRacine. D’après Perez, l’amour impossible entre Bérénice et TitusTitus leur a rappelé la liaison entre le jeune Louis XIVLouis XIV et Marie Mancini, MarieMancini, une nièce de Mazarin. Tout comme le héros de la tragédie, le jeune monarque a renoncé à son véritable amour pour épouser l’infante Marie-ThérèseMarie-Thérèse et ne pas mettre en danger la paix des Pyrénées29. Or, au début du XVIIIe siècle, ce sacrifice de Louis XIVLouis XIV semble oublié et la notion de « raison d’État » est associé davantage au Régent qu’au défunt roi30.
Finalement, Louis XIVforce est de constater que, à quelques nuances près, comme par exemple la comparaison de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans avec TitusTitus, il n’y a guère de différences entre les glorifications du roi-soleil et du Régent. Comme Louis XIVLouis XIV, Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans est comparé à HerculeHercule et décrit comme supérieur à Jules César, Jules [Cesar]César ou AugusteAuguste.
En définitive, nous pouvons observer que si quelques contributions, celle de Mademoiselle Deshoulières, Antoinette-Thérèse, MademoiselleDeshoulières par exemple, peuvent se passer de personnages historiques ou mythologiques, ceux-ci sont pourtant bien présents dans le Nouveau Mercure galant. Les lecteurs y rencontrent HerculeHercule, Alexandre le GrandAlexandre le Grand, Jules César, Jules [Cesar]César ou Louis IXSaint Louis – pour n’en citer que quelques exemples.
Cette persévérance de différentes stratégies élogieuses illustre le triomphe partiel des idées des Modernes qui, à l’instar de Charles Perrault, CharlesPerrault, rêvent de bannir de la glorification royale toute allusion au passé. Ils redoutent que ces héros antiques soient utilisés pour critiquer le pouvoir royal en place et présenter un modèle politique alternatif. Étant donné que l’établissement d’un premier inventaire des références historiques ne nous a pas encore fourni d’exemples d’une telle mobilisation de l’ancien monde, il faut désormais se pencher plus sérieusement sur la question de savoir s’il existe des contributions dont les auteurs formulent une critique du pouvoir, aussi cachée qu’elle puisse être. Dans ce contexte, il sera également primordial de relire au deuxième degré les louanges étudiées auparavant.
2.2 Démarcation de Louis XIV
Dans Louis XIVles pages précédentes, le rôle conservateur du Nouveau Mercure galant, puisque stabilisateur de la société de l’Ancien Régime, a été souligné. Néanmoins, il s’agit seulement d’une face de la médaille, et pour finir, s’impose enfin la question de savoir si le périodique prend également ses distances avec le pouvoir royal et l’héritage de Louis XIVLouis XIV. C’est la raison pour laquelle il sera nécessaire de débattre sur la possible dénonciation d’erreurs ou d’évolutions défavorables par la revue. Dans un premier temps, nous resterons dans le domaine de la politique au sens étroit du terme et la présentation du souverain. Dans un deuxième temps, en revanche, nous nous pencherons sur la vie culturelle – rappelons-nous les défenses vigoureuses de la langue française et de sa littérature prises par les Modernes – et étudierons les innovations introduites par le Régent.
Critique du pouvoir royal
D’après Chantal Grell, cette coexistence de plusieurs formes de propagande royale, dont certaines sont quelque peu démodées, est le propre d’une production que l’on pourrait qualifier de populaire, c’est-à-dire des textes qui ne sont écrits ni par l’entourage du roi, ni par les instituts proches du centre du pouvoir, comme les différentes académies royales. Cela souligne bien la position marginale du Nouveau Mercure galant sur l’échiquier politique de l’époque qui est également illustrée par la dédicace faite au fils de Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans et non pas au Régent lui-même. Cependant, il ne faut pas oublier que les Modernes rejettent le recours à l’Antiquité pour des raisons précises. Comme l’a évoqué Houdar de La Motte, les héros de l’Iliade ne sont pas dignes d’être comparés à Louis XIVLouis XIV et Thomas Hobbes, ThomasHobbes estime même que les livres gréco-latins incitent à la révolte. De ce fait, la question de savoir dans quelle mesure les références au monde ancien ne constituent pas seulement des lieux communs, mais cachent également une critique réelle du roi-soleil ou une mise en garde formulée à l’encontre du Régent s’impose. Cela s’apparente néanmoins à une aventure sur un terrain miné puisqu’il est peu probable que nous trouvions des critiques directes, mais au contraire, des traces ayant un sens voilé.
Une « Ode presentée au roy sur la paix » publiée dans le Nouveau Mercure galant de janvier 1715 éveille notre attention. La transition vers cet éloge à l’égard de Louis XIVLouis XIV paraît déjà intéressante puisque les vers sont attribués au « fils de M. Chappe, ancien Payeur des Rentes1 » – une pratique qui rappelle l’exemple de Charles Perrault, CharlesPerrault qui publie ses Histoires, ou contes du temps passé sous le nom de son fils, afin de ne pas être associé à ce genre littéraire. Pour confirmer ces soupçons, il faut pourtant lire attentivement l’ode.
Premièrement, les vers semblent effectivement louer les qualités de Louis XIVLouis XIV qui est comparé à Alexandre le GrandAlexandre le Grand. Le jeune homme est clair :
Cede, temeraire Alexandre le GrandAlexandre,
Cede, à nôtre équitable Roy ;
Au nom de Grand il peut pretendre
A plus juste titre que toi2.
Le Louis XIVmessage paraît évident et le fils de Chappe explique amplement les raisons de la supériorité de son souverain sur le roi macédonien. Tout comme celui-ci, Louis XIVLouis XIV est un grand chef militaire et « vainqueur des plus superbes Têtes3 » qui court de victoire en victoire, invincible sur le champ de bataille4. Cependant, contrairement à Alexandre le GrandAlexandre le Grand, Louis XIVLouis XIV sait s’arrêter et dompter sa fureur guerrière. Selon le fils de Chappe, cela fait du roi français « un courageux Monarque » qui se distingue d’« un tyran […] [et] monstre odieux5 ». À défaut de continuer inutilement ses campagnes, il sait se modérer et donc couronner ses « belliqueux exploits » d’une « aimable paix » qui forme « le haut éclat […] qui convient aux Rois6 ». Ainsi, cette lecture au premier degré rappelle non seulement les vers de Charles Robert, sieur de Saint-Jean, de mai 1677, mais aussi « Le Siècle de Louis le Grand » de Charles Perrault, CharlesPerrault. Dans celui-ci, le chef de file des Modernes affirme également que le roi-soleil dépasse tous les modèles historiques auxquels il pourrait être comparé.
Or, depuis la lecture des fameux vers de Perrault, CharlesPerrault en 1687, plusieurs décennies ont passé et ont vu de nombreuses guerres, notamment la guerre de la Ligue d’Augsbourg et la guerre de succession d’Espagne. Il serait surprenant que les sujets du roi-soleil aient oublié ces dures années peu glorieuses du règne de Louis XIVLouis XIV. Ainsi, une deuxième lecture moins avantageuse paraît s’imposer. D’une façon innocente, le fils de Chappe développe davantage la raison pour laquelle la paix est préférable aux guerres. Selon lui, il n’est guère possible de profiter d’une campagne militaire :
Eloignez-vous, combats funestes,
Dont à peine les tristes restes
Peuvent être appellez vainqueurs7.
ParLouis XIV la suite, il devient encore plus concret et rappelle à ses contemporains des souffrances très concrètes : « La paix rend le fils à sa mère,/ La paix rend le frere à son frere8. » Entre les lignes, cette « Ode […] sur la paix » est donc susceptible d’être lue comme une critique de la politique de Louis XIVLouis XIV et une mise en garde adressée à la classe dirigeante. Au début du XVIIIe siècle, le royaume de France est à bout de souffle et les sujets du roi-soleil ont besoin de paix. Ce sens à peine caché confirme donc les craintes des Modernes : en comparant Louis XIVLouis XIV à Alexandre le GrandAlexandre le Grand, il est possible d’accentuer davantage la critique de la politique hégémonique du roi et de le présenter, au final, comme un « monstre odieux9 ».
En outre, il existe d’autres textes qui semblent dénoncer les failles de Louis XIVLouis XIV en s’appuyant sur le monde gréco-romain. Dans le Nouveau Mercure galant de mars 1716, Hardouin Le Fèvre de Fontenay publie une « Description de la Pompe Funebre de Loüis XIV » qui a lieu à « Cadix [sic]10 ». Précédemment dans cette étude, il était déjà question de ce « Mausolée [érigé] dans le grand vaisseau de l’Eglise de S. François11 » puisque la cathédrale fut richement décorée avec des tapisseries présentant le défunt roi comme un héros antique, notamment comme un nouvel HerculeHercule. Pourtant, Louis XIVLouis XIV y est également comparé à Phaéton [Phaëton]Phaéton, le fils d’HéliosHélios, dieu du soleil : « Le douziéme [tableau] representoit un Phaéton [Phaëton]Phaëton couronné de France, porté dans le Char du Soleil semé de Fleurs-de-Lys ; une nouvelle Etoile luiy marquoit la route qui’il devoit tenir, avec ces paroles : Aurelia Regente luce à via non aberrabo12. » Or, c’est exactement le contraire de ce qui se passe dans le mythe antique. Selon OvideOvide, Phaéton [Phaëton]Phaéton est incapable de conduire le char d’HéliosHélios et menace de détruire toute la terre avant d’être tué par ZeusZeus :
De grandes villes s’écroulent avec leurs murailles ; des peuples et des pays entiers sont changés par l’incendie en un monceau de cendres ; les forêts se consument avec les montagnes qu’elles couvrent. Tout brûle […]. Cependant l’arbitre suprême prend à témoin les dieux et le maître du char lui-même, que, s’il ne prévient pas ce désastre, tout va succomber au plus cruel destin. […] Il tonne, et balançant son tonnerre à la hauteur de son front, il foudroie l’imprudent Phaéton [Phaëton]Phaéton13.
Étant Louis XIVdonné l’importante présence de l’auteur des Métamorphoses en particulier et de la mythologie antique en général dans l’enseignement de l’époque14, le destin de Phaéton [Phaëton]Phaéton était certainement connu du grand public. Par conséquent, cette représentation du défunt roi est plus qu’ambiguë. D’un côté, elle souligne les qualités extraordinaires, puisque surhumaines de Louis XIVLouis XIV et elle reprend également des éléments classiques des glorifications du roi-soleil ainsi que des souverains espagnols : d’après Gérard Sabatier, les rois français ont utilisé le soleil comme emblème depuis le XIVe siècle et Philippe V d’EspagnePhilippe V d’Espagne, un des grands rivaux de Louis XIVLouis XIV, s’est également servi de cet astre. À l’instar du parallèle établi entre HerculeHercule et Louis XIVLouis XIV15, les « Negocians François […] [qui] ont fait leurs efforts pour rendre à la mémoire de Loüis le Grand les honneurs qui luy sont deus16 » tentent donc encore une fois d’inscrire le défunt roi dans une double tradition qui s’adresse à la fois aux sujets français et espagnols des Bourbons17.
D’un autre côté, la représentation du monarque en Phaéton [Phaëton]Phaéton rappelle non seulement la présupposée origine divine de son pouvoir, mais également l’accident mortel du fils d’HéliosHélios qui montre clairement les limites de la politique royale18 : il semblerait que ses projets ne soient pas tous couronnés de succès et que le roi soit téméraire.
Certes, Louis XIVcette allusion n’est pas très précise, mais elle va de pair avec d’autres contributions qui formulent des doutes concernant la politique royale et dont les auteurs ne semblent pas adhérer pleinement à la vision d’un Perrault, CharlesPerrault qui considère le règne de Louis XIVLouis XIV comme l’apogée absolu de l’histoire. En juillet 1716, les lecteurs de la revue apprennent par exemple que la France manque de virilité et qu’elle tombe en décadence. Après avoir cité l’exemple de la ville de Rome qui fut corrompue par « l’orguël & le luxe19 », le contributeur inconnu constate quant à sa propre époque :
Mais insensiblement l’adroite politesse
Des cœurs effeminez souveraine Maistresse,
Corrompit de nos mœurs l’austere dureté,
Et du subtil mensonge empruntant l’artifice,
Bientost à l’injustice
Donna l’air d’équité20.
Le versificateur anonyme s’en prend à la galanterie et aux comportements sociaux liés inexorablement à Versailles et qui privilégient la forme sur le contenu. Indirectement, il prône un retour aux sources, c’est-à-dire à une vie plus simple et donc plus naturelle. Par conséquent, il vénère le haut Moyen Âge dont le « citoyen […] sҫavoit porter les armes […] [et] négligeoit ses charmes21 ». Dans le Nouveau Mercure galant, cette simplicité est plus souvent revendiquée dans des contributions sur la critique du goût, mais cette problématique sera traitée ultérieurement.
Si Louis XIVl’exemple espagnol nécessite une interprétation, les propos de Chappe et Le Fèvre de Fontenay semblent plus clairs, mais ces derniers restent néanmoins plus prudents : le premier attribue ses vers critiques à son fils et le deuxième précise après cette ode dénonciatrice que « les plus sages & les plus éclairez » pensent différemment et louent Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans, « l’Auguste Prince, à qui le Ciel a confié le soin d’élever le jeune Monarque du plus riche et du plus florissant Royaume du monde22 ». Ainsi, le directeur de la revue et Chappe cherchent à prendre leurs distances avec la critique du temps présent et à apparaître comme un soutien sans faille du régime.
Des accusations contre le pouvoir royal sont donc prudemment introduites dans la revue et cela soulève la question de savoir dans quelle mesure les éloges que nous venons d’étudier auparavant peuvent être lues au deuxième degré. À en croire Olaf Asbach, une telle lecture paraît légitime et, afin d’illustrer ses propos, l’historien cite l’exemple de l’abbé Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, Charles-Irénée Castel deSaint-Pierre et son discours de réception à l’Académie française de 1695. Saint-Pierre, Charles-Irénée Castel deSaint-Pierre y parle « [d]es avantages des belles-lettres23 » avant de louer son souverain :
Le calme rappellera […] [la] raison égarée [des autres pays européens], et avec des yeux que l’envie ne troublera plus, ils verront enfin que cette grande puissance du Roi [Louis XIVLouis XIV], dont ils ont été si long-temps alarmés, a pour bornes insurmontables cette même sagesse et ces mêmes vertus qui l’ont formée. Heureux de n’avoir pu l’affoiblir, ils ne la regarderont plus que comme la tranquillité de l’Europe, et comme l’unique asile contre l’oppression et l’injustice des ambitieux24.
Pour Asbach, les choses sont claires : Saint-Pierre, Charles-Irénée Castel deSaint-Pierre, qui est bien informé des différentes politiques royales aux niveaux national et européen25, a remplacé la réalité européenne par un idéal utopique puisque c’est le roi-soleil qui a instauré un système peu tolérant en France et essayé de créer un empire français en Europe26. Son but consiste donc à dénoncer de manière ironique la politique de Louis XIVLouis XIV et de proposer en même temps une alternative plus humaniste.
EnvironLouis XIV 20 ans plus tard, la situation n’a guère changé. Certes, la guerre de succession d’Espagne s’est terminée en 1714, mais ses conséquences néfastes sont toujours présentes et les vers de Chappe de janvier 171527 en témoignent. De ce fait, il semble être possible de continuer à appliquer la grille de lecture d’Asbach aux éloges publiés dans le Nouveau Mercure galant : pour les contemporains avertis d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay, ces contributions qui célèbrent notamment le génie militaire du roi malgré la quasi-défaite militaire des armées royales28 ou qui présentent le monarque comme le garant de la paix en fermant les yeux sur sa politique expansionniste29 paraissent ironiques, voire satiriques. Et, au vu de l’érudition littéraire des membres de la société mondaine, nous pouvons supposer qu’un nombre relativement conséquent, peut-être même une majorité, ait compris ce message caché qui critique Louis XIVLouis XIV et qui peut être considéré comme une mise en garde du Régent qui est censé ne pas répéter les erreurs du roi-soleil.
En définitive, il faut constater que le Nouveau Mercure galant propose deux lectures de la royauté. D’une part, le périodique apparaît comme un pilier de l’Ancien Régime. D’autre part, ces éloges paraissent trop parfaits et suggèrent qu’il faille lire entre les lignes afin de découvrir leur véritable sens. À cela s’ajoutent quelques contributions très rares qui dénoncent plus directement certains aspects de la politique royale ou de l’état du royaume, comme par exemple la dégradation des mœurs30, mais ces textes-là restent l’exception qui confirme la règle.
Le retour des Italiens et des innovations culturelles
DansLouis XIV la livraison de mai 1716, Hardouin Le Fèvre de Fontenay condamne à nouveau les cultures italienne et espagnole à cause « des representations de farces, & de quantité de Comedies modernes si triviales, que tout leur merite pour attirer la risée des spectateurs, roule souvent sur la saleté d’une équivoque, ou sur l’effronterie d’une phrase impudente1 ». Or, lorsque le directeur du périodique publie ce constat, celui-ci est déjà dépassé et ne reflète plus l’esprit de ses contemporains2. Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans en est le responsable puisqu’il n’entame pas seulement une révolution politique en modifiant amplement le testament de Louis XIVLouis XIV, mais également en changeant de politique culturelle. Si le roi-soleil a banni les comédiens italiens de Paris en 16973, le Régent les rappelle et ce retour est accompagné d’une série de contributions dans le Nouveau Mercure galant qui célèbre la langue et la culture italiennes. Celles-ci seront étudiées dans un premier temps avant qu’une autre innovation de la Régence – les bals de l’Opéra – soit évoquée.
Déjà un mois avant cette attaque contre la culture italiennes, c’est-à-dire dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1716, Le Fèvre de Fontenay monte au créneau pour défendre la langue de Dante : après les énigmes, il résume brièvement – sur quelques pages – l’actualité des différents théâtres parisiens et conclut son récit avec une petite réflexion enthousiaste à l’égard de la Comédie-Italienne : « La nouvelle la plus interessante que je croye pouvoir à present vous apprendre, c’est qu’on nous promet pour le 20. du mois prochain, l’ouverture de la Comédie-Italienne4. » Il semblerait que certains lecteurs et amateurs du théâtre soient pourtant sceptiques et aient peur de ne rien comprendre à l’intrigue. En tant que bon vendeur, le responsable de la revue prend cette crainte au sérieux et, patiemment, il leur explique :
[L]a langue [italienne] […] est tres facile pour tout le monde, qu’elle en a second lieu beaucoup de rapport avec la langue Latine, ce qui est d’un grand secours pour ceux qui la sҫavent, de plus j’ajoûte qu’elle a beauocup de conformité avec la Franҫaise […]. Enfin ce sera pour tous ceux qui ignorent l’Italien qui est la plus galante & la plus délicate langue du monde, une école où ils l’apprendront en tres peu de tems, & un plaisir reglé toujours nouveau pour ceux qui la sҫavent5.
Hardouin Le Fèvre de Fontenay fait donc un effort et cherche à réduire la peur du contact. De plus, il ne se contente pas d’inciter une seule fois ses lecteurs à apprendre l’italien, mais plusieurs fois, et ainsi, il répète quasiment ce même discours dans les livraisons de mai6 et juin 17167. Dans ce dernier numéro, il va encore plus loin et introduit même une histoire d’une « Aventura Amourosa [sic] » en italien8.
Hormis la défense de la langue, Le Fèvre de Fontenay fait également de la publicité pour les comédiens italiens. Après avoir annoncé les premières représentations dans la livraison d’avril 1716, il en fait le compte-rendu dans le numéro suivant, celui de mai 1716 : « Le 18. de ce mois les Comediens italiens de Son Altesse Royale Monseigneur le Duc d’Orleans Regent, representerent pour la premiere fois dans la Salle de l’Opera, une Comedie Italienne intitulée l’Heureuse surprise. Jamais spectacle fut honoré d’une plus belle Assemblée9. » Et Le Fèvre de Fontenay poursuit en soulignant non seulement la qualité du public, mais également le fait qu’il soit possible de suivre l’intrigue sans comprendre l’italien. D’après lui, tout le monde peut « voir dans toutes […] [les] Pieces [des Italiens] un jeu continuel de mouvements, d’attitudes & d’actions si variées, si justes, & si naturelles, qu’elles […] [l’] occuperont toûjours agréablement, & […] [lui] faciliteront l’intelligence des choses qu’ils representent10 ». Puis, il précise que même les concurrents des Italiens – « les Comediens Franҫois11 » – approuvent leurs productions et les considèrent comme « d’excellents Acteurs12 ».
Or, toutes ces louanges n’empêchent pas certains contemporains de la revue de se prononcer contre la Comédie-Italienne et d’en être scandalisés13. Dans le Nouveau Mercure galant de juin 1716, Le Fèvre de Fontenay leur répond que ces pièces ne sont ni meilleures ni pires que certains textes d’auteurs français, comme par exemple « Scaron, PaulScaron, Marot, ClémentMarot & Rabelais, FrançoisRabelais14 ». Et puis, digne d’un Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle qui défend dans son Digression sur les Anciens et les Modernes l’idée d’une égalité des peuples15, le responsable du périodique excuse certains traits spécifiques du théâtre italien en rappelant à son public que « [c]haque peuple a ses Us & Coûtumes16 ». Et par conséquent, il est parfaitement acceptable pour Le Fèvre de Fontenay qu’une bonne pièce de théâtre ne suive pas forcément les règles de « nostre Theatre Franҫois17 ». Il conclut ensuite cette défense de la Comédie-Italienne par un éloge des acteurs :
Pour ce qui regarde les Acteurs & Actrices, je n’en parleray pas davantage ; chacun est d’accord sur cet article, & il n’y a personne qui ne convienne de leur merite. Arlequin est le plus joly, le plus fin & le plus gracieux Arlequin qu’on puisse voir ; & le Signor Lelio est, de l’aveu même de ses Emules, un des plus sҫavans & des plus grands Comediens de l’Europe18.
Cette déclaration d’amour pour le théâtre italien de la part d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay et sa forte présence dans le périodique mérite une explication. D’un côté, cet engouement pour la Comédie-Italienne traduit certainement la mission première du périodique qui veut informer les provinciaux de la situation parisienne. Ainsi, le Nouveau Mercure galant ne fait que suivre et divulguer l’évolution récente de la vie culturelle. Cependant, même d’un simple point-vue culturel, il s’agit d’une importante démarcation du siècle de Louis XIVLouis XIV. D’après Marc Fumaroli, un des enjeux centraux de la Querelle des Anciens et des Modernes est « la supériorité et l’autonomie absolues du français19 ». De ce fait, force est de constater que ce combat n’a apparemment plus lieu au printemps 1716 et qu’une nouvelle époque a déjà commencé.
De l’autre côté, il ne faut pas oublier l’engagement personnel de Le Fèvre de Fontenay qui essaie pendant plusieurs mois d’intéresser le public à cette nouveauté qui fut introduite par le pouvoir politique. De plus, le périodique profite d’un privilège royal et son directeur cherche depuis l’automne 1715 à se rapprocher du Régent. Par conséquent, il paraît pertinent de suggérer que ce revirement culturel, qui souligne la fonction de porte-parole de la revue, est motivé par le souci de plaire au Régent et donc par la volonté de ne pas perdre la direction du périodique. Ou, pour à nouveau citer Fumaroli, cette imbrication d’intérêts montre bien dans quelle mesure les Modernes – du moins quelques-uns – sont des « laudateurs dépourvus de talents20 » dont le seul souci est de plaire aux autorités.
Ce soutien se manifeste également dans une autre question : les bals masqués. Certes, il s’agit d’une question moins politique, si on fait abstraction de l’éventuelle problématique de la morale publique. Néanmoins, nous pouvons à nouveau observer que le Nouveau Mercure galant transmet une image positive d’une nouveauté introduite par le Régent. Ainsi, par la suite, nous nous concentrerons sur la dimension politique de l’inauguration du bal de l’Opéra telle qu’elle se présente dans la revue et non pas sur la production littéraire qui en découle dans les pages du périodique. Bien que l’on puisse établir un lien entre ces textes, les bals et la vie publique en se référant à Alain Viala, il en sera question ultérieurement.
À en croire Richard Semmens, des bals comparables à celui de l’Opéra ont déjà existé à Venise et en Angleterre et la France a elle-même sa propre tradition des bals. Or, à l’inverse de ceux-ci21, les bals de l’Opéra ne sont ni réservés à un public précis ni sujets à un programme établi d’avance. Ce sont également les informations qu’Hardouin Le Fèvre de Fontenay divulgue auprès de son lectorat : dans la livraison de janvier 1716, il écrit, par exemple, à propos des bals de l’Opéra : « Chaque Masque y est receu moyennant le prix & somme d’un écu. C’est à ce tître qu’il acquiert le plaisir […] de danser, ou de de s’entretenir à la faveur de son masque22. » Il n’y a donc aucune restriction et tout le monde peut assister à ces bals. Ce fait est illustré plus tard dans le même numéro du périodique par l’exemple d’« une des plus grasses Tripieres de Paris23 » qui se fait passer pour une belle dame de la haute société. En outre, Le Fèvre de Fontenay observe qu’il n’y a guère de règles ou de danses imposées par les organisateurs des bals, mais, initialement, il ne semble du moins pas convaincu du bien-fondé de ce concept : « [I]l est tout à fait impertinent de voir dans une assemblée aussi brillante par le nombre & les graces des Dames qui s’y trouvent tous les jours, un tas de jeunes étourdis qui dansent entr’eux, toute les danses qu’il leur plaît24. »
Cependant, malgré ce petit défaut, Hardouin Le Fèvre de Fontenay donne une description relativement positive des bals de l’Opéra :
Le spectacle de Paris, le plus suivi à présent & le plus agréable en même temps, est celui dont les Directeurs de l’Opera regalent le public tous les Lundy, les Mercredy & les Samedy de chaque semaine. C’est un Bal établi avec tant d’ordre, de lumières, & de propreté, qu’il est devenu le divertissement de Paris le plus à la mode25.
Un peu plus loin, il déclare que « cet établissement a été inventé fort à propos, dans une Ville comme Paris, où il faut absolument des plaisirs26 ». Le responsable fait donc de la publicité pour ces événements tout en informant ses lecteurs provinciaux de la dernière mode parisienne. Si la couverture de ce nouvel événement socio-culturel le prend apparemment de court en janvier 1716 – il n’y accorde que 12 pages27 –, Le Fèvre de Fontenay se rattrape un mois plus tard et consacre presque 100 pages aux bals de l’Opéra. Ainsi, il en souligne la grande importance sans pour autant entrer dans une réflexion sur les raisons d’être de ce nouveau divertissement28.
En somme, l’exemple du bal de l’Opéra montre à nouveau l’aptitude d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay à soutenir la politique royale. Tout comme dans le cas de la Comédie-Italienne, il promeut une innovation majeure de la Régence et suit – presque aveuglément – la direction choisie par les autorités.
Afin de conclure ce sous-chapitre, force est de constater que le Nouveau Mercure galant a sans aucun doute contribué à une certaine démarcation du siècle de Louis XIVLouis XIV en particulier, mais également du pouvoir politique en général sans pour autant prendre la position d’une opposition fondamentale. D’une part, la revue semble mettre le Régent en garde contre les dérives d’une politique trop ambitieuse – principalement s’il s’agit d’un lecteur averti qui sait lire entre les lignes. Et de l’autre, il est intéressant d’observer que les plumes du Nouveau Mercure galant défendent d’abord violemment la suprématie de la langue et de la culture françaises pour chanter ensuite les louanges du théâtre italien. Ainsi, Hardouin Le Fèvre de Fontenay illustre parfaitement la fonction politique d’une revue semi-officielle, c’est-à-dire dotée d’un privilège royal, qui soutient sans se poser trop de questions la politique et les orientations du pouvoir en place.
3. Rôle des femmes
3.1 La femme dans le champ littéraire naissant
La Querelle des Anciens et des Modernes fut également une Querelle des Femmes : la « Satire X » de Nicolas Boileau, NicolasBoileau, dans laquelle il se moque des vices des femmes, et la réaction de Charles Perrault, CharlesPerrault, qui entame une défense du beau sexe dans son Apologie des femmes, en témoignent1. Ainsi, il peut être observé que deux débats, qui ont tous les deux leurs propres histoires et traditions, convergent et forment une symbiose fructueuse, puisque génératrice de réflexions riches et controverses. Cette « sous-querelle2 » – pour reprendre les termes de Rotraud von Kulessa – qui oppose Boileau, NicolasBoileau et Perrault, CharlesPerrault illustre donc bien la grande productivité des différentes querelles à l’époque moderne en général et au siècle de Louis XIVLouis XIV en particulier. Étant donné que la Querelle d’Homère constitue non seulement un moment-clef de la Querelle des Anciens et des Modernes, mais qu’une femme savante, Anne Dacier, en est également une protagoniste, la question de savoir si la Querelle des Femmes a aussi des répercussions dans le Nouveau Mercure galant s’impose.
À en croire Gisela Bock et Margarete Zimmermann, plusieurs questions devront être étudiées. Par exemple, il sera intéressant d’analyser qui prend la parole pour énoncer quoi : des hommes parlent-il des femmes ou des contributrices prennent-elles la plume pour définir les qualités qui distinguent les femmes3 ? Deuxièmement, il faut bien expliquer le comportement féminin idéal mis en avant dans ces contributions4. En outre, dans ce contexte, il faut également vérifier une autre hypothèse de Bock et Zimmermann qui prétendent que les Modernes prennent en général position en faveur des femmes et que les Anciens les critiquent5. La controverse de Boileau, NicolasBoileau et de Perrault, CharlesPerrault évoquée en début de chapitre semble soutenir cette idée, mais cet exemple pourra-t-il être généralisé ?
Avant de reconstruire l’image que les contributeurs au Nouveau Mercure galant dressent d’Anne Dacier, il sera nécessaire d’étudier jusqu’à quel degré les commentaires sur la Querelle d’Homère constituent un prétexte afin de se prononcer sur ce qui caractérise le comportement digne et exemplaire d’une galante femme.
Les femmes et les érudites
Une première question soulevée est celle de savoir si les femmes doivent acquérir une érudition savante ou, au contraire, si elles peuvent s’en passer. Sans aborder les défenses et critiques de l’érudition en général qui seront discutées dans la partie consacrée à la dimension épistémologique de la Querelle d’Homère, il faut constater que cette problématique semble passionner les lecteurs et contributeurs au Nouveau Mercure galant.
Dans la livraison d’avril 1715, « un galant homme1 » publie une lettre qui reproduit une discussion probablement fictive et d’abord tranquille, mais par la suite, de plus en plus animée entre deux femmes : une Blonde, la représentante des Anciens dans le dialogue, et une Brune, qui est proche des Modernes. Après quelques échanges de politesse, la Blonde loue Anne Dacier de manière excessive puisqu’elle libérerait les femmes et leur ouvrirait de nouveaux champs d’action : « [S]on exemple [de Dacier] suffit à faire voir l’injustice des hommes qui nous veulent exclurre de la République des Lettres, & qui non contents de nous faire un crime de l’usage de nos cœurs, nous interdisent encore l’usage de nostre esprit2. » Ainsi, la représentante des Anciens souligne que les femmes peuvent être les égales des hommes. Y compris la Brune, à savoir la Moderne du dialogue, est obligée d’admettre que les femmes ont « toutes interest à […] applaudir [Madame Dacier]3 ». Par conséquent, et malgré le fait que par la suite, l’auteur de cette lettre fasse triompher sa Moderne, il paraît partager l’opinion de son Ancienne quant à cette question précise et dénonce l’éviction des femmes de la République des Lettres.
Certes, il se peut qu’il s’agisse d’une simple captatio benevolentiae étant donné l’orientation féminine de la revue, mais, de la même manière, ces lignes traduisent également un sentiment plus largement partagé à l’époque de la galanterie. En 1673, François Poullain de La Barre, FrançoisPoullain de La Barre consacre un livre à la question – De l’Égalité des deux sexes – et il y écrit : « C’est pourquoi il n’y a aucun inconvénient que les femmes s’appliquent à l’étude comme nous. Elles sont capables d’en faire aussi un très bon usage et d’en tirer les […] avantages que l’on en peut espérer4. » Mais – tout comme Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, qui a d’ailleurs également rédigé un traité sur l’éducation des filles – Poullain de La Barre, FrançoisPoullain de La Barre met les lecteurs en garde contre « la figure repoussoir de la précieuse, vaine curieuse et mal disante5 ».
Une pareille observation peut également être faite par les lecteurs dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715 : si l’auteur de la contribution en question ne s’oppose pas à l’idée de son Ancienne, il explique néanmoins qu’il y a des qualités davantage nécessaires chez les femmes : la Moderne fictive, la porte-parole du contributeur, soutient que Anne Dacier aurait dû conserver « toute la douceur, toute la modestie qui font nostre partage & qui nous siéent si bien6 ». De cette façon, l’érudition est réduite à une qualité négligeable et non-nécessaire aux dames. Déjà, Madelaine de Scudéry, Madelaine deScudéry n’y accorde pas trop d’importance. Dans le tome X de son Artamène ou le Grand Cyrus, elle constate : « Je suis loin de proposer que les femmes soient savantes, ce qui, à mon sens, serait au contraire une grande erreur7. » Avant elle, en louant Madame des Loges, Jean-Louis Guez de Balzac, Jean-Louis Guez deBalzac s’est exprimé d’une manière similaire et décrit le modèle d’une « femme […] qui vaut plus que tous nos livres et dans la conversation de laquelle il y a dequoy se rendre honneste homme sans l’ayde des Grecs ny des Romains8 ». D’autres vertus sont clairement plus importantes pour les galantes femmes, mais nous y reviendrons plus tard.
Cette mise à l’écart de l’érudition est approuvée non seulement par de nombreux contemporains, mais également par l’abbé de *** dont la « Comparaison des Discours de Monsieur de la Motte & de Madame Dacier, sur les Ouvrages d’Homere » est intégrée dans le numéro d’avril 1715 du Nouveau Mercure galant. Tout en exprimant son respect pour les connaissances philologiques d’Anne Dacier, il déclare : « Mme Dacier s’est élevée au-dessus de son sexe, & en deffendant Homere elle a plus fait qu’on ne doit attendre d’une Dame qui n’est point obligée d’avoir une si grande connoissance des belles Lettres, ny de sҫavoir le Grec9. » Distinctement, les auteurs grecs et latins ne constituent pas une priorité dans l’éducation d’une jeune fille10 et, à l’instar de l’auteur étudié précédemment, l’abbé de *** considère principalement Anne Dacier comme l’exception qui confirme la règle. Si les écrivains de l’Antiquité ne constituent donc pas un passe-temps recommandable pour les dames de la haute société, il faut s’interroger par la suite sur le type d’ouvrages qu’elles sont censées lire.
Une première réponse à cette question est certainement fournie par la présence régulière des nouvelles galantes dans le périodique qui était déjà évoquée dans l’introduction de ce chapitre. Effectivement, dans chaque livraison du Nouveau Mercure galant, les lecteurs peuvent découvrir une nouvelle histoire courte, inspirée du genre romanesque naissant11. Bien que ces contributions soient analysées de manière plus approfondie dans la deuxième partie principale du présent livre, il faut souligner ici la récurrence de ces textes dans le Nouveau Mercure galant, ce qui répond à la fois à une demande du public – masculin et féminin – et habitue ce même public à ce genre narratif naissant.
Hardouin Le Fèvre de Fontenay évoque par ailleurs à plusieurs reprises que ses lecteurs réclament des nouvelles galantes. Dans la livraison d’août 1714, il inclut par exemple une lettre d’un lecteur. Celui-ci ne prend pas de gants et demande de façon très directe à Le Fèvre de Fontenay : « Vous devez, en un mot, nous conter ce mois-ci les avantures d’une Moscovite avec un Lapon. Quand nous tiendrez-vous parole sur tous ces articles12 ? » L’auteur de ces lignes, qui prétend parler pour l’ensemble des lecteurs et lectrices de la revue, exige donc ouvertement que le responsable du périodique publie une histoire précise et déjà annoncée précédemment dans le Nouveau Mercure galant13. Force est de constater que cette revendication témoigne d’un intérêt incontestable pour les nouvelles galantes et que Le Fèvre de Fontenay s’empresse de satisfaire cette demande : dans les pages suivant cette prise de parole d’un lecteur, le responsable de la revue rédige l’histoire exigée, ce qui fait de la lettre de son lecteur une transition parfaite.
À cet exemple très concret de la forte demande de nouvelles galantes s’ajoutent des réflexions et avis plus théoriques qui illustrent bien le peu d’enthousiasme que suscitent les ouvrages apparemment démodés des auteurs gréco-latins. Revenons-en à nouveau à la lettre d’un « galant homme » qui paraît dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715 et qui met en scène une discussion entre une Ancienne, la « Blonde », et une Moderne, la « Brune ». Si la représentante du parti d’Houdar de La Motte prétend respecter Anne Dacier, elle formule néanmoins des reproches à son égard : « [M]ais ce que j’ay le plus de peine à lui pardonner, c’est qu’elle mêle dans sa querelle, les Romans & l’Opera. Qu’elle augmente nostre gloire à la bonne heure ; mais qu’elle ne retranche rien à nos plaisir14. » Ainsi, le contributeur anonyme à la revue suggère que la lecture des romans et la visite des opéras constituent un loisir typiquement féminin et il n’approuve pas la dénonciation de ces genres prononcée par Anne Dacier. La citation évoquée ci-dessus peut être interprétée comme une réponse aux Causes de la corruption du goût de l’érudite qui y écrit :
Mais nous avons encore deux choses qui nous sont partiuclieres, & qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust. L’une, ce sont ces spectacles licentieux qui combattent directement la Religion & les mœurs […]. L’autre, ce sont ces Ouvrages fades & frivoles, dont j’ai parlé dans la Préface sur l’Iliade, ces faux Poëmes Epiques, ces Romans insensez que l’Ignorance & l’Amour ont produits15.
Quelques mois plus tard, l’idée que les romans s’adressent aux femmes, et spécialement aux jeunes femmes, est exprimée d’une manière dramatique : dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715, Le Fèvre de Fontenay publie la « Scene d’Arlequin, Deffenseur d’Homere » sans mentionner toutefois son auteur, Louis Fuzelier, LouisFuzelier16 : afin de distraire Grognardin, le père d’Angélique, qui s’oppose à l’amour de sa fille avec Leandre, Arlequin organise une mascarade et se présente en tant que « Bouquinides […] soûteneur d’Homere17 » à Grognardin. Il est accompagné par quatre serviteurs qui « apportent deux cabinets de Livres, ornez de deux grosses inscriptions. A l’un on lit ANCIENS, & à l’autre MODERNES18 ». Ce qui peut sembler paradoxal – un défenseur d’Homère qui voyage avec des livres des Modernes – est rapidement résolu : Leandre se cache dans la boîte « MODERNES » tandis que l’autre cabinet est rempli de livres d’auteurs gréco-romains. Et pendant qu’Arlequin conduit Angélique vers son amant caché, il entraîne le père vers les auteurs de l’Antiquité19.
Si l’intrigue de cette comédie n’est guère novatrice et rappelle les pièces de Molière [Moliere]Molière, la mise en scène retient notre attention. Pour le déroulement de l’action, il n’est pas nécessaire qu’il s’agisse de boîtes « MODERNES » et « ANCIENS ». Par conséquent, il faut supposer que Jean Fuzelier, LouisFuzelier tient à s’inscrire dans la Querelle d’Homère et à soutenir la cause des Modernes. Tout comme l’auteur de la « Lettre curieuse & tres-amusante » d’avril 1715, il n’estime pas que les jeunes femmes doivent lire les auteurs anciens. Selon lui, les livres qui correspondent le plus à leur goût sont les nouvelles galantes ou les romans. En revanche, les auteurs anciens sont destinés aux personnes moins habituées aux idéaux sociaux que sont la galanterie et l’honnêteté – le prénom du père d’Angélique paraît relativement explicite. En le nommant Grognardin, Fuzelier, LouisFuzelier a probablement pensé au verbe « grogner » ou à l’adjectif « grogneux ». Voici comment Antoine Furetière, AntoineFuretière les définit :
GROGNER. v. n. qui se dit au propre du cri des pourceaux. On le dit par extension des hommes, quand ils font un bruit & murmure sourd, & qui n’est pas articulé, lors qu’ils sont mescontens, ce qui imite assez le cri du pourceau. […] GROGNEUX, EUSE. adj. Celuy qui grogne, qui murmure tout bas, qui fait la mine & qui tesmoigne du chagrin20.
De cette manière, Fuzelier, LouisFuzelier distingue clairement entre le public ordinaire – apparemment quelque peu misanthrope – des auteurs anciens et celui des ouvrages contemporains. En outre, il signale qu’une jeune femme est le prototype de la lectrice des romans et nouvelles galantes.
Ainsi, force est de constater que les contributeurs du Nouveau Mercure galant ne considèrent pas les écrivains grecs et romains comme des auteurs indispensables aux femmes. Selon eux, la lecture qui correspond le mieux aux dames de la haute société est celle des romans et des nouvelles galantes. Ces réflexions sont d’ailleurs confirmées par les nombreux textes appartenant à ce genre publiés dans la revue. Cette nette préférence pour les romans n’empêche cependant pas quelques auteurs d’admettre qu’Anne Dacier excelle dans son domaine et qu’elle est une femme exceptionnelle. Mais, au vu de la perte de vitesse de l’érudition – un aspect qui sera étudié plus précisément dans un autre chapitre –, Dacier ne peut pas devenir un modèle pour les jeunes filles.
Quelques qualités féminines selon le périodique
Une deuxième question attire notre attention. Ci-dessus, il est non seulement devenu évident que les femmes ne sont pas obligées de lire les grands auteurs de l’Antiquité, mais également que d’autres qualités sont plus importantes : il ne faut pas oublier les paroles que le « galant homme » contribuant au Nouveau Mercure galant d’avril 1715 met dans la bouche de sa Moderne : « Nous avons toutes interest à […] applaudir [Anne Dacier], Madame, je voudrois seulement qu’en se saisissant des avantages que les hommes se sont reservez, elle conservât toute la douceur, toute la modestie qui font nostre partage & qui nous siéent bien1. » L’auteur anonyme de ce dialogue probablement fictif s’en prend à la traductrice d’Homère en soulignant des traits de caractères typiquement féminins : la douceur et la modestie – deux qualités féminines centrales au siècle de Louis XIVLouis XIV selon Myriam Dufour-Maître : « Le modèle éthique galant triomphe, fait de naturel, de grâce, de douceur, de délicatesse, d’enjouement, [et] de modestie2. » Et Florian Gelzer confirme qu’il s’agit de traits caractéristiques indispensables qui permettent aux femmes de bien mener une conversation galante et de briller dans la vie sociétale de l’époque3. Ainsi, il n’est pas étonnant que la modestie et la douceur soient défendues dans la revue. En revanche, au vu de l’orientation globale du périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay, il est relativement surprenant que de tels passages soient peu présents dans le Nouveau Mercure galant et que peu de contributeurs définissent de manière théorique les qualités typiquement féminines.
Parallèlement, nous pouvons constater que les auteurs qui publient des textes dans la revue ne critiquent pas trop agressivement les vices des femmes. Et, même si quelques auteurs décrivent les défauts du beau sexe, ils le font de manière inoffensive ; il s’agit plus de lieux communs que de dénonciations. La contribution du « galant homme » qui prétend transcrire une discussion entre deux femmes en constitue toujours un bon exemple. Voici le début de leur conversation :
Aprés que chacune d’elle eût donné des loüanges à la beauté de l’autre, & que pour excuser les deffauts de la sienne, elle eût allegué ou supposé quelque legere incommodité, enfin aprés qu’elles eurent épuisé tout ce qu’enseigne le grand art de flatter l’amour propre d’autruy, & de ménager les interêts du sien, j’entendis la plus grande dire à l’autre4.
En résumant ainsi les préliminaires de leur discussion, le contributeur inconnu paraît se moquer des femmes et dénoncer leurs conversations vides de sens : ironiquement, il ne parle pas d’un échange poli ou galant, mais du « grand art de flatter » et sa répétition d’« aprés », respectivement d’« enfin aprés », souligne que ce préambule – à ses yeux – n’ajoute rien au thème central de sa contribution qui est la Querelle d’Homère. D’après lui, il faut donc supporter ce genre de paroles avant de pouvoir parler de choses plus sérieuses. Certes, l’écrivain anonyme est bien moins agressif que Nicolas Boileau, NicolasBoileau dans sa « Satire X », mais il dénonce néanmoins une certaine hypocrisie et des caractères faux ainsi que superficiels5. Malgré l’absence total de sens, le « galant homme » ne se passe pas de ce passage apparemment dénué de signification – au contraire, il l’introduit volontairement dans sa discussion fictive – et semble donc se distancier d’une galanterie qui est réduite à un jeu sociétal où la forme prime sur le contenu.
Un constat similaire s’impose après une relecture de la fin de la conversation qui dérape : « La grande Blonde rougit à ce mot de Dragon ; les tons s’aigrirent, & nos deux Dames commençoient à faire les Déesses6. » Sans aucun doute, en parlant des « Déesses », l’auteur inconnu pense aux divinités païennes de l’Iliade7. Or, il ne semble pas critiquer les femmes en soi, mais il paraît préférablement vouloir terminer sa contribution au Nouveau Mercure galant par une allusion aux femmes passionnelles et non pas raisonnables – un lieu commun qui a certainement été compris par les lecteurs de la revue et qui les a peut-être même amusés8.
Cette critique des femmes superficielles se retrouve également dans une contribution écrite par une autrice : la lettre de Mademoiselle de ** qui fut publiée dans la livraison de novembre 1714 du Nouveau Mercure galant. Après avoir constaté que les artistes et les écrivains cherchent principalement à plaire au public féminin puisqu’il « [fait] aujourd’huy le destin des pieces de Theâtre9 », Mademoiselle de ** met pourtant en question leur jugement : « Il faut que les Auteurs s’attachent à étudier leur goût, & vous pouvez juger si cet accord de l’esprit avec la raison qui consistuë le bon goût, se trouve chez elles, par la fureur avec laquelle on les voit courir à des bagatelles10. » Selon elle, la plupart des femmes s’intéressent donc à des choses sans importance et futiles. Les vrais problèmes qui méritent en revanche d’être abordés ne les passionnent guère – un point de vue que partage le contributeur galant, mais anonyme d’avril 1715. Pourtant, Mademoiselle de ** n’y entame pas une Querelle des Sexes et, par conséquent, elle n’évoque même pas le goût des hommes, mais elle semble douter de la capacité du jugement de ses contemporains en général et des femmes en particulier11.
Une Querelle des Femmes n’a pas lieu dans le Nouveau Mercure galant : s’il leur arrive occasionnellement de mettre en avant quelques qualités féminines, comme la douceur et la modestie, les contributeurs à la revue dénonce d’une manière ironique, dénuée de toute agressivité, une certaine superficialité des galantes femmes.
Afin de conclure, il faut souligner que la question de la condition de la femme ne se pose pas vraiment dans le Nouveau Mercure galant et que les enjeux de la Querelle des Femmes ne constituent pas de véritables sujets de controverse. S’il y a quelques passages provocateurs, ils passent inaperçus et ne suscitent pas de réactions. Or, cela implique également que les Modernes qui écrivent pour le périodique ne montent pas au créneau pour défendre la cause des femmes ou pour la faire avancer. De ce fait, il est difficile de qualifier le Nouveau Mercure galant comme une revue proto-féministe : cela se manifeste notamment dans le sexe des contributeurs qui sont majoritairement masculins, même dans la partie mondaine du périodique : la plupart des énigmes qui sont par exemple intégrées dans la revue sont rédigées par des hommes. Il existe pourtant une exception à ce désintérêt : malgré quelques commentaires positifs, Anne Dacier est la cible préférée des auteurs du Nouveau Mercure galant. Par conséquent, il faudra par la suite mettre en contexte ces attaques ad hominem.
Avant de nous pencher sur l’accueil que la revue réserve à l’érudite, il est important de préciser que ce sont les hommes qui se prononcent sur les livres recommandables pour les femmes ainsi que sur les qualités qui leur sont avantageuses. Ces mêmes auteurs définissent un cadre relativement précis, voire étroit. Il n’est point question d’un libre épanouissement. Ce discours normatif rappelle par ailleurs le sous-chapitre précédent et les efforts des plumes – en général masculines – du Nouveau Mercure galant à définir ce qui caractérise un bon noble et ce que sont ses principales qualités.
3.2 Anne Dacier, une femme exceptionnelle
Modeste, douce, intéressée plus par les nouvelles galantes ou les romans que par les chefs d’œuvre des auteurs gréco-latins. Ainsi les contributeurs au Nouveau Mercure galant présentent-ils les femmes ordinaires de leur temps et précisent-ils qu’Anne Dacier ne correspond guère à cette image1. Néanmoins, les historiens littéraires n’en sont pas restés là. Dans ses Querelles littéraires, Simon-Augustin Irailh, Simon-AugustinIrailh parle longuement de la Querelle d’Homère. Il y décrit l’érudite et sa réplique à Houdar de La Motte de la façon suivante :
Cette contrariété de jugement produisit le livre de la Corruption du goût, ouvrage dicté lui-même par le mauvais goût, par la prévention, le fiel & la haine. Que de grossièretés, que de termes injurieux à chaque page ! Ceux de ridicule, d’impertinence, de témérité aveugle, d’ignorance, de folie, d’absurdité [soulignés dans l’original], reviennent continuellement. L’auteur, dans son livre, est une femme des halles en furie. Ce qu’il y a de moins choquant pour La Mothe, c’est le reproche qu’on lui fait d’ignorer le Grec, & d’avoir composé des opéra [sic]2.
Irailh, Simon-AugustinIrailh va droit au fait et attaque violemment Anne Dacier. Il ne fut point le seul. Selon Éliane Itti, qui décrit l’Ancienne comme modeste3, les Modernes semblent développer une véritable stratégie de communication qui vise à abaisser la renommée de la traductrice d’Homère4 et Itti s’interroge « d’où provient alors l’épithète ‘injurieuse’, accolée systématiquement à Madame Dacier comme une étiquette5 » ce que Nadine Gelas considère comme une stratégie polémique efficace6. Il paraît donc légitime d’étudier par la suite de manière plus poussée la présentation de Madame Dacier dans le Nouveau Mercure galant : dans quelle mesure a-t-il contribué à cette campagne contre la savante décrite par Itti ? Et enfin, il nous faudra encore nous interroger sur les motivations des Modernes qui ne cessent de s’en prendre à la savante.
Reproduire une étiquette
Dans un premier temps, il est nécessaire d’évoquer les contributions dans lesquelles Anne Dacier est simplement présentée comme impolie, de manière sèche et peu créative. Cela fut par exemple le cas dans la livraison de mars 1715. Dans une lettre que Thémiseul de Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe écrit à Hardouin Le Fèvre de Fontenay et que celui-ci publie dans le Nouveau Mercure galant, l’auteur du Chef-d’œuvre d’inconnu constate : « [D]e quatre cent noms ou épithetes que Madame Dacier luy donne dans son Factum, intitulé, des Causes de la Corruption du Goût ; Mr de la Motte est bon pour luy répondre, en la traîtant néanmoins respectueusement, & avec tous les égards qu’un galant homme doit à son beau sexe1. » D’un ton neutre, Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe développe ici la même argumentation qu’un auteur anonyme – l’abbé de *** un mois plus tard.
Dans sa « Comparaison des Discours de M. de la Motte et de Madame Dacier sur les Ouvrages d’Homère » publiée dans le numéro d’avril 1715, et tout en soulignant le fait exceptionnel que constitue l’érudition de Dacier, celui-ci lui reproche d’écrire « avec beaucoup de vivacité contre M. de la Motte2 » et de le traiter « par des expressions trop fortes3 ». Cependant, lui aussi est convaincu que La Motte est obligé de rester poli et de répondre gentiment à la traductrice : « Madame Dacier […] semble avoir donné droit à M. de la Motte de luy dire des choses desobligeantes, s’il pouvoit estre permis de manquer au respect aux Dames, quelques choses qu’elles fassent4. » Peu importe donc les défauts dont fait preuve une femme, ici Anne Dacier, il ne semble pourtant pas admis de lui rendre la pièce de sa monnaie. Claude Habib observe également cette attitude chez les hommes galants. En citant l’exemple des Femmes savantes de Molière [Moliere]Molière et notamment celui de Philaminte, elle souligne le comportement respectueux des galants hommes à l’égard des femmes, bien que celles-ci manquent « à la galanterie5 ».
Il faut donc retenir un aspect central : malgré le rejet évident des expressions trop violentes utilisées par Anne Dacier, Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe et le contributeur inconnu restent modérés et respectent le conseil qu’ils donnent eux-mêmes aux lecteurs du Nouveau Mercure galant.
D’autres contributeurs sont pourtant plus directs et n’hésitent pas à formuler plus ouvertement leurs critiques à l’égard d’Anne Dacier. L’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui dénonce dans le Nouveau Mercure galant de mai 1715 l’Homère vengé de François Gacon, FranҫoisGacon en constitue un bon exemple. Après avoir décrit de manière générale « Messieurs les Sҫavants […] [comme] trop scandaleusement rustiques6 », il s’en prend à la chef de file des Anciens et au censeur qui a approuvé son dernier ouvrage :
Le Livre qui parut le mois de Février dernier sous le titre des Causes de la Corruption du goust, surprit & scandalizât tout ensemble les gens sensez. Ce livre sera la honte éternelle de M. l’abbé Fraguier, Claude FrançoisFraguier, luy, qui par son approbation souscrit lâchement au traitement infâme qu’on y fait à son Confrere7.
Même sans évoquer Anne Dacier par son nom, il est évident que Pons, Jean-François de [M. P.]Pons parle de celle-ci et les lecteurs du périodique ont sans aucun doute compris cette référence car le livre intitulé Des causes de la corruption du goût était largement discuté dans le Nouveau Mercure galant de février 1715 et parce que ce contributeur n’a pas hésité à en nommer l’autrice8. Particulièrement frappante reste ici l’évocation du censeur. En suggérant que Claude François Fraguier, Claude FrançoisFraguier n’aurait pas dû approuver le livre de Dacier, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons compare ce titre à l’Homère vengé de François Gacon, FranҫoisGacon auquel il consacre cette dénonciation de 40 pages9. À ses yeux, Dacier ne vaut donc guère mieux que Gacon, FranҫoisGacon et même si Pons, Jean-François de [M. P.]Pons admet que l’approbateur de l’ouvrage gaconien est « infiniement plus coupable10 » que Fraguier, Claude FrançoisFraguier, il estime clairement que les deux livres doivent être corrigés.
Comparable à cette première attaque directe et plutôt violente contre Anne Dacier est la « Critique sur l’Examen pacifique de M. L’abbé de Fourmont » d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay11 qui fut publié comme supplément au Nouveau Mercure galant en décembre 1715. Le Fèvre de Fontenay ne prend pas de gants et écrit à Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont qui, à un moment donné du texte, devient son interlocuteur12 : « Et d’ailleurs en vous mettant de moitié des jugements de Madame Dacier sur l’Iliade, il falloit au moins, pour soûtenir le caractere de Pacificateur, desavoüer le procedé injurieux de cette Sҫavante envers son adversaire13. » Un peu plus loin, le responsable de la revue revient à l’attaque. Il résume un passage de l’Examen pacifique favorable à Houdar de La Motte et le commente de la façon suivante :
M. Fourmont, ÉtienneFourmont, vol. 2. page 208. aprés avoir justifié de son mieux les excés injurieux de Madame Dacier, remarque que M. de la Motte, loin de répondre à tant d’injures, s’est contenté de les rassembler confusément dans un Chapitre exprés de sa réponse pour en faire honte à son adversaire14.
Si ce passage rappelle les critiques déjà étudiées, cela n’est certainement pas un hasard. Cette récurrence ainsi que l’uniformité observée confirment les réflexions d’Éliane Itti qui, face à ce phénomène, parle d’une « étiquette15 » que l’on appose à l’érudite.
Les contributeurs du Nouveau Mercure galant s’inscrivent par conséquent dans un discours, qu’ils suivent souvent servilement. Or, cette critique polémique, mais uniforme – selon eux, Anne Dacier serait impolie et tiendrait des propos injurieux – est quelquefois plus habilement mise en scène. Ainsi les approches plus littéraires seront-elles étudiées par la suite.
Des attaques plus littéraires
La couverture de la Querelle d’Homère au sens étroit du terme commence dans le Nouveau Mercure galant en février 1715 : Hardouin Le Fèvre de Fontenay publie dans cette livraison de la revue une critique des Causes de la corruption du goût d’un « Auteur anonyme » qui discute amplement l’ouvrage d’Anne Dacier et attaque également directement l’Ancienne. Il fait cependant preuve d’esprit et il se montre plus innovatif que les détracteurs de Dacier que nous venons de rencontrer précédemment.
Tout comme La Motte qui entame sa dénonciation de l’œuvre homérique par un résumé des louanges prodiguées au poète grec1, le contributeur inconnu fait semblant d’établir le prestige de l’autrice qu’il s’apprête à attaquer : « Madame Dacier qui tient sans contredit le premier rang entre les Commentateurs, entreprit cette glorieuse refutation2. » Étant donné qu’il s’empresse de contester les thèses de Dacier et qu’il laisse rapidement entendre qu’il se sent proche des Modernes, les mots « glorieuse réfutation » paraissent suspects. Par la suite, ce choix lexical ne devient guère plus clair et notre interprétation est confirmée par les termes qui closent son analyse : « Nous voilà enfin debarassez du Traité DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST [en capitales dans l’original]3. » Encore aujourd’hui, le soulagement du contributeur anonyme paraît audible. Ainsi, il est plus qu’évident que cette étude commence par une remarque ironique qui est par ailleurs suivie d’autres commentaires similaires.
Par exemple, au lieu de dénoncer simplement les termes injurieux que Dacier utiliserait selon certains Modernes, le contributeur inconnu cite un passage de la préface de sa traduction d’Aristophane ; mais il le sort de son contexte4 et il y ajoute la réflexion suivante :
C’est-à-dire, selon Madame Dacier, que si l’on rendoit justice aux bons auteurs vivans, cette justice même toute flatteuse qu’elle paroist, les jetteroit dans le découragemẽt [sic], parce qu’elle leur seroit un sûr augure du mépris qui les attendroit dans des tems reculez. M. de la Motte ne se seroit pas avisé de soupҫonner qu’il dût à la pure bien-veillance de son adversaire, les mauvais traitements qu’il en reҫoit, elle se gardera bien de le louer, de peur que ses éloges ne lui fassent tort & ne l’avilissent dans les tems futurs. L’extrême modestie de Madame Dacier promene sa charité par des chemins bien singuliers5.
Ainsi, il aiguise non seulement une observation d’Anne Dacier, mais il se moque également d’elle. Il suffit de se rappeler la discussion d’une Blonde et d’une Brune d’avril 1715 : la représentante des Modernes y soutient que « les mauvais traitements » – que Dacier réserverait à La Motte – et la « modestie » sont incompatibles.
De plus, l’auteur anonyme n’hésite pas à ridiculiser la traductrice d’Homère. II constate que Charles Perrault, CharlesPerrault, qu’il appelle seulement l’« Auteur des Paralleles6 », et Anne Dacier ont interprété différemment un passage de QuintilienQuintilien :
Il est surprenant que ce Dialogue [de QuintilienQuintilien] ait frappé si différemment l’Auteur des Paralleles, & Madame Dacier. Le stile neanmoins en est simple & la diction claire : Il faut sans doute que l’Auteur des Paralleles ne l’ait pas assez medité : car Madame Dacier convient qu’il faut le mediter pour y trouver que les anciens y triomphent7.
Le contributeur au Nouveau Mercure galant semble suggérer qu’il y a au moins deux lectures différentes de cet extrait du rhéteur romain et il en distingue notamment deux interprétations : le sens qui est immédiatement évident pour le lecteur et qui correspond à l’interprétation de Perrault, CharlesPerrault ainsi que le sens caché qui ne se révèle qu’après une longue médiation et qui fut découvert par Dacier. Or, il semble que l’auteur anonyme joue sur les différents sens du mot « méditer » pour dévaloriser l’approche de Dacier. D’après Antoine Furetière, AntoineFuretière, « méditer » signifie non seulement que l’on fait « plusieurs réflexions sur quelque pensée8 », mais le terme peut également être employé dans le domaine de la « Devotion9 ». Selon le Moderne, Anne Dacier n’aurait donc pas étudié QuintilienQuintilien de façon rationnelle, digne de la méthode géométrique, mais elle se serait laissée emporter par son adoration presque religieuse pour les auteurs anciens déformant de cette manière la signification du texte. Il faut en effet regarder sous tous les angles ce passage du rhéteur romain pour comprendre le sens que Madame Dacier a voulu lui attribuer.
Ainsi, sans attaquer directement Anne Dacier, le contributeur anonyme est plus subtil tout en illustrant clairement son point de vue. Comme ses commentaires ironiques ou moqueurs sont à même de faire rire – ou du moins sourire – les lecteurs du Nouveau Mercure galant, il est par ailleurs possible que cette forme de critique soit plus efficace que les reproches directs.
La critique la plus sophistiquée et la plus divertissante d’Anne Dacier se trouve certainement dans la livraison de juin 1716 du Nouveau Mercure galant : il s’agit du « Dialogue magnifique entre Iris, Mercure & un Moderne » qui est écrit par « un […] [des] amis [de Le Fèvre de Fontenay]10 ». La défense de la méthode géométrique en constitue un des principaux thèmes, mais cet aspect sera analysé plus tard. Pour le moment, il est nécessaire de se focaliser sur le personnage d’IrisIris. Premièrement, selon le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière, AntoineFuretière, son nom renvoie à « une Divinité fabuleuse des Anciens, que les Poëtes ont feint estre la messagere de JunonJunon11 » et Fritz Graf souligne que l’une de ses qualités principales fut sa vitesse12. Ces aspects de sa personnalité sont repris dans le prélude dans lequel IrisIris prétend avoir « parcouru13 » toute la « Grece & […] le Pays Latin » à la recherche de MercureMercure qu’elle doit impérativement ramener au mont Olympe pour qu’il puisse porter son secours aux dieux dans la Querelle d’Homère. Pourtant, avant d’entamer le voyage de retour, MercureMercure et IrisIris, qui se déguisent rapidement en « Academicien de l’ancienne Ecole & […] femme sҫavante14 », rencontrent un mortel ordinaire qui est présenté comme un « Anti-Homeriste du premier rang15 ».
Alors que MercureMercure reste calme et modéré face au Moderne qui met en doute le prestige d’Homère, IrisIris ne parvient guère à se maîtriser et s’emporte facilement. Elle interrompt « brusquement16 » le Moderne et déclare : « Ah ! le traître, il me suffoque, je n’y puis resister MercureMercure… pardonne, je ne sҫais ce que je dis […] M. vous qui vivez encore, ne rougissez pas des blasphêmes que vous venez de prononcer contre cet homme inspiré d’ApollonApollon17. » Pourtant, cette provocation ne paie pas et le Moderne rétorque tranquillement :
Pour une illustre Grecque vous estes bien vive, Madame, il vous manque un peu de flegme Philosophique. Par ce petit essay d’emportement, je juge que, si pour rendre une cause victorieuse, il ne falloit que des injures & des noms anciens, tout l’avantage de la dispute vous resteroit18.
Sans aucun doute possible, l’intention de l’ami d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay est évidente : IrisIris incarne Anne Dacier à qui celui-ci reproche, à l’instar de nombreux autres contributeurs, d’utiliser des mots trop injurieux. Ce soupçon qu’IrisIris ne soit autre que Dacier est d’ailleurs confirmé un peu plus loin. Si l’auteur de ce « Dialogue magnifique » prête à MercureMercure des arguments plutôt novateurs19, il semble s’être inspiré de la traductrice d’Homère pour créer son IrisIris et ses idées : son personnage fictif utilise par exemple des allégories pour justifier le comportement des dieux homériques20 et, à partir des paroles d’IrisIris, le contributeur anonyme renvoie même les lecteurs à un passage de la vraie Anne Dacier21. Par conséquent, il faut souligner que le personnage d’IrisIris incarne plusieurs aspects à la fois : elle représente certainement la chef de file des Anciens tout en illustrant à merveille les reproches que les Modernes formulent à son encontre et que nous avons étudiés ci-dessus.
Malgré ce zèle évident, la majorité des contributeurs ne sont pourtant guère novateurs et, à cause du caractère sériel de leurs critiques, celles-ci ont souvent l’air de lieux communs. D’un côté, cela confirme la thèse de Noémi Hepp qui soutient que la couverture de la Querelle d’Homère dans le périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay n’est pas de haut niveau22. De l’autre, cela pose la question de l’origine de ces critiques. Un indice important constitue la première partie des Réflexions sur la critique d’Houdar de La Motte qui sont publiées pendant les premiers mois de l’année 171523. Le Moderne y écrit :
Qu’elle [Dacier] l’avoue ingénument : elle s’est crue attaquée dans la personne de son auteur favori. Elle a compté pour rien la justice flatteuse que je lui rends avec plaisir en tant d’endroits de mon discours, et elle n’y a vu que les censures que j’ai osé faire du père de la poésie. Encore sa passion pour ce grand poète les lui a-t-elle grossies ; elles lui ont paru des injures, et pour ces injures prétendues, elle m’en a rendu de très réelles24.
Bien que La Motte se prononce de façon modérée, les reproches – ou les « étiquette[s]25 », pour utiliser le vocabulaire d’Éliane Itti – sont clairement exprimés et ils sont les mêmes que ceux dans le Nouveau Mercure galant. De plus, un peu plus loin, La Motte intègre dans ses Réflexions toute une liste de citations tirées des Causes de la corruption du goût pour appuyer sa dénonciation du style injurieux d’Anne Dacier26.
En somme, même si la forme de la critique évolue – des attaques directes aux commentaires plus littéraires –, le contenu en reste le même : les nombreux adversaires d’Anne Dacier répètent toujours les mêmes reproches – selon eux, l’érudite serait invariablement injurieuse ou trop vive. Et de surcroît, elle utiliserait souvent des expressions « trop fortes ». Par conséquent, l’« étiquette27 » que les Modernes veulent lui apposer ne varie guère. Mais les diverses mises en scène illustrent également la productivité de la Querelle d’Homère en particulier et des querelles en général, ce qui confirme les réflexions de Gisela Bock et Margarete Zimmermann.
Dans le même temps, il est nécessaire de prendre en compte le fait qu’il n’existe aucun texte uniquement en faveur d’Anne Dacier en tant que femme ou autrice. Certes, une dame d’érudition antique publie dans la livraison d’avril 1715 une « Lettre […] touchant l’Iliade d’Homere comparée avec celle de M. de la M » dans laquelle elle se prononce contre la traduction-imitation du Moderne et lui oppose sa propre version de l’épopée homérique qui n’est autre que celle de Madame Dacier. Cependant, il ne faut pas oublier que la dame d’érudition antique s’intéresse uniquement à la traduction de l’Ancienne et n’évoque jamais ses qualités personnelles28. Ainsi, les auteurs du Nouveau Mercure galant conseillent aux lecteurs du périodique seulement de manière générale de respecter les femmes, ce qui ne les empêche pourtant pas de s’en prendre à Anne Dacier.
Ces reproches formulés à l’encontre de l’Ancienne ne constituent cependant guère une nouveauté. Ils se retrouvent également chez Houdar de La Motte, le chef de file des Modernes. Celui-ci nous fournit également un premier élément de réponse à une autre question de grand intérêt : pourquoi les Modernes, et notamment Hardouin Le Fèvre de Fontenay ainsi que ses contributeurs, s’acharnent-ils tellement contre Anne Dacier ? Selon le membre de l’Académie française, « le dessein de Mme Dacier […] est de donner une idée basse de notre galanterie29 ». Le pronom personnel « notre » trahit l’implication personnelle du Moderne qui semble considérer Anne Dacier et ses convictions comme une menace envers sa façon de vivre. Afin de montrer toute l’étendue de cette allégation, il est nécessaire de se rappeler les réflexions sur la condition de la femme en général et les remarques sur Dacier en particulier : elle serait une femme exceptionnelle sans pour autant incarner l’image typique d’une femme du siècle de Louis XIVLouis XIV. D’après ses adversaires, elle n’est ni douce, ni modeste, mais injurieuse et une menace pour la galanterie.
Le choc d’Anne Dacier
Ses contemporains n’hésitent donc pas à coller une « étiquette1 » à Anne Dacier et à l’ériger en contre-modèle féminin. Or, face à la tolérance et à la valorisation des femmes en général dont témoigne par exemple François Poullain de La Barre, FrançoisPoullain de La Barre, il faut finalement expliquer plus amplement dans quelle mesure Anne Dacier transgresse les règles sociales de son époque en tant que femme de lettres et quelles sont ses motivations.
Si certains contributeurs au Nouveau Mercure galant s’acharnent véritablement contre la traductrice d’Homère et lui reprochent – à l’instar d’Houdar de La Motte – d’être trop injurieuse et non pas assez polie, il y a également quelques textes dans le périodique dont les auteurs s’intéressent au dessein d’Anne Dacier. Dans la livraison de mars 1715, l’abbé Jean-Francois de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons écrit par exemple que l’Ancienne a voulu donner « une Traduction fidele du mysterieux Poëme2 » et le contributeur inconnu qui a rédigé la critique des Causes de la corruption du goût constate de manière plus figurative dans le Nouveau Mercure galant de février 1715 :
L’heresie faisoit tous les jours de nouveaux progrés : Les conféderez sentirent enfin la necessité de tenter une critique, ou l’on essaya de demontrer la fausseté des nouveaux dogmes. Madame Dacier qui tient sans contredit le premier rang entre les Commentateurs, entreprit cette glorieuse refutation3.
Le ton polémique souligne certainement l’intérêt que l’auteur accorde à la Querelle d’Homère et il illustre que, à son avis, le vrai sujet des débats ne se limite pas au prestige d’Homère – un aspect qui sera analysé davantage dans les parties suivantes. Mais, il faut actuellement se demander si Dacier voulait vraiment entamer une croisade – pour rester dans le champ lexical religieux de l’auteur anonyme – contre les Modernes. Afin de répondre à cette question, il faut donner la parole à Anne Dacier elle-même qui explique ses intentions dans la préface de ses Causes de la corruption du goût :
La douleur de voir ce Poëte si indignement traité, m’a fait résoudre à le deffendre, quoyque cette sorte d’ouvrage soit tres opposé à mon humeur, car je suis tres paresseuse & tres pacifique, & le seul nom de guerre me fait peur ; mais le moyen de voir dans un si pitoyable estat ce qu’on aime, & de ne pas courir à son secours4 !
C’est sans aucun doute la citoyenne de la République des Lettres et femme savante qui parle ici et, encore aujourd’hui, nous pouvons ressentir le choc et la consternation qu’elle a dus éprouver face à l’Iliade de La Motte et ses nombreuses modifications. Or, le projet esquissé par Dacier se limite à une défense d’Homère et, selon Éliane Itti qui décrit l’érudite comme modeste et modérée, il est possible de prêter foi à cette affirmation5. Donc, contrairement au contributeur anonyme au Nouveau Mercure galant qui amplifie les enjeux des débats – « herisie6 » et « nouveaux dogmes7 » –, Anne Dacier ne semble pas accorder cette importance globale aux débats qui, à en croire le Moderne, sont d’une importance fondamentale pour toute la société. Certes, il se peut qu’il s’agisse d’une simple stratégie rhétorique afin d’augmenter l’intérêt des lecteurs du périodique, mais y réduire tout cet emportement verbal paraît trop simpliste et le grand intérêt que la revue accorde pendant plusieurs mois à cette dispute renforce nos doutes. De ce fait, la question de savoir dans quelle mesure Anne Dacier – même malgré elle – peut être perçue comme une menace qui remet en question la galanterie – rappelons-nous les mots de La Motte – s’impose.
La galanterie est directement liée au statut de la femme qui s’améliore considérablement à l’époque moderne, bien que la Blonde d’avril 1715 – une protagoniste fictive d’un dialogue sur la Querelle d’Homère – voie encore une marge de progression. Florence Gauthier :
La mixité fut une première conquête et, au XVIIe siècle dans ce royaume, les femmes se trouvent partout, dans les rues et les salons, à la cour et peuvent s’adresser à un galant homme sans déshonneur. […] La préciosité, avec Mlle de Scudéry, Madelaine deScudéry, a valorisé le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes et affirmé la propriété de leur corps, ce qui constitue une immense conquête qui a contribué à construire […] l’égalité entre les deux sexes8.
Or, malgré cette affirmation optimiste, il faut garder à l’esprit la remarque critique de la Blonde ; point de vue que partage également Gauthier. Un peu plus loin, elle précise que ce progrès concerne tout d’abord la « vie sociale » des femmes et non pas leur vie publique ou bien économique. Myriam Dufour-Maître arrive à la même conclusion : « [L]a galanterie ne mettait aucunement fin au traitement inégalitaire des hommes et des femmes dans la morale, dans l’éducation, dans le droit ou dans le champ littéraire9. »
Ainsi, d’un côté, il est désormais parfaitement acceptable pour une femme de devenir autrice, mais de l’autre, la publication des textes reste délicate. Sophie Tonolo observe dans la préface de son édition des œuvres de Madame Deshoulières, Antoinette, MadameDeshoulières, une des grandes écrivaines de son temps, que celle-ci « n’échappe pas à cette loi tacite : une femme, a fortiori une aristocrate, ne peut écrire pour vivre10 ». Et Jean Sgard souligne que le monde très commercialisé de la presse du début du XVIIIe siècle reste dominé par les auteurs : « On peut parler d’un style de presse féminin, mais dans un domaine resté masculin11. » Cependant, même s’il faut attendre le milieu du siècle des Lumières pour pouvoir parler d’une véritable presse féminine, les activités éditoriales d’Anne Dacier ne constituent pas une importante transgression de la règle qui suscite tant de haine de la part des Modernes, même si, tout comme Madame d’Auchy, Charlotte des Ursins, vicomtesse d’Auchy12, il faut qualifier Madame Dacier de femme d’exception qui sait s’imposer dans un domaine masculin.
En revanche, le fait qu’elle descende dans l’arène pour défendre l’érudition et attaque publiquement La Motte, un membre de l’Académie française bien intégré dans la société galante13, choque ses contemporains et pourrait être à même de faire d’elle une révolutionnaire ou nouvelle Philaminte14. Certes, les contributeurs au Nouveau Mercure galant ne donnent guère d’explication au sujet de la règle que Dacier aurait franchie. Ils se contentent simplement de constater la violation de celle-ci. Cette lacune théorique n’est pas étonnante. D’après Florence Gauthier, la galanterie « fut introduite dans le royaume de France par François IerFrançois Ier […], [elle] régressa sous l’effet des violences des guerres de religion […], puis réapparut à la cour sous Louis XIIILouis XIII pour triompher sous Louis XIVLouis XIV15 ». Rappelons-nous dans ce contexte que Jean Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé baptise son périodique dès 1672 Mercure galant faisant de lui un héraut de la galanterie16. Au début du XVIIIe siècle, il n’est donc plus nécessaire de définir ce concept socio-culturel17. Or, si l’esprit du temps permet à Anne Dacier de s’imposer dans un domaine réservé aux hommes, voire de les dépasser, ses contemporains ne peuvent pas encore concevoir l’idée d’une « galanterie démocratique18 » absolue ce qui aurait permis à Dacier de se lancer « dans la polémique19 » comme l’égale d’Houdar de La Motte20. Tout comme l’accès à l’Académie française qui lui sera refusé, certaines barrières existent toujours et la place que les femmes peuvent occuper reste bien définie. Ou d’après Myriam Dufour-Maître, une certaine « défiance […] [envers] l’éloquence publique féminine21 » persiste.
Dans sa monographie La France galante, Alain Viala se penche également sur cette question de la place des femmes dans la société mondaine. Il écrit :
Dans cette modernisation [de la galanterie héritée du Moyen Âge], les dames ne sont plus vues comme des princesses en leur tour, mais des interlocutrices dans la vie sociale de Cour (et courtoisie s’entend alors ainsi). Le commerce des dames se trouve donc en quelque sorte aux deux bouts de la chaîne des comportements. D’un côté, trouver une partenaire en amour constitue l’un des buts majeurs de l’art de plaire, c’est le sens banal du terme galanterie. Mais d’un autre côté, les femmes sont à l’origine des belles manières22.
C’est surtout ce deuxième trait caractéristique qui nous intéresse ici. Alain Génetiot exprime la même idée : « Après la fermeture du salon de Mme de La Sablière, Madame deLa Sablière, c’est la marquise de Lambert, Madame deLambert qui, en 1699, renoue avec la tradition de politesse urbaine en ouvrant un salon littéraire et savant et inaugure l’âge d’or des salonnières23. » Un peu plus loin, il ajoute que la « belle conversation24 » constitue toujours la réalisation parfaite des idéaux moraux et esthétiques. Le rôle de la femme qui devient salonnière est donc clair : elle organise les rencontres de la société mondaine et propose un espace de discussion, d’échange et d’inspiration. Or, selon ses contemporains – nous avons pu observer les réactions des contributeurs au Nouveau Mercure galant –, Anne Dacier ne se contente pas d’un tel rôle secondaire dans la Querelle d’Homère. En faisant imprimer sa critique des œuvres de La Motte, elle quitte donc le cadre intime et protégé d’un salon où les femmes peuvent s’exprimer librement et brise l’ethos féminin qui autorise seulement des « discrètes avancées dans l’espace public25 ».
À cela s’ajoute encore le fait qu’Anne Dacier défend des idées esthétiques et savantes qui ne sont pas partagées dans le monde galant. Nous avons par exemple déjà vu que l’obtention d’une certaine érudition ne constitue pas une priorité des femmes. Il s’agit donc d’un double scandale – une femme qui publie un pamphlet et qui ne défend pas les idéaux de la société mondaine, mais ceux du monde érudit. Par conséquent, il nous paraît possible que la traductrice d’Homère ait davantage rappelé à ses contemporains Les Femmes savantes ou Les Précieuses ridicules de Molière [Moliere]Molière, qui cherchent à gouverner leurs maris26, que sa Célimène, le personnage principal féminin du Misanthrope, qui malgré ses défauts incarne une salonnière presque parfaite : « [L]e salon de Célimène se présente avant tout comme microcosme. Dans ce lieu mondain, dont la vie sociale est rythmée par les habitudes salonnières de l’époque, les personnages sont en majorité des courtisans27. »
Par conséquent, force est de constater qu’Anne Dacier semble incarner une provocation aux yeux de nombreux Modernes : en tant que femme indépendante et courageuse qui ne laisse ni à Houdar de La Motte ni à d’autres auteurs le dernier mot28. Elle va clairement au-delà de l’espace que les hérauts de la galanterie, comme le Nouveau Mercure galant, accordent aux femmes et brise l’« équilibre subtil […] qui caractérise l’ethos d’une femme sur la scène de l’éloquence publique29 ». Dans une question qui relève tout d’abord de la critique du goût, elle ose contredire publiquement l’autorité d’un membre de l’Académie française. Ainsi, elle renverse la hiérarchie des qualités essentielles à une dame de la haute société qu’établit la Brune dans le dialogue fictif publié dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715 : l’érudition et la défense du monde ancien sont pour Anne Dacier plus importantes que « toute la douceur, toute la modestie […] qui […] siéent si bien [aux galantes femmes]30 ». Cet affront pèse encore plus lourd étant donné que la traductrice semble remettre en question la perception de soi des Modernes qui – rappelons-nous la querelle déclenchée par la « Satire X » de Boileau, NicolasBoileau ou la lettre de Thémiseul de Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe31 – se considèrent comme les défenseurs des femmes. Or, l’exemple d’Anne Dacier suggère qu’il s’agit uniquement d’une conception bien définie de la femme que les Modernes sont prêts à soutenir et divulguer.
En guise de conclusion de ce sous-chapitre, il faut d’abord souligner que l’accent a été mis sur un aspect précis de la Querelle des Femmes : les femmes dans le champ littéraire. Un grand thème fut l’érudition des femmes32, ce qui est certainement dû au rôle primordial joué par Anne Dacier dans la Querelle d’Homère. Ainsi, bien que quelques contributeurs expriment leur admiration pour l’érudite33, la grande majorité ne recommandent pas la lecture des auteurs grecs et latins aux jeunes femmes. Selon eux, les valeurs de la galanterie, comme la politesse ou la douceur, leur sont plus essentielles et ils leur recommandent de lire des romans ou des nouvelles galantes34. En contrepartie, les dames peuvent toujours attendre un comportement irréprochable des hommes à leur égard – cela même si elles se montrent injurieuses35. Néanmoins, on note un manque d’engagement enthousiaste pour les idéaux de la société galante et des auteurs présentent parfois même les mœurs de la galanterie comme des coquilles vides et dénuées de sens36. Or, si ces prises de distance par rapport à une norme sociétale, qui vont d’ailleurs de pair avec la critique bien plus nuancée du mariage, ne forment pas un fil conducteur, les contributeurs au périodique s’en prennent régulièrement à Anne Dacier dont le comportement et l’ambition sont vivement critiqués. Éliane Itti parle dans ce contexte d’une véritable stratégie des Modernes qui accolent l’« étiquette37 » d’« injurieuse38 » à l’Ancienne. Tout en ne s’intéressant guère à sa véritable motivation, cette croisade publicitaire contre Dacier, qui va d’accusations banales à des mises en scène littéraires et divertissantes39, inscrit le périodique dans une longue tradition de réception à laquelle appartiennent également Houdar de La Motte ou Simon-Augustin Irailh, Simon-AugustinIrailh. Aux yeux des Modernes qui écrivent pour le Nouveau Mercure galant, le vrai scandale réside dans la transgression des règles de la société mondaine de la part de la traductrice d’Homère : selon eux, Anne Dacier ne se comporte pas comme une galante femme exemplaire40 et elle propose même un autre modèle de féminité qui valorise l’éloquence publique des dames. En poussant un peu plus loin cette interprétation, le fait qu’elle défie un membre de l’Académie française a pu être considéré comme une révolte contre l’exclusion des femmes de cette institution. Ainsi, il est peu surprenant qu’un acteur politiquement et socialement conservateur comme le Nouveau Mercure galant monte au créneau face à Anne Dacier qui occupe une place exceptionnelle dans le champ littéraire naissant.
De plus, il faut encore évoquer deux autres aspects qui illustrent le caractère peu novateur de la revue : comme la plupart des titres de presse de l’époque et, cela malgré son orientation féminine, les plumes du Nouveau Mercure galant sont principalement masculines et elles s’inspirent en général d’autres penseurs. Lorsque les contributeurs de la revue reprochent par exemple à Dacier d’être grossière et « injurieuse », ils ne trouvent pas de nouvel angle d’attaque, mais suivent notamment Houdar de La Motte41. Cette vivacité et violence des attaques contre Anne Dacier sont par ailleurs un autre élément classique des Querelles des Femmes dont, selon Bock et Zimmermann, la polémique reste inséparable42. En revanche, il est intéressant de voir qu’aucun Ancien n’ose prendre la défense de la traductrice d’Homère : personne ne loue sa modestie ou sa modération, seule sa traduction suscite des réactions de leur part43. Si cela est explicable par la dominance des Modernes, cette monotonie des voix exclut pourtant la réciprocité ainsi que le jeu d’actions-réactions du périodique. Ceci ne doit pas être considéré comme une réfutation des théories de Bock et de Zimmermann44, mais illustre plutôt l’enracinement profond du Nouveau Mercure galant dans le parti des Modernes. En ce qui concerne cette question précise, la revue ne forme guère un « forum45 » qui favorise l’échange, mais elle semble s’inscrire pleinement dans la réaction à – ou plutôt contre – Anne Dacier, devenant de cette façon un véritable organe de combat46 au service du parti de La Motte.
Enfin, le degré de violence de cet étiquetage47 que nous venons d’observer dans les pages de la revue doit encore être précisé. Le Nouveau Mercure galant est-il un acteur provocateur ou plutôt une force modérée ? Aux yeux d’Éliane Itti, le Nouveau Mercure galant aurait par exemple été plus modéré que les Nouvelles littéraires48 et elle renvoie ses lecteurs à Suzanna Van Dijk qui, en 1988, écrit : le Nouveau Mercure galant « refuse d’insérer des lettres dans lesquelles on maltraite Anne Dacier49 ». Ainsi, les deux chercheuses s’opposent à Noémi Hepp qui est moins indulgente envers le périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay : « Tel était le Mercure en 1715 ; en Hollande les Nouvelles Littéraires prenaient la Querelle sur un ton à peine plus élevé50. » Le fait que Hepp mette les deux périodiques au même niveau est confirmé par nos observations : premièrement, quelques textes – par exemple, « l’Arrest du Conseil d’Appollon51 » – apparaissent dans le Nouveau Mercure galant et les Nouvelles Littéraires. Deuxièmement, à l’instar d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay, Henri Du Sauzet, HenriDu Sauzet admet qu’Anne Dacier est une érudite remarquable, mais contrairement à son confrère, il parvient même à situer plus précisément Des Causes de la corruption du goût :
Tout ceux qui […] ont lû [les Causes de la corruption du goût] assurent qu’il n’est en rien inférieur aux autres Ouvrages de cette illustre Dame. On y reconnoît par tout une main de Maître ; & la maniére dont ce Livre est écrit, fait, dit-on, beaucoup pour la Cause que Madame Dacier y soûtient52.
Par conséquent, il est difficile de traiter de Du Sauzet, HenriDu Sauzet de plus brutal que Le Fèvre de Fontenay. Bien au contraire, un passage si positif fait défaut au Nouveau Mercure galant. À nos yeux, si les deux périodiques ont donc plus de points communs que le croit Suzanna Van Dijk, leurs auteurs expriment des sentiments différents à l’égard d’Anne Dacier.
Bilan de la Partie I – Dimension politique
« Avec Privilege du Roy1 » – cette formule se trouve au-dessous du frontispice de chaque Nouveau Mercure galant et définit d’emblée la revue qui a une relation spécifique avec le pouvoir royal. Ainsi, dans les analyses de cette partie, il fut question de découvrir dans quelle mesure la dualité des Anciens et des Modernes qui marque la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle se reflète dans les questions sociales et politiques abordées dans le périodique.
Premièrement, tout en suivant Larry F. Norman qui souligne le choc que ressent Charles Perrault, CharlesPerrault en découvrant le comportement impertinent d’AchilleAchille face à AgamemnonAgamemnon, le roi le plus puissant des Grecs2, nous avons pu observer que les contributeurs du Nouveau Mercure galant, hormis la dame d’érudition antique, considèrent les héros de l’Iliade d’Homère comme des exemples négatifs. Ils se heurtent au fait que ceux-ci ne respectent pas les valeurs chevaleresques qui forment toujours la base du deuxième ordre. Ainsi, Hardouin Le Fèvre de Fontenay critique vivement HectorHector dans la livraison d’août 1715 car il fuit devant le combat et un possible duel avec AchilleAchille3. Et, pour une fois, le responsable de la revue souligne même qu’il serait extrêmement dangereux de faire d’HectorHector un modèle pour les jeunes4. À cela s’opposent les nombreux nobles exemplaires que les lecteurs du périodique rencontrent – parfois – dans les nouvelles galantes, mais – très souvent – dans les articles annonçant les décès et les mariages5. Là, les auteurs esquissent l’image d’un noble parfait qui est issu d’une « ancienne Maison6 », courageux et un fidèle serviteur de son roi7. Par conséquent, bien qu’il n’y ait que peu de comparaisons directes entre les héros défectueux de l’Iliade et les chevaliers français sans défauts8, la dualité entre un ancien monde imparfait, voire répugnant, et une modernité idéalisée, puisque jugée parfaite, est bien présente dans la revue.
Par la suite, nous avons étudié la question de la langue qui constitue, selon Marc Fumaroli, un enjeu-clé de la Querelle des Anciens et des Modernes9. Étant donné qu’Anne Dacier, en tant que philologue, est consciente de la difficulté de traduire un texte grec en français, elle précise ce défi dans la préface de sa traduction de l’Iliade et fait à la fois appel à l’indulgence de son public10. Or, à l’instar d’Houdar de La Motte, les Modernes qui contribuent au Nouveau Mercure galant se déchaînent contre cette remarque de l’Ancienne et défendent vigoureusement le français et sa culture. L’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons évoque par exemple les grands auteurs du siècle de Louis XIVLouis XIV pour souligner les capacités d’expression et la beauté de la langue de Molière11. Face à ce proto-nationalisme linguistique et culturel, aucun Ancien ne se prononce en faveur des langues anciennes et il est donc impossible de trouver une trace de dualité entre les Anciens et les Modernes dans le Nouveau Mercure galant concernant cet aspect particulier. En revanche, nous avons vu des positions discordantes au sein du parti des Modernes. D’une part, il y a eu le cas d’un auteur anonyme qui considère le français comme la plus belle langue du monde12 et, d’autre part, à l’instar de Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons commence à développer un certain relativisme culturel ; il soutient qu’il n’y a pas d’hiérarchie entre les différentes langues qui sont égales tout en conservant leurs spécificités13.
Le prochain grand aspect étudié dans ce chapitre furent les glorifications du roi et du régent. Il s’agit d’un domaine dans lequel il y a une vraie dualité, ou plus exactement, un concert de voix et de stratégies discursives différentes. D’après Chantal Grell, les éloges formulées à l’égard de Louis XIVLouis XIV et les stratégies de communication de la monarchie évoluent pendant le règne du roi-soleil : premièrement, Alexandre le GrandAlexandre le Grand est omniprésent dans la propagande royale et, ensuite, les rois issus de la tradition biblique et chrétienne, comme Louis IXSaint Louis ou Salomon, roi bibliqueSalomon, sont instrumentalisés en faveur de Louis XIVLouis XIV14. Mais, en ne prenant pas en considération le discours officiel, bien des contributeurs au Nouveau Mercure galant mélangent les différentes traditions et, par conséquent, un vaste panorama de héros issus de l’histoire ancienne ou de la mythologie gréco-romaine se présente aux lecteurs de la revue15. Dans le même temps, il existe également des textes dont les auteurs, Madame Deshoulières, Antoinette, MadameDeshoulières16 ou Pierre-Charles Roy, Pierre-CharlesRoy17, n’ont presque pas utilisé le monde ancien comme référence. Par ailleurs, en ce qui concerne cet aspect, il n’y a guère de différences entre les louanges consacrées à Louis XIVLouis XIV et celles dédiées à Philippe d’Orléans, le RégentPhilippe d’Orléans, le Régent. Nous pouvons donc constater qu’une vraie dualité entre les Anciens et les Modernes existe : il y a des contributions élogieuses dont les auteurs se servent de l’histoire, et d’autres glorifications dont les écrivains s’abstiennent d’instrumentaliser le passé lointain. En outre, nous avons découvert que le Nouveau Mercure galant suit les principales évolutions du régime ce qui confirme les thèses d’Andreas Gestrich : bien que le périodique défende initialement la suprématie de la langue française18, le responsable de la revue change de position après la mort de Louis XIVLouis XIV et, en 1716, il soutient le retour des Italiens19. Néanmoins, malgré cette proximité incontestable du pouvoir, il nous paraît plausible d’évoquer une démarcation minimale des souverains de la part du Nouveau Mercure galant : certains textes élogieux peuvent être lus à plusieurs niveaux20. Une lecture au deuxième degré nous suggère notamment qu’au moins, quelques auteurs prennent leur distance avec le pouvoir ou le mettent en garde.
Troisièmement, il ne faut pas oublier que, de la Querelle des Anciens et des Modernes à la Querelle des Femmes, ce ne fut qu’un petit pas. Au vu des disputes entre Boileau, NicolasBoileau et Perrault, CharlesPerrault à propos du beau sexe, nous nous sommes attendu à ce que le Nouveau Mercure galant choisisse le camp des dames et défende leur cause. Or, la réponse est moins évidente : si la majorité des contributeurs du périodique attaque systématiquement et violemment Anne Dacier à laquelle ils collent en général l’« étiquette21 » – pour reprendre l’expression d’Éliane Itti – d’être injurieuse22, certains auteurs de la revue se moquent également de quelques traits caractéristiques des galantes femmes, comme de leurs paroles vides de sens ou du fait qu’elles soient trop émotives23. Dans le même temps, les différents contributeurs à la revue estiment que, contrairement à Anne Dacier, une femme n’a pas besoin d’érudition. Il est plus important qu’elle soit polie et douce, et qu’elle respecte les valeurs de la galanterie24. Ainsi, les grands auteurs gréco-romains ne constituent guère une lecture recommandable au beau sexe qui devrait principalement lire des romans et regarder des opéras25. Mais pour finir, il existe peu de contributions qui discutent la position de la femme dans le champ littéraire naissant et ces textes sont écrits par des plumes masculines26. Les seules contributions qui soutiennent véritablement la cause des dames de la haute société sont les nouvelles galantes dont les auteurs dénoncent le mariage qui cause souvent le malheur de la mariée, mais c’est dans la prochaine partie que ces histoires inspirées des romans seront discutées. De ce fait, il faut admettre que peu d’opinions différentes sont problématisées et que de nombreux auteurs du Nouveau Mercure galant attaquent avant tout Anne Dacier qui constitue, selon eux, un modèle négatif de la féminité27.
En définitive, même si la dualité entre les Anciens et les Modernes n’est pas toujours présente, elle existe pourtant et des opinions différentes sont exprimées. De cette manière, le Nouveau Mercure galant forme une vraie plateforme et correspond bien à un critère que Suzanne Dumouchel associe à ce genre de périodique : elle décrit le Nouveau Mercure galant comme un « forum28 » qui donne facilement la parole à plusieurs contributeurs – lecteurs provinciaux29 et issus d’un milieu modeste30, hommes de lettres31 ou jeunes ambitieux qui veulent gagner leurs lauriers littéraires32. Cet aspect particulier du périodique est avant tout présent dans le sous-chapitre « Un royaume et un public » dans lequel nous avons pu montrer que la Querelle d’Homère suscite des réactions à travers tout le royaume de France et qu’elle permet à des lecteurs-auteurs des quatre coins du territoire de participer aux échanges.
Partie II – Dimension esthétique
« Aimez, donc la raison : que toujours vos écrits/ Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix1. » À la lumière de ces vers issus de l’Art poétique, Nicolas Boileau, NicolasBoileau semblerait un fervent défenseur de la raison et, par conséquent, un apôtre des Modernes. Or, ces deux vers sont sortis de leur contexte initial et Boileau, NicolasBoileau est également le traducteur du Traité du sublime du pseudo-LonginLongin dont il défend les idées. Sans entrer dans les détails de cette opposition qui sépare le sublime de la raison, nous pouvons constater qu’elle pourvoit les débats autour de la critique du goût d’un cadre théorique. Aujourd’hui, les chercheurs estiment que la doctrine classique se trouve au milieu, c’est-à-dire entre ces deux extrêmes. Elle constitue donc un compromis dont Annie Becq souligne « le caractère composite des éventuelles références philosophiques2 ». Face au même problème, Alain Génetiot parle d’« un juste tempérament » caractéristique de la littérature du XVIIe siècle français : « Mais la poétique classique ne se contente pas de faire coexister des styles contraires, elle les fond dans le creuset du style moyen qui conduit à la synthèse classique3. »
Dans la dernière partie du siècle, cette coexistence riche de tensions est mise à rude épreuve : la Querelle des Anciens et des Modernes fait éclater ce compromis et Marc Fumaroli constate : « Les Modernes, tel l’abbé Terrasson, JeanTerrasson, rationalisent la poétique ; les Anciens au contraire approfondissent leur réflexion sur le ‘goût’, et sur les facettes de l’expérience poétique du vrai, du beau et du sublime4. » Désormais, les Modernes cherchent à appliquer « la méthode géométrique au domaine du goût5 » et les Anciens doivent réagir à cette provocation, c’est-à-dire démontrer que l’extension du royaume de la raison à celui des belles-lettres n’est qu’une hybris. C’est le conflit de base qui structure la Querelle d’Homère6 dont une des questions les plus importantes est celle de savoir ce qui constitue la nature de la belle littérature.
Néanmoins, ni les Anciens, ni les Modernes n’abordent cette problématique d’une façon purement abstraite ou théorique, mais la querelle éclate de nouveau à la suite de deux traductions très différentes de l’Iliade d’Homère : celles d’Anne Dacier et d’Houdar de La Motte. Ainsi, les débats tournent autour de deux textes concrets et notre grande question peut engendrer plusieurs petites. Premièrement, il faut s’interroger sur les deux traductions de l’Iliade et l’accueil qui leur est accordé. Cela signifie que nous étudierons les réactions des deux partis à l’Iliade homérique, que la plupart des participants à la querelle ne connaissent que grâce à la traduction d’Anne Dacier7 et qu’ils n’en distinguent guère, ainsi qu’à l’Iliade en douze chants d’Houdar de La Motte. Deuxièmement, nous étudierons les différentes conceptions de la critique du goût en général et de ce qui est un bon homme de lettres en particulier. De nouveau, nous nous intéresserons aux convictions des Anciens et des Modernes afin de trouver une éventuelle dualité des voix. Et pour bien conclure cette étude, nous analyserons quelques exemples des nouvelles galantes ainsi que les genres qui appartiennent à l’« empire de la galanterie8 », c’est-à-dire les conversations, les lettres et les petites pièces de poésie mondaines9.
Le but de cette analyse des textes sera de découvrir dans quelle mesure le Nouveau Mercure galant contribue à divulguer des idéaux ou des genres littéraires. Cette étude nous permettra également de préciser la nature de la réception de la Querelle d’Homère dans le périodique. Ainsi, le deuxième chapitre de cette partie illustre de quelle façon la Querelle d’Homère, en tant que deuxième partie de la Querelle des Anciens et des Modernes s’inscrit pleinement dans la tradition des débats sur la conception du beau qui ont eu lieu au XVIIe siècle10 et qui aboutissent à la philosophie des Lumières et à la définition de l’esthétique par des philosophes, tels que Edmund Burke, EdmundBurke, Denis Diderot, DenisDiderot, Alexander Baumgarten, AlexanderBaumgarten ou encore Emmanuel Kant, EmmanuelKant par la suite. Ce changement de perspectives complétera par conséquent la vue d’ensemble de la réception de la Querelle d’Homère au sens large tout en prenant en compte les œuvres des théoriciens de l’art, comme Roger de Piles, Roger dePiles, ce qui soulignera d’autant plus la fertilité de la Querelle d’Homère et ce qui justifiera encore l’approche particulière de cette analyse qui veut mettre en avant le caractère multidisciplinaire des querelles.
Au total, ce plan reflète plus que celui de notre première partie la dualité des Anciens et des Modernes. Pourtant, nous savons que celle-ci ne forme pas une frontière absolue, mais un continuum. Par conséquent, nous ne nous laisserons pas enfermer dans une opposition simpliste, mais continuerons à chercher les tons gris, c’est-à-dire les voix divergentes, neutres ou de compromis, ce qui nous permettra de montrer que les deux partis ne constituent pas de blocs monolithiques. En outre, tout en voulant étudier le plus de contributions possible, nous devrons faire des choix difficiles, mais cohérents. Ainsi, dans la première étape de notre analyse qui sera consacrée à la Querelle d’Homère dans un sens plutôt étroit du terme, nous mettrons l’accent sur les textes de querelle de premier ordre. Puis, nous élargirons nos questions de recherche et, parallèlement, nous agrandirons également notre base textuelle pour prendre en compte tous les Mercures d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay de 1714 à 1716.
1. Critique de l’Iliade
1.1 Défense de l’œuvre d’Homère
Malgré son orientation indiscutablement moderne, le Nouveau Mercure galant propose à ses lecteurs, dans le domaine de la critique du goût, une grande variété d’opinions défendues par les Anciens. En montrant ainsi « une solide connaissance1 » de son époque et des enjeux de la Querelle d’Homère, Hardouin Le Fèvre de Fontenay suit non seulement l’exemple de Jean Donneau de Visé [Devizé], JeanDonneau de Visé, son illustre prédécesseur et créateur du périodique, mais il crée également un véritable « forum2 » qui contribue à la circulation des idées en offrant aux lecteurs du Nouveau Mercure galant la possibilité de se forger leur propre idée – du moins en théorie.
Les concepts et les arguments des Anciens peuvent se retrouver dans trois types de textes : premièrement, dans les rares contributions des Anciens eux-mêmes, deuxièmement, dans des textes d’auteurs neutres, qui, par exemple, formulent des positions de compromis tout en questionnant la véhémence du débat, et troisièmement, dans de nombreuses prises de paroles des Modernes qui reproduisent les arguments des Anciens, pour ensuite les réfuter, sans pour autant toujours y arriver. Cette incapacité souligne d’un côté la force des idées des partisans d’Homère et de l’autre la place du Nouveau Mercure galant dans le champ littéraire contemporain.
À partir de ce corpus restreint, on analysera les différents types de défenses d’Homère et de ses œuvres. L’enquête suivra les deux grands axes du raisonnement déployé par les Anciens : les arguments caractéristiques en faveur d’Homère ainsi que la critique formulée contre l’imitation de l’Iliade d’Houdar de La Motte. L’objectif de ce chapitre consiste donc à établir un inventaire des notions et concepts utilisés pour défendre la version originale de l’Iliade. Ce ne sera que dans une étape ultérieure qu’ils seront analysés plus profondément.
Le prestige et les beautés d’Homère
Tout d’abord, avant d’évoquer le style homérique ou le relativisme historique, il est important de mentionner le grand respect que les représentants des deux partis témoignent à Homère1. Dans la satire « Arrest du conseil d’Apollon », publiée dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715, un Moderne, qui se cache derrière le pseudonyme presque indécodable d’Akakentreke2, écrit qu’Homère est « estimé Poëte sans pareil3 ». L’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons avoue dans une lettre parue en mars 1715 qu’Homère a été un « grand génie4 » et qu’il a écrit un très grand poème pour son époque5. Certains Modernes ont même trouvé quelques beaux passages dans l’Iliade, comme Hardouin Le Fèvre de Fontenay le rappelle dans son compte rendu de l’Examen pacifique d’Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont : « [Vous] feriez penser icy, que le Critique n’auroit rien trouvé de loüable dans Homere […] est-il possible, Monsieur, que vous n’ayez pas senti en lisant M. de la Motte que sa Critique fait infiniment plus d’honneur à Homere [et à son Iliade], que toutes vos Apologies6. » Or, dans les contributions des Modernes, ces éloges sont les rares exceptions qui confirment la règle générale : ils apparaissent comme de simples formules de politesse qui précèdent souvent une critique sévère de l’Iliade homérique.
Bien que les Anciens partent d’une position semblable, ils arrivent à une conclusion bien différente. Selon eux, la version originale de l’Iliade est aussi parfaite qu’Homère lui-même. Elle reste un chef-d’œuvre, ses « beautés » dominent et elle n’a quasiment pas de faiblesses. C’est en tout cas la conviction d’Anne Dacier. Enthousiaste, elle écrit dans la préface de sa traduction de l’Iliade : « [I]l faut aller à ce qu’il y a de plus considerable, & tascher de monstrer ce sublime & ce merveilleux qui regnent par tout dans Homere7. » Et plus loin, elle assure qu’elle n’est pas la seule à penser cela : « Je ne m’amuseray pas icy à recüeillir tous les éloges qu’on a donnez à Homere, on en composeroit des volumes8. » Ainsi, Dacier résume brièvement la réception glorieuse d’Homère à travers les siècles avant de citer, tout de même, deux exemples concrets : PolitienPolitien et Dion ChrysostomosDion Chrysostomos. « L’Abbé de ***9 », un lecteur-auteur anonyme, qui publie une « Comparaison des Discours sur M. de la Motte et de Madame Dacier sur les Ouvrages d’Homere » dans la livraison d’avril 1715 et qui demande à Hardouin Le Fèvre de Fontenay de prendre « le parti de la neutralité10 », introduit cette idée dans le périodique et il explique que Dacier rappelle le prestige historique d’Homère. Puis, il précise que la savante « ne veut pas qu’on examine [l’Iliade] après que tant de grands hommes ont décidé en faveur d’Homere11 ». Dans le même numéro de la revue, cette position est également défendue dans un « Extrait de la lettre d’une Dame d’érudition antique, à un Academicien Franҫois moderne touchant l’Iliade d’Homere comparée avec celle de M. de la M.12 ». L’autrice y estime qu’Homère est un « divin Poëte13 » et que « toute la terre14 » l’adore. Puis, elle suggère qu’aucun écrivain ne peut plaire sans ses règles, c’est-à-dire, par manque d’œuvre théorique d’Homère, sans imiter son Iliade15.
Cette argumentation des Anciens est aussi présente dans un autre texte du même numéro du Nouveau Mercure galant : une discussion très probablement fictive entre deux femmes dont l’une défend la cause de Madame Dacier et l’autre celle d’Houdar de La Motte. L’auteur de cette contribution est, selon Hardouin Le Fèvre de Fontenay, un « galant homme qui a certainement beaucoup d’esprit16 » et qui prétend avoir assisté à la dispute des deux dames. Il fait dire à la défenderesse d’Homère : « [L’] art de la Poësie fut porté tout d’un coup par Homere à un degré de perfection auquel il n’est pas permis de prétendre17. » Ce trait de génie du poète grec renvoie certainement à son œuvre majeure, l’Iliade, qui devient ainsi l’incarnation de son talent immense dont personne n’a le droit de douter.
Le contributeur anonyme fait énoncer à l’Ancienne un deuxième argument en faveur d’Homère : « [Si] vous avez lû ce qu’en dit le grand…18. » Apparemment à l’instar d’Anne Dacier qui évoque, par exemple, « AristoteAristote, Denys d’HalicarnasseDenys d’Halicarnasse, Démétrius, LonginLongin, etc.19 » dans Des causes de la corruption du goût, la représentante des Anciens veut également citer quelques autorités antiques dont elle considère les opinions et jugements toujours d’actualité et à même d’enseigner quelque chose. Cependant, son amie moderne semble convaincue du contraire et l’interrompt tout de suite : « Je ne sҫay point ce qu’on dit ces grands, Madame, quand je trouve leurs noms dans un Livre, je les saute20. » Sans conteste, le recours aux autorités n’arrive plus à persuader tout le monde, particulièrement le public mondain21.
Le premier grand argument en faveur du poète grec est donc constitué par le prestige d’Homère. Si tous les partis le respectent en tant que personnage historique, seuls quelques Anciens en font une défense de son œuvre. Ils se servent soit des grandes autorités de l’Antiquité pour justifier la suprématie d’Homère et de son Iliade, soit de l’équation selon laquelle l’Iliade égale forcément son auteur. Mais ni l’une ni l’autre ne peuvent persuader les Modernes. Pour eux, le fait que Homère soit le « père de la poésie et de l’éloquence22 » n’implique pas qu’il reste un modèle parfait ou un auteur indépassable23. Face au triomphe du cartésianisme, la première stratégie de défense des Anciens tombe ainsi en désuétude et la deuxième mène à un raisonnement circulaire : l’œuvre d’Homère justifierait le prestige de son auteur et vice versa.
En conséquence, il n’est guère surprenant qu’au début du XVIIIe siècle, cet argument ne rencontre plus beaucoup de succès, même parmi les Anciens, dont seulement une minorité y a recours : par exemple René Le Bossu, RenéLe Bossu, Hilaire-Bernard de Longepierre, Hilaire-Bernard deLongepierre ou, encore, Anne Dacier qui, selon Noémi Hepp, cherchent en vain à contrer les Modernes avec des arguments dépassés24. Tout en étant une défense faible, cet argument soulève pourtant des questions intéressantes, comme celles du statut de l’auteur ou du rapport de l’écrivain à son œuvre25. Mais, face aux vives critiques des Modernes, les Anciens ont besoin d’arguments plus solides.
À part le nom prestigieux de l’auteur de l’Iliade, les Anciens et les auteurs proches de leur parti évoquent également des arguments plus profonds concernant la critique du goût. Parmi eux se trouve l’abbé de *** de la « Comparaison des Discours de M. de la Motte et de Madame Dacier sur les Ouvrages d’Homere » qui rappelle en avril 1715 : « Homere n’est point admirable en tout, Homere n’est pas si méprisable que M. de la Motte semble l’insinuër, & il auroit attaqué avec plus d’avantage s’il l’avoit plus estimé26. » On n’apprend cependant pas à quels aspects admirables d’Homère le contributeur anonyme fait référence. Il laisse à d’autres Anciens le souci de préciser son argument.
La dame d’érudition antique est plus claire. Dans sa lettre publiée dans le Nouveau Mercure galant du même mois et dont le but est de démontrer « la superiorité invincible des Anciens sur les Modernes27 », elle compare la traduction de M. de La Motte à celles de l’abbé Régnier-Desmarais, François-SéraphinRégnier-Desmarais et d’Hugues Salel, HuguesSalel ainsi qu’à la sienne28. Son bilan est sans équivoque : la traduction du leader du parti moderne est « bien opposé[e] à la noble simplicité d’Homère29 ». Et quelques pages plus loin, elle ajoute que les ouvrages du poète grec sont pleins de « beautez […] simples, naïves et dignes de […] [son] siècle30 ». Il s’agit d’un argument classique des Anciens et Anne Dacier l’utilise également pour s’opposer aux détracteurs d’Homère. Dans la préface de sa traduction de l’Iliade, elle se dit convaincue qu’« Homere peint par tout la Nature telle qu’elle estoit dans sa premiere simplicité31 ». Si cette « noble simplicité32 » devient ainsi un composant intrinsèque de la beauté, elle n’est pas la seule qualité de l’Iliade en prose.
Au contraire, en général, elle semble liée à une autre caractéristique : le naturel qui est également introduit par la dame d’érudition antique. Cette défenderesse d’Homère en fait un autre argument en faveur de l’Iliade : « Homere […] [y] peint bien le naturel des hommes33. » Et un peu plus loin, la nature revient sous la forme d’une métaphore, quand l’autrice compare les bonnes traductions de l’Iliade de l’abbé Régnier-Desmarais, François-SéraphinRégnier-Desmarais et Salel, HuguesSalel à un délicieux miel : « [Leur] Poësie […] est plus douce que miel34. » Si l’autrice fait ainsi de la douceur une qualité poétique, elle fait en même temps référence à d’autres penseurs humanistes : Jean de La Fontaine, Jean deLa Fontaine, Nicolas Boileau, NicolasBoileau35 ou encore l’Irlandais Jonathan Swift, JonathanSwift. Ce dernier compare les auteurs qui s’inspirent de l’Antiquité gréco-latine aux abeilles qui s’enrichissent en recueillant le nectar dans les campagnes et jardins. Tout comme l’érudit irlandais, la dame d’érudition antique met donc les Anciens et les abeilles en parallèle. Elle ne suit pourtant pas complètement Swift, JonathanSwift, puisqu’elle ne compare pas les Modernes à l’araignée destructrice de la Battle of the Books36. Même s’il paraît improbable que la dame d’érudition antique ait lu l’ouvrage de Swift, JonathanSwift qui ne fut traduit en français qu’en 1721, il reste pourtant difficile d’établir avec certitude sa source d’inspiration, car la métaphore de l’abeille, qui remonte à PlatonPlaton, était fréquemment utilisée après son introduction dans l’univers culturel français par Michel de Montaigne, Michel deMontaigne au XVIe siècle37.
En dehors de la dame d’érudition antique, il y a également d’autres contributeurs qui considèrent le style naturel et simple d’Homère comme son principal atout. Dans la discussion fictive entre une défenderesse d’Homère et une opposante au poète grec d’avril 1715, dont on a déjà parlé dans ce chapitre, la représentante des Anciens développe un argument similaire :
Vous y reconnaissez la simple nature, & j’aime bien mieux voir ces illustres grivois se chanter poüilles, & faire eux-mêmes leur fricassée, que d’entendre nos braves & nos mignons, toûjours guindez dans les plus nobles sentiments de fierté, ou confits dans les plus tendres sentiments de l’amour38.
L’Ancienne de cette dispute rejoint la dame d’érudition antique. Les deux femmes apprécient l’Iliade homérique pour son style simple et naturel. Ces qualités ne se résument pas seulement à un refus des idéaux sociétaux de son époque, tels que la galanterie ou l’honnêteté. Il s’agit de la tentative de mettre en place une nouvelle règle universelle pour juger les œuvres d’art et les productions littéraires. Mais on y reviendra plus tard. Pour l’instant, constatons que, grâce à son style simple et naturel, Homère continue à séduire certains amis des belles-lettres françaises.
D’autres arguments esthétiques sont encore introduits par Hardouin Le Fèvre de Fontenay qui propose en août 1715 un examen critique de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, professeur de grec au Collège royal :
M. B. prétend que dans ce denombrement qui paroist si sec aux Critiques d’Homere, il y a des beautez qu’ils ne voyent pas, & qu’on ne peut pas leur faire voir, mais sur lesquelles ils doivent s’en rapporter aux plus fameux écrivains de l’antiquité qui les ont vûës39.
Boivin, Jean [M. B.]Boivin parle ici des beautés d’Homère et il est essentiel de noter que, d’après lui, on ne peut ni toutes les percevoir, ni les comprendre rationnellement, car elles sont cachées. Par conséquent, il faut parvenir à les détecter ou se fier à quelqu’un qui a déjà été au contact de celles-ci. Cet argument est également présent dans un autre dialogue fictif. Cette fois, il s’agit d’une discussion entre un Moderne et deux divinités, déguisées en Anciens, qui fut publiée en juin 1715 par un auteur anonyme. Un des deux Anciens attribue à l’Iliade d’Homère « des beautez surnaturelles40 ». Ainsi, mais sans le dire explicitement, lui et Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin font circuler une nouvelle définition de la critique du goût qui ne se base plus sur des règles rationnelles, mais sur la perception subjective.
Ensuite, un autre argument de Boivin, Jean [M. B.]Boivin est discuté. Les extraits cités de son œuvre suggèrent que l’érudit revient sur la question de la finalité de la littérature. Contrairement à la doctrine dominante selon laquelle l’art doit non seulement plaire, mais aussi instruire41, Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin avance l’idée suivante : « Qu’importe aprés tout qu’Homere ait des défauts, si on le lit avec plaisir42. » Quelques pages plus loin, le lecteur attentif trouve une confirmation sur le fait que Boivin, Jean [M. B.]Boivin semble sérieux sur ce changement de paradigme. Selon Le Fèvre de Fontenay, le professeur de grec au Collège royal excuse l’immoralité des dieux homériques par le souci de présenter un travail qui plaît43. Ce positionnement est provocateur, voire révolutionnaire, et le directeur du périodique semble avoir du mal à suivre ce raisonnement. Il rappelle simplement que « Homere a eû pour but d’instruire, comme ses admirateurs n’en doutent nullement44 ».
Mais Boivin, Jean [M. B.]Boivin n’est pas seul. Au contraire, ses idées pointent vers la notion du « sublime » qui, selon Boileau, NicolasBoileau, « fait qu’un ouvrage enleve, ravit, transporte45 ». Ce concept est également défendu par d’autres Anciens, comme le Père Bouhours, DominiqueBouhours ou Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon, qui ne parlent pas de sublime, mais de la grâce ou d’un je ne sais quoi touchant les lecteurs46. Tout comme Boivin, Jean [M. B.]Boivin, Bouhours, DominiqueBouhours est persuadé que le je ne sais quoi sait faire oublier les imperfections : « Il s’ensuit de là, dit Eugène, que c’est un agrément qui anime la beauté & les autres perfections naturelles ; qui corrige la laideur & les autres défauts naturels47. » Malheureusement, ces réflexions ne sont pas développées davantage dans le Nouveau Mercure galant. Mais, l’auteur de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille propose encore un argument philosophique qui dépasse les seules questions esthétiques et qui reprend des idées d’autres Anciens.
Le troisième grand argument en faveur d’Homère développé dans le Nouveau Mercure galant est formé par le réalisme historique48. Il est présent d’une façon indirecte car Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, son porte-parole, ne s’adresse pas personnellement aux lecteurs du périodique, mais c’est à nouveau Hardouin Le Fèvre de Fontenay qui lui prête sa voix.
Selon la plume du Nouveau Mercure galant, Boivin, Jean [M. B.]Boivin défend par exemple la déesse ThétisThétis, qui s’occupe affectueusement du cadavre de PatroclePatrocle, l’ami mort d’AchilleAchille : « Il [Boivin, Jean [M. B.]Boivin] se contente d’avancer qu’il falloit que du tems d’Homere on crût que la conversation d’un corps mort fut quelque chose de bien important, puisque les Déesses même les plus délicates ne dedaignoient pas d’y donner toute leur attention49. » C’est un argument rare dans les pages du Nouveau Mercure galant. Comme le Père Buffier, ClaudeBuffier, Fénelon, François Salignac de La MotheFénelon ou encore Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont, Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin défend une représentation réaliste des mœurs et des conditions de vie à l’époque homérique. Au lieu de simplement voir dans le comportement des héros un mode de vie plus simple ou naturel, il met l’accent sur la particularité de chaque époque et refuse l’idée d’une continuité historique absolue que l’on puisse soumettre à un seul et unique idéal du bon goût50.
Et même si les conséquences de cette approche ne sont pas tirées dans le Nouveau Mercure galant, on y en trouve d’autres exemples. Boivin, Jean [M. B.]Boivin tente de défendre de cette manière quelques répétitions de l’Iliade d’Homère : « Cette sorte de repetition sied si bien à Homere, & et sied qu’à luy seul, caractere convenable au genie & à l’antiquité de ce Poëte51. » Puis, le professeur au Collège royal établit même un lien avec les livres de Moïse52 qui « sont [également] pleins de repetitions53 ». Un peu plus loin, l’auteur de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille réaffirme que les répétitions ne choquaient personne à l’époque d’Homère car on parlait de cette façon54.
Le même argument, certes moins explicite, se trouve aussi dans une autre contribution au Nouveau Mercure galant. En avril 1715, les lecteurs du périodique ont profité d’une discussion fictive entre une Ancienne et une Moderne. Malgré une fine ironie sous-jacente qui domine la contribution, une petite phrase, qui vient de se glisser dans une déclaration défendant la simplicité, retient l’attention : « Icy vous voyez peints au naturel tous les deffauts d’un siecle grossier55. » L’allusion aux différentes époques est minimale, mais elle est présente et montre ainsi une autre possibilité de défendre l’œuvre d’Homère.
Malheureusement, Hardouin Le Fèvre de Fontenay n’entre pas dans les détails. Au contraire. Le responsable du Nouveau Mercure galant semble avoir du mal à réfuter cet argument développé par Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin : plus les passages cités deviennent complexes, plus ses répliques sont courtes. Le meilleur exemple en reste la première mention du relativisme historique. À une longue description et explication s’ajoute simplement la brève question « Qu’en pense le Lecteur56 ? ». Est-ce que ce silence signifie que l’argument développé par Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin pour sauver Homère est donc irréfutable ? Non, certainement pas. D’un côté, le relativisme historique est une approche bien innovatrice57, mais de l’autre, il ne constitue nullement un passe-partout. Selon Julie Boch qui se base notamment sur les travaux de Chantal Grell58, « c’est […] s’enfermer dans la circularité d’une démonstration59 ». Geneviève Cammarge est également de cet avis. En 2010, elle écrit à propos de la traductrice d’Homère : « Mme Dacier n’a pas été très sensible au caractère vicieux du cercle argumentatif dans lequel elle s’enfermait60. » Toujours est-il que les Anciens proposent également de nouveaux concepts, certes mal définis mais novateurs, dont la présence dans le Nouveau Mercure galant suggère une large diffusion au-delà des cercles érudits et qui, selon Larry F. Norman, contribueront plus tard à l’autonomie de la littérature61.
Somme toute, plusieurs arguments en faveur d’Homère et de son Iliade se trouvent dans le Nouveau Mercure galant : son prestige, la noble simplicité, le naturel de son ouvrage ainsi que des idées proches du sublime ou du relativisme historique. De plus, il faut souligner que ces raisonnements apparaissent dans des textes d’une Ancienne et d’un contributeur neutre, mais également dans ceux des Modernes qui les font circuler – parfois d’une manière abrégée – et essaient – souvent avec des difficultés – de les réfuter. Mais les Anciens ne se contentent pas de défendre Homère, ils attaquent également Houdar de La Motte.
Refus de l’œuvre de La Motte
Après avoir analysé les défenses de l’Iliade homérique au sens strict du terme, nous étudierions le deuxième grand axe stratégique des Anciens pour contrer les Modernes. Ils s’attaquent à L’Iliade, poème, avec un Discours sur Homère d’Houdar de La Motte dont l’introduction forme une véritable dénonciation de l’œuvre originale. Commençons par celui-là, avant d’analyser les jugements des Anciens à propos de son imitation de l’épopée grecque ainsi que des principes sur lesquels il base sa traduction.
Premièrement, il paraît essentiel d’évoquer les critiques formulées contre les réflexions théoriques de La Motte, c’est-à-dire son Discours sur Homère. La première Ancienne à qui le Nouveau Mercure galant donne l’occasion de défendre sa conviction est Anne Dacier. Un auteur anonyme, qui réagit en février 1715 aux Causes de la corruption du goût de la traductrice, lui donne la parole. Selon l’érudite, « tout le discours de M. de la Motte, roule sur de faux principes : Que la critique des passages d’Homere qu’il a rapportez, est frivole, & qu’il regne par tout un certain esprit très capable de nuire aux belles lettres1 ». Anne Dacier n’est pas la seule à penser que les reproches formulés par Houdar de La Motte manquent de bon sens et ignorent les règles des belles-lettres. Deux mois plus tard, dans le numéro d’avril 1715, un contributeur neutre2 fait évoluer l’argument de l’érudite « sans ployer [pourtant] les genoux3 » devant elle. Dans son article, il propose une « Comparaison des Discours de Monsieur de la Motte & de Madame Dacier, sur les Ouvrages d’Homère » et suggère que le leader des Modernes ait pris la mauvaise position tout en louant le style de l’homme de lettres : « [La] politesse du discours de M. de la Motte fait souhaiter qu’il eût soûtenu une meilleure cause que celle qu’il a deffenduë4. » Puis, il souligne que le public attend d’un membre de l’Académie française de défendre Homère et de proposer un jugement plus nuancé5. C’est d’ailleurs aussi un reproche qu’Anne Dacier fait à toute l’institution dans Des causes de la corruption du goût. Elle s’y plaint que « l’Académie se taist […] [et qu’elle] ne s’éleve pas contre cet excés si injurieux pour elle6 ».
Vers la fin de sa contribution au Nouveau Mercure galant, le contributeur d’avril 1715 devient plus catégorique. Selon lui, Houdar de La Motte a commis une grave erreur méthodologique ; le Moderne ne serait pas à même de se prononcer sur l’Iliade puisqu’il n’a pas pu consulter la version originale du poème grec : « M. de la Motte parle de la langue Franҫoise par comparaison à la langue Grecque qu’il n’entend pas, comme si l’on pouvait comparer deux choses dont il y en a une qu’on ne connoist pas7. » Un point de vue également partagé par les Anciens. Dans Des causes de la corruption du goût, Anne Dacier constate : « Cela est […] assez plaisant qu’un homme [Houdar de La Motte] qui ne sait pas lire en cette Langue, veuille par un soupҫon critiquer les Commentateurs sur un mot de cette même Langue8. » Et avant la savante, Jean Racine, JeanRacine reproche déjà aux Modernes en général et à Charles Perrault, CharlesPerrault en particulier une méconnaissance sidérante de l’Antiquité grecque. Dans la préface de son Iphigénie, il constate :
Je m’étonne après cela que des Modernes aient témoigné depuis tant de dégout pour ce grand poète [EuripideEuripide] […] j’ai trop d’obligation à EuripideEuripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l’occasion de le réconcilier avec ces Messieurs. Je m’assure qu’il n’est si mal dans leur esprit que parce qu’ils n’ont pas bien lu l’ouvrage sur lequel ils l’ont condamné9.
Enfin, en décembre 1715, c’est de nouveau un Moderne qui fait circuler les arguments des Anciens dans le Nouveau Mercure galant. Le responsable du périodique publie une « Critique sur l’examen pacifique de M. l’abbé Fourmont, ÉtienneFourmont ». Il y cite aussi l’érudit qui reprend l’argument de l’abbé de ***, l’auteur neutre de la « Comparaison des Discours ». Comme celui-ci, Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont reproche à La Motte d’être trop sévère, voire trop radical à l’égard d’Homère dans ses réflexions théoriques : « [Ne] trouver rien de beau dans un Auteur [Homère] à qui elle [Anne Dacier] a crû devoir donner des éloges si excessifs, ne seroit ce pas une autre extrémite10 ? »
À ces doutes au sujet du Discours sur Homère d’Houdar de La Motte, que certains auteurs considèrent être extrême, s’ajoute une critique sévère de son imitation-traduction de l’Iliade qui est la réalisation pratique des principes théoriques annoncés dans sa préface. Les Anciens s’attaquent à son style et à son approche en tant que traducteur.
Deuxièmement, regardons la critique stylistique de l’Iliade. En ce qui concerne celle de La Motte, c’est encore une fois un Moderne qui introduit les arguments des Anciens dans le Nouveau Mercure galant de février 1715. Il s’agit toujours de l’auteur anonyme de la « Critique modeste du Livre de Madame Dacier, qui a pour Titre, des Causes de la Corruption du goust ». Avant de parler du livre de l’Ancienne, il résume brièvement toute la Querelle des Anciens et des Modernes. D’après lui, les Anciens considèrent l’imitation-traduction de La Motte comme un « criminel attentat11 » – terme également utilisé par Anne Dacier qui se passe, pourtant, de l’épithète dépréciateur dans Des causes de la corruption du goût12. D’après le critique de février 1715, les Anciens reprochent à La Motte d’être un « homme sans lumiere & sans goût13 » et, ensuite, ils caractérisent son Iliade de « miserable & pire que le Clovis14 », le poème épique de Jean Desmarets de Saint-Sorlin, JeanDesmarets de Saint-Sorlin de 1657, qui n’a pas rencontré un grand succès15. Toujours selon le contributeur anonyme, Anne Dacier partage cette opinion et cherche à prouver « que sa Poesie [de La Motte] est si platte & si prosaïque, qu’en demontant ses vers, on n’y trouve pas la moindre expression de Poete16 ».
Sans grande surprise, la dame d’érudition antique reprend l’argument de la femme de lettres et traductrice d’Homère. Dans sa « Lettre à un Académicien Franҫois moderne », elle condamne dès le début l’imitation-traduction de La Motte en la traitant de « petite Iliade precieuse & corrigée17 » et qualifie ses beautés de « pretenduës18 ». En conséquence, son programme est clair et, tout au long de son texte, elle dénonce le manque de talent de l’auteur ainsi que les passages qu’elle trouve fautifs ou mal traduits. L’autrice commence par critiquer son style. Elle constate qu’Houdar de La Motte n’a aucun respect pour « la source du grand & du beau […] [et qu’] on ne trouveroit dans aucun de […] [ses] livres 3 ou 4 vers qui fussent de poids19 ». Par conséquent, ce n’est guère surprenant qu’elle se serve du mot péjoratif de « verbiage20 » pour décrire un passage de l’Iliade en douze chants. Selon le Dictionnaire de l’Académie française de 1718, verbiage signifie une « abondance de paroles qui ne disent presque rien, qui contiennent peu de sens21 ». Plus loin dans sa lettre, le ton monte encore et – d’une façon polémique – elle insinue que les « vers […] froids & […] durs22 » d’Houdar de La Motte sont une conséquence de sa mauvaise vue23.
Mais elle trouve également des raisons plus sérieuses pour justifier sa condamnation de l’Iliade moderne qui fait « bâiller24 » tous ceux qui la lisent ou à qui elle est lue. Selon la dame d’érudition antique, c’est évident : il manque à Houdar de La Motte « ce sel attique qui doit être l’assaisonnement de la bonne Poësie25 ». Il s’agit clairement d’une référence à un topos important de la rhétorique du monde gréco-romain et d’un élément central de l’atticisme français. Roger Zuber précise : « Le ‘sel’, le ‘ragoût’, le ‘piquant’, le ‘secret de n’ennuyer point’ sont mentionnés sans cesse, de Balzac, Jean-Louis Guez deBalzac et VoitureVoiture à La Fontaine, Jean deLa Fontaine et La Bruyère, Jean deLa Bruyère, comme des qualités éminentes non seulement de la conversation, mais également de la prose et de la poésie26. » Le « sel attique » forme donc une métaphore en vogue au XVIIe et au XVIIIe siècle. Et au vu de la bonne formation intellectuelle en général et de la profonde connaissance des belles-lettres de la dame d’érudition antique en particulier – dans sa contribution au Nouveau Mercure galant, elle cite différentes traductions d’Homère –, il est fortement probable qu’elle cherche ainsi à s’inscrire dans cette tradition littéraire qui lie la France du siècle de Louis XIVLouis XIV à l’Antiquité.
Or, au-delà du débat sur l’origine de cette figure de style, il semble clair qu’en employant la métaphore du « sel attique », elle suggère qu’un ingrédient important manque à l’Iliade moderne et que sa lecture est ennuyeuse car son auteur a omis de s’inspirer suffisamment des grandes œuvres de l’Antiquité gréco-latine. La raison de cette pénurie paraît évidente aux yeux de la contributrice ancienne : « C’est que les raisons des Romans les plus frivoles vous déterminent toujours27. » Selon la dame d’érudition antique, la supposée préférence d’Houdar de La Motte pour les nouveaux genres de son époque limite son horizon intellectuel. Elle lui reproche d’avoir « le Caffé pour Cabinet & pour Parnasse28 ». Apparemment, cette critique constitue un élément-clé du message de l’Ancienne. Elle n’en parle pas seulement au début de la lettre, mais elle y revient également dans la deuxième partie. À son avis, le membre de l’Académie française n’apprécie pas les héros de la version originale de l’Iliade car il est « accoutumé à nos Opera & à nos Romans29 ». La conséquence en est néfaste : La Motte « metamorphos[e] […] les plus fameux Heros de l’antiquité fabuleuse en Bourgeois Damoiseaux30 ». Cette critique de l’extrême modernité d’Houdar de La Motte ne constitue pas une innovation de la contributrice. Déjà en 1711, Anne Dacier dénonce le goût de la société mondaine : « [L]e Poëme Epique […] est fort different de nos Poëmes Epiques, & encore plus de ces ouvrages frivoles que l’Ignorance & l’Amour ont enfantez ; qui ne semblent faits que pour ériger en vertus des foiblesses ; où le bon sens & la raison sont assez souvent negligez31. »
Contrairement à cette attaque polémique d’avril 1715, la critique formulée par Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont contre l’Iliade d’Houdar de La Motte et introduite dans le périodique par Hardouin Le Fèvre de Fontenay est plus sérieuse. Le verdict de l’Ancien32 est clair : « Son style [de La Motte] est obscur, ambigu, scabreux, plein d’hiperbates ; il est affecté, il cherche des jeux de mots, il manque de naïveté & de force33. » Et un peu plus loin, il doute de la qualité des vers de La Motte, en les qualifiant de « badin[s]34 ». À part cette critique de style que l’auteur de l’Examen pacifique décrit comme guère naturel, celui-ci constate également que La Motte semble ne pas voir les beautés de l’épopée homérique35 et Le Fèvre de Fontenay présente même une liste avec des passages de l’Iliade moderne qui, selon Fourmont, ÉtienneFourmont, sont mal traduits. Il y montre par exemple que l’Académicien moderne ne respecte pas le bon usage de sa propre époque ou que son ouvrage est contradictoire36.
En résumé, si la critique de l’imitation-traduction d’Houdar de La Motte est riche et variée, son œuvre est peu appréciée par les Anciens dû à un style faussement naïf et trop banal. Cependant, aujourd’hui, ces attaques paraissent un peu exagérées. Noémi Hepp rappelle justement que si l’Iliade moderne a des défauts évidents, il n’en suit pas automatiquement que d’autres auteurs de l’époque aient mieux rendu les « caractères de la poésie homérique37 ». Mais au lieu de remettre tout de suite en question les productions des Anciens, il nous faut d’abord aborder un dernier volet des critiques formulées à l’égard de La Motte.
Troisièmement, la critique des Anciens dépasse les simples questions stylistiques. Ils s’interrogent également sur la meilleure façon de traduire une œuvre littéraire. Ce n’est pas pour rien que l’époque du classicisme français est connue pour ses « belles infidèles38 ». Ce concept refuse la traduction littérale et prône une certaine liberté avec le texte de départ qu’il faut adapter au goût du public contemporain pour qu’il le trouve utile et divertissant. Il n’est donc guère étonnant que ni Anne Dacier ni Houdar de La Motte n’aient produit de traductions de l’Iliade qui puissent satisfaire l’exigence de fidélité d’aujourd’hui. Or, même si les deux auteurs ont altéré l’Iliade d’Homère, les étendues des changements apportés à la version originale diffèrent énormément39. Et cela à tel point que les Anciens critiquent ouvertement l’approche de La Motte.
Selon l’auteur anonyme de « Critique modeste du Livre de Madame Dacier, qui a pour Titre, des Causes de la Corruption du goust » de février 1715, les Anciens cherchent à démontrer « la fausseté des nouveaux dogmes [de La Motte]40 ». Quelques pages plus loin, il précise son observation en citant un extrait du livre d’Anne Dacier. L’érudite s’y « flatte de demontrer que M. de la Motte a esté également malheureux dans ce qu’il a retranché, dans ce qu’il a ajoûté, & dans ce qu’il a changé41 ». En résumé, elle dénonce les modifications importantes faites par l’Académicien moderne qui, selon elle, a complètement défiguré l’épopée grecque. En conséquence, elle appelle à une traduction plus littérale. Une idée qu’elle exprime également en 1711 dans la préface de sa traduction de l’Iliade :
Quand je parle d’une traduction en prose, je ne veux point parler d’une traduction servile ; je parle d’une traduction genereuse & noble, qui en s’attachant fortement aux idées de son original, cherche les beautez de sa langue, & rend ses images sans compter les mots. La première, par une fidelité trop scrupuleuse, devient tres infidelle : car pour conserver la lettre, elle ruine l’esprit, ce qui est l’ouvrage d’un froid et sterile genie ; au lieu que l’autre, en ne s’attachant principalement qu’à conserver l’esprit, ne laisse pas, dans ses plus grandes libertez ; de conserver aussi la lettre ; & par ses traits hardis, mais tousjours vrays, elle devient non seulement la fidelle copie de son original, mais un second original mesme42.
La dame d’érudition antique partage de nouveau l’avis de Madame Dacier. Dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715, elle déplore la grande distance entre l’imitation-traduction moderne et l’œuvre originale :
[En] vain y cherche-t-on quelque portion, quelque fragment de ce Prince des Poëtes, à peine y apperҫoit-on son ombre. Il me paroist que si vous aviez pû estre fidele en quelque endroit de ce Poëme, au moins vous l’auriez dû estre dans l’exposition & l’invocation, non seulement on n’y reconnoist point Homere, mais ce que vous luy prêtez. Est en misere un champ si fertile, Que de courroux vous échauffez ma bile43.
Dans la suite de sa « Lettre […] à un Académicien Franҫois moderne », elle continue à traiter la version d’Houdar de La Motte de « fausse monnoye44 », de « malheureuse45 » et de « défigurée46 ». La raison en est évidente. Contrairement à d’autres traducteurs de l’Iliade, comme par exemple Hugues Salel, HuguesSalel, La Motte « modifie […] toutes choses à […] [sa] fantaisie47 ». Elle ne lui reproche donc pas son infidélité en soi, mais de prendre trop de libertés. À en croire ses explications, le vrai problème est le fait qu’Houdar de La Motte n’a pas traduit, mais réécrit l’Iliade. N’a-t-il pas lui-même qualifié son œuvre seulement de simple imitation ? Curieusement, la dame d’érudition antique formule ce reproche après avoir analysé le premier livre de son Iliade qui en reste, pourtant, la partie la plus fidèle. On peut supposer qu’elle ait critiqué encore plus vivement les livres V à XII de l’imitation-traduction qui sont fortement modifiés48.
Néanmoins, il reste révélateur que les Anciens ne réclament pas de traductions fidèles au sens moderne du terme. Ils n’abandonnent pas le principe des « belles infidèles » et aucun traité théorique de la traduction ne voit le jour pendant la Querelle d’Homère ou le XVIIIe siècle. Il faut attendre le XIXe siècle pour assister à un changement de paradigme dans le domaine de la traduction49.
Au bout du compte, plusieurs arguments contre la traduction-imitation de La Motte doivent être évoqués. Quelques-uns de ses contemporains lui reprochent de ne pas respecter suffisamment l’épopée originale, de ne pas parler la langue d’Homère et d’avoir changé d’une façon peu inspirée le texte de la traduction d’Anne Dacier. Selon les détracteurs de La Motte, son style est, en outre, défectueux et sa traduction-imitation rappellerait le Clovis de Jean Desmarets de Saint-Sorlin, JeanDesmarets de Saint-Sorlin. Ces arguments figurent pourtant dans plusieurs catégories – des contributions d’une Ancienne, d’un auteur neutre et même des Modernes qui prêtent leur plume aux Anciens en citant leurs textes.
Afin de conclure ce chapitre, force est de constater – malgré la place accordée aux Anciens – que les défenseurs d’Homère restent minoritaires dans le périodique d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay. Les rares contributions en faveur d’Homère ne sont pourtant pas très novatrices. Elles reflètent les prises de position des leaders du camp ancien, tels qu’Anne Dacier ou Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont. Un parfait exemple qui valide cet argument est aussi la « Lettre à un Académicien Franҫois moderne » de la dame d’érudition antique dont le style rappelle point par point la réfutation de l’Iliade moderne qu’est le livre Des causes de la corruption du goût de Madame Dacier50. Néanmoins, au vu de la violence des hostilités, il reste remarquable qu’Hardouin Le Fèvre de Fontenay fait circuler les arguments des défenseurs d’Homère. Si nous faisons donc abstraction des intérêts économiques du périodique, il est évident que le responsable de la revue tient à présenter une image complète de la Querelle d’Homère et à informer ses lecteurs – quasiment en direct – des derniers rebondissements.
Or, bien évidemment, il ne s’agit pas d’une couverture objective et équilibrée des idées des Anciens : d’un côté, certains arguments ne sont guère évoqués ou même complètement oubliés. Il faut penser par exemple aux savants grecs, que cite pourtant Anne Dacier, ou au relativisme historique. Cette reproduction biaisée peut s’expliquer par un certain parti-pris51, un manque d’intérêt pour une cause que les Modernes estiment perdue ou leur incompréhension d’une nouvelle ligne de défense52. De l’autre, les textes du Nouveau Mercure galant sont souvent polémiques. Son directeur, par exemple, n’hésite pas à traiter les Anciens de « Grecs » ou d’« Antiquaires53 ». Un trait stylistique que nous retrouverons également dans le prochain sous-chapitre.
1.2 Rejet de l’Iliade homérique
Après avoir analysé les prises de position des Anciens et leur présence dans le Nouveau Mercure galant, il est essentiel de se pencher également sur les idées des Modernes. À première vue, cela pourrait paraître plus facile, mais cette impression est bien trompeuse. Certes, les partisans d’Houdar de La Motte rédigent la plupart des contributions relatives à la Querelle d’Homère du périodique, mais ces textes constituent un corpus très hétérogène et parfois difficile à élucider. On y trouve des articles savants, comme le compte rendu du livre Des causes de la corruption du goût de Madame Dacier1, mais également des contributions badines et enjouées qui témoignent pourtant du grand intérêt du public envers cette dispute entre Anciens et Modernes. Un parfait exemple qui l’illustre est la « Scene d’Arlequin, Deffenseur d’Homère2 », un extrait d’une pièce de théâtre de Louis Fuzelier, LouisFuzelier3, qui fut publié dans la livraison d’août 1715. Un autre défi est toujours la présence des contributions neutres ou même modernes qui font circuler plusieurs points de vue et dont les auteurs peinent occasionnellement à déconstruire d’une façon convaincante les thèses des Anciens. C’est notamment le cas dans le compte rendu de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, paru dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715.
Néanmoins, il est possible d’établir plusieurs catégories qui permettent de bien classifier les différents arguments, indépendamment de la qualité intellectuelle du texte d’origine, et donc de développer un fil conducteur : des héros brutaux et impolis, des dieux immoraux, l’absence de toute vraisemblance, le rejet des interprétations allégoriques et les faiblesses stylistiques d’Homère. À cela s’ajoutera également un résumé de l’accueil accordé par les Modernes à la traduction-imitation de l’Iliade en douze chants.
Ce n’est point un hasard si la structure de ce chapitre rappelle celle de la partie précédente ; au contraire, puisque le but reste le même : faire un inventaire minutieux des principaux arguments, ce qui aboutira, ultérieurement, à une analyse plus approfondie des conceptions du bon goût présentées et discutées dans le Nouveau Mercure galant.
Non-respect de la bienséance
La « [c]onvenance de ce qui se dit, de ce qui se fait par rapport aux personnes, au sexe, aux temps, aux lieux, &c. 1 », ou en clair la bienséance, forme un élément qui, selon les Modernes, manque cruellement à l’Iliade homérique. Dans son Discours sur Homère, Houdar de La Motte, dont on vient de voir la grande influence sur le responsable du Nouveau Mercure galant2, qualifie le fait que « AgamemnonAgamemnon s’habille lui-même, et AchilleAchille apprête de ses propres mains le repas qu’il donne aux ambassadeurs d’AgamemnonAgamemnon3 » de « défauts de bienséance4 ». Cette critique ne se limite pourtant pas aux seuls protagonistes mortels de l’Iliade. Elle concerne également les dieux de l’épopée grecque, même si la critique à leur encontre est souvent moins virulente.
Face à l’importance accordée à la bienséance de la part de La Motte, il n’est guère surprenant que ce reproche soit déjà repris dans la première contribution du périodique qui est consacrée à la Querelle d’Homère : un texte d’un auteur anonyme qui résume les enjeux de la querelle avant d’analyser Des causes de la corruption du goût d’Anne Dacier. Sans accuser directement le poète grec, il dénonce pourtant les mœurs de l’époque d’Homère et donc des protagonistes de l’Iliade : « [La] grossiere rusticité des Heros acteurs n’y amene rien qui demande grace pour elle5. » Moins sévère est le jugement qu’il prononce à l’encontre des dieux homériques. S’ils « n’agissent pas avec dignité6 » et sont « méprisables7 », le critique peut néanmoins excuser ces écarts au bon goût, puisqu’ils sont malgré tout la source d’un merveilleux relativement apprécié au siècle de Louis XIVLouis XIV8. Cependant, il paraît peu probable que les Anciens aient approuvé une telle concession qui, en fin de compte, réduit le genre épique à de simples contes de fées.
L’auteur anonyme de février 1715 n’est point le seul à s’en prendre aux « Mœurs bâsses & grossieres […] [du] tems [d’Homère] 9 ». Un mois plus tard, l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons, un contributeur régulier du périodique, écrit que l’œuvre originale d’Homère « blesse[…] [les] […] mœurs10 » et qu’elle est « défigurez11 » ainsi que pleine de « caracteres bizarres12 ». D’autres articles de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons confirment cette critique. Dans la livraison de mai 1715, par exemple, il dénonce vivement un ouvrage en faveur des Anciens : l’Homère vengé de Franҫois Gacon, FranҫoisGacon. Le poète satirique y défend AchilleAchille et suscite ainsi la condamnation ferme et sans équivoque de la part de l’abbé de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons : « [Gacon, FranҫoisGacon] se fait objecter qu’Homere represente son Heros superbe, injuste, cruel & que ces qualitez ne sont pas des moyens fort surs d’enlever l’admiration13. » Un jugement pareil est présent dans un poème de l’homme de lettres : l’« Ode. Imitation de l’Ode sur les Conquêrans de Rousseau » dans laquelle le Moderne qualifie AchilleAchille de « Heros farouche14 ».
Hardouin Le Fèvre de Fontenay suit ce jugement sévère et, dans sa critique de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille, il se moque de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin :
Les Dieux d’Homere, quoique mal faisants, foibles, bizares, injustes, n’ont rien de choquant pour M. B. Homere étoit Poëte, il vouloit plaire & ne craignoit rient tant que d’ennuyer ; pour cet effet il nous les donnés cruels, rustiques, barbares, jaloux & tout ce merveilleux pour égayer son Poeme aux dépens dela divinité. Qui n’admireroit en verité un tel art15 ?
Irrité par le manque de respect envers la religion et le bon goût, Le Fèvre de Fontenay reproche à Homère et à ses défenseurs d’ignorer les règles de la belle littérature. Il y revient plusieurs fois et se réfère également à Houdar de La Motte pour appuyer son verdict : « M. de la M. taxe les Heros d’Homere, de vanité, d’irreligion, de brutalité, de cruauté, d’injustice, d’avarice & de grossiereté ; quoique ces vices dominent éminemment dans chacun des Acteurs de l’Iliade. M. B. traite ces reproches de calomnie16. »
La bienséance ne constitue pas seulement un critère important dans les textes savants du périodique, mais également dans les contributions plus badines et enjouées, comme par exemple la conversation fictive entre une Moderne et une Ancienne qui fut publiée dans le Nouveau Mercure galant d’avril 1715. Il est remarquable que son auteur ne se contente pas de critiquer simplement l’Iliade en prose, mais qu’il développe également sa propre définition de la bienséance. C’est à la Moderne de sa contribution qu’il fait dire : « [Je] voudrois seulement qu’ […] elle [Madame Dacier] conservât toute la douceur, toute la modestie qui font nostre partage & qui nous siéent si bien17. » Le message implicite est clair : ni Homère ni sa traductrice n’ont su respecter ces idéaux. Quelques pages plus loin, la Moderne du dialogue fictif évoque à nouveau un autre aspect et elle dénonce la simple mimésis, ou comme elle l’appelle la « scrupuleuse imitation des Anciens18 ». Elle précise : « [L]a peinture de ces tems impolis a quelque chose de curieux19. » Mais, selon elle, il aurait été mieux et surtout « quelque chose d’utile20 » de montrer les hommes « tels qu’ils doivent être21 ». Il devient clair que la simple question de la critique de l’Iliade homérique cède la place à une réflexion bien plus théorique : celle de la mission de la littérature qui sera approfondie dans un chapitre ultérieur. Il est pour le moment primordial de continuer l’analyse de la critique de la bienséance.
Dans le « Dialogue magnifique entre Iris, Mercure & un Moderne22 », une autre conversation fictive que l’on trouve cette fois-ci dans le numéro de juin 1715 du périodique, le représentant du parti moderne constate que les dieux de l’Iliade n’ont pas de caractères respectables et que les héros ne sont point « superbes, [mais plutôt] insolents, grossiers [et] pleurant comme des enfants23 ». Mais cela n’est pas tout. Comme Hardouin Le Fèvre de Fontenay dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715, le Moderne de cette discussion fictive refuse une image « indecent[e] […] [et] injurieu[se de] […] la divinité24 » et il pose la question suivante à ces interlocuteurs anciens: « [C]omment peut-on sauver du mépris la Majesté des Dieux25 [?] »
Avant d’élucider la réponse d’IrisIris, une partisante des Anciens du dialogue inventé, il faut constater que cette défense ininterrompue de la foi rappelle les travaux d’autres Modernes, tels que Jean Desmarets de Saint-Sorlin, JeanDesmarets de Saint-Sorlin ou Charles Perrault, CharlesPerrault. Tous deux ont eu horreur du paganisme de l’Antiquité gréco-latine et ont – pour cette raison, mais finalement, en vain – essayé de rédiger des épopées modernes, françaises et chrétiennes. Mais malgré les échecs du Clovis de Saint-Sorlin ou de Saint Paulin de Perrault, CharlesPerrault, « la création de liens entre les vérités poétiques et théologiques et […] le démasquage des fictions païennes sont restés des armes décisives dans l’arsenal des Modernes26 ». Les prises de position du Nouveau Mercure galant en constituent un bon exemple, bien que la question rhétorique posée à IrisIris demeure sans vraie réponse. Qu’aurait-elle donc bien pu rétorquer ? À en croire Larry F. Norman et afin de satisfaire le Moderne, elle aurait peut-être mieux fait de développer une sorte de « rationalisme malebranchiste et chrétien 27 ». Au lieu de cela, elle essaie de formuler une réponse sur la base du « merveilleux Allegorique28 », ce qui ne convainc plus grand monde au début du XVIIIe siècle29.
Moins complexe que le débat dans le « Dialogue magnifique entre Iris, Mercure & un Moderne » est la lettre d’une lectrice du Nouveau Mercure galant à Le Fèvre de Fontenay. Celle-ci est intégrée au numéro de juillet 171530. Selon l’autrice de cette contribution, les auteurs du monde gréco-romain manquent de goût et donc de bienséance car ils « sont venus trop tôt31 ». En revanche, la faute incombe aux érudits et aux savants du XVIIe et du XVIIIe siècles qui adorent toujours le lointain passé et qui n’osent ni corriger ni améliorer les textes antiques32. Le véritable intérêt de la critique de la lectrice du périodique ne paraît donc pas être la « convenance de ce qui se dit [et] de ce qui se fait33 », mais la défense de l’idée du progrès des arts.
Dans ce dernier exemple, la bienséance est réduite à un simple véhicule qui permet aux contributeurs d’avancer leurs pions sur un autre échiquier. Rappelons-nous, pour souligner ce point, le débat sur la représentation des dieux du « Dialogue magnifique entre Iris, Mercure & un Moderne » de juin 1715 et les textes de l’abbé Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui sont tous d’une longueur impressionnante : sa lettre publiée dans la livraison de mars 1715, par exemple, compte presque 50 pages et c’est seulement tout à la fin de ses observations qu’il aborde la question des mœurs des dieux et des héros de l’Iliade. Cela vaut aussi pour le Nouveau Mercure galant de février 1715. La question de la bienséance n’est évoquée que dans le petit résumé qui préfigure le compte rendu du livre d’Anne Dacier, mais ne joue aucun rôle dans l’analyse de celui-ci. Force est de constater que la critique du comportement des héros de l’Iliade homérique ne semble plus un enjeu central. Au contraire, aux yeux des Modernes, la supériorité du siècle de Louis XIVLouis XIV est désormais un fait acquis et la dénonciation des mœurs est devenu un lieu commun qui ne doit pas manquer à une bonne critique de l’Iliade en prose. Une impression confirmée par les recherches de Sylvain Menant qui constate que « le débat roule au fond sur la légitimité d’une ‘poétique fondée sur la raison’34 ».
Pour conclure ce sous-chapitre, nous devons souligner que les Modernes du Nouveau Mercure galant dénoncent souvent le manque de bienséance qu’ils reprochent aux dieux et héros de l’Iliade. Cette critique revient si souvent qu’elle ressemble souvent à un lieu commun qui est cependant liée d’une manière productive au concept du progrès des arts par une contributrice de juillet 1715. Pourtant, la bienséance ne constitue pas l’unique critère cher au classicisme français. Par conséquent, une autre exigence que les hommes de lettres doivent respecter sera étudiée dans le prochain sous-chapitre : la vraisemblance, ou plutôt son contraire.
L’invraisemblance
L’Iliade contient-elle des passages invraisemblables ? Pour les Modernes, ce n’est qu’une question rhétorique. Déjà, Charles Perrault, CharlesPerrault était persuadé que l’épopée grecque contient un grand nombre d’invraisemblances1 et Houdar de La Motte ne le contredit jamais2. Dans son Discours sur Homère, il écrit :
Le point est de sentir au juste jusqu’où l’on peut compter sur la crédulité de ses lecteurs, et de mesurer exactement ses hardiesses à leurs lumières. Serait-il raisonnable de prétendre amuser des hommes faits par les mêmes fictions qui auraient charmé des enfants3 ?
La notion de « crédulité » est essentielle. Selon Alain Génetiot, la vraisemblance classique doit amener le spectateur d’une pièce de théâtre à « croire à la réalité de ce qu’il voit sur scène4 ». Ce constat vaut aussi pour les textes écrits et lus ; quelque chose est vraisemblable, s’il est crédible, c’est-à-dire « possible et plausible5 ».
Or, d’après Pons, Jean-François de [M. P.]Pons, l’Iliade homérique ne répond pas à cette exigence. Dans sa lettre publiée dans le Nouveau Mercure galant de mars 1715, il affirme qu’Houdar de La Motte a dû « oster à l’Histoire monstrueuse d’Homere tant de traits qui […] revoltent nostre credulité6 ». Malheureusement, le contributeur du périodique ne précise pas sa critique, mais dans le même paragraphe, Pons, Jean-François de [M. P.]Pons dénonce le comportement outrageux des héros homériques. Il existe donc un lien entre la bienséance et la vraisemblance : un prince qui se comporte mal est inimaginable et inversement.
La même question est posée par la livraison d’avril 1715. L’auteur de la « Lettre curieuse & tres-amusante », qui a déjà été évoquée dans ce travail, doute de la véracité des événements de l’Iliade. Selon la Moderne de la conversation fictive, le comportement des héros d’Homère est tellement surréaliste et improbable qu’elle ne peut pas croire que l’Iliade traduite par Madame Dacier soit réellement le texte d’Homère. Elle suggère que la version originale de son épopée ait été perdue et que seulement une parodie ait survécu :
[Ne] se pourroit-il pas que dans cet incendie ou d’autres semblables, les Ouvrages d’Homere eussent peri, & qu’il ne s’en fut sauvé que quelque imiation, telle que seroit à present le Virgile travesti, ou la Critique de Telemaque, si nous en avions perdu les originaux, qu’en dites-vous, Madame7 ?
Cette remarque souligne un autre problème : la véracité des faits historiques – comment garantir l’authenticité d’un document ancien ou d’un texte vieux de plusieurs milliers d’années ? En résumé, la Moderne semble douter et ainsi faire preuve d’un état d’esprit relativement cartésien, mais nous y reviendrons plus tard.
Pour le moment, il faut bien aller au bout de l’analyse entamée et ne pas oublier Hardouin Le Fèvre du Fontenay, le responsable du périodique. Il ne s’en prend pas seulement au jeu défectueux de la bienséance, mais il considère également que l’Iliade homérique n’est pas toujours crédible. Il n’arrive pas, par exemple, à comprendre le comportement d’HectorHector. À en croire sa critique de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, il est perplexe :
En quoy faites-vous consister la sagesse d’Helenus ? dans le conseil de rétablir le combat ? il est en effet fort bon, mais pourquy l’ordre d’aller à Troye dés que le combat sera retabli ? HectorHector sera-t’il moins necessaire alors pour profiter de l’avantage regagné ; que deviendra vraysemblablement sa victoire s’il ne la poursuit8 ?
Dans le même compte rendu, Le Fèvre de Fontenay s’appuie sur Houdar de La Motte pour douter des récits homériques des batailles. Il ne croit pas que, dans l’Antiquité, les guerriers les plus importants aient interrompu les combats pour insulter leurs ennemis ou pour raconter l’histoire de leur famille9. Cependant, il cite amplement le raisonnement de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin qui semble persuadé que ce genre de comportement fut bien réaliste à l’époque d’Homère. Il est peu probable qu’en donnant la parole au professeur de grec du Collège royal, Le Fèvre de Fontenay ait voulu satisfaire une exigence – pourtant anachronique – d’objectivité journalistique. Étant donné que le responsable du périodique termine ses réflexions par le constat que « cecy auroit besoin de preuves10 », il paraît plus plausible qu’il se moque de Boivin, Jean [M. B.]Boivin. Il semblerait que le responsable du périodique soit convaincu que personne ne veuille adhérer aux idées de l’auteur de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille et peut-être est-ce la raison pour laquelle le responsable du périodique n’a pas rédigé de réfutation plus conséquente.
Encore plus incroyable est le bouclier d’AchilleAchille aux yeux de Le Fèvre de Fontenay. S’il n’en parle pas dans sa critique du livre du professeur de grec du Collège royal, cela ne signifie pour autant pas qu’il soit convaincu par les explications présentées par Boivin, Jean [M. B.]Boivin dans son ouvrage ou par le dessin de Nicolas Vleughels, NicolasVleughels qui l’accompagne. Rien de tout cela. La preuve en constitue une remarque qui s’est glissée dans son « Histoire galante de l’Ambassadeur Perse » intégrée elle-même dans le Nouveau Mercure galant de décembre 171511. Ce récit de la mission de Mehmet Reza Beg, MehmetReza Beg, représentant du chah de Perse, résume non seulement des faits historiques12, mais montre également la fascination et parfois l’incompréhension que suscite le voyageur de ce pays lointain et donc exotique. Hardouin Le Fèvre de Fontenay relate principalement l’exorbitante cour de l’ambassadeur et le fait miraculeux que Mehmet Reza Beg, MehmetReza Beg ait tranché un bélier d’un seul coup de cimeterre13. Cet exploit provoque un commentaire ironique : « Je ferois de cette journée, douze tableaux pareils à celuy cy, si je n’avois pas peur qu’on les prit pour le bouclier d’AchilleAchille14. » Cela ne veut pas dire qu’il ne croit pas à cet exploit de l’ambassadeur perse. Au contraire, il insiste sur la véracité de ces informations15 et rappelle la présence de nombreux témoins16. Mais cette remarque en dit long sur la réception de la Querelle d’Homère en 1715 : elle était un phénomène bien connu auquel on pourrait faire référence sans craindre de déconcerter le public et on pouvait également utiliser le bouclier d’AchilleAchille comme une métaphore pour faire référence à des événements incroyables.
Moins novateur que ce clin d’œil aux Anciens est un passage d’un supplément au Nouveau Mercure galant qui résume et critique l’Examen pacifique d’Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont. Comme Houdar de La Motte dans son Discours sur Homère17, Le Fèvre de Fontenay juge improbable que « les Heros [s’]y adressent à leurs Chevaux18 » et ajoute qu’il « ne croyoi[t] pas qu’il y eût aujourd’huy un seul homme dont le zele, pour Homere, put aller jusqu’à rompre une lance en faveur de ces Haranges19 ». Le responsable du Nouveau Mercure galant considère ces épisodes de l’Iliade homérique comme des « bevuës les plus énormes » et des « sottises les plus inexusables20 ». Donc, voici à nouveau un verdict peu clément qui s’inscrit pourtant bien dans la réception générale de l’épopée grecque par les Modernes.
En conclusion, tout comme le manque de bienséance, l’absence de vraisemblance ressemble à un lieu commun. Or, encore une fois, une plume du Nouveau Mercure galant fait preuve d’un certain talent littéraire : elle jette un pont entre un événement historique peu crédible et la nécessité d’en produire des preuves, ce qui montre un état d’esprit dubitatif d’inspiration cartésienne. Pourtant, il existe encore d’autres arguments contre l’Iliade d’Homère qui relèvent de la critique du goût : le style de son auteur.
Les allégories mises en question
Le dernier chapitre a montré que l’Iliade est considérée comme immorale. Bien que cette critique date de l’Antiquité, elle est toujours reformulée au siècle de Louis XIVLouis XIV et les Anciens n’ont cessé de défendre l’épopée grecque : pendant longtemps, une de leurs armes les plus puissantes fut l’allégorie. Développée par des membres de l’école pythagoricienne et transmise par des philosophes et savants comme Porphyre de TyrPorphyre de Tyr, ProclusProclus ou Eustathe de ThessaloniqueEustathe de Thessalonique, elle figure dans les écrits des humanistes de la Renaissance : citons, en guise d’exemples, la Mythologiae sive explicationis fabularum libri decem de Natalis Comis, NatalisComis parue en 1551 et traduite en français par Jacques de Montlyard, Jacques deMontlyard en 1599 ainsi que par Jean Baudoin, JeanBaudoin en 16271. Au XVIIe siècle, au moins à son début, l’allégorie est donc toujours en « vogue2 » et Georges Couton constate que « les gens du XVIIe siècle sont formés à une discipline intellectuelle qui est de ne pas se contenter du sens évident, mais qui les porte à chercher des réalités cachées derrière des apparences3 ». Par conséquent, il est peu surprenant que Desmarets de Saint-Sorlin, JeanDesmarets de Saint-Sorlin essaie de christianiser le merveilleux païen4 et que René Le Bossu, RenéLe Bossu, un habitué de l’académie Lamoignon, y consacre son Traité du poème épique5. Ce dernier écrit : « L’épopée est un discours inventé avec art, pour former les mœurs par des instructions déguisées sous les allégories d’une action importante, qui est racontée en vers d’une manière vraisemblable, divertissante et merveilleuse6. » Et paraphrasant PétronePétrone, l’auteur du Satyricon, Le Bossu, RenéLe Bossu ajoute : « Enfin, il [PétronePétrone] veut que l’on distingue un poème d’avec une histoire en toutes ses parties, non par des vers seulement mais par cette fureur poétique qui ne s’exprime que par allégories et qui ne fait rien que par les ministères des dieux7. » Le Bossu, René Le Bossu est, par conséquent, persuadé que les allégories forment un ingrédient essentiel des fables et des épopées, telles que l’Énéide ou l’Iliade8. Les Modernes, en revanche, ne semblent pas convaincus par cette argumentation9. Probablement inspiré par Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle, Houdar de La Motte refuse toute interprétation allégorique. Dans son Discours sur Homère, il constate : « On essaie encore de se tirer d’embarras à la faveur des allégories ; et l’on va jusqu’à faire un parallèle scandaleux des Livres saints. Je n’ai que deux mots à opposer à ce parallèle : je ferais scrupule de m’y arrêter plus longtems10. » Même après l’éclatement de la Querelle d’Homère, il ne change pas d’avis et précise encore qu’un ouvrage dont le but est d’instruire doit avoir un dessein clair, ce qui signifie qu’aucun lecteur ne doit chercher un sens caché11.
Au vu de l’importance que les hommes de lettres de toutes les époques ont accordé à l’allégorie, il n’est guère surprenant que les contributeurs du Nouveau Mercure galant en discutent également. En revanche, il est étonnant que seules trois contributions des Modernes s’apparentent à ce système de défense des Anciens. S’agit-il d’un sujet trop théorique pour un périodique qui ne vise pas un public savant ou la question a-t-elle été considérée comme définitivement réglée ? La lecture du périodique suggère que la deuxième option est la bonne, mais Hardouin Le Fèvre de Fontenay ne propose aucune réponse définitive à cette question. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il suit La Motte et condamne fermement le recours aux allégories.
Dans le Nouveau Mercure galant d’août 1715, Le Fèvre de Fontenay résume l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, professeur de grec au Collège royal. Après avoir jugé sévèrement l’immoralité des dieux homériques, il salue la décision de Boivin, Jean [M. B.]Boivin de ne pas défendre toutes les allégories : « On doit rendre justice à M. B. touchant l’employ des Allegories, il les abandonne pour la plus grande partie, y en ayant de son propre aveu de confuses, de chymeriques, & s’il l’ose dire d’alambiquées12. » Il n’approuve pas les explications des allégories qui trouvent grâce aux yeux de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin : « Quand M. B. auroit encore placé […] [celles-là] au nombre des Chymeres Allegoriques, il n’en auroit que fait plus d’honneur à son jugement13. » Pour appuyer ses propos, il réfute une allégorie défendue par le professeur de grec du Collège royal. Selon lui, la déesse MinerveMinerve incarne la prudence lorsqu’elle dissuade AchilleAchille de s’engager dans un combat d’épée avec AgamemnonAgamemnon14. Le Fèvre de Fontenay y oppose un autre passage de l’Iliade homérique. Il ne croit pas que cela soit bien prudent de la part de MinerveMinerve d’inciter le Troyen PandarosPandaros à blesser MénélasMénélas, le frère d’AgamemnonAgamemnon. Son verdict est clair : « Qu’elle noire perfidie de faire servir son ministere à rompre l’alliance [un accord de paix] qui avoit été juré si religieusement & si solemnellement entre les deux Camps15. » De cette démonstration, le responsable du périodique tire la conclusion que les allégories morales permettent de justifier des épisodes isolés de l’Iliade, mais pas l’œuvre dans son ensemble16. Si Le Fèvre de Fontenay a donc clairement de l’aversion pour ce système de défense, il est curieux qu’il critique vivement l’Examen pacifique d’Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont, mais qu’il omette de contester les interprétations allégoriques défendues par l’Ancien17.
Hardouin Le Fèvre de Fontenay n’est pas le premier à évoquer la question des allégories dans le Nouveau Mercure galant. Déjà en juin 1715, un contributeur anonyme, l’auteur du « Dialogue magnifique entre Iris, Mercure & un Moderne », qui semble se moquer un peu de la véhémence du débat, met en question la pertinence des défenses allégoriques. À priori, il présente un simple argument récurrent des Anciens : le Moderne de la conversation fictive veut savoir comment on peut « sauver du mépris la Majesté des Dieux [de l’Iliade]18 » et IrisIris, une déesse déguisée en Ancienne, lui répond en se servant « de la clef du merveilleux Allegorique19 ».
Ce qui, à première vue, pourrait être une simple illustration d’une position des Anciens, constitue en réalité une parodie sophistiquée de la Querelle d’Homère. Le contributeur a habilement construit son texte et principalement le personnage d’IrisIris qui paraît incarner une femme érudite ignorant toutes les règles sociétales : « interrompant brusquement20 » le Moderne, elle l’accuse d’être un « traître21 » et de « blasphême[r]22 » contre Homère et son Iliade. Ces emportements rappellent plus Alceste, le personnage principal du Misanthrope qu’une femme de la bonne société23. Et – sans surprise – face à une question quelque peu provocatrice du Moderne, elle perd de nouveau son sang-froid et reproche aux Modernes d’être « plus grossier que les païsans de la Grece qui respectoient ces sҫavantes tenebres24 ». Ceci n’est certainement pas la meilleure façon de s’attirer la sympathie et du Moderne du dialogue et des lecteurs du Nouveau Mercure galant qui sont majoritairement du côté de La Motte et donc forcément sceptiques envers une argumentation érudite. De ce fait, l’allégorie météorologique qu’elle donne ensuite en tant qu’exemple25, n’a plus la moindre chance de convaincre qui que ce soit. Au contraire, elle contribue à renforcer la méfiance des Modernes vis-à-vis des Anciens.
Même sans mentionner explicitement les allégories, l’auteur anonyme qui commente Des causes de la corruption du goût d’Anne Dacier dans le Nouveau Mercure galant de février 1715 accuse l’immoralité du monde antique qu’il ne juge pas excusable. Il écrit :
Oüy, la morale de nos Operas est un poison dangereux pour les ames chrestiennes : mais qu’il me soit permis de le dire, la morale du Galant Ancreon26 dont elle [Madame Dacier] fait des délices, & qu’elle nous a traduit en franҫois, n’est-elle pas beaucoup plus licentieuse, que celle de nos Operas ? elle a jugé que cette Traduction pouvoit aider au progrés du genre lyrique, & à la perfection du goust, mais l’utilité des lettres, selon son principe, devoit ceder au peril des mœurs27.
Si l’on suit ces lignes, il devient clair, selon le contributeur du périodique, que les épopées, les pièces de théâtre et les romans28 de l’Antiquité manquent de moralité. Ce constat trahit évidemment un refus des interprétations allégoriques. Le Moderne semble lire littéralement ces textes et ne cherche pas de fond caché qui pourrait excuser les héros et les dieux homériques.
Le refus de toute interprétation allégorique des textes du monde gréco-romain est évident. D’un côté, celui-ci s’inscrit dans le « progressif effacement [de l’allégorie], qui n’est pas disparition, au XVIIe siècle29 » et confirme de cette façon également les recherches de Monique Vincent qui souligne l’appartenance du périodique au camp des Modernes30. De l’autre, il illustre bien l’état d’esprit d’une France qui, au début de ce XVIIIe siècle, n’est pas encore familière des travaux de Giambattista Vico, GiambattistaVico qui jette les bases d’une nouvelle approche. Elle aboutit au siècle des Lumières dans l’acceptation du fait que « la vérité peut ne pas être la même partout et en tout temps31 ». Certes, Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle commence à se poser des questions similaires, mais au moment de la Querelle d’Homère, une nouvelle compréhension de la fable fait encore défaut32. Il faut attendre les Lumières pour franchir ce cap. Hardouin Le Fèvre de Fontenay et les contributeurs du Nouveau Mercure galant, par contre, restent des enfants du Grand Siècle et du cartésianisme. Une fois de plus, il devient clair que le périodique constitue principalement un moyen de vulgarisation du savoir existant, mais, dans la suite, nous quitterons la méthode géométrique et nous nous intéresserons à une question plus esthétique.
Critiques stylistiques
Bien que la littérature du classicisme cherche avant tout à répondre à des exigences morales, il n’empêche qu’elle doive aussi plaire pour attirer et entretenir les lecteurs. Dans son Discours sur Homère, Houdar de La Motte s’exprime clairement sur ce point ; étant donné que l’Iliade n’est pas une narration « simple et purement historique [, mais] […] ornée et poétique1 », le but d’Homère « devait être d’intéresser les lecteurs par l’agrément de sa narration […] [qui, par conséquent,] devait être précise et ingénieuse2 ». Cette idée abstraite est concrétisée par la suite. L’auteur de l’Iliade en douze chants critique, par exemple, le recours aux répétions, les comparaisons et la conception globale de l’épopée originale. Et, bien que ces trois points soient moins connus que la critique de la vraisemblance ou de la bienséance, ils n’ont pas échappé aux contributeurs du Nouveau Mercure galant.
Bien qu’ils soient moins précis, les textes badins et enjoués ne manquent pas de souligner les faiblesses stylistiques de l’Iliade homérique. Un parfait exemple en est l’écrivain anonyme de l’épigramme satyrique « Arrest du conseil d’Apollon » publiée dans la livraison d’avril 1715. Celui-ci ne mâche pas ses mots et attaque directement Homère. Il accuse l’épopée grecque d’être « fade » et « mal écrite3 » et le poète lui-même de « radotte[r]4 », un terme relativement péjoratif qui réduit le « divin Poëte5 » adoré de la dame d’érudition antique à un vieil homme sénile qui évoque des choses sans raison ni fondement6.
Au même registre léger, mais lourd de sous-entendus et significations au second degré appartient le « Conte à M. Houdart de la Motte, Auteur de la nouvelle Iliade » rédigé par Pierre Cléric, PierreCléric7, dont le « Conte » en vers est intégré dans le Nouveau Mercure galant d’octobre 1715. Cléric, PierreCléric y fait de l’Iliade l’incarnation du bon style qui, à travers les siècles, s’améliore successivement : tout d’abord, Homère a créé de « Vilains Magots8 » auxquels manquent des parties entières du corps. Ensuite,
[i]l [VirgileVirgile] eu pitié de tant d’Estropiats
Il leur donna des jambes & des bras
Leur fit des yeux, mit des nés à leurs faces9.
Mais, toujours selon Cléric, PierreCléric, VirgileVirgile n’a pas pu terminer ces opérations de chirurgie esthétique et la tâche de « leur rend[re] la vie » est finalement revenue à Houdar de La Motte duquel « ils […] [tiennent] leur immortalité10 ». Le message est clair – l’auteur du « Conte » cherche à détruire le prestige d’Homère. Il célèbre l’Académicien moderne et fait l’éloge de l’idée du progrès qui concerne tous les domaines – une réflexion qui rappelle notamment le Parallèle des Anciens et des Modernes de Perrault, CharlesPerrault11, la Disgression sur les Anciens et les Modernes de Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle12 et le Nouveau Mercure galant de février 1715. Hardouin Le Fèvre de Fontenay y présente à ses lecteurs un compte rendu critique des Causes de la corruption du goût d’Anne Dacier précédé par un résumé de la Querelle des Anciens et des Modernes depuis 1687. L’auteur anonyme de cette contribution paraphrase pratiquement le poème discuté précédemment :
[La Motte] crut sentir que le père des Poëtes n’avoit donné qu’une ébauche grossiere de son art. il [sic] reconnut à la verité dans ce Poëme tant celebré, tout ce qu’on peut éxiger d’un genie rare & d’une imagination riche, à qui le secours des regles & des exemples à manqué ; mais il y sentit bien des défauts qu’une plus grande connoissance de l’art a fait éviter à VirgileVirgile13.
Le rapprochement de ces deux textes ne signifie certainement pas qu’ils ont été rédigés par le même auteur. Cette hypothèse est possible, mais pas vérifiable. En revanche, il devient évident que le périodique constitue un « forum14 » facilitant l’échange d’idées.
À la catégorie des textes enjoués appartient également une contribution de l’abbé de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons. Ce Moderne, qui est principalement connu pour ses lettres publiées régulièrement dans le périodique, a inséré un poème dans la livraison de septembre 1715. Il y constate :
Mais au moindre examen funeste,
Le masque tombe, Homere reste,
Et le Divin s’évanoüit15.
Parmi d’autres points, il attaque les répétions de l’Iliade et soutient qu’elles le choquent autant que les injures ou les éléments invraisemblables16.
Moins précis que de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons est un contributeur anonyme qui a rédigé un poème composé de quatre quatrains d’octosyllabes et qui fut publié dans la même livraison du Nouveau Mercure galant. Il l’a rédigé pour répondre à une question posée par le responsable du périodique17 : « Lequel a plus de raison, ou Madame Dacier, de nous avoir donné la Traduction d’Homère comme celle d’un Original parfait, ou de M. de la Motte d’avoir choisi ce même Homere pour en faire une imitation18[ ?] » Le verdict du poète anonyme est sévère. Il préfère nettement l’Iliade en douze chants à la version en prose, car la traduction-imitation d’Houdar de La Motte est plus divertissante. Dans l’Iliade homérique, « lorsqu’on vient au fait/ on dort [déjà] d’un sommeil Poetique19 ». Elle est donc beaucoup plus monotone et répétitive que la version de La Motte qui a « fait un bien meilleur Ouvrage20 ».
Moins allusif et bien plus savant est un compte rendu d’août 1715. Il s’agit de la critique de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille, un livre en faveur d’Homère de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin. Bien que ce texte ait déjà souvent été au centre de notre analyse, il faut y revenir car il contient de nombreux arguments à l’encontre de la version originale de l’épopée grecque. Hardouin Le Fèvre de Fontenay, l’auteur de cette contribution, affirme par exemple qu’Homère ne sait pas bien structurer son épopée qui manque de ligne conductrice : « [Il] faut que le dessein d’Homere soit bien obscur21. » Tout de suite après, le responsable du périodique semble se contredire lui-même en balayant ce reproche ; il excuse cette prétendue faiblesse d’Homère en lui faisant un compliment empoisonné : « Homere en recompense a le talent de racheter cette obscurité par la clarté des évenemens en les annonҫant prudemment long tems avant qu’ils arrivent22. » L’ironie de la remarque est évidente et Hardouin Le Fèvre de Fontenay ne s’arrête pas là. Il continue l’attaque et, cette fois, il évite toute ambiguïté : Homère prive ses lecteurs « des charmes de la surprise en [leur] […] revellant sans art le denoüment de chaque aventure23 ». À en croire le responsable du Nouveau Mercure galant, il n’y a pas de vrai suspense dans la version originale de l’Iliade car son auteur a l’habitude d’annoncer la suite de l’intrigue.
Cette façon de raconter les événements amène avec elle un deuxième inconvénient. Toujours selon Le Fèvre de Fontenay, elle débouche sur un style répétitif qui peut décourager tout lecteur :
Quand JupiterJupiter au milieu de l’Iliade fait à JunonJunon un abregé exact du reste de l’action, n’est on pas tenté necessairement de s’en tenir là sans vouloir passer plus avant ; pourquoy, dira-t-on, revoir deux & 3. fois la même chose. Enfin [on continue] […] & a la patience de revoir paroître les mêmes figures ; de bonne foy que sent-il pour lors, est-ce surprise enchantement, ravissement, comme le prétend M. B. point du tout, [on] […] baille, [on] […] s’étend, s’endort24.
Voilà le reproche du sommeil qui semble coller à l’Iliade homérique. Si ces critiques sont convaincantes, le responsable du Nouveau Mercure galant ne parvient cependant plus à dénoncer les répétions de l’Iliade homérique alors que Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin commence à les justifier à l’aide d’arguments historiques, comme par exemple, en utilisant une comparaison avec le style biblique de l’Ancien Testament. Nous avons déjà vu que Le Fèvre de Fontenay cesse, au cours de sa contribution, de discuter les idées de l’Ancien et qu’il est sans aucun doute dépassé par les arguments du savant. En revanche, il est improbable que Boivin, Jean [M. B.]Boivin ait persuadé beaucoup de lecteurs du Nouveau Mercure galant – rappelons-nous les explications de Chantal Grell, de Julie Boch ou de Noémi Hepp : d’un côté, ce concept est arrivé trop tôt et de l’autre, il a également ses défauts25.
En revanche, il faut revenir pour l’instant aux questions du bon goût au sens propre du terme et donc aux caractéristiques stylistiques. Si l’Iliade homérique déplaît aux Modernes qui ne la trouvent point « ingénieuse26 », ce n’est pas seulement à cause des répétitions qui endorment les lecteurs. Les comparaisons d’Homère ne les convainquent pas non plus. Avec un ton ironique, mais sans vraie force argumentative, Hardouin Le Fèvre de Fontenay rappelle ce reproche dans son compte rendu de l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille :
[Il] y a plus de deux cens comparaisons dans l’Iliade, elles ont neanmoins toutes leurs prix sans aucune abondance vicieuse ; celles entre-autres qu’attaque M. de la M. sont les plus estimées […] La comparaison d’AjaxAjax à un âne que des enfans chassent d’un bled, & non d’un pré, à coups de bâtons, fait un fond de Tableau charmant27.
Certes, la résistance continue d’AjaxAjax aux troupes de Troie est louable et digne d’un héros puisqu’elle permet aux soldats grecs de se retirer sans subir trop de pertes28, mais la comparaison d’un prince de sang royal – d’après la légende son père est le roi de Salamine – à un animal d’élevage et économiquement utile dégoûte les contemporains de La Motte. Ce n’est donc pas une surprise si Le Fèvre de Fontenay n’est pas le seul à critiquer cette mise en parallèle29.
Thémiseul de Saint-Hyacinthe, Thémiseul deSaint-Hyacinthe30 la dénonce également dans une lettre publiée dans le Nouveau Mercure galant de mars 1715. Tout en commentant la Querelle d’Homère d’une façon très nuancée, il ne peut approuver le rapprochement entre un « Heros combattant & donnant l’exemple & de l’émulation à son parti31 » et « un si sale animal32 ». Selon lui, le problème réside dans le fait que « Madame Dacier [est] toujours complaisante pour le bon Homere, & accoûtumée à des comparaisons extraordinairement naïves dont il use quelquefois33 ».
Ainsi, il est devenu évident que les Modernes disposent de nombreuses raisons pour rejeter l’Iliade en prose qui suit de très près la version originale – du moins selon les propos de la traductrice. Ils lui reprochent, par exemple, des répétitions qui enlèvent tout le suspense ou des comparaisons ne respectant pas le bon goût. Dans une dernière étape, il nous faut encore étudier l’accueil que les Modernes réservent à la traduction-imitation d’Houdar de La Motte.
Accueil réservé à l’œuvre de La Motte
Comme les Anciens, les Modernes ont eux aussi deux axes d’argumentations. D’un côté, ils attaquent les défauts de l’Iliade homérique ; de l’autre, ils défendent leur champion : Houdar de La Motte et, encore plus précisément, son Iliade en douze chants. Après avoir analysé tous les reproches qu’ils formulent à l’encontre de la traduction d’Anne Dacier, il est donc temps de se pencher sur le deuxième volet de leur discours qui est composé de trois niveaux : les ouvrages de La Motte, les qualités personnelles de l’Académicien moderne et son rang au sein de la communauté des Modernes. De plus et afin d’éviter des redites, les contributions dont les auteurs ont confondu la critique de l’Iliade en prose et l’éloge de la traduction-imitation d’Houdar de La Motte, tel que le poète anonyme du « Conte à M. Houdart de la Motte, Auteur de la nouvelle Iliade » d’octobre 1715, ne réapparaîtront plus dans ce sous-chapitre puisqu’elles sont déjà intégrées dans nos analyses.
La réception de la Querelle d’Homère dans le Nouveau Mercure galant commence en février 1715. L’occasion en est la publication des Causes de la corruption du goût d’Anne Dacier et le contributeur qui critique ce pamphlet ne laisse planer aucun doute sur le fait qu’il est partie prenante dans la dispute qui oppose les deux traducteurs d’Homère : il est un soutien sans faille aux Modernes et, en tant que tel, il met en avant l’accueil très positif qu’a connu l’Iliade de La Motte :
[La Motte] composa l’Iliade franҫoise, Poëme distribué en douze Livres : A mesure que cet Ouvrage croissoit, l’auteur le recitoit aux Assemblées publiques de l’Accademie, & l’on ne doit pas craindre d’être démanti, en disant qu’il fut toûjours reҫû avec accueil avec acclamation1.
À en croire l’auteur moderne, les confrères d’Houdar de La Motte ne sont pas les seuls à se prononcer d’une façon positive sur la nouvelle Iliade. « Les Journalistes de Paris, ceux de Trevoux, & ceux d’Hollande2 » ainsi que tous les « homme[s] d’honneur […] libre de prévention & de vil interêt3 » ont confirmé le jugement des membres de l’Académie française. Ainsi, tous les groupes sociaux et professionnels qui comptent aux yeux d’un Moderne du siècle de Louis XIVLouis XIV sont du même avis4. Sans surprise, il ne cite pas les milieux érudits et universitaires. Toujours selon le contributeur anonyme, le succès de l’Iliade en douze chants doit être attribué au génie littéraire d’Houdar de La Motte :
Il sembla donc à M. de la Motte qu’on pouvait faire de l’Iliade d’Homere un poëme agreable dans nôtre langue, non pas en traduisant servilement […], mais en corrigeant le tissu de l’Histoire, en supprimant certains traits qui revoltent nos mœurs ou qui blessent la vraisemblance5.
Si l’auteur de la critique des Causes de la corruption du goût reste le seul à louer explicitement l’Iliade de La Motte, les lecteurs du Nouveau Mercure galant apprennent également que la première partie des Réflexions sur la critique de l’Académicien moderne est un bon livre. C’est en tout cas l’opinion d’une contributrice anonyme dont une lettre à Le Fèvre de Fontenay a été introduite dans la livraison de juillet 1715 du périodique. Tout comme le responsable du Nouveau Mercure galant deux mois auparavant6, elle salue La Motte et, plus particulièrement, son ouvrage théorique qui contient de nombreux « raisonnements si solidement agréables, qu’ils pourront servir à jamais de modele à ceux qui auront à soutenir des disputes de Littérature7 ». De plus, elle estime que les Réflexions de la critique sont également bien écrites : grâce à « la politesse et la moderation [de La Motte] qui conviennent aux honnêtes gens8 », elle éprouve un vrai « plaisir9 » à les lire.
Deuxièmement, il ne faut pas oublier que beaucoup de contributions au Nouveau Mercure galant font l’éloge d’Houdar de La Motte en tant que personnalité. Contrairement à Anne Dacier qui est présentée d’une manière extrêmement négative, l’auteur de l’Iliade en douze chants est presque érigé en symbole de l’homme de lettres parfait. Cette opposition est très claire dans la « Comparaison des discours de Monsieur de la Motte & de Madame Dacier, sur les Ouvrages d’Homere » d’avril 1715. Malgré sa position équilibrée, son auteur loue non seulement la « moderation10 » et la « politesse11 » de La Motte, mais également son savoir-faire littéraire : « [Il] agit avec plus d’art12. »
L’auteur anonyme est rejoint par l’abbé de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui, dans ses nombreuses contributions au Nouveau Mercure galant, défend régulièrement Houdar de La Motte. En mars 1715, par exemple, il écrit que le membre de l’Académie française peut « sauver [le monde savant] d’insulte [parce que, chez La Motte,] la passion ne s’empare jamais des droits du goût & de la raison13 ». Deux mois plus tard, il défend La Motte contre les critiques de François Gacon, FranҫoisGacon, l’auteur du Homère vengé. Le Moderne ne partage pas les reproches de Gacon, FranҫoisGacon, qui caractérise La Motte de « petit-homme14 », et souligne que, au contraire, Houdar de La Motte « n’est rien moins qu’un petit homme, il est de l’aveu de tout le monde litteraire un des premiers hommes de son siecle […] [qui a] sçû allier aux talens les plus éminents, la plus modeste opinion de luy-même15 ». Et en septembre 1715, Jean-François de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons précise à nouveau la raison pour laquelle l’auteur de l’Iliade moderne connaît un tel succès : « Chez luy [La Motte] la raison épurée/ Marche dans la route assurée16. »
Force est donc de constater que les éloges d’Houdar de La Motte reposent sur deux qualités centrales pour les Modernes : ses bonnes mœurs et l’application de la méthode géométrique. Elles font de lui un personnage respectable et le placent parmi les grands hommes de lettres de son époque – idée approfondie davantage dans la dernière partie de ce sous-chapitre.
Enfin, le troisième volet des défenses déployées par les Modernes est la mise en avant du rang prestigieux qu’Houdar de La Motte occupe au sein de son propre parti. Il est présenté comme un des penseurs et écrivains les plus importants de tous les temps. Ainsi, en mars 1715, le traducteur de l’Iliade est comparé à René Descartes par l’abbé de Pons, Jean-François de [M. P.]Pons qui, de cette façon, inscrit la Querelle d’Homère dans un long processus qui aboutira aux Lumières :
Ne voyez vous pas, Monsieur dans l’histoire du long regne d’AristoteAristote, l’image de celuy d’Homere ? La chûte de celuy-là ne vous fait elle pas pressentir la chûte prochaine de celui ci ? La cause de M. de la Motte n’est assurément pas moins victorieuse que celle de Descartes, RenéDescartes : le prejugé ne parle pas plus haut en faveur de l’un qu’il ne parla autrefois en faveur de l’autre17.
Si cette comparaison frôle un mélange de genres ou, plus précisément, de disciplines universitaires – un problème qui sera élucidé dans la troisième grande partie de ce livre –, il souligne clairement le prestige dont bénéficie La Motte au début du XVIIIe siècle : il est, du moins pour les Modernes, à l’instar de Descartes, RenéDescartes, un des pères fondateurs d’un nouveau monde basé sur la pensée critique et la mise en doute des certitudes traditionnelles.
De plus, Houdar de La Motte semble constituer l’autorité par excellence aux yeux des contributeurs du Nouveau Mercure galant. Ainsi, le critique anonyme qui résume la Dissertation critique sur l’Iliade de Jean Terrasson, JeanTerrasson – un helléniste, latiniste et professeur au Collège royal, mais, malgré cet arrière-plan de savant, un Moderne – met en question la pertinence de son ouvrage : « On trouvera peu de nouveaux chefs d’accusation qui soient échappez à M. de la Motte, premier dénonciateur18. » Et à en croire l’auteur du résumé, « la ressemblance qui se trouve entr’eux [les livres de La Motte et de Terrasson, JeanTerrasson]19 » a amené plusieurs lecteurs à penser que la Dissertation critique sur l’Iliade n’est qu’une simple copie des œuvres théoriques d’Houdar de La Motte. Mais, bien que le contributeur du Nouveau Mercure galant ne semble pas être de cet avis et qu’il explique que ces ressemblances viennent du fait que l’Iliade homérique est si fautive que tout lecteur critique y trouve les mêmes erreurs20, il est indéniable qu’il ne recommande pas le livre de Jean Terrasson, JeanTerrasson aux lecteurs du périodique. Apparemment, il n’accorde que peu de crédibilité à un savant dont l’éducation et la formation rappellent plutôt un partisan des Anciens qu’un détracteur d’Homère. Ce petit texte du Nouveau Mercure galant de juillet 1715 révèle donc encore une fois les malheurs des érudits et les soupçons qui pèsent sur eux tout en soulignant la popularité de La Motte. Celle-ci est également renforcée par les critiques des ouvrages de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin et d’Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont par Hardouin Le Fèvre de Fontenay : les analyses du responsable du Nouveau Mercure galant s’appuient exclusivement sur les œuvres d’Houdar de La Motte. Et sans élucider la question de savoir si cette approche est convaincante, il est pourtant essentiel de constater que, pour Le Fèvre de Fontenay, le traducteur de l’Iliade en douze chants reste le grand spécialiste de l’Iliade et de la Querelle d’Homère, au détriment de Fontenelle, Bernard Le Bovier deFontenelle – qui, d’ailleurs, n’est cité expressément que par une lectrice anonyme dans le Nouveau Mercure galant de juillet 171521 – ou encore de Terrasson, JeanTerrasson.
Finalement, l’analyse des réactions à l’imitation-traduction et aux œuvres théoriques d’Houdar de La Motte montre bien le rôle central que le Nouveau Mercure galant attribue au Moderne : il est le personnage-clé de la Querelle d’Homère. Cette mise en avant n’est certainement pas fausse, mais elle est tout de même réductrice et rappelle la place marginale du périodique de Le Fèvre de Fontenay dans le paysage littéraire de son époque : le Nouveau Mercure galant simplifie un débat très complexe et le rend accessible à des cercles plus vastes et moins érudits.
Afin de conclure ce sous-chapitre, force est de constater – malgré la place accordée aux Anciens – que les Modernes dominent largement le périodique et que leurs contributions prolongent la Querelle d’Homère au-delà de l’été 171522. Néanmoins, au niveau du contenu, ils ne proposent guère de nouveaux arguments concernant la critique du goût : selon eux, Homère, qu’ils connaissent grâce à la traduction de Dacier, ne respecte ni la bienséance, ni la vraisemblance. De plus, ils dénoncent son style peu agréable et lui préfèrent Houdar de La Motte qui sait, entre autres, appliquer la méthode géométrique.
Mais si l’on fait abstraction du débat et des positions défendues, cette analyse des arguments pour ou contre les deux traductions de l’Iliade a également souligné les points forts et les points faibles du Nouveau Mercure galant lui-même. Nous profitons de la fin de ce chapitre pour faire cette petite digression : tout d’abord, il faut mettre en avant la rapidité avec laquelle le responsable du Nouveau Mercure galant sort ses quatre comptes rendus de livres publiés par des Anciens et des Modernes : l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, l’Homère vengé de François Gacon, FranҫoisGacon, la Dissertation critique sur l’Iliade de Jean Terrasson, JeanTerrasson ainsi que de l’Examen pacifique d’Étienne Fourmont, ÉtienneFourmont. L’œuvre de Boivin, Jean [M. B.]Boivin, par exemple, sort fin avril 171523 et déjà en août 1715, Hardouin Le Fèvre de Fontenay peut proposer son « Chapitre d’érudition de la façon de l’Auteur, au sujet d’un Livre nouveau qui a pour titre : Apologie d’Homere, ou Bouclier d’Achille24 ». Cela signifie que le directeur du Nouveau Mercure galant a écrit sa critique en un temps record de trois mois. Ainsi, son périodique est le premier à parler de la publication de Boivin, Jean [M. B.]Boivin : la critique du Journal des sҫavans paraît en décembre 171525 et celle des Mémoires de Trévoux en mai 171626. De plus, il est le seul à évoquer l’Homère vengé dans son périodique – ni le Journal des sҫavans, ni les Mémoires de Trévoux n’en parlent – et le premier à annoncer la parution de la Dissertation critique de Terrasson, JeanTerrasson qui a été publiée en juillet 1715 et dont Le Fèvre de Fontenay intègre un bref commentaire dans le Nouveau Mercure galant du même mois. Les lecteurs du Journal des sҫavans et des Mémoires de Trévoux ont dû attendre respectivement six mois ou une année entière avant de pouvoir apprendre la publication du livre de Terrasson, JeanTerrasson27. Fin décembre 1715, le responsable du Nouveau Mercure galant réagit à nouveau avec une grande rapidité. Seulement quelques semaines après la parution de l’Examen pacifique, il parvient à publier un compte rendu en tant que supplément de son périodique28. Le Journal des sҫavans, en revanche, n’en parle que trois mois plus tard29 et les Mémoires de Trévoux n’y consacrent pas de compte rendu, mais uniquement une petite notice30.
Enfin, il ne faut pas oublier les Nouvelles littéraires qui, à l’instar du Nouveau Mercure galant, réagissent rapidement à la parution d’un nouveau livre, voire les annoncent même avant leur publication. Toutefois, il ne s’agit souvent que de simples notices de quelques lignes et non pas de véritables critiques. Ainsi, Henri Du Sauzet, HenriDu Sauzet ressemble surtout à un chroniqueur qui évoque – nous citons toujours la première mention dans son périodique – le livre de Boivin, Jean [M. B.]Boivin en août 171531, celui de Gacon, FranҫoisGacon en mars 171532, c’est-à-dire même avant sa publication, celui de Terrasson, JeanTerrasson dès le 5 janvier 171533 et celui Fourmont, ÉtienneFourmont – comme Le Fèvre de Fontenay – en décembre 171534.
En revanche, nous constatons que la vitesse du Nouveau Mercure galant a un prix fort : la qualité. Prenons l’exemple du « Chapitre d’érudition de la façon de l’Auteur, au sujet d’un Livre nouveau qui a pour titre : Apologie d’Homere, ou Bouclier d’Achille ». Hardouin Le Fèvre de Fontenay se sert du Discours sur l’Iliade de La Motte pour juger l’œuvre de Boivin, Jean [M. B.]Boivin qui, lui-même, a réagi au livre critique de l’Académicien moderne. Après une petite introduction, le responsable du Nouveau Mercure galant tente de réfuter thèse par thèse les idées du professeur de grec au Collège royal en lui opposant explicitement les positions d’Houdar de La Motte : « Y pensez-vous serieusement M. B. lisez humblement la seconde partie des reflexions de M. de la M. il vous apostrophera ainsi35. » Un autre exemple se situe dans le passage consacré au héros de l’Iliade homérique. Après avoir établi une liste des reproches formulés par l’Académicien moderne, Hardouin Le Fèvre de Fontenay déclare brièvement : « M. B. traite ces reproches de calomnie36. » Ainsi, il paraît évident qu’Hardouin le Fèvre de Fontenay n’introduit guère de nouveaux arguments dans les débats de la Querelle d’Homère. Au contraire, il suit presque aveuglément Houdar de La Motte.
De plus, il est devenu clair que le Nouveau Mercure galant s’inspire d’une tradition littéraire à laquelle appartiennent également les Divertissements de Sceaux édités et analysés par Iona Marasescu-Galleron37. Tout comme les textes enjoués et badins des Divertissements, les contributions au Nouveau Mercure galant visent à dépasser des frontières – en l’occurrence, les limites géographiques et ainsi sociales des salons parisiens. Le périodique instruit ses lecteurs qui se situent partout en France sur les dernières évolutions, publications et tendances à Paris, le centre incontestable du champ littéraire naissant. En outre, le divertissement est une mission centrale du Nouveau Mercure galant. La Querelle d’Homère donne naissance non seulement à des comptes rendus de livres plus ou moins savants, tel que l’Apologie d’Homère et Bouclier d’Achille de Jean Boivin, Jean [M. B.]Boivin, mais également à des poèmes satyriques, des jeux question-réponse ou des lettres des lecteurs. Ainsi, le comique joue un rôle fédérateur d’une communauté d’esprit qui embrasse tout le royaume de France.
La deuxième tradition qu’il faut évoquer ici est celle du périodique lui-même : Rotraud von Kulessa a souligné le rôle important du Mercure galant – c’est-à-dire du précurseur de la revue d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay – dans la Querelle de La Princesse de Clèves. Au début du XVIIIe siècle, tout comme au début des années 1680, c’est le périodique qui fait vivre un débat, d’abord parisien, dans tout le pays et qui constitue ainsi un « forum38 » d’échange et de discussion. Et d’une querelle à l’autre, ni l’orientation ni les moyens de la revue n’ont changé : le périodique reste fidèle aux Modernes et il propose toujours à ses lecteurs un mélange de contributions savantes et de jeux littéraires39.
Sans aucun doute possible, le Nouveau Mercure galant peut donc être considéré comme un moyen de vulgarisation et de transfert des savoirs. À l’instar du Journal des sҫavans et des Mémoires de Trévoux, il ignore certains titres et ne couvre pas l’intégralité des publications savantes qui forment la Querelle d’Homère. Le Nouveau Mercure galant a, par exemple, omis de signaler la publication des Conjectures académiques ou Dissertations sur l’Iliade de François d’Aubignac, Franҫois Hedelin d’Aubignac ou l’Homère en arbitrage de Claude Buffier, ClaudeBuffier. De plus, en 1716, Hardouin Le Fèvre de Fontenay ne s’intéresse plus à la Querelle d’Homère dont il n’évoque ni la fin en avril 1716, ni la dimension anglaise. Certains détails ne sont pas non plus mentionnés. Bien que les contributeurs du Nouveau Mercure galant s’inspirent largement d’Houdar de La Motte, ils ne discutent guère ses réflexions sur la nature du poème épique40 ou sur la relation entre l’historiographie et la littérature41.
Il serait cependant injuste et réducteur de s’arrêter après cette première étape de l’analyse de la dimension esthétique. Après avoir dressé de façon descriptive la liste des arguments révélant les qualités et les défauts des deux traductions en français de l’Iliade, il nous faudra élargir les recherches et prendre également en compte les textes de la querelle dans un sens plus général ; à savoir toutes les contributions au Nouveau Mercure galant d’Hardouin Le Fèvre de Fontenay dans lesquelles des questions du bon goût sont discutées. Cette focalisation sur les concepts permettra d’ailleurs de mettre en relation les textes de querelle de premier ordre et de deuxième ordre, tout en essayant de passer au-delà du corps-à-corps parfois pénible et souvent mesquin décrit précédemment.
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