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Kitabı oku: «Lettres à Mademoiselle de Volland», sayfa 40

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Et voilà la soirée qui se passe à dire des folies; Dieu sait quelles. Finissons.

«Vous dormirez tous dans un quart d'heure, et moi il faut que je dise mes prières. – Mais ne nous avez-vous pas dit que vous ne priez point Dieu? – Et ne faut-il pas que je me mette à genoux pour ma femme de chambre? – Et quand vous êtes à genoux, à quoi rêvez-vous? – Je rêve à ce que nous mangerons demain; cela ne laisse pas de durer, et ma femme de chambre s'en va après cela fort édifiée; car elle est dévote, et elle ne vaut pas mieux pour cela.»

Si j'avais encore de la place, je vous continuerais ce bavardage, dont vous avez peut-être déjà trop. Bonsoir donc, bonnes amies.

CIX

Paris, 11 octobre 1767.

Je n'y saurais tenir. J'interromps mon Salon pour causer un petit moment avec vous. Quelle différence de la vie du Grandval et de celle que je mène ici! Aussi ma santé s'en est-elle ressentie: je dors mal; je ne saurais digérer; j'ai eu une migraine à devenir fou. Tout cela s'est dissipé; et il me reste des courses que j'ai faites une liberté de membres, une fermeté de jarret que je croyais perdues pour toujours. Je ne marche pas, je vole.

Depuis deux jours, je n'ai point vu les chères sœurs. J'ai passé la matinée de samedi à travailler; le reste de la journée à mes affaires. J'ai sanctifié mon dimanche en taisant compagnie à un malade: c'est M. Devaisnes, qui a la grippe la mieux conditionnée.

Je n'ai point encore vu les Van Loo; mais je les verrai demain. Michel m'a envoyé le beau portrait qu'il a fait de moi; il est arrivé, au grand étonnement de Mme Diderot, qui le croyait destiné à quelqu'un ou à quelqu'une. Je l'ai placé au-dessus du clavecin de ma petite bonne.

Mme Diderot prétend qu'on m'a donné l'air d'une vieille coquette qui fait le petit bec et qui a encore des prétentions. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette critique. Quoi qu'il en soit, c'est une marque d'amitié de la part d'un excellent homme, qui doit m'être et qui me sera toujours précieuse.

J'attends un buste de l'impératrice. Elle a écrit une lettre charmante à Marmontel sur son Bélisaire. Il en a reçu une autre du fils de la reine de Suède, avec un très beau présent de sa mère: c'est une boîte d'or où l'on a exécuté en émail toutes les estampes de son ouvrage. La belle lettre du fils est encore plus précieuse que le présent de sa mère. Je tâcherai d'obtenir la communication de tout cela, et de vous en régaler. Il a vu, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, le prince héréditaire de Brunswick, qui l'a comblé d'amitiés. Après cela, croyez-vous qu'il puisse être sensible aux persécutions de la Sorbonne? J'oubliais de vous dire que la digne Sorbonne est bafouée dans toutes ces lettres. Le grand inquisiteur d'Autriche, le médecin Van Swieten, a eu l'ordre de l'empereur et de l'impératrice de faire compliment à Marmontel, et il s'en est reposé sur son fils qui s'en est acquitté on ne peut pas mieux. Savez-vous ce que je vois dans tout cela? C'est que les cours étrangères sont charmées de nasarder un peu notre ministère, et n'en perdent pas la moindre occasion. Il faut que notre langue soit bien commune dans toutes les contrées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les seigneurs de notre cour les plus polis qu'elles ne seraient pas mieux. Ce que je vois encore, c'est qu'à en juger par l'estime qu'on accorde à l'ouvrage de Marmontel dans ces pays, il faut même qu'en politique on n'y soit pas si avancé qu'ici Cependant ils ont là Montesquieu. Ajoutez à tous ces honneurs le plaisir d'être vengé par Voltaire. Celui-ci vient de décocher contre les Cogé, les Riballier et autres théologiens fanatiques, auteurs de la censure, une satire d'une gaieté d'enfant, mais d'une méchanceté effroyable. Elle est intitulée: Honnêteté théologique.219 Tout cela vous attend, mais vous ne venez point.

Marmontel a encore trouvé aux eaux deux évêques avec lesquels il a eu le plaisir de ferrailler tant qu'il a voulu, et c'en est un grand pour lui. Ces saints pasteurs disaient, en soupirant, que, du train dont on y allait, la religion n'avait pas cinquante ans à durer. C'est bien dommage! Ils prétendent que les portes de l'enfer sont à Ferney, et ils oublient qu'il est écrit qu'elles ne prévaudront jamais.

La petite sœur s'est si bien trouvée du voyage de Sceaux, qu'elle ne demanderait pas mieux que d'y retourner. Nous attendons le retour du prince et du beau temps pour avoir des chevaux. Il serait bien plaisant qu'elle trouvât sa défaite dans le lieu même où elle s'égara une fois très-inutilement avec M. de ***. Vous en souvenez-vous? Mais, à propos, n'avez-vous point entendu parler de M. Vialet? Je suis un peu curieux de revoir Suard, et pour cause. Adieu; bonsoir, bonnes amies. Vous deviez être à Paris le 4 ou le 5 d'octobre. C'est donc comme cela que vous tenez parole? Je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime bien.

CX

Paris, le 24 août 1768.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Vous voilà donc arrivées bien fatiguées, bien malades, malgré toutes les politesses et toutes les révérences des maîtres et maîtresses de poste. C'est que vous n'êtes plus Mes pour ces violentes expéditions-là. Il faut prendre son parti, et s'en aller une autre fois tout doucement à Isle. Il vaut mieux s'ennuyer sur les grands chemins deux ou trois jours de plus que d'exposer sa santé. Entendez-vous? Vous en serez quittes cette armée pour le torticolis. Maman se redressera tout à fait, je l'espère, mais vous serez les plus méchantes créatures qu'il y ait au monde, si vous souffrez, les années suivantes, qu'elle vieillisse de dix ans en vingt-quatre heures. Entendez-vous? J'irai, un de ces matins, remercier M. Soldini, et lui demander en grâce, pour l'avenir, les meilleurs postillons et les plus mauvais chevaux.

Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous saviez l'état misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre départ. Cela m'est arrivé sans que je m'en doutasse. Il faut que je vous aime deux fois plus que je ne croyais. Je savais pourtant bien que je vous aimais beaucoup. Vous, mademoiselle, qui devinez tout, devineriez-vous bien d'où je viens? Du concert des Tuileries, tout seul Convenez qu'il faut être bien embarrassé de sa personne; aussi le suis-je; j'ai de l'ouvrage jusque par-dessus les yeux, et je ne saurais rien faire. Je suis invité au Grandval à la Briche, à Aubonne, et je ne me soucie pas d'y aller. Je ne me trouve bien ni chez moi, ni ailleurs. La compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand elle me manque: c'est surtout vers les cinq heures du soir que je sauterais volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues.

Ce n'est pas que je n'aie été secouru par quelque distraction; j'ai conduit deux Anglais, qu'on m'avait adressés, chez Eckard, qui a été, pendant trois heures de suite, divin, merveilleux, sublime. Je veux mourir si, pendant cet intervalle-là, j'ai seulement songé que vous fussiez au monde: c'est que je ne songeais pas qu'il y eût un monde; c'est qu'il n'existait plus pour moi que des sons merveilleux et moi

Le lendemain matin, ma petite bonne eut l'impertinence de jouer les mêmes pièces devant les mêmes auditeurs, et elle ne déplut pas. J'allai passer l'après-midi du même jour chez Damilaville. Il avait eu la plus mauvaise nuit; il souffrait encore des douleurs inouïes. La glande du cou a repoussé l'œsophage de côté. Il marche avec plus de peine que jamais. Son état me fit venir plusieurs fois les larmes aux yeux. Tronchin travaille à fondre les obstructions; Bordeu et Roux disent qu'on ne les fondra pas sans établir une suppuration intérieure qui sera suivie d'une fièvre lente et de la mort. Ceux-ci ordonnent la douche et les eaux de Bourbonne; celui-là crie qu'il ne soutiendra pas la fatigue du voyage, et que les eaux lui seront au moins inutiles. C'est aussi l'avis de Mme de Meaux et du malade.

Je conçois bien qu'il reste de la passion au malade; mais croyez-vous qu'il y ait dans la femme quelque chose de plus que de l'honnêteté? Elle ne conseillera jamais à Damilaville d'aller s'établira Châlons; mais, s'il y allait de lui-même, en serait-elle sincèrement aussi fâchée qu'elle se croit obligée de le paraître? Demain j'irai voir Tronchin.

J'ai vu avant-hier Mlle Artaud. Mme Duclos ne sera pas votre voisine. Mlle Artaud me fit asseoir dans sa cellule; j'y causai une heure ou deux; et vous savez bien, mesdames, qu'il ne faut pas tant de temps pour dire bien des folies. J'en dis donc, et on les écouta en souriant et en baissant les yeux.

Hier matin, je conduisis mes deux Anglais chez Mlle Bayon, que j'avais prévenue. Elle joua comme un ange; son âme était tout entière au bout de ses doigts. Mes bons Anglais croyaient qu'elle faisait tout cela pour eux: oh! que non! c'était pour leur ami Bach, à qui ils ne manqueront pas d'en parler avec enthousiasme; commission qu'elle leur donnait sans qu'ils s'en aperçussent, et peut-être sans s'en apercevoir elle-même.

J'ai reçu trois lettres d'Aix-la-Chapelle; deux du prince, une de sa femme. J'ai bien peur que la princesse Galitzin ne soit une mauvaise tête. Imaginez que sa lettre est anonyme; qu'elle contient la satire d'elle-même la plus sanglante, la moins ménagée et la plus indécente; et cela avec tant de sérieux et de vérité, que, si le prince ne m'eût pas dit le mot de l'énigme, je m'y serais trompé, et j'en aurais à coup sûr conçu la plus cruelle inquiétude. Que dites-vous de cette bizarrerie? Cette lettre est incroyable. Il faut la voir. Grimm, à qui je l'ai montrée, doute encore qu'elle soit d'elle, en dépit de l'avis du prince qui ne permet pas d'en douter. On me recommande fort de ne la communiquer à personne, parce qu'elle pourrait compromettre la réputation de la femme et du mari Madame Galitzin! et si, par hasard, on l'avait décachetée à la poste? Vous penserez comme moi qu'avec un peu de sens, d'esprit et de dignité, on n'aurait point eu recours à une espièglerie aussi maussade, dans une circonstance sérieuse et qui prêtait par elle-même à des choses tendres, douces, honnêtes, touchantes et délicates.

Au milieu de son ivresse, le prince ne me paraît pas sans quelque souci sur un mariage contracté avant d'avoir obtenu le consentement de sa famille et l'agrément de sa cour. Mais il croit qu'on le boudera pendant quelque temps et qu'ensuite tout ira bien.

L'impératrice persiste à le rappeler, à ce qu'il me dit lui-même. Cela m'est confirmé par une lettre de Falconet, qui croit toujours avoir fait la plus belle chose du monde en donnant de la publicité à son démêlé avec M. de La Rivière. Il continue de le déchirer à belles griffes. C'est un homme à qui la faveur a tourné la tête.

Puisque je suis en train de vous rendre compte de mon temps, il ne faut pas oublier de vous dire que j'ai été une fois à Monceaux, où la journée se serait assez agréablement passée, si le petit ouragan Naigeon ne s'était brouillé avec deux de ses amis à propos d'une question de musique. Il avait raison au fond; mais il avait doublement tort dans la forme: il a fait serment de ne disputer de sa vie, et de fuir Mme Blondel.

Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étais à confesse, excepté que j'ai écrit à M. de Saint-Florentin, au nom d'une femme malheureuse, une lettre vraiment sublime220: vous la verrez. Il n'y a qu'un moment pour faire ces choses-là; ce moment passé, on n'y revient plus.

Madame de Blacy, j'ai votre petit agenda sous les yeux; je n'ai rien fait encore; mais je ferai tout. Aimez-moi bien, mais pas tant que je vous aime, car il y aurait peut-être un peu de péché.

Maman, recevez mon respect et mon remerciement pour toutes les choses douces que Mlle Volland me dit de votre part. Je n'en rabats rien, au moins; je voudrais les mériter autrement que par des bagatelles. Je ne vous recommanderais pas votre santé, si je pouvais me persuader qu'elle vous fut aussi chère qu'à vos enfants. Dites bien à ces enfants-là que s'ils souffrent que vous en abusiez, je les haïrai à la mort. Soyez éternelle comme vous en êtes menacée, si vous voulez conserver la paix entre nous. Bonjour, maman. Donnez menotte.

Bonjour, mademoiselle. Ah! si vous étiez ici, ou si j'étais là, le beau bouquet que je vous offrirais! L'accepteriez-vous? C'est autre chose. Je vous embrasse de toute mon âme, comme il y a douze ans, et je joins ma fleurette à celle de maman et de votre sœur. Toujours, mon amie, toujours!

Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de jaser avec vous précisément à l'heure que je vous quittais.

La veille de la Saint-Louis 1768.

P.S. Je n'ai pas le temps de faire contre-signer celle-ci Les autres le seront.

CXI

Paris, ce 28 août 1768.

MESDAMES ET BONNES AMIES,

Vous vengeriez-vous cette année de mon silence de l'an passé? seriez-vous mortes toutes trois, et n'en resterait-il pas du moins une qui m'instruisît du sort des deux autres?

Je suis très-assidu chez Damilaville. Mme Duclos et moi nous attendons avec une égale impatience qu'il plaise à M. Gaudet d'ouvrir ses dépêches et de nous envoyer nos lettres; mais son mari n'est pas plus exact que vous. Elle le boude de son côté. Je vous boude du mien. Nous causons et nous jouons, pour ne plus penser à des gens qui nous oublient.

Les glandes du malade s'affaissent un peu; mais ses forces tombent, et ses douleurs continuent. Le médecin, en attaquant le vice radical, joue à croix ou pile la vie de son patient. Je ne lui en sais pas mauvais gré. J'aimerais mieux être mort que de vivre à la condition de payer un petit intervalle de rémission de cinq à six mois de souffrances. Il faut être le premier ministre du maître du monde pour oser dire: Crucifiez-moi, cassez-moi bras et jambes, arrachez-moi les dents l'une après l'autre; pourvu que j'existe, tout est bien.

C'est aujourd'hui lundi Mme Duclos part jeudi Damilaville sera vendredi ou samedi installé dans son nouvel appartement.

Cette pauvre femme s'en retourne l'âme pleine de chagrin qu'elle dévore. Elle m'a jeté à la dérobée quelques mots d'après lesquels j'ai compris que ses soins étaient payés de mauvais procédés.

On lui avait fait espérer une chambre dans le nouveau domicile; il y a trois ou quatre jours qu'on lui a déclaré qu'il n'y fallait plus compter; et la voilà sur le point de vendre ses petits meubles pour rien, et forcée, lorsqu'elle reviendra, de faire en règle la fonction de garde-malade, en couchant au pied d'un lit sur un matelas et des sangles. Sa rivale ne la connaît guère, elle s'y résoudra. Il est bien cruel de priver un homme des soins qu'on lui doit, et qu'on n'a nulle envie de lui rendre, et de prendre, pour y réussir, un moyen qui rendra ces soins infiniment pénibles à celle qui aura le courage de s'y livrer. C'est dire: Ou tu le laisseras périr, ou tu périras en le secourant.

Ma maison est un petit hôpital en règle; ma femme a les pieds tiraillés de son humeur goutteuse; ma petite a le visage et les yeux bouffis d'un rhume conditionné comme pour Mlle ***. Une nouvelle servante est tombée malade tout en s'installant; Mme Diderot en a le plus grand soin: elle la regarde comme un pauvre que la Providence lui a adressé. C'est ma phrase qu'elle a tout de suite adoptée.

Je viens de dîner chez le baron de Gleichen, qui attend demain ou après l'arrivée de son roi Une petite femme, que je vous nommerais bien, lui dit étourdiment: «Monsieur le baron, votre roi! c'est une tête… » – Et le baron ajouta: «Couronnée, madame.»

J'étais invité à aller dîner demain mercredi, à Aubonne, chez M. de Saint-Lambert; mais j'ai mieux aimé recevoir les adieux de Mme Duclos.

La partie devait cependant se faire avec l'abbé Personnel, Suard et le chevalier de Chastellux, que j'aurais étouffé à force de l'embrasser. Vous avez su son aventure à Calais avec un officier exclu de son régiment; mais vous ne l'avez pas sue tout entière. Ils s'en revenaient à la ville; le chevalier était blessé de trois coups d'épée, dont un pénétrait de trois doigts dans sa poitrine. L'officier dit à son colonel: «Monsieur le chevalier, vous marchez, ce me semble, très-fermement, et je crois que nous pourrions recommencer. – Très-volontiers», répondit le chevalier; et voilà derechef les épées tirées. Celle de l'officier, dans le combat, s'embarrasse dans la manche du chevalier; le chevalier la saisit, et, lui appuyant la pointe de la sienne sur la gorge, lui dit: «Je pourrais vous tuer; mais je vous donne la vie que vous ne méritez pas. Allez, vous n'êtes qu'un lâche.»

Tous les honnêtes gens sont fâchés qu'il ne l'ait pas tué; et il n'y a pas un d'eux qui ne fit fort vain d'avoir fait comme le chevalier. Est-ce sentiment de justice? est-ce envie secrète? Ma foi, je n'en sais rien.

C'est Suard qu'on a chargé de m'inviter à la partie d'Aubonne. J'ai profité de l'occasion que j'avais de lui écrire pour lui laver la tête d'importance. Vous savez ou vous ne savez pas qu'il avait eu l'indiscrétion de m'envoyer sous une enveloppe volante un livre anglais rempli de figures infimes. J'ai tâché de lui faire comprendre les suites possibles de son action, la corruption de ma fille, et mon éternelle haine. Voilà nos gens qui portent dans leur poche la toise dont ils mesurent si strictement les ouvrages et les procédés; et voilà un d'entre eux qui s'expose à faire sécher son ami de douleur, et qui fait ce qu'un freluquet de quinze ans, qui aurait eu à envoyer un pareil ouvrage rue Froidmanteau, à une catin, n'aurait pas fait, par respect pour lui-même.

Madame de Blacy, voilà une de vos affaires faite. Priez Dieu pour son succès. J'ai appris par l'abbé Le Monnier que M. Trouard partait samedi prochain pour Orléans, avec M. l'évêque d'Orléans; et aussitôt je me suis mis à écrire à M. Trouard une lettre qu'il pût montrer à l'évêque. Je ne sais ce qu'elle produira; mais je puis vous assurer qu'elle n'est pas plus mal que les placets.

Je ne sais si M. de Villeneuve est de retour d'Alsace: je le saurai demain ou après, et je l'aurai vu. Quoique vous ne parliez plus, je vous crois cependant toutes les trois vivantes.

Maman, n'allez-vous pas trouver que mademoiselle fait bien de me laisser avec les incertitudes qu'elle m'a jetées sur sa santé? Il faut avoir une belle habitude de gâter ses enfants. Attendez-vous que vous serez punie: tôt ou tard les parents sont châtiés pour leurs enfants gâtés. Faites-moi dire au moins que vous vous portez bien, et que vous êtes légère comme un cerf et droite comme un jonc, et je les dispense du reste. Cela n'est pas vrai; mais un mot d'elles-mêmes, et je les tiens quittes.

Mademoiselle, songez-y bien; je ne vous écrirai plus: j'écrirai à maman, j'écrirai à ma sœur aînée qui m'aime et que j'aime mieux que vous; et je leur enjoindrai bien de ne vous pas souffler un mot de moi, ni à moi un mot de vous.

Voilà l'Académie française déshonorée derechef et l'Académie de peinture dans la boue: je vous raconterai cela une autre fois.

Enfin, la fille du marquis a changé de nom Le père en est fou. De sa vie, il n'a été si délicieux à voir et à entendre.

Aimez-moi toujours, ce sera fort bien fait: mais dites-le-moi quelquefois.

CXII

Paris, le 10 septembre 1738.

Je ne fais rien, mais rien du tout, pas même ce Salon dont j'espère que ni Grimm ni moi ne verrons la fia Ce n'est pas que le soir, quand je me couche, je n'aie la tête remplie des plus beaux projets pour le lendemain. Mais le matin, quand je me lève, c'est un dégoût, un engourdissement, une aversion pour l'encre, les plumes et les livres, qui marque ou bien de la paresse, ou bien de la caducité. J'aime mieux me tenir les jambes et les bras croisés dans l'appartement de madame et de mademoiselle, et perdre gaiement deux ou trois heures à les plaisanter sur tout ce qu'elles disent et qu'elles font. Quand je les ai bien impatientées, je trouve qu'il est tard pour se mettre à l'ouvrage; je m'habille et je m'en vais. Où? ma foi, je n'en sais rien: quelquefois chez Naigeon, ou chez Damilaville; un autre jour chez Mlle Bayon, qui se met à son clavecin pour moi, et qui me joue tout ce que je veux. Le quai des bouquins est ma dernière ressource. Ce qui me tâche de ce temps-là, c'est ce que nous n'aurons ni raisin ni vin. Du reste, je le trouve très-bien employé. J'avais deux Anglais à promener; ils s'en sont allés après avoir tout vu. Je trouve qu'ils me manquent beaucoup. Ceux-là n'étaient pas enthousiastes de leur pays, ils remarquaient que notre langue avait atteint le dernier point de perfection, tandis que la leur était restée presque barbare. «C'est, leur dis-je, que personne ne se mêle de la vôtre, et que nous avons quarante oies qui gardent le Capitole», comparaison qui leur parut d'autant plus juste, qu'ainsi que les oies romaines, les nôtres gardent le Capitole et ne le défendent pas.

Les quarante oies viennent de couronner une mauvaise pièce221; pièce plus jeune encore que l'auteur; pièce dont on fait honneur à Marmontel; pièce que celui-ci a lue à l'assemblée publique, sans que sa déclamation séduisante en ait pu dérober la pauvreté; pièce qui a ôté le prix à un certain M. de Rulhières, qui avait envoyé au concours une satire excellente sur l'inutilité des disputes, excellente pour le ton et pour les choses, et qu'on a cru devoir exclure sous prétexte de personnalités. Ce jugement des oies a donné lieu à une scène assez vive entre Marmontel et un jeune poète appelé Chamfort, d'une figure très-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de la modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. Voici le début du petit ballon. «Il faut, messieurs, que la pièce que vous avez préférée soit excellente. – Et pourquoi cela? – C'est qu'elle vaut mieux que celle de La Harpe. – Elle pourrait valoir mieux que celle de La Harpe et n'être pas excellente. – Mais j'ai vu celle-ci. – Et vous l'avez trouvée bonne? – Très-bonne. – Cela prouve que vous ne vous y connaissez pas. – Si celle de La Harpe est mauvaise, et si pourtant elle est meilleure que celle de M. de Langeac, celle-ci est donc détestable? – Cela se peut. – Et pourquoi récompenser une pièce détestable? – Et pourquoi n'avoir pas fait cette question-là quand elle a couronné la vôtre?..» etc., etc. Quoi qu'il en soit, tandis que Marmontel donnait les étrivières à Chamfort, le public, de son côté, n'épargnait pas l'Académie.

L'homme de Genève continue de persécuter le pauvre La Bletterie. Voici un nouveau trait qu'il vient de lui décocher:

 
Un mendiant poussait des cris perçants;
Choiseul le plaint, et quelque argent lui donne.
Le drôle alors insulte les passants,
Choiseul est juste: aux coups il l'abandonne.
Cher La Bletterie, apaise ton courroux;
Reçois l'aumône et souffre en paix les coups.
 

Le cher La Bletterie a sollicité une délibération de l'Académie, par laquelle tout encyclopédiste et tout adhérent à l'Encyclopédie fût exclu à perpétuité de ce corps.

Voilà l'histoire du déshonneur de l'Académie française; et voici l'histoire du déshonneur de l'Académie de peinture, que je vous avais promise. Vous savez que nous avons ici une école de peinture, de sculpture et d'architecture, dont les places sont au concours. On demeure trois ans dans cette école; on y est nourri, chauffe, éclairé, instruit, et gratifié de trois cents livres tous les ans. Quand on a fait son triennal, on est envoyé à Rome, où nous avons une autre école. Les élèves y jouissent des mêmes avantages qu'à Paris, et ils y ont cent francs de plus par an. Il sort de l'école de Paris, tous les ans, trois élèves qui vont à l'école de Rome, et qui font place ici à trois nouveaux entrants. Songez de quelle importance sont ces places pour des enfants dont communément les parents sont pauvres; qui ont coûté beaucoup d'argent à ces pauvres parents; qui ont travaillé pendant de longues années, et à qui on fait une injustice très-criminelle lorsque c'est la partialité des juges et non le mérite des concurrents qui dispose de ces places.

Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix L'Académie donne un sujet. Cette année, c'était le triomphe de David, après la défaite du Philistin Goliath, Chaque élève fait son esquisse au bas de laquelle il écrit son nom. Le premier jugement de l'Académie consiste à choisir entre ces esquisses celles qui sont dignes de concourir; elles se réduisent ordinairement à sept ou huit. Les jeunes auteurs de ces esquisses, peintres ou sculpteurs, sont obligés de conformer leurs tableaux ou bas-reliefs aux esquisses sur lesquelles ils ont été admis. Alors on les enferme chacun séparément, et ils travaillent à leurs morceaux Ces morceaux faits, sont exposés au public pendant plusieurs jours; et l'Académie adjuge le prix ou l'entrée à la pension le samedi qui suit le jour de la Saint-Louis.

Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de l'Académie.

Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme appelé Vincent. Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les épaules de ses camarades, fut promené tout autour de la place; et après avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation, il fut déposé à la pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera plaisir.

Cela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. H y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement: «J'ai fait une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle; et si tu as le prix, je m'en consolerai» Eh bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a adjugé à un nommé Moitte, élève de Pigalle… Revenons à nos assistants sur la place du Louvre.

C'était une consternation muette. L'élève appelé Millot, à qui le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer, membre honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage. La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait: Passe… L'élève injustement couronné parut ensuite; les plus jeunes de ses camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: Croûte, croûte abominable, tu n'entreras pas; nous t'assommerons plutôt. Et puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait: «Messieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie»; et on lui répondait: «Si tu n'es pas un infâme, remonte et va leur dire que tu ne veux pas entrer.» Il s'éleva, dans ces entrefaites, une voix qui disait: Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec Millet sur son dos. Peu s'en fallut que cela ne s'exécutât. Cependant les académiciens, qui s'attendaient à être sifflés, honnis, bafoués, n'osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas: ils le forent avec le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier: Que les mécontents viennent s'inscrire chez moi, on ne l'écoutait pas; on bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous lui connaissez, s'adressa à un particulier qu'il prit pour un artiste et qui ne l'était pas; il lui demanda s'il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu'il ne s'entendait pas en bas-reliefs, mais qu'il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la nuit survint, et que tout s'apaisa. Pas tout à fait: les élèves indignés s'ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de l'Académie une nouvelle avanie. Ils s'informèrent exactement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Us s'assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d'un charivari, et bonne résolution de les employer; mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis. Arrive Pigalle. A peine est-il engagé dans la file qu'on s'écrie: du dos! qu'il se fait un demi-tour, et qu'on le salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs aux autres.

Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu'il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot; je l'ai vu et je vais vous le décrire.

À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés; l'un les bras liés sur le dos; un Israélite, occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses jambes; d'autres l'élèvent; une dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux; à la tête de ces chevaux, un écuyer qui les tient par la bride, et se dispose à remettre les rênes au triomphateur. Sur le devant, un vigoureux Israélite qui enfonce une pique dans la tête de Goliath, qu'on voit énorme, renversé, effroyable, les cheveux épars sur la terre. Plus loin, à gauche, des femmes qui dansent, qui chantent, qui accordent leurs instruments. Parmi celles qui dansent, une espèce de bacchante, frappant du tambour, déploie, avec une grâce infinie, jambes et bras en l'air. Sur le devant, une autre danseuse qui tient son enfant par la main; l'enfant danse aussi; mais il a le regard attaché sur l'horrible tête, et son expression est mêlée de terreur et de joie. Sur le fond, des hommes, des femmes, la bouche ouverte, les bras élevés, en acclamation.

Ils ont dit que ce n'était pas là le sujet, et on leur a répondu qu'ils reprochaient à l'élève d'avoir du génie. Ils ont repris le char, qui n'est pas même une licence. Cochin, plus adroit, m'a écrit que chacun jugeait par ses yeux, et que celui qu'il avait couronné lui avait montré plus de talent; discours d'un homme sans goût et sans bonne foi D'autres ont avoué que le bas-relief de Millot était excellent, à la vérité; mais que Moitte était plus habile, et on leur a demandé à quoi bon les prix si l'on jugeait la personne et non pas l'ouvrage?

219.On lit dans la Correspondance de Grimm, 15 décembre 1768: «Damilaville fît l'année dernière un pamphlet intitule l'Honnêteté théologique, pour venger Marmontel des attaques de l'absurde Riballier et de son aide de camp Cogé; c'est son meilleur ouvrage. Il nous le donna pour être de M. de Voltaire, et tout le monde le crut. En effet, il l'avait fait imprimer à Genève M. de Voltaire l'avait reboisé. La première phrase, par exemple: Depuis que la théologie fait le bonheur du monde, porte trop visiblement son cachet pour être d'un autre. Cogé lui-même, qui n'est pas le moins bête du troupeau dos cuistres, y avait été trompé, et croyait être redevable de fait le bonheur du monde, porte trop visiblement son cachet pour être d'un autre. Cogé lui-même, qui n'est pas le moins bête du troupeau dos cuistres, y avait été trompé, et croyait être redevable de l'Honnêteté théologique à l'honnêteté de M. de Voltaire .»
220.C'est la lettre dont Mme de Vandeul cite quelques lignes. Voir t. I, p. L.
221.Tout ce paragraphe se retrouve presque textuellement t. XI, p. 374. L'épisode du prix de sculpture y figure aussi; on peut le lire en outre, avec quelques variantes, t. XVIII, p. 297.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
11 ağustos 2017
Hacim:
760 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain