Kitabı oku: «La Suisse entre quatre grandes puissances»

Publié avec le soutien du Fonds national suisse de la recherche scientifique
Page de couverture: E. Zimmermann, Satyrische Karte Europas, 1914. Imperial War Museum. Mise en page: hier + jetzt d’après une maquette de Bernet & Schönenberger, Zurich
© 2010 hier + jetzt, Verlag für Kultur und Geschichte GmbH, Baden
www.hierundjetzt.ch eBook-ISBN 978-3-03919-798-9
eBook-Herstellung und Auslieferung:
Brockhaus Commission, Kornwestheim
www.brocom.de
Table des matières
Préface
Remerciements
Introduction
1. Introduction
2. Eléments historiographiques
3. Plan
4. Sources
Première partie: L’institution
Chap. I: L’organisation et les missions de l’Etat-major général
1. L’Etat-major général
1.1. L’Etat-major général avant 1874
1.2. La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874
1.2.1. L’organisation de l’armée et du Département militaire fédéral
1.2.2. L’Etat-major général et son Bureau
1.3. L’arrêté fédéral du 14 octobre 1890 et l’organisation du Bureau d’état-major au début des années 1890
1.4. Les changements de la période 1893–1901
1.5. La réforme de 1902–1903
2. L’Etat-major de l’armée et le Grand Quartier général
2.1. Les projets d’organisation des années 1870
2.2. L’ordonnance sur l’organisation de l’Etat-major de l’armée du 7 mai 1880
2.3. L’instruction pour les états-majors des corps de troupes combinés du 4 juin 1888
3. Les chefs de l’Etat-major général
3.1. Hermann Siegfried (1866–1879)
3.2. Rudolf von Sinner (1879–1881) et Victor Burnier (1881–1882)
3.3. Alphons Pfyffer von Altishofen (1882–1890)
3.4. Arnold Keller (1890–1905)
4. Le Service de renseignements
4.1. L’organisation du Service de renseignements à l’Etat-major général
4.2. Les méthodes de travail
4.3. Le Service de renseignements en Suisse
4.4. Le Service de renseignements à l’étranger
Chap. II: Les plans de mobilisation de l’armée
1. De 1874 à 1890
1.1. Siegfried et la prescription sur la mise sur pied de l’armée du 18 novembre 1878
1.1.1. La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874
1.1.2. Le projet de mobilisation de 1876–1877 et l’instruction sur la mise sur pied de l’armée du 18 novembre 1878
1.2. L’ère Pfyffer
1.2.1. L’ordonnance sur la mobilisation du 18 novembre 1884
1.2.2. L’ordonnance du 8 mars 1887 sur le Service territorial, le Service des étapes et l’exploitation des chemins de fer
2. L’ère Keller
2.1. Le système de mobilisation
2.1.1. Les modifications de l’ordonnance sur la mobilisation
2.1.2. Les relations avec les cantons
2.2. Le Service territorial
2.3. Le Service des chemins de fer et le Service des étapes
2.4. La couverture de la mobilisation
2.5. La concentration
Chap. III: Les officiers d’état-major général: formation, activités
1. La formation
1.1. Le recrutement, les effectifs et la répartition au sein des différents états-majors
1.2. La carrière
1.2.1. La formation
1.2.1.1. Les Ecoles d’état-major général
1.2.1.2. L’idée d’une Académie militaire
1.2.1.3. Les enseignements
1.2.2. Le retour au service de troupes
2. Les activités
2.1. Le travail des subdivisions
2.2. Les cours opératifs
2.3. Les grandes manœuvres
2.4. Les cours spéciaux
Chap. IV: L’Etat-major général et ses relations avec les autres institutions militaires
1. La répartition des compétences
1.1. La période 1874–1890
1.2. L’ère Keller
1.2.1. Une nouvelle répartition des pouvoirs
1.2.2. Les Commissions
2. Les critiques envers l’Etat-major général
2.1. Bureaucratie, esprit de caste et isolement
2.2. L’opinion de Wille
3. L’affaire de l’hydre
3.1. L’opposition entre «voie nationale» et «nouvelle voie»
3.2. Les attaques contre les services du Département militaire fédéral
3.3. Les attaques contre l’Etat-major général et son chef
3.4. Les attaques menées au sein des commissions
3.5. La réaction de Keller
Illustrations
Deuxième partie: La suisse entre quatre grandes puissances
De 1874 à 1890
Chap. I: La défense du front nord-ouest
1. Les relations politico-militaires entre la France, l’Allemagne et la Suisse: une tentative avortée de rapprochement franco-suisse
1.1. L’isolement international de la France et la reconstruction de son système de défense
1.2. Le rapprochement diplomatique franco-suisse
1.3. Deux crises: l’affaire Boulanger (1886–1887) et l’affaire Wohlgemuth (1889)
1.3.1. L’affaire Boulanger (1886–1887)
1.3.2. L’affaire Wohlgemuth (1889)
1.4. Les limites et la fin du rapprochement franco-suisse
2. Les menaces militaires et les plans de défense suisses
2.1. La menace française
2.2. La menace allemande
2.3. Les plans de défense
3. La fortification nationale
3.1. Les idées des principaux acteurs officiels
3.1.1. Rothpletz
3.1.2. Le trio von Sinner-Burnier-Keller
3.1.3. Dumur
3.1.4. Feiss
3.2. Les débats
Chap. II. La défense du front sud
1. Les menaces militaires italiennes
1.1. La Suisse dans les calculs militaires italiens (1860–1882)
1.2. Les premières années de la Triplice (1882–1886)
1.3. Le premier renouvellement de la Triplice (2 février 1887)
2. Le problème de la Savoie
2.1. La fortification du Mont Vuache (1883)
2.1.1. La réaction diplomatique suisse et la position de l’Etat-major général
2.1.2. Les préoccupations italiennes
2.2. L’affaire Boulanger et la question de l’occupation de la zone neutralisée (1886–1887)
2.3. La politique savoyarde de la Suisse entre 1888 et 1890
3. La fortification nationale et les plans de défense du front sud
3.1. La Première Commission des fortifications
3.2. La Seconde Commission des fortifications
3.3. Les plans de défense
4. Le front est
4.1. La politique extérieure de l’Autriche
4.2. La place secondaire de la Suisse dans la politique extérieure et la stratégie autrichiennes
4.3. L’absence de menace et la planification de l’Etat-major général
De 1890 à 1905
Chap. I: La nouvelle conception de la neutralité
1. La «neutralité active»
2. La position du chef de l’Etat-major général
Chap. II: Les plans généraux de défense
1. Les plans de fortification en plaine
2. L’importance stratégique du massif alpin
2.1. Le rôle des fortifications du St-Gothard
2.2. Le réduit alpin
2.3. La fortification dans le Valais
Chap. III: La défense du front nord-ouest
1. Le cadre politico-stratégique: la fin du «système bismarckien» et la lente mise en place du «système Delcassé»
1.1. Le rapprochement germano-suisse (1892–1902)
1.2. Les prémices du rapprochement franco-suisse (1902–1907)
2. Les plans de défense de l’Etat-major général
2.1. La défense contre la France
2.1.1. Les plans français
2.1.2. Les plans de l’Etat-major général suisse
2.2. La défense contre l’Allemagne
2.2.1. Le plan Schlieffen et la Suisse
2.2.2. Les plans de l’Etat-major général suisse
Chap. IV: La défense des fronts sud et est
1. Le cadre politico-stratégique
1.1. La dégradation des relations politiques italo-suisses
1.2. La question savoyarde
1.2.1. Le rôle du nouveau chef de l’Etat-major général
1.2.2. La position française
1.2.3. La position italienne
1.3. La menace militaire italienne
1.3.1. Les préoccupations de l’Etat-major italien
1.3.2. Les plans italiens
1.4. Les relations austro-helvétiques
2. Les plans de l’Etat-major général suisse
2.1. Les plans en cas de guerre contre l’Italie seule
2.2. Les plans contre la Triplice
2.3. Les plans contre l’Autriche-Hongrie
Conclusion
Notes et références
Bibliographie et sources
Index des noms de personnes
Abréviations
Annexes
Cartes
Préface
La longue et mouvementée aventure de l’élaboration du quatrième tome de la collection Der Schweizerische Generalstab/L’Etat-major général suisse, aventure brièvement rappelée dans l’introduction qui suit, se termine enfin. Nous disposons maintenant, avec les dix tomes qui concrétisent le résultat de cette magnifique entreprise collective, d’une vision d’ensemble, fouillée, chronologiquement complète, thématiquement diversifiée, de la genèse et du développement contemporain de cette institution essentielle dans l’histoire de la défense militaire moderne de notre pays.
Le présent volume, dont la réalisation n’aurait pas été possible sans la confiance et le généreux soutien du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique, a été rédigé par un chercheur confirmé, le major Dimitry Queloz, historien et historien militaire, docteur ès lettres, qui a conduit sa méticuleuse enquête avec une rigueur et une finesse qui donnent à ce solide travail une grande valeur historiographique.
La parution de ce quatrième tome comble une lacune importante et donne enfin sa cohérence à l’ensemble du projet. Les années concernées, 1874–1906, sont en effet absolument cruciales dans l’histoire de l’Etat-major général, dont on peut dire qu’il prend alors véritablement naissance et consistance. Depuis 1817 et jusqu’à l’Organisation militaire de 1874, on a affaire, d’abord jusqu’en 1848, à une sorte de préhistoire au cours de laquelle un embryon d’autorité militaire de surveillance apparaît en temps de paix, devenant un Conseil de guerre fédéral en cas de conflit. La Constitution de 1848 innove par la création du Département militaire fédéral et d’un état-major permanent, mais il faut attendre 1865 pour que soit mis sur pied un «bureau d’état-major» qui va évoluer, à travers l’Organisation militaire centralisatrice de 1874, en un véritable Etat-major général doté de larges compétences. Il s’agit là d’une étape décisive dans le long mouvement de concentration des pouvoirs militaires suprêmes qui aboutira, avec Armée XXI, à la désignation d’un Chef de l’armée.
Toute la première partie de ce livre montre, fort bien et de manière extrêmement fouillée, comment cette institution nouvelle, créée par le politique, parvient lentement et laborieusement à la fin du XIXe siècle, dans un fort développement de ses activités, à acquérir une reconnaissance de l’ensemble de l’armée et de ses hiérarchies. Cette affirmation, cet élargissement, qui vont de pair avec une amélioration structurelle et une professionnalisation partielle de l’accomplissement de ses missions, seront reconnus par l’Organisation militaire de 1907 qui placera enfin, officiellement, l’EMG au-dessus des autres services du DMF.
L’évolution doit beaucoup à la personnalité de certains des chefs de l’EMG, auxquels une grande attention est portée par l’auteur, en particulier au colonel Arnold Keller (1890–1905), sous l’impulsion duquel la modernisation s’accélère, la planification devient progressivement mieux informée et plus concrète, malgré les résistances et la pauvreté des moyens matériels attribués à l’EMG. On est frappé, surtout dans l’observation du début des trente ans concernés, par la plasticité de cet instrument sans tradition, doté de peu d’expérience, par les tâtonnements de son organisation sans cesse retouchée, au gré des convictions personnelles et de l’influence des modèles étrangers, prussien surtout, tant bien que mal adaptés aux réalités helvétiques. Somme toute, la tonalité de cette genèse correspond bien au contexte de la naissance de la Suisse moderne, après 1848/1874. Au phénomène de la «construction nationale» contemporaine, soit l’affirmation d’une identité collective, unificatrice, aussi nécessaire après la Guerre du Sonderbund que délicate dans un pays qui ne constitue pas une véritable nation, correspond la mise sur pied d’un encadrement institutionnel et administratif efficace et adapté à l’époque. La problématique de cette nécessaire édification était particulièrement subtile dans le domaine militaire, à quelques décennies de la guerre civile et pour un secteur auquel s’identifiait au plus haut degré, depuis la nuit des temps, la souveraineté cantonale. Typiquement suisse apparaît également la méfiance de beaucoup d’officiers de troupes envers les officiers de l’EMG, suspectés de constituer une caste élitaire imbue de ses supériorités, accusés de développer un esprit peu compatible avec le démocratisme foncier de la société suisse, très attachée au système de milice.
Dans un second temps, l’ouvrage analyse la délicate position de la Suisse diplomatique et militaire dans une Europe contemporaine où s’affirment les nationalismes et les rivalités de puissances qui mèneront au désastre de 1914. L’auteur a su bien mettre en évidence, dans son analyse de la planification des concentrations et des mouvements de troupes en fonction des menaces potentielles, les gros problèmes d’information rencontrés par l’EMG en raison de l’inexistence, puis du sous-développement persistant d’un service de renseignements plus ou moins improvisé et dont le renforcement rencontrait la méfiance ou l’incompréhension des politiques. Cette faiblesse rappelle le sous-développement parallèle de l’appareil diplomatique du pays, que les milieux politiques avaient beaucoup de peine à moderniser, retranchés dans le sentiment que la pratique de la neutralité traditionnelle pouvait ou devait s’accompagner d’une sorte d’apathie dans les relations internationales. En résulte un singulier manque de clairvoyance dans la perception de certaines des intentions de nos grands voisins, ou dans la détermination des pires dangers; cette carence apparaît, avec le recul, comme particulièrement inquiétante en cette période de marche à la Première Guerre mondiale.
L’insertion très éclairante de la problématique suisse dans le contexte diplomatique international et sa mise en rapport avec la planification militaire des grandes puissances voisines constituent un apport central du livre. Elles permettent en effet de mesurer rétrospectivement – avec la prudence et les nuances que doit naturellement s’imposer l’historien qui bénéficie de la connaissance de la suite des événements … – le degré de la perspicacité ou de l’aveuglement helvétiques à l’aune de la réalité des conceptions, des calculs et des desseins français, allemands, italiens et autrichiens.
Philippe Henry
Professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel
Remerciements
Commencée il y a un quart de siècle, cette étude, qui constitue le tome IV de la collection Der Schweizerische Generalstab/L’Etat-major général suisse, a connu diverses mésaventures. Dans un premier temps, le colonel EMG Georges Rapp, directeur du Gymnase de la Cité à Lausanne, en assumait la rédaction. La mort l’empêcha de mener l’entreprise à son terme. Un groupe d’historiens membres de l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires prit la relève sous la direction du brigadier Jean Langenberger. Se rendant compte qu’il fallait un auteur unique pour assurer la cohérence du volume, le groupe décida, en 2003, de changer de stratégie. Il contacta le professeur Philippe Henry de l’Institut d’histoire de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Neuchâtel afin de poursuivre les travaux dans le cadre d’un projet de recherche du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique (FNS). Nous exprimons toute notre gratitude au professeur Philippe Henry qui a accepté de diriger ce projet et de nous en confier la réalisation, ainsi qu’à l’Institut d’histoire qui a mis à disposition l’infrastructure nécessaire à cette recherche. De même, nous voudrions remercier le colonel EMG Roland Beck, directeur de l’Arbeitskreis zur Erforschung der Geschichte des Schweizerischen Generalstabes qui chapeaute l’ensemble des projets de recherche consacrés à l’histoire de l’Etat-major général et qui a soutenu nos activités de recherche et de publication de l’ouvrage.
Au moment de commencer notre recherche, nous avons pu exploiter les travaux effectués par nos prédécesseurs. Ils ont constitué une base de travail importante, en nous fournissant notamment une bibliographie, des inventaires de sources et divers documents. Nous remercions toutes les personnes qui nous ont ainsi fait bénéficier du fruit de leurs travaux. N’ayant pas le talent d’un Prévert et ne voulant pas commettre un oubli fâcheux, nous renonçons à en donner une liste nominative. Nous aimerions toutefois remercier plus particulièrement feu le colonel EMG Rapp, qui avait commencé cette étude et que la maladie a empêché de terminer son œuvre. Nous lui devons beaucoup pour notre chapitre sur les officiers d’état-major général.
Un mandat conjoint de l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires (ASHSM) et de la Bibliothèque militaire fédérale (BMF) – actuellement Bibliothèque Am Guisanplatz – nous a par ailleurs permis de dépouiller les rapports des attachés militaires français à Berne. Cette documentation, dont une partie a été publiée dans un recueil, nous a été très utile. Aussi, nous tenons à remercier tout particulièrement l’ASHSM et la BMF.
Le professeur Rudolf Jaun a contribué à cette recherche en soutenant scientifiquement la préparation du dossier pour le FNS. Il a également relu le premier manuscrit et nous a aidé de ses précieux conseils. Nous lui adressons toute notre gratitude.
Cette étude n’aurait pas été possible sans le concours du personnel des archives et des bibliothèques où nous avons travaillé, qui ont mis à notre disposition les archives, les livres, les documents et les illustrations ayant servi à la réalisation de l’ouvrage. Nous pensons tout particulièrement aux employés des Archives fédérales, de la Bibliothèque nationale, de la Bibliothèque Am Guisanplatz, notamment le colonel Dominic Pedrazzini, du Service historique de la Défense à Vincennes et de l’Office fédéral de la statistique. Nous aimerions également remercier Pierre Streit, directeur scientifique du Centre d’histoire et de prospective militaires de Pully, pour ses propositions iconographiques. Enfin, les cartes ont été réalisées par Monsieur André Spicher, à qui nous adressons nos plus vifs remerciements.
La publication d’un ouvrage nécessite toujours le patient travail de relecture du manuscrit. Hervé de Weck s’est chargé de cette tâche importante et nous lui présentons toute notre gratitude. Nous aimerions encore remercier le FNS pour son soutien financier, tant pour la réalisation de l’étude que pour sa publication, ainsi que la maison d’édition hier + jetzt qui a réalisé l’ensemble des travaux d’édition.

1. Introduction
Le présent ouvrage ne constitue pas une simple étude institutionnelle de l’Etat-major général. Comme son titre l’indique, il représente aussi une histoire des relations internationales de la Suisse avec ses voisins immédiats – France, Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie – au cours d’une période charnière, les années 1874–1906. Celles-ci représentent un contexte international nouveau pour la Suisse, caractérisé par le voisinage de quatre grandes puissances qui n’ont pas résolu certains de leurs litiges territoriaux, par la prééminence nouvelle de l’Allemagne et par la constitution de réseaux d’alliances qui formeront les deux blocs de belligérants qui s’affronteront au cours de la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte délicat, la position de la Suisse est d’autant plus inconfortable que plusieurs sujets de tensions existent avec ses voisins: construction du réseau fortifié Séré de Rivières, neutralité de la Savoie, accueil de réfugiés politiques, conflits douaniers, etc.
Sur le plan intérieur, la période se caractérise par une forte volonté centralisatrice, au niveau tant politique que militaire avec, notamment, l’adoption de la Constitution de 1874 et les lois d’organisation militaire de 1874 et de 1907. Quant à l’Etat-major général, il s’inscrit parfaitement dans ce contexte de centralisation et de développement institutionnels. Organe de second ordre aux pouvoirs limités jusqu’en 1874, il prend peu à peu davantage d’importance pour devenir, avec la loi de 1907, la première subdivision administrative du Département militaire fédéral.
Ainsi sont donnés les deux grands axes de l’ouvrage. Les bornes chronologiques, imposées dans le cadre de la collection Der Schweizerische Generalstab/L’Etat-major général suisse, sont en adéquation avec les deux approches. 1874 et 1907 marquent l’entrée en vigueur de deux lois d’organisation militaire. La première de ces dates correspond à la mise en place d’une véritable organisation du Bureau d’état-major créé en 1865. La seconde marque le début d’une ère nouvelle; elle correspond à la consécration de la nouvelle place hiérarchique de l’institution et à son inscription dans la législation. De plus, l’Etat-major général entre dans une autre période, avec le départ de son chef, le colonel Arnold Keller, et l’arrivée à sa tête de Theophil Sprecher von Bernegg. Dans le domaine international, 1874 annonce le début du relèvement de la France, ainsi que celui de l’antagonisme avec l’Allemagne qui conduira à la Première Guerre mondiale. L’année 1907, de son côté, marque la fin des modifications majeures dans le domaine de la constitution des blocs d’alliances. Certes, des hésitations apparaîtront encore jusqu’en 1914, mais plus aucun changement significatif n’aura lieu.
2. Eléments historiographiques
A l’instar de ce qui se passe dans d’autres pays, l’intérêt pour l’histoire militaire de la Première Guerre mondiale et de la période qui l’a précédée a connu, en Suisse, un renouveau significatif au cours des dix dernières années et l’historiographie s’est enrichie par la publication d’ouvrages importants sur des thématiques variées. La brève synthèse historiographique que nous présentons ici n’a aucune prétention à l’exhaustivité. Elle a, plus modestement, pour but de mentionner les travaux les plus significatifs et les plus récents sur le sujet. Parmi les livres généraux présentant une vaste synthèse, citons celui de Hans Rudolf Fuhrer qui traite de l’armée et de la défense de la Suisse au cours de la guerre.1 Dans un registre plus spécifique, Christophe Simeon a réalisé un mémoire de licence sur le développement manqué de l’aviation militaire entre 1910 et 1914.2
Deux domaines ont cependant connu un regain d’intérêt particulièrement marqué. Le premier est le genre biographique. Divers historiens se sont ainsi penchés sur les vies de certains personnages parmi les plus marquants de la période, notamment Ulrich Wille,3 nommé général en 1914, Theophil Sprecher von Bernegg,4 chef de l’Etat-major général à partir de 1906, et Fritz Gertsch,5 officier instructeur non-conformiste, envoyé en mission au cours de la guerre russo-japonaise. Ces biographies viennent s’ajouter à des études antérieures, comme celle d’Arnold Linder sur le chef de l’Etat-major général, Arnold Keller.6 Le second domaine est celui, remarquablement vaste, de l’histoire sociale. Un premier ouvrage général s’est intéressé aux relations entre le peuple suisse et son armée.7 Cette intéressante synthèse établit notamment une comparaison entre les situations spécifiques des deux guerres mondiales. Les aspects idéologiques, les conceptions politiques et militaires du corps des officiers, ainsi que les querelles qui en ont découlé, ont aussi fait l’objet d’une attention particulière. Rudolf Jaun a étudié l’influence des conceptions militaires prussiennes sur les officiers suisses de la Belle Epoque.8 De son côté, David Rieder a décortiqué de manière approfondie l’«affaire de l’hydre» qui a entraîné la démission de nombreux chefs de l’administration du Département militaire fédéral, dont le chef de l’Etat-major général.9
En ce qui concerne plus particulièrement cette dernière institution, sujet du présent livre, les principaux ouvrages qui lui sont consacrés pour la fin du XIXe siècle sont plus anciens et datent des années 1980 et du début de la décennie 1990. La collection Der Schweizerische Generalstab/L’Etat-major général suisse, qui retrace son histoire depuis les origines jusqu’au milieu des années 1960, comprend deux volumes qui étudient les questions institutionnelles et politiques. Le premier est celui réalisé par Victor Hofer pour les années 1848–1874.10 Le second, qui aborde la période 1907–1924, a été publié par Hans Rapold.11 Les aspects sociologiques relatifs au corps des officiers d’Etat-major général ont par ailleurs été traités par Rudolf Jaun dans deux autres tomes qui couvrent des tranches chronologiques d’une septantaine d’années chacun, en donnant une vision large et synthétique.12
La période étudiée dans le présent ouvrage, volume IV de la collection, s’intercale chronologiquement entre celles abordées par Victor Hofer et Hans Rapold et comble enfin une lacune vieille d’un quart de siècle! Notre étude complète également celles, prosopographiques, de Rudolf Jaun. Elle approfondit en effet certains aspects sociologiques, la tranche chronologique abordée, plus étroite, permettant une analyse et une présentation plus détaillées.
Notre étude s’inscrit dans le cadre de l’antagonisme franco-allemand qui découla de la guerre de 1870–1871. De par sa situation géographique, la Suisse se trouvait au milieu des belligérants potentiels et elle contrôlait les voies de communication les plus courtes reliant les Etats de la Triplice, ainsi que certaines lignes d’opération particulièrement favorables entre la France et l’Italie. Nous avons utilisé les grands ouvrages classiques français pour donner le contexte international général de cette période.13 Même s’ils sont généralement anciens, ces livres représentent encore une source d’informations importante. De plus, nous avons complété ponctuellement notre texte au moyen de publications plus récentes.14
En ce qui concerne les relations entre la Suisse et ses voisins, surtout les questions politico-militaires, les principaux ouvrages sont souvent anciens, comme le montre l’état des lieux présenté par Roland Ruffieux dans la Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses.15 Les études de Camille Gorgé16 et d’Edgar Bonjour17 sur la neutralité restent de référence pour la période, mais il faut leur ajouter l’article publié il y a une dizaine d’années par Andreas Suter, qui constitue une intéressante synthèse récente sur la question.18 Les relations germano-helvétiques ont fait l’objet de quelques études ponctuelles, mais il n’existe aucun ouvrage de synthèse. L’affaire Wohlgemuth a été étudiée de manière détaillée par Hansjörg Renk,19 tandis que Manfred Todt s’est penché sur la politique allemande au tournant du siècle.20 Plus récemment toutefois, Hans Rudolf Fuhrer a publié un très intéressant article, en collaboration avec Michael Olsansky, sur la menace militaire allemande et le rôle joué par notre pays dans l’élaboration du Plan Schlieffen.21 Quant aux relations avec l’Autriche-Hongrie, elles ont été marquées par une grande cordialité. De plus, la double monarchie a surtout été préoccupée par son expansion à l’est, de sorte qu’il y a peu à dire sur les menaces politico-militaires. L’ouvrage de Dannecker reste la référence dans ce domaine.22
Les menaces politico-militaires italiennes ont été davantage étudiées. Il faut d’emblée préciser que l’Etat-major italien a régulièrement planifié des actions militaires en Suisse à la suite de la signature de la Triplice. De plus, les revendications irrédentistes ont été perçues, dans notre pays, comme une menace importante, même si, en réalité, elles ne provenaient que de milieux extrémistes particuliers qui n’ont jamais exercé une influence significative sur les instances dirigeantes italiennes. L’étude de Hans Eberhart23 et l’article synthétique de Rudolf Dannecker24 constituent les références de base pour toutes ces questions. Pour les aspects plus strictement militaires, les publications d’Antonello Biagini/Daniel Reichel25 et d’Alberto Rovighi26 présentent beaucoup d’intérêt, d’autant qu’elles contiennent nombre de documents en annexe.
A l’instar des relations avec l’Italie, celles avec la France ont également été bien étudiées. Le livre d’Adolf Lacher, en dépit de son âge, représente l’ouvrage fondamental sur la question.27 Les actes du colloque de Neuchâtel de 1982 apportent de précieux compléments, notamment l’article de Jean-Claude Allain sur la politique helvétique de la France.28 Plus récemment, la Revue historique des armées a publié un numéro spécial sur les relations franco-suisses comprenant deux articles concernant notre période.29 Nous avons par ailleurs publié deux articles sur la perception de la menace militaire française en Suisse dans les années 1870–1880,30 ainsi qu’un recueil de documents d’archives qui contient l’ensemble des rapports des attachés militaires français en poste à Berne relatifs aux grandes manœuvres de l’armée suisse.31 Enfin, pour ce qui touche plus particulièrement à la Savoie, citons l’ouvrage récent de Rita Stöckli, qui traite de l’affaire de Savoie de 1860.32
3. Plan
L’ouvrage est articulé en deux parties. La première est consacrée aux aspects institutionnels de l’Etat-major général et comprend quatre chapitres. Le premier traite de l’organisation de l’Etat-major général, de son Bureau, de l’Etat-major de l’armée et du Grand Quartier général. Nous avons également voulu présenter de manière synthétique les différentes «ères» de l’institution, par le biais de courtes biographies de ses différents chefs, dans le but de montrer ce que chacun d’eux a réalisé, ce qu’il a apporté, ainsi que l’évolution de leur position institutionnelle. Enfin, le Service de renseignements a fait l’objet d’une étude spécifique. Elément indispensable de la planification stratégique, même s’il fut l’un des parents pauvres de l’Etat-major général, ce service méritait une étude plus particulière, notamment de son organisation et de ses méthodes de travail, ce qui a permis de mettre en évidence une partie des raisons des difficultés à évaluer les menaces politico-militaires étrangères.
Un deuxième chapitre étudie l’une des plus importantes activités de l’Etat-major général: l’élaboration des plans de mobilisation de l’armée. Cette activité a été régie successivement par deux documents essentiels qui structurent la première moitié du chapitre: l’instruction sur la mise sur pied de l’armée du 18 novembre 1878 et l’ordonnance sur la mobilisation du 18 novembre 1884. Ce dernier texte législatif fut complété trois ans plus tard par une ordonnance sur le Service territorial, le Service des étapes et celui des chemins de fer, formant ainsi un ensemble cohérent qui sera amélioré constamment sous l’ère Keller, qui forme la deuxième partie du chapitre.
Le chapitre III s’intéresse à la formation des officiers de l’Etat-major général et à leurs activités. Il analyse les différents documents régissant les modalités de recrutement et de formation – sélection, cursus et enseignements des différentes écoles –, ainsi que les carrières, avec le lancinant problème du retour périodique à la troupe. Il met en lumière les différences existant entre les textes législatifs et la réalité des pratiques quotidiennes dans ces divers domaines, ainsi que les différentes conceptions relatives à la fonction d’officier EMG. L’approche est largement quantitative, avec l’utilisation de nombreuses données statistiques sur les carrières et les activités des membres de l’Etat-major général au sein ou en dehors de l’institution.
Enfin, le dernier chapitre aborde la double question des compétences de l’Etat-major général et de ses relations avec les autres instances militaires. Organisation naissante au début de la période étudiée, l’Etat-major général ne possédait que des pouvoirs limités. Il partageait certaines compétences particulièrement importantes avec d’autres services du Département militaire fédéral, comme le chef d’arme de l’infanterie. Les habitudes antérieures, notamment la constitution de commissions, ne furent, par ailleurs, que peu à peu abandonnées. Ultérieurement, l’ère Keller fut marquée par une nouvelle répartition des pouvoirs, avec la consolidation de la position institutionnelle de l’Etat-major général et l’apparition de nouveaux acteurs en la personne des commandants de corps d’armée. La seconde partie du chapitre s’intéresse aux critiques faites à l’encontre de l’Etat-major général. Celui-ci fut accusé de cultiver un esprit bureaucratique et de caste. Des attaques plus violentes, qui ne visaient pas prioritairement l’Etat-major général, et que l’histoire a retenues sous le nom d’affaire de l’hydre, font l’objet de la fin du chapitre.
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux relations politico-militaires de la Suisse avec ses quatre grands voisins. Le plan est articulé selon le principe chronologico-thématique. Nous avons divisé l’ensemble de la période en deux, avec l’année 1890 comme césure. Cette date constitue en effet une rupture à plus d’un titre. Tout d’abord, au niveau international, elle marque la fin de l’ère bismarckienne en Allemagne et le début d’une nouvelle politique, la Weltpolitik, avec l’avènement de Guillaume II et de Leo von Caprivi. De plus, le début des années 1890 voit aussi la Russie se détacher de l’Allemagne et se rapprocher de la France. Enfin, dès 1891, Alfred von Schlieffen remplace Alfred von Waldersee à la tête du Grand Etat-major allemand.
Sur le plan national, l’année 1890 représente un double tournant. Arnold Keller devient chef de l’Etat-major général, fonction qu’il occupera jusqu’en 1905. Cette nomination a donné une impulsion nouvelle à l’Etat-major général. En effet, la compétence technique de Keller, la durée de son activité et le fait que, pour la première fois, le chef de l’EMG soit nommé à titre permanent ont permis un développement significatif de l’institution. L’arrivée de Keller à la tête de l’Etat-major général a toutefois aussi marqué la fin de la bonne coopération entre ce dernier et le Département des affaires étrangères. Celle-ci avait commencé quelques années plus tôt, au moment de la crise boulangiste et était le fait de la bonne entente personnelle entre Alphons Pfyffer et Numa Droz. Enfin, au point de vue de la diplomatie, le début de la décennie marque la fin du «système Droz» et le retour aux pratiques anciennes en matière de relations extérieures, après le départ du Conseiller fédéral neuchâtelois en 1892.
Les deux périodes ont été abordées de manière thématique. Nous avons essentiellement travaillé par front. En raison du contexte politique international et de la situation géographique, nous avons distingué le front nord-ouest et le front sud. Le premier d’entre eux correspond bien évidemment au cas d’une guerre franco-allemande au cours de laquelle la Suisse pouvait être impliquée. Toutefois, l’Etat-major général a aussi envisagé la possibilité d’une action militaire directe de la part de la France ou de l’Allemagne. Nous verrons que la France a été perçue, pour diverses raisons, comme une menace particulièrement aiguë jusqu’au milieu des années 1880. Quant à l’Allemagne, une certaine méfiance est née à la suite de l’affaire Wohlgemuth, qui a montré que la neutralité helvétique pouvait être remise en cause par les Puissances.
La question du front sud est plus complexe. Elle ne se limite pas à la seule menace d’un conflit direct avec l’Italie. En raison de sa position géographique, la Suisse pouvait être directement impliquée en cas de guerre entre l’Italie et la France ou l’Autriche. Ce danger était particulièrement grand dans la première hypothèse, car les plus importantes lignes d’opérations entre les deux pays se trouvaient sur sol helvétique. De plus, la neutralisation de la Savoie pouvait également entraîner la Suisse dans les hostilités. Par ailleurs, la signature de la Triplice a fait naître un nouveau danger: celui d’un passage des armées italiennes à travers le territoire suisse, dans le but de coordonner l’action militaire germano-italienne contre la France. Dès lors, les chapitres relatifs au front sud comprennent également les thèmes en rapport avec le problème de la neutralité savoyarde et celui de la Triplice. Enfin, il faut encore dire deux mots du front est. Des quatre voisins de la Suisse, l’Autriche a été celui qui a été considéré comme le moins menaçant. L’Etat-major général a peu travaillé à l’hypothèse d’une guerre contre ce pays et la place qui revient à cette question se limite à la portion congrue.
La partie consacrée à la période 1890–1905 contient également deux autres chapitres. Le premier se rapporte à la nouvelle conception de la neutralité développée à la fin des années 1880, qui est née de la menace qui a commencé à peser sur son respect par les Puissances. Le second étudie les plans généraux de défense établis par l’Etat-major général. Ces plans correspondent aux préparatifs stratégiques destinés à jouer un rôle dans n’importe quelle situation de guerre. Ils comprennent les fortifications semi-permanentes en plaine, ainsi que les travaux découlant de l’importance stratégique du massif alpin.
4. Sources
Le fonds E 27 des Archives fédérales représente la première source employée pour cette étude. Il contient l’ensemble des documents émis par les différentes instances militaires au cours de la période: Département militaire fédéral, Etat-major général, chefs d’arme et de service, etc. Cette documentation a été complétée au moyen des informations recueillies dans les rapports annuels de gestion du DMF qui ont été dépouillés de manière systématique. La Revue militaire suisse, qui figure parmi les plus importantes publications militaires de l’époque, a également fait l’objet d’un traitement identique. Présentant de manière détaillée les différentes questions abordées, citant ou reproduisant, intégralement ou partiellement, des articles publiés dans d’autres périodiques militaires, la RMS a constitué une source particulièrement précieuse pour notre travail. Enfin, diverses publications de contemporains, livres, articles, ont également été consultées.
En ce qui concerne les relations internationales, nous devons beaucoup aux ouvrages publiés, dont nous avons donné une présentation au début de cette introduction. Nous avons toutefois eu recours à nombre d’autres documents. Il y a tout d’abord les publications contemporaines qui concernent particulièrement les conceptions relatives à la neutralité et à la question de la Savoie. Nous avons également travaillé sur divers documents d’archive, publiés ou non, pour compléter ou approfondir certaines questions. Les deux fonds E 2001 et E 2300 des Archives fédérales, ainsi que les Documents diplomatiques suisses33 nous ont fourni la documentation du point de vue suisse. Nous avons plus spécifiquement travaillé sur la correspondance échangée entre les représentations diplomatiques helvétiques à l’étranger et le Département politique.
L’étude des menaces étrangères nous a également conduit à étudier les documents des pays voisins de la Suisse. Concernant l’Allemagne, l’immense collection de documents diplomatiques publiés au lendemain de la Première Guerre mondiale par la Deutsche Verlagsgesellschaft für Politik und Geschichte nous a été des plus utiles, notamment les tomes IV, VI, VII et XVIII.34 Pour l’Italie, les annexes des ouvrages, déjà cités, d’Antonello Biagini/Daniel Reichel35 et d’Alberto Rovighi36 ont mis à notre disposition divers plans, études et analyses des instances militaires de ce pays. Enfin, en ce qui concerne la France, nous avons utilisé trois fonds conservés au Service historique de la Défense, Département Terre à Vincennes: 1 M, 1 N et 7 N, ainsi que divers rapports des attachés militaires français dont nous avons réalisé récemment la publication.37

CHAP. I: L’organisation et les missions de l’Etat-major général
1. L’Etat-major général
1.1. L’Etat-major général avant 1874
L’Etat-major général a été créé en 1804, sous le régime de la Médiation.1 C’était un organe non permanent, coexistant avec un corps du génie permanent à la tête duquel se trouvait un quartier-maître, le colonel Finsler. Sa structure et les attributions de chacun de ses membres étaient à la fois compliquées et mal définies. Il connut en outre, à ses débuts, des difficultés d’organisation du fait de l’opposition de Napoléon à la nouvelle institution, celui-ci craignant de voir une force militaire organisée se reconstituer dans une Suisse dont il doutait de la sincérité du gouvernement.
Les différentes mises sur pied de l’armée, en 1805, 1809, 1813 et, surtout, en 1815, montrèrent toutes les insuffisances de l’organisation en vigueur. La répartition des tâches entre le major-général2 et le quartier-maître3 fut un des problèmes les plus importants à résoudre au quotidien. Le service de renseignements se révéla également tout aussi boiteux, tandis que le ravitaillement de l’armée, confié au commissaire des guerres en chef, connut des difficultés particulières, notamment au cours de la désastreuse expédition de 1815 en Franche-Comté.
Le Règlement militaire du 20 juillet 1817 créa un Etat-major fédéral du temps de paix, qui coiffait l’armée fédérale, composée d’une élite et d’une réserve. Nommé en partie par la Diète et en partie par le président de l’assemblée, cet Etat-major se composait de 20 à 24 colonels fédéraux, d’un nombre non précisé de lieutenants-colonels et, ultérieurement, de majors, du médecin en chef, des adjudants, des officiers de l’Etat-major de l’artillerie, du génie, du commissariat et de la justice militaire. Ces officiers constituaient une réserve de cadres dans laquelle on puisait pour désigner, au moment de la mise sur pied, les commandants et les officiers d’état-major des formations supérieures au bataillon, formations qui n’existaient pas en période de paix et que l’on organisait au moment de la mobilisation.
Parmi les officiers de l’Etat-major fédéral se trouvaient les membres, élus par la Diète, de la Commission d’inspection militaire. Celle-ci se composait de trois membres permanents, le colonel quartier-maître, le colonel inspecteur de l’artillerie et le commissaire général des guerres, ainsi que de deux autres colonels fédéraux, élus pour une année et non immédiatement rééligibles, et d’un secrétaire permanent dès 1818. En 1831, la composition de la Commission fut modifiée. Les deux colonels fédéraux virent la durée de leur mandat allongée à trois ans, tandis que deux autres membres temporaires furent ajoutés. Cette institution, héritière des anciens conseils de guerre, assumait les tâches les plus diverses correspondant à celles attribuées ultérieurement au Département militaire fédéral, notamment la Commission de défense nationale et l’Etat-major général.
Le quartier-maître avait des tâches particulières. Il était chef d’arme du génie et dirigeait les travaux trigonométriques et cartographiques. De plus, il assumait les fonctions de chef de l’Etat-major général et, à ce titre, était chargé des questions de mobilisation et des opérations de l’armée. Comme le souligne Georges Rapp, «le cumul de deux activités par le quartier-maître général n’est pas fortuit. Aussi longtemps qu’on ne forma pas des officiers d’état-major général au sens où on l’entendra plus tard, les membres de l’Etat-major du génie, plus instruits par nécessité que leurs collègues et chargés de tâches plus complexes et plus polyvalentes, restèrent les aides du haut commandement les plus compétents, sinon les mieux utilisés.»
En 1835, un projet de réforme des institutions militaires fut repoussé et cette organisation resta en vigueur jusqu’en 1850. En ce qui concerne l’Etat-major de l’armée, organe d’aide au commandement et de conduite du général, une organisation fut prescrite dans un manuel entériné par la Commission d’inspection militaire le 12 mars 1823. Elle fut redéfinie le 10 décembre 1846 dans une Instruction pour l’Etat-major général de l’armée fédérale, dont l’auteur est probablement Guillaume-Henri Dufour.
Au lendemain de la création de l’Etat fédéral en 1848, conjointement avec le développement de la centralisation militaire, un Etat-major fédéral permanent se mit en place.4 L’organisation était définie de manière laconique dans les articles 20 et 21 de la loi sur l’organisation militaire du 8 mai 1850. L’Etat-major fédéral se divisait en six états-majors:
– un Etat-major général;
– un Etat-major du génie;
– un Etat-major de l’artillerie;
– un Etat-major judiciaire;
– un Etat-major du commissariat;
– un Etat-major sanitaire.
L’Etat-major général se composait de 40 colonels, 30 lieutenants-colonels, 30 majors et d’un nombre non-précisé de capitaines et de premiers-lieutenants. Comme précédemment, les fonctions que devaient remplir les officiers d’état-major général en cas de mise sur pied n’étaient pas définies. Ils constituaient toujours une réserve de personnel dans laquelle on puisait, en cas de mobilisation, pour désigner les commandants des formations supérieures à celles du bataillon, les officiers d’état-major et les adjudants.
La loi sur l’organisation militaire de 1850 apporta donc des améliorations, mais pas de réforme fondamentale de l’Etat-major général. Tout au long de la décennie, la presse militaire publia diverses propositions visant à adopter une structure différente. Dès 1852, dans un article de la Schweizerische Militärzeitschrift, des voies s’élevèrent, d’une part, pour séparer les fonctions d’état-major et celles d’adjudance et, d’autre part, pour réunir l’Etat-major général et celui du génie. Cinq ans plus tard, des officiers d’état-major général, dans une pétition adressée au Conseil fédéral, demandèrent une organisation en trois subdivisions, l’une pour le commandement des grandes unités, la deuxième pour le service d’état-major général et la dernière pour l’adjudance. Une autre demande contenue dans la pétition était la création d’un poste de chef du personnel au Département militaire fédéral. Le Conseil fédéral approuva cette idée et créa le poste d’instructeur en chef de l’infanterie, dont l’une des tâches était la gestion du personnel. L’Etat-major général lui fut, dès lors, subordonné.
Après l’adoption de quelques modifications mineures en 1863, l’Etat-major général connut une étape fondamentale de son organisation en 1865 avec la création d’un Bureau d’état-major. La loi sur l’organisation militaire de 1850 avait supprimé la Commission d’inspection et le poste de quartier-maître, tandis que les fonctions du chef du génie s’étaient vu restreindre. Les activités de ces anciennes institutions avaient été transférées au Département militaire fédéral, nouvellement créé, ce qui constituait une charge particulièrement importante pour lui, au vu surtout de ses effectifs qui se limitaient, outre le chef du département, à trois personnes. Dans ses conditions, il était impossible de réaliser des travaux d’état-major général, surtout si l’on pense que le conseiller fédéral en charge des affaires militaires n’était pas forcément, lui-même, un officier d’état-major général. Dès lors, la création d’un Bureau d’état-major permanent devint un thème de discussion.
Diverses études furent menées et, par la loi du 13 novembre 1865, cette institution vit le jour, ayant à sa tête un chef employé par la Confédération. Le colonel Hermann Siegfried, déjà directeur du Bureau topographique, fut nommé pour occuper le poste dès le 1er janvier 1866. Le nouveau Bureau d’état-major avait pour tâche de s’occuper des plans de la défense nationale, de la documentation et du Bureau topographique. Le 22 décembre 1865, une instruction pour son chef était promulguée, définissant de manière plus complète ses prérogatives.
L’organisation de l’Etat-major général était insuffisante et divers travaux furent menés entre 1865 et 1873 en vue d’une amélioration. Les Etats-majors de plusieurs pays étrangers furent étudiés, notamment ceux des armées belge, prussienne et austro-hongroise.5 Les réflexions furent plus ou moins poussées, certaines, comme celles relatives au corps d’état-major italien, se limitant à quelques mots écrits au brouillon. Ces études n’aboutirent cependant à aucun changement jusqu’en 1874. Le projet de loi militaire de 1868, œuvre du Conseiller fédéral Emil Welti, contenait des modifications profondes en la matière. Nécessitant un changement constitutionnel, le projet dut être abandonné. Il servit toutefois de base de travail au lendemain de la guerre franco-prussienne de 1870–1871 qui démontra, par ailleurs, la nécessité de réformer l’ensemble de l’institution militaire. La Constitution fédérale centralisa le pouvoir législatif entre les seules mains de la Confédération. La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874 qui en découla reprit, comme nous le verrons, le contenu du projet Welti pour donner une nouvelle organisation à l’Etat-major général.

Illustration 1: Emil Welti, chef du Département militaire fédéral (1867–1868, 1870–1871 et 1873–1875). Bibliothèque nationale.
1.2. La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874
1.2.1. L’organisation de l’armée et du Département militaire fédéral
La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874 définit l’organisation du Département militaire fédéral et celle de l’armée.6 Le principe d’obligation de servir était plus strict qu’auparavant et le système des contingents cantonaux supprimé. L’armée fédérale ne connaissait plus que deux classes, l’élite (20 à 32 ans) et la landwehr (33–44 ans). Elle comprenait six armes: infanterie, artillerie, cavalerie, génie, troupes sanitaires et troupes d’administration. L’instruction était entièrement centralisée.
La Confédération formait et entretenait un certain nombre de formations de troupes spéciales (compagnies de guides, colonnes de parc, compagnies d’artificiers, train, génie, etc.). Les bataillons d’infanterie, les batteries d’artillerie et les escadrons de dragons restaient des troupes cantonales. L’ensemble des troupes cantonales et fédérales était réparti en huit divisions d’élite permanentes correspondant aux arrondissements de recrutement, ce qui représentait environ 115 000 officiers, sousofficiers et soldats. A cet effectif venaient s’ajouter les quelque 200 000 hommes de la landwehr, dont l’organisation complète ne fut définie que plus tard.
Chaque division se composait de deux brigades d’infanterie, d’un bataillon de carabiniers, d’une compagnie de guides, d’un régiment de dragons, d’une brigade d’artillerie, d’un parc de division, d’un bataillon du génie, d’un lazaret de campagne, d’une compagnie d’administration et d’un bataillon du train. Il restait, en outre, à disposition du général, des troupes non endivisionnées comprenant quatre compagnies de guides, un régiment de deux batteries de montagne, deux compagnies d’artificiers et quatre divisions (dix compagnies) d’artillerie de position. Cette organisation connut diverses modifications jusqu’en 1907, année où fut votée une nouvelle loi d’organisation de l’armée. Parmi les changements les plus importants, citons la création du landsturm en 1886 et celle de quatre corps d’armée à deux divisions en 1891.
En ce qui concerne le Département militaire fédéral, la loi de 1874 subordonna à son chef neuf services administratifs à la tête desquels se trouvaient des «fonctionnaires militaires supérieurs» nommés par le Conseil fédéral:
– Division de l’infanterie;
– Division de la cavalerie;
– Division de l’artillerie;
– Division du génie;
– Bureau d’état-major;
– Administration du matériel de guerre;
– Division sanitaire (médecin en chef);
– Division vétérinaire (vétérinaire en chef);
– Commissariat des guerres.
En dehors de ces services administratifs, le chef du Département militaire fédéral avait encore sous ses ordres directs les commandants de divisions, la chancellerie, l’auditeur en chef et la régie des chevaux. Cette organisation ne connut pas de modifications importantes jusqu’en 1907. Signalons toutefois qu’en 1891, au moment de la création des corps d’armée, les commandants de ces nouvelles grandes unités furent directement subordonnés au chef du Département. Il en fut de même, la même année, de la Commission de défense nationale nouvellement créée.
L’organigramme montre d’emblée que le Bureau d’état-major n’occupait pas une position hiérarchiquement supérieure à celle des autres subdivisions administratives. Il ne fut d’ailleurs élevé au rang de division du Département militaire fédéral qu’en 1901. Son chef ne possédait pas non plus un grade supérieur à celui des autres chefs des services de l’administration ou des commandants de grande unité et n’était qu’un primus inter pares. Notons également que le chef du Bureau d’état-major n’apparaissait qu’en deuxième position, après les chefs d’arme, dans la liste définie par l’article 249 de la loi militaire. Enfin, certaines attributions en matière de travail d’état-major général étaient partagées entre le chef du Bureau d’état-major et le chef d’arme de l’infanterie.
1. 2. 2. L’Etat-major général et son Bureau
La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874 a apporté d’importants changements en ce qui concerne l’Etat-major général.7 L’article 68 créait un corps spécial d’état-major comprenant 3 colonels, 16 lieutenants-colonels ou majors et 35 capitaines. A ces officiers, dont les missions relevaient spécifiquement du service d’état-major général, s’ajoutaient ceux de la section spéciale des chemins de fer formée, selon l’article 70, avec le personnel d’administration et d’exploitation des chemins de fer. Ces derniers avaient pour tâche de préparer l’organisation du service d’exploitation des chemins de fer en temps de guerre, ainsi que la destruction et le rétablissement des lignes. Cette section occupait une place à part au sein de l’Etat-major général, dans le sens où, en cas de guerre, les officiers qui la composaient devaient être adjoints au chef supérieur du service d’exploitation.
La direction de l’Etat-major général n’était pas clairement définie par la loi. A sa tête se trouvait, en temps de paix, le chef du Bureau d’état-major (articles 72 et 252). Cette disposition ne préjugeait cependant rien quant à la direction en temps de guerre. Aucune modalité de désignation du chef d’Etat-major général pour ce cas n’était en effet prévue. Le Département militaire restait particulièrement lapidaire à ce sujet, argumentant que le fait qu’il n’existait pas de général de temps de paix excluait également la désignation d’un chef d’Etat-major permanent.8
La loi énonçait de manière succincte les missions du Bureau et de son chef, laissant le soin à des ordonnances ultérieures de les définir plus précisément. L’article 72 stipulait laconiquement que celui-ci était chargé «de tout ce qui concerne l’organisation et le service des différentes sections de l’état-major, ainsi que le personnel et l’instruction». Un peu plus précis, l’article 73 attribuait pour tâche au Bureau d’état-major la direction et la surveillance de «tous les travaux préparatoires pour la mise sur pied et la mobilisation de l’armée en ayant égard aux circonstances diverses de cette mobilisation». Pour remplir ses missions, le Bureau devait «réuni[r] et utilise[r] les collections et les travaux scientifiques sur l’armée nationale et les armées étrangères». Ainsi était également définie, de manière indirecte et sommaire, une mission de service de renseignements. Le Bureau avait, enfin, pour dernière tâche «la direction et […] la surveillance de la topographie et du bureau topographique».
Cette organisation reprenait celle du projet Welti, présentée en 1868 par le Département militaire fédéral.9 D’ailleurs, le message du Conseil fédéral du 13 juin 1874 renvoie aux motifs et argumentations présentés à l’époque, en soulignant que ces derniers restaient valables et qu’ils n’avaient jamais été critiqués. La nouvelle loi avait pour but de mettre un terme à la confusion qui existait avec le système en vigueur de par la loi sur l’organisation militaire du 8 mai 1850. L’Etat-major fédéral comprenait, dans sa section des combattants, trois subdivisions: l’Etat-major général, l’Etat-major du génie et l’Etat-major de l’artillerie. C’était, comme nous l’avons vu, parmi les officiers de l’Etat-major fédéral qu’étaient choisis les commandants de corps de troupes, de brigade et de division, ainsi que les adjudants, c’est-à-dire les adjoints des commandants chargés du service de l’Etat-major général, lors des mises sur pied de l’armée. Ces choix se faisaient sans distinction parmi les trois subdivisions de l’état-major fédéral. Il en découlait que les membres de l’état-major fédéral ou de l’une de ses subdivisions pouvaient être appelés à remplir des fonctions très variées, de commandement ou d’état-major, et ce à des niveaux hiérarchiques divers, allant du bataillon à la division. Une telle solution n’était pas rationnelle et ne permettait pas de donner une formation appropriée aux officiers de l’Etat-major fédéral. Le projet Welti avait pour but de revenir au système antérieur à 1850 qui distinguait entre fonction de commandement et d’état-major. Il voulait séparer les deux filières et mettre en place un système de sélection et de formation adapté à chacune d’entre elles.
Si l’on ne peut parler d’opposition à l’organisation de l’Etat-major général prévue en 1874, il y eut, au moins, interrogations, voire critiques de la part de certains militaires. Le colonel Rudolf Paravicini, ancien chef d’Etat-major général du général Herzog au cours de la mobilisation de 1870–1871, craignant la constitution d’une caste, ne voyait pas la nécessité de créer un corps spécial d’état-major. Il préférait que l’on gardât l’ancien système de recrutement consistant à sélectionner les officiers d’état-major parmi les officiers de troupes et à choisir les plus aptes et les plus disposés, en fonction de leurs capacités, à remplir telle ou telle fonction.10 Il s’interrogeait également sur la manière de nommer le chef de l’Etat-major général, sur ses relations avec le général et, surtout, sur la sphère de compétences du chef du Bureau d’état-major en matière de travaux préparatoires concernant la mise sur pied de l’armée. L’article 250 de la loi militaire, reprenant les anciennes prérogatives du chef d’arme de l’infanterie, stipulait en effet que ce dernier était tenu, entre autres, de surveiller les différents préparatifs de mobilisation.
Le colonel Emil Rothpletz, chef des opérations au cours de la guerre de 1870–1871 et commandant de la 5e Division, partageait certaines des critiques de Paravicini, notamment en ce qui concernait la répartition des compétences entre le chef du Bureau d’état-major et le chef d’arme de l’infanterie.11 Il s’interrogeait aussi sur le bien-fondé de la subordination du Bureau de topographie au chef du Bureau d’état-major. Rothpletz soulignait que le projet du Département militaire fédéral ne se justifiait qu’en raison de la formation et de l’expérience particulières en matière de topographie et de cartographie du chef du Bureau d’état-major de l’époque, le colonel Siegfried.
Ces remarques ne furent cependant ni nombreuses, ni virulentes, mais elles soulevaient des questions importantes, qui ne furent pas immédiatement résolues. Elles constituèrent le point de départ de critiques ultérieures plus violentes dirigées contre l’Etat-major général. Nous verrons dans le dernier chapitre de cette première partie que ces attaques contre l’institution se doublèrent de querelles de personnes et qu’elles conduisirent, en 1903, à une crise particulièrement grave qui se termina par la démission du chef du Bureau d’état-major, le colonel Keller.12
La nouvelle loi entraîna rapidement la réorganisation du Bureau d’état-major.13 Dès 1875, il fut subdivisé en deux sections principales, la Section de l’Etat-major général et la Section topographique. La Section de l’Etat-major général comprenait trois subdivisions, la Section tactique, la Section géographique ou technique et la Section des chemins de fer. A la tête de ces trois sections se trouvaient des officiers qui étaient en service permanent. Leurs subordonnés étaient, eux, des officiers du corps d’état-major effectuant, par roulement, des services d’une période de deux ou trois mois.
Cette organisation, sommaire et minimale, fut complétée et remaniée dans les années qui suivirent.14 Les premiers temps furent difficiles. Des problèmes de locaux, tant pour le Bureau d’état-major que pour les écoles de formation, retardèrent les travaux de mise en place. De plus, le fait que la plupart des officiers du corps d’état-major étaient également instructeurs eut pour conséquence qu’ils ne purent faire de service jusqu’à ce que soient mis en place les cours d’instruction des arrondissements de division, qui les déchargèrent d’une importante partie de leurs tâches. Par ailleurs, des raisons budgétaires faisaient planer des menaces sur la mise en place de l’institution. En 1876, le rapport de gestion du Département militaire fédéral souligne que les travaux d’organisation de la Section des chemins de fer, déjà bien avancés du fait des activités réalisées durant le cours spécial suivi par 18 officiers, risquaient de prendre du retard si les cours ultérieurs prévus étaient renvoyés pour des raisons d’économie.
La mort du colonel Siegfried, en décembre 1879, entraîna la séparation du Service topographique d’avec l’Etat-major général.15 Créé en 1838 par Dufour, le Bureau topographique était chargé de la direction des mensurations de la Suisse, mission que la Diète avait confiée en 1822 au quartier-maître fédéral. Siegfried avait été un élève et un collaborateur de Dufour et il fut son successeur à la tête du Service topographique. Cartographe renommé, il fut le directeur des travaux du célèbre atlas qui portera son nom, avec ses cartes au 1:50 000 et au 1:25 000, dont la réalisation s’effectua entre 1870 et 1926. Une fois Siegfried disparu, la direction de la Section topographique, qui avait été antérieurement subordonnée au génie, fut à nouveau confiée au chef de cette arme, le colonel Jules Dumur. En novembre 1880, les bureaux de la Section topographique furent transférés dans les locaux, situés à proximité de ceux du génie, de la Société des chemins de fer du Jura, avec laquelle un contrat de location fut signé.
De son côté, le Bureau d’état-major menait une importante réflexion sur l’organisation qu’il fallait donner à l’Etat-major général et analysait le projet de loi d’organisation du Conseil fédéral.16 Il pensait que le service du temps de guerre devait constituer la base de réflexion pour la définition des structures du temps de paix. Cette démarche était logique, car l’Etat-major de l’armée serait constitué, en cas de mobilisation, à partir de l’organisation existante. Dès lors, ce furent les organisations du Grand Quartier général et celles de l’Etat-major de l’armée qui furent étudiées et qui reçurent en premier la sanction d’une ordonnance du Conseil fédéral. Les travaux de rédaction du document furent cependant beaucoup plus longs que prévu.17 Mise en chantier dès 1875, l’ordonnance ne fut signée par le Conseil fédéral que le 7 mai 1880, les divergences qui opposèrent le chef de l’infanterie et le chef du Bureau d’état-major étant nombreuses et difficiles à réduire.18
L’organisation et les missions du Bureau d’état-major furent codifiées dans un règlement daté du 20 février 1875, dont il ne reste plus qu’un brouillon manuscrit, raturé et difficile à lire.19 Simple instruction à caractère provisoire, ce règlement constitua cependant le seul document officiel définissant l’organisation du Bureau d’état-major jusqu’en octobre 1890. On en connaît un peu plus sur la structure et le fonctionnement de l’Etat-major général de la fin des années 1870 par l’article sur le service d’état-major que rédigea Keller dans l’ouvrage de Joachim Feiss, Das Wehrwesen, publié en 1880.20 L’Etat-major général était toujours dirigé, en période de paix, par le chef du Bureau d’état-major. Ayant perdu le service topographique à la fin de l’année 1879, il comprenait désormais le service d’état-major général et le service des chemins de fer. Le Bureau d’état-major se composait de quatre subdivisions, le Bureau du commandant, la Section géographique, la Section tactique et la Section des chemins de fer. Ses activités consistaient avant tout à préparer les plans de mobilisation et de concentration de l’armée, à élaborer des études générales sur la défense de la Suisse et à rassembler la documentation et les cartes nécessaires à ces travaux, qu’ils concernent la Suisse ou les pays voisins.
1.3. L’arrêté fédéral du 14 octobre 1890 et l’organisation du Bureau d’état-major au début des années 1890
Après quinze ans, l’organisation du Bureau d’état-major définie dans le règlement de 1875 ne correspondait plus à la réalité des faits.21 En plus du changement de subordination du service topographique, divers changements avaient eu lieu à la fin des années 1880, dont le plus important fut le remplacement de la Section géographique par deux nouvelles sections, l’une dite «technique», chargée de tout ce qui avait trait aux fortifications, aux infrastructures, aux équipements et à l’armement, et l’autre chargée des études sur les armées étrangères et du renseignement pris dans un sens très général. La nomination du colonel Keller à la tête du Bureau d’état-major laissait par ailleurs le poste de chef de la Section tactique vacant. L’occasion fut saisie et le Conseil fédéral donna, enfin, par un document législatif une organisation officielle au Bureau d’état-major.
La nouvelle organisation ne faisait que sanctionner la solution provisoire mise en place en septembre 1890. Le Bureau d’état-major était structuré en cinq sections et une chancellerie, dont les tâches étaient définies de manière très générale.
Cette organisation et cette répartition des missions, très générales, devaient être précisées ultérieurement. Le chef du Bureau d’état-major devait s’atteler à cette tâche et présenter des projets, le Département militaire gardant le pouvoir de décision. Les documents montrent que la collaboration entre les deux acteurs était bonne et que des dispositions avaient déjà été prises pour régler la question. Un règlement intérieur détaillé fut approuvé, qui entra en vigueur le 17 janvier 1891.22 Il avait pour but avant tout de définir les compétences de chacun au sein du Bureau d’état-major. Il donnait avec force détail et sous forme de liste, pour le chef du bureau, la chancellerie et chacune des sections, les nombreuses tâches qui leur incombaient.
Tableau 1: Organisation du Bureau d’état-major (1890)

Le chef du Bureau d’état-major se voyait attribuer dix-neuf tâches. Outre celles liées à la direction générale de son institution, il était chargé de deux grands domaines de compétence. Le premier était la formation du corps d’état-major, sans toutefois s’occuper de l’instruction pratique. Il devait rédiger les ordres généraux et particuliers pour les écoles, les cours et les voyages, dont il assurait également la direction. Le deuxième domaine était la rédaction des plans de mobilisation et de concentration, ainsi que la préparation des travaux à réaliser en cas de guerre.
Les chefs des différentes sections, outre les tâches spécifiques à chacune de leur subdivision, dont ils devaient s’acquitter de leur propre initiative et sous leur propre responsabilité, étaient chargés de l’instruction dans les cours et les voyages. Ils pouvaient également recevoir des missions spéciales, confiées par le chef du Bureau d’état-major. Ce dernier assurait la surveillance de leurs activités, notamment au moyen des rapports mensuels qu’ils devaient lui remettre.
L’organisation du Bureau d’état-major et la répartition des activités entre les cinq sections avaient été prévues selon une division horizontale du travail d’état-major. La Section des renseignements s’occupait de la collecte des informations et de l’élaboration des études sur les armées étrangères, notamment celles des quatre pays voisins sur lesquels l’attention était concentrée. Elle devait tenir à jour les documents relatifs à leur organisation, tels que les ordres de bataille et les listes des commandants des corps d’armée. Elle devait également s’occuper de tout ce qui avait trait aux questions de géographie militaire et de transports, en relevant plus particulièrement les modifications dans les réseaux de communication des régions limitrophes de la Suisse.
La Section tactique s’occupait des tâches relatives à la mobilisation de l’armée. Elle devait établir les documents de mobilisations, notamment toutes les cartes (cartes des places de rassemblement de corps, des dépôts, des lieux de réquisition pour les chevaux), les formulaires et les timbres, organiser la mise sur pied des chevaux, la réquisition des voitures et tenir à jour les nombreuses listes des personnels et des fonctionnaires employés à la réalisation de la mobilisation. C’est à elle que revenait encore la tâche de recueillir l’ensemble des prescriptions émises par les cantons en matière de mobilisation. Le deuxième grand domaine dont la section avait la charge, et qui lui donnait son nom, était la tactique. A ce titre, elle avait pour tâche de mener des études qui concernait surtout la tactique des trois armes et le service en campagne, et pouvait émettre des propositions de changement des règlements. Dans ce cadre, la section était plus particulièrement chargée de deux missions. D’une part, elle avait la charge de l’étude de la guerre en montagne, tant au point de vue de l’organisation des troupes que de leur équipement et de leur tactique. D’autre part, elle avait la responsabilité d’instruire les formations cyclistes que l’on venait de créer.
La Section d’état-major général s’occupait des préparatifs concernant la mise sur pied et la concentration de l’armée. Chargée de la mission fondamentale de l’Etat-major général, cette section occupait une place centrale au sein du Bureau d’état-major. Elle avait à collaborer avec les autres sections dans de nombreux domaines, particulièrement en matière de mise sur pied des troupes, de réquisitions, de renseignement et de transports.
Les deux dernières sections avaient des fonctions plus techniques. La Section technique s’occupait de tout ce qui avait trait à la fortification, aux infrastructures, à l’armement et à l’équipement. Quant à la Section des chemins de fer, elle était chargée de préparer l’exploitation et l’emploi des chemins de fer et de la navigation à vapeur en cas de guerre.
Cette organisation n’a duré que quelques mois. Au cours de l’année 1891, plusieurs changements de personnes eurent lieu à la tête des sections.23 De plus, en août, le chef du Bureau d’état-major proposa des modifications.24 La raison invoquée par Keller était l’arrivée du major Eduard Leupold au Bureau d’état-major. Nous pensons toutefois que les causes de ce remaniement étaient plus profondes. Elles étaient plus vraisemblablement liées à la mauvaise répartition des charges de travail découlant de l’organisation prévue au début de l’année. En dehors du changement de nom de la Section technique qui prit le nom de Section géographique, les modifications importantes étaient au nombre de trois.
La nouvelle répartition des tâches ne se faisait plus selon un principe de division horizontale, mais verticale. L’étude d’une armée étrangère et les travaux de concentration de l’armée suisse sur le front correspondant ne relevaient plus de deux sections différentes. Désormais, la Section des renseignements s’occupait essentiellement de ce qui concernait l’armée française et la concentration sur le front ouest. La Section d’état-major général s’occupait avant tout de l’armée allemande et de la concentration sur le front nord. A la Section géographique revenait l’armée italienne et la concentration sur le front sud.
La seconde modification était l’échange de certaines compétences entre la Section géographique et la Section des renseignements. Avec la nouvelle organisation, cette dernière avait désormais à s’occuper de la fortification, du génie et du matériel d’artillerie. A la Section géographique incombaient maintenant les domaines de la géographie et de la topographie militaires et celui de la cartographie. Enfin, elle avait à s’occuper des questions juridiques (justice militaire, droits et devoir en matière de neutralité), relevant auparavant de la Section d’état-major général.
A la fin de l’année, le major Leupold, sur proposition de Keller, fut en outre chargé de la tenue des procès-verbaux de la Commission de défense nationale, qui venait d’être créée.25 Le chef du Département militaire accepta aussi que les séances de la Commission aient lieu dans les locaux du Bureau d’état-major.
1.4. Les changements de la période 1893–1901
Avec le règlement intérieur du 9 août 1891, le Bureau d’état-major a acquis une organisation, à la fois dans ses structures et dans la répartition de ses tâches, qui ne varia plus fondamentalement jusqu’à la fin de la période étudiée. La publication de nouveaux règlements intérieurs montre plus la nécessité et la volonté de codifier le développement et l’affinement des techniques de travail d’état-major que le besoin de modifier la structure ou le fonctionnement du Bureau d’état-major. Le projet de loi sur l’organisation militaire, rejeté en 1895, reprenait d’ailleurs l’organisation en vigueur et le débat tourna autour de la double question de l’existence d’un corps spécifique d’état-major et de la formation de ses membres.26
Diverses modifications furent toutefois apportées, particulièrement dans l’organisation du travail. En 1893, le nouveau règlement intérieur désigna clairement la section qui devait s’occuper du front est et de l’armée autrichienne.27 Jusqu’alors, on pouvait déduire des textes que cette mission revenait à la Section d’état-major général. Désormais, elle incombait à la Section tactique. De plus, la Section d’état-major général reçut formellement la mission de préparer les plans de concentration de l’armée suisse, en cas de guerre contre une coalition. En 1895, le chef du Bureau d’état-major, constatant l’augmentation de la quantité de travail, obtint du Conseil fédéral que le nombre des aides soit défini chaque année en fonction des besoins et augmenté le cas échéant.28 Ces modifications en matière de personnel ne devaient pas être inscrites dans le cadre de la loi d’organisation militaire, car les changements seraient trop difficiles. On préféra jouer avec la marge de manœuvre que laissait l’arrêté fédéral du 14 octobre 1890 et utiliser la loi sur le budget, qui n’avait qu’une durée de validité d’un an. Cette manière de faire donnait toute la souplesse nécessaire et permettait de réévaluer chaque année le nombre d’aides nécessaires. Deux années plus tard, des modifications plus importantes furent apportées.29 La Section tactique fut renommée Section de mobilisation, en raison de ses activités. Les domaines de l’armement et de l’équipement de l’infanterie furent transférés de la Section tactique à celle des renseignements, qui était aussi responsable du matériel de guerre.
Une autre question d’organisation du Bureau d’état-major au milieu des années 1890 concernait le corps cycliste, qui lui était subordonné.30 Depuis 1891, date de la création de ce dernier, le Bureau d’état-major était responsable de la gestion de son personnel et de son instruction. C’était la Section tactique – plus tard Section de mobilisation – qui s’occupait de l’exécution pratique de cette double mission. En 1896, le chef du Bureau d’état-major demanda au chef du Département militaire fédéral de transférer le corps cycliste à l’infanterie.31 Keller mentionnait tout d’abord que le Bureau d’état-major ne disposait pas du personnel subalterne nécessaire à l’instruction de ce corps et soulignait les difficultés rencontrées dans ce domaine au moment de chaque école. De plus, il considérait que l’infanterie, arme d’où provenaient les volontaires, était mieux à même de sélectionner les candidats désirant intégrer le corps.
Du côté de l’infanterie, on ne partageait pas ce point de vue. L’instructeur en chef de l’arme, Peter Isler, souhaitait conserver le statu quo. Conscient que, dans le futur, il faudrait sans doute changer l’organisation du corps cycliste, peut-être dans le sens de la création de corps de troupes complets, il préférait attendre un changement de la loi sur l’organisation militaire. Il ne souhaitait pas de modification partielle immédiate qui, dans le contexte du récent rejet du projet de loi par le peuple, serait, pensait-il, mal perçue. L’infanterie réussit à faire prévaloir son point de vue et le corps cycliste ne fut intégré à cette arme qu’en 1907, avec la nouvelle loi sur l’organisation militaire.32
La fin de la décennie 1890 vit aussi la refonte de la Chancellerie et de son fonctionnement. En 1897, la comptabilité, gérée jusqu’alors par le chef de la Chancellerie, passa aux mains du chancelier de première classe.33 En 1900, des changements importants se produisirent dans la composition du personnel.34 Le major Piaget, chef de la Chancellerie, mourut et il fut remplacé par le chancelier de première classe. Par ailleurs, le chef du Bureau d’état-major souhaitait la nomination d’un nouveau chancelier et la promotion de Bochsler au rang de chancelier de première classe. Ces modifications conduisirent Keller à proposer au chef du Département militaire fédéral une nouvelle organisation qu’il désirait tester durant quelque temps. Jusqu’alors, tout le personnel de la Chancellerie était regroupé au sein de cette dernière et comptait, parmi ses missions, celle de soutenir les différentes sections dans leurs travaux de réalisation des documents imprimés. Le chef du Bureau d’état-major désirait désormais attribuer un chancelier à chacune des sections, dont les chefs seraient responsables de l’emploi efficace et des activités. Le second point important était l’attribution d’un chancelier de deuxième classe, en tant qu’aide, au chef du Bureau d’état-major et à la Chancellerie. Ces aides étaient constituées par les chanceliers des sections qui devaient remplir ces fonctions par rotation, tout en restant sous leur commandement habituel.
1.5. La réforme de 1902–1903
Sans rien changer ni à la structure, ni au fonctionnement du Bureau d’état-major, la loi sur l’organisation du Département militaire fédéral du 20 décembre 1901 entraîna un changement dans la nomenclature et la hiérarchie administrative.35 Le Bureau d’état-major fut élevé au même statut hiérarchique que les autres services du Département militaire fédéral et il fut placé en deuxième position dans la liste de ces derniers. Il se trouvait ainsi situé après la Chancellerie et avant les différentes armes. Ces modifications furent officialisées à l’interne par l’arrêté fédéral du 13 mai 1902, qui remplaça celui du 14 octobre 1890.
L’année suivante, une nouvelle organisation de l’Etat-major général fut mise en place, toujours par l’adoption d’un nouveau règlement intérieur, qui restera en vigueur jusqu’en 1911.36 Comme pour les précédents règlements, ce furent les changements intervenus dans les dernières années qui poussèrent à une autre rédaction et le nouveau règlement ne fit que sanctionner juridiquement une situation existante. Deux changements mineurs doivent être signalés. Le premier concerne la Chancellerie. Le nombre précis de chanceliers n’était plus indiqué, ce qui simplifiait la procédure en cas d’augmentation du personnel. Le second se rapporte à la répartition des travaux de planification de la concentration de l’armée. Pour la première fois, la Triplice était clairement désignée comme adversaire potentiel. Jusqu’alors, l’Etat-major général avait à s’occuper de préparer la planification en cas de guerre contre une coalition.
La structure de l’Etat-major général, avec sa Chancellerie et ses cinq sections, ne fut pas modifiée. Le grand changement concerna le partage des compétences en matière de service territorial entre le Bureau d’état-major et le Département militaire fédéral. La gestion de ce service était en effet depuis toujours répartie entre les deux institutions, ce qui posait de sérieux problèmes d’unité de direction.37 En 1901, un accord fut trouvé. La gestion du Service territorial en temps de paix fut concentrée au Département militaire fédéral, qui chargea de cette mission son officier d’état-major. L’Etat-major général garda la responsabilité de tout ce qui avait trait aux préparatifs de mobilisation et de concentration. Cette nouvelle répartition des tâches fut officiellement codifiée dans le règlement intérieur de 1903, mais elle n’eut pas une durée de vie très longue. A la suite du départ du colonel Karl Fisch en 1906, la direction du service territorial revint à l’Etat-major général. Il fut alors question de créer une sixième subdivision à l’Etat-major général, qui devait être chargée de cette mission, mais le projet avorta et le service territorial retourna au Département militaire fédéral.
La loi sur l’organisation militaire de 1907 ne prévoyait aucun changement de structure à l’Etat-major général.38 Si, comme nous le verrons, d’importants débats eurent lieu à propos de la formation des officiers d’état-major général et de certaines prérogatives de l’institution, il y avait un consensus général à propos de son organisation. L’Etat-major général reçut diverses attributions – notamment tout ce qui avait trait à la mobilisation et à la concentration de l’armée – qu’il partageait jusqu’à ce moment avec le chef d’arme de l’infanterie, selon la loi sur l’organisation militaire de 1874.
2. L’Etat-major de l’armée et le Grand Quartier général
2.1. Les projets d’organisation des années 1870
Comme nous l’avons vu, l’organisation de l’organe d’aide à la conduite de l’armée du général en temps de guerre – l’Etat-major de l’armée – constitua la base de la réflexion concernant l’organisation de l’Etat-major général. Le Bureau d’état-major se livra à des études sur le sujet et un premier projet fut réalisé en 1874 déjà.39 L’auteur de ce document ne voulait pas créer ex nihilo une nouvelle organisation. Il se contentait de reprendre ce qui existait et de l’adapter aux changements survenus du fait de la nouvelle loi sur l’organisation militaire. Il prévoyait une structure en bureaux comprenant:
– le Bureau particulier du général;
– deux bureaux du chef de l’Etat-major comprenant:
– le Bureau principal
– le Bureau particulier
– six bureaux des services spéciaux auxiliaires:
– le Bureau du vétérinaire en chef
– le Bureau du médecin en chef
– le Bureau du chef du génie
– le Bureau du chef de l’artillerie
– le Bureau du chef de la cavalerie
– le Bureau du chef de l’infanterie
Le Bureau principal n’était pas une nouveauté. Dans l’organisation en vigueur à ce moment-là, il existait déjà. Toutefois, en raison de la masse de travail et de l’importance du bon suivi des activités, l’auteur de l’étude désirait renforcer son rôle et lui attribuer pour tâche la correspondance, la distribution des travaux, ainsi que la réception et le classement des travaux élaborés par les autres organes.
Le Bureau principal devait se composer de quatre sections. Tout d’abord, une Section du service et des rapports devait s’occuper de tout ce qui concernait les services, notamment, le Service de renseignements, en dehors, de ce qui était secret, et le commandement du Quartier général. A sa tête se trouvait l’adjudant général. La deuxième section, dite Section générale, constituait la Chancellerie de l’Etat-major de l’armée. La Section des opérations était considérée comme la plus importante et devait être dotée des meilleurs officiers. Elle était divisée en une Section des opérations proprement dite et trois sous-sections, la première, topographique et statistique, la deuxième, des chemins de fer et télégraphes, et, la troisième, historique. La dernière section était la Section du commissariat, chargée des approvisionnements généraux, des magasins, des transports et de la trésorerie.
Le Bureau particulier devait s’occuper de la correspondance particulière du chef de l’Etat-major de l’armée et établir les procès-verbaux des instructions orales du général. Il avait également pour tâche de traiter la partie secrète du Service de renseignements.
Enfin, les Bureaux des services spéciaux devaient s’occuper de tout ce qui concernait les effectifs, l’habillement, l’équipement et les armements, ainsi que des questions de tactique d’arme. Les chefs de ces bureaux constituaient le Conseil supérieur de l’armée, dont les attributions n’étaient pas précisées. De plus, ils avaient une fonction de commandement, car les troupes de leur arme, non réparties dans l’armée, leur étaient subordonnées.
Ce projet ne constituait qu’une simple étude. Diverses questions étaient laissées en suspens. Ainsi, l’auteur se demandait si l’organe chargé de l’envoi des ordres ne devrait pas être retiré de la Section générale et subordonné à la Section des services. Il s’interrogeait également s’il ne fallait pas créer un septième bureau pour le matériel de guerre, dont la gestion avait une importance capitale. Cette solution présenterait l’avantage de soulager le Bureau de l’artillerie qui en avait la charge. Une autre solution était également envisagée, celle de créer une section spécialisée dans ce service au sein du Bureau de l’artillerie.
A la fin de l’année 1875, Siegfried rédigea également un projet de prescriptions relatives à l’organisation de l’Etat-major de l’armée.40 Cet organe confié au commandant en chef pour assurer l’organisation, l’administration et la conduite de l’armée, devrait être mis sur pied par le Conseil fédéral dès qu’un nombre de troupes suffisamment important serait levé et un général élu. L’Etat-major de l’armée comprenait:
– le chef de l’Etat-major général;
– l’adjudant général;
– le commissaire des guerres de l’armée;
– le directeur du parc de l’armée;
– le chef d’exploitation des chemins de fer;
– le médecin de l’armée et le vétérinaire de l’armée;
– l’auditeur de l’armée et le directeur de la poste de campagne;
– le directeur du télégraphe de l’armée;
– des officiers EMG, de l’adjudance et des armes spéciales, des secrétaires d’état-major, etc.
L’organisation comprenait une structure en six subdivisions:
– l’Etat-major général;
– l’Adjudance, comprenant la Direction du parc de l’armée;
– le Commissariat des guerres de l’armée;
– la Direction du service sanitaire;
– la Direction du service vétérinaire;
– la Direction du service judiciaire.
L’Etat-major général comprenait quatre subdivisions, chacune dirigée par un officier EMG:
– la Chancellerie;
– la Section tactique;
– la Section technique;
– la Section des chemins de fer.
Siegfried faisait une différence de nature entre, d’une part, l’Etat-major général et l’Adjudance et, d’autre part, le Commissariat des guerres et les Directions des services sanitaire, vétérinaire et judiciaire. Pour lui, les tâches des deux premières subdivisions représentaient les tâches d’état-major général par excellence, tandis que celles des quatre autres revêtaient un caractère plus administratif. Leur fonctionnement devait être réglé par une instruction sur l’Etat-major de l’armée, alors que celui des quatre autres devait l’être dans des règlements spécifiques. Une autre différence résidait dans les modalités de nomination des chefs. Le chef de l’Etat-major de l’armée et l’adjudant de l’armée, obligés de collaborer d’une manière particulièrement étroite avec le général, devaient s’entendre avec ce dernier. Siegfried proposait donc qu’ils fussent nommés par le Conseil fédéral, sur proposition du général. Les chefs des autres subdivisions devaient, eux, au contraire, être désignés dès le temps de paix pour occuper des fonctions qui ne pouvaient pas, selon le chef de l’Etat-major général, être prises à l’improviste au moment d’une mobilisation. Un autre avantage de ce système était la possibilité, pour ces chefs de subdivision, de préparer les travaux en temps de paix déjà.
Cette organisation écartait totalement les chefs d’armes de l’Etat-major de l’armée. Selon Siegfried, ils ne pouvaient entrer en ligne de compte dans le personnel de l’Etat-major de l’armée et devaient rester à leur place au sein de l’administration. Le chef du Bureau d’état-major s’attelait également à régler certaines autres questions de subordination. Les chefs des subdivisions étaient directement sous les ordres du chef de l’Etat-major de l’armée et non du général. En revanche, ce dernier était le supérieur direct des commandants de division, même si son pouvoir pouvait être délégué au chef de l’Etat-major de l’armée.
Comme les autres études du Bureau d’état-major, celle de Siegfried ne déboucha sur aucune réalisation concrète. En mai 1876, le Département militaire fédéral prit donc l’initiative de mettre en circulation un dossier sur la question de l’organisation de l’Etat-major de l’armée.41 Cette intervention s’explique aisément. D’une part, selon l’article 64 de la loi sur l’organisation militaire, c’était à lui d’édicter une ordonnance pour réglementer l’organisation de l’Etat-major de l’armée. D’autre part, il devait coordonner les réflexions des différents acteurs qu’il chargeait de la question et qui devaient constituer une commission. Même si le chef du Bureau d’état-major devait jouer le rôle principal au sein de la commission, du fait qu’il avait pour mission de préparer un projet d’instruction sur le fonctionnement de l’Etat-major de l’armée, les autres membres auraient un poids considérable dans le processus de décision.
Parmi ces membres se trouvaient, en effet, le général Herzog et le chef d’arme de l’infanterie, le colonel Feiss, tous deux, d’ailleurs, adversaires déclarés de l’Etat-major général. Le premier avait tout le prestige et l’autorité que lui conférait sa fonction de commandant en chef de l’armée suisse au cours de la dernière mobilisation de l’armée. Le second occupait sans doute la fonction la plus importante de toute l’armée et partageait, avec le chef du Bureau d’état-major, la responsabilité de la préparation des travaux de mise sur pied et de concentration de l’armée. De plus, Feiss avait un caractère particulièrement difficile qui le poussait à tout vouloir diriger et contrôler.42
L’opposition, prévisible, entre les membres de la commission se manifesta rapidement.43 Le Bureau d’état-major réalisa un projet d’organisation en juillet 1876, prévoyant une structure comprenant:
– le général et son Bureau;
– le chef de l’Etat-major général et son Bureau;
– 5 sections (Etat-major général, Adjudance, Artillerie, Génie, Commissariat des guerres).
La Section d’état-major général coiffait quatre subdivisions: Chancellerie, Opérations, Technique, Chemins de fer. Les Opérations constituaient la subdivision principale, car elles devaient s’occuper notamment de l’ordre de bataille de l’armée, des reconnaissances tactiques, des marches et des mouvements, des dispositions de combat, des questions liées aux Conventions de Genève, de l’instruction des troupes et du Service des étapes. De leur côté, les commandants de division, les chefs d’arme et de service proposèrent leur propre projet en 1878.
Après deux ans et demi durant lesquels on ne parvint pas à se mettre d’accord, le processus fut relancé au début 1879.44 En mai, Siegfried envoya au chef du DMF une série de documents destinés à lui permettre de prendre sa décision en matière d’organisation de l’Etat-major de l’armée. Feiss avait réussi à imposer un projet d’ordonnance, mais le chef du Bureau d’état-major présentait nombre de critiques sur le document. Il existait une opposition fondamentale entre la conception de Feiss et celle de Siegfried. Le chef de l’infanterie ne voulait pas d’une structure définie à l’avance. Il considérait que l’organisation interne de l’Etat-major de l’armée et la répartition des tâches devaient être précisée au moment de la mobilisation. A l’opposé, le chef du Bureau d’état-major reprenait les principes définis dans son étude antérieure. Il souhaitait une organisation définie dès le temps de paix, qui offrait de nombreux avantages. Sans une organisation clairement définie au préalable, il était impossible de dire, d’après le projet d’ordonnance, qui devait faire partie de l’Etat-major de l’armée et combien d’officiers il devait comporter. Siegfried arguait également qu’avec la solution préconisée par Feiss, il était impossible de préparer les différentes personnes à leurs fonctions, déjà en temps de paix. Enfin, il soulignait la nécessité d’une organisation définie, qui permettrait, selon lui, d’améliorer et d’uniformiser le travail d’état-major et d’adjudance dans les divisions.
Siegfried désirait toutefois conserver une certaine souplesse. C’est pourquoi il préférait un texte plutôt sous forme d’instruction que d’ordonnance. Ainsi, le chef de l’Etat-major de l’armée et le général ne seraient pas absolument liés, au point de vue juridique, par l’organisation prévue et pourraient lui apporter des changements. Siegfried soulignait la nécessité de ne pas fixer d’une manière trop rigide l’organisation de l’Etat-major de l’armée et citait d’autres officiers qui pensaient comme lui, même si c’était pour d’autres raisons. Le colonel Rothpletz, commandant de la 5e Division et professeur à l’Ecole militaire de Zurich, voulait rester dans le provisoire, car il n’avait pas le temps de s’occuper de la question à ce moment-là. Siegfried mentionnait même Feiss qui, tout en étant d’accord sur le principe de l’ordonnance et proposant même un projet, demandait de ne rien fixer avant que le Règlement sur le service en campagne ne soit prêt.
Le chef du Bureau d’état-major sentait bien que sa position risquait de ne pas l’emporter à l’issue des débats. La maladie qui le retint chez lui les six derniers mois de sa vie l’a certainement empêché de défendre ses idées avec toute l’énergie et la disponibilité nécessaires. A la fin de l’année 1879, quelques semaines avant de mourir, il écrivit au chef du Département militaire fédéral que si le projet du chef de l’infanterie devait l’emporter, il faudrait lui apporter un certain nombre de modifications. Siegfried proposa diverses modifications d’organisation allant dans le sens d’un renforcement en matière de personnel et d’une meilleure intégration des services au sein de l’Etat-major de l’armée. Mais les deux propositions les plus importantes concernaient l’article 6. Siegfried cherchait à atténuer les effets des conceptions de Feiss en demandant qu’une organisation provisoire de l’Etat-major de l’armée et de ses activités soit au moins définie par le Département militaire fédéral.
2.2. L’ordonnance sur l’organisation de l’Etat-major de l’armée du 7 mai 1880
La mort de Siegfried, survenue le 5 décembre 1879, entraîna un changement d’acteur important parmi les protagonistes chargés de rédiger le projet d’ordonnance. Son successeur à la tête du Bureau d’état-major, le colonel Rudolf von Sinner, nommé le 12 décembre, reprit le dossier. Le 14 avril 1880, il envoya au Département militaire fédéral un document présentant son avis sur le projet de Feiss concernant l’organisation de l’Etat-major de l’armée.45
Les idées de von Sinner étaient proches de celles de son prédécesseur. Tout comme lui, il voulait une organisation provisoire de l’Etat-major de l’armée, organisation qui pourrait être modifiée par le général ou le chef de l’EMA. Le nouveau chef du Bureau d’état-major soulignait aussi la nécessité de ne pas laisser la formation des officiers EMG et le travail d’état-major entre les mains des divisions et des brigades. Il amenait toutefois un nouvel argument de poids pour soutenir sa position. Dans les faits, le choix du chef de l’Etat-major général suivrait celui du général. Dès lors, un temps précieux s’écoulerait jusqu’à ce que l’Etat-major de l’armée soit effectivement organisé et dirigé. Une telle perte de temps pouvait être fatale. C’est pourquoi von Sinner souhaitait une organisation prédéfinie qui permettrait à l’Etat-major de l’armée de commencer à travailler efficacement, même si son chef n’était pas encore désigné.
Von Sinner désirait également renforcer la structure de l’Etat-major de l’armée et mieux définir les positions et les compétences de certains de ses membres. En premier lieu, il souhaitait que l’on adjoignît un sous-chef à l’Etat-major de l’armée et que l’on définît un cadre de compétence particulier pour l’adjudant-général, qui ne devait pas être un simple remplaçant du chef de l’Etat-major de l’armée. Von Sinner voulait également préciser la place que devaient occuper les hauts officiers du génie et de l’artillerie que le projet de Feiss prévoyait d’incorporer. Il préconisait de créer un «haut commandement» pour chacune de ces armes et de les mettre à leur tête. Ces «hauts commandements» auraient pour double tâche de contrôler l’engagement tactique de leur arme et de conduire de manière centralisée et unifiée les moyens et les troupes qui ne seraient pas directement subordonnés aux grandes unités. Enfin, von Sinner pensait que la Direction des étapes ne devait pas être intégrée à l’Etat-major de l’armée, mais qu’elle devait relever du Département militaire fédéral. En revanche, il considérait que les directeurs de la poste et du télégraphe de campagne devaient être incorporés à l’Etat-major de l’armée.
La plupart des idées de von Sinner furent reprises dans l’ordonnance du Conseil fédéral sur l’organisation de l’Etat-major de l’armée du 7 mai 1880.46 Ainsi, un sous-chef d’état-major fut intégré dans l’organisation, avec la fonction de chef de la Section d’état-major général. De même, les directeurs de la poste de campagne et des télégraphes furent adjoints à ce dernier, tandis que la Direction des étapes en était exclue. Le chef de l’Etat-major général pouvait, en outre, modifier la structure prévue et l’organisation du travail de l’Etat-major de l’armée, sous réserve de l’approbation du commandant en chef de l’armée.
La structure et l’organisation étaient ainsi définies de manière très générale. Le texte de l’ordonnance, essentiellement une liste des membres de l’Etat-major de l’armée, donne plus la composition de ce dernier que son organisation véritable ou la répartition du travail entre ses différentes composantes. Le Département militaire fédéral recevait d’ailleurs la compétence de fixer provisoirement ces deux derniers éléments.
L’organisation générale définie par l’ordonnance de 1880 resta en vigueur jusqu’en 1912. Le Bureau d’état-major étudia toutefois la mise en place d’une structure plus précise et chercha à mieux définir les tâches. Après un premier projet, comprenant quatre sections, Opérations, Expédition, Transports, Entretien et rétablissement, réalisé, semble-t-il, par Victor Burnier et qui ne dépassa pas ce stade,47 ce fut l’exemple de l’état-major prussien, plus spécifiquement celui du corps d’armée, qui servit de modèle.48 La qualité de son travail et son efficacité au cours de la guerre franco-allemande de 1870–1871 n’impressionnèrent pas seulement les militaires helvétiques. A l’époque, la plupart des armées européennes calquèrent l’organisation de leur Grand Etat-major sur celui de la Prusse. Le chef de l’Etat-major de l’armée était l’aide et le conseiller direct du général pour les grandes opérations et il se trouvait à la tête de l’organe central de la direction de l’armée. Il avait, sous sa direction, deux domaines de responsabilité: le renseignement et l’espionnage, pour lesquels son Bureau disposait de deux officiers EMG en tant qu’adjudants. Le service d’état-major général n’était pas du ressort de ce Bureau, mais était attribué à l’une des subdivisions de l’EMA, l’Etat-major général. Ce dernier, dirigé par le sous-chef de l’Etat-major de l’armée, se divisait en trois sections.
La première d’entre elle était la Chancellerie, à laquelle étaient subordonnés le directeur de la Poste de campagne et le directeur des Télégraphes de campagne. La deuxième, la plus importante, en raison de ses missions et de son effectif de quatre officiers EMG, était celle des Opérations. Elle s’occupait des ordres concernant les marches, les cantonnements, le combat, l’instruction de la troupe, etc. Elle devait aussi diriger les reconnaissances nécessaires. Elle devait également tenir le journal des opérations et comprenait encore dans son domaine de compétence tout ce qui avait trait au domaine juridique. Enfin, la Section technique était chargée de collecter et d’assurer la gestion de la documentation: mémoires de reconnaissance, études sur la défense et les travaux de destruction, cartes, statistiques économiques, etc.
Tableau 2: Organisation de l’Etat-major de l’armée selon l’ordonnance du Conseil fédéral du 7 mai 1880



Parallèlement à l’Etat-major général, la structure prévoyait d’autres subdivisions. A la tête de celle des chemins de fer se trouvait le directeur en chef de l’exploitation qui avait sous ses ordres trois officiers de l’état-major des chemins de fer. Les armes et les différentes branches de l’administration étaient également représentées. L’infanterie et la cavalerie avaient leur représentant en la personne de l’adjudant-général, lui-même colonel d’infanterie. Le cercle de compétences de l’adjudance touchait avant tout à la marche du service. Selon Keller, ses activités se situaient à un niveau inférieur à celles de l’Etat-major général et comprenaient trois domaines: la conduite des rapports, la transmission des ordres et des annonces, le soutien à l’Etat-major général. Directement subordonné au général ou au chef de l’Etat-major de l’armée, l’adjudant-général dirigeait l’adjudance de l’EMA et avait la haute direction sur tout ce qui avait trait à la police et la discipline dans l’armée. Sous son autorité directe se trouvaient la Section des services et le commandement du Quartier général.
L’artillerie et le génie avaient également leur représentant auprès de l’Etat-major de l’armée. Le premier assumait la direction du train et celle du parc. Le colonel du génie était chargé de la surveillance de l’emploi et de l’instruction des troupes du génie et des pionniers de l’infanterie, ainsi que de la préparation des projets de travaux du génie devant être réalisés en dehors des divisions. Un Commissariat, divisé en quatre sections, se chargeait des questions de ravitaillement, de cantonnement, d’habillement, d’équipement et de comptabilité. Enfin, l’Etat-major de l’armée comprenait encore le médecin de l’armée, le vétérinaire de l’armée et l’auditeur de l’armée, à la tête chacun d’un service respectif.
2.3. L’instruction pour les états-majors des corps de troupes combinés du 4 juin 1888
L’organisation du début des années 1880, générale et peu détaillée, subit quelques modifications et reçut diverses précisions. Une première instruction organisant officiellement, en détail et de manière claire, l’Etat-major de l’armée fut approuvée provisoirement en décembre 1886.49 Elle ne connut une approbation définitive par le Conseil fédéral que le 4 juin 1888, après que l’on eut ajouté à l’organigramme trois nouvelles subdivisions, le Service sanitaire, le Service vétérinaire et le Service judiciaire.50 Au chef de l’Etat-major général étaient ainsi directement subordonnées les neuf sections de l’Etat-major de l’armée:
– la Section de l’Etat-major général, avec la sous-section de la Chancellerie;
– la Section des étapes et des chemins de fer;
– la Section de l’adjudant-général;
– la Section de l’artillerie;
– la Section du génie;
– la Section du service sanitaire;
– la Section du service vétérinaire;
– la Section du service judiciaire;
– la Section du commissariat.
Certaines des modifications apportées par l’instruction de 1886/1888 étaient d’ordre mineur par rapport à l’organisation en vigueur depuis le début de la décennie. Ainsi, à l’Etat-major général, la Section technique était renommée Section des mémoires et des cartes. Cependant, le nouveau texte apportait aussi des améliorations fondamentales. Tout d’abord, la procédure de nomination du chef de l’Etat-major général était enfin clairement définie. Comme cela avait été souhaité, il était nommé par le Conseil fédéral sur proposition du général. Ensuite, l’ancienne Section des chemins de fer recevait aussi la mission de s’occuper du service des étapes. Selon le vœu de von Sinner, ce dernier n’était pas intégré à l’Etat-major de l’armée, mais dépendait directement du Département militaire fédéral. Pour exécuter sa tâche, la Section des chemins de fer devait donc collaborer étroitement avec le chef du Service des étapes qui mettait à disposition l’ensemble du matériel et du personnel des compagnies de chemin de fer et de navigation à vapeur, pour couvrir les besoins des transports de guerre et ceux du trafic civil encore autorisé. La Section des chemins de fer s’occupait également des constructions, réparations et destructions des voies ferrées, des dispositions pour les évacuations, des ravitaillements sur les lignes d’étapes, etc.
La Section de l’artillerie voyait par ailleurs sa structure se développer. Deux subdivisions furent chargées, l’une de l’artillerie de campagne, l’autre de celle de position. Une Direction du parc continuait à remplir les missions reçues auparavant, soit le service des munitions pour toute l’armée et le remplacement du matériel et de l’armement de l’artillerie, tandis qu’une Direction du train s’occupait de l’état des attelages dans les batteries de campagne, les colonnes de parc, le train d’armée et le train de ligne, ainsi que du remplacement des chevaux dans toute l’armée.
Enfin, un poste de colonel de la cavalerie fut créé, qui s’ajoutait aux neuf sections de l’Etat-major de l’armée. Sa tâche consistait à rendre compte de l’état des chevaux de la cavalerie et à présenter les mesures jugées nécessaires pour la remonte de cette arme.
3. Les chefs de l’Etat-major général
3.1. Hermann Siegfried (1866–1879)
Né le 14 février 1819, Hermann Siegfried était avant tout un scientifique.51 Après avoir été maître d’école, il a étudié les sciences naturelles, puis les mathématiques supérieures à Genève. Incorporé dans l’arme du génie, il a suivi les cours de l’Ecole militaire de Thoune en 1844, où il fut l’élève de Dufour. La même année, il devint son collaborateur au Bureau topographique fédéral installé à Genève. Cette institution avait été créée par Dufour en 1838. Elle avait pour mission d’établir les mensurations de la Suisse et de réaliser une carte du pays, tâche qui avait été confiée en 1822 au quartier-maître fédéral par la Diète. Siegfried travailla au Bureau topographique fédéral jusqu’en 1862.
Il poursuivit sa carrière professionnelle à l’Etat-major fédéral, où il était entré en 1848. Nommé officier instructeur de la division du génie de cette institution en 1860, il conserva cette fonction jusqu’en 1865. Durant cette période, il donna de nombreux cours techniques – balistique, géodésie, cartographie, topographie, fortifications – dans les écoles centrales. En 1863, Siegfried fut chargé par le Conseil fédéral de préparer la mise sur pied d’un Etat-major général moderne.52 Les études qu’il réalisa le menèrent en France et en Allemagne. Elles débouchèrent sur la création du Bureau d’état-major en 1865. Siegfried fut nommé à la tête de la nouvelle institution et il remplaça également Dufour comme directeur du Bureau topographique, dont il transféra le siège à Berne en 1867. Durant les deux mobilisations de 1866 et de 1870 –1871, il fut intégré à l’Etat-major de l’armée, la deuxième fois en tant que chef de la Section topographique. Siegfried mourut le 5 décembre 1879, après une maladie qui l’obligea à rester chez lui durant six mois.
Siegfried partageait son temps entre la direction du Bureau d’état-major et celle du Bureau topographique. Il est avant tout connu pour les réalisations cartographiques qu’il a dirigées dans le cadre de cette institution. Après avoir participé aux travaux de la carte Dufour à l’échelle 1:100 000, effectués entre 1845 et 1864, il mit en chantier l’atlas qui porte son nom. Commencé en 1870, celui-ci comprend une carte à l’échelle 1:25 000 et une carte à l’échelle 1:50 000. Cette œuvre ne fut achevée qu’en 1926.
En tant que premier chef du Bureau d’état-major, Siegfried eut pour mission d’organiser et de mettre en place la nouvelle institution.53 Cette tâche fut ralentie par la difficulté de réviser la loi sur l’organisation militaire de 1850. Après l’échec du projet législatif de Welti en 1868 et celui du projet de Constitution fédérale de 1872, il fallut attendre l’acceptation de la Constitution de 1874 pour qu’une nouvelle organisation du Bureau d’état-major puisse voir le jour. Celle-ci fut inscrite dans la loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874. Siegfried partait de rien ou presque et sa tâche était immense. Il devait en même temps organiser le Bureau d’état-major, l’Etat-major général et l’Etat-major de l’armée, former les officiers EMG et préparer les plans de mobilisation et de concentration de l’armée. Durant les premières années, il eut à lutter contre les problèmes de locaux, le manque de personnel – nombre d’officiers EMG étaient instructeurs et ne furent disponibles qu’après la mise en place des cours d’instruction des arrondissements de division – et les restrictions budgétaires. Enfin, la réforme militaire de 1874 entraînait des changements fondamentaux dans l’organisation de l’armée. Le Bureau d’état-major ne pouvait donc pas reprendre les anciens travaux et les adapter. Ces changements ne se firent que petit à petit, ce qui ne facilita pas les travaux de planification.
Siegfried réussit à donner une première organisation au Bureau d’état-major et à répartir les activités entre ses sections dès la fin du mois de février 1875 par une instruction provisoire qui est, cependant, restée en vigueur jusqu’à sa mort.54 En revanche, il ne parvint pas à régler la question de l’organisation de l’Etat-major de l’armée.55 Il rencontra l’opposition du chef d’arme de l’infanterie, Feiss, et ce fut son successeur, von Sinner, qui réussit à faire passer ses conceptions dans l’ordonnance sur l’organisation de l’Etat-major de l’armée, qui fut acceptée par le Conseil fédéral le 7 mai 1880. En matière d’instruction, la première tâche de Siegfried fut de mettre à niveau les connaissances des officiers et des candidats EMG, surtout dans les domaines de la tactique et du service d’état-major.56 Siegfried comptait sur leur formation civile ainsi que sur une importante préparation personnelle. De plus, il sut être très souple dans l’organisation et le contenu des cours dispensés dans les écoles d’état-major général.

Illustration 2: Hermann Siegfried, chef du Bureau d’état-major (1866–1879). Archives fédérales.
En ce qui concerne les travaux de mise sur pied de l’armée et de défense du pays, Siegfried fut confronté à deux grands défis. Le premier était celui de la mobilisation.57 L’article 75 de la loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874 confiait la préparation de cette dernière au Bureau d’état-major. Diverses autres tâches afférentes à cette question relevaient toutefois du chef d’arme de l’infanterie. Au printemps 1877, la conférence des chefs d’arme et de division clarifia la situation et ce fut le Bureau d’état-major qui reçut la totalité des tâches de planification de la mobilisation. En 1876–1877, Siegfried avait déjà mis au point un premier projet de mobilisation qui s’inspirait des principes employés jusqu’alors. Il prévoyait un rassemblement et un équipement décentralisés des bataillons. Le travail fut approfondi par le major Arnold Keller, futur chef de l’Etat-major général, et il aboutit à la rédaction d’une instruction sur la mobilisation.
Le second défi important auquel Siegfried avait à faire face était l’évaluation de la menace militaire française et l’établissement de plans de défense correspondants.58 La réalisation du système fortifié Séré de Rivières, avec ses constructions aux abords de la frontière suisse, et le développement du réseau ferroviaire dans l’est de la France furent perçus comme une menace significative par l’Etat-major général suisse. Cette perception n’avait rien à voir avec la réalité et elle découlait d’un problème d’organisation et de fonctionnement du Service de renseignements.59 Les structures et les méthodes de travail souffraient, probablement davantage encore que les autres activités, du manque de moyens et de l’inexpérience du Bureau d’état-major. Dans ses analyses, Siegfried fut généralement plus proche de la réalité que ses collaborateurs, mais, lui aussi victime du poids de l’histoire, il avait de la peine à croire aux intentions pacifiques de la France, même s’il considérait que les nouvelles fortifications avaient un rôle purement défensif.
Quant aux plans de défense, on ne peut pas dire que Siegfried en mit réellement un au point.60 En 1874, il disposait d’un certain nombre de documents, plus ou moins travaillés, comme son mémoire de 1872 ou le plan du colonel Louis de Perrot. Toutefois, la nouvelle organisation militaire rendait ces différents documents caducs et il était difficile d’établir un plan détaillé avant qu’elle ne soit totalement mise en place. De plus, le Bureau d’état-major était surchargé de travail, ayant tout à réaliser, notamment un plan de mobilisation, préalable indispensable, si l’on voulait mettre au point des plans de concentration détaillés. Il manquait également de données pour effectuer le travail, particulièrement en ce qui concernait la géographie militaire. Il fallait donc d’abord effectuer de nombreuses reconnaissances dans le terrain et des études préalables avant de disposer des informations indispensables. Enfin, comme le souligne Hans Rapold, Siegfried n’était pas un véritable stratège, mais un technicien, davantage passionné par les questions d’organisation et de fortifications.61 Cette opinion est d’ailleurs corroborée par l’attaché militaire français à Berne, le capitaine d’Aiguy qui, dans son rapport du 20 octobre 1877, mentionnait les qualités scientifiques de Siegfried, tout en précisant qu’il ne croyait pas qu’il «aurait, en campagne, les qualités requises pour un bon chef d’Etat-major général».62
3.2. Rudolf von Sinner (1879–1881) et Victor Burnier (1881–1882)
A la mort de Siegfried, survenue le 5 décembre 1879, le Bureau d’état-major et la Section topographique se retrouvèrent sans personne à leur tête.63 Cette situation ne pouvait pas perdurer et, très rapidement, chacune des institutions reçut un nouveau chef, désigné pour une durée indéterminée. La Section topographique ayant été, en son temps, subordonnée au chef du génie, ce fut le chef d’arme du moment, Jules Dumur, qui fut nommé à sa tête. Quant à la direction du Bureau d’état-major, elle fut confiée, de manière intérimaire, au colonel EMG Rudolf von Sinner qui, «depuis la nouvelle organisation militaire, était en rapports permanents avec cette branche de service et qui a souvent fonctionné comme instructeur de l’Etat-major général sous les ordres de M. le colonel Siegfried». La nomination de von Sinner à la tête de l’Etat-major général marqua le début d’une période d’incertitude dans la direction de l’institution. Von Sinner ne fut en effet pas nommé à titre définitif et il ne resta qu’environ deux ans à son poste. Son successeur, Victor Burnier, avec ses quelques mois d’activité, ne fit que passer. La situation s’améliora ensuite lentement avec l’arrivée de Pfyffer. Ce dernier ne fut d’abord nommé qu’à titre provisoire et seulement en 1885 à titre définitif.
Von Sinner est né en 1830 à Berne.64 Il eut très rapidement des relations étroites avec l’Autriche et son armée, relations qu’il conserva longtemps par les liens qu’il continua d’entretenir avec des officiers de ce pays. Après avoir passé par la Realschule, il fréquenta la k. u. k. Ingenieurakademie de Vienne entre 1845 et 1850. Il s’engagea ensuite au service de l’armée autrichienne. En 1855, von Sinner fut nommé capitaine. Il devint adjudant de l’empereur François-Joseph au cours de la guerre de 1859 et participa à la bataille de Solferino. De retour en Suisse au début des années 1860, il mena une carrière politique dans sa ville natale. Il fut président du Conseil de la bourgeoisie de 1866 à 1888, membre du Conseil de ville de 1871 à 1887 et député au Grand Conseil en 1878. Parallèlement, il poursuivit, dans sa patrie, une carrière militaire débutée à l’étranger. En 1862, il suivit l’Ecole militaire de Thoune et entra dans le corps d’état-major général avec le grade de major. Il occupa successivement les postes d’adjudant du commandant de la 1ère Division et de chef d’état-major de la 6e Division. Il fut nommé colonel en 1871.
En tant que chef de l’Etat-major général, von Sinner eut deux gros dossiers à gérer. Tout d’abord, il réussit à régler la question de l’organisation de l’Etat-major de l’armée, en chantier depuis 1874.65 Il parvint à faire accepter son projet qui fut officialisé par l’ordonnance du Conseil fédéral sur l’organisation de l’Etat-major de l’armée du 7 mai 1880. Dans ce domaine, il ne fit pas que finaliser le travail de son prédécesseur. Son rôle fut actif, car il apporta des changements significatifs au projet développé par ce dernier. Le second dossier concernait le vaste problème de la menace militaire française et celui de la fortification nationale qui lui était lié.66 Ces deux questions étaient de la plus haute importance pour la Suisse. On s’étonne donc du fait que von Sinner ne joua qu’un rôle secondaire dans le travail que fournit l’Etat-major général. Il proposa des idées, donna des lignes directrices, mais ce furent ses subordonnés, notamment le colonel Victor Burnier et, dans une moindre mesure, le lieutenant-colonel Keller qui jouèrent les premiers rôles. La manière dont fut gérée la question de la fortification nationale confirme ainsi pleinement l’opinion d’Arnold Linder, selon laquelle les subordonnés de von Sinner ont joui d’une grande liberté dans leur travail.
Ce manque d’investissement de la part du chef de l’Etat-major général peut s’expliquer par le fait qu’il continua, après sa nomination, à assumer sa charge politique de président du Conseil de la bourgeoisie de Berne, ce qui n’explique cependant pas tout. Pfyffer, le successeur de von Sinner, continua à avoir une autre activité civile en dehors de sa fonction. Malgré cela, il s’investit davantage dans sa tâche. C’était plutôt la personnalité de von Sinner qui posait problème.67 Keller, dans son journal, écrit qu’il ne possédait pas les qualités requises pour occuper le poste. Il lui manquait une certaine confiance en soi, ainsi que les capacités à s’imposer vis-à-vis de l’extérieur. Soulignons toutefois, à la décharge de von Sinner, que le contexte dans lequel il a travaillé n’était pas des plus faciles. Sa position était précaire, car il n’était pas nommé à titre définitif. De plus, l’Etat-major général ne possédait pas une assise institutionnelle unanimement reconnue. Les procédures employées dans les études stratégiques de la fin des années 1870 et du début des années 1880 montrent que l’on continuait à travailler selon des principes antérieurs à 1874, qui accordaient un pouvoir important aux autres acteurs des institutions militaires.
Le sentiment de Keller à propos de l’incapacité de von Sinner semble avoir été partagé par l’ensemble des membres de l’Etat-major général. Lui-même d’ailleurs ne paraît pas avoir été très à l’aise dans ses fonctions. Il offrit, à plusieurs reprises, mais sans succès, sa démission au chef du Département militaire fédéral, la première lettre datant déjà du 30 septembre 1880.68 Von Sinner quitta finalement son poste en automne 1881, après une courte carrière de moins de deux ans. Ce départ fut la conséquence d’une affaire politique qui eut lieu lors des élections bernoises au Conseil national de cette année-là. Au cours de la campagne, un des candidats, le colonel du génie Gottlieb Ott, fut violemment attaqué dans un article de la Berner Volkszeitung. L’auteur de l’article l’accusait d’être un spéculateur appartenant au clan mafieux du Grand Conseil et se moquait de la mission militaire qu’il avait effectuée en 1878–1879 sur les théâtres d’opération de la guerre russo-turque. Blessé dans son honneur et dans sa qualité d’officier, Ott ne reçut pas le soutien qu’il attendait de son camarade von Sinner. Un tribunal d’honneur fut mis en place par le conseiller fédéral Wilhelm Friedrich Hertenstein pour résoudre le litige entre les deux officiers, une procédure que prévoyait le Code pénal militaire. La décision du tribunal déçut von Sinner, ce qui le poussa à se retirer définitivement.
La question de la succession de von Sinner ne fut pas réglée immédiatement. Le malaise ressenti par Keller à propos des possibilités de remplacement du chef de l’Etat-major général était réel, comme semble le montrer les multiples refus qui accueillirent ses lettres de démission.69 L’intérim fut assuré par le colonel EMG Victor Burnier, de Lausanne.70 Ce dernier était entré à l’Etat-major général en 1875, avec le grade de lieutenant-colonel. Enseignant l’étude du terrain dans les écoles centrales, il fut tout naturellement la cheville ouvrière du groupe de rédaction de l’Etat-major général qui publia un Manuel sur le sujet en 1876. Il joua par ailleurs un rôle déterminant dans les travaux relatifs à la fortification nationale en relation avec la menace française.
Burnier ne resta que quelques mois à la tête de l’Etat-major général.71 Son état de santé empêcha le chef du Département militaire fédéral de le proposer comme chef de l’institution. Ce fut Pfyffer qui fut nommé à cette fonction en mars 1882. Burnier approuva ce choix. Dans une lettre du 7 mars, il répondit au chef du DMF: «C’est avec la plus vive satisfaction que je verrai monsieur le Colonel Pfyffer à la tête du corps d’état-major; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour lui faciliter sa tâche et mon nouveau chef pourra compter sur mon concours fidèle et dévoué.»
3.3. Alphons Pfyffer von Altishofen (1882–1890)72
Le problème de la direction de l’Etat-major général ne fut pas immédiatement résolu avec la nomination de Pfyffer le 10 mars 1882. En effet, cette désignation n’était que provisoire. Elle ne devint définitive que trois ans plus tard. Pfyffer n’occupa donc cette fonction avec une sécurité institutionnelle que durant cinq ans, entre 1885 et le 12 janvier 1890, date de sa mort. Par ailleurs, il exerça durant toute sa carrière à la tête de l’institution d’autres activités, et non des moindres. D’une part, il continua à assurer le commandement de la 8e Division qu’il dirigeait depuis 1877. La question fut cependant posée de savoir s’il pouvait cumuler les deux fonctions. Il ne semble pas que l’opposition à cette pratique ait été très grande, de tels cumuls n’étant pas rares à cette époque. Pfyffer continua aussi à s’occuper de la direction de l’hôtel de luxe familial, le Schweizerhof de Lucerne, où il avait sa résidence. L’ensemble de ces activités représentait une charge de travail considérable. Arnold Linder souligne que cela explique le manque de qualité du travail de Pfyffer, qui était en effet entaché de problèmes administratifs et souffrait de retards. Dans un tel contexte, on comprend également mieux les fautes de détail des travaux de Pfyffer.
Pfyffer est né en 1834 au château d’Altishofen. Après des études à l’Ecole polytechnique de Munich, il entra, en 1852, à l’âge de 18 ans, au service de Naples dans le régiment lucernois Moor. Lieutenant en 1860, capitaine l’année suivante, il participa à la campagne du Volturne et de Gaëte où il servit sous les ordres du capitaine Heinrich Wieland, qui devint commandant de la 8e Division (1890–1891), puis du IVe Corps d’armée (1891–1894). Après la dissolution des régiments suisses de Naples, Pfyffer revint en Suisse en 1861. Il devint entrepreneur, puis gérant de l’hôtel familial. Il poursuivit également sa carrière militaire. Il fut nommé major en 1865 et lieutenant-colonel en 1870. Dès 1861, il intégra le corps d’état-major et, l’année suivante, il suivit l’Ecole d’état-major de Thoune. Durant la guerre francoallemande, il fut l’adjudant du chef de l’Etat-major de l’armée, le colonel Paravicini. Pfyffer fut nommé colonel en 1875 et il commanda durant deux ans la 8e Brigade d’infanterie. En 1887, il devint commandant de la 8e Division, fonction qu’il occupa jusqu’à sa mort en 1890.
Durant la période où Pfyffer fut à sa tête, l’Etat-major général connut un important renforcement de sa position au sein des institutions militaires suisses. Ce renforcement est dû à divers facteurs qui tiennent en grande partie à la personnalité de Pfyffer. Tout d’abord, ce dernier possédait une capacité éminente à nouer des contacts, dans les milieux politiques autant que militaires. Pfyffer fut particulièrement apprécié par les collaborateurs du Département politique, notamment par son chef, le conseiller fédéral Numa Droz, au cours des graves crises qui ponctuèrent la seconde moitié des années 1880: le ministère Boulanger et l’affaire Wohlgemuth.73 Son entregent fut tel au cours des conversations et des échanges diplomatiques avec la France qu’il fut également estimé au ministère des Affaires étrangères et à l’Etat-major français. Même l’empereur Guillaume II fit part de sa sympathie envers Pfyffer au lendemain de son décès.74 Pfyffer sut également employer ses capacités relationnelles pour créer un véritable cercle de collaborateurs au sein de l’Etat-major général, ce qui le fit estimer par ses subordonnés. Keller, par exemple, appréciait les compétences et les qualités de son supérieur. Il voyait en lui un véritable maître. Par ailleurs, Pfyffer sélectionnait ses officiers en fonction de leurs qualités et luttait contre tout esprit de caste. Il réussit ainsi à rapprocher l’Etat-major général et la troupe. Ce faisant, il sut également se faire apprécier des autres milieux militaires, même si l’opposition à l’Etat-major général continuait à être particulièrement forte chez certains officiers généraux.75
Au cours de l’ère Pfyffer, l’organisation de l’Etat-major général et l’instruction de ses membres furent également améliorées. Le changement le plus important fut la suppression de la Section géographique et son remplacement par une Section technique, s’occupant de tout ce qui concernait les fortifications, les infrastructures, les équipements et les armements, et par une section chargée du renseignement et des études sur les armées étrangères.76 Un autre renforcement de l’Etat-major général et de son chef découla de l’approbation par le Conseil fédéral en juin 1888 de l’instruction sur les états-majors des corps de troupes combinés.77 Ce renforcement concernait, il est vrai, avant tout la position et l’organisation de l’institution en cas de mobilisation, mais, ce faisant, il contribuait également à améliorer l’organisation du temps de paix. La nomination du chef de l’Etat-major général par le Conseil fédéral lui donnait une certaine indépendance par rapport au général, même si c’était ce dernier qui le proposait. De plus, le chef de l’Etat-major général devenait le véritable chef de l’Etat-major de l’armée, les neuf sections de ce dernier lui étant directement subordonnées.
Pfyffer eut également une autre idée en matière de développement de l’Etat-major général. Ayant fait la cruelle expérience de l’absence d’un Service de renseignements à l’étranger au cours de l’affaire Boulanger, il voulut constituer un réseau d’agents de renseignement dans les pays voisins.78 Ses ambitions étaient cependant modestes et ses réflexions ne dépassèrent pas le stade de la définition de quelques principes d’organisation de base. Si, à la fin de l’année 1886, il présenta ses idées au Département militaire fédéral en insistant sur la nécessité de disposer d’un tel réseau, il ne revint pas à la charge et confia le dossier à son subordonné Keller. On ne saurait toutefois condamner Pfyffer dans son absence de réussite. Le temps lui manqua peut-être, et, son successeur, en dépit d’efforts de longue durée, ne parvint à obtenir que des résultats mitigés.
Comme l’écrit Arnold Linder, ce fut toutefois dans le domaine de l’instruction et de la formation du personnel de l’Etat-major général que Pfyffer eut une influence décisive. Il ne fit cependant que poser les premières pierres, souvent irrégulières d’ailleurs, d’un édifice qui continua à se construire sous le règne de son successeur. Pfyffer chercha tout d’abord à remédier à l’absence de formation supérieure des officiers EMG.79 Dès 1884, il mit sur pied des cours (Ecole EMG III) qui, comme nous le verrons, ne purent malheureusement pas être organisés régulièrement. Trois ans plus tard, ce furent les officiers du service territorial et des étapes qui durent suivre des cours spéciaux sur la mobilisation et la concentration de l’armée. Les secrétaires d’état-major reçurent également une formation spécifique à leur domaine. Les méthodes d’instruction, les buts d’enseignement et les contenus des cours furent par ailleurs également changés. La formation des officiers EMG devint plus pratique. Le nombre des heures de théorie fut limité, tandis que se développèrent les activités pratiques. C’est ainsi que les exercices à double action dans le terrain perdirent le caractère de simples reconnaissances qu’ils avaient eu jusqu’alors.
Concernant la formation des officiers EMG, Pfyffer connut cependant également des échecs ou des demi-victoires. Il ne réussit en effet pas à imposer toutes ses innovations de manière définitive. Plusieurs cours, surtout l’Ecole EMG III, ne devinrent réguliers que quelques années plus tard, après les importants efforts de Keller. De plus – échec le plus important – Pfyffer ne parvint pas à imposer ses conceptions relatives à la carrière des officiers EMG.80 Il rédigea un projet d’arrêté fédéral qui avait pour but d’éviter une dissociation entre les fonctions de commandement et d’état-major par un passage, en alternance, de l’une à l’autre. Ce texte rencontra le scepticisme des chefs d’arme de l’infanterie et de l’artillerie et il finit par être mis de côté par le chef du Département militaire fédéral.

Illustration 3: Alphons Pfyffer von Altishofen, chef du Bureau d’état-major (1882–1890). Bibliothèque nationale.
Pfyffer chercha également à améliorer les capacités opérationnelles de l’armée. Il s’attaqua tout d’abord aux questions de formation supérieure. Constatant les lacunes dans la conduite des unités d’armée, il voulut mettre sur pied des cours destinés à améliorer la formation des officiers des états-majors des divisions et des brigades.81 Cette carence rejoignait par ailleurs celle de l’absence d’une formation supérieure des officiers EMG et Pfyffer voulut remédier à ce double problème par l’organisation de cours opératifs. Un seul d’entre eux eut effectivement lieu en 1888 et, dans ce domaine également, ce fut son successeur qui parvint à imposer ce genre de formation, au prix de nombreux et constants efforts.
L’amélioration des capacités opérationnelles passait par celle de l’organisation et des structures de l’armée. Comme le rapporte Keller, Pfyffer se fit le champion de la constitution des corps d’armée. Il déclara, alors qu’il préparait un engagement improvisé des corps d’armée: «Der General, der unsere 8 Divisionen unmittelbar führen muss, geht in drei Tagen kaputt.»82 Dès 1884, il organisa des exercices sur carte dans lesquels des corps d’armée ad hoc étaient engagés et fit réaliser des études à propos de ces grandes unités opératives. Cette année-là, le capitaine Strohl rédigea un mémoire sur la division territoriale et l’organisation des corps d’armée des quatre pays voisins de la Suisse.83 L’année suivante, un travail personnel du lieutenant-colonel Edmond de la Rive arriva aux mêmes conclusions que Pfyffer quant à la nécessité de créer des corps d’armée permanents en Suisse.84 Il soulignait toutefois que cette création ne pouvait se faire par un simple changement des règlements. L’importance des modifications en matière de subordinations et la création d’états-majors de corps d’armée impliquaient une révision de la loi sur l’organisation militaire. Pfyffer réalisa lui-même une étude sur les corps d’armée.85 Le document, qui comprend divers brouillons, est d’une écriture particulièrement difficile à lire. Il est fréquemment annoté et raturé, ce qui rend la compréhension des idées de l’auteur extrêmement difficile. En dépit de tous ses efforts, Pfyffer ne vit pas la création tant désirée des corps d’armée. Celle-ci n’eut lieu qu’en 1891, près de deux ans après sa mort.
Le chef de l’Etat-major général ne s’intéressa toutefois pas qu’aux capacités de combat de l’armée. Il se préoccupa aussi beaucoup du renforcement des moyens de soutien et de logistique, de tout ce qui avait trait aux services de l’arrière. Ce fut sous le règne de Pfyffer que l’instruction de la landwehr fut mise en place et que le landsturm fut créé. Ce dernier n’apportait toutefois pas un renfort significatif dans l’immédiat, car les hommes qui y étaient incorporés ne furent soumis à des périodes d’instruction qu’à partir de 1894.
Comme nous le verrons, ce fut également sous l’ère Pfyffer que l’Etat-major général parvint, pour la première fois, à organiser et à planifier de manière détaillée les opérations de mobilisation et de concentration de l’armée.86 Soulignons toutefois que Pfyffer a joué un rôle mineur dans ce cadre. Le plan de mobilisation réalisé en 1876–1877, simple instruction signée par Siegfried, fut abandonné, car il était contraire aux idées du chef du Département militaire fédéral. Hertenstein exigea de nouvelles études, basées sur le principe de la centralisation de la mobilisation, qui commencèrent dès 1882. Exécutées par le chef de la Section tactique, Arnold Keller, elles aboutirent à un plan plus détaillé qui reçut une meilleure assise juridique par l’ordonnance du Conseil fédéral du 18 novembre 1884. Une autre amélioration de l’ère Pfyffer en matière de mobilisation et de concentration, outre la réalisation de plans de concentration, fut l’organisation du service des étapes, du service territorial et de l’exploitation des chemins de fer qui fut, elle aussi, codifiée dans une ordonnance en mars 1887.
3.4. Arnold Keller (1890–1905)87
Arnold Keller est né en octobre 1841 à Lenzbourg dans le canton d’Argovie. Il étudia le droit à Heidelberg, Zurich et Berlin et obtint son brevet d’avocat en 1866. Il exerça cette profession une année environ, avant de devenir greffier, au Tribunal criminel, puis au Tribunal cantonal. Keller effectua la majeure partie de sa carrière militaire en tant qu’officier d’état-major. Lieutenant d’artillerie en 1865, il entra à l’état-major de cette arme dès 1871, au moment où il fut promu capitaine. Après la suppression de cette institution en 1874, il fut nommé à l’Etat-major général qu’il ne quittera plus jusqu’en 1905.
L’arrivée de Keller à la tête de l’Etat-major général représenta à la fois une continuité et une rupture par rapport à l’ère Pfyffer. Une continuité dans le sens où Keller appartenait à l’institution depuis une quinzaine d’année, qu’il y avait occupé le très important poste de chef de la Section tactique du Bureau d’état-major depuis son entrée en 1876 et qu’il avait été le remplaçant de Pfyffer. Dès lors, il était au courant du fonctionnement de l’Etat-major général et d’une partie des activités et des intentions de son chef. Par ailleurs, Keller, par ses activités, avait déjà réussi à marquer de son empreinte l’institution, ses méthodes de travail et ses réalisations. Il avait en effet été chargé de dispenser, à de nombreuses reprises, des cours portant sur la tactique ou le service d’état-major dans les différentes écoles EMG et il avait pris une part importante dans l’organisation des voyages d’état-major. Ce faisant, il avait formé beaucoup d’officiers qui le connaissaient. Enfin, Keller fut également, en tant que chef de la Section tactique, le principal artisan de la mise au point des travaux relatifs à la mobilisation et à la concentration de l’armée, et ce tant sous le commandement de Siegfried que sous celui de Pfyffer. Pour toutes ces raisons, nous pouvons dire qu’il y eut une continuité dans nombre de domaines entre l’ère Pfyffer et l’ère Keller. Comme nous l’avons vu, certaines innovations de la première période ne furent pérennisées que pendant la seconde.
La nomination de Keller marqua toutefois aussi une rupture, qui est sans aucun doute un aspect plus important que la continuité. Le nouveau chef de l’Etat-major général avait une personnalité complètement différente de celle de Pfyffer. Comme l’écrit Arnold Linder, tout opposait les deux hommes, le caractère, l’origine, la religion, la formation civile et le parcours militaire, le tempérament, les méthodes de travail. Si Keller était un militaire compétent88 et un homme de culture, aimant les arts, l’histoire et la littérature, il ne possédait ni le charisme, ni l’entregent de Pfyffer. En raison de l’intensité de ses activités et de sa personnalité, Keller était un solitaire et il n’entretenait pas un important réseau relationnel. Peu ouvert aux autres, il n’obtint pas la confiance qu’avait eue son prédécesseur, ni auprès du chef du Département politique et de ses collaborateurs, ni auprès des politiciens, des diplomates et des militaires français.89 Ainsi, Numa Droz considérait, une fois Pfyffer disparu, qu’il n’y avait plus personne de «discret et de compétent» à l’Etat-major général.90 Par ailleurs, Keller avait une haute idée de lui-même et de ses capacités, et son attitude envers les autres avait fréquemment une teinte méprisante, ce qui ne contribuait pas à le faire apprécier.91
Arnold Linder pense aussi que Keller n’était, en fin de compte, pas totalement préparé à une prise de commandement aussi rapide et soudaine. Le nouveau chef de l’Etat-major général n’avait, en effet, que peu d’expérience en matière de conduite des troupes. Issu de l’artillerie, il était entré à l’état-major de cette arme en 1871 à l’âge de trente ans et avec le grade de capitaine et, cinq ans plus tard, il passa directement à l’Etat-major général pour ne le quitter qu’en 1905. Au moment de sa nomination, Keller n’avait ainsi jamais commandé de corps de troupes important ou de grande unité. Sa carrière militaire l’avait donc tenu à l’écart des troupes et il était peu connu en dehors de l’Etat-major général. Il avait certes eu divers contacts avec ces dernières, en tant que chef du parti ennemi, membre de la direction d’exercice, arbitre ou chef de la Section historique lors des manœuvres de divisions, mais ces expériences ne remplaçaient pas un commandement effectif.92 Ce ne fut donc que plusieurs années après sa nomination à la tête de l’Etat-major général qu’il acquit une certaine expérience du commandement. Il commanda ad interim la 5e Division entre 1895 et 1898 et dirigea les manœuvres du IIe Corps d’armée en 1897 en tant que remplaçant de son chef, le commandant de corps Berlinger.93 De plus, Pfyffer n’avait pas informé Keller de certaines de ses activités. Celui-ci n’était pas au courant des discussions en cours avec la France à propos d’une éventuelle coordination de la concentration des troupes des deux pays, destinée à faire plus efficacement face à un adversaire commun.94
Les doutes que l’on peut avoir sur les capacités et la préparation de Keller ne sont pas de simples doutes développés rétrospectivement par l’historien. A l’époque, la nomination de Keller ne se passa pas sans problème. Le chef du Département militaire fédéral, Walter Hauser, ne pensa à Keller qu’en second lieu, après le refus du divisionnaire Bleuler. Il contacta, en effet, tout d’abord ce dernier qui était l’ancien instructeur en chef de l’artillerie, le commandant de la 6e Division depuis 1883 et qui allait devenir celui du IIIe Corps d’armée en 1891. Si le choix de Keller reçut un accueil positif de la part de certains, notamment le brigadier Ulrich Meister, commandant de la 11e Brigade d’infanterie, et la Neue Zürcher Zeitung, il rencontra une forte opposition, non seulement dans les milieux diplomatiques français et suisses, mais aussi chez les militaires. Comme le souligne Arnold Linder, le manque de prestige de Keller fut clairement démontré par le fait que, sur les 46 officiers inscrits pour suivre les écoles EMG en 1890, seuls 14 entrèrent effectivement en service.
Keller devint chef de l’Etat-major général à un moment particulièrement délicat, en ce qui concernait tant la défense du pays que la situation politique internationale. L’armée suisse souffrait en effet encore de grosses lacunes matérielles du fait des restrictions financières, d’insuffisances en matière d’organisation et d’instruction des troupes. De plus, le début des années 1890 était marqué par une rupture profonde, non seulement en Europe, mais aussi en Suisse. En Allemagne, la mise à l’écart du chancelier Bismarck entraîna le pays vers une politique extérieure nouvelle, axée sur l’alliance étroite avec l’Autriche-Hongrie, une prise de distance de plus en plus grande par rapport à la Russie et une ambition d’expansion au niveau mondial. A ce changement vint s’ajouter la désignation d’un nouveau chef à la tête du Grand Etat-major. En 1891, Alfred von Waldersee fut remplacé par Alfred von Schlieffen. La période fut également marquée par la fin de l’isolement stratégique de la France et la signature de l’alliance avec la Russie. Par ailleurs, la guerre commerciale franco-suisse à propos des tarifs douaniers brisa le rapprochement qui s’était opéré entre les deux pays au cours des crises internationales de la seconde moitié des années 1880.
En Suisse également, d’importants changements eurent lieu. A la fin de 1892, Numa Droz quitta le Conseil fédéral après avoir été à la tête du Département des affaires étrangères durant six années.95 Son départ ne fut pas simplement celui d’un grand homme habile en politique extérieure. Une fois Droz parti, son «système» fut remis en cause et l’ancienne pratique, selon laquelle le président de la Confédération prenait le Département des affaires étrangères, fut à nouveau adoptée quelques années plus tard. En politique extérieure suisse, la période fut également marquée par la remise en cause de la conception traditionnelle de la neutralité.96 Suite à l’affaire Wohlgemuth, diverses personnes des milieux politiques et militaires défendirent l’idée d’une neutralité dite «active» caractérisée par la possibilité de contracter des alliances militaires. Enfin, le Département militaire fédéral vit l’arrivée d’un nouveau chef, le conseiller fédéral Emil Frey. En raison de tous ces changements, le début des années 1890 fut une période particulièrement incertaine. Il n’était ainsi pas facile pour le nouveau chef d’Etat-major général de faire une analyse précise et sûre de la situation internationale.

Illustration 4: Arnold Keller, chef du Bureau d’état-major (1890–1905). Bibliothèque nationale.
L’ère Keller s’avéra donc une période particulièrement importante pour l’Etat-major général et son développement. Cette période se caractérise à la fois par une très grande stabilité en matière de direction et par la compétence particulière de son chef et son expérience en matière de méthode et de travail d’état-major, acquises au cours des quinze années passées en tant que chef de section.97 Même si sa nomination suscita des oppositions et qu’il fut victime de détracteurs qui finirent par causer son départ en 1905, Keller resta à la tête de l’institution durant une quinzaine d’années. Cette durée, beaucoup plus longue que celles de ses prédécesseurs, évita toute rupture et lui permit de travailler dans la continuité, de développer et d’améliorer le travail déjà réalisé. De plus, Keller fut le premier chef de l’Etat-major général depuis Siegfried à ne pas avoir d’autres activités professionnelles importantes. La seule obligation qu’il eut en dehors de ses fonctions fut le commandement intérimaire de la 5e Division entre 1895 et 1898, ce qui est bien peu par rapport aux lourdes activités politique ou économique exercées par von Sinner et Pfyffer.
Dès son entrée en fonction, Keller s’attela au développement et à la modernisation du Bureau d’état-major en tant qu’institution. Le début des années 1890 fut marqué par une série de réorganisations dont celle du 14 octobre 1890 fut, comme nous l’avons vu, fondamentale. Pour la première fois, un texte législatif émanant du Conseil fédéral officialisait l’organisation du Bureau d’état-major.98 Ce dernier comprenait désormais cinq sections et une Chancellerie, structure qui ne varia plus au cours de l’ère Keller. Celui-ci a également voulu poursuivre le développement d’un véritable service de renseignements, œuvre entamée dans les années précédentes.99 Dans ce domaine, Keller n’obtint qu’un succès très partiel, les obstacles culturels, financiers et institutionnels étant trop importants. Enfin, il a amélioré le statut du chef du Bureau d’état-major, de ses chefs de section et de son personnel.100
Ses compétences et sa durée d’activité permirent à Keller de porter le développement des travaux de l’Etat-major général jusqu’à un degré de qualité encore jamais atteint jusqu’alors. Les préparatifs de mobilisation et de concentration de l’armée devinrent de plus en plus détaillés et réalistes.101 Ils furent également adaptés au fur et à mesure des modifications de l’organisation des troupes et des changements que l’on percevait dans la menace. Quant aux mémoires concernant les plans d’opération, Keller les réalisa avec beaucoup plus de méthode et de soin que ses prédécesseurs.102 De nombreuses hypothèses ont été envisagées, avec des variantes. Les documents étaient soigneusement conservés, ce qui n’était pas toujours le cas antérieurement.103 Toutefois, les études de Keller manquent d’esprit de synthèse. Par ailleurs, elles sont souvent réparties entre plusieurs mémoires différents. Avec Arnold Linder, il faut admettre qu’une telle documentation aurait, malgré les qualités qu’elle pouvait avoir, posé de sérieux problèmes à un commandant en chef qui aurait eu à l’utiliser au moment de la mobilisation. Ce dernier aurait sans aucun doute préféré des documents plus synthétiques et agencés avec plus de clarté.
L’opposition de certains officiers à l’Administration militaire et à la personne de Keller, à l’Etat-major général et à l’emprise grandissante qu’ils avaient sur l’ensemble de l’armée, qui se faisait au détriment de l’indépendance et des pouvoirs d’autres organes de l’institution militaire, se développa à partir du milieu des années 1890, au lendemain du rejet du projet de nouvelle organisation militaire par le peuple.104 Le colonel Ulrich Wille peut être considéré comme le leader idéologique de ce groupe, même s’il ne joua pas toujours un rôle important dans les attaques menées contre l’Administration militaire. Il resta notamment à l’écart de la campagne de presse particulièrement agressive menée en 1903 par les lieutenants-colonels Fritz Gertsch et Emil Richard, connue sous le nom d’«affaire de l’hydre». Keller se trouva sous le feu des critiques, bien qu’il ne fût pas la cible première de ces polémistes. La violence des attaques dont il fut l’objet poussa le chef de l’Etat-major général à démissionner en novembre 1904. Il quitta ses fonctions à la fin mars 1905, officiellement pour raison de santé.105 Keller continua toutefois à travailler pour le compte du Département militaire fédéral en réalisant jusqu’en 1922 les trente-quatre volumes de sa Militärgeographie der Schweiz und ihrer Grenzgebiete. Ce fut le colonel Theophil Sprecher von Bernegg, entré à l’Etat-major général en 1880, qui le remplaça à la tête de l’institution.
4. Le Service de renseignements
4.1. L’organisation du Service de renseignements à l’Etat-major général
Comme nous l’avons vu dans les deux premières parties de ce chapitre, l’organisation du Service de renseignements à l’Etat-major général a connu de nombreux changements. Jusqu’à l’été 1891, il fut centralisé dans une seule subdivision de l’institution.106 L’instruction provisoire de février 1875 l’avait confié à la Section géographique, qui fut scindée en deux à la fin des années 1880 en une Section technique et une Section des renseignements, cette dernière étant chargée du renseignement, de l’étude des armées étrangères et de la géographie militaire.
Le règlement du 11 août 1891 apporta deux modifications.107 La Section technique fut renommée Section géographique. Dans son domaine de compétence, elle reprenait notamment tout ce qui avait trait aux questions de géographie et de topographie militaires. Le changement le plus important fut toutefois la répartition des différentes tâches du Service de renseignements entre les subdivisions du Bureau d’état-major. La division des tâches du renseignement suivit les mêmes modalités que celle de la préparation des plans de concentration, les deux domaines étant étroitement liés. Désormais, chaque section était chargée d’élaborer les documents nécessaires pour l’un ou l’autre des fronts et devait s’occuper de récolter et de gérer les renseignements concernant l’armée et le pays du front correspondant. La Section des renseignements restait responsable pour toutes les armées étrangères, à l’exclusion de l’Allemagne et de l’Italie. Le premier de ces pays relevait de la responsabilité de la Section d’état-major général. Quant à l’Italie, c’était la Section géographique qui en était chargée. Elle avait aussi pour tâche de s’occuper de la collection des informations se rapportant à la géographie militaire.
Deux ans plus tard, cette répartition des activités fut revue une dernière fois pour la période qui nous préoccupe. Le règlement intérieur du 28 novembre 1893 retira le front est et le domaine autrichien à la Section des renseignements pour les confier à la Section tactique.108 Les tâches de renseignement en matière de géographie militaire furent également divisées. La Section géographique vit ses compétences dans ce domaine se restreindre au seul territoire national.
En dehors du Service de renseignements, la Section de renseignements avait d’autres attributions. Le règlement d’août 1891 lui confia des tâches diverses telles que la fortification et la fortification nationale, le génie et le matériel d’artillerie.109 La liste s’allongea, deux ans plus tard, avec une extension des domaines techniques.110 S’occupant déjà de l’artillerie, la Section reçut tout naturellement la mission de traiter les questions liées aux poudres et aux munitions, à la théorie de tir et à la balistique. En 1897, deux autres sphères de compétence importantes relatives au matériel lui furent confiées: l’armement et l’équipement de l’infanterie, ainsi que le matériel de guerre.111
Des domaines d’ordre tout aussi techniques, mais en rapport beaucoup plus étroit avec le renseignement, lui furent également confiés en août 1891, comme les moyens de transmission (télégraphe, transmission optique et pigeons voyageurs) ou d’éclairage, d’écoute et de mesure, ainsi que l’aérostation et la photographie militaire. Les liens que ces questions entretenaient avec le domaine du renseignement étaient doubles. On comprend d’emblée l’intérêt, pour la Section, que revêtaient les systèmes de transmission et d’écoute ou la photographie. Il faut préciser que nombre de ces questions étaient nouvelles et qu’elles découlaient de récents progrès techniques. Leur utilisation à des fins militaires faisait l’objet d’études de la part des armées étrangères et il était intéressant pour l’Etat-major général de connaître les résultats qu’elles avaient obtenus et de les employer pour élaborer la doctrine de l’armée suisse.
Les règlements internes donnent de bonnes indications sur les méthodes de travail employées et le genre de renseignements recherchés par l’Etat-major général.112 En 1874, ce dernier ne savait pas exactement quelles informations il devait collecter et il ne possédait pas de collection documentaire appropriée.113 Dans son programme de travail pour cette année-là, Siegfried écrivait qu’il faudrait définir précisément ce que les officiers suisses devaient connaître des armées étrangères. Il notait également que les études sur les armées allemande et française devaient être complétées et des travaux sur les armées autrichienne et italienne commencés. Il envisageait de charger de ces missions le capitaine William Favre, le colonel Ferdinand Lecomte, le colonel Am Rhyn et le colonel Merian. Le recours à un ancien officier de l’Etat-major général, le colonel Lecomte, montre bien la faiblesse des moyens à disposition de l’institution.
Le Service de renseignements restait cantonné aux aspects strictement militaires. On ne voit pas trace d’intérêt pour les questions économiques, démographiques ou politiques non directement liées au domaine militaire. L’attention portait essentiellement sur les armées et la géographie militaire, avec une focalisation sur les quatre pays voisins. Des renseignements de tout genre étaient collectés sur les armées. Toutefois, l’accent était mis sur les questions organisationnelles et structurelles. Les différentes sections devaient en effet constamment mettre à jour les documents relatifs aux ordres de batailles, aux organigrammes et aux découpages des circonscriptions administratives des corps d’armée. Le commandement des troupes était un autre centre d’intérêt. L’Etat-major général tenait également à jour la liste des officiers supérieurs les plus en vue ainsi que celle des commandants de corps d’armée, avec diverses données personnelles.
En ce qui concerne la géographie militaire, c’était avant tout sur les lignes de communication, routes et voies de chemin de fer, y compris les gares et leurs quais de débarquement, que l’intérêt était porté. Le développement des réseaux devait être suivi avec la plus grande attention et tout changement devait être répertorié. En rapport direct avec les possibilités de communications, l’Etat-major général cherchait aussi des renseignements sur les fortifications ainsi que sur les possibilités de logement et de soutien logistique des troupes dans certaines régions particulières.
4.2. Les méthodes de travail
La méthode de travail employée consistait avant tout à analyser les possibilités de l’adversaire potentiel, plutôt que ses intentions.114 L’importance accordée à la géographie militaire, avec un accent mis sur l’étude des lignes de communication, les sources employées et les moyens à disposition pour obtenir des renseignements, sont en grande partie responsables de ces pratiques. L’Etat-major général se basait en effet sur des publications diverses, livres, actes législatifs ou périodiques, traitant des questions militaires et politiques. Il employait également les rapports des officiers envoyés ponctuellement à l’étranger, pour assister aux grandes manœuvres ou pour effectuer des reconnaissances spéciales.
Ces sources présentaient un grand intérêt, mais aucune d’entre elles ne permettait d’obtenir des renseignements précis et continuels offrant la possibilité de saisir les intentions des principaux dirigeants politiques et militaires des pays voisins. Les méthodes employées pour pallier ces carences donnèrent peu de résultats. La prise en compte de déclarations publiques ou d’écrits de personnages de seconde importance contribua le plus souvent à fausser les analyses de l’Etat-major général. Quant à la méthode historique, son emploi ne fut pas des plus judicieux. Dans les études sur la menace française, par exemple, le souvenir des ambitions expansionnistes des périodes impériales plomba littéralement la réflexion de l’institution. Dans la deuxième partie de notre étude, nous en verrons quelques exemples, ainsi que les problèmes qui en découlèrent pour la planification de la mobilisation et de la concentration de l’armée.
Les insuffisances du Service de renseignements étaient connues de l’Etat-major général et tant Pfyffer que Keller ont cherché à y remédier.115 Les difficultés pour parvenir à mettre sur pied un service véritablement efficace étaient nombreuses. La première résidait dans le manque de moyens à disposition. Outre l’aspect financier, c’était l’absence d’une structure permanente, organisée dès le temps de paix avec un personnel suffisant, qui était soulignée. Keller le regrettait d’autant qu’il considérait que le renseignement était un domaine de la défense plus difficile à organiser que les autres. De la faiblesse de la structure et de sa jeunesse découlaient des problèmes d’organisation, de méthodes et de possibilité de travail. L’Etat-major général mit du temps à se constituer une banque de données utilisable pour ses activités. L’archivage et le classement des documents selon des critères fonctionnels n’allaient pas de soi. Jusqu’en 1875, moment de la réorganisation de l’Etat-major général par Siegfried, les mémoires concernant la géographie militaire, réalisés dans le cadre de l’institution, étaient rangés dans l’ordre où ils avaient été écrits.116 A partir de cette date, les suivants ont été classés par secteurs géographiques. Par ailleurs, même les documents présentant la plus haute importance n’étaient pas systématiquement conservés. Ainsi, lorsqu’en 1895 Keller voulut se documenter sur le problème de la neutralisation de la Savoie, il ne retrouva pas les plans d’occupation élaborés par le général Herzog au cours de l’hiver 1870–1871 et il dut faire recopier le manuscrit qui se trouvait entre les mains de la famille de ce dernier.117
Le deuxième problème était lié au faible développement des réseaux d’agents en Suisse et à l’étranger. A la fin du XIXe siècle, la Suisse ne possédait pas de véritable réseau diplomatique dont le personnel aurait pu être employé en tant qu’agents de renseignement.118 Elle n’entretenait qu’un nombre restreint de diplomates, consuls ou ministres, et ne disposait pas d’attachés militaires. Les renseignements fournis par ces personnes ne présentaient, le plus souvent, qu’un intérêt très limité au point de vue militaire même si, à certaines occasions, ils purent avoir une importance significative. Enfin, se posait un dernier problème, d’ordre culturel. La Suisse ne possédait aucune culture politique en matière de renseignements et ne comprenait pas les pratiques des services des grandes puissances, notamment le secret des activités. A l’instar de ce qui se passait dans le domaine de la diplomatie, peu de dirigeants suisses comprenaient que, pour être efficace, un service de renseignements helvétique devait être constitué selon les mêmes principes que ceux des grands Etats.
4.3. Le Service de renseignements en Suisse
Au début de l’année 1892, le Bureau d’état-major reçut la compétence d’organiser un Service de renseignements en Suisse, dans les régions frontière du pays.119 En raison du manque de moyens, on pensa à utiliser les services des employés de la Confédération en poste dans les régions limitrophes du pays: personnel de la poste et des douanes, gardes-frontière. Le système se mit en place dans les semaines suivantes; le territoire fut divisé en secteurs. Les premiers rapports arrivèrent au début du mois de mai de la même année.
Si le Service a fourni un certain nombre de résultats, par ailleurs fort difficiles à estimer vraiment en raison de l’état de conservation des archives, il a aussi posé des problèmes. Les fonctionnaires devaient en effet remplir, en même temps, leur fonction d’employé de telle ou telle administration et remplir des missions pour le compte du Service de renseignements. En 1898, le premier-lieutenant Dupraz, chef du corps des gardes-frontière, a envoyé à la Direction des douanes de Lausanne une lettre dénonçant les problèmes et les risques qui découlaient de cette situation. Il mentionnait que certains de ses agents, habillés en civil, étaient allés chercher des renseignements en territoire français pendant leurs heures de travail. Dupraz soulignait le fait que ses agents n’avaient pas rempli leur mission première et mettait en garde contre les risques diplomatiques qui pouvaient découler de ces pratiques, en cas de capture en pays étranger.
Le Service de renseignements de l’Etat-major général était conscient de ces difficultés. Il en tint compte lorsqu’il voulut étendre son réseau d’agents aux polices cantonales.120 Il insista sur le fait que les activités de renseignement ne devaient pas porter préjudice aux activités normales des services. De son côté, la Direction des douanes, principale administration concernée par la question, a pris des mesures pour faire face à la situation. En août 1902, elle a émis une instruction réglementant le service de renseignements des gardes-frontière.
L’Etat-major général, qui ne disposait d’aucun service de contre-espionnage, chercha à combler cette lacune qui avait déjà été signalée par le major Strohl en 1891.121 L’Etat-major général savait que les pays voisins, particulièrement l’Allemagne, disposaient de réseaux d’agents composés de nationaux vivant sur le territoire helvétique. Il ne possédait en revanche aucune information précise sur ces personnes et cherchait à les surveiller. Sans moyens matériels ou humains suffisants, le Service de renseignements ne pouvait qu’exploiter certaines occasions particulières. Ainsi, Strohl souhaitait profiter du changement d’attaché militaire allemand en Suisse. Il voulait surveiller le nouveau diplomate, car il pensait que ce dernier ferait la tournée de ses agents, ce qui permettrait de les découvrir.
En 1896, le Service de renseignements du Bureau d’état-major prit contact avec les polices cantonales, dans le but de bénéficier d’une collaboration de ces administrations en matière de contre-espionnage.122 L’Etat-major général voulait que les polices cantonales surveillent les personnes soupçonnées d’espionnage vivant en Suisse ainsi que les lâchers de pigeons voyageurs. Cette pratique était en effet interdite pour les pigeons étrangers depuis l’émission d’une circulaire par le Département militaire fédéral le 14 août 1890. Dans la zone frontière, les polices cantonales avaient aussi pour tâche de collecter des renseignements à l’étranger concernant les constructions en matière de voies de communication et de fortifications. Elles devaient encore signaler les mouvements de troupes repérés et donner des indications sur les personnes de confiance susceptibles de travailler en tant qu’agents de renseignement pour le compte de l’Etat-major général.
La documentation archivistique ne permet pas d’évaluer le fonctionnement de ce Service qui employait des fonctionnaires fédéraux et des fonctionnaires cantonaux. Nous possédons cependant une appréciation faite par Keller dans son mémoire de 1901 sur le Service de renseignements.123 Il considérait que cette structure avait fonctionné de manière passable, d’autant qu’elle n’avait pas nécessité de dépenses. Elle avait tiré toute sa force de la collaboration entre employés de l’administration.
4.4. Le Service de renseignements à l’étranger
L’absence d’un réseau d’agents de renseignement à l’étranger s’est fait sentir tout au long de la période étudiée. Dès 1886, au moment de la grave crise de l’affaire Boulanger, Pfyffer a signalé le problème au Département militaire fédéral et souligné la nécessité de disposer, en temps de guerre, d’agents à l’étranger, capables de fournir rapidement des informations d’ordre militaire.124 Ce service devait être organisé dès le temps de paix, en recrutant des Suisses vivant dans les pays voisins.
Cette initiative de Pfyffer avait des ambitions limitées et elle ne visait pas la création d’un véritable service de renseignements. Tout d’abord, les réseaux d’agents se limitaient aux régions frontière de la Suisse. Ensuite, Pfyffer préconisait de se concentrer sur la collecte de renseignements spécifiques: mouvements et concentrations de troupes, état des stocks de matériel de guerre et d’approvisionnement, matériel ferroviaire. En outre, il ne prévoyait pas de voie de transmission précise pour l’acheminement des informations, se contentant de mentionner qu’il faudrait les faire transiter par un Etat tiers neutre, à l’instar des pratiques des agents allemands au cours de la guerre de 1870–1871, qui avaient fait passer leurs informations par Londres.
La démarche de Pfyffer ne déboucha sur aucune réalisation concrète, même si le Conseil fédéral accorda un crédit de 1000 francs inscrit dans le poste «Imprévus» du budget.125 Dès lors, avant même sa nomination officielle à la tête du Bureau d’état-major, Keller dut reprendre la question d’une manière plus détaillée.126 Il proposa d’emblée de mandater rapidement un officier pour réaliser un projet. Ce fut le major Strohl qui reçut la mission. Il travailla sur les bases données par le chef de l’Etat-major général en ce qui concernait les agents et le genre d’informations à recueillir. Strohl remit deux rapports au cours du mois de février 1891.127 Le dernier, une fois mis au propre, fut transmis au chef du Département militaire fédéral. Comme Pfyffer et Keller, Strohl insistait sur la nécessité de constituer un réseau d’agents dès le temps de paix. En raison de l’absence de moyens financiers, il renonçait à recruter des espions qui auraient dû être rémunérés. Les seuls agents envisagés étaient donc le personnel diplomatique, les officiers envoyés en mission et des Suisses habitant à l’étranger ou y faisant des séjours de longue durée.
Diverses modalités de recrutement ont été étudiées. Certaines d’entre elles montrent le peu d’expérience de l’Etat-major en la matière, ainsi qu’une certaine naïveté. Finalement, une solution restrictive, garantissant davantage la qualité des agents et, aussi, leur sécurité, fut retenue. Les nouveaux agents devaient être recrutés par l’intermédiaire d’officiers de l’Etat-major général ou de camarades ayant la confiance du Service de renseignements, peu de temps avant leur départ pour l’étranger. Conscient du temps qu’il faudrait pour constituer un véritable réseau dans chacun des pays voisins, Strohl insistait sur la nécessité de commencer immédiatement le recrutement. Selon lui, l’essentiel était de mettre rapidement en place les noyaux de structures permettant de développer ultérieurement les réseaux.
Le Service devait être implanté dans les quatre pays voisins et structuré en districts. Pour l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche, la structure était purement géographique. En ce qui concernait la France, elle correspondait aux circonscriptions des corps d’armée. Pour chaque district, Strohl préconisait de mettre en place un agent de liaison chargé de transmettre les ordres et les informations du Service de renseignements aux différents agents sur place, de les visiter régulièrement et de stimuler leur activité.
Tableau 3: Structure en districts du Service de renseignements à l’étranger

Le document de Strohl montre à quel point le Service de renseignements manquait de moyens et d’expérience en matière de techniques et de procédures de travail. L’Etat-major général ne disposait pas de procédés de cryptage adapté à la transmission des informations fournies par les agents. Ce fut le savoir-faire de la milice qui permit de trouver une solution. Strohl, travaillant dans une maison de commerce bâloise, reprit les procédures employées couramment par sa firme pour les transmissions par télégraphes. Les modalités d’acheminement des messages posèrent également des difficultés. Au début, on pensa utiliser comme boîtes aux lettres des maisons de commerce internationales ayant leur siège à Berne et dirigées par des officiers suisses. Finalement, ce moyen ne fut pas jugé suffisamment sûr. Strohl proposa de créer des adresses fictives et de mettre dans la confidence certains hauts fonctionnaires de la poste suisse, qui retransmettraient ensuite directement les courriers au Service de renseignements.
La procédure de recrutement des agents était tout aussi symptomatique de l’inexpérience de l’Etat-major général. Le Service devait fonctionner avec l’aide des nationaux vivant à l’étranger. Un premier vivier de recrutement était constitué par les Suisses installés et travaillant pour de longues périodes dans les pays voisins. Un second comprenait les officiers effectuant des séjours à l’étranger, par exemple des commerçants ou des étudiants perfectionnant leur formation. Il fut envisagé de contraindre tous ces officiers à travailler pour le Service de renseignements, en ne leur délivrant leur congé militaire qu’en contrepartie d’un engagement à fournir toutes les informations qu’ils pourraient obtenir. Ce service serait par ailleurs noté et servirait pour un avancement futur. On se rendit vite compte que cette manière de faire manquerait d’efficacité et qu’elle ne garantirait pas le maintien du secret. Aussi l’abandonna-t-on au profit d’une procédure de sélection plus discrète et sélective.
C’est toutefois la manière de rétribuer les agents qui révèle vraiment la pauvreté des moyens à disposition de l’Etat-major général. Nous avons déjà vu que, pour des raisons financières, on renonça à employer les services d’espions. En ce qui concerne les agents, les moyens de rémunération étaient aussi limités. En dehors du remboursement des frais, il était envisagé de les exonérer, partiellement ou totalement, de la taxe militaire qu’ils devraient payer du fait de leur séjour à l’étranger!
Il est difficile d’estimer dans quelle mesure l’Etat-major général parvint à mettre en place les réseaux prévus d’agents à l’étranger. Une chose est sûre, ils manquèrent d’efficacité, notamment pour le front sud. Dès 1893, le Département militaire fédéral dut se tourner vers le Département politique pour lui demander si la Légation suisse à Rome pouvait fournir des renseignements sur l’armée italienne.128 Elle se montra tout à fait disposée à entamer une collaboration avec l’Etat-major général et proposa de lui fournir les différents textes législatifs et leurs projets, les catalogues des publications militaires et les principaux ouvrages publiés, ainsi que les diverses informations fournies par le ministère de la Guerre. Le mémoire de Keller de 1901 souligna par ailleurs que nombre de réalisations prévues n’avaient pas été menées à terme et que le service des agents fonctionnait très mal.129 Pour remédier aux défaillances du réseau chargé du front sud, un service plus important fut mis en place à partir de 1905.130
CHAP. II: Les plans de mobilisation de l’armée
1. De 1874 à 1890
1.1. Siegfried et la prescription sur la mise sur pied de l’armée du 18 novembre 1878
Entre la chute de l’ancienne Confédération et le début de l’Etat fédéral, la mobilisation de l’armée suisse se faisait sans réelle préparation commune entre les différents cantons chargés de la mise sur pied de leurs contingents.131 Les levées de troupes se faisaient avec beaucoup d’improvisation, étaient mal coordonnées et connaissaient des retards dans leur exécution. Peu de choses étaient planifiées en matière d’organisation générale et de structures, de commandement et de stocks de matériels ou de ravitaillement.
A partir de 1848, avec la mise en place des institutions militaires de l’Etat fédéral, une plus grande attention fut portée aux questions de mobilisation. La législation confia au Département militaire fédéral la mission de préparer des plans de mise sur pied et de concentration des troupes. Elle réglementa également les effectifs des contingents à fournir par les cantons en hommes, chevaux et matériels de guerre. Le personnel à disposition du Département militaire fédéral ne lui permettait toutefois pas d’accomplir les travaux qui lui étaient confiés avec toute la rigueur et le suivi nécessaires.
Après la création du poste d’adjoint du Département militaire et instructeur en chef de l’infanterie en 1857, celui-ci fut chargé, dès 1863, de «la mise en œuvre et la préparation de tout ce qui peut être utile et nécessaire lors d’une mobilisation de l’armée et de la prise d’un dispositif, soit notamment le fractionnement de ladite armée, l’adoption de plans de défense en fonction des diverses menaces aux frontières, la préparation d’instructions appropriées en fonction des diverses éventualités possibles, la formulation de propositions pour la prise en compte et la conduite de tous les travaux qui, d’une manière générale, se rapportent, lors d’une éventuelle mobilisation de l’armée, à l’ordonnancement, au rassemblement et à la fourniture en quantité suffisante des moyens, dans la mesure où lesdits moyens ne sont pas du ressort des chefs d’arme ou des administrations; il est aussi responsable de veiller à l’unification des susdits moyens, lorsque les divers chefs d’arme et les administrations sont compétents pour leur gestion».132
En 1865, les tâches liées à la mobilisation et à la concentration furent reprises dans l’instruction pour le chef du Bureau d’état-major, institution qui venait d’être créée. Les compétences de ce dernier et celles de l’instructeur en chef de l’infanterie n’étaient toutefois pas clairement délimitées. De plus, les moyens manquaient toujours et l’organisation militaire de 1850 comportait de nombreux défauts dont les autorités étaient conscientes. La fin des années 1860 et le début des années 1870 furent marqués par deux projets de réorganisation militaire de grande ampleur: le projet Welti de 1868 et le projet de Constitution fédérale de 1872. Par ailleurs, les expériences des mobilisations de 1870–1871 montrèrent de manière exemplaire les énormes carences du système militaire, confirmant les idées de Welti qui avait toujours considéré la mobilisation comme une des plus importantes tâches de la préparation de l’armée à la guerre.133 En octobre 1871, celui-ci, soucieux de trouver un remède à la situation, ordonna la mise en place d’une planification de la mobilisation. Ce fut à nouveau l’instructeur en chef de l’infanterie, le colonel Gustav Hofstetter, qui reçut cette mission. En raison de l’ampleur de la tâche, il ne put la réaliser, d’autant qu’il était déjà très absorbé par sa fonction. Il mourut le 9 février 1874, sans avoir pu mener à bien la mission confiée par Welti.
1.1.1. La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874
La loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874 conserva l’ambiguïté en matière de compétences entre le Bureau d’état-major et le chef d’arme de l’infanterie à propos de la mobilisation de l’armée.134 D’une part, le chef de l’infanterie, par l’article 248 de la loi sur l’organisation militaire, était tenu «de surveiller les affaires […] du Département et de présenter à leur sujet des rapports et des propositions [en ce qui concernait les] dispositions générales concernant la mise sur pied, le rassemblement et l’équipement des corps de troupes, ainsi que toutes les mesures à prendre au sujet de l’armée dans son ensemble».135 D’autre part, l’article 75 de la loi confiait la direction et la surveillance des préparatifs de la mobilisation et de la concentration au Bureau d’état-major: «Le bureau d’état-major dirige et surveille, avec l’aide du nombre nécessaire d’officiers de l’état-major général, tous les travaux préparatoires pour la mise sur pied et le mouvement de l’armée. Il réunit et utilise les collections et les travaux scientifiques sur l’armée nationale et les armées étrangères.»136
Ce problème de compétences avait été évoqué par le colonel Paravicini, ancien chef de l’Etat-major de l’armée, au moment des débats tenus dans les différents milieux militaires suisses avant l’acceptation de la loi.137 Pour remédier au problème, il avait préconisé, dans son commentaire du projet de loi publié dans la Revue militaire suisse, de donner au Bureau d’état-major toutes les compétences en matière de préparatifs de mobilisation de l’armée. Il ne fut cependant pas écouté et les difficultés de collaboration entre le chef du Bureau d’état-major et celui de l’infanterie apparurent très vite au grand jour. Le conflit entre les deux institutions fut soumis à l’arbitrage en 1877. La situation fut clarifiée après que le chef de l’Etat-major général eut reçu la responsabilité des projets de mobilisation et la conduite des activités de déploiement de l’armée jusqu’au moment de la désignation d’un général.
1.1. 2. Le projet de mobilisation de 1876–1877 et l’instruction sur la mise sur pied de l’armée du 18 novembre 1878
Après l’acceptation de la nouvelle loi sur l’organisation militaire de 1874, Siegfried se mit rapidement au travail.138 Dans son règlement d’organisation du Bureau d’état-major de février 1875, il confia la réalisation des préparatifs de mobilisation à la Section tactique. En décembre de la même année, il demanda au Département militaire fédéral un inventaire des lieux de dislocation du matériel, afin de commencer les travaux dans ce domaine. Au cours de l’hiver 1876–1877, le chef de l’Etat-major général réalisa un premier projet de mobilisation de l’armée.139 Ce document ne constitue pas un plan à proprement parler. Il s’agit d’un brouillon sans doute inachevé, fréquemment raturé et annoté. Il est cependant assez détaillé, quoique avec beaucoup de variations, et il aborde de nombreux points.140 Il répartit notamment les tâches que devraient accomplir le Conseil fédéral, les chefs de service du Département militaire fédéral, les chefs d’armes et les autres instances concernées par la mise sur pied de l’armée. Siegfried subit l’influence des idées de deux officiers de l’Etat-major général: le major Alfred Züricher et le colonel Wilhelm Rüstow.141 Ce dernier avait quitté l’institution depuis 1875, mais il était un penseur militaire connu et il enseignait les sciences militaires à l’Ecole polytechnique de Zurich. De plus, il avait été le chef de la Section historique et statistique de l’Etat-major de l’armée au cours de la mobilisation de 1870–1871. De par cette fonction, il connaissait bien les archives concernant ces événements et il était particulièrement bien placé pour guider Siegfried dans son travail de documentation.
Le système de mobilisation de Siegfried comprenait trois phases successives. Dans un premier temps, les hommes étaient mis sur pied, les corps de troupes rassemblés et équipés. Une fois ces activités achevées, les divisions étaient constituées de manière à pouvoir, ensuite, passer à la dernière phase, celle de la concentration de l’armée. Siegfried prévoyait des modalités de mobilisation différentes selon que l’armée ait été ou non mise de piquet auparavant.
La philosophie du système imaginé par le chef du Bureau d’état-major était basée, pour les troupes d’infanterie, sur le principe de la décentralisation. Chaque corps de troupes de cette arme disposait d’une place de rassemblement, dans la région de provenance des soldats qui le composaient, où il était équipé. Cette manière de faire ne faisait que continuer une pratique ancestrale. Depuis le Moyen Age, les hommes composant les milices étaient en effet rassemblés sur leurs lieux de résidence. Cette procédure permettait de mettre sur pied rapidement les soldats mobilisés. Elle présentait par ailleurs deux autres avantages importants. Tout d’abord, elle permettait, par un choix approprié des lieux de rassemblement, de faire prendre d’emblée un dispositif tactique aux troupes. Ensuite, la décentralisation facilitait en partie la logistique. Il était à la fois plus facile de trouver des cantonnements et du ravitaillement pour les hommes et les chevaux.
Siegfried était conscient du grand défaut de son système: la nécessité de déplacer le matériel de corps des troupes d’infanterie depuis les arsenaux cantonaux jusque sur les places de rassemblement de corps. Il préférait toutefois cet inconvénient à celui de la saturation des lieux de mobilisation dans un système centralisé. D’ailleurs, le principe de décentralisation ne s’appliquait qu’à l’infanterie. La mobilisation de l’artillerie se faisait de manière centralisée, les places de rassemblement de corps se situant à proximité des arsenaux. Quant aux autres armes et services, ils avaient des modalités de mobilisation particulières, qui prenaient en compte l’importance du matériel et le fait que ces troupes étaient essentiellement des troupes fédérales, composées d’hommes provenant de plusieurs cantons.
A une époque où les armées étaient essentiellement hippomobiles, la question des chevaux retenait toute l’attention de Siegfried. Il consacrait plusieurs pages à la mise de piquet des chevaux. L’armée suisse ne pouvait entretenir en temps de paix le nombre de chevaux de selle, de bât et de trait nécessaires lors d’une mobilisation générale. Le seul moyen de disposer d’un aussi grand nombre d’animaux était de recourir à la réquisition des chevaux civils employés dans l’agriculture et l’économie du pays. Une telle opération ne pouvait toutefois pas s’improviser si l’armée voulait disposer à temps et en nombre suffisant des différentes catégories de chevaux. C’est pourquoi Siegfried pensait qu’un contrôle des chevaux devait être mis en place. Celui-ci devait se faire par l’armée, directement chez les propriétaires.
Une fois résolue la question des compétences, le Bureau d’état-major put commencer les travaux de réalisation des plans de mobilisation selon les directives de Siegfried. Celui-ci avait préparé un programme de travail, comprenant la liste des documents à réaliser, pour le cours d’état-major qui devait avoir lieu en février et mars 1878. En tant que chef de la Section tactique, Arnold Keller reçut la mission de s’acquitter de cette tâche. Il s’agissait d’une activité totalement nouvelle pour lui, car il n’avait jamais eu à s’occuper de telles questions. Il fut obligé d’innover, car il ne pouvait s’inspirer ni des organisations de mobilisation des pays étrangers, ni de celles, antérieures, des cantons. Les premières étant tenues secrètes, peu d’informations étaient disponibles. Quant aux anciens systèmes de mobilisation de la Confédération, différents d’un canton à l’autre, leur degré d’élaboration était très variable. D’autre part, les changements de l’organisation militaire découlant de la loi de 1874 étaient tels que ces systèmes ne pouvaient guère servir de modèle ou être repris tels quels. Keller se documenta donc en employant la méthode historique. Il se mit à étudier avec soin les différentes mobilisations de l’armée suisse qui avaient eu lieu depuis 1805. Sa tâche fut toutefois facilitée par l’existence de divers documents de l’Administration. Il disposa tout d’abord d’un système de contrôle unifié des unités. Ensuite, il put s’appuyer sur un bon matériel cartographique. Enfin, il avait à disposition le dernier recensement des chevaux, tout récent.

Illustration 5: Wilhelm Friedrich Hertenstein, chef du Département militaire fédéral (1879–1888). Bibliothèque nationale.
Dans la réalisation de sa tâche, l’Etat-major général n’était pas le seul acteur. Siegfried dut collaborer avec les autorités militaires des différents cantons, les chefs d’arme et de service de l’administration militaire fédérale et, enfin, avec les différentes sociétés de chemin de fer, institutions avec lesquelles il entretint une correspondance qui commença en 1874 déjà.142 Siegfried devait tenir compte de leurs opinions, de leurs propositions et des moyens dont elles disposaient. Keller passa l’année 1878 à harmoniser les différentes positions. En novembre, il put rédiger une instruction sur la mise sur pied de l’armée, qu’il continua à travailler au cours de l’année 1879.
D’autres documents, comme les formulaires de mise sur pied pour les troupes, les instructions pour les officiers, les employés des arsenaux et les commissions d’évaluation des chevaux, étaient également prêts. Les secteurs de mobilisation des unités et des corps de troupes, les bases logistiques devant garantir l’équipement et le soutien des formations, ainsi que les premiers déplacements de ces dernières en vue de constituer les unités tactiques, les opérations de concentration et de surveillance de la frontière furent définies. Les autres acteurs de la mobilisation pouvaient ainsi, de leur côté, se mettre au travail et réaliser leurs propres préparatifs.
En 1879, les plans de mobilisation étaient presque terminés et ils allaient bientôt pouvoir être évalués par le Conseil fédéral. Ils ne le furent cependant jamais, car deux événements empêchèrent la poursuite de la procédure. Tout d’abord, Siegfried mourut au mois de décembre. Sa succession fut, comme nous l’avons vu, difficile et une période de plusieurs années d’instabilité fragilisa la position du chef de l’Etat-major général.143 L’autre événement fut l’arrivée de Hertenstein à la tête du Département militaire fédéral.144 Elu le 21 mars 1879 au Conseil fédéral, il succéda à Johann Scherrer décédé à la fin de l’année précédente. Hertenstein était totalement opposé au principe de la décentralisation de la mise sur pied des troupes qui sous-tendait le plan de mobilisation développé par l’Etat-major général. En dépit de l’avancement des travaux et des coûts financiers qu’impliquait la mise en place d’un nouveau plan – les tableaux et les instructions en allemand et en français étaient déjà imprimés –, le chef du Département militaire fédéral fit reprendre le projet depuis le début.
1.2. L’ère Pfyffer
Au début de l’année 1882, le chef du Département militaire donna personnellement de nouvelles missions pour la reprise des travaux concernant les plans de mobilisation de l’armée, imposant une nouvelle philosophie.145 Il avait compris la grande faiblesse du système imaginé par Siegfried. Si la mobilisation décentralisée des corps de troupes de l’infanterie permettrait de rassembler rapidement les hommes mis sur pied, elle nécessiterait en revanche beaucoup plus de temps pour les équiper. Le matériel de guerre des corps de troupes était en effet stocké de manière centralisée, généralement dans les arsenaux situés dans les principales villes des cantons. Le plan de Siegfried impliquait de le transporter depuis les arsenaux cantonaux jusqu’aux places de rassemblement de corps. De tels transports nécessiteraient l’emploi des voitures et des chevaux de réquisition. Ils ne pourraient donc commencer avant que cette dernière opération ne soit terminée. La rapidité de la mise sur pied des hommes serait ainsi largement contrebalancée par la lenteur de leur équipement et l’armée ne serait, en fin de compte, pas mobilisée plus rapidement.
Le système Hertenstein prenait le contrepied de celui de Siegfried. Hertenstein voulait mobiliser toutes les troupes de manière centralisée, dans les villes où se trouvaient les arsenaux des cantons. Ainsi, le grand défaut du plan Siegfried disparaissait. De plus, celui imaginé par Hertenstein s’appuyait sur l’infrastructure existante. Toutefois, il avait ses propres désavantages: la mise sur pied des hommes se ferait plus lentement et il n’y aurait plus la possibilité d’adopter d’emblée un dispositif tactique. Le plus important défaut était cependant le risque de voir la mobilisation massive de troupes dans les grandes villes des cantons conduire à une saturation des moyens de transport et des infrastructures de logement, sans parler des problèmes de ravitaillement. Par ailleurs, il existait des incertitudes quant à la rapidité de l’équipement des troupes et à l’efficacité du système de réquisition des chevaux. Enfin, il fallait compter avec une augmentation des déplacements des troupes.
1.2.1. L’ordonnance sur la mobilisation du 18 novembre 1884
Comme pour la préparation du plan précédent, ce fut Arnold Keller qui réalisa les nouveaux documents.146 Même s’il y avait une rupture en ce qui concernait les principes sur lesquels devaient reposer la mobilisation, l’instruction de novembre 1878 continua à servir de document de base pour les nouveaux travaux. Celle-ci subit toutefois une refonte importante en 1880 déjà. De plus, on envisagea de lui donner un autre statut juridique en en faisant une ordonnance. Sous l’impulsion de Hertenstein, le texte fut retravaillé au cours des années 1882–1883. Keller reprit sa collaboration avec les instances communales, cantonales et fédérales. Les commandants de division, les chefs d’arme et de service furent consultés. Keller tint compte de leurs remarques et de celles en provenance du chef du Département militaire fédéral.
Le 18 novembre 1884, le Conseil fédéral put promulguer l’ordonnance sur la mobilisation générale. Après sept années de travail et un changement d’orientation fondamental, Keller était enfin arrivé au bout de sa mission. La procédure de mobilisation suivait un système de cascade. La décision de mise sur pied, prise par le Conseil fédéral, était communiquée oralement aux chefs d’arme et de service et par télégramme aux gouvernements cantonaux et aux commandants des divisions. Les cantons étaient ensuite responsables de la transmission des ordres aux soldats et aux cadres des troupes fédérales et cantonales de l’armée. La liste des formations et des états-majors mis sur pied était publiée dans la Feuille fédérale et dans les principaux journaux suisses et étrangers. Elle devait également être affichée dans les gares et les bureaux de poste et des télégraphes. L’exécution de cette opération était facilitée par le stockage d’affiches sur lesquelles il suffisait d’inscrire les dernières indications relatives à l’entrée en service des troupes.
La responsabilité des différentes activités de la mobilisation était répartie entre les instances fédérales, cantonales et communales. Les gouvernements cantonaux étaient compétents pour la mise sur pied et l’équipement de leurs troupes. Ils devaient organiser les places de rassemblement de corps près de leurs arsenaux et s’occuper du logement et du ravitaillement des troupes mobilisées. Par ailleurs, ils avaient aussi pour tâche de contrôler les préparatifs des communes. Celles-ci devaient mettre sur pied la réquisition des voitures et des chevaux et en assurer l’exécution. La mobilisation des chevaux et des voitures et l’équipement des formations avaient, comme dans le système précédent, une importance particulière. Arnold Linder souligne que 19 articles de l’ordonnance étaient consacrés à ces questions contre 17 seulement à la mise sur pied, à l’organisation et à l’équipement de la troupe. Les communes jouaient le rôle principal dans la procédure de réquisition. Chacune d’entre elles avait un quota de chevaux et de voitures à fournir en fonction de ses moyens. Elles recevaient également la liste des troupes à qui les chevaux et les voitures devaient être remis. Elles devaient les amener, avec leur propre personnel et sans utiliser les chemins de fer, jusqu’aux places d’estimation.
Les opérations de mobilisation se déroulaient en plusieurs phases bien définies et réglées dans le temps. Le premier jour de la mobilisation commençait le surlendemain du jour de la décision du Conseil fédéral. La veille de ce premier jour, un dispositif de protection de la mobilisation était mis en place, assuré par les détachements de la police frontière qui avaient pour mission la surveillance de la frontière et des gares frontière. Ces détachements avaient également des missions de recherche de renseignements et de destruction d’ouvrages d’art et de voies de communication. Ils devaient enfin, le cas échéant, mener des actions de défense à partir de la frontière, en coopération éventuelle avec les hommes du landsturm.
Les formations de l’élite entraient en service sur des places de rassemblement de corps. La responsabilité de la conduite des activités de la mobilisation sur ces places incombait au commandant de la place. Ce dernier était, le plus souvent, le chef du Département militaire du canton. Ces activités se déroulaient en trois phases durant lesquelles les troupes se déplaçaient relativement beaucoup, pour l’entrée en service, la réception du matériel de corps ou l’organisation des formations.147 L’équipement de l’infanterie et de la cavalerie devait être achevé dans la matinée du deuxième jour de mobilisation. Les formations qui devaient recevoir du matériel lourd, comme celles de l’artillerie ou du génie, disposaient d’un peu plus de temps. Une fois la mobilisation de l’élite terminée, les infrastructures étaient mises à disposition des troupes de la landwehr pour leurs propres opérations de mise sur pied.
1.2.2. L’ordonnance du 8 mars 1887 sur le Service territorial, le Service des étapes et l’exploitation des chemins de fer
L’ordonnance du 18 novembre 1884 ne constituait qu’un premier pas législatif. Pour que le système de mobilisation soit totalement en place et concrétisé, les diverses instances concernées (Conseil fédéral, Département militaire fédéral, commandants de division, gouvernements cantonaux, Commissariat central des guerres, médecin et vétérinaire en chef, etc.) devaient encore émettre leurs directives d’exécution. De plus, Keller dut également mettre sur pied le Service territorial et organiser celui des transports par chemin de fer. Ces services, qui devaient s’occuper des questions de logistique, de transport et de liaison entre l’armée de campagne et l’intérieur du pays, étaient en effet indispensables pour concentrer cette dernière et la maintenir en état opérationnel.
Ces différents services furent constitués par l’ordonnance sur le Service territorial, le Service des étapes et l’exploitation des chemins de fer en temps de guerre du 8 mars 1887.148 D’importantes lacunes étaient ainsi comblées. Jusqu’alors, l’armée suisse ne disposait en effet d’aucune organisation réelle, mise en place dès le temps de paix, correspondant à de tels services. Le Service territorial n’était pas mentionné dans la loi sur l’organisation militaire du 13 novembre 1874.149 De plus, les officiers qui devaient servir en tant que commandants ou membres d’un état-major n’étaient pas désignés. A la mobilisation, ils devaient être choisis par l’Etat-major général parmi les officiers disponibles. En ce qui concernait le Service des chemins de fer, un «Eisenbahnstab» avait été organisé dès 1874 au sein du Bureau d’état-major, avec un personnel comprenant 5 colonels, 11 lieutenants-colonels, 12 majors et 17 capitaines. Ils formèrent ultérieurement la Section des chemins de fer du Bureau d’état-major. Divers règlements et ordonnances sur le transport ferroviaire avaient bien été édictés, mais il s’agissait avant tout de documents techniques, s’intéressant au chargement des wagons et aux tarifs.150 Toutefois, il manquait un rouage fondamental, le Service des étapes, comme le soulignait en 1882, dans un article de la Revue militaire suisse, le major EMG Stephan Gutzwiller.151 Pour remédier à ces carences, l’ordonnance du 8 mars 1887 organisa le Service territorial, le Service des étapes et le Service des chemins de fer pour «assurer les communications de l’armée d’opérations avec l’intérieur du pays, pour son ravitaillement général et pour l’évacuation des ressources de guerre de tout genre».152
L’article 3 de l’ordonnance définissait les missions du Service territorial, soit «la surveillance des intérêts militaires dans l’intérieur du pays, la préparation du ravitaillement, la réception des convois d’évacuation et la protection des communications en arrière de l’armée d’opérations». Ce service, qui dépendait non pas du général, mais du Département militaire fédéral, était organisé géographiquement sur l’ensemble du territoire helvétique selon le découpage des huit arrondissements de division et chacun d’entre eux possédait un siège central:
– 1er Arrondissement territorial: Lausanne
– 2e Arrondissement territorial: Neuchâtel153
– 3e Arrondissement territorial: Berne
– 4e Arrondissement territorial: Lucerne
– 5e Arrondissement territorial: Aarau
– 6e Arrondissement territorial: Zurich
– 7e Arrondissement territorial: St-Gall
– 8e Arrondissement territorial: Coire
Chacun de ces huit arrondissements avait à sa tête un commandant d’arrondissement nommé par le Conseil fédéral. Il devait fonctionner comme délégué du Département militaire fédéral auprès des cantons de son arrondissement et collaborait directement avec eux. Il était également le commandant des troupes et des militaires qui n’appartenaient ni à l’armée de campagne, ni à un commandement indépendant, c’est-à-dire les recrues ayant achevé leur instruction, les volontaires et, surtout, les hommes du landsturm. Ses attributions étaient nombreuses, car il était notamment chargé de l’évacuation des ressources de son arrondissement, du maintien de l’ordre militaire, de la surveillance de la presse et des étrangers, de l’internement des belligérants. Il s’occupait aussi du «complètement» des troupes. Les établissements militaires (dépôts de recrues et de troupes, de chevaux et de matériel de guerre, arsenaux, magasins, hôpitaux de l’armée, etc.) ne relevaient toutefois pas de son ressort, sauf si un ordre spécial le précisait. Ceux-ci restaient sous l’autorité des chefs d’arme et de service.
L’emploi massif du chemin de fer nécessitait également une organisation appropriée. L’utilisation de ce moyen de transport rapide et de grande capacité était prévue, dans un premier temps, dans la phase de concentration de l’armée, pour le transport des troupes. Celui-ci se faisait à une vitesse moyenne de 25 km/h et respectait deux principes fondamentaux: transporter une unité tactique complète sur un seul train et faire arriver ce train à destination sans le fractionner. Pour concentrer une division, l’Etat-major général avait calculé qu’il fallait 33 trains, soit 1 pour l’état-major et les guides, 13 pour les 2 brigades d’infanterie, 3 pour le régiment de cavalerie, 6 pour les 3 régiments d’artillerie, 2 pour les formations du génie et 8 pour le parc, les troupes sanitaires et l’administration. Ultérieurement, les trains devaient avant tout assurer les transports entre l’arrière et l’armée de campagne, les déplacements des troupes sur le champ de bataille constituant des exceptions. Ils devaient ravitailler celle-ci en hommes, en matériels et en munitions et évacuer tout ce qui ne lui était plus nécessaire ou ce qui devait être réparé, ainsi que les blessés et les prisonniers.

Illustration 6: Transport par wagon d’une pièce d’artillerie de 8 cm, avec avant-train de caisson, d’après le règlement du 3 novembre 1885 sur les transports militaires par chemin de fer et bateaux à vapeur. Archives fédérales.
Pour remplir ces missions, l’ordonnance du 8 mars 1887 organisa le Service des étapes et celui des chemins de fer. Le Service des étapes disposait des chemins de fer et des bateaux à vapeur et, si ces moyens ne suffisaient pas, des étapes de marche.154 Il était placé sous les ordres directs du général et était organisé territorialement d’après les six groupes de chemins de fer. Il comprenait les organes suivants:
– 1 commandant en chef des étapes. Celui-ci était le chef du Service des étapes de l’armée et se trouvait au Quartier général de l’armée. Il était directement subordonné au chef d’état-major.
– 1 commandant de l’étape centrale. Remplaçant et subordonné immédiat du commandant en chef des étapes, il avait pour mission de diriger et de centraliser le service des étapes proprement dit. En relation avec le chef d’exploitation principal des chemins de fer, il recevait des stations têtes d’étapes les convois d’évacuation de l’armée et les dirigeait vers les stations d’étapes initiales correspondantes. Inversement, il recevait des stations d’étapes initiales ou des stations d’étapes de réunion les convois de ravitaillement destinés à l’armée et les dirigeait vers les stations têtes d’étapes.
– 6 commandants d’étapes de réunion. Subordonnés directs du commandant de l’étape centrale, ceux-ci exécutaient ses ordres dans leur réseau d’étape respectif. Ces six réseaux correspondaient aux six groupes de chemins de fer.
– 26 commandants d’étapes initiales. Ces fonctions étaient assumées par les commissaires des guerres des 25 cantons et le commissaire des guerres de la place de Thoune, qui servaient d’intermédiaires entre les étapes de réunion et les arrondissements militaires de division ou les établissements militaires. Directement subordonnés à leur commandant d’étape de réunion respectif, les commandants d’étapes initiales disposaient du personnel cantonal, qui pouvait être renforcé par des détachements de landwehr et de landsturm.
– Le nombre nécessaire de commandants de têtes d’étapes. Ces commandants avaient une double subordination. Pour tout ce qui concernait le ravitaillement de l’armée, ils étaient subordonnés au commandant en chef des étapes. En revanche, pour les transports depuis l’armée en direction de l’intérieur du pays, ils étaient subordonnés au commandant de l’étape centrale. Ces commandants servaient d’interfaces entre les commandants de divisions et de corps d’armée et les commandants d’étapes de réunion. A noter que des commandants d’étapes intermédiaires, subordonnés aux commandants de têtes d’étapes, pouvaient être créés si le besoin s’en faisait sentir.
Le Service des chemins de fer et des bateaux à vapeur était, quant à lui, dirigé par le chef du Service des transports et relevait du général.155 Disposant de l’ensemble du matériel et du personnel civils des compagnies de chemins de fer et de bateaux à vapeurs que la Confédération avait le droit de réquisitionner, il comprenait 1 chef d’exploitation principal, 1 chef du Service technique chargé des travaux de construction et d’entretien des lignes et 6 chefs de groupes d’exploitation. Le chef d’exploitation principal était le remplaçant du chef du Service des transports dont il exécutait les ordres. Il disposait, sous ses ordres, de divers bureaux: Bureau de l’exploitation, chargé des questions d’horaires et de personnel; Bureau central et Bureaux de répartition du matériel roulant; Bureau du contrôle des transports et de la comptabilité.
Les 6 chefs de groupes d’exploitation étaient à la tête des 6 groupes de chemins de fer dans lesquels étaient répartis les réseaux des différentes compagnies de chemin de fer et de navigation suisses. Ces 6 groupes, qui employaient le matériel et le personnel utilisés par les compagnies en temps de paix, étaient ainsi organisés:
– 1er Groupe, siège à Lausanne (éventuellement Fribourg)
lignes de la Compagnie de la Suisse occidentale et du Simplon
tronçon du chemin de fer Paris–Lyon–Méditerranée
chemin de fer du Jura neuchâtelois
ligne Lausanne–Echallens
ligne Lausanne–Ouchy
ligne Territet–Glyon
navigation à vapeur sur les lacs Léman, de Neuchâtel et de Morat
– 2e Groupe, siège à Berne
chemins de fer Jura–Berne–Lucerne
chemin de fer du Boedeli
chemin de fer du Brunig
ligne Tavannes–Tramelan
navigation à vapeur sur les lacs de Bienne, Thoune et Brienz
– 3e Groupe, siège à Olten (éventuellement Lucerne)
lignes exploitées par la Compagnie du chemin de fer du Central
tronçons des lignes badoises et d’Alsace–Lorraine sur territoire bâlois
ligne de l’Emmental
ligne de Waldenbourg
ligne du Seetal argovien-lucernois
navigation à vapeur sur les lacs des Quatre-Cantons et de Zoug
– 4e Groupe, siège à Lucerne
ligne du Gothard
lignes Vitznau–Righi et Arth–Righi
navigation à vapeur sur les lacs de Lugano et Majeur
– 5e Groupe, siège à Zurich
lignes de la Compagnie des chemins de fer du Nord-Est
tronçon de la ligne badoise sur territoire de Schaffhouse
ligne de l’Üetliberg
ligne Wädenswil–Einsiedeln
navigation à vapeur sur les lacs de Zurich et de Constance et sur le Rhin
– 6e Groupe, siège à St-Gall (éventuellement Sargans ou Rapperswil)
lignes de la Compagnie des chemins de fer de l’Union Suisse
ligne de la vallée de la Töss
lignes appenzelloises
ligne Rorschach–Heiden
Tous ces travaux d’organisation de la mobilisation découlant de l’ordonnance de 1884, divers, vastes et complets, ont nécessité beaucoup de temps, plus que ne l’avait prévu Keller. Commencés en 1886, ils n’ont été terminés qu’en 1888, mais ils mettaient en place une organisation efficace, permettant une mise sur pied rapide de l’armée. La mobilisation des troupes, leur équipement et leur regroupement en unités d’armée nécessitaient un délai de cinq à six jours. A partir de ce moment, les opérations de concentration de l’armée pouvaient commencer. Ce système donnait à la Suisse une avance de plusieurs jours par rapport à ses voisins. En septembre 1890, Keller, depuis quelques mois à la tête de l’Etat-major général, estimait que l’armée suisse aurait un jour d’avance par rapport à l’armée française, deux par rapport aux armées allemande et austro-hongroise et au moins trois par rapport à celle de l’Italie.
2. L’ère Keller
Le travail réalisé par Keller et les instances responsables de la mobilisation de l’armée dans la deuxième moitié de la décennie 1880, si important et si réussi fût-il, n’était cependant pas terminé. Il fallait mettre en place et faire fonctionner, dans la pratique, l’organisation définie sur le papier et remédier à de nombreux problèmes, plus ou moins importants. Il fallut tout d’abord instruire les différents collaborateurs ou subordonnés. Le système de mobilisation, relativement complexe, mettait en scène de nombreux acteurs fédéraux, cantonaux et communaux. De plus, le système était appelé à connaître de fréquentes modifications. Les raisons de ces changements étaient nombreuses. Il y eut celles qui découlaient des changements dans les principes de mobilisation et dans l’organisation de l’armée. Les variations dans les effectifs des chevaux des communes ou les changements dans les organisations et les structures des compagnies ferroviaires avaient également des répercussions sur les préparatifs de mobilisation.
2.1. Le système de mobilisation
2.1.1. Les modifications de l’ordonnance sur la mobilisation
Durant la période où Keller fut à la tête de l’Etat-major général, l’ordonnance sur la mobilisation de l’armée a été révisée à trois reprises, en 1891, en 1895 et en 1898.156 La première révision a été rendue nécessaire par l’augmentation du nombre des voitures à l’Etat-major de l’armée et dans les états-majors des divisions, ainsi que dans certaines formations des troupes d’infanterie, du génie et de l’administration.157 Elle a été demandée par le chef de l’Etat-major général le 5 mars 1891 qui informait par une lettre le chef du Département militaire fédéral de la nécessité de cette révision. L’augmentation de la dotation en moyens de transport entraînait une augmentation des besoins en chevaux. Ceux-ci se montaient désormais à 50 000, y compris les chevaux de remplacement. Cela représentait environ les trois quarts des 68 571 chevaux aptes au service de toute la Suisse, chiffres donnés par le dernier recensement des chevaux effectué à la fin de l’année 1890.
Pour Keller, le système de réquisition des chevaux et des voitures présentait d’importantes lacunes et il était absolument nécessaire d’en modifier les modalités. Une des grandes améliorations apportées par la nouvelle ordonnance fut l’adjonction d’un officier de réquisition des chevaux au commandant de place de mobilisation. Le chef de l’Etat-major général soulignait également que les cantons ne remplissaient pas toujours leurs tâches dans ce domaine. Les communes n’étaient pas assez bien informées sur le nombre de chevaux qu’elles devaient mettre à disposition, sur les corps de troupes et états-majors à qui ces chevaux devaient être remis. Pour remédier à ces manques, Keller proposa d’imprimer sous forme de livre, aux frais de la Confédération, les listes de répartition des chevaux et des voitures, aussitôt après leur réalisation par les cantons. Ces livres devraient être tirés à 5000 exemplaires et remis aux gouvernements cantonaux qui seraient alors chargés de leur distribution aux différentes instances concernées.
En 1895, ce fut la création des corps d’armée qui obligea à revoir l’ordonnance sur la mobilisation.158 La mise en place de ces grandes unités entraînait des changements de structures importants dans l’ordre de bataille de l’armée. De nouvelles formations furent créées pour les corps d’armée et les troupes du génie durent être totalement réorganisées. Ces modifications entraînèrent de nombreux changements qui concernaient les places de rassemblements de corps. Outre l’édiction de prescriptions relatives à la réquisition des bicyclettes, la nouvelle ordonnance se distinguait également de la précédente dans deux domaines. En premier lieu, les prescriptions concernant la réquisition des chevaux étaient modifiées. Désormais, ces derniers n’étaient plus directement attribués aux différentes formations par les communes. Celles-ci se contentaient de mettre à disposition le nombre d’animaux prescrits, la répartition se faisant ultérieurement, sur la place d’estimation, sous la direction d’un officier chargé de cette mission spécifique. Ensuite, la nouvelle ordonnance contenait des mesures destinées à améliorer l’information des cantons. Les détails concernant la mobilisation leur étaient communiqués au début de chaque année au moyen de tableaux mis à jour, de manière à ce qu’ils puissent effectuer les adaptations nécessaires jusqu’au mois d’avril.
La révision du 4 mars 1898 a été rendue nécessaire par les deux lois de 1897 relatives à l’organisation des corps de troupes de l’artillerie et de l’infanterie de landwehr.159 Cette dernière comptait dès lors 33 bataillons de premier ban qui, regroupés en brigades, pouvaient être subordonnés aux corps d’armée. La constitution de ces nouvelles formations impliquait une refonte complète de l’organisation et des plans de mobilisation. Les troupes de landwehr seraient, en effet, mises sur pied en même temps que celles de l’élite et non plus après. Il fallait donc prévoir les infrastructures et l’organisation nécessaires.
Le texte de la nouvelle ordonnance sur la mobilisation était par ailleurs structuré d’une manière totalement différente par rapport aux versions antérieures. Celle-ci était devenue un véritable manuel destiné à faciliter les activités de mobilisation, comprenant de nombreux tableaux concernant les effectifs des hommes, des chevaux et des voitures des différents états-majors et corps de troupes, les places d’estimations des chevaux et des voitures de réquisition. D’autre part, diverses ordonnances et instructions accompagnaient le document, de manière à guider les différents acteurs dans leurs tâches.160
Les périodes entre deux révisions de l’ordonnance sur la mobilisation n’étaient pas exemptes de changements importants. Le plus significatif fut sans doute la tendance à la décentralisation de la mobilisation qui commença à partir de 1893, au lendemain de la création des corps d’armée.161 Cette décentralisation se fit petit à petit, au rythme de la construction de nouveaux arsenaux, situés en dehors des chefs-lieux ou autres villes, où fut entreposé le matériel de guerre de certaines formations, qui virent ainsi leur lieu de mobilisation changer. En 1894, par exemple, le matériel des bataillons d’infanterie et du régiment d’artillerie de l’Oberland bernois fut décentralisé de Berne à Thoune, celui du 4e Escadron de cavalerie d’élite le fut de Morges à Moudon et celui de diverses formations zurichoises de Zurich à Winterthour.162 Un deuxième axe de décentralisation apparut en 1898, avec la création des places d’organisation. Désormais, l’organisation des unités et la mobilisation se déroulaient sur deux lieux différents, mais situés près l’un de l’autre. La première opération, comprenant l’appel des hommes selon le contrôle de corps, la visite sanitaire, la formation des sections, la distribution de l’équipement et la réception des chevaux, s’effectuait sur les places d’organisation et la seconde, durant laquelle on procédait à la lecture des articles de guerre, à la remise des drapeaux et à la prestation du serment, sur les places de rassemblement de corps.
A partir de 1900, le chef de l’Etat-major général pouvait considérer que le système de mobilisation était au point. Il avait donc fallu deux ans pour l’adapter aux derniers grands changements d’organisation de l’armée. En 1902, satisfait de son travail, il constatait: «Il se pourrait bien que, de façon toute générale, nous ayons actuellement réalisé tout ce qui pouvait l’être en fonction de l’organisation militaire en vigueur, et ce sans avoir mis pratiquement à l’épreuve les préparatifs effectués.»163
En 1906, le nouveau chef de l’Etat-major général, Theophil Sprecher von Bernegg, ne partageait pas du tout l’optimisme et la satisfaction de son prédécesseur, estimant qu’il était urgent de réviser l’ordonnance sur la mobilisation de l’armée. Il considérait qu’il était impossible d’attendre l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur l’organisation militaire en cours de préparation. Il mit donc au point une nouvelle ordonnance sur la mobilisation de guerre, mieux conçue et plus claire que l’ordonnance antérieure. Elle marquait également un renforcement des pouvoirs de la Confédération au détriment des cantons. Ceux-ci ne nommaient désormais plus les commandants de place qui étaient désignés par le Département militaire fédéral. Les nouvelles prescriptions apportaient aussi divers progrès, comme une plus grande rapidité dans la mobilisation – le premier jour de la mobilisation pouvait être fixé au lendemain de la date de décision du Conseil fédéral – ou l’emploi du livret de service en tant que titre de transport. Enfin, elles tenaient compte des développements techniques: pour la première fois, les véhicules à moteur étaient intégrés dans les mesures de réquisition.
2.1.2. Les relations avec les cantons
Pour la mobilisation, les cantons constituaient les principaux partenaires de l’Etat-major général.164 Ils jouaient en effet un rôle déterminant dans le système prévu par l’ordonnance du 18 novembre 1884165 sur la mobilisation et celle du 8 mars 1887 sur le Service territorial, le Service des étapes et l’exploitation des chemins de fer.166 Outre la transmission des ordres de mobilisation aux troupes relevant de leurs compétences, les cantons avaient la responsabilité d’organiser les places de rassemblement de corps et la distribution du matériel aux troupes, ainsi que de contrôler les travaux que les communes devaient effectuer, notamment en ce qui concernait la question fondamentale de la réquisition des chevaux et des voitures. Du fait de leur souveraineté et de leurs prérogatives en matière militaire, chacun d’entre eux représentait un acteur particulier. Dès lors, le nombre de ces acteurs, vingt-cinq au total, était jugé trop nombreux.167 Keller souhaitait une centralisation de l’administration militaire, avec une attribution de la majeure partie des compétences cantonales aux arrondissements de division. Il voyait dans cette réforme le moyen de disposer d’une administration plus compétente et efficace et de réduire à huit le nombre des partenaires directs de l’Etat-major général.
La souveraineté et l’autonomie cantonales posaient encore d’autres difficultés. Tout d’abord, les cantons ne voyaient pas toujours d’un bon œil les interventions du Département militaire fédéral. Les quelques exemples cités par Arnold Linder montrent bien que les communes et les cantons étaient jaloux de leurs prérogatives et qu’il existait une certaine inertie de la part de ces derniers dans l’exécution des directives fédérales. Ainsi, le canton de Vaud voyait une atteinte à sa souveraineté, lorsque le Département militaire fédérale lui demandait comment le chef du Département militaire cantonal pourrait, en cas de mobilisation, continuer à diriger son Département tout en se rendant à Morges durant quatre jours pour assurer ses fonctions de commandant de place. De son côté, Neuchâtel avait la fâcheuse habitude de ranger les documents en provenance de Berne dans un carton spécial. C’est ainsi qu’au cours d’un contrôle des préparatifs cantonaux de mobilisation, un officier de l’Etat-major général ne trouva que des documents totalement périmés. Après réflexion d’un des secrétaires de l’administration neuchâteloise, les formulaires valables furent finalement retrouvés, non remplis, dans le carton en question.
Les cantons n’avaient pas toujours les moyens nécessaires pour réaliser jusque dans leurs moindres détails les tâches dont ils étaient responsables. Keller jugeaient que les administrations cantonales étaient généralement trop réduites pour mettre en place les organisations nécessaires et tenir à jour les dossiers. Il ne voyait guère que deux cantons, Berne et Vaud, qui avaient été capables d’y parvenir. Le chef de l’Etat-major général émettait donc de sérieux doutes sur la qualité de la préparation cantonale en matière de mobilisation générale. Il citait l’exemple du canton de Zurich qui n’avait rien prévu pour prévenir les communes. En 1889, au moment des troubles au Tessin, la transmission de la mise sur pied des troupes nécessita l’envoi d’un télégramme à chaque commune, soit deux cents en tout. Cette seule opération demanda plus d’une demi-journée! L’organisation des places demandait également que les cantons s’occupent de nombreux détails et améliorent les infrastructures de leurs arsenaux et dépôts. En 1901 par exemple, les arsenaux de Zurich, Winterthour, Berne, Glaris et Coire ne disposait pas d’un éclairage suffisant. Le matériel de corps n’aurait pu être distribué aux troupes que durant la journée! Pour remédier aux insuffisances des cantons, Keller n’hésita pas à compléter, de sa propre initiative, les mesures prises par ces derniers s’il jugeait que cela s’avérait indispensable. Au début des années 1890, il fit réaliser des affiches de mise sur pied pour les différents états-majors et les corps de troupes, ainsi que pour les chevaux et les voitures.168 Ces affiches étaient conservées de manière centralisée, prêtes à être complétées, puis placardées dans les lieux publics.
Par ailleurs, le système de mobilisation posait de nombreux problèmes dus à la centralisation qui impliquait une très bonne organisation, dès le temps de paix, pour les grandes places de mobilisation où de nombreuses troupes devaient venir s’équiper. Une pareille concentration posait des problèmes, non seulement de stockage des matériels et des équipements pour les troupes, mais, aussi, de transport, de logement et de ravitaillement, des difficultés logistiques qui ne furent réglées que petit à petit. En 1904, tout n’était pas encore terminé. Ainsi à Brigue, il n’y avait aucune disposition pour assurer le ravitaillement des troupes qui mobiliseraient dans cette commune. Aucun fournisseur n’avait voulu s’engager, mais la municipalité estimait que les ressources de la ville permettraient de fournir tout ce qui serait nécessaire.
Enfin, le dernier problème de l’organisation de la mobilisation résidait dans le fait qu’elle fut fréquemment modifiée et qu’elle devait être constamment tenue à jour, ce qui représentait un travail significatif et des frais pour les cantons. Ainsi, la Berne cantonale imprimait les affiches de mobilisation en temps de paix déjà.169 Chaque changement nécessitait d’apporter des modifications aux documents ou de les réimprimer. Les constantes modifications et les contrôles annuels effectués par les chefs d’état-major des divisions n’étaient pas toujours bien vus par les administrations militaires cantonales. Ils étaient souvent perçus comme des tracasseries administratives dues à la seule volonté de l’Etat-major général. Arnold Linder cite l’exemple du Département militaire vaudois qui écrivit au Département militaire fédéral en janvier 1902 «que dans l’intérêt d’une bonne et rapide mobilisation, il serait fort à désirer que l’on évite à l’avenir ces petites modifications continuelles qui sont sans importance réelle et d’arriver à obtenir quelque chose d’un peu stable».
2.2. Le Service territorial
L’organisation du Service territorial, définie dans l’ordonnance du 8 mars 1887, a été complétée et modifiée au début des années 1890.170 En 1891 fut fixée l’organisation de son personnel. L’année suivante, une nouvelle ordonnance fut édictée le 4 mars.171 Elle avait un caractère provisoire, car les changements qu’elle apportait le seraient à titre d’essai pour une période de cinq ans. Ce texte fut complété peu après par une instruction de service («Dienstanleitung») pour les fonctionnaires du Service territorial, émise par le Bureau d’état-major. La nouvelle ordonnance apportait deux changements importants par rapport à l’ancienne organisation. Tout d’abord, elle définissait un nouveau découpage géographique pour les arrondissements territoriaux qui passaient de 8 à 9, dont les limites étaient mieux définies:
– 1er Arrondissement territorial: Lausanne (cantons de Genève, Vaud, Valais)
– 2e Arrondissement territorial: Neuchâtel (cantons de Fribourg, Neuchâtel)
– 3e Arrondissement territorial: Berne (canton de Berne)
– 4e Arrondissement territorial: Lucerne (cantons de Lucerne, Nidwald, Obwald, Zoug)
– 5e Arrondissement territorial: Aarau (cantons d’Argovie, Bâle-Ville, Bâle-Campagne, Soleure)
– 6e Arrondissement territorial: Zurich (cantons de Schaffhouse, Zurich)
– 7e Arrondissement territorial: St-Gall (cantons de Thurgovie, St-Gall, Appenzell Rhodes-Intérieures et Appenzell Rhodes-Extérieures)
– 8e Arrondissement territorial: Coire (canton des Grisons)
– 9e Arrondissement territorial: Bellinzone (cantons du Tessin, Uri, Schwyz)
La seconde innovation était la création des commandants du landsturm, un pour chacun des neuf arrondissements territoriaux. Directement subordonnés aux commandants d’arrondissement territorial, ils étaient à la tête des troupes du landsturm – 6 à 8 bataillons par arrondissement territorial – et de la landwehr de 2e ban, chargées de l’exécution des missions du Service territorial. Telles que définies dans la nouvelle ordonnance, ces missions ne présentent pas de différences notables par rapport à l’ancienne ordonnance et elles peuvent être regroupées en trois grandes catégories correspondant à des subdivisions distinctes du Service.
La première, relative à l’administration militaire du pays, était le fruit d’une coordination entre le Département militaire fédéral et les départements militaires cantonaux. Le nombre d’interlocuteurs – 25 au total – avec lesquels le DMF avait à travailler avait conduit à la création des arrondissements territoriaux qui devaient servir d’intermédiaires. La seconde mission consistait à assurer l’approvisionnement en hommes, en chevaux, en matériel, en nourriture et en munitions de l’armée de campagne et l’évacuation vers l’arrière de ce qui ne lui était pas ou plus utile, blessés, malades, matériel endommagé. Enfin, le Service territorial était chargé du maintien de l’ordre et de la sécurité à l’intérieur du pays, ainsi que de la protection des arrières et des flancs de l’armée de campagne.
Après une prise de contact avec certains des acteurs du Service territorial au cours de l’hiver 1890–1891, le Bureau d’état-major envoya, quelques jours après l’adoption de l’ordonnance du 4 mars 1892, un courrier aux chefs d’arme et de service du Département militaire fédéral concernant les tâches qu’ils avaient à réaliser en ce qui concernait ce service. De manière analogue, il écrivit, un mois plus tard, aux 9 commandants d’arrondissements et aux 9 commandants du landsturm. Les travaux concernaient notamment l’organisation du personnel, avec la constitution des états-majors172 et la mise sur pied du landsturm, ainsi que l’évaluation des ressources matérielles des différents arrondissements territoriaux, afin d’en préparer l’évacuation.
Selon l’ordonnance du 4 mars 1892, le Bureau d’état-major n’avait pas de contact direct avec les cantons en ce qui concernait le Service territorial, dont ils étaient pourtant d’importants interlocuteurs. Il était donc dans l’impossibilité d’influencer directement les travaux qui relevaient de leurs compétences, dont l’avancement était variable d’un canton à l’autre. Keller regrettait cette situation, car le Bureau d’état-major avait en charge les questions générales relatives au Service territorial. Il réussit en revanche à exercer son influence sur les commandants d’arrondissements territoriaux et sur les commandants du landsturm. Au cours de l’hiver 1892–1893, ces derniers suivirent les cours d’instruction de trois à cinq jours qu’organisa le Bureau d’état-major. Une bonne collaboration s’installa, de nombreux travaux furent réalisés et une règlementation mise au point, notamment une Instruction pour la préparation et la conduite des évacuations. Dans la seconde moitié des années 1890, deux grands domaines ont été pour la première fois l’objet de préparatifs: l’évacuation des dépôts des régions frontière («Grenzlagerhäuser») – Genève, Romanshorn, Rorschach et Buchs – et des quatre salines du Rhin. En 1899, Keller jugeait que le Service territorial avait réalisé les préparatifs nécessaires pour les cinq différents cas de concentration de l’armée qui avaient jusqu’alors été travaillés dans le détail.
L’ordonnance sur le Service territorial fut révisée le 8 février 1901 et est ensuite restée en vigueur jusqu’en 1909.173 Le nouveau texte était plus simple, plus précis et plus concis, mais il n’apportait aucun changement notable.
2.3. Le Service des chemins de fer et le Service des étapes
En dépit de l’organisation mise en place en 1887 et des travaux effectués par l’Etat-major général depuis 1874, de nombreuses lacunes existaient encore en matière de transport ferroviaire. Des exercices permirent de découvrir des problèmes très concrets. Les grandes manœuvres de 1894 montrèrent que les horaires de transport n’étaient pas bien faits.174 Ils n’étaient pas adaptés aux petites gares dans lesquelles les infrastructures – surtout les moyens d’embarquement – étaient rudimentaires. De plus, l’instruction des troupes et la conduite des activités dans les gares étaient jugées insuffisantes, conséquence des carences du règlement en vigueur. Dès lors, le Service des chemins de fer et le Service des étapes connurent d’importants changements, tant dans leurs structures que dans leurs méthodes de travail.
Les ordonnances du 4 mars 1892 et du 8 février 1901 ont apporté des modifications significatives dans l’organisation du Service des chemins de fer et dans celui des étapes. La première retirait aux commissaires des guerres des cantons le commandement d’étape initial.175 De plus, elle ne mentionnait plus le nombre des chefs de groupes d’exploitation. Enfin, changement le plus important, elle réorganisait le découpage territorial des groupes d’exploitation et en limitait le nombre à cinq:
– 1er Groupe: chemins de fer du Jura-Simplon
– 2e Groupe: chemins de fer du Central-Suisse
– 3e Groupe: chemins de fer du Gothard
– 4e Groupe: chemins de fer du Nord-Est
– 5e Groupe: chemins de fer de l’Union-Suisse
Le Service des chemins de fer avait pour missions, entre autres, d’assurer les transports de l’armée au moment de la mobilisation et de la concentration des troupes.176 Ces deux phases étaient totalement distinctes et elles pouvaient être séparées dans le temps par plusieurs jours ou semaines, la seconde ne commençant qu’au moment de la déclaration de guerre ou, éventuellement, lorsque le danger serait clairement identifié. L’emploi des chemins de fer au cours de la mobilisation proprement dite comprenait deux phases. Le premier jour, les trains devaient transporter les mobilisés jusqu’aux places de rassemblement de corps. Pour ce faire, les sociétés ferroviaires augmentaient le nombre de trains du début de la journée, tout en conservant les horaires habituels. Dans la nuit du premier au deuxième jour de mobilisation, à minuit, entrait en vigueur un horaire de guerre. Le premier horaire de guerre a été édité en 1889. Il a été retravaillé en 1896–1897 et réimprimé en 1897. Les différents documents remis aux cinq grandes compagnies de chemin de fer étaient conservés, de manière à pouvoir être appliqués selon les modalités prévues. Cet horaire de guerre réglait le transport des détachements de surveillance depuis les places de rassemblement de corps en direction de la frontière, le transport du matériel et le rassemblement des troupes dans le dispositif de mobilisation («Mobilmachungsaufstellung»).
Au moment où la guerre était déclarée, le Service des chemins de fer devait assurer les transports des divisions et des corps d’armée depuis le dispositif de mobilisation jusqu’au dispositif de concentration. Ces opérations se faisaient jour et nuit, et les transports civils étaient interrompus sur les lignes employées. La réalisation des documents nécessaires représentait l’activité principale de la Section des chemins de fer du Bureau d’état-major. Au début, les horaires civils constituaient la base des travaux de planification. Après la mise au point d’un horaire de guerre, cette manière de procéder fut abandonnée et les documents furent basés sur ce dernier. Il s’agissait d’une première simplification du système, dans le sens où il n’était plus nécessaire de tout refaire à chaque changement des horaires civils. Une simplification ultérieure eut lieu en 1897, au moment de l’introduction d’un nouvel horaire de guerre: seuls les déplacements de troupes les plus urgents étaient entièrement préparés et les documents y relatifs imprimés.177 Les autres transports étaient préparés, mais de manière plus générale, les derniers préparatifs devant être achevés en temps opportun.

Illustration 7: Transport des chevaux par wagon, d’après le règlement du 3 novembre 1885 sur les transports militaires par chemin de fer et bateaux à vapeur. Archives fédérales.
L’introduction de l’ordonnance de 1901 découla de la volonté de simplifier l’organisation en vigueur.178 Au Service des étapes, le nombre des commandements d’étapes de réunion et celui des commandements d’étapes initiales fut réduit. Cette diminution commença vers 1898 et s’accentua dans les années qui suivirent. Alors qu’ils étaient respectivement de 6 et 26 dans l’ordonnance de 1892, les études et l’expérience montrèrent que 3 commandements d’étapes de réunion et 15 à 20 d’étapes initiales étaient suffisants. Le nouveau texte ne mentionnait toutefois aucun chiffre. On gardait ainsi toute liberté d’action dans ce domaine. Une autre simplification, qui apportait encore davantage de souplesse, fut la suppression de la plupart des lieux de siège des différents commandements.
Toutefois, la raison la plus importante qui avait provoqué la refonte de l’ordonnance était la modification complète de l’organisation des chemins de fer helvétiques découlant du rachat de la majeure partie des compagnies privées par la Confédération. Le 28 février 1898, le peuple suisse avait approuvé par référendum la loi sur le rachat des chemins de fer. Par cette loi, les cinq grandes compagnies du pays – Compagnie du Central-Suisse, Chemins de fer du Nord-Est, Compagnie de l’Union-Suisse, Compagnie du Jura–Simplon (comprenant celle du Brunig) –, ainsi que diverses petites lignes étaient étatisées et les Chemins de fer fédéraux créés. L’organisation du Service des chemins de fer devait ainsi être totalement revue. La nouvelle résulta d’une collaboration entre le Bureau d’état-major et la nouvelle administration des CFF.
L’unification des chemins de fer et la création d’une direction générale pour toute la Suisse simplifiait considérablement l’organisation du Service des chemins de fer. Il n’était en effet plus nécessaire de mettre en place un système centralisé chapeautant diverses compagnies indépendantes. Il suffisait de reprendre la nouvelle organisation civile et de la militariser tout en l’adaptant aux besoins spécifiques d’exploitation du temps de guerre. Le Bureau central et le chef du Service technique pouvaient être supprimés. Il en allait de même pour les cinq groupes correspondant aux cinq grandes compagnies de chemin de fer.
2.4. La couverture de la mobilisation
Une organisation de surveillance de la frontière destinée à protéger la mobilisation de l’armée, organisée dès le temps de paix, a été mise en place avec la publication d’une ordonnance par le Conseil fédéral le 1er mars 1892.179 Jusqu’alors, deux conceptions avaient été envisagées successivement pour remplir cette mission. A partir de 1875, l’Etat-major général voulait employer des troupes de landwehr. Toutefois, aucun travail destiné à mettre en place une organisation quelconque ne fut réalisé. Le système de mobilisation postulait que les troupes allaient occuper directement un dispositif tactique et une protection n’était donc pas nécessaire. Après 1882, les nouvelles modalités de la mobilisation entraînèrent un changement dans le système de surveillance de la frontière. Cette mission fut confiée à des troupes de l’élite que venait renforcer des formations de la landwehr, une fois leur mobilisation terminée.
La nouvelle organisation de 1892, approuvée provisoirement la même année par la Commission de défense nationale, engageait essentiellement des troupes appartenant aux divisions de l’élite. Elles devaient être mises sur pied le premier jour de la mobilisation et être envoyées rapidement sur la frontière. Le Bureau d’état-major instruisit verbalement les commandants des détachements de surveillance sur leurs missions. Ces derniers ont rédigé des ordres qui ont été approuvés par les commandants de corps d’armée. Ces détachements formaient, en quelque sorte, des avant-postes stratégiques pour les divisions en cours de mobilisation. Leurs commandants, les commandants des régiments ou des brigades dont étaient issues les troupes, étaient directement subordonnés aux commandants de division.
L’organisation de surveillance de la frontière comprenait 12 détachements représentant au total 33 bataillons d’infanterie, 16 escadrons de cavalerie et 6 batteries d’artillerie. Le dispositif était le suivant:
– 1er Détachement: St-Gingolph–col de Fenêtre de Bagne
– 2e Détachement: frontières vaudoise et genevoise
– 3e Détachement: frontière neuchâteloise
– 4e Détachement: frontière bernoise
– 5e Détachement: Klösterlein–embouchure de l’Aar
– 6e Détachement: embouchure de l’Aar–Stein am Rhein
– 7e Détachement: Stein am Rhein–Altenrhein
– 8e Détachement: Altenrhein–Trübbach
– 9e Détachement: frontière grisonne
– 10e Détachement: frontière tessinoise
– 10e Détachement bis: région de Bedretto
– 11e Détachement: Cervin–Griespass
Cette organisation présentait un défaut majeur.180 Elle nécessitait l’emploi d’une part non négligeable des troupes de l’élite et les commandants de division craignaient de ne pouvoir reprendre à temps les formations mises à disposition. Aussi le Département militaire fédéral et la Commission de défense nationale demandèrent au Bureau d’état-major de chercher d’autres solutions. Le DMF se demandait s’il serait possible de rassembler et d’organiser une partie des troupes de l’élite sur les places de rassemblement de corps dans les secteurs frontière sans avancer la mobilisation, de manière à pouvoir utiliser immédiatement ces troupes pour assurer la défense tactique de la frontière. De leur côté, les membres de la Commission de défense nationale proposaient d’employer les troupes de la landwehr pour remplir les missions de surveillance de la frontière.
Keller envisagea diverses possibilités: emploi du landsturm armé, remplacement des détachements de surveillance par des troupes de landwehr une fois celle-ci mise sur pied… Ne voulant pas un retour à un système de mobilisation décentralisé, il proposa une solution basée sur le principe de l’économie des forces. Le chef de l’Etat-major général considérait que les douze détachements prévus étaient à la fois trop forts pour assurer une simple surveillance policière et trop faibles pour remplir des missions de défense tactique. Il préconisait de se limiter à la seule mission de surveillance policière, en se concentrant sur les objets d’art routiers et ferroviaires, et de confier la mission de protection tactique aux divisions et aux corps d’armée. Cette redéfinition des missions permettrait d’économiser les deux tiers des troupes employées avec le système en vigueur. Keller prévoyait toutefois la possibilité de renforcer ces détachements en employant les forces du landsturm armé.
Les 26 détachements du nouveau dispositif comportaient 10 bataillons d’infanterie et 14 escadrons de cavalerie. Leur dispositif s’établissait comme suit:
Tableau 4: Détachements de couverture de la mobilisation (début des années 1890)

Cette organisation fut étudiée plus à fond dans les années suivantes par le Bureau d’état-major.181 Les missions furent mieux définies. Les détachements devaient assurer une surveillance policière de la frontière – y compris les gares – et barrer cette dernière dans les deux sens. Ils devaient également remplir des missions de reconnaissance du trafic militaire, surveiller, éventuellement détruire, les ouvrages d’art des lignes de communication internationales et couvrir une éventuelle évacuation de la région frontière. Le choix des troupes composant les détachements reposait sur deux critères: la capacité à être rapidement mises sur pied et la possibilité de les réintégrer ensuite rapidement au sein de leurs grandes unités. Dès lors, l’entrée en service de ces troupes pouvait avoir lieu la veille du premier jour de mobilisation pour l’infanterie et le premier jour pour la cavalerie. Comme il leur faudrait un jour pour se mettre en place, les troupes de surveillance seraient en grande partie installées dans leur dispositif dès le premier jour de la mobilisation et totalement le deuxième jour.
Au début de l’année 1899, la nouvelle organisation n’avait pas encore été présentée à la Commission de défense nationale, ni sanctionnée par une décision officielle. Elle avait toutefois un caractère officieux et elle aurait été mise en vigueur en cas de mobilisation.182 Un mémoire de la Section géographique, rédigé en 1897, en réglait les modalités. Dès la même année cependant, Keller pensait à un autre système de couverture de la frontière, basé sur l’emploi des bataillons de landwehr de premier ban, auxquels une nouvelle loi venait de donner une organisation concrète. Il ne semble pas qu’il ait poussé plus loin les études dans cette direction. Le problème résidait, en effet, dans le fait que les troupes de la landwehr entraient en service seulement à partir du deuxième jour de mobilisation, soit trop tardivement pour garantir la surveillance de la frontière. En 1903, celle-ci était toujours assurée par vingt-six détachements d’une force variant entre une compagnie et un bataillon, auxquels étaient joints les escadrons de cavalerie nécessaires. De plus, une partie des modalités de mise sur pied et les missions étaient identiques à celles définies quelques années plus tôt.
A cette date, Keller avait toutefois introduit deux nouveautés dans la surveillance de la frontière. La première résidait dans un renforcement du dispositif, par la présence de forces significatives pouvant comprendre, par endroit, des formations de l’importance d’un régiment d’infanterie. La deuxième innovation consistait dans le fait que la mise en place du dispositif de surveillance n’était plus automatique. La mobilisation de l’armée pouvait avoir lieu avec ou sans déploiement des détachements de surveillance, qui étaient organisés dans des dispositifs correspondant aux quatre fronts possibles – nord, est, sud et ouest – selon les dispositions suivantes:
– Front ouest:
Bataillon 11: Martigny et surveillance frontière
Bataillon 18 et Bataillon 24: surveillance frontière
Compagnie de carabiniers III/2: surveillance frontière
Escadrons 1 et 2: surveillance frontière
Escadron 3: Martigny et surveillance frontière
Régiment d’infanterie 17: près de Soleure
Escadron 7: surveillance frontière
Bataillon de carabiniers 4: Langnau
Régiment de cavalerie 4: Zäziwil
– Front nord:
Bataillon 24: surveillance frontière
Bataillon 54: surveillance frontière
Escadrons 7, 14 et 15: surveillance frontière
Bataillon 61: surveillance frontière
Bataillon 82: Emmishofen et surveillance frontière
Escadrons 16, 19 et 20: surveillance frontière
Bataillon 97: Pratteln
Escadron 23: surveillance frontière
– Front est:
Régiment d’infanterie 26 (sans Bataillon 78): près de Walenstadt
Bataillon 82: surveillance frontière
Bataillon 126 de landwehr de 1er ban: près de Walenstadt
Escadrons 19 et 20: surveillance frontière
Batterie 40: Gossau
Compagnies de parc 13 et 14: Rapperswil
Bataillon 91: Thusis
Bataillon 92: Maienfeld et surveillance frontière
Bataillon 93: Zernez et surveillance frontière
Escadron 24: Zernez et surveillance frontière
– Front sud:
Régiment d’infanterie 4 et Bataillon 88: Brigue
Bataillon 11: Martigny et surveillance frontière
Escadron 3: Martigny et surveillance frontière
Régiment d’infanterie 26 (sans Bataillon 78): Ragaz-Maienfeld
Bataillon 126 de landwehr de 1er ban: Mels
Compagnie de parc 13 et 14: Rapperswil
Bataillon 72: Airolo
Bataillon 86: Bedretto et surveillance frontière
Bataillon de carabiniers 8: surveillance frontière
Régiment d’infanterie 30 (sans Bataillon 89): Trimmis-Zizers
Bataillon 89: Brigue et surveillance frontière
Bataillon 91: Thusis et surveillance frontière
Bataillon 92: Bonaduz
Bataillon 93: Samedan et surveillance frontière
Bataillon 130 de landwehr de 1er ban: Naters
Escadron 22: surveillance frontière
Escadron 24: Samedan et surveillance frontière
Batterie 48: Bellinzone
Bataillon 130 de landwehr de 2e ban: près de Brigue
2.5. La concentration
Une fois les états-majors et les corps de troupes mobilisés, il restait encore à réaliser deux opérations avant que l’armée ne fût en mesure de commencer des opérations. Il fallait tout d’abord constituer les grandes unités, puis les concentrer dans la région voulue. Ces activités nécessitaient de nombreux transports par chemin de fer et, par conséquent, une planification détaillée. Si cette dernière était indispensable, elle faisait toutefois courir deux risques. Le premier résidait dans le fait qu’elle était rigide et ne pourrait être adaptée, en cours d’exécution, à des circonstances imprévues. Cette rigidité amenait à ne déclencher la concentration qu’en cas de certitude par rapport à l’ennemi. Le deuxième problème, qui découlait du précédent, tenait au fait que la situation stratégique internationale, une fois la mobilisation terminée, ne serait pas forcément claire. Il n’y aurait peut-être pas d’ennemi déclaré ou de menace directe suffisante. Dès lors, le haut commandement ne serait peut-être pas en mesure de décider contre qui la concentration devrait s’effectuer. Cette incertitude pourrait, par ailleurs, durer des jours, voire davantage. La situation pouvait devenir délicate pour l’armée, car le dispositif de mobilisation ne permettait pas de faire vivre les troupes durant une période relativement longue. Il pouvait aussi être dangereux de rester ainsi, avec des troupes dispersées. Une attaque brusque et imprévue pourrait avoir lieu et prendre par surprise l’armée, avant qu’elle n’ait le temps de se concentrer.
Pfyffer et Keller étaient conscients de ces problèmes et ils ont cherché des solutions. Le premier a établi, en plus des plans de concentration faisant face aux quatre voisins de la Suisse, un plan de concentration intermédiaire («unpräjudizierlichen ersten Aufmarsch»).183 Ce plan était valable tant que l’ennemi n’était pas connu et, comme son nom l’indique, il ne devait pas être préjudiciable à une concentration ultérieure contre quelque adversaire que ce fût. Pour ce faire, Pfyffer voulait adopter un dispositif permettant de couvrir certains secteurs particulièrement vulnérables de la frontière et occuper la position stratégique du St-Gothard, tout en permettant une concentration ultérieure rapide sur l’un des fronts. Il faisait prendre le dispositif suivant à ses huit divisions:
– 1ère Division: canton de Vaud
– 2e Division: canton de Neuchâtel et Jura bernois
– 8e Division: St-Gothard
– 3e, 4e, 5e, 6e et 7e Divisions: région Olten–Brugg–Zurich
Après la mort de Pfyffer, le nouveau chef du Bureau d’état-major changea les modalités de la concentration.184 Jusqu’au début des années 1890, celle-ci s’opérait en concentrant les corps de troupes directement à partir des places de rassemblement de corps. Avec la création des corps d’armée, cette manière de faire n’était plus possible. Désormais, les divisions et les corps d’armée étaient d’abord constitués puis, une fois cette opération terminée, concentrés. Cette nouvelle procédure était beaucoup plus souple que l’ancienne. Les divisions organisaient elles-mêmes leurs transports de concentration. Le Bureau d’état-major ne devait plus s’occuper des documents concernant les nombreux corps de troupes qui les composaient et se limitait à préparer les transports à l’échelon divisionnaire. En revanche, le nouveau système était un peu plus lent que l’ancien. Keller ne voyait cependant pas un inconvénient notoire dans la journée de retard découlant des nouvelles modalités de concentration. Il ne s’attendait en effet pas à devoir faire face à des pénétrations importantes de forces ennemies dans les premiers jours de mobilisation et considérait que les détachements de surveillance seraient suffisants pour faire face à des incursions de petits détachements.
Le nouveau système fut, pour l’essentiel, mis en place assez rapidement. Toutefois, Keller apporta de nombreux changements dans les détails des dispositifs. De plus, il réalisa une distinction entre les modalités de concentration opérée directement avec les divisions ou avec les corps d’armée constitués. Ces derniers ne devaient en effet être rassemblés avant la concentration que si le temps le permettait. Il s’agissait de déplacer certaines troupes des divisions, de manière à accélérer les transports de concentration. Une fois les corps d’armée constitués, l’armée se trouvait dans un dispositif dit de mobilisation («Mobilmachungsaufstellung»). Ces travaux d’organisation des grandes unités devaient être terminés, pour les troupes les plus lentes, au matin du sixième jour de la mobilisation. L’armée pouvait alors soit être concentrée sur l’un ou l’autre des fronts, soit prendre un dispositif de concentration intermédiaire au cas où la menace ne serait pas clairement définie. Ce dispositif de mobilisation, à la fin des années 1890, était le suivant:
– Ier Corps d’armée
Etat-major: Fribourg
1ère Division: région Lausanne–Morges–Echallens
2e Division: région Cerlier –Aneth–St-Blaise
Les bataillons jurassiens: Tavannes–Tramelan
Les Bataillons neuchâtelois 19 et 20: Colombier
Troupes de corps: région Moudon–Morat
– IIe Corps d’armée
Etat-major: Berne
3e Division: région Berne–Münchenbuchsee–Muri
5e Division: région Aarau–Olten–Liestal
Troupes de corps: Berthoud et Wangen
– IIIe Corps d’armée
Etat-major: Zurich
6e Division: région Oerlikon–Winterthour
7e Division: région Wil–Frauenfeld
Troupes de corps: région Altstetten–Uster
– IVe Corps d’armée
Etat-major: Lucerne
4e Division: région Huttwil
8e Division: répartie en 4 groupes à Airolo, Brigue, Biasca et Coire
Troupes de corps: près du lac de Sempach, de Wolhusen et Hochdorf
Par ailleurs, Keller établit de nouveaux plans de concentration intermédiaire.185 Dans la seconde moitié des années 1890, il étudia deux dispositifs qu’il nomma «Armeeaufmarsch Ia» et «Armeeaufmarsch Ib». La réflexion du chef du Bureau d’état-major l’avait conduit à la conclusion qu’un regroupement plus serré de l’armée ne pouvait avoir lieu que dans la région de Lucerne. Cette solution, idéale, présentait toutefois un caractère trop théorique. Elle avait en effet le désavantage d’éloigner l’armée de la frontière. De plus, elle ne tenait pas compte de l’importance relative des menaces, ni des différences géographiques de chacun des fronts. Keller considéra que la frontière est était peu menacée et que celle avec l’Italie était défendue par un terrain très «fort», où les troupes de la 8e Division et celles des fortifications seraient suffisantes. Il ne restait donc plus que deux variantes pour les fronts ouest et nord. Le premier dispositif devait être pris en cas de menace française, hypothèse considérée comme la plus probable («Armeeaufmarsch Ia») et le second si le commandant en chef s’attendait à une attaque allemande («Armeeaufmarsch Ib»). La décision revenait à celui-ci, en fonction de la situation politico-militaire du moment.
Dans la variante Ia, le Ier Corps d’armée restait en Suisse romande. La 1ère Division devait se retirer sur le plateau d’Echallens, le gros de la 2e Division avancer depuis le canal de la Thielle en direction du Val-de-Ruz et les troupes de corps s’installer dans la région de Payerne. Le IIe Corps d’armée devait prendre position sur la ligne Soleure–Berthoud, à l’exception des troupes mobilisées dans le canton de Bâle, qui devaient rester dans cette région. Le IIIe Corps d’armée se déplaçait vers l’ouest en installant sa 6e Division à Brugg et sa 7e à Winterthour, mais laissait les troupes de corps à Zurich. Enfin, le IVe Corps d’armée maintenait la 8e Division sur le front sud, tandis que la 4e se déplaçait à Langenthal et les troupes de corps à Huttwil.
Dans la variante Ib, le Ier Corps d’armée restait en place en Suisse romande. Le IIe Corps d’armée s’installait entre Olten et Zofingue, tout en détachant des troupes près de Liestal. Le IIIe Corps d’armée se trouvait dans la région zurichoise, avec un détachement à Winterthour. Enfin, le IVe Corps d’armée laissait sa 8e Division sur le front sud, tandis que la 4e Division se déplaçait à Brugg.
Après 1900, Keller apporta des changements de détail à ces différents plans.186 Le dispositif de mobilisation du IVe Corps d’armée connut toutefois des modifications significatives. De plus, Keller se mit à travailler aux dispositifs de mobilisation particuliers («besondere Mobilmachungsaufstellung»), relatifs à chacun des quatre fronts. Ces derniers devaient être pris si l’adversaire était connu d’emblée. Les troupes devaient prendre directement leur dispositif au moment de la mobilisation, sans passer par un quelconque dispositif intermédiaire. Le but était de gagner du temps, d’éviter les déplacements inutiles et de réaliser immédiatement un effort principal sur la frontière menacée. La mise en place des détachements de surveillance de la frontière était également fonction de la menace, seuls ceux des fronts menacés s’installant dans leur dispositif. Ces dispositifs particuliers de mobilisation ne doivent pas être confondus avec les dispositifs de concentration en cas de guerre directe, contre un adversaire connu. Alors que les opérations de mise en place de ces derniers ne pouvaient être modifiées, celles concernant les premiers pouvaient être arrêtées.
A la fin de l’ère Keller, les modalités de la mobilisation étaient devenues très complexes et les différents plans d’application, avec toutes leurs variantes, particulièrement nombreux.187 Cette complexité était admise par Keller qui avoua qu’un successeur ou un remplaçant aurait de la peine à se retrouver dans la masse de documents. Un autre désavantage résidait dans la difficulté à tenir à jour l’ensemble des documents. Ceux-ci devaient être adaptés ou refaits chaque année, dans leurs différentes variantes, en raison des changements dans l’organisation des troupes, des chemins de fer ou des infrastructures cantonales. Il s’agissait d’un travail qui devait être réalisé par les différents chefs de section du Bureau d’état-major, ce qui représentait une charge considérable. L’expérience avait, en effet, montré que ces travaux ne pouvaient être réalisés par des officiers effectuant leur service à l’Etat-major. Ils ne restaient pas assez longtemps en place pour avoir l’aisance nécessaire dans ces activités.
Ce constat fut partagé par le successeur de Keller, von Sprecher. Trouvant le système de mobilisation beaucoup trop compliqué, il informa, peu de temps après son entrée en fonction en 1905, la Commission de défense nationale qu’il voulait revenir à un système unique. Keller, lui-même, avait d’ailleurs voulu remédier à ce problème. Il avait l’intention de mettre en place un nouveau système beaucoup plus simple, mais il n’eut pas le temps de réaliser ce projet durant l’année et demie qu’il resta encore à la tête du Bureau d’état-major. Par ailleurs, dès 1904, il eut l’intention d’organiser, à l’Etat-major général, des exercices de mobilisation et de concentration. Ces exercices devaient familiariser les différents membres de l’institution avec les quatorze (!) situations différentes de mobilisation. Afin de faciliter les activités de ses subordonnés et de son éventuel successeur lors d’une mobilisation, Keller prévoyait également de rédiger un aide-mémoire pour chacun de ces cas, dans lesquels seraient inscrits les procédures de travail ainsi que les documents à employer.
CHAP. III: Les officiers d’état-major général: formation, activités
1. La formation
1.1. Le recrutement, les effectifs et la répartition au sein des différents états-majors
La loi sur l’organisation militaire de 1874 prévoyait de former, indépendamment de la Section des chemins de fer dont nous parlerons ultérieurement, un corps pour le service d’état-major général composé de 3 colonels, 16 lieutenants-colonels ou majors et 35 capitaines.188 Ces officiers étaient nommés par le Conseil fédéral après avoir suivi avec succès la première Ecole d’état-major général. Les candidats étaient de jeunes officiers, capitaines ou premiers-lieutenants n’ayant pas encore accompli une école de recrues comme commandant d’unité, proposés par l’instructeur en chef, le chef d’arme, un des commandants de division et, à partir de 1891, de corps d’armée.
Les officiers d’état-major général devaient être répartis à l’Etat-major général et dans les états-majors des grandes unités, brigades, divisions, puis, à partir de 1891, corps d’armée, ainsi que dans des états-majors spécifiques comme ceux des fortifications, des villes frontière et des troupes de landwehr. Cette répartition se faisait par le Département militaire fédéral sur proposition du chef du Bureau d’état-major.189 La principale fonction qu’ils assumaient était celle de chef d’état-major. Toutefois, d’autres officiers EMG étaient incorporés dans les états-majors des corps d’armée et des divisions pour remplir les tâches du service d’état-major général.
La nouvelle loi apportait des changements considérables par rapport à l’ancienne organisation de l’Etat-major fédéral, notamment du fait de la suppression des différents états-majors spécifiques: états-majors du génie, de l’artillerie, du commissariat, etc.190 En ce qui concernait le personnel, une des premières tâches du Département militaire fédéral consista à régler la situation des officiers appartenant à ces différents états-majors, dont la carrière avait été, jusqu’alors, régie par la loi sur l’organisation militaire du 8 mai 1850. Les officiers désirant quitter l’Etat-major général purent le faire, à condition d’en présenter la demande jusqu’à la fin du mois de janvier 1875. Pour les autres, seuls restèrent incorporés dans la nouvelle structure ceux qui étaient âgés de moins de quarante-quatre ans et ceux, plus âgés, qui recevraient une «invitation à cet effet du Conseil fédéral et qui déclarer[aient] vouloir y donner suite». Le Conseil fédéral accorda leur démission à cinquante-six officiers d’état-major, quatre commissaires d’ambulance et un secrétaire d’état-major.191 Pour le personnel des chemins de fer de l’Etat-major général, la décision fut prise ultérieurement, le Bureau d’état-major recevant la mission de s’occuper de la question.192 Siegfried présenta une solution en septembre 1876 et le Conseil fédéral prit sa décision au début du mois suivant. Dès le début, les effectifs prévus par la loi s’avérèrent insuffisants pour assumer toutes les fonctions.193 Une fois les officiers répartis à l’Etat-major de l’armée et dans les états-majors des grandes unités, il ne restait plus qu’une réserve très faible, comme le montre l’exemple ci-dessous d’un projet d’organisation de 1874. Les quelques officiers EMG restant n’étaient pas assez nombreux pour remplir toutes les tâches qui pouvaient leur être attribuées en plus.
Tableau 5: Attribution des officiers EMG (projet d’organisation, 1874)

La constitution des corps d’armée en 1891 et le développement, plus général, des états-majors firent augmenter les besoins, particulièrement pour les grades les plus élevés.194 Ce développement ne fut toutefois pas aussi important que ce que Keller souhaitait. Le nombre d’officiers EMG à disposition ne permettait en effet pas de satisfaire des besoins supplémentaires et des compromis devaient être trouvés dans la répartition des postes.195 De plus, certains militaires, notamment Wille, ne voyait pas forcément d’un bon œil une augmentation de la présence des officiers EMG au sein des états-majors des grandes unités. Ainsi, lorsque Keller lui demanda son avis à propos de l’attribution d’un officier EMG dans l’état-major de chaque brigade de cavalerie, il répondit que cette mesure n’était «pas très urgente» et la question fut mise de côté.
Les effectifs prévus par la loi de 1874 étaient insuffisants pour remplir toutes les nouvelles fonctions. Le projet de loi sur l’organisation militaire de 1895 aurait dû résoudre le problème. Il prévoyait d’augmenter, certes de manière modeste, les effectifs du corps d’état-major, en doublant le nombre de colonels (6 au lieu de 3) et en créant 3 postes supplémentaires de lieutenants-colonels ou de majors.196 Malheureusement, il fut rejeté en votation populaire. Vers la fin de sa période à la tête du Bureau d’état-major, Keller pensait que les effectifs devraient comprendre 80 officiers pour l’Etat-major général.197 Ces chiffres correspondaient aux besoins de l’institution et étaient un peu supérieurs à ceux de ses effectifs réels. En ce qui concerne l’«Eisenbahnstab », Keller pensait que 40 officiers seraient suffisants, soit un peu moins que les effectifs réels du moment. La loi sur l’organisation militaire de 1907 ne donne aucun chiffre quant aux effectifs du corps d’état-major général. On ne voulait plus être lié à un texte législatif aussi rigide et difficile à modifier que la loi sur l’organisation militaire.
Tableau 6: Besoins en officiers EMG vers 1900198

Les effectifs du corps d’état-major général prévus par la loi ont donc été globalement insuffisants durant l’ensemble de la période étudiée.199 Les chiffres réels montrent par ailleurs que l’on eut de la peine à atteindre ces effectifs théoriques. Jusqu’en 1883, le corps d’état-major général disposa au mieux de 52 officiers. Ensuite, et jusqu’à la fin de la décennie, il compta quelques cadres excédentaires. A partir de 1890, le nombre d’officiers EMG augmenta de manière régulière et significative pour atteindre un pic en 1895 (85 officiers). Cette augmentation fut toutefois en partie absorbée par la création des corps d’armée qui nécessita de nouveaux besoins. Elle apparaît aussi sans doute comme un révélateur de la volonté du nouveau chef de l’Etat-major général de résoudre le problème des effectifs et de développer les activités de l’institution. C’est, en effet, sous son influence que les travaux d’état-major furent menés plus à fond et dans le détail. Dès le milieu des années 1890, les effectifs baissèrent toutefois fortement: on ne trouve plus que 70 membres dans le corps de l’état-major général en 1896 et même 60 en 1897. Cette diminution de près de 30 pour cent était la conséquence de l’arrêté fédéral du 20 mars 1895 prescrivant le transfert obligatoire à la troupe des officiers EMG quatre ans après leur entrée dans l’institution. Les années suivantes sont marquées par un renforcement et une stabilisation des effectifs légèrement au-dessus de 70 officiers. Cette dernière ne fut cependant pas immédiate, le nombre d’officiers EMG connut encore deux brusques baisses importantes en 1900 et en 1904.

Illustration 8: Incorporations des officiers de l’Etat-major général en 1889. Archives fédérales.

Graphique 1: Effectifs du corps d’état-major général (Etat-major général).
Le corps d’état-major général disposa généralement d’un nombre d’officiers à partir du grade de major égal ou supérieur aux effectifs prévus par la loi. En revanche, pour les capitaines, les effectifs légaux furent rarement atteints. Jusqu’en 1892, il manquait, chaque année, globalement, un tiers des capitaines prévus. Ensuite, la situation s’améliora, même si les capitaines continuèrent à être en sous-effectifs. On manquait, annuellement, de trois à quatre officiers de ce grade. La raison de cette nette amélioration doit sans doute être vue dans la division de l’Ecole I en deux cours séparés, se déroulant généralement sur deux ans. Cette mesure allégea en effet considérablement le poids des obligations des candidats à l’Etat-major général.
Ces chiffres montrent qu’il existait un problème de recrutement. Le vivier constitué par les capitaines était généralement suffisant pour alimenter les grades supérieurs. En revanche, il y avait des difficultés à recruter de nouveaux officiers, les candidatures se faisant sur la base du volontariat. La charge représentée par les dix semaines consécutives du cours de formation I constituait un obstacle pour de nombreux officiers jusqu’au début des années 1890. Ce phénomène ne touchait pas seulement les officiers de milice, exerçant des professions indépendantes ou subissant la pression de leur employeur.200 Même les instructeurs, surchargés de travail, devaient renoncer ou demander des dispenses pour raisons professionnelles. Les demandes de dispense étaient fréquentes et le nombre de candidats incertain jusqu’au dernier moment. Le nombre d’entrées en service effectives était souvent nettement inférieur à celui des officiers convoqués. L’exemple le plus significatif est celui du printemps 1890 où seuls 14 officiers entrèrent en service sur les 46 annoncés.201 Enfin, certains officiers admis dans le corps d’état-major général devaient le quitter en raison de l’opposition de leur employeur qui considérait que les obligations militaires de leur employé seraient trop lourdes.202
La sélection des candidats était par ailleurs très sévère; nombre d’entre eux, ayant suivi ou non les cours, n’étaient finalement pas admis au sein du corps d’état-major général. Les critères de sélection prenaient en compte les qualités d’intelligence et de caractère, de culture générale, de résistance physique, ainsi que l’éducation et la sociabilité. En 1876, Siegfried, dans une lettre adressée aux chefs d’arme, aux divisionnaires et aux instructeurs en chefs, définissait ainsi les qualités requises pour les candidats à la formation d’état-major général:203
«1° Goût prononcé pour le service militaire, possibilité de disposer de son temps en vue d’un appel fréquent au service et de travaux militaires en dehors du service.
2° Bonne santé, aptitudes physiques pour supporter les fatigues d’une campagne et la continuité des travaux de bureau. Etre cavalier expérimenté.
3° Caractère ferme et droit, inspirant confiance, éducation soignée, discrétion, tact, énergie, commerce facile.
4° Ecriture lisible, facilité de rédaction, écrire correctement l’une des langues nationales et comprendre un exposé français et allemand. Connaissances des règlements militaires et être convenablement versé dans les sciences historiques, géographiques et mathématiques élémentaires.»
De son côté, Keller insistait sur les qualités de caractère des officiers EMG. Dans son article de 1880 sur le Service d’état-major, il faisait le portrait de l’officier d’état-major général idéal.204 Ce dernier devait avoir beaucoup de tact, aussi bien avec les officiers, qu’ils soient EMG ou non, qu’avec la troupe et également être un bon camarade. De contact facile, il devait être capable de créer un climat de travail serein et de collaborer avec d’autres autorités militaires, tant cantonale que fédérale. Keller soulignait un point important. L’officier d’état-major général n’était pas un commandant. A ce titre, il ne devait pas s’immiscer dans les décisions du commandement. Son rôle se limitait à celui d’un conseiller et ses qualités premières étaient le sens des responsabilités et la confiance que l’on pouvait avoir en lui.
Les exigences étaient donc élevées, surtout aux niveaux de la personnalité et de la formation intellectuelle. La préférence était ainsi donnée aux candidats ayant une formation universitaire. Les jeunes officiers ne répondaient pas toujours à toutes ces exigences. Un colonel aussi distingué que von Sprecher regrettait, en 1892, que les candidats ne possèdent pas les qualités requises.205 Il les jugeait médiocres, manquant de culture générale, de connaissances de langues étrangères et d’aisance en matière de comportement en société. Ces propos sont sans doute exagérés et mériteraient d’être nuancés, comme le montrent notamment les rapports des attachés militaire français et les appréciations du 2e Bureau de l’Etat-major de l’armée qui soulignent la qualité des officiers EMG suisses.206 L’avis de von Sprecher indique toutefois que les candidats étaient évalués et sélectionnés avec rigueur. De plus, des considérations d’ordre administratif entraient également en ligne de compte. Comme nous l’avons vu, les candidats devaient avoir l’approbation des officiers les plus élevés de la hiérarchie militaire: instructeur en chef, chef d’arme, commandant de division ou de corps d’armée. Il y avait également, à qualification égale, priorité au grade supérieur. Ainsi, un capitaine pouvait être préféré à un premier-lieutenant s’il ne restait plus qu’une place libre à l’Ecole d’état-major général. Suivre le cours EMG I ne donnait par ailleurs aucune garantie d’entrer au sein du corps d’état-major général. Par exemple, en 1893, Keller estimait, après six semaines de cours, que plus de la moitié des candidats pouvaient entrer en ligne de compte pour un transfert ultérieur à l’Etat-major général.207 Même les officiers instructeurs étaient soumis à cette sélection et seuls les officiers qui le méritaient étaient définitivement acceptés dans l’institution.208
Graphique 2: Effectifs du corps d’état-major général (Section des chemins de fer).
De leur côté, les officiers de la Section des chemins de fer étaient sélectionnés parmi les employés d’administration et d’exploitation des entreprises de transport ferroviaire.209 S’occupant des questions très techniques de l’emploi du réseau ferré en cas de guerre, ils formaient un groupe à part au sein de l’Etat-major général. Leur nombre a été très stable, un peu moins de vingt, jusqu’à la fin des années 1880. Ensuite, comme pour l’Etat-major général, il a augmenté dans les premières années de l’ère Keller. Après une baisse en 1897, les effectifs ont encore crû, mais de manière plus lente, à partir de la seconde moitié des années 1890. Finalement, en une dizaine d’années, les effectifs de la Section des chemins de fer ont plus que doublé et ont fini par dépasser largement les quarante officiers.
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