Kitabı oku: «Ma petite»

Yazı tipi:

Arthur Dourliac

Ma petite


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314989

Table des matières

AU GRAND ARTISTE, A L’EXCELLENT FILS AU BIEN BON AMI

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

ÉPILOGUE

AU GRAND ARTISTE, A L’EXCELLENT FILS AU BIEN BON AMI

Table des matières

Hommage affectueux.

A. D.

1905.


I

Table des matières

DÉSERTEUR

L’EXPRESS de Boulogne filait à toute vapeur et, dans la nuit noire, les. arbres se détachaient, tels de grands fantômes aux bras tendus vers les fils ingrats rentrant dans la mère-patrie.

Combien sont-ils, en effet, dans ces rapides sillonnant les routes de tous les ports qui, après avoir couru le Monde, poursuivi la fortune, la gloire, le plaisir, dupes de quelque insaisissable chimère, reviennent hâtivement, furtivement, un jour ou une nuit; et que le monstre de feu, grondant, trépidant, qui les emporta jadis pleins d’espoir, de jeunesse, d’ardeur, rejette las, vieillis, découragés sur le pavé de Paris.

Oh! ce retour des vaincus de la vie moderne, plus angoissant, plus lamentable que le «Retour du Croisé », rendu de façon si poignante par un crayon inspiré ; car le bon chevalier d’alors avait tout perdu, «Fors la Foi!» et, malgré l’humiliation de la défaite, le deuil des frères d’armes tombés sur la terre sarrasine, les tristesses, les vides du foyer abandonné si longtemps, il pouvait lever haut le front vers le Ciel pour lequel il avait rompu ses dernières lances.

Mais l’aventurier de nos jours — parti dans un but égoïste de jouissance et de lucre, non à la conquête du «Saint Sépulcre», mais à celle de la Toison d’Or, — qui a tout perdu,... même l’honneur parfois! quels rêves consolateurs peuvent encore le bercer sur la dure banquette plus ou moins rembourrée où sa valise usée et déformée lui sert de mauvais oreiller, lorsqu’il réussit à trouver le sommeil?

Tel n’était pas le cas d’un voyageur de troisième classe qui, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, essayait tantôt un coin, tantôt l’autre et, bien qu’il les eût tous quatre à sa disposition, ne parvenait pas à s’accommoder à sa convenance ni à vaincre l’insomnie qui lui tenait les yeux ouverts malgré lui.

A travers les vitres brouillées, la campagne fuyait, sans que l’obscurité permît d’en distinguer les détails; sa mémoire familière n’en reconnaissait pas moins les plus petites stations, dont il mâchonnait les noms entre ses dents, comme on salue machinalement d’anciennes connaissances et, à cette évocation involontaire, son front soucieux se rembrunissait encore.

Malgré ses traits fatigués, ses joues creuses, son expression amère et désenchantée, trahissant la vieillesse précoce de ceux qui ont vécu trop vite, le regard était vif, les mouvements jeunes et, lorsqu’il redressait son grand corps drapé d’une cape à l’espagnole, il faisait songer à quelque orgueilleux hidalgo dont il avait les sourcils d’ébène et le teint olivâtre.

Impatienté de ne pouvoir dormir, il finit par rejeter brusquement sa couverture et fit quelques pas entre les banquettes pour se dégourdir les jambes; puis il s’assit sous la lampe fumeuse, et, tirant un portefeuille de sa poche, il commença d’en compulser les papiers.

C’était un fouillis bizarre, hétéroclite: enveloppes aux timbres de tous les pays, prospectus dans toutes les langues; plan d’une nouvelle cité dans l’Ouest; devis d’une plantation dans le Sud; note sur l’élevage des autruches, sur le lavage de l’or; vers inachevés, croquis ébauchés où de belles filles caucasiennes voisinaient avec de hideux types australiens; tout cela jauni, chiffonné, maculé ; avec une vague odeur de moisissure, de tabac, de cuir, de goudron, mêlé à l’âcre relent des violents parfums d’Orient.

Avec un ricanement sarcastique et un dédaigneux haussement d’épaules, indice de multiples déconvenues, il accordait à peine un coup d’œil irrité à ces feuilles volantes, et, les déchiquetant l’une après l’autre, les lançait rageusement par la fenêtre ouverte, semant la nuit noire de papillons blancs.

Il commença à compulser des papiers.


Peu à peu, le portefeuille se dégonflait, se vidait, devenait flasque; bientôt ce ne fut plus qu’un objet informe, plat, avachi, semblable à un soulier éculé et bâillant.

Il le considéra un instant d’un air dégoûté, avec la tentation de l’envoyer rejoindre son contenu; mais c’était un vieux compagnon de misère, et les cœurs les plus secs, les plus rebelles aux affections naturelles s’attachent parfois singulièrement à des choses inertes,... et il le referma avec une tape presque amicale.

Sous ses doigts, il sentit encore un papier oublié dans une pochette intérieure et en tira une lettre qui devait être là depuis bien longtemps, car les plis en étaient si usés qu’il fallait l’ouvrir avec précaution comme du papier de dentelles.

«Je ne suis qu’une petite bête et toi un grand esprit, mon frère; je le sais: tout enfant, j’admirais tes moindres paroles et je n’ai pas beaucoup changé en grandissant. Pourtant, sauf vot’respect, comme disent les gens de campagne, il me semble, dans mon modeste jugement, que le grand soleil te tape un peu dans les yeux et sur la cervelle. Tu as peut-être tort de railler la douce lueur de notre lampe Carcel, qui sait! s’il ne te faudra pas un jour des lunettes bleues.

«Un aiglon ne peut s’acclimater parmi les canards, fussent-ils d’Amiens! dis-tu. Évidemment tu nous considères tous tant que nous sommes comme de vulgaires volailles bonnes tout au plus à mettre en pâté (ce n’est déjà pas si méprisable et je t’ai vu y faire honneur), tandis que le roi des airs (gibier coriace, mon cher frère) te paraît à peine emblème digne de toi.

«Pourtant, sans te renvoyer à la fable de La Fontaine (je t’aime trop pour te comparer à un vilain corbeau), ne t’illusionnes-tu pas un peu sur tes forces? il en faut beaucoup pour enlever un mouton dans ses serres,... plus encore pour décrocher la Toison d’Or.

«Tous les hommes célèbres sont méconnus par leur famille, qui s’enorgueillit ensuite de la parenté ! A l’appui de cette affirmation, tu cites Molière, Balzac, etc. Mais combien ne sont même pas des etc.!... Il y a un mot plus triste pour ceux-là, que papa prononce quelquefois et que je ne veux pas te répéter....

«Le génie paie la rançon des fautes, des crimes mêmes! et la postérité donne quittance aux fils rebelles, qui ont désolé leur père, s’ils ont charmé le genre humain.

«Crois-tu?

«Il me semble, au contraire, que, sauf exception, grand esprit et grand cœur doivent aller ensemble et, pour répondre à tes exemples, — sans remonter jusqu’à saint Louis, — Napoléon, Goethe, Coppée, Gounod et notre ami Lansen prouvent que l’amour filial n’est pas incompatible avec l’amour de l’Art.

«Je ne doute pas de ton génie, moi, mon grand, je l’admire de confiance; tu peux ce que tu veux,... seulement peut-être veux-tu trop de choses! Ça me fait penser aux boucles d’oreilles de ma tante: beaucoup de petits brillants;... j’aimerais mieux un gros solitaire.

«Louis, pour qui tu me reproches ma partialité, ne sort pas de sa musique, ne voit qu’elle au Monde et en oublierait le boire et le manger:... aussi il a décroché le prix de Rome!

«Mais je n’y entends rien et tu vas me renvoyer encore à mon armoire au linge, mes confitures et mon pot-au-feu, seuls objets auxquels puisse se hausser l’intelligence d’une humble ménagère provinciale. (Vous oubliez que je viens d’obtenir mon brevet, avec dispense, s’il vous plaît, monsieur!) Je retourne donc à mes sauces, comptant sur le brin de laurier promis pour les assaisonner.... S’il se faisait trop attendre, si tes déboires s’aggravaient, si tu te sentais triste, las, découragé, reviens vers la vieille maison où nous avons grandi ensemble; malgré ton nom proscrit, ton souvenir y flotte toujours et, lorsque la porte s’ouvre brusquement, je vois bien papa tourner la tête avec un regard qui te ferait mal....

«N’hésite pas, va, mon grand; tu seras un peu grondé, embrassé beaucoup, car le cœur des parents ne change guère, et, depuis deux mille ans, il y a toujours un veau gras pour les enfants prodigues repentants.»

Le voyageur avait terminé sa lecture, et son regard, voilé d’une brume légère, ne quittait pas les fines pattes de mouche dansant devant lui leur ronde attirante.

«Viens, semblaient-elles dire; la main qui nous traça est restée la même, elle t’ouvrira le logis paternel, te conduira dans les bras de ton père et fermera sa bouche aux reproches. Pâle revenant, à bout de forces et de courage, viens te reposer au sein de la famille que tu as reniée et qui ne te repoussera pas. Viens, ton père est vieux, il n’est que temps de t’incliner devant ses cheveux blancs!»

Une larme, perle rare oubliée sous les paupières arides, roula sur le papier.

Honteux, il l’essuya d’un geste brusque, referma la lettré et contempla la campagne.

L’écharpe noire de la nuit se repliait lentement à mesure que l’aurore déroulait son écharpe rose; les ténèbres s’enfuyaient devant la lumière indécise grandissant à l’horizon, et les arbres, de leurs branches étendues, désignaient la bonne route au voyageur hésitant, troublé....

«Abbeville! Abbeville! Abbeville!»

Tout le long de la voie, le nom se répercutait bourdonnant à ses oreilles fiévreuses, comme un irrésistible appel....

Le front collé aux vitres, il regardait la petite gare presque déserte,... nul ne descendait:... un coup de sifflet,... on allait repartir....

Saisissant sa valise, il poussa la portière et sauta sur le quai au moment où le train s’ébranlait.

«Vous vous étiez endormi, monsieur», dit un employé.

Il fit oui de la tète, comme un homme mal réveillé, pendant que s’éloignait le long serpent de fer crachant ses rouges scories, emportant dans ses flancs un lourd déchet humain;... et il eut un soupir: regret? ou soulagement?

A la sortie, il tendit son billet.

«Mais, c’est pour Paris? observa le préposé.

— Qu’est-ce que ça vous fait? J’ai payé double, voilà tout!»

Et, avec une fierté digne du Cid, il se dirigea vers la ville, suivi par l’œil défiant de l’employé creusant ce problème:

Étant donné qu’un voyageur de troisième classe ne roule généralement pas sur l’or, pourquoi payer sa place jusqu’à Paris pour descendre à Abbeville?

Abbeville dormait: c’est le droit d’une cité paisible, honnête, laborieuse et l’indice d’une conscience pure! Dans le grand silence de ses rues désertes, on n’entendait que le pas de l’étranger, martelant le pavé sonore, qui protestait contre cette humeur noctambule en hérissant ses angles aigus et rébarbatifs.

Mais le pied, qui le foulait, était un ancien habitué ; il avait usé tant de semelles sur ses aspérités rocailleuses — depuis ses premiers brodequins de tout petit jusqu’à ses souliers de collégien et ses escarpins de jeune élégant — qu’il ne s’intimidait pas pour si peu!

Il sauta sur le quai.


Il allait droit devant lui, souple, léger, alerte, sans hésitation, sans crainte, ses idées noires balayées avec les dernières ombres de la nuit; il respirait avec délices l’air vif et pur du matin; il saluait d’un œil ami les hôtels bourgeois d’une simplicité cossue comme leurs propriétaires; les modestes boutiques, dont plusieurs n’avaient même pas mis leurs volets, ce qui faisait honneur à la sécurité publique!... Il allait, subissant inconsciemment l’emprise du sol natal, plus puissante à certaines heures que l’attrait de l’inconnu! malgré les étiquettes multicolores bigarrant sa valise et montant l’une sur l’autre comme des affiches électorales, il n’était plus l’éternel errant à la recherche d’un gîte, le nez levé vers toutes les enseignes; et il jouissait de se sentir chez lui, dans cette bonne ville picarde, si peu changée pendant ses courses vagabondes qu’il eût pu croire l’avoir quittée la veille!... Il allait, et le spectre de ses jeunes années marchait à ses côtés, compagnon souriant, évoquant ses plus heureux jours, lui chuchotant les noms des rues, des places, des monuments où il avait laissé un peu de sa vie, souvenirs mal extirpés de son âme aventureuse, telle l’herbe tenace entre les pavés....

Le chemin du collège, suivi tant de fois, sac au dos, croix sur la poitrine, tout fier de ses succès scolaires: «prémisses d’un brillant avenir!» (quelle ironie!); — les panonceaux de l’Étude où il grossoyait des minutes en rongeant son frein sous la surveillance de son père, le vieux caissier en manches de lustrine qui rêvait pour lui la succession du Principal; — le pensionnat de Mme Lansen, la marraine de sa petite sœur et la mère de son camarade Louis,... arrivé celui-là ! — l’église, où il revoyait encore le fin profil de la mignonne communiante si jolie sous son voile,... changé peut-être déjà en voile de mariée....

Tant de choses avaient dû se passer depuis qu’il était parti, sans détourner la tête, — loin de la famille bourgeoise, de l’existcnce mesquine, des idées étroites cadrant mal avec ses théories indépendantes, ses appétits de luxe, ses vastes aspirations; à la conquête de Paris! Puis il avait franchi les mers, visité les capitales, étudié les civilisations, tenté de grandes entreprises, accepté des métiers infimes, vécu de ses bras comme de sa plume, connu toutes les ivresses, épuisé toutes les misères et, après bien des luttes stériles, des efforts impuissants, il revenait aussi pauvre, aussi ignoré qu’au départ en cette paisible cité qu’il s’était flatté d’éblouir au bruit de son nom, de sa fortune, de sa gloire!

... Quatre heures sonnèrent....

Un vol de corbeaux tournoya en croassant au-dessus de la masse imposante de Saint-Wulfran se détachant dans le ciel blanchâtre....

Indifférent aux présages, il continua sa route, sifflotant, le cœur léger....

Brusquement, il s’arrêta....

Surgissant de l’ombre, dans le cadre pacifique de la placette entourée d’antiques maisons à pignons, une statue de bronze se dressait entre deux canons chinois, trophée bien dû à sa valeur,... l’Amiral Courbet!

Courbet! le héros du devoir, du patriotisme, de la foi! dont s’enorgueillissait à bon droit la petite ville, qu’elle donnait pour modèle à chacun de ses enfants!

Il détourna les yeux de ses traits sévères, mais ils rencontrèrent la bonne figure franche et résolue de l’humble marsouin anonyme glorifié là, avec son chef.

Et, rougissant, il enfila une autre rue.

Maintenant, il était moins allègre et marchait, le front baissé.... Déserteur! C’était vrai! il était un déserteur! et non seulement de la famille, mais encore du drapeau, lui fils et petit-fils de soldats!

On a beau ne pas croire à grand’chose, railler les traditions saintes, renier la Patrie, se flatter d’être un cosmopolite sans préjugés de frontière, ni sentiment national, les morts qui vivent en nous parlent et agissent quelquefois à notre insu; et il avait éprouvé la sensation brûlante d’un soufflet.

Pourquoi, lui qui n’était pas un lâche, avait-il commis cette lâche action, déshonorant la médaille militaire que son père était si fier de porter?

Une seule excuse, la discipline, épouvantail des faibles, viatique des forts; la discipline, trop rigoureuse pour cet assoiffé d’indépendance, esclave de ses fantaisies, humilié de plier devant la règle, et un jour d’ivresse, de folie.....

Le regrettait-il à cette heure?

Malgré lui, il ralentissait le pas....

Qu’allait dire, en le voyant, le vétéran rigide, fort capable d’imiter Brutus, et de le conduire lui-même aux autorités militaires? Quelle idée d’affronter inutilement ce péril? C’était ridicule! c’était fou!

N’importe, plus impérieuse que sa volonté, l’impulsion du moment le poussait irrésistiblement vers la demeure paternelle;... seulement, il fit un détour pour s’assurer retraite et alliée, et, devant une maison de bonne apparence, il posa sa valise et s’approcha du contrevent.

C’était le gîte hospitalier où il venait chercher refuge après quelque escapade, cacher une rentrée tardive, confesser quelque sottise, quelque dette; sûr de trouver toujours chambre prête, alibi sauveur, bourse secourable, indulgence plénière.

Trois petits coups au volet, la fenêtre s’ouvrait bien vite.

«Toc! toc! toc!

— C’est toi, Hippolyte?

— Oui, Tantan.»

Serait-elle surprise! et joyeuse!

Déjà son doigt répétait le signal familier:

«Toc! toc! toc!»

Avec les années, l’oreille devient moins fine....

«Toc! toc! toc!»

On entend grincer l’espagnolette; une voix cassée demande:

«Qui est là ?

— C’est moi, Tantan.»

Entre les volets se montre une tête ridée,... coiffée d’un bonnet de coton et ornée d’une moustache rébarbative.

Un homme dans la chambre de la vieille demoiselle! horreur!

«Que voulez-vous? interroge-t-il d’un ton rude.

— Mlle Martoise?

— Il y a bel âge qu’elle ne demeure plus ici.

— Où donc alors?

— Est-ce que je sais, moi! Est-il permis de réveiller les gens à pareille heure!»

Il referma sa fenêtre en grommelant, laissant son interlocuteur tout déconfit.

Bah! rien d’étonnant à cela! Avec la vieillesse les infirmités sont venues sans doute; la tante, trop seule, se sera retirée avec son neveu et sa nièce, il va les trouver tous réunis et il aura deux avocats au lieu d’un auprès de son père.

Et, en dépit de ses appréhensions, de ses craintes, il allonge le pas, attiré quand même par le «home» familial. Il lui tarde d’arriver, de soulever le lourd marteau de fonte, d’entrer dans le petit salon au meuble fané.

Enfin! il aperçoit les volets, verts, le perron de trois marches, la porte massive,... il frappe.... Un silence funèbre!... Un second coup, sourd, n’éveille que l’écho;... un troisième?...

Rien ne bouge! Seule, une persienne mal attachée grince lamentable sur ses gonds rouillés, et, comme l’aile d’un oiseau blessé, bat la fenêtre de son ancienne chambre, où vainement il essaye de plonger un regard à travers lès vitres nues sous la couche de poussière et les toiles d’araignées tapissant les barreaux.

Oh! la propreté flamande raillée si volontiers jadis, les carreaux brillants, les murs nets, les cuivres polis....

Tout présente l’image de l’abandon, de la vétusté, de la solitude, et sur un des vantaux une affiche déchirée:

«MAISON A VENDRE»

L’Angélus sonne, la ville s’éveille, les rues s’animent, les passants circulent, les boutiques s’ouvent,. les servantes jasent, les gamins se bousculent et le soleil levant caresse d’un rayon d’or le visage de bronze du vaillant marin tourné vers l’Orient....

Mais ni la clarté du jour, ni la gaîté des êtres et des choses ne distrait le morne voyageur qui regagne la gare d’un pas lourd.

Tout semble gris, terne, maussade, il peste contre les pavés, la province et lui-même.

Au chemin de fer, il faut repayer un billet pour Paris, seul résultat de sa promenade sentimentale; et, avec une expression intraduisible, il hausse les épaules et dit:

«Imbécile!»


II

Table des matières

L’INCENDIE DE L’OPÉRA-COMIQUE

DANS son premier portrait, à l’âge de trois mois, Mlle Jeanne est représentée toute pleurante, dans les bras de son papa; toute sérieuse, dans ceux de sa maman; toute rieuse, dans ceux de son frère, et la figure des grands reflétant celle de la petite, M. Dorigny a l’air tout chagrin, Mme Dorigny, toute soucieuse, et le jeune Hubert, tout épanoui.

«Avec moi, elle est toujours gaie! n’est-ce pas, ma petite?» répétait-il d’un ton protecteur, en lui chatouillant le bout du nez ou en la faisant sauter au plafond à la grande terreur de sa mère qui protestait tout effrayée:

«Voyons, Hubert, finis! tu vas la laisser tomber!

— As pas peur, maman, ça me connaît! regarde si elle est contente» !

Et c’était vrai, à en juger par sa bouchette rose ouverte comme un four de poupée et par son gazouillement joyeux, façon de rire des tout petits.

Aussi, le premier à qui elle tendit ses bras potelés, ce fut Hubert; le premier vers qui se dirigèrent ses jambettes trébuchantes, encore Hubert; le premier mot que bégaya sa langue inhabile, toujours Hubert!

C’était à rendre jaloux papa, maman, nourrice!

Hubert n’était pas peu fier d’un pareil succès!

Au reste, c’était un excellent frère. A l’âge où nombre de rhétoriciens, pénétrés de leur importance, estiment à peine les auteurs de leurs jours dignes de leur donner la réplique, lui ne dédaignait pas le moins du monde de se mettre au niveau de sa petite sœur, lui bâtissant des châteaux de cartes, se roulant avec elle sur le tapis, jouant à la «Main chaude», «Pigeon vole!» et repassant à son intention toutes les rondes enfantines: Au clair de la lune, J’ai du bon tabac, Malbroulk’, Cadet Roussel, La Palisse, etc.

Hubert ne ressemblait en rien à ces jeunes poseurs, pleins de morgue, d’affectation, qui ont l’air de porter un monde sous leur képi et haussent les épaules aux ébats de leurs camarades moins blasés.

Véritable boute-en-train plein d’ardeur, d’exubérance, de feu, au lycée comme à la maison; premier prix de gymnastique, d’équitation, d’escrime, cycliste enragé, nageur émérite, il était lauréat de tous les concours... de sport. Par exemple, pas le plus petit laurier universitaire, au vif déplaisir de son père, professeur à Condorcet, qui eût préféré lui voir suivre ses traces.

«A ton âge, j’ignorais le «Foot-ball» et ne battais pas le moindre record,... mais j’étais nommé deux fois au «Concours Général».

— On ne peut pas tout avoir, répondait philosophiquement notre étourneau: de ton temps on négligeait le muscle.

— Mais l’on développait la cervelle,... et l’on ne s’en portait pas plus mal.»

Ce n’était pas l’avis d’Hubert, grand partisan de l’éducation anglo-saxonne, faisant passer le physique avant le moral.

«Tes Grecs aussi appréciaient la vigueur et honoraient les athlètes, répétait-il en jonglant avec les haltères.

— Oui, mais ils ne négligeaient pas l’esprit et mettaient Eschyle au-dessus de Milon de Crotone. Si tu cumulais, je ne me plaindrais pas!»

Le cumul est une mauvaise chose, dit-on, et Hubert, vainqueur au Match des lycées, rata brillamment son bachot.

Mais il est admis, n’est-ce pas? que tous les bacheliers commencent par être recalés!

Et, quand le professeur s’indignait contre ces belles théories, citant son exemple et tant d’autres:

«C’est que vous mettiez les bouchées doubles, papa.

Hubert lui bâtissait des châteaux de cartes.


— Ou, plutôt, que nous n’avions pas autre chose à nous mettre sous la dent.»

En effet, M. Dorigny, fils d’un modeste instituteur de campagne, était un de ces grands laborieux, prodiges de volonté, d’énergie, de persévérance, qui, à l’instar de Jules Simon, ont gagné leur instruction à la sueur de leur front, se privant de dîner pour acheter des livres, et prenant sur leurs loisirs pour étudier, comme d’autres sur leurs études pour s’amuser.

Aussi, bien que rude et malaisé, avait-il fait rapidement son chemin et, parti de l’école primaire, était-il arrivé à l’École Normale, puis au Professorat, objet de son ambition.

C’était donc un gros chagrin et une amère déception de voir son héritier, dont la route était toute tracée et autrement facile, s’égarer à travers bois à faire l’école buissonnière.

Mais, en qualité de «fils à papa», Hubert jugeait inutile de se fouler: l’on avait semé pour lui, il n’aurait qu’à récolter; les protections sont faites pour quelque chose! et quand on a l’Université dans sa manche, on serait bien bête de se casser la tête.

Ce beau raisonnement ne l’empêcha pas d’être blackboulé, haut la main, et en juillet, et en novembre, au vif mécontentement de son père.

Heureusement, Mlle Jeanne, en personne d’esprit, choisit tout juste cette année-là pour faire son entrée dans le monde, et la venue de sa toute petite consola un peu M. Dorigny des déconvenues que lui causait «son grand».

D’ailleurs, promu à la dignité d’aîné, ce dernier s’était engagé solennellement à donner le bon exemple à sa cadette; mais avant qu’elle fût en âge d’en profiter, il avait bien le temps d’enlever bachot, licence et doctorat.

«Lorsqu’on prend l’habitude de muser au lieu de travailler, on a du mal à s’en défaire, observait le professeur, et la volonté est un outil qui se rouille comme les autres.

— Mais, papa, je m’occupe toujours....

— C’est vrai», appuyait Mme Dorigny, dont l’indulgence maternelle était prompte à l’excuser et qui vantait sans cesse son empressement, sa complaisance et son charmant caractère.

C’était un si bon enfant!

«Trop enfant! rectifiait M. Dorigny; il n’est pas plus sérieux à dix-huit ans que sa sœur à dix-huit mois! et il s’amuse autant avec elle, qu’elle avec lui.

— C’est d’un bon frère.

— Et d’un mauvais élève! un bachelier retoqué a d’autres occupations que de faire caracoler les petites filles sur son dos.

— Papa, je suis Heuri IV et toi l’ambassadeur d’Espagne.»

L’Ambassadeur d’Espagne avait beau froncer le sourcil, l’incorrigible gamin se précipitait à ses pieds, et les menottes de la fillette dans les siennes:

«Sire! les bourgeois de Calais supplient Votre Majesté de les recevoir en sa merci!... Hein! Suis-je calé en histoire?»

C’était sa façon de la repasser!

Comment se fâcher! S’il prenait une mine contrite, devant les reproches mérités, Jeannette se mettait à pleurer, bégayant:

«Pa... don... pou... Bert....»

Or le papa, déjà très indulgent à l’égard de son «grand», comme il l’appelait affectueusement, était un véritable papa-gâteau pour sa «petite».

Que voulez-vous? Quand elle avait montré son minois rose, il avait déjà la barbe grise, et il était moins père que grand-père.

Aussi, Mlle Jeanne prenait-elle la douce habitude de mener tout le monde par le bout du nez, à commencer par l’auteur de ses jours, qui ne savait guère résister à ses caprices.

Ah! si ses élèves l’avaient vu!

Heureusement, il ne faisait pas la classe aux petites filles!

Mlle Jeanne approchait de l’âge de raison, et Hubert terminait son service militaire, quand, à l’occasion de leur anniversaire de mariage, M. et Mme Dorigny, selon une invariable coutume, allèrent entendre Mignon, à l’Opéra-Comique.

C’était là que, selon la bonne vieille tradition bourgeoise, avait eu lieu leur première rencontre, et ils en gardaient douce souvenance, se complaisant à rappeler les menus détails de cette soirée décisive, d’où datait l’unique roman de leur vie paisible; les impressions confuses, les remarques puériles, les sourires échangés. Chaque année, ils tâchaient d’avoir la même loge, où elle lui était apparue radieuse, tout au plaisir du théâtre, dans son heureuse ignorance, entre son père et sa mère, préoccupés pour elle, qui lorgnaient les fauteuils d’orchestre pour y découvrir leur futur gendre. Pendant un entr’acte, il était venu, avec un ami commun, M. Angel, qui faisait les présentations, affronter l’examen scrutateur des parents, moins désobligeant encore que son insouciance, à elle! plus attentive aux faits et gestes de «Wilhem Meister», qu’à ceux de son modeste prétendant, timide et embarrassé, lui qui savait.

«Ma parole! j’étais presque jaloux de Lhérie», répétait-il en riant.

Après cinq lustres écoulés, ils franchissaient encore le seuil de la salle Favart avec une pointe d’émotion, comme en passant devant l’église où ils avaient été unis; et pendant qu’ils écoutaient l’Ouverture, une foule de souvenirs gais ou tristes, échos des jours écoulés, voltigeaient autour d’eux, tels des oiseaux migrateurs, redescendant du ciel aux premiers coups d’archet et mêlant leurs voix aériennes à la plainte du violoncelle ou à la joyeuse rentrée des cuivres.

En braves gens tout simples, pas ironistes ni «fin-de-siècle» pour deux sous, ils savouraient ces réminiscences du passé, vieux airs démodés quelquefois, mais dont on a l’accoutumance, qui font vibrer des cordes intimes au tréfonds de l’être.

Lorsque les montagnards de la Dame blanche chantaient à plein gosier:

«Car un baptême

Est une fête,»

ils évoquaient celui de leur premier-né, la maison en liesse, les grands-parents ravis, la pluie de dragées s’éparpillant sur les degrés, la bousculade, les cris des gamins, le toast attendri et chevrotant de l’aïeul octogénaire «au tout petit qu’il ne verrait pas grandir».

Avec Haydée, Venise, ses lagunes, ses gondoles, c’était leur voyage de noces; et l’Italie ensoleillée défilait sous leurs yeux mi-clos. Ils souriaient au refrain:

Ah! que Venise est belle!

Toujours belle, en effet, pour eux, malgré la mode changeante, puisque c’était là qu’ils s’étaient aimés.

Avec le Chalet et

«ces bois de sapins

«où règne la nuit sombre»

c’était un mois dans l’Oberland, à la suite du deuil d’une angelette qui n’avait fait que passer, sans même déposer ses ailes, mais n’en laissant pas moins grand vide derrière elle! et après tant d’années écoulées, la mère ne revoyait pas les Suissesses aux longues nattes et aux tabliers courts, sans soupirer:

«Dire que notre Marie serait presque une jeune fille!»

Mireille, le Domino noir, l’Ambassadrice, tout l’ancien répertoire chantant dans leur mémoire, leur rappelait quelque cher incident de leur existence sereine, dont rien n’avait jamais altéré la parfaite harmonie, où les larmes, inévitable tribut, hélas! n’avaient laissé aucune amertume.

Avec la musique moderne, moins familière à leurs oreilles, ils songeaient à l’avenir; au jour, prochain peut-être, où leur fils, à son tour, viendrait là comme était venu son père, lorgner timidement quelque gentille fiancée; au jour, plus lointain, où ce serait le tour de la chère fillette, qui dormait paisiblement, sans souci du futur en herbe les préoccupant déjà :

Quand je l’endors sur mes genoux,

Quand son petit corps frais et doux

Frissonne sous la longue blouse,

Je songe au mari qu’elle aura,

A cet inconnu qui viendra

Me la demander pour épouse.

Cette «Rêverie d’une maman», en prose ou en vers, est un peu celle de toutes les mères.

Cette année là, M. et Mme Dorigny étaient particulièrement charmés du spectacle: on donnait Mignon, qu’ils n’avaient pas revue depuis la date bénie de la présentation; et ils se réjouissaient de cette coïncidence:

«Ça nous rajeunit de vingt-cinq ans, maman, dit le professeur vérifiant si le billet de location était bien dans son portefeuille.

«Maman» sourit, déposa un dernier baiser sur le front de Jeannette, rêvant à sa poupée, respira en passant le superbe bouquet de son mari, cueillit une rose à celui de son fils (gentil! le pauvre troupier de ne pas oublier cet anniversaire!), et l’on partit, bras dessus, bras dessous, fredonnant tout bas:

«Connais-tu le pays?...»

De la rue d’Isly, où était leur appartement, proche le lycée, ils gagnèrent promptement la rue Favart, passèrent devant le contrôle en habitués et tendirent leur coupon à leur ouvreuse, avec un petit salut de connaissance.

«Je ne trouve pas cette musique si vieille, observa Mme Dorigny applaudissant la Romance de Mignon.

— C’est que nous avons, vieilli avec elle, mon amie, nous ne voyons pas plus ses rides que les nôtres.

— Je prétends bien n’en pas avoir.

— Comment donc! tu parais aussi fraîche qu’au premier jour.

— Flatteur!

— D’ailleurs, une jeune maman est toujours jeune, et notre Jeannette t’a au moins enlevé dix ans!»

.... L’acte touchait à sa fin; le Duo des Hirondelles commençait, lorsqu’une violente fumée envahit la scène....

Les spectateurs se levèrent inquiets.

«Allons-nous-en, Pierre, j’ai peur, dit Mme Dorigny, tremblante.

— Ce n’est qu’une fausse panique..., Tu vois, Taskin rassure le public, on se rassoit....

— C’est égal, j’aime mieux partir....

— Poltronne!»

Il l’aidait néanmoins à mettre son manteau et enfilait lui-même son pardessus, lorsqu’une gerbe de flammes fusa comme un éclair dévorant toiles et portants.... Le cri sinistre: «Au feu!» s’éleva à la fois de la scène et de la salle.

C’est un tumulte épouvantable; tout le monde se précipite vers les issues, se bouscule, s’écrase....

M. Dorigny essaie vainement d’ouvrir la porte, elle résiste à ses efforts; déjà les couloirs sont encombrés; dégringolant des galeries supérieures, le public roulant, grossissant, comme une avalanche, s’étouffe contre les parois des loges, que les malheureux prisonniers, suffoquant, asphyxiés, ébranlent d’un poing furieux et impuissant, au milieu de cris déchirants, de supplications éperdues, de gémissements plaintifs, à se croire dans un des cercles de l’«Enfer» de Dante.

Tout le monde se précipite vers les issues.


Le rideau de fer n’a pas manœuvré, l’incendie gagne, poussant devant lui des flammèches noires aveuglantes, le gaz s’éteint ajoutant encore à la confusion, le feu dévorant le remplace, court le long des balcons, grimpe aux colonnes, pénètre dans les loges, dont les locataires enfermés succombent à l’asphyxie ou, escaladant les balustrades, se précipitent au milieu de l’orchestre; des tisons rouges pleuvent sur le troupeau humain refoulé de toutes parts, allument les vêtements, brûlent les cheveux, grillent les chairs. Hommes, femmes, enfants affolés se tordent dans la fournaise, qui illumine les boulevards, jette l’épouvante dans les quartiers les plus reculés.

On peut se croire revenu aux jours sinistres de la Commune; et les nuages écarlates courant, se pressant au-dessus de la ville, telle une ardente chevauchée, empourprent d’un reflet sanglant les Tuileries, le Louvre, l’Hôtel de Ville, la Cour des Comptes, dont les ruines semblent se rallumer et mirent dans la Seine leur squelette calciné.

De toutes parts des secours arrivent, les pompes fendent au galop la foule, qui s’écarte terrifiée au son lugubre de la trompe d’alarme; mais le terrible fléau va encore plus vite, des grappes humaines suspendues aux fenêtres tombent et se broient sur les pavés; le lustre s’écroule sur un lit de cadavres dont il fait une horrible bouillie, la toiture s’effondre dans le cratère béant.... En vain, les lances braquées de tous les points font converger des torrents d’eau sur le brasier, en vain les échelles se dressent, les pompiers s’élancent, arrachent maintes victimes à la mort; pour une de sauvée, dix, vingt, cent succombent et les héroïques sauveteurs paient aussi leur tribut.

C’est un spectacle épouvantable, dont les témoins garderont l’inoubliable souvenir. Des familles entières restent dans les décombres; d’autres cherchent leurs membres dispersés.... et les premières ne sont pas les plus à plaindre! Le mari éperdu court çà et là appelant sa femme! la mère supplie qu’on lui rende sa fille! les enfants réclament leur père! une clameur désespérée s’élève des groupes lamentables! et ceux que la mort a épargnés, qui se retrouvent intacts, au complet, s’éloignent bien vite, presque honteux d’être épargnés au milieu de la désolation générale.

Le lendemain, Paris s’éveille morne, tragique, parlant bas, osant à peine interroger:

«Vous n’avez personne?»

C’est la question qui se presse sur toutes les lèvres et bien rares ceux qui peuvent répondre:

«Non».

Parents, amis, voisins, presque tout le monde est effleuré par l’épouvantable catastrophe, et connaît peu ou prou quelque victime, et la répercussion de tant de douleurs se fait sentir même aux plus indifférents.

Dans l’appartement de la rue d’Isly, deux orphelins sanglotent près du lit où vient d’expirer leur père, arraché mourant au brasier, qui, hélas! ne leur a même pas rendu les restes de leur mère.

Et les bouquets de fête ne sont pas encore fanés!


III

Table des matières

UN TUTEUR DANS L’EMBARRAS

Au retour du cimetière, où il avait conduit courageusement le deuil au bras de M. Angel, vieil ami de son père et confident de ses dernières volontés, Hubert eut une crise de désespoir que rien ne pouvait calmer.

Mauvaise tète, mais bon cœur, capable de sentiments profonds sous sa légèreté apparente, le pauvre garçon adorait ses parents et se reprochait amèrement, à cette heure douloureuse, de ne pas le leur avoir mieux prouvé de leur vivant.

Hélas! au bord d’une fosse ouverte, les moindres peccadilles, les moindres écarts retombent lourdement sur le cœur comme les pelletées de terre sur le cercueil. Alors, on donnerait toutes les années, insoucieusement gâchées, pour quelques jours de répit où l’on pourrait rattraper le temps perdu, semer à pleines mains les trésors de tendresse, en lit de fleurs sous les pas de celui qui s’en va.

Mais la Mort implacable n’accorde pas de sursis, le front glacé ne sent plus les baisers brûlants... et tardifs! les yeux clos ne voient plus les larmes sincères, les oreilles sourdes n’entendent plus les protestations d’amour, de regret, de repentir.

Devant la perte de son fils, M. de Montluc, dit-on, se lamentait surtout de ne pas lui avoir montré combien il l’aimait;... plus nombreux sont les enfants qui peuvent s’adresser ce reproche à l’égard de leurs parents.

Et Hubert, effondré, faisait un amer retour sur lui-même....

Sans doute, il n’avait pas commis de fautes graves, il n’avait pas le remords d’une de ces inguérissables blessures au cœur paternel par lesquelles la vie s’écoule lentement, sans que l’on s’en aperçoive; il n’avait pas fait blanchir avant l’heure les cheveux de son père, ni couler les larmes de sa mère; mais quelle joie leur avait-il donnée?

A ce grand laborieux qu’il eût dû prendre pour modèle, il avait refusé la légitime satisfaction d’un fils digne de lui. Son bachot, tardivement passé, à force de répétitions, il avait gaspillé sottement deux années au Quartier latin, sous prétexte de faire son droit, et il n’était même pas licencié ; mais, en revanche, il avait approfondi l’art de culotter des pipes, de vider nombre de bocks, et d’acheter des crocodiles empaillés à un taux invraisemblable chez les usuriers de la rive gauche.

«Bah! il faut bien s’amuser quand on est jeune, répondait-il aux reproches du professeur, je te paierai tout cela en gros, plus tard.»

Trop tard!

Maintenant, l’échéance était passée, la Mort avait fermé le guichet, et il restait débiteur insolvable de celui qui n’était plus là pour lui donner quittance.

Ah! si on savait!...

Hélas! en dépit du vers du poète, on escompte toujours l’avenir, le lendemain réparateur et:

...Demain, c’est le tombeau!

«Oh! ma petite! ma petite! toi, tu ne leur as jamais fait de peine!» sanglotait-il en embrassant éperdument la fillette que l’on avait poussée dans ses bras.

«Pleure pas, Hubert, pleure pas!» répétait-elle tout en larmes, elle-même, lui essuyant les yeux avec son mouchoir liseré de deuil.

Enfin! s’il n’avait pas été bon fils, il serait au moins bon frère, et les chers disparus seraient contents de leur grand! Il se promettait de les remplacer près de l’orpheline, de se consacrer tout à elle, en tuteur modèle, de lui donner une éducation brillante, de l’établir richement, etc.

M. Angel, ancien avoué, plein de sens, d’expérience et d’autorité, écoutait ces divagations d’un air indulgent, mais légèrement sceptique, et Hubert développant un programme digne d’une petite princesse:

Elle lui essuyait les yeux avec son mouchoir.


«C’est fort bien, mon jeune ami, observa-t-il d’un ton posé, et j’applaudis à vos généreuses intentions, mais avec quoi les réaliser?

— Ne sommes-nous pas héritiers de nos pauvres parents? demanda-t-il, étonné.

— Sans doute, mais savez-vous à combien se monte leur héritage?

— Non, monsieur.

— Je vais donc vous l’apprendre.»

En quelques mots nets et précis, il le mit au courant de la situation: M. Dorigny n’avait pas de fortune personnelle; celle de sa femme avait été engloutie presque totalement dans un krach financier; il ne laissait donc que des économies réalisées sur son modeste traitement et ses répétitions, heureusement assez lucratives, et un chalet au Crotoy où il allait passer ses vacances en famille. De plus, il lui manquait encore un an pour avoir droit à la retraite, ses enfants n’avaient donc rien à attendre de ce côté et, tout compte fait, ils se trouvaient à la tête d’une soixantaine de mille francs (à peu près ce que vous avez coûté jusqu’ici à votre père, mon jeune ami!), qui, divisés en deux, leur assurerait à peine de quoi ne pas mourir de faim.

Hubert fut atterré par cette révélation, non pour lui, — il était fort désintéressé et ignorait la valeur de l’argent, — mais pour «sa petite».

Sans connaître la position de ses parents, il leur croyait une large aisance: leur vie simple, mais confortable, l’éducation qu’il avait reçue; la pension pourvoyant généreusement à ses besoins et à ses plaisirs d’étudiant; ses dettes payées sans autres difficultés; tout cela lui donnait l’agréable illusion d’un avenir assuré où le travail lui apparaissait comme un devoir social, une question de dignité, beaucoup plus qu’une nécessité pratique.

Il savait vaguement que sa mère, plus riche que son père, l’avait épousé pour son mérite, qu’elle avait fait de nombreux héritages, rassemblant dans ses mains la fortune de toute sa famille, et que le professeur eût pu démissionner depuis longtemps, sans la conscience de remplir une sorte de sacerdoce intellectuel en formant l’esprit des jeunes générations.

Aussi, écoutait-il d’une oreille distraite les sermons paternels sur l’obligation de gagner sa vie et de se créer une position, et avait-il fait son droit en fils de famille, qui n’aurait jamais besoin de s’en servir.

Devant la réalité brutale, il comprenait aujourd’hui la gravité de ses torts et se désolait en songeant à la chère mignonne, condamnée à une existence médiocre, à un avenir précaire....

«En tout cas, monsieur, déclara-t-il avec chaleur, l’héritage, si mince soit-il, appartient à ma sœur, je n’en veux pas distraire un centime. Vous le remarquiez judicieusement tout à l’heure, c’est à peine ce que j’ai coûté jusqu’ici à mon père: donc c’est la part de Jeanne, je n’y ai aucun droit....

M. Angel écoutait ses divagations.


— Cette idée vous fait honneur, mon cher enfant, mais comment vivrez-vous?

— Oh! moi, peu importe! pourvu que ma petite ne manque de rien.

— Il est certain qu’avec le revenu de cette somme, on pourrait la mettre dans une bonne pension et lui assurer une éducation convenable jusqu’à l’âge de l’établir,... mais vous?

— Moi, je suis un homme, je travaillerai.

— A quoi?»

Il se tut, un peu embarrassé.

Il y a comme cela des mots héroïques, superbes... au théâtre; le rideau tombe et esquive les explications. Mais, dans la vie réelle, on n’a pas cette ressource, et après quelque fière déclaration de ce genre, les terribles: «Comment? A quoi? Pourquoi?» sortent de la coulisse et vous coupent vos effets.

«Voyons, mon ami, vous savez que j’étais celui de votre père; c’est donc l’intérêt et non la curiosité qui me guide. Confiez-moi vos intentions, vos aptitudes, et si je peux vous aider....

— C’est que, je ne sais trop moi-même....

— Voulez-vous me permettre quelques questions?

— Bien volontiers.

— Vous avez fait votre droit?

— Je l’ai commencé....

— Vous n’en êtes pas au doctorat, mais à la licence?

— Non plus.

— Vous êtes bachelier, au moins?

— Oh! oui.

— C’est quelque chose, mais c’est peu pour une carrière libérale.... Le commerce ou l’industrie vous conviendrait-il?

— Faute de mieux.

— Vous avez passé quelque temps à l’étranger?

— Oui, monsieur.

— Vous savez l’anglais?

— Pas très bien.

— L’allemand?

— Oh! très mal.

— La tenue des livres?

— Pas du tout.

— Ce ne sera pas facile de vous caser! Pourtant vous devez avoir quelques petits talents? Vous avez eu des succès scolaires?... des prix?

— De gymnastique, d’escrime, d’équitation! Ce serait peut-être apprécié dans un cirque, un manège, une salle d’armes!... ailleurs, c’est une piètre recommandation.

— Diable! Voyez-vous quelque autre branche?

— Je vois, monsieur, que je ne suis bon à rien, dit amèrement le jeune homme humilié. J’ai gâché mon temps, l’argent de mon père et, malgré ma bonne volonté, je ne puis rattraper ni l’un, ni l’autre. Pourtant, je ne veux pas vivre aux crochets de ma sœur, quand ce serait à moi de la soutenir; et si je ne puis trouver moyen de me suffire, fût-ce au prix des plus durs labeurs, je rengagerai.

— Vous ne le pouvez plus, vous n’êtes même pas sous-officier....

— Il ne me reste donc que la Légion étrangère, dit le pauvre garçon accablé.

— Bon! il serait toujours temps d’en venir là ! Ne jetons pas le manche après la cognée; la situation n’est pas gaie, évidemment; mais elle n’est pas désespérée; il doit y avoir quelque ressource,... je vais y réfléchir, nous en recauserons: la nuit porte conseil.»

Elle porte surtout aux idées noires et c’est un triste oreiller qu’une conscience bourrelée; le pauvre Hubert en fit la cruelle expérience et chercha vainement le repos dans son lit plus doux cependant que le «pieu» de la caserne. Mais, hélas! l’insouciance avait déserté ses rideaux et, de longtemps, il ne devait plus retrouver le sommeil, peuplé de rêves d’or, de son enfance et de sa jeunesse!

M. Angel venait de reprendre l’étude de son père, avoué à Abbeville, lorsque Pierre Dorigny, frais émoulu de l’École normale, fut nommé à la chaire d’histoire du collège. Rapprochés par un goût commun pour les lettres et les arts, et aussi par les souvenirs de l’existence parisienne à laquelle ils venaient seulement de dire adieu, ils s’étaient liés d’une étroite amitié doublée d’une sincère estime qui avait résisté au temps, à la séparation, à l’éloignement, lorsque le jeune professeur, montant en grade, fut nommé successivement à Saint-Quentin, Versailles, Paris, tandis que l’officier ministériel demeurait confiné dans sa province. Ils se voyaient rarement, retenus par leurs mutuelles occupations, mais ils échangeaient une correspondance régulière entretenant l’unisson des idées, des sentiments et, lorsque les circonstances le permettaient, ils se retrouvaient avec un nouveau plaisir, comme s’ils s’étaient quittés la veille.

M. Angel avait décidé le professeur à acheter un chalet au Crotoy pour y passer ses vacances: on y avait pendu la crémaillère l’année précédente; de son côté, M. Dorigny pressait son ami de vendre sa charge pour venir se fixer dans son voisinage et jouir ensemble des charmes de l’intimité et des plaisirs de la capitale. Ces plaisirs, purement intellectuels, consistaient surtout, pour ces deux hommes graves, dans la musique, dont ils étaient également fanatiques bien que de façon différente. Chose assez bizarre, tandis que le Parisien était demeuré fidèle aux anciens: Boïeldieu, Auber, Donizetti, Halévy, Adam et Mozart, son dieu! le provincial ne jurait que par les modernes, Wagner en tête et, bien que d’humeur sédentaire, il avait fait plusieurs fois le voyage de Beyreuth avant que l’auteur de Parsifal fût acclimaté parmi nous. Et c’étaient des discussions à perte de vue, rappelant la querelle des Gluckistes et des Piccinistes, mais avec moins d’acrimonie. Un seul nom réussissait à les mettre d’accord, celui de Lansen, dont ils avaient été les premiers à reconnaître la vocation, alors qu’il faisait sa rhétorique au collège d’Abbeville, et ses opéras étaient l’unique terrain où ils se rencontrassent pour applaudir aussi chaleureusement.

«C’est digne de Mozart! disait l’un.

— C’est digne de Wagner!» affirmait l’autre.

Peut-être, si, le jour de la catastrophe, l’Opéra-Comique eût donné du Lansen au lieu de l’Ambroise Thomas, eût-on compté une victime de plus!

En effet, cédant aux instances de son ami et à son propre désir, le mélomane wagnérien, qui trouvait décidément Abbeville trop loin de la rue Auber, de la salle Favart et des concerts Colonne, avait renoncé à ses panonceaux et s’était installé dans un paisible entresol de la rue Godot-de-Mauroy.

Hélas! les projets des hommes ressemblent aux bulles de savon qui crèvent dès qu’on les effleure.

A peine avait-il réalisé son rêve que l’Opéra-Comique brûlait et que son ami y trouvait la mort!...


IV

Table des matières

LES VOLONTÉS DE JEANNETTE

HUBERT connaissait personnellement assez peu M. Angel, mais il savait la grande confiance que lui témoignait son père; aussi, malgré ses velléités d’indépendance et une certaine dose de présomption inhérente à la vingtième année, était-il disposé à écouter ses avis. Leur court entretien, en lui enlevant quelques illusions, lui en avait fait encore mieux comprendre la nécessité et lui, qui, la veille, eût rejeté la moindre tutelle, regrettait maintenant que son âge lui en conférât, au contraire, les charges. Peut-être même la discipline du régiment lui eût-elle semblé moins lourde que cette écrasante responsabilité et eût-il préféré l’obéissance passive à ces cruels débats intérieurs où la voix de sa conscience parlait plus haut que son caporal. Livré à lui-même, à ses pensées assez peu consolantes, il put mesurer sa faiblesse, son inexpérience! A vingt-trois ans, il était forcé de se l’avouer à sa honte, il était aussi ignorant de la vie sérieuse que la pauvrette, cachant sa tête frisée sur son épaule, dont il était le seul refuge, le seul protecteur! Piètre refuge! médiocre protection! Certes, il ne trouvait pas le doux fardeau trop pesant, mais il rougissait de ses bras débiles!

S’il avait mieux employé son temps, il serait au moins avocat; s’il avait mieux profité de ses voyages, il saurait l’anglais, l’allemand; s’il avait seulement décroché les galons de sergent, il pourrait rengager, concourir pour Saint-Maixent, arriver officier.

Mais non, rien!

Au Quartier latin, il avait plus fréquenté les brasseries que les cours; à l’étranger, il avait vécu en fils de famille, courant les aventures et négligeant le bureau; au régiment, il avait esquivé la théorie et le peloton d’instruction des élèves-caporaux.

A quoi bon!

Il ne serait plus si dédaigneux aujourd’hui.

Ruminant cent projets plus impraticables les uns que les autres, regrettant sa folle conduite, déplorant son incapacité, le remords s’ajoutait à son chagrin, herbe amère, mais salutaire, qu’il put mâcher et remâcher à loisir pendant ces heures douloureuses d’isolement, d’impuissance, de tristesse, plus profitables qu’un long sermon.

Ah! s’il avait su!...

Dans la tristesse de l’appartement trop vaste, seul avec la mignonne, dont le doux sourire et les innocentes caresses lui semblaient le plus cruel reproche, il avait des moments de découragement, de défaillance contre lesquels il s’efforçait vainement de réagir.

La nuit, chassé de son lit par l’insomnie, il se réfugiait dans le cabinet de son père et là, devant son fauteuil, son bureau, sa lampe qui avait tant de fois éclairé ses veillées laborieuses, il avait des crises de désespoir et bégayait comme un petit enfant:

«Pardon! pardon!»

En présence du juge inflexible que chacun porte en soi, il n’osait même plus invoquer les circonstances atténuantes et se condamnait plus rigoureusement que l’ombre paternelle, toujours indulgente, qui, invisible, sinon insensible, eût voulu sécher les larmes de son «grand».

Il devait sortir de cette épreuve l’esprit mûri, l’âme trempée pour le bon combat et il se jura de racheter le passé, non par des résolutions héroïques et un peu théâtrales, mais simplement, dignement, par son courage, ses efforts, sa persévérance.

L’ancien avoué, qui, avec une profonde expérience des hommes, s’était abstenu d’intervenir trop vite, le retrouva dans ces excellentes dispositions dont il le félicita chaleureusement.

«Voyez-vous, mon jeune ami, l’important n’est pas de se déclarer prêt à tout, mais de ne bouder devant rien, quoiqu’il en coûte. Tel proteste qu’il balayerait les rues et décline dédaigneusement un emploi de saute-ruisseau. A votre âge, toutes les ambitions sont légitimes et le but n’est jamais trop haut ni trop loin, quand on a des bras, des jambes et du coeur. Seulement, il faut faire comme les anciens compagnons du Tour de France et gagner sa vie en route par son travail. Avez-vous réfléchi au choix d’une carrière?

II avait des crises de désespoir.


— Cela me serait-il permis?

— Sans doute. Aucune porte n’est encore fermée devant vous, à condition de ne pas flâner sur le seuil.

— Oh! quant à ça, c’est bien fini!

— Bon! alors préféreriez-vous une carrière libérale ou autre? Répondez franchement.

— Si j’en avais la possibilité, je souhaiterais certainement réaliser les intentions de mon père et continuer mon droit en vue du professorat, mais ne serait-ce pas trop présumer de mes forces?

— Ce qu’on veut, on le peut, jeune homme; le voulez-vous sérieusement? tout est là.

— Avec votre approbation, oui, monsieur.

— Bien! ça suffit. Un an pour la licence, deux pour le doctorat, deux pour l’agrégation; vous pouvez être professeur avant trente ans avec de l’énergie et de la persévérance.

— J’en aurai....

— Avisons donc maintenant aux voies et moyens. Votre capital....

— Celui de ma sœur.

— Écoutez, mon cher enfant, j’apprécie votre délicatesse, mais il serait puéril, par un scrupule exagéré, de paralyser votre avenir dont dépend celui de votre sœur. Mettons que c’est un emprunt que vous contractez; à vous de le faire fructifier par un labeur soutenu, afin de payer, un jour, largement votre dette.

— Mais Jeanne?

— J’ai trouvé pour elle une pension très convenable à Bourg-la-Reine qui ne reviendra pas à plus de quinze cents francs. Votre revenu actuel dépassant ce chiffre, vous pourrez facilement prélever une dizaine de mille francs pour achever vos études. Dame! vous ne roulerez pas sur l’or, et le chapitre «menus plaisirs» devra être rayé du programme.

— C’est déjà fait, monsieur.

— Alors vous n’avez pas d’objections?

— Une seule. Je consens à devenir le débiteur de ma sœur, puisque vous estimez que refuser serait fierté mal placée.

— Entêtement absurde.

— Soit, je m’incline; seulement je suis sûr de mon courage, de ma volonté, moins de mes forces. Je puis tomber malade, je puis mourir avant d’arriver au but et je ne veux pas mourir insolvable.

— Alors?

— Alors, monsieur, ne pourrais-je contracter, au profit de la chère mignonne, une assurance dont je prélèverais la prime sur mes modestes ressources et qui la couvrirait, le cas échéant.

— Parfaitement, approuva M. Angel, cette idée fait honneur à votre jugement et à votre cœur; je ferai le nécessaire à cet égard.

— Merci encore.

— Tout est donc réglé et convenu. Jeanne pourra entrer, la semaine prochaine, au pensionnat en question, où elle trouvera les soins que réclame son jeune âge; vous vous installerez de votre côté près de l’École; il ne restera qu’à liquider cet appartement et le mobilier que vous ne pourrez emporter.»

Hubert soupira.

Assez indifférent à cet égard, il plaisantait volontiers l’attachement de ses parents pour les meubles démodés, mais vieillis avec eux:

«Pas «modern style», ton salon, maman.»

Mais depuis qu’ils n’étaient plus là, que les grands fauteuils étaient vides, que les chers visages ne se reflétaient plus dans les glaces dorées, que le piano restait muet, les rayons de la bibliothèque intacts, il lui semblait qu’un peu de leur âme était passée dans toutes ces choses familières et, à la pensée de les voir disperser sous le marteau brutal du commissaire-priseur, son cœur se serra douloureusement.

Hélas! ce ne serait pas le plus cruel sacrifice.

Et, comme Jeanne montrait son minois rose si touchant sur les vêtements noirs, il la saisit dans ses bras avec une sorte d’emportement et, l’embrassant tendrement, bien tendrement, il murmura les yeux humides:

«Va! ma petite! Je te referai un nid bien doux....»

Tout était arrangé, décidé, conclu, lorsque surgit un obstacle imprévu.

La tierce partie, que l’on avait omis de consulter, plus intéressée que personne dans la question, manifesta tout à coup une violente opposition et, au retour d’une visite au pensionnat dont elle n’avait vu cependant que les beaux côtés: riants jardins, blancs dortoirs, récréation animée, maîtresses souriantes, elle déclara tout net, à son jeune tuteur consterné, qu’elle ne voulait pas le quitter, jamais! jamais!! jamais!!!

Et comme ce dernier jamais!!! se noyait dans un torrent de larmes, il n’eut pas le courage de se fâcher et, prenant la pauvrette sur ses genoux, il commença par l’embrasser beaucoup, puis essaya de la raisonner un peu.

Mais les pleurs, séchés sous les baisers, se remirent à couler de plus belle, malgré toute la logique du pauvre bachelier.

«Allons, ma petite, sois gentille, essuie tes yeux, tu ne peux plus rester chez nous, puisque nous n’avons plus de chez nous. Moi aussi, ça me fait peine de m’en aller tout seul, de ne plus voir ta chère frimousse, de ne plus t’entendre gazouiller autour de moi; mais il me faut travailler, comme tu dois le faire de ton côté.

— Je veux bien travailler, mais avec toi.

— Impossible, je n’aurai qu’une chambre où je serai très à l’étroit et où tu t’ennuierais, quand je ne serais pas là ! Tandis qu’à la pension tu auras de gentilles compagnes, de bonnes maîtresses, de grands jardins: tu t’amuseras beaucoup.

— J’aime mieux m’ennuyer avec toi.»

Les arguments les plus irrésistibles se heurtaient à l’obstination désespérée de la fillette, répétant à travers ses sanglots:

«Ne me quitte pas, mon grand, ne me quitte pas comme papa et maman, ou j’en mourrai aussi.»

Pelotonnée dans ses bras, sa jolie tête ébouriffée appuyée bien fort contre sa poitrine, ses menottes nouées autour de son cou, elle ne voulait pas le lâcher, tout son petit corps secoué d’un tremblement nerveux.

Il ne put la consoler ni la décider à manger; sa nourrice ne fut pas plus heureuse: d’ailleurs, la pauvre femme, elle aussi, poussait de gros soupirs à l’idée de se séparer de sa mignonne, et, après l’avoir couchée, elle demeura longtemps assise au pied de son lit, la contemplant d’un air navré en répétant tout bas:

«Me prendre ma petite aussi! c’est-y Dieu possible!»

Jeanne s’endormit avec peine et quand, malgré sa résistance, le marchand de sable, ce grand ami des petits enfants, eut clos ses paupières rebelles, son agitation fébrile et la moue désolée gonflant ses lèvres roses, trahissaient les vilains cauchemars troublant encore son sommeil.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
234 s. 57 illüstrasyon
ISBN:
4064066314989
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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