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Kitabı oku: «Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second», sayfa 11
XVII
LA COMÉDIE SOUS LA RÉGENCE
(DE 1715 A 1723)
Influence du théâtre sur les mœurs et des mœurs sur le théâtre. – Destouches seul auteur sérieux ayant produit des comédies à caractères pour la Comédie-Française sous la Régence. – Notice sur lui. – Son genre de talent. L'Ingrat (1712). —L'Irrésolu (1713). —La Fausse Veuve (1715). —Le Triple Mariage (1716). – Ce qui donna lieu à cette pièce. —L'Obstacle imprévu (1717). —Le Philosophe marié (1727). —Les Envieux (1727). – Anecdote. —Le Philosophe amoureux (1729). – Couplet sur cette pièce. —Le Glorieux (1732). – L'acteur Dufresne pris pour type. – Vers sur la préface de cette pièce. —L'Ambitieux et l'Indiscrète (1737). – Comédie longtemps interdite. —La force du Naturel (1750). – Mot de Mademoiselle Gaussin. – Bon mot d'une autre Gaussin moderne. —Le Dissipateur (1753). —La Fausse Agnès, l'Homme singulier, le Tambour nocturne, représentés après la mort de Destouches (en 1759, 1762, 1765). —Les Amours de Ragonde (1742), opéra comique composé pour la duchesse du Maine.
Si le théâtre influe sur les mœurs des peuples, les mœurs aussi influent sur le théâtre. Pendant les guerres de religion, la scène est occupée par des pièces à sujets religieux; pendant les graves périodes du gouvernement de Richelieu et du règne du Grand Roi, la scène voit naître les tragédies à sujets héroïques des Corneille et des Racine, les belles comédies de mœurs de Molière. Quand vient la Régence, avec ses mœurs légères, le théâtre perd ses auteurs sérieux; la comédie facile, l'opéra comique, le vaudeville, les pièces qui n'ont plus aucun cachet d'étude, qui commençaient à se faire pressentir aux dernières années de Louis XIV, font irruption sur notre théâtre; les Italiens, avec leurs bouffonneries, sont rappelés, et la scène tend à se modifier complétement, à devenir déjà ce qu'elle est de nos jours.
Sous le gouvernement du Régent, nous ne voyons guère qu'un seul auteur sérieux, Destouches, ayant bien voulu vouer son talent au Théâtre-Français, et nous rappeler, par ses comédies à caractères, l'école de Molière, qui s'éloignait de plus en plus à cette époque légère, frivole, graveleuse et inconséquente. Tous les autres auteurs s'étaient jetés du côté des Italiens ou travaillaient pour les théâtres de la Foire.
Philippe-Néricault Destouches, né à Tours en 1680, après avoir fait de bonnes études à Paris, entra dans l'armée et se trouva au siége de Barcelone où il faillit périr par suite d'une explosion de mine. Ayant fait la connaissance du marquis de Puysieux pendant que son régiment était à Soleure, le marquis, alors ambassadeur de France en Suisse, s'attacha beaucoup à lui et l'engagea si fortement à se vouer à la diplomatie, que Destouches suivit ce conseil. Grâce à son protecteur, il fut nommé bientôt premier secrétaire d'ambassade. L'étude des grandes affaires politiques ne l'empêcha pas de se livrer au culte des Muses, pour lequel il avait dès son enfance montré une vocation très-prononcée. Pendant son séjour en Suisse, il avait composé une de ses bonnes comédies, la première, le Curieux impertinent, qui eut plus tard du succès à Paris.
En 1717, le Régent l'envoya en Angleterre où il resta sept années chargé des affaires de France. Il s'y maria. Le duc d'Orléans lui destinait le département des affaires étrangères. Après la mort de ce prince, Destouches, qui avait déjà fait jouer plusieurs comédies très-remarquables, se retira dans une terre près de Melun. C'est dans cette solitude qu'il composa une bonne partie des pièces qui composent son répertoire. Il venait de temps en temps à Paris porter une comédie aux acteurs du Théâtre-Français, et repartait toujours pour sa campagne la veille de la première représentation. Il y mourut en 1754, à l'âge de soixante-quatorze ans. Il avait été reçu à l'Académie en 1723. Destouches était un homme d'une candeur, d'une franchise qui le firent toujours aimer et estimer de tout le monde. Impossible de voir personne ayant un plus aimable caractère.
On doit assigner à ce poëte une des meilleures places parmi les auteurs comiques qui ont travaillé pour la scène française. En effet, on remarque dans ses comédies une grande justesse de dialogue, une versification facile, un comique noble, une morale saine, un jugement mûri par l'étude, une élégante simplicité comparable à celle qu'on admire dans Térence, un soin parfait à rejeter tout ce qui sent l'afféterie. Ses compositions ont un grand cachet de vérité, de naturel, d'honnêteté. On peut le mettre au-dessous de Molière et au-dessus de Regnard; car s'il n'a ni la force comique du premier, ni la gaieté vive du second, il réunit à un certain degré les qualités essentielles de l'un et de l'autre. Souvent même ses comédies présentent un dénoûment plus adroit, plus heureux que le dénoûment des pièces de Molière, plus moral et plus décent que dans celles de Regnard. Le plus grand reproche que l'on puisse adresser aux compositions de Destouches, c'est un peu de monotonie dans la facture, un style quelquefois diffus et trop de régularité dans la marche de l'action.
La première comédie que Destouches fit jouer est le Curieux impertinent, en 1710. Il donna ensuite, en 1712, l'Ingrat, comédie en cinq actes et en vers, qui eut du succès. L'auteur, fils plein de bons sentiments et qui prélevait sur son avoir la somme considérable, à cette époque surtout, de quarante mille livres, pour l'envoyer d'Angleterre en France, à son père chargé d'une nombreuse famille, ce fils pouvait bien stigmatiser le vice affreux de l'ingratitude.
Une année plus tard, en 1713, Destouches donna une autre comédie en cinq actes et en vers, l'Irrésolu, et deux ans après le Médisant, également en cinq actes et en vers, et la Fausse Veuve ou le Jaloux sans jalousie, en un acte et en prose. Cette dernière pièce ne réussit pas. C'est à la suite de cette première représentation de la Fausse Veuve, que le théâtre resta fermé pendant un mois entier, à cause de la mort de Louis XIV. Le triple Mariage, jolie petite comédie en un acte et en prose, fut jouée en 1716. La donnée en paraîtrait aujourd'hui assez médiocre et parfaitement invraisemblable, cependant l'idée en fut suggérée à l'auteur par une aventure véritable. Un homme d'un âge avancé, père d'un fils et d'une fille, épouse en secret une jeune personne qui, au bout de quelques mois, le décide à déclarer son mariage. Le brave homme juge à propos de faire cette confidence à ses enfants, à la fin d'un repas de famille. Or, quel n'est pas son étonnement lorsque son fils, après avoir entendu l'aveu, se lève et vient présenter à la bénédiction paternelle une jeune femme qu'il a épousée aussi secrètement. La fille, à son tour, imite son frère et présente un mari qu'elle a pris sans le consentement de l'auteur de ses jours. Le père se décide à tout approuver et à porter un toast aux trois mariages. Telle est l'aventure que Destouches a fort spirituellement mise en action dans sa jolie comédie.
En 1717 parut l'Obstacle imprévu, comédie en cinq actes. En 1727, le Philosophe marié et les Envieux. Ainsi, on voit que Destouches resta dix années sans rien composer pour le théâtre, absorbé sans doute par ses fonctions diplomatiques. La comédie des Envieux est une critique du Philosophe marié. Cette dernière comédie, en cinq actes et en vers, est tout simplement l'histoire du mariage secret de l'auteur. Destouches, envoyé en Angleterre avec l'abbé depuis cardinal Dubois, resta pendant quelques mois à la cour de Londres avec le trop célèbre abbé. Dubois ayant été rappelé à Paris pour remplir les hautes fonctions de secrétaire des affaires étrangères, laissa Destouches en qualité de ministre plénipotentiaire de France. C'est alors que le poëte-diplomate conçut une passion des plus violentes pour une Anglaise fort jolie, d'une naissance fort distinguée. Il l'épousa dans la chapelle de l'ambassade. La bénédiction nuptiale fut donnée par le chapelain en présence de la sœur de sa femme et de quatre témoins. La cérémonie fut tenue secrète, et le mari, reprenant la plume du poëte, fit de cette union une fort bonne comédie. Puis il composa lui-même la critique de sa propre comédie, dans une pièce intitulée les Envieux.
En 1729 on joua au Théâtre-Français le Philosophe amoureux, qu'on devait donner sous le titre du Philosophe garçon, comédie en cinq actes et en vers, longtemps attendue, longtemps désirée comme le fameux Catilina de Crébillon, annoncé en sept actes et qu'on ne finissait pas de mettre à l'affiche. Cela donna lieu à un joli couplet chanté dans les Spectacles malades par un médecin de la Comédie-Française:
Un peu de nouveau comique
Dans l'hyver vous sera bon;
Le Philosophe garçon
A la fin de sa boutique;
Mais il faut avec cela
Sept gros de sené tragique,
Mais il faut avec cela
Sept gros de Catilina.
Le Glorieux, 1732, la meilleure production de Destouches, comédie en cinq actes et en vers, restée au théâtre, fut écrite pour l'acteur Dufresne, choisi par l'auteur pour type. Aussi Dufresne joua-t-il le rôle d'original. Ce comédien avait un valet avec lequel il daignait parfois s'abaisser jusqu'à la confidence. Ce valet, véritable Crispin de comédie, courait au foyer raconter aux camarades de son maître les propos excentriques de ce dernier, ce qui, bien entendu, amusait fort les bons camarades. Un jour cependant, leur joie se changea en colère; Dufresne ne voulant pas jouer, dit avec emphase à son domestique qui s'empressa de venir leur rapporter la phrase: – «Champagne, allez-vous en dire à ces gens que je ne jouerai pas aujourd'hui.»
La préface mise par l'auteur en tête de la pièce parut quelque peu présomptueuse, ce qui donna lieu à cette épigramme:
Destouches, dans sa comédie,
A cru peindre le Glorieux;
Et moi je trouve, quoi qu'on die,
Que sa préface le peint mieux.
Après le Glorieux, l'Ambitieux et l'Indiscrète, tragi-comédie en cinq actes et en vers, jouée sans avoir été affichée, en 1737. Le sort de cette pièce fut longtemps incertain. Les comédiens, dès qu'on la leur avait présentée, l'avaient unanimement reçue, fondant sur elle de grandes espérances; mais le lieutenant de police, trouvant ou croyant y voir des allusions contre le garde-des-sceaux, refusa net l'autorisation de la jouer. Quelques démarches que l'on fît près de lui, l'interdiction fut maintenue jusqu'à la disgrâce du personnage que l'on prétendait désigné. Alors on obtint la libre pratique et la comédie put paraître, mais n'obtint pas un bien grand succès, malgré les efforts de mademoiselle Dangeville qui cependant par son jeu spirituel, par sa grâce, par la naïveté qu'elle mit dans son rôle, la sauva d'une chute et la préserva d'une cabale.
En 1750, quatre ans avant la mort de Destouches, cet auteur, quoiqu'il fût âgé de soixante-dix ans, donna une pièce en vers et en cinq actes, la Force du naturel, qui ne fut ni un succès ni une défaite, malgré le jeu de cette même Dangeville. La célèbre mademoiselle Gaussin y avait un rôle de jeune fille dans lequel se trouvaient ces vers:
…C'est un pauvre mouton,
Je crois que, de sa vie, elle ne dira non.
Ce trait fit rire la salle entière qui connaissait ce mot de cette tendre actrice: «Ça leur fait tant de plaisir, et à moi si peu de peine!» Ces mots rappellent ceux du même genre de la Gaussin du dix-neuvième siècle, à qui l'on demandait quel était le père de deux charmants enfants: – «Ma foi, je n'en sais rien, il entre tant de monde ici, et puis j'ai la vue si basse!»
Destouches donna encore une comédie, peu de temps avant de fermer les yeux, le Dissipateur ou l'honnête Friponne, en cinq actes et en vers; imprimée en 1736, jouée on province en 1737, cette pièce ne fut représentée à Paris qu'en 1753.
Deux autres, la Fausse Agnès, imprimée en 1736, le Tambour Nocturne et l'Homme Singulier, imprimées dès 1736, ne furent représentées qu'en 1759, 1762 et 1765, bien longtemps après la mort de l'auteur. L'une de ces comédies, le Tambour Nocturne ou le Mari devin, en cinq actes et en vers, est une charmante pièce, encore reprise quelquefois à la scène, dont la donnée, assez frivole en apparence, a été souvent imitée, et qui plaît toujours.
Destouches a aussi composé en 1742, un opéra comique avec trois intermèdes, les Amours de Ragonde, pour être joué sur le théâtre de la duchesse du Maine, à Sceaux.
Ainsi que nous l'avons dit, Destouches est à peu près le seul auteur qui ait travaillé pour la Comédie-Française et composé des pièces sérieuses pour le théâtre, sous la Régence.
XVIII
LA COMÉDIE SOUS LOUIS XV
Les comédies de Voltaire. —L'Indiscret (1725). —L'Enfant prodigue (1736). —Nanine (1749). – Anecdotes. —L'Écossaise (1760). – L'Écueil du sage (1762). —La Femme qui a raison (1760). —Le Dépositaire (1772). – Anecdote. – Anecdote relative à l'Écueil du sage. – Anecdotes sur Voltaire. – Son dernier voyage à Paris en 1778. – Le credo d'un amateur du théâtre. – Anecdotes relatives à Voltaire après sa mort. —L'Ésope de Boursault à propos des Muses rivales. – Pellegrin. – Épitaphes. – Lachaussée. – Inventeur du drame. – Ses productions dramatiques. – Comédies larmoyantes. – Réflexions. —La Fausse antipathie (1733). – Le préjugé à la mode (1735). —L'École des amis (1737). —Mélanide (1741). – Anecdote. – Couplet. —Paméla (1743). – Anecdotes. —Le Retour de jeunesse (1749). – Vers ridicules. – Anecdote. —L'Homme de Fortune. – Autreau et d'Allainvalle, de 1725 à 1740. – Marivaux. —Le Legs. – Sainte-Foix. —L'Oracle (1740). – Anecdote. —La Colonie (1749). – Anecdote. – Le manche à balai. – Boissy. – Son genre de talent. —Le Babillard (1725). —Le Français à Londres (1727). —L'Impertinent (1724). —L'Embarras du choix (1741). – Portrait de la Gaussin. —L'Époux par supercherie (1744). – Anecdote. —La Folie du jour et Le Médecin par occasion (1744). —Le Duc de Surrey (1746). – Anecdote. – Pont de Veyle. —Le Complaisant (1732). —Le Fat puni (1739). —La Somnambule (1739). – Histoire de cet auteur. – Anecdote plaisante. – Son goût naturel pour la chanson. – Piron. —La Métromanie (1738). – Anecdotes. —Fagon. Son caractère indolent. —Le Rendez-vous (1733). —La Pupille (1734). Vers à Gaussin. —Lucas et Perrette (1734). – Vers. —Les Caractères de Thalie (1737). – Trois comédies en une. —L'Heureux Retour (1744). – Lamotte-Houdard. —Le Magnifique (1731). – Sa prodigieuse mémoire. – Anecdote. – Principaux auteurs de cette époque. – L'Affichard. – Son indifférence. —Les Acteurs déplacés (1735). – Ce qui fait le succès de cette pièce. —La Rencontre imprévue.– Gresset. – Ses trois pièces. – Sidney. —Le Méchant (1747). – Anecdotes. – Épigramme. – La tragédie d'Édouard III (1740). – Critique spirituelle. – Cahusac. —Le comte de Warwick.—Zénéide (1743). —L'Algérien (1744). – Pièce de circonstance. – Anecdote. – Les trois Rousseau. – Rousseau de Toulouse (Pierre). —Les Méprises (1754).
Le long règne de Louis XV vit paraître et disparaître beaucoup d'auteurs dramatiques, dont plusieurs furent des hommes de mérite. En tête de ceux qui donnèrent les productions les plus remarquables au Théâtre-Français, nous devons citer encore une fois le poëte-roi, Voltaire, aux tragédies duquel, dans notre premier volume, nous avons consacré déjà un chapitre spécial.
Voltaire fit représenter ou composa les comédies de: l'Indiscret, l'Enfant Prodigue, l'Écossaise, Nanine, l'Écueil du sage, la Prude, la Femme qui a raison, la Comtesse de Givry, le Dépositaire.
L'Indiscret date de 1725, il est en un acte. L'Enfant Prodigue fut joué en 1736 pour la première fois et en quelque sorte par surprise pour le public. On devait donner Britannicus; au moment de commencer, on vint annoncer que l'indisposition subite d'une actrice (car déjà à cette époque les indispositions subites étaient choses communes au théâtre) ne permettait pas de représenter cette tragédie, mais que le public, par compensation, pourrait assister à une comédie nouvelle en cinq actes et en vers. Le public ne fut pas dupe de cette comédie à la Comédie, mais se laissa faire et entendit la pièce de Voltaire; on lui fit bon accueil comme elle le méritait. Piron racontait qu'étant un jour à la Foire avec Voltaire et plusieurs autres personnes, au Théâtre des Marionnettes où l'on jouait le trait d'histoire de l'Enfant Prodigue, il dit au grand poëte: – «Savez-vous que je vois là de quoi faire une bonne comédie?» «C'est dans la crainte, ajoutait Piron, que je ne fisse ce que j'avançai, que M. de Voltaire prit les devants et composa sa pièce; et de fait, j'avais moi-même un plan sur le même sujet sans sortir de l'Évangile.» Voilà qui prouve, qu'alors comme aujourd'hui, un auteur dramatique ne saurait être trop discret.
L'Écossaise a été jouée en 1760, mais imprimée longtemps avant cette époque. Elle suivit de deux mois la comédie des Philosophes, interdite dans le principe. Si on eût voulu la donner avant, nul doute qu'elle n'eût été défendue, car elle offrait les mêmes allusions.
En 1762 parut L'Écueil du sage, qui fut mal reçu. Quant aux autres comédies de Voltaire, elles n'eurent pas toutes les honneurs de la scène française. La Prude, la Femme qui a raison, le Dépositaire ne furent jouées que sur des théâtres particuliers. En 1760, cependant, on donna à Paris la seconde de ces trois pièces. Elle avait été représentée en 1748, pour la première fois, à Lunéville, dans le palais du Roi de Pologne. Les rôles étaient tenus par des personnages de la plus haute distinction. Ainsi la marquise du Châtelet jouait le principal. Plus tard, on donna cette comédie sur un théâtre élevé à Carouge, petite ville située à un quart de lieue de Genève, sur les terres de la Savoie, et où une troupe d'acteurs français faisait très-bien ses affaires. Les citoyens de Genève s'y portaient en foule. Malheureusement les magistrats de cette cité, gens très-puritains, à ce qu'il paraît, craignant que le spectacle n'introduisît le goût du luxe et de l'oisiveté dans la république, prièrent le Roi de Sardaigne d'interdire les représentations et le Roi accueillit leur requête. Le Dépositaire, comédie en cinq actes et en vers, écrite en 1772, fut inspiré à Voltaire par un trait de la célèbre Ninon de Lenclos. Avant de partir pour l'armée, un officier confia deux dépôts précieux, l'un à Ninon, l'autre à un ecclésiastique. Le dépôt remis à Ninon fut rendu au légitime propriétaire avec la plus scrupuleuse fidélité, tandis que l'autre fut perdu pour lui: – J'ai tout distribué en œuvres pies, disait le dépositaire infidèle. Voilà pourquoi Saint-Évremond appelle dans ses lettres, Ninon, la belle gardeuse de cassette.
A propos de la première de ces quatre comédies, l'Écueil du sage, Voltaire se permit une bonne plaisanterie qui amusa beaucoup le public lorsqu'il la lui fit connaître, et qui prouve qu'au dix-huitième comme au dix-neuvième siècle, il est bon d'avoir de puissants protecteurs ou un nom pour pouvoir se faire accepter de MM. les comédiens ou de MM. les directeurs. Un jour, un pauvre jeune homme parfaitement obscur, vient présenter au haut et puissant aréopage de la Comédie-Française, une pièce ayant pour titre: le Droit du Seigneur. Il la remet à ce que l'on appelait alors le comédien semainier. Il est reçu, selon l'usage, avec morgue, et n'obtient qu'à force de supplications et d'instances les plus humbles, la promesse qu'on daignera jeter les yeux sur son factum. Après bien des courses, bien des prières pour avoir une nouvelle audience, on lui déclare que sa pièce a été lue, qu'elle est détestable. Le jeune homme fait observer que l'arrêt est rigoureux, il dit qu'il a montré sa comédie à quelques personnes de goût qui ne l'ont pas trouvée aussi mauvaise, qu'enfin M. de Voltaire lui-même, lui a fait l'honneur de l'approuver. On lui rit au nez et on veut bien ajouter que, pour sa gouverne, il ne doit pas se laisser séduire par des applaudissements de complaisance, que d'ailleurs les gens du monde n'entendent rien à ces sortes d'affaires, que quant à l'illustre auteur qu'il met en avant, c'est sans doute un persiflage. Le pauvre diable insiste pour avoir une lecture; on lui répond qu'il veut rire, sans doute, que la Comédie ne s'assemble pas pour une rapsodie pareille. Néanmoins il parvient à avoir sa lecture. On l'écoute sans l'entendre, et la pièce est conspuée à l'unanimité. Notre jeune homme se retire enchanté, car c'était une petite comédie qu'il venait de jouer à Messieurs les comédiens. Quelque temps après, Voltaire adresse cette même pièce, qui était de lui, à la Société, sous le titre de l'Écueil du sage. On la reçoit avec respect, on la lit avec admiration, et on prie l'auteur de continuer à être le bienfaiteur de la compagnie. C'est alors que le malin vieillard s'empressa de raconter partout l'histoire du jeune homme envoyé par lui. On fit à ce sujet une caricature représentant le tribunal auguste de Messieurs de la Comédie-Française en bûches coiffées de perruques.
Voltaire, un des hommes de génie les plus extraordinaires qui aient jamais paru, composa jusqu'à sa dernière heure. A la fin de sa carrière, il fit jouer sa tragédie de Zulime, sur laquelle on fit l'épigramme suivante:
Du temps qui détruit tout, Voltaire est la victime;
Souvenez-vous de lui, mais oubliez Zulime.
Au mois d'octobre 1768, on répandit à la Cour le bruit de la mort de l'auteur de Zaïre, en disant qu'il était passé de vie à trépas dans l'impénitence finale. On crut à cette nouvelle, il avait alors soixante et quatorze ans. Il est vrai qu'il devait vivre encore dix années. Le comte d'Artois s'écria: Il est mort un grand homme et un grand coquin!
Quelque temps après cette fausse nouvelle de la mort du célèbre philosophe, on imagina de composer dans le foyer du Théâtre-Français, une facétie qu'on intitula le Credo d'un amateur du théâtre, la voici:
«Je crois en Voltaire, le père tout-puissant, le créateur du théâtre et de la philosophie. Je crois en Laharpe, son fils unique, notre seigneur, qui a été conçu du comte d'Essex, est né de Lekain, a souffert sous M. de Sartines, a été mis à Bicêtre, est descendu aux cabanons, le troisième mois est ressuscité d'entre les morts, est monté au théâtre, et s'est assis à la droite de Voltaire, d'où il est venu juger les vivants et les morts. Je crois à Lekain, à la sainte association des fidèles, à la confrérie du sacré génie de M. d'Argental, à la résurrection des Scythes, aux sublimes illuminations de M. de Saint-Lambert, aux profondeurs ineffables de madame Vestris. Ainsi soit-il!»
A cette époque, Laharpe écrivait dans le Mercure où il était chargé des comptes-rendus des pièces de théâtre.
Au commencement de l'année 1778, Voltaire, alors âgé de près de quatre-vingt-quatre ans, voulut revoir Paris et jouir encore des hommages dont il espérait être l'objet à l'Académie et au théâtre, malgré le peu de sympathie qu'il inspirait à la Cour et l'anthipathie qu'avaient pour lui les dévots et le parti ecclésiastique. Il descendit avec sa nièce, madame Denis, chez le marquis de Villette, et bientôt ce fut chez lui une procession non interrompue des personnages de tous les rangs. La fatigue fit tomber malade, au bout de quelque temps, le philosophe de Ferney; mais on ne put l'empêcher de recevoir et de se livrer à son ardente imagination. Madame de Villette, demoiselle de Varicourt, élevée plusieurs années chez Voltaire, qui avait été son bienfaiteur, s'était mariée au marquis. Ce dernier ayant demandé à mademoiselle Arnoux, dans une visite faite à son hôte, ce qu'elle pensait de sa femme: «C'est, répondit-elle, une fort belle édition de la Pucelle.»
Le séjour de Voltaire à Paris fut un véritable événement. On désirait beaucoup qu'il pût être présenté à la Cour et au Roi, à Versailles; mais Louis XVI déclara qu'il ne l'aimait ni ne l'estimait, que c'était déjà beaucoup de fermer les yeux sur son arrivée dans la capitale de la France. Malgré cela, il fut décidé à cette époque que la statue de Voltaire serait exécutée en marbre par Pigal, auquel le directeur-général des bâtiments la commanda. Comme ce même Pigal devait faire également celle du maréchal de Saxe, le grand poëte lui adressa les vers suivants:
Le Roi connaît votre talent;
Dans le petit et dans le grand
Vous produisez œuvre parfaite.
Aujourd'hui, contraste nouveau!
Il veut que votre heureux ciseau
Du héros descende au trompette.
Au mois de mars, la maladie de Voltaire fit des progrès assez effrayants. Il venait de mettre la dernière main à sa tragédie d'Irène, qu'on devait représenter au Théâtre-Français en sa présence, et il se désolait à la pensée qu'il ne pourrait peut-être assister à la première représentation. Dès qu'on sut dans Paris que le chef des philosophes était en danger, plusieurs prêtres se présentèrent chez lui. Il finit par en recevoir un, nommé l'abbé Gauthier, chapelain des Incurables, et qui déjà avait converti, disait-on, le fameux abbé L'Attaignant, fort connu pour ses mœurs déréglées. Voltaire se confessa et l'on fit sur cet acte l'épigramme suivante:
Voltaire et L'Attaignant, d'humeur encore gentille,
Au même confesseur ont fait le même aveu:
En tel cas il importe peu
Que ce soit à Gauthier, que ce soit à Garguille:
Mons Gauthier, cependant, nous semble bien trouvé;
L'honneur de deux cures semblables
A bon droit était réservé
Au chapelain des Incurables.
Voltaire ne mourut pas, mais il ne put aller à la représentation de son Irène; seulement il apprit qu'à la fin du spectacle, le parterre avait demandé de ses nouvelles et que l'acteur en scène en avait donné de favorables9. On était au milieu de mars 1778. Deux jours après, Voltaire ressuscité tenait cour plénière chez le marquis de Villette, promettait de se montrer au Théâtre-Français, à l'Académie, et de se faire recevoir franc-maçon.
La tragédie d'Irène avait été un succès de convenance, ce qu'on avait eu soin de cacher à Voltaire. Le poëte fut si fier de ce qu'il croyait être un triomphe complet, qu'il mit immédiatement en ordre sa pièce d'Agathocle, pour la faire jouer de suite. Il voulut savoir quels étaient les vers qui avaient été applaudis dans Irène. On lui dit que c'étaient ceux contraires au clergé. Il en fut ravi, espérant que cela pourrait, aux yeux de ses amis et partisans, compenser la fâcheuse impression que sa fameuse confession avait produite. Ce fut à cette époque extrême de la vie du philosophe, qu'une grande dame, vieille coquette, voulant essayer sur lui l'effet de ses charmes, vint le voir en toilette fort décolletée. Apercevant les yeux de Voltaire fixés sur sa gorge très-découverte, elle lui dit: «Comment! est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là? – Petits coquins, répond avec vivacité le malin vieillard, petits coquins, Madame, ce sont bien de grands pendards.»
Dès qu'on sut que le philosophe de Ferney irait à la Comédie-Française, ce fut chaque jour au théâtre une foule énorme, ce qui plaisait fort à Messieurs les sociétaires; ils se mirent même à exploiter cette réclame d'un nouveau genre, en faisant répandre chaque matin, dans le public, la nouvelle que le soir on verrait M. de Voltaire chez eux.
Le 1er avril, Voltaire, décidé à jouir des triomphes qu'on lui promettait depuis longtemps, monta dans son carrosse couleur d'azur, parsemé d'étoiles (ce qui fit dire à un plaisant que c'était le char de l'Empyrée) et se rendit d'abord à l'Académie. Tout ce qui faisait partie du clergé avait évité de se montrer à la séance, à l'exception des seuls abbés de Boismont et Millot, l'un n'ayant de son état que la robe, l'autre n'ayant rien à espérer de la Cour ou de l'Église.
L'Académie vint au devant du grand poëte, le fit asseoir au fauteuil du directeur, au-dessus duquel était son portrait. On le nomma par acclamation directeur du trimestre d'avril, et M. d'Alembert se mit à lire l'éloge de Despréaux où il avait eu soin d'insérer des flatteries fines et délicates à l'adresse de Voltaire.
Après la séance, le vieillard, heureux et fier des honneurs qu'on venait de lui rendre, monta chez le secrétaire de l'Académie, resta quelque temps chez lui, puis il se mit en route pour la Comédie-Française, dont les abords étaient encombrés d'une foule impatiente de le contempler. Dès que sa voiture, unique en son genre et bien connue de tout le peuple, parut, ce fut un immense cri de joie. Les Savoyards, les marchandes de pommes, toute la canaille du quartier, disent les chroniques du temps, s'étaient donné rendez-vous là et les acclamations de: vive Voltaire! ont retenti pour ne plus finir. Lorsque le philosophe descendit de son carrosse, on eut de la peine à l'arracher à la foule qui voulait le porter en triomphe. A son entrée à la Comédie, un monde plus élégant, heureux de rendre hommage au génie, l'entoura. Comme cela a lieu habituellement, en pareille occasion, les femmes se montraient plus enthousiastes; elles touchaient ses vêtements comme ceux d'un saint, enfin, il y en eut qui arrachèrent du poil de sa fourrure pour le conserver comme relique. Mais laissons un témoin oculaire nous raconter les détails de cette curieuse soirée, un des derniers triomphes de l'auteur le plus prodigieux qu'ait jamais enfanté les muses:
«Le Saint, ou plutôt le Dieu du jour, devait occuper la loge des gentilshommes de la chambre, en face de celle du comte d'Artois. Madame Denis, madame de Villette étaient déjà placées, et le parterre était dans des convulsions de joie, attendant le moment où le poëte paraîtrait. On n'a pas eu de cesse qu'il se fût mis au premier rang auprès des dames. Alors on a crié: la Couronne! et le comédien Brisard est venu la lui mettre sur la tête: Ah Dieu! vous voulez donc me faire mourir! s'est écrié M. de Voltaire, pleurant de joie et se refusant à cet honneur. Il a pris cette couronne à la main et l'a présentée à Belle et Bonne10. Celle-ci disputait, lorsque le prince de Bauveau, saisissant le laurier, l'a remis sur la tête du Sophocle, qui n'a pu résister cette fois.
«On a joué la pièce, plus applaudie que de coutume, mais pas autant qu'il l'aurait fallu pour répondre à ce triomphe. Cependant les comédiens étaient fort intrigués de ce qu'ils feraient, et pendant qu'ils délibéraient, la tragédie a fini, la toile est tombée et le tumulte du parterre était extrême, lorsqu'elle s'est relevée, et l'on a vu un spectacle pareil à celui de la Centenaire. Le buste de M. de Voltaire, placé depuis peu dans le foyer de la Comédie-Française, avait été apporté au théâtre et élevé sur un piédestal: tous les comédiens l'entouraient en demi-cercle, des palmes et des guirlandes à la main. Une couronne était déjà sur le buste, le bruit des fanfares, des tambours, des trompettes avait annoncé la cérémonie, et madame Vestris tenait un papier, qu'on a su bientôt être des vers, que venait de composer M. le marquis de Saint-Marc. Elle les a déclamés avec une emphase proportionnée à l'extravagance de la scène. Les voici:
