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Kitabı oku: «Histoire Anecdotique de l'Ancien Théâtre en France, Tome Second», sayfa 6
XV
CONTEMPORAINS DE MOLIÈRE
DE 1650 A 1673
Saint-Évremond. – Sa comédie des Académies (1643). – De Chapuiseau Pythias et Damon (1656). —L'Académie des femmes (1661). – Son analogie avec les Précieuses ridicules. —Le Colin-Maillard et le Riche mécontent (1642). – Citation. —La Dame d'Intrigue (1663). – Plagiat de Molière. – Montfleury (ou Zacharie Jacob). – Son genre de mérite. – Ses défauts. —L'Impromptu de l'hôtel de Condé (1664). – Anecdotes. La Femme juge et partie.—Les Amours de Didon, tragi-comédie héroïque. —Le Comédien poëte (1673). —Le Mariage de rien.– Bon mot à propos de cette petite comédie. —L'École des jaloux (1664). —La Fille capitaine (1669). – Autres comédies de Montfleury, toutes plus licencieuses les unes que les autres. —Les Bêtes raisonnables.– Dorimond. – Ses pièces en 1661 et 1663. —Le Festin de Pierre.– Jolis vers de la femme de Dorimond à son mari. —L'Amant de sa femme.—L'École des cocus.– Comédies médiocres. – Chevalier. – Compose une dizaine de comédies médiocres, de 1660 à 1666. —L'Intrigue des carosses à cinq sous.—La Désolation des filous.– Jugement qu'il porte sur ses œuvres. – Hauteroche. – Donne quatorze comédies de 1668 à 1680. – Qualités et défauts de ces pièces. – Citations puisées dans Crispin médecin, le Cocher supposé, le Deuil. – L'acteur Poisson. – Il crée les Crispins. —Les Nouvellistes (1678). – Anecdotes. – Brécourt. – Sa singulière existence. – Ses aventures. —La Feinte mort de Jodelet.—La Noce de village.– Anecdotes. – Visé. – Rédacteur du Mercure Galant.– Collaborateur de plusieurs auteurs dramatiques. —Les Amants brouillés (1665). —La Mère coquette.—L'Arlequin balourd.– Anecdote. —Le Gentilhomme Guespin (1670). – Anecdote. – Autres pièces de Visé. —Le Vieillard Couru (1696). – Anecdote. – Sa tragédie des Amours de Vénus et d'Adonis.– Boulanger de Chalussay. – Ses deux comédies de l'Abjuration du marquisat (1670) et Elomire hypocondre (1661). – Boursault. – Un mot sur cet auteur. – Champmeslé (ou Charles Chevillet). – Son genre de talent. – Ses comédies. – Sa femme, élève de Racine. – Épigramme de Boileau. – Quatrain. – La pastorale de Delie (1667). – Acteurs-auteurs de cette époque. – Les deux Poisson (père et fils). – Arrêt de Louis XIV, en 1672.
Les auteurs comiques contemporains de Molière (nous n'entendons parler ici que de ceux qui ont commencé à travailler pour le théâtre alors que Molière était dans la plénitude de son talent), ces auteurs dramatiques, disons-nous, sont rares.
Le génie dont l'ex-tapissier de Louis XIV faisait journellement preuve, éloignait-il de la scène les hommes médiocres, effrayait-il les concurrents? ou bien se montrait-on plus difficile pour admettre des ouvrages qui semblaient pâles à côté des chefs-d'œuvre sortant de la plume de Molière, c'est ce que nous ne pourrions dire, toujours est-il que de 1650 à 1673, époque de la mort du grand écrivain qui fonda en France la saine et bonne comédie, on ne compte pas plus de huit à dix auteurs dont les compositions aient été acceptées et jouées; encore, l'un d'eux, de Saint-Évremont, n'a-t-il fait que composer les quatre pièces de son théâtre sans les faire représenter pendant qu'il était en exil hors du royaume. L'une d'elles intitulée les Académiciens, en trois actes et en vers, est une comédie satirique qui, après avoir couru longtemps manuscrite sous le nom de: Comédie des académistes pour la réformation de la langue française avec le rôle des représentations faites aux grands jours de ladite académie, l'an de la réforme 1643, fut refondue complètement par Saint-Évremont. Les personnages sont presque tous des académiciens.
De Chapuiseau, qui vivait à la même époque, après avoir longtemps voyagé comme médecin dans les diverses cours de l'Allemagne, poursuivant la fortune qui le fuyait sans cesse, s'étant décidé à tenter le sort d'une autre façon, se métamorphosa en auteur comique. En 1656, il donna Phytias et Damon ou le Triomphe de l'amitié, comédie en cinq actes qui réussit. Quelques années plus tard, en 1661, il fit représenter l'Académie des Femmes, en trois actes et en vers.
Cette comédie, malheureusement pour son auteur, arrivait à la scène deux années après les Précieuses Ridicules, et elle avait, avec la charmante critique de l'hôtel de Rambouillet, un air de parenté qui lui fit du tort. En effet, on y voit, comme dans la pièce de Molière, une femme affectant une instruction exagérée, rejetant l'amour d'un gentilhomme, et dupée par le domestique de ce même gentilhomme, envoyé par ce dernier pour le venger des dédains de la belle. Le dénouement est le retour d'un mari qu'on a cru mort, ficelle dont les auteurs du dix-septième siècle usaient et abusaient, et qui de nos jours serait difficilement admise.
En 1662, Chapuiseau donna deux comédies, le Colin-Maillard et le Riche Mécontent. Dans cette dernière, en vers et en cinq actes, l'intrigue est assez habilement menée. On y trouve, en outre, une fort jolie peinture des embarras attachés à l'état de financier, embarras que l'homme d'argent nous détaille lui-même avec une grande complaisance.
Toujours, jusqu'à midi, mille gens m'assassinent;
Leurs importunités jamais ne se terminent.
L'un propose une affaire, et l'autre en même temps
S'empresse à vous donner des avis importants.
Mais ces chercheurs d'emplois, harangueurs incommodes,
Qui ne peuvent finir leurs longues périodes,
Qui viennent nous tuer de leurs sots compliments,
De l'humeur dont je suis, sont mes plus grands tourments.
Il faut répondre à tout; il faut se rendre esclave,
Tantôt d'un receveur, tantôt d'un rat-de-cave;
Avoir l'oreille au guet à tout ce que l'on dit;
Avancer les deniers; conserver son crédit;
Recevoir une enchère; examiner un compte;
Prendre garde surtout que nul ne nous affronte;
Que livres et papiers soient en ordre parfait;
Qu'un commis soit fidèle; et ce n'est jamais fait.
En 1663, Chapuiseau fit paraître la Dame d'intrigue, comédie en trois actes et en vers, dans laquelle on trouve la plaisanterie que Molière met dans la bouche de son avare. L'avare de Molière dit à La Flèche de lui faire voir ses mains, et, après les avoir examinées toutes les deux, il ajoute: et les autres? Chapuiseau fait dire au vilain riche, parlant à Philippin:
Ça, montre-moi la main.
PHILIPPIN
Tenez.
CRISPIN
L'autre.
PHILIPPIN
Tenez, voyez jusqu'à demain.
CRISPIN
L'autre.
PHILIPPIN
Allez la chercher; en ai-je une douzaine.
Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Chapuiseau ce qui est à cet auteur. S'il a pu s'inspirer de quelques passages des Précieuses Ridicules, nées en 1659, avant l'Académie des Femmes, Molière a pu, bel et bien, à son tour, emprunter le trait que nous venons de citer, et qui n'est pas un des moins jolis et des moins spirituels de l'Avare. En effet, l'Avare est de 1668, et la Dame d'intrigue de 1663. Du reste, Chapuiseau ne manque pas d'un certain mérite; dans ses comédies il fait preuve d'imagination; l'intrigue est généralement intéressante et bien conduite; malheureusement la versification est pitoyable, obscure, entortillée; aussi a-t-on peine à comprendre que ses comédies aient été supportées au temps où vivait Molière. Chapuiseau est encore l'auteur d'une Histoire du Théâtre-Français; mais cet ouvrage manque d'ordre, de direction et d'exactitude.
Vers la même époque (1660), un homme dont le nom véritable (Zacharie Jacob) est aussi peu connu que le nom d'emprunt Montfleury est resté célèbre à la Comédie-Française, commença à donner à la scène une assez grande quantité de pièces médiocres, mais qui furent acceptées et représentées. Ce Montfleury était le fils de l'acteur très-aimé du public et très-protégé de Richelieu, qui, lors de son mariage, ne voulut pas qu'on mît sur son contrat signé par le cardinal d'autre qualité que celle de Comédien du Roi. Montfleury, l'auteur, a produit de 1660 à 1678 une vingtaine de pièces dans lesquelles on trouve un peu d'esprit, du naturel, un dialogue animé, une certaine connaissance de l'art dramatique, mais à côté de ces qualités une licence déplorable dans le choix des sujets et dans la manière de les traiter. Il brille par une crudité d'expression qui, aujourd'hui non-seulement, paraîtrait révoltante, mais ne serait pas admise. Il y fait du mariage l'éternel sujet de plaisanteries de mauvais goût. On se heurte à chaque pas, dans ses compositions, contre un mari joué, trompé, devenu l'objet de la risée publique. Dans celle de ses comédies qui passe pour la meilleure, la seule qui soit restée longtemps à la scène, la Femme juge et partie, on lit le curieux dialogue suivant:
BERNARDILLE
Il faut donc, tout scrupule vaincu,
Déclarer hautement qu'elle m'a fait cocu.
BÉATRIX
Qu'est-ce qu'un cocu, Monsieur, ne vous déplaise.
BERNARDILLE
La question est neuve! Ah! tu fais la niaise.
BÉATRIX
Si vous ne m'expliquez ce que c'est, je prétends…
BERNARDILLE
Tu veux donc le savoir? C'est quand en même temps
On fait sympathiser, pourvu qu'un tiers y trempe,
Un mariage en huile avec un en détrempe.
Quand une femme prend un galant à son choix:
Que d'un lit fait pour deux elle en fait un pour trois,
Et qu'enfin, se faisant consoler de l'absence…
Maugrebleu de la masque avec son innocence.
C'est à Montfleury que Boileau fait allusion dans ce passage de l'Art poétique:
Mais, pour un faux plaisant à grossière équivoque,
Qui, pour me divertir, n'a que la saleté,
Qu'il s'en aille, s'il veut, sur des tréteaux monté,
Amusant le Pont-Neuf de ses sornettes fades,
Aux laquais assemblés jouer ses mascarades.
Montfleury qui a puisé son répertoire dans le théâtre espagnol, choque souvent la vraisemblance, en conservant le merveilleux tant prisé chez nos voisins d'outre-Pyrénées.
On voit que Molière ne trouvait pas dans des contemporains des rivaux bien redoutables. Montfleury, cependant, osa s'attaquer au grand comique et fit jouer en 1664 un acte en vers, l'Impromptu de l'hôtel de Condé, qui était une réponse à l'Impromptu de Versailles, pièce dans laquelle Molière avait donné une charmante et spirituelle critique des comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Plusieurs des acteurs chargés d'interpréter la comédie de Montfleury y jouaient des rôles sous leurs noms propres.
Ce qui sans doute donna à cet auteur l'audace d'engager avec Molière une sorte de lutte, c'est que sa comédie de la Femme juge et partie, représentée en même temps que le Tartuffe, mais sur une autre scène, balança le succès du chef-d'œuvre du grand auteur comique. Il paraît toutefois que ce succès était plutôt dû à la curiosité qu'au mérite. On prétendait que l'intrigue avait été inspirée par le marquis de Fresne qui passait pour avoir vendu sa femme à un corsaire.
On envoya après la représentation, à mademoiselle Quinault qui jouait le principal rôle, le joli madrigal suivant:
Que d'esprit et que d'élégance,
Quinault, tu mêles dans ton jeu!
Et qu'au brillant d'un si beau feu,
Tu sais joindre de bienséance!
Par toi, l'auteur peu châtié
Retrouve de la modestie;
Et la femme juge et partie
En est plus belle de moitié.
Cet auteur eut aussi l'idée bizarre de composer une espèce de tragi-comédie-héroïque, l'Ambigu-Comique ou les Amours de Didon, mêlée d'intermèdes, en trois actes, dont chacun renferme un sujet. Ces sujets sont: le Nouveau Marié, Don Pasquin d'Avalos et le Semblable à soi-même. C'est une réminiscence du théâtre espagnol, peu dans le goût des spectateurs de notre pays, et qui n'eut aucun succès. Un second essai, dans le même genre, lui réussit un peu mieux, en 1673, le Comédien-Poëte; cette pièce se compose d'un prologue en prose, d'un premier acte en vers, formant une action particulière, d'une scène en prose, suite du prologue, et enfin de quatre actes en vers composant une autre pièce comique n'ayant nul rapport avec le titre. On prétendait que Thomas Corneille avait travaillé à ce Salmigondis, et on en trouvait une preuve dans un ancien registre des comédiens où on lit: «Donné à MM. Corneille et Montfleury chacun 660 livres de l'argent qu'on a retiré de la pièce du Comédien-Poëte.» Ainsi, on voit que le succès avait été assez médiocre, puisque cette singulière élucubration avait produit en tout et pour tout 1,320 livres. Si Thomas Corneille en a été le collaborateur, tant pis pour lui.
Le sujet d'une de ses premières pièces, le Mariage de rien, petite comédie en un acte et en vers, est assez original. Un médecin a une fille qui déclare à chaque instant brûler d'envie d'être mariée. Le père rebute tous les prétendants, faisant la critique de l'état, de la profession de chacun d'eux. Isabelle, impatientée, s'écrie avec plus de bon sens que de pudeur:
Il faut donc que je meure fille?
Qui voudra plus se présenter?
Ah! par ma foi, j'en veux tâter…
Un galant mieux avisé arrive, et déclare au père qu'il n'est rien. Cette absence de profession embarrasse le médecin qui lui donne sa fille.
Cette petite pièce est tellement cousue d'indécences et d'inutilités, qu'un plaisant dit après l'avoir entendue: «Si du Mariage de rien on retirait tout ce qui choque ou tout ce qui n'a pas raison d'être, que resterait-il? presque rien.»
Le sujet d'une autre des comédies de Montfleury, l'École des Jaloux ou le Cocu volontaire (1664), reprise plus tard sous le titre de la Fausse Turque, fera comprendre combien le public de cette époque était encore peu difficile sur l'intrigue des pièces qu'on représentait devant lui. Un mari jaloux rend sa femme malheureuse; cette femme imagine pour le guérir de le conduire en mer et de faire enlever le navire qui les porte par un prétendu bâtiment turque qui est censé les débarquer à Constantinople. Elle va être livrée au sultan; le mari, s'il refuse son consentement, sera empalé. Il consent; un échange de vaisseau est censé avoir lieu, et… tout se découvre et… et le jaloux est radicalement guéri. On voit de quelle force étaient les études du cœur humain du sieur de Montfleury, et quelle rapsodie un auteur pouvait faire admettre par le public.
La Fille Capitaine (1669), comédie en cinq actes et en vers, est de tout le répertoire de Montfleury la pièce qui eut le plus de succès. La donnée en est encore assez invraisemblable, il s'y trouve comme dans toutes ses œuvres dramatiques un mari berné; mais il règne depuis un bout jusqu'à l'autre une gaieté soutenue, et les situations y sont piquantes et théâtrales.
L'Ambigu Comique, le Comédien-Poëte, Trigaudin et trois ou quatre autres comédies, presque toutes licencieuses par le fond comme par la forme, composent le bagage dramatique de Montfleury, acteur de talent, auteur médiocre. Une de ses dernières pièces, Crispin Gentilhomme, fournit plus tard à Brueys la jolie composition de la Force du sang ou le Sot toujours sot; mais Brueys tira un beaucoup meilleur parti du sujet que celui qui l'avait inventé.
Un mot, pour terminer, sur une petite comédie intitulée les Bêtes raisonnables, dont la donnée est assez singulière pour mériter qu'on en parle, c'est la métamorphose des compagnons d'Ulysse. Circé permet au roi d'Itaque de retourner dans ses États et d'emmener ceux de ses sujets qui voudront le suivre, en reprenant leur figure naturelle; mais tous refusent à Ulysse de redevenir hommes. Un docteur métamorphosé en âne, un valet en lion, une femme en biche, donnent de bonnes raisons pour garder leur nouvelle position de bêtes; seul, un courtisan devenu cheval, entendant faire l'éloge de Louis XIV, consent à reprendre sa figure dans l'espérance de voir un jour un pareil monarque. On sait que ce genre de flatterie et bien d'autres encore ne déplaisaient pas au Grand-Roi.
De 1661 à 1663, en moins de deux années, Dorimond, acteur de la troupe du Marais, fournit au théâtre huit comédies n'ayant rien de remarquable, indignes de figurer à côté des plus médiocres productions de Molière, mais qui cependant furent assez suivies par le public. La première qu'il composa, le Festin de Pierre, sujet traité si souvent avant et après lui, donna lieu à une jolie pièce de vers. La femme de l'auteur cultivait avec succès la poésie; faisant allusion au Festin de Pierre, aussi nommé le Fils criminel, elle écrivit à son mari:
Encore que je sois ta femme,
Et que tu me doives ta foi;
Je ne te donne point de blâme
D'avoir fait cet enfant sans moi.
Toutefois ne me crois pas buse;
Je connais le sacré valon,
Et si tu vas trop voir la muse
J'irai caresser Apollon.
Les autres comédies de Dorimond sont l'Amant de sa Femme, l'École des Cocus et trois ou quatre autres pièces complétement inconnues aujourd'hui. Presque toutes, du reste, méritaient peu de voir le jour. La seule peut-être qui pût faire exception était l'Amant de sa Femme, en un acte et en vers, dont le sujet a été bien souvent, par la suite, traité au théâtre. C'est un mari prêt à tromper sa femme, et devenant épris d'une personne qui n'est autre que sa propre femme déguisée ou masquée, ou qu'il n'a pas reconnue.
Chevalier, autre acteur de la même troupe, composa aussi une dizaine de comédies médiocres, de 1660 à 1666. L'une d'elles eut du succès, elle est intitulée l'Intrigue des Carrosses à cinq sols; elle est en trois actes et en vers. Le sujet fut inspiré à l'auteur par l'établissement ordonné, cette même année 1662, de voitures publiques à six places chacune, stationnant sur divers points de Paris et dont chaque place coûtait cinq sols. Moyennant cette somme, on pouvait se faire conduire en un point quelconque de la capitale; mais il fallait attendre que la voiture fût complétée par des gens ayant affaire dans le même quartier. Qui sait si l'inventeur ou les inventeurs des omnibus n'ont pas puisé dans cette comédie l'idée-mère de leur industrieuse, lucrative et si commode entreprise? A coup sûr, les fameux coucous des environs de Paris, dont nous avons pu voir les derniers échantillons dans notre enfance, ont pour origine première les Carrosses à cinq sols du temps du Grand-Roi.
La première pièce de Chevalier, le Cartel de Guillot, n'est autre chose qu'une farce digne de celles des enfants Sans souci. La Désolation des Filoux, autre farce en un acte, composée à l'occasion de la bonne police établie par M. de la Reynie, a fourni à Molière l'idée d'une des scènes de M. de Pourceaugnac, la scène au Clystère bénin.
Chevalier jugeait lui-même, avec assez d'impartialité, ses élucubrations; car après avoir fait jouer les Galants Ridicules ou les Amours de Ragotin, comédie en un acte et en vers de huit syllabes (1662), il s'écriait assez plaisamment: si les comédies sont bonnes quand elles font rire, je puis dire que celle-ci n'est pas mauvaise; mais comme quelquefois ces sortes de choses excitent à rire à force d'être méchantes, je ne sais ce que j'en dois croire.
Hauteroche, autre contemporain de Molière, fournit quatorze comédies au théâtre, de 1668 à 1680, et plusieurs de ses compositions sont restées à la scène jusqu'à la fin de l'Empire, cependant nous devons dire que toutes nous paraissent d'une médiocrité déplorable. Elles ont été sauvées de l'oubli, probablement à cause des plaisanteries qu'elles renferment, et d'un dialogue vif et naturel. Du reste, il ne faut y chercher ni étude de mœurs, ni développement de caractères un peu suivis. Le style en est assez facile, les vers y sont coulants, mais le genre est une espèce de comique qui n'a rien de noble, rien d'élevé, et qui tient le milieu entre la comédie et la farce. Crispin-Médecin et l'Esprit Follet ou la Dame invisible, ainsi que le Deuil, sont les trois compositions de Hauteroche qui ont été le plus souvent remises au théâtre. Cet auteur est classé parmi ceux du second ordre. Trois citations prises dans ses meilleures pièces feront juger combien le goût de l'époque était encore peu épuré malgré les comédies de Molière, et combien était grande la licence du langage et des situations scéniques.
Dans Crispin-Médecin, Crispin lisant une lettre de son maître au père de ce dernier, lettre composée par lui-même, dit: Monsieur, mon père, on me voit le cul de tous les côtés; je prie Dieu qu'ainsi soit de vous, etc. Parlant ensuite à ce même maître, de son père, il s'écrie: De quoi s'avise ce vieux reître… voyez le vieux pénard! il lui faut des filles de dix-huit ans pour le réjouir! il le prend bien; il lui faut donner encore une pipe.
Dans le Cocher supposé, Hilaire dit à Morille et à Julie, qu'il croit mariés: «Votre réunion ne sera pas bien faite que vous n'ayez couché ensemble. Vous pouvez, en attendant mieux, disposer de ce cabinet, vous déshabiller et vous mettre au lit. – Oh! Monsieur, s'écrie Julie. – Quant à moi, reprend Morille se déboutonnant, je suis tout prêt à obéir. – Vous devez à son exemple, continue Hilaire s'adressant à Julie, montrer un peu d'empressement pour les choses. Qu'on fasse désormais son devoir et que je n'entende aucune plainte. Je vais emmener votre parente avec moi et la conduire dans un autre appartement; un tiers est toujours incommode en de pareilles rencontres.»
Ce n'est point dans le théâtre de Hauteroche qu'il faut chercher des modèles d'amour filial. Les pères y sont ridiculisés et traités plus que familièrement par leurs progénitures; mais on y peut trouver la personnalité du valet ou Crispin, si fort à la mode à cette époque. Pas de comédie de cet auteur où l'on ne voie un Crispin chargé de l'un des principaux rôles.
On trouve dans la comédie du Deuil quelques vers et quelques pensées remarquables, ceux-ci par exemple, qui à ce qu'il paraît, sont de toutes les époques:
– Il est vrai qu'aujourd'hui
Passât-on en vertu les vieux héros de Rome,
Si l'on n'a de l'argent on n'est pas honnête homme.
Il en faut pour paraître. – Aussi pour en avoir,
Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir:
Lois, justice, équité, pudeur, vertu sévère;
Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchère;
Et je ne sache point d'honneur si bien placé,
Dont on ne vienne à bout, dès qu'on a financé.
Dans la comédie de Crispin-Médecin, le rôle de Crispin eut pour interprète un artiste d'un véritable talent, Poisson, acteur du Théâtre-Français, fils d'un mathématicien distingué. Ce Poisson se créa une sorte de spécialité dans les rôles de valet ou de Crispin, spécialité qui fit sa fortune théâtrale. Il paraissait toujours en scène avec des bottines par dessus la culotte, ce qui fit dire qu'il agissait ainsi pour cacher la maigreur de ses jambes. Il faut croire plutôt qu'il avait adopté cet usage pour être dans son rôle de valet toujours prêt à parcourir Paris, alors mal pavé et fort mal propre. Quoi qu'il en soit, l'usage des bottines s'est conservé pour les Crispin, au théâtre.
En 1678, on joua une comédie en trois actes, les Nouvellistes, qui fut attribuée à Hauteroche. L'ambassadeur du roi de Siam assistait à la représentation, en comprit le sujet, fit des remarques judicieuses sur la pièce, et dit à l'acteur Lagrange, qui avait fait le rôle du Marquis, et vint le complimenter: – Je vous remercie, Monsieur le marquis. On admira beaucoup l'à-propos et la haute intelligence de l'ambassadeur. Cette anecdote ne viendrait-elle pas corroborer ce que l'on a souvent prétendu, à savoir que les fameux envoyés de Siam au Grand-Roi avaient été inventés par Madame de Maintenon pour amuser sa Majesté et lui donner une occasion de jouer au monarque fastueux et absolu, chose qui lui plaisait tant?
Voici maintenant un acteur-auteur, Guillaume Marcoureau, sieur de Brécourt, qui eut une des existences les plus singulières, les plus Bohèmes dirait-on aujourd'hui, qu'il soit possible d'imaginer. Quoique d'une bonne famille, il embrassa la carrière théâtrale. Il joua quelques années en province dans différentes troupes, puis enfin il entra dans celle de Molière. Il suivit ce dernier à Paris, en 1658, lorsqu'il vint s'y établir; mais ayant eu le malheur de tuer un cocher sur la route de Fontainebleau, il dut se sauver et quitter la France. Il se retira en Hollande et s'engagea dans une troupe de comédiens français, appartenant au prince d'Orange. Brécourt, cependant, soupirait après le moment où il lui serait possible de rentrer dans sa patrie; or, le hasard voulut qu'à cette époque la cour de Louis XIV eut des raisons pour faire enlever un individu réfugié en Hollande. Brécourt le sut, s'offrit pour tenter le coup. Il fut agréé; mais il échoua et dut fuir la Hollande comme il avait fui la France. Le roi, informé par Molière de la bonne volonté de l'artiste exilé, lui accorda sa grâce et lui permit de rentrer dans son ancienne troupe.
Il eut, de retour en France, une aventure qui le rendit plus célèbre que les pièces dont il est l'auteur. En 1658, se trouvant à la chasse à Fontainebleau, en présence de Louis XIV, il fut chargé par un sanglier furieux qui l'atteignit à la botte. Il fut assez heureux, assez adroit, et eut assez de sang-froid pour enfoncer son épée jusqu'à la garde dans le corps de son redoutable adversaire. Le Roi, racontent les chroniques, daigna lui demander s'il n'était pas blessé, et eut la bonté de lui dire qu'il n'avait jamais vu donner un si vigoureux coup d'épée. Il y avait dans cette bienveillance du Grand-Roi de quoi illustrer le nom de Brécourt à une époque où le souverain s'écriait sans nulle vergogne: l'État, c'est moi.
Brécourt, bon acteur, auteur plus que médiocre, eut une fin aussi singulière que son existence; il se rompit une veine en jouant avec trop d'animation un rôle dans sa comédie de Timon, qu'il voulait absolument faire réussir. Son répertoire se compose de cinq à six petites pièces dans lesquelles on rencontre de loin en loin quelques traits comiques qui ne rachètent ni le défaut d'invention, ni la crudité (pour ne pas dire plus) des plaisanteries dont elles sont parsemées. L'une d'elles, la Feinte Mort de Jodelet, espèce de farce en un acte et en vers, coup d'essai de l'auteur, ne réussit que grâce à la mort de l'acteur si célèbre de ce nom.
L'une des comédies de Brécourt, la Noce de Village, donna lieu à un trait de perspicacité qui mérite d'être cité. On sait que Molière lisait ses comédies à une vieille servante devenue célèbre, grâce à cette circonstance. On sait aussi que le grand homme notait avec soin l'impression que les plaisanteries et les traits saillants produisaient sur la bonne femme; qu'il corrigeait même les passages où elle était restée indifférente et froide. Un jour, Molière voulant éprouver le goût de cette servante, lui lut quelques scènes de la Noce de Village de Brécourt, comme étant de lui. Elle ne prit pas le change, et après avoir écouté quelques vers elle déclara nettement à son maître qu'il n'en était pas l'auteur. La pièce passa cependant et eut même du succès, non pas grâce à Brécourt, auteur, mais grâce à Brécourt, acteur, qui jouait avec tant d'esprit les rôles comiques, que Louis XIV dit un jour de lui: «Cet homme-là ferait rire une pierre.»
Visé, dont le nom ne se rattache pas seulement au théâtre, puisqu'il fut plus connu encore comme rédacteur de l'un des premiers journaux publiés, le Mercure-Galant, que comme auteur dramatique, doit être noté sous un autre point de vue de célébrité, si célébrité il y a, c'est celle d'avoir un des premiers collaboré à diverses pièces. Avant lui, à de rares exceptions près, un auteur dramatique concevait et rédigeait à lui seul, dans le silence du cabinet, son œuvre bonne ou mauvaise, Visé apporta à divers poëtes sa fructueuse collaboration. Il y a sans doute loin encore de cette fabrication à deux, aux licences de notre époque, où l'on voit trois et quatre hommes d'esprit se réunir pour parfaire un acte de vaudeville; l'un apportant le plan, un second les modifications, un troisième le dialogue ou les couplets, un quatrième qui se fait placer le premier sur l'affiche, la prépondérance et l'autorité de son nom pour imposer la pièce au directeur et au public. C'est ainsi que, de nos jours, un acte a quelquefois quatre pères parmi lesquels deux n'ont pas pris connaissance de l'enfant avant le jour de la mise en scène.
Visé peut donc, en quelque sorte, être regardé comme l'inventeur de cette modification. Il est, par le fait, le père in partibus d'une bonne moitié des nombreuses comédies qui portent son nom. D'une famille d'ancienne noblesse, il avait été destiné primitivement à l'état ecclésiastique, mais étant tombé amoureux de la fille d'un peintre, il l'avait épousée, et à peine âgé de dix-huit ans il se mit à composer des nouvelles galantes qui eurent du succès. A trente-deux ans, il eut l'idée de créer le Mercure-Galant, qui devint ensuite le Mercure de France. Avec des talents médiocres, il réussit dans plus d'un genre. Poli, spirituel, aimable, il était bien vu dans les salons de Paris.
La première des comédies de Visé, les Amants brouillés, en trois actes et en vers, représentée en 1665, assez mauvaise par elle-même, donna l'idée de deux autres comédies: la Mère-Coquette, une des meilleures de Quinault, et l'Arlequin-Balourd, de Procope; on raconte à propos de cette pièce, qu'un des acteurs, piqué, d'avoir été mal reçu du public dans un des rôles, quitta le théâtre. Interrogé à quelques jours de là par des amis qui lui demandaient s'il avait de bonnes nouvelles de Paris, il répondit: – Je n'en sais rien; mais ce que je peux vous annoncer, c'est que j'ai quitté le théâtre. – Hé bien, reprit un plaisant, n'est-ce donc pas là une bonne nouvelle?
La première représentation de la seconde pièce de Visé, le Gentilhomme Guespin(1670), en un acte et en vers, donna lieu à une scène plaisante qui se passa entre le public du parterre et le public du théâtre. L'auteur et quelques seigneurs de ses amis riaient et faisaient du bruit derrière les acteurs, le parterre ennuyé se mit à les siffler; un des jeunes gentilshommes s'avance sur la scène en disant: Si vous n'êtes pas satisfaits, on vous rendra votre argent. Un plaisant lui répond:
Prince, n'avez-vous rien à nous dire de plus?
Un second s'écrie aussitôt:
Non: d'en avoir tant dit il est même confus.
Alors ce fut un tolle général, un rire homérique qui faillit nuire au succès de la pièce, laquelle, somme toute, ne valait pas grand'chose. On peut porter le même jugement sur les Intrigues de la Loterie, qui parut peu après; sur le Mariage de Bacchus (1672), comédie héroïque; mais non pas sur l'Inconnu, autre comédie héroïque, jouée en 1675, dont Thomas Corneille fut le collaborateur, qui eut un grand nombre de représentations, et fut souvent reprise depuis, même après la mort des auteurs. La Devineresse, quatre ans plus tard, en 1679, eut aussi un grand succès.
