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Kitabı oku: «Victor, ou L'enfant de la forêt», sayfa 30
»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance, qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui croit distinguer une voix trop connue de son cœur. Voilà la chanson du pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.
CHANSON DU PÊCHEUR
Au bord d'une rivière
Où tendait ses filets,
Pêcheur, dans sa couleur amère,
Exprimait ses regrets:
Dame de haut parage
Avait touché mon cœur;
Mais, ô douleur!
N'ai pu d'un doux servage
Promettre le bonheur
À mon ardeur.
Bien que de ma naissance
Puisse vanter l'éclat,
Étais plongé dans l'indigence,
Sans honneurs, sans état.
Je pars de ma province,
Plein de timidité,
De loyauté;
Je portais, pour mon prince,
Vœu de fidélité
À la beauté.
Vas trouver châtelaine
Qui soudain prend ma foi:
Un moment la rends souveraine
De mon cœur, de tout moi.
N'ai plus que la puissance
D'admirer ses beaux yeux:
Jour malheureux!
Perds mon indifférence
Et lui fais mes adieux,
Triste, amoureux!
Alors, dans ma souffrance,
Quitte l'habit galant;
Et, sous celui de l'indigence,
Deviens sombre et dolent.
Prends filets et nacelle,
Me fais, dans ma douleur,
Pauvre pêcheur.
Ne pense qu'à ma belle,
Et les coups du malheur
Brisent mon cœur
»Sigisbethe, entraînée par des soupçons bien fondés, court vers le chanteur, qui entre en même temps. Quelle surprise pour la princesse de reconnaître Huguenin!.. Huguenin, de son côté, revoit l'objet de sa tendresse, et ne peut croire à son bonheur… Ah! princesse, lui dit-il, en se précipitant à ses pieds, vous avez entendu ma chanson? elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la générosité de pardonner à ma témérité. Je n'ai pas été maître de mon cœur en voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour. – Que dis-tu mon ami, lui répond la princesse en le forçant à se relever; eh! suis-je la maîtresse moi-même de renoncer aux tendres sentimens que tu m'as inspirés! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renoncé pour moi à la cour, à la faveur de ton maître; si, sous l'habit d'un simple pêcheur, tu as nourri tes feux à la vue de mon portrait, depuis deux ans aussi tes traits sont gravés dans mon cœur; je t'adore, Huguenin, et je vais te le prouver.
»En disant ces mots, Sigisbethe détache son voile brodé, ses aigrettes, ses pierreries; elle ôte sa robe d'azur parsemée de fleurs d'or; tous ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont déposés; elle prend dans un coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe à toque rouge, tous effets appartenant à la prétendue mère du faux pêcheur; et dans un moment, cette belle princesse, dont le faste éblouissait les yeux, n'est plus qu'une simple bergère. Si le respect, dit-elle ensuite au bel écuyer, qui la regarde étonné, si le respect t'empêche de porter tes vœux jusqu'à la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher d'oser aimer la bergère Sigisbethe. – Comment? – Je reste ici, je partage tes travaux, ta tendresse, et je dis un éternel adieu à la cour, à toutes ses grandeurs, qui étaient sur le point de me priver pour jamais de mon ami. Huguenin, voilà ma main; je te jure, à la face du ciel, amour fidèle et loyauté.
»Huguenin est transporté de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni l'excès du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent étroitement; bientôt usant des droits d'époux, l'amour vient enrichir de ses fruits précieux un hymen fait seulement sous les auspices de l'Éternel… Sigisbethe a passé seize années dans cette cabane, où elle est devenue mère d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille enlevée ou passée dans d'autres climats: il lui prit une maladie si singulière, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses médecins, lui rendit l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonné, pour sa santé, de faire de longues courses à pied, le prince allait passer des journées entières à courir les champs, suivi d'un seul écuyer. Un jour qu'il avait été plus loin qu'à son ordinaire, il rencontra une jeune fille dont la vue le frappa singulièrement. Elle était occupée à faire un bouquet; et le prince, dont elle n'était pas connue, ne put résister au desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il, pour quelque berger fortuné, ma belle enfant, que vous faites ce beau bouquet? – Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai qu'un père et une mère que je chéris. – Que font-ils? – Ils sont pêcheurs. – Ils s'appellent? – Huguenin: pardi tout le monde les connaît et les aime, ils sont si respectables! – Sont-ils riches? – Ils auraient pu l'être, à ce qu'ils disent souvent; mais ils ont préféré la pauvreté à la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme ça. – Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une fille aussi intéressante; eh puis, ma visite peut leur être plus utile que vous ne pensez. – Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez là, c'est la nôtre. Mon père et ma mère sont sur la rivière à pêcher dans leur yacht; ils vont rentrer dans le moment, car voilà l'heure de dîner. – Je les attendrai en me reposant, car je suis fatigué.
»La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et, suivant la frivolité de son âge, elle lui montre ses beaux ajustemens des jours de fête. Ma mère en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle; mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont là, dans ce grand coffre: oh! vous allez voir; ça éblouit, tant c'est riche.
»L'enfant dévoile aux regards du prince les ajustemens brillans que portait Sigisbethe le jour où elle rencontra le beau pêcheur; et le prince, qui reconnaît les bijoux de sa fille, reste saisi d'étonnement. Pendant qu'il cherche à pénétrer ce mystère, Huguenin rentre avec Sigisbethe: tous deux, enlacés amoureusement, s'aident réciproquement à porter le fardeau utile qu'ils viennent de dérober au fleuve. Ils entrent: ô surprise! Sigisbethe reconnaît son père qui l'accable de reproches… C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des champs, que tu as quitté ton père, lui dit le prince, qui ne sait pas la naissance d'Huguenin? – Mon père, Huguenin n'est point ce que vous pensez: il est… – Il va périr!..
»Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lève, et d'un coup de cimeterre il abat à ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baigné dans son sang!.. Quel tableau pour sa tendre épouse! elle veut se percer d'un fer homicide; son père l'en empêche, et se blesse mortellement lui-même, en cherchant à arracher ce fer des mains de sa fille. Sigisbethe est au comble du désespoir; son époux n'est plus; son père va mourir à ses yeux, quel état!..
»Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti violent, concentré, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le corps de son père et celui de son époux; puis elle se fait reconnaître, dépose les rênes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la permission de fonder un monastère dans ses états. Le prince d'Olmutz y consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son époux, qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait déposer dans un superbe tombeau les restes précieux du malheureux Huguenin; puis elle ne pense plus qu'à se livrer à l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et détourner des maux que causent les passions: elle appela à elle toutes les femmes que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes de l'amour qui se réfugieraient dans son monastère, ne pourraient plus être réclamées ni persécutées par leurs parens et leurs supérieurs. Telle fut la cause de la règle singulière de cette maison, qui fut bientôt remplie d'une quantité considérable de religieuses, et qui n'en a jamais manqué: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont l'amour cause les tourmens!..
»Sigisbethe fut remplacée par sa fille Ragonde, et successivement les femmes les plus distinguées devinrent supérieures de l'abbaye de Belverne, où les étrangers venaient de très-loin admirer les tombeaux et les légendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains de l'abbaye servirent souvent de sépulture à des couples malheureux, réunis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de la belle Adélaïde de Munster: on y voyait des choses très-curieuses pour ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse… Mais tout cela ne s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.
»Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui, c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie cela…».
Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur… Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh! mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux habits!..».
Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne, qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père, elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.
CHAPITRE IX.
ON DOIT S'Y ATTENDRE
«L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, était une des plus florissantes de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison était le recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour le bruit se répand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans les souterrains de l'abbaye. C'est particulièrement du côté des tombeaux que ce bruit sourd et continuel était le plus effrayant. Les uns disent que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirmé, que toutes les nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis près de trois cents ans, se lèvent de leur tombeau, se dressent, descendent, et vont embrasser étroitement les corps de tous ceux qui, comme eux, ont été fidèles et constans. Plusieurs religieuses ont la curiosité de vérifier le fait; toutes remontent des caves pâles, tremblantes, effrayées d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent même qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empêche les vivans de pénétrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore qu'une espèce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus. Enfin l'abbesse se décide à descendre elle-même dans les souterrains, accompagnée du jardinier et de plusieurs personnes de la communauté… Bientôt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le jardinier et d'autres curieux, sont éteints; et, à la lueur d'une espèce d'éclair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se promènent, leurs grands bras étendus comme cela, et s'arrêtent de tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine. Ces spectres lugubres poussent des gémissemens, auxquels répondent toutes les ames des autres corps enfermés dans les diverses tombes. Il n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu le grand chien noir ailé; mais elle a vu le serpent vert tout comme je vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prières, on met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le même charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour, on ne trouvait rien de déplacé dans les caveaux; tout y était comme tout avait toujours été; mais la nuit ce n'était plus cela; c'était, comme je vous l'ai dit, un combat épouvantable entre le diable et les revenans qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui avaient aimé comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener jusque dans la campagne, où le mouvement de leur respiration faisait un bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de très loin.
»Enfin, que vous dirai-je après tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne pouvant plus vivre dans cette maison où personne n'osait plus venir la trouver, où ses religieuses elles-mêmes se cachaient jour et nuit, l'abbesse, dis-je, demanda à ses supérieurs une autre maison. Comme il n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on les divisa dans plusieurs autres monastères, et l'institution de Belverne se perdit. Il y a à-peu-près une semaine que l'abbaye n'est plus habitée du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le diable y revenait, y revient peut-être encore, c'est que la colère de Dieu poursuit ce bâtiment vide et ruiné. Il y a trois jours environ que le feu du ciel l'a presque réduit en cendres; oui, un violent coup de tonnerre a démoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il serait très-dangereux de visiter ses décombres. On assure d'ailleurs que les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le même bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu, abandonné du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques démolis.
»Voilà, mon enfant, voilà ce que je ne voulais pas vous dire hier au soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire de vilains rêves cette nuit. Voilà ce qu'est à présent l'abbaye de Belverne, où vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que j'avais raison de vous prédire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste bâtiment désert, où il n'y a ni portes ni fenêtres, où le diable revient, ce qui est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous tâcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous avez un père, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il fût là, ici, pour que j'eusse le plaisir de vous réconcilier avec lui. Si je savais où il est, en vérité j'irais le chercher, tant vous m'inspirez d'intérêt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez pas aller à l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voilà le conseil que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honnêtes gens».
Berthe a terminé sa narration, et Clémence n'a été frappée que d'une seule circonstance de son récit; c'est l'impossibilité où elle est maintenant d'aller se réfugier à l'abbaye de Belverne. Que deviendra-t-elle? où ira-t-elle? Retournera-t-elle au château de Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son père n'y est plus, il voyage, il cherche sans doute sa fille… Que deviendra donc Clémence?
En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans; d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi à tout ce radotage de la bonne femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu où je me proposais de renfermer à jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse aussi, mais habitée par des femmes respectables.
Clémence a formé ce projet; elle salue l'honnête Berthe, la remercie de l'hospitalité qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire où elle va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux recherches de son père. La bonne femme la voit partir avec regret; mais enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme à l'œil et le cœur serré.
Clémence brûle de voir cette fameuse abbaye fondée par la tendre Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqué déjà la moitié du jour. D'abord les dégradations considérables de cet antique bâtiment lui inspirent une espèce de vénération religieuse; elle entre dans l'église, qui n'est point fermée, s'agenouille au pied de l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste cour, monte dans un grand bâtiment, qu'elle visite et parcourt sans y rencontrer qui que ce soit. Clémence se hasardera bien à parcourir de même les souterrains; mais la clarté du jour n'y pénètre pas; et, sans craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder, sans lumière, dans des caves qu'on ne connaît point. Clémence cependant fait quelques pas dans un caveau, et reste très-étonnée d'y voir un autel chargé de reliques, et devant lequel brûle une lampe qui éclaire ce saint asyle. Clémence est jeune, vive, et sur-tout très-courageuse; elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace, elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clémence passe par cet endroit, et elle apperçoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin et de Sigisbethe: elle n'en peut douter à l'inscription qu'elle lit; mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours très-forte, Clémence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui, dit-on, ouvrent de grands bras… Il semble qu'elle les voit; sa vue se trouble, son cœur se serre, elle est prête à fuir ou à tomber en faiblesse; mais bientôt elle rappelle ses sens, sa fermeté, sa raison; pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle s'approche du monument, soulève un coin cassé de la pierre sépulcrale qui couvre la tombe, et voit très-distinctement, à la faveur de sa lampe, deux espèces de momies placées l'une à côté de l'autre, et couchées dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le fallait pour contenir ces deux corps. Vous voilà donc, se dit-elle mentalement, vous voilà donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si passionnés; je vous salue, restes sacrés de Sigisbethe et d'Huguenin! je vous salue!.. Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc les passions, les vains plaisirs, la vanité des hommes, devant la mort, devant un sommeil éternel!.. Qu'elle est forte, la leçon que donnent les tombeaux!..
Clémence va recouvrir le cercueil; mais ô terreur!.. une voix se fait entendre! on s'écrie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible? vient-on m'arracher à l'empire de la mort à qui j'appartiens?..
Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa fermeté… Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de dix-sept ans!.. Clémence s'est laissé tomber de sa hauteur; elle est restée sans sentiment sur le marbre glacé qui orne cette chapelle… Je ne sais combien il s'écoule de temps jusqu'au moment où Clémence recouvre ses sens… Elle revient à elle enfin; mais c'est pour voir redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumière, Clémence; sa chute a entraîné sa lampe, qui s'est éteinte. Elle est toujours étendue sur le marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et paraît l'embrasser étroitement. C'est à présent que Clémence, dont l'esprit n'est pourtant point faible, croit sérieusement aux grands bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a violé le silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a parlé, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui l'étouffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'écrase a des vêtemens de femme.
Clémence fait rapidement ces réflexions, et va mourir d'effroi, si les embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lève enfin, et Clémence entend la même voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme, que j'ai trop effrayée sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens à vivre, mais qui existe encore, qui existe pour vous rendre à la lumière, pour vous secourir!..
Ce peu de mots calme Clémence, qui rougit de sa terreur de bonne femme. Qui êtes-vous donc, madame, dit Clémence à l'inconnue? comment êtes-vous ici? où suis-je moi-même? – Je ne dois pas vous répondre, répliqua l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de revoir… Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et mourante, daignez me prêter le secours de votre bras, je guiderai vos pas.
Clémence n'a plus peur; elle se lève, prend le bras de l'inconnue, qui peut à peine marcher, et se laisse conduire. Bientôt elles se trouvent toutes deux sous les voûtes d'un vaste cloître qui donne de plain-pied sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clémence dans une espèce de cellule, où elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir besoin après une frayeur aussi forte. Clémence regarde avec douleur l'inconnue, qui porte des vêtemens de religieuse, blancs et de fin lin. La curiosité sans doute, lui dit cette religieuse, vous a portée à visiter cette maison abandonnée? vous êtes descendue dans le souterrain, vous avez visité la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas apperçue apparemment? J'étais, il est vrai, penchée sur une urne cinéraire dans un coin, où je priais, où je méditais, avant de rendre à Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous avez troublé ma méditation par le bruit que vous avez fait près du tombeau. Étonnée de voir là, près de moi, une femme que je n'avais pas entendue entrer, je me suis écriée, et soudain je vous ai vue tomber. Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je venais de vous inspirer. Je me suis traînée vers vous, et graces au ciel, je me suis apperçue que vous respiriez.
Clémence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle était seule dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient à y rester.
«L'amour a fait le tourment de ma vie, lui répondit la religieuse; c'est ce qui m'a engagée, jeune encore, à entrer dans cette pieuse retraite où l'on recevait alors les infortunées comme moi. Je ne vous dirai point des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altéré ma raison. Je vous apprendrai seulement la vérité sur les histoires de diables, de revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a dites, sans doute, et qui ont peut-être causé votre effroi tout-à-l'heure au tombeau de Sigisbethe».
Ce début piqua singulièrement la curiosité de Clémence, qui s'approcha de la religieuse et lui prêta la plus grande attention.
«Je m'appelle sœur Sophie: élevée pour ainsi dire dans cette maison, j'y avais perdu la santé sans y perdre l'habitude de pleurer mes malheurs. Il y a quelques jours qu'une de mes amies, sœur Bonne, qui vivait ici avec moi, perdit entièrement l'usage de la raison. Elle devint folle, se jeta dans un puits, et dès ce moment on n'en entendit plus parler. Je la regrettais, et je sentais que ma raison à moi n'était guère plus saine que la sienne; je craignais sur toutes choses de tomber en démence, comme si je pressentais que ce malheur devait bientôt m'arriver. Le lendemain de cet événement j'étais au chœur; toutes nos dames étaient rentrées, et j'étais restée la dernière à prier. Un particulier s'approche de la grille qui donnait dans l'église: Sœur Sophie, me dit-il, savez-vous le malheur affreux!.. – Quoi donc, m'écriai-je, en m'approchant de la grille? – Votre amant, que son père avait sacrifié à l'intérêt en l'arrachant à votre amour, n'a pu supporter la vie: il vient de s'empoisonner; hélas! il est mort en prononçant votre nom…
»Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi… Tout-à-coup un éblouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se dérange, et je perds à mon tour la raison… Je ne vois plus le particulier qui vient de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'église, je ne vois plus rien, que la mort que je cherche. Je cours précipitamment vers le petit cloître; le puits dans lequel s'est jetée mon amie, sœur Bonne, se présente à mes yeux, et je m'y précipite sans être vue de personne. Ce n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arrivé depuis cet événement; car alors, et pendant tout le cours de mes extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en rendre raison. À présent que le voile est déchiré, je puis vous raconter des folies d'un genre nouveau, et qui ont causé la désertion de cette abbaye.
»Je tombe donc dans un puits très-profond, mais où il y a fort peu d'eau. Le froid que j'éprouve, joint au coup violent que je me suis donné, tout me rappelle un peu à moi; et comme la mort est toujours repoussante quand on la voit de près, je cherche à lui échapper, en gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu'à une ouverture que j'y remarque à deux pieds au-dessus de ma tête. J'arrive dans cette ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est très-étroite. À force de travail, je parviens à trouver le terme de cette espèce de soupirail; il me conduit à un souterrain fétide, rempli de bêtes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, était un puisard de la maison. Je détache des pierres qui tiennent à peine, et me voilà dans une vaste salle souterraine, où je suis tout étonnée de rencontrer sœur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met à rire du rire de l'insensé, et ne me dit pas un mot… Je ne sais si je lui parlai; car ma tête était encore plus dérangée que la sienne, et ma folie plus triste, en ce que je poussais sans cesse des gémissemens plaintifs, et que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui respire s'entend, en quelqu'état que soit l'esprit, nous nous attachâmes bientôt l'une à l'autre, et nous promîmes de ne jamais nous séparer. L'aspect des étrangers nous fatiguait, nous effrayait même; car je me rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et les tailles gigantesques. Nous restâmes quelques heures dans cette salle souterraine qui était murée, et par conséquent inaccessible.
»Peu à peu le vide de notre tête, qui s'augmentait par le défaut de nourriture, nous porta aux dernières extravagances. Nous parvînmes à faire une brèche au petit mur qui fermait l'entrée de cette espèce de fondation, et de-là, nous nous répandîmes dans les souterrains que nous ne voulûmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos têtes nous importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la citerne où nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la tombe de Sigisbethe, qui est très-profonde; de-là, nous; nous levions comme des spectres; puis, nous précipitant sur tous les tombeaux que nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions à grands cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux qui venaient nous observer avec effroi. Quant à notre nourriture, il nous était aisé d'en dérober dans les caves que nous parcourions aussi, et dont nous faisions fuir tout le monde.
»Tel est l'excès de démence où nous étions plongées, et qui fit croire qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On déserta l'abbaye, et nous eûmes plus d'étendue pour donner carrière à nos courses effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvré la raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hélas! qui va me conduire à la mort!.. Il y a trois jours, que courant avec ma compagne dans ces vastes cloîtres que vous voyez d'ici, la foudre est tombée sur le cloître, dont une partie s'est écroulée sur nous. Sœur Bonne est morte, écrasée sur la place; et moi, frappée mortellement de tous les côtés du corps par des pierres énormes, j'ai trouvé le moyen de me retirer des décombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la peur que j'ai éprouvée, ma folie m'a quittée, et je me suis retrouvée telle que j'étais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur secourable qui voulait m'arracher à ces tristes lieux, que j'ai su que la désertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien noir ailé, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut convenir que notre apparition nocturne était faite pour effrayer, et que tous ceux qui nous virent à moitié nues, sortant du tombeau de Sigisbethe et d'Huguenin, durent éprouver une terrible frayeur! Voilà, ma chère demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai été en butte; voilà l'événement peut-être le plus singulier dont on ait jamais entendu parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas éprouvé».
Ce court récit de la religieuse pénétra de douleur la sensible Clémence: sa tête se monta, elle jura à sœur Sophie qu'elle ne la quitterait pas qu'elle ne l'ait rendue à la vie, à la santé. Sœur Sophie qui en effet n'avait que très-peu d'heures à vivre, la remercia de ses soins obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux à la lumière qu'elle allait perdre pour jamais.
