Kitabı oku: «Nouvelles histoires extraordinaires», sayfa 15
LIONNERIE
Tout le populaire se dressa Sur ses dix doigts de pied dans un étrange ébahissement.
L'ÉVÊQUE HALL. —Satires.
Je suis, – c'est-à-dire j'étais un grand homme; mais je ne suis ni l'auteur du Junius, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je crois, Robert Jones, et je suis né quelque part dans la cité de Fum-Fudge.
La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma mère vit cela et m'appela un génie; – mon père pleura de joie et me fit cadeau d'un traité de nosologie. Je le possédais à fond avant de porter des culottes.
Je commençai dès lors à pressentir ma voie dans la science, et je compris bientôt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver à la dignité de Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures théories. Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une demi-douzaine de petits verres.
Quand je fus arrivé à ma majorité, mon père me demanda un jour si je voulais le suivre dans son cabinet.
– Mon fils, – dit-il quand nous fûmes assis, – quel est le but principal de votre existence?
– Mon père, – répondis-je, – c'est l'étude de la nosologie.
– Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?
– Monsieur, – dis-je, – c'est la Science des Nez8.
– Et pouvez-vous me dire, – demanda-t-il, – quel est le sens du mot nez?
– Un nez, mon père, – répliquai-je en baissant le ton, – a été défini diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est maintenant midi, ou peu s'en faut, – nous avons donc le temps, d'ici à minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc: – Le nez, suivant Bartholinus, est cette protubérance, – cette bosse, – cette excroissance, – cette…
– Cela va bien, Robert, – interrompit le bon vieux gentleman. – Je suis foudroyé par l'immensité de vos connaissances, – positivement je le suis, – oui, sur mon âme! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son cœur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre éducation peut être considérée maintenant comme achevée, – il est grandement temps que vous vous poussiez dans le monde, – et vous n'avez rien de mieux à faire que de suivre simplement votre nez. Ainsi – ainsi… (alors, il me conduisit à coups de pied tout le long des escaliers jusqu'à la porte), ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!
Comme je sentais en moi l'afflatus divin, je considérai cet accident presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel était bon. Je résolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois, et j'écrivis incontinent une brochure sur la nosologie.
Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.
– Étonnant génie! – dit le Quarterly.
– Admirable physiologiste! – dit le Westminster.
– Habile gaillard! – dit le Foreign.
– Bel écrivain! – dit l'Edinburgh.
– Profond penseur! – dit le Dublin.
– Grand homme! – dit Bentley.
– Âme divine! – dit Fraser.
– Un des nôtres! – dit Blackwood.
– Qui peut-il être? – dit mistress Bas-Bleu.
– Que peut-il être? – dit la grosse miss Bas-Bleu.
– Où peut-il être? – dit la petite miss Bas-Bleu.
Mais je n'accordai aucune attention à toute cette populace, – j'allai tout droit à l'atelier d'un artiste.
La duchesse de Dieu-me-Bénisse posait pour son portrait; le marquis de Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son Altesse Royale de Noli-me-Tangere se penchait sur le dos de son fauteuil.
Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.
– Oh! très-beau! – soupira Sa Grâce.
– Oh! au secours! – bégaya le marquis.
– Oh! choquant! – murmura le comte.
– Oh! abominable! – grogna Son Altesse Royale.
– Combien en voulez-vous? – demanda l'artiste.
– De son nez? – s'écria Sa Grâce.
– Mille livres, – dis-je, en m'asseyant.
– Mille livres? – demanda l'artiste, d'un air rêveur.
– Mille livres, – dis-je.
– C'est très-beau! – dit-il, en extase.
– C'est mille livres, – dis-je.
– Le garantissez-vous? – demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.
– Je le garantis, – dis-je en le mouchant vigoureusement.
– Est-ce bien un original? – demanda-t-il, en le touchant avec respect.
– Hein? – dis-je, en le tortillant de côté.
– Il n'en a pas été fait de copie? – demanda-t-il, en l'étudiant au microscope.
– Jamais! – dis-je, en le redressant.
– Admirable! – s'écria-t-il tout étourdi par la beauté de la manœuvre.
– Mille livres, – dis-je.
– Mille livres? – dit-il.
– Précisément, – dis-je.
– Mille livres? – dit-il.
– Juste, – dis-je.
– Vous les aurez, – dit-il; – quel morceau capital!
Il me fit immédiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je louai un appartement dans Jermyn street, et j'adressai à Sa Majesté la quatre-vingt-dix-neuvième édition de ma Nosologie, avec un portrait de la trompe.
Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita à dîner.
Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton.
Il y avait là un néo-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin, Proclus, Hiéroclès, Maxime de Tyr, et Syrianus.
Il y avait un professeur de perfectibilité humaine. Il cita Turgot, Price, Priestley, Condorcet, de Staël, et l'Ambitious Student in Ill Health.
Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous étaient philosophes, et que tous les philosophes étaient fous.
Il y avait Æsthéticus Ethix. Il parla de feu, d'unité et d'atomes; d'âme double et préexistante; d'affinité et d'antipathie; d'intelligence primitive et d'homoeomérie.
Il y avait Théologos Théologie. Il bavarda sur Eusèbe et Arius; sur l'hérésie et le Concile de Nicée; sur le Puseyisme et le Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.
Il y avait Fricassée, du Rocher de Cancale. Il parla de langue à l'écarlate, de choux-fleurs à la sauce veloutée, de veau à la Sainte-Ménehould, de marinade à la Saint-Florentin, et de gelées d'orange en mosaïque.
Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le markbrünnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le léoville et le médoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur le laffite et sur le saint-péray. Il hocha la tête à l'endroit du clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux fermés, le xérès de l'amontillado.
Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabuë, Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des ténèbres du Caravage, de la suavité de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commères de Rubens et des polissonneries de Jean Steen.
Il y avait le recteur de l'université de Fum-Fudge. Il émit cette opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en Égypte, Diane à Rome, et Artémis en Grèce.
Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empêcher de croire que les anges étaient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il existait dans le sixième ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille têtes, et que la terre était supportée par une vache bleu de ciel ornée d'un nombre incalculable de cornes vertes.
Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'étaient devenus les quatre-vingt-trois tragédies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre oraisons d'Isæus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias, les cent quatre-vingts traités de Théophraste, le huitième livre des sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et les quarante-cinq tragédies d'Homère le Jeune.
Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les feux souterrains et les couches tertiaires; sur les aériformes, les fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le poudingue; sur le cyanite et le lépidolithe; sur l'hæmatite et la trémolite; sur l'antimoine et la calcédoine, sur le manganèse et sur tout ce qu'il vous plaira.
Il y avait MOI. Je parlai de moi, – de moi, de moi, et de moi; – de nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de moi.
– Heureux homme! homme miraculeux! – dit le Prince.
– Superbe! – dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grâce de Dieu-me-Bénisse me fit une visite.
– Viendrez-vous à Almack, mignonne créature? – dit-elle, en me donnant une petite tape sous le menton.
– Oui, sur mon honneur! – dis-je.
– Avec tout votre nez, sans exception? – demanda-t-elle.
– Aussi vrai que je vis, – répliquai-je.
– Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous viendrez?
– Chère duchesse, de tout mon cœur!
– Qui vous parle de votre cœur! – mais avec votre nez, avec tout votre nez, n'est-ce pas?
– Pas un brin de moins, mon amour, – dis-je. – Je le tortillai donc une ou deux fois, et je me rendis à Almack.
Les salons étaient pleins à étouffer.
– Il arrive! – dit quelqu'un sur l'escalier.
– Il arrive! – dit un autre un peu plus haut.
– Il arrive! – dit un autre encore un peu plus haut.
– Il est arrivé! – s'écria la duchesse; – il est arrivé, le petit amour! – Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me baisa trois fois sur le nez.
Une sensation marquée parcourut immédiatement l'assemblée.
– Diavolo! – cria le comte de Capricornutti.
– Dios guarda! – murmura don Stiletto.
– Mille tonnerres! – jura le prince de Grenouille.
– Mille tiaples! – grogna l'électeur de Bluddennuff.
Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fâchai. Je me tournai brusquement vers Bluddennuff.
– Monsieur! – lui dis-je, – vous êtes un babouin.
– Monsieur! – répliqua-t-il après une pause, —Donnerre et églairs!
Je n'en demandais pas davantage. Nous échangeâmes nos cartes. À Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez, – et puis je me présentai chez mes amis.
– Bête! – dit le premier.
– Sot! – dit le second.
– Butor! – dit le troisième.
– Âne! – dit le quatrième.
– Benêt! – dit le cinquième.
– Nigaud! – dit le sixième.
– Sortez! – dit le septième.
Je me sentis très-mortifié de tout cela, et j'allai voir mon père.
– Mon père, – lui demandai-je, – quel est le but principal de mon existence?
– Mon fils, – répliqua-t-il, – c'est toujours l'étude de la nosologie; mais, en frappant l'électeur au nez, vous avez dépassé votre but. Vous avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous êtes sifflé, et il est devenu le héros du jour. Je vous accorde que, dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionnée à la dimension de sa trompe; – mais, bonté divine! il n'y a pas de rivalité possible avec un lion qui n'en a pas du tout.
QUATRE BÊTES EN UNE
L'HOMME-CAMÉLÉOPARD
Chacun a ses vertus.
Crébillon. —Xerxès.
Antiochus Épiphanes est généralement considéré comme le Gog du prophète Ézéchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement à Cambyse, le fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caractère du monarque syrien n'a vraiment aucun besoin d'enjolivures supplémentaires. Son avènement au trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante et onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de Diane à Éphèse; son implacable inimitié contre les Juifs; la violation du saint des saints, et sa mort misérable à Taba, après un règne tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante, et qui ont dû généralement attirer l'attention des historiens de son temps, plus que les impies, lâches, cruels, absurdes et fantasques exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie privée et de sa réputation.
Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil huit cent trente, et, pour quelques minutes, transportés dans le plus fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cité d'Antioche. Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contrées seize villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spécialement à nous occuper. Mais la nôtre est celle qu'on appelait Antiochia Épidaphné, à cause qu'elle était tout proche du petit village de Daphné, où s'élevait un temple consacré à cette divinité. Elle fut bâtie (bien que la chose soit controversée) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint immédiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps prospères de l'empire romain, elle était la résidence ordinaire du préfet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cité-reine (parmi lesquels peuvent être mentionnés spécialement Vérus et Valens), y passèrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aperçois que nous sommes arrivés à la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos yeux sur la ville et le pays circonvoisin.
– Quelle est cette large et rapide rivière qui se fraye un passage accidenté d'innombrables cascades à travers le chaos des montagnes, et enfin à travers le chaos des constructions?
– C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aperçoive, à l'exception de la Méditerranée, qui s'étend comme un vaste miroir jusqu'à douze milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée; mais, permettez-moi de vous le dire, très-peu de gens ont joui du coup d'œil d'Antioche; – très-peu de ceux-là, veux-je dire, qui, comme vous et moi, ont eu en même temps le bénéfice d'une éducation moderne. Ainsi laissez là la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons qui s'étend à nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an du monde trois mil huit cent trente. Si c'était plus tard, – si c'était, par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous serions privés de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvième siècle, Antioche est – c'est-à-dire Antioche sera dans un lamentable état de délabrement. D'ici là, Antioche aura été complètement détruite à trois époques différentes par trois tremblements de terre successifs. À vrai dire, le peu qui restera de sa première condition se trouvera dans un tel état de désolation et de ruine, que le patriarche aura transporté alors sa résidence à Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon conseil et que vous mettez votre temps à profit pour inspecter les lieux, pour
…rassasier vos yeux
Des souvenirs et des objets fameux
Qui font la grande gloire de cette cité.
Je vous demande pardon; j'avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'Épidaphné ne justifie-t-il pas cette épithète de fantastique que je lui ai donnée?
– Elle est bien fortifiée; à cet égard elle doit autant à la nature qu'à l'art.
– Très-juste.
– Il y a une quantité prodigieuse d'imposants palais.
– En effet.
– Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la comparaison avec les plus célèbres de l'antiquité.
– Je dois reconnaître tout cela. Cependant il y a une infinité de huttes de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'était la toute-puissante fumée de l'encens idolâtre, à coup sûr nous trouverions une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes? Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées toute la journée; autrement nous aurions ici les ténèbres de l'Égypte au temps de sa désolation.
– C'est certainement un étrange lieu! Que signifie ce singulier bâtiment, là-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'étend au loin à l'est de celui que je crois être le palais du roi!
– C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le nom d'Elah Gabalah. Plus tard, un très-fameux empereur romain instituera ce culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous affirmer que la vue de la divinité de ce temple vous plairait fort. Vous n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majesté le Soleil n'est pas là, – du moins le Soleil adoré par les Syriens. Cette déité se trouve dans l'intérieur du bâtiment situé là-bas. Elle est adorée sous la forme d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cône ou pyramide, par quoi est signifié le pyr, le Feu.
– Écoutez! – regardez! – Quels peuvent être ces ridicules êtres, à moitié nus, à faces peintes, qui s'adressent à la canaille avec force gestes et vociférations?
– Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La plupart, toutefois, – spécialement ceux qui travaillent la populace à coups de bâton, – sont les principaux courtisans du palais, qui exécutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente drôlerie de l'invention du Roi.
– Mais voilà du nouveau! Ciel! la ville fourmille de bêtes féroces! Quel terrible spectacle! – quelle dangereuse singularité!
– Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse. Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche tranquillement derrière son maître. Quelques-uns, sans doute, sont menés avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espèces plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le léopard sont entièrement libres. Ils ont été formés à leur présente profession sans aucune difficulté, et suivent leurs propriétaires respectifs en manière de valets de chambre. Il est vrai qu'il y a des cas où la Nature revendique son empire usurpé; – mais un héraut d'armes dévoré, un taureau sacré étranglé, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour faire sensation dans Épidaphné.
– Mais quel extraordinaire tumulte entends-je? À coup sûr, voilà un grand bruit, même pour Antioche! Cela dénote quelque incident d'un intérêt inusité.
– Oui, indubitablement. Le Roi a ordonné quelque nouveau spectacle, – quelque exhibition de gladiateurs à l'Hippodrome, – ou peut-être le massacre des prisonniers Scythes, – ou l'incendie de son nouveau palais, – ou la démolition de quelque temple superbe, – ou bien, ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des éclats d'hilarité montent vers le ciel. L'air est déchiré par les instruments à vent et par la clameur d'un million de gosiers. Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par ici, – prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce côté, et il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se répand à travers l'avenue d'Héraclides, qui part directement du palais; – ainsi le Roi fait très-probablement partie de la bande. Oui, – j'entends les cris du héraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phraséologie de l'Orient. Nous aurons le coup d'œil de sa personne quand il passera devant le temple d'Ashimah. Mettons-nous à l'abri dans le vestibule du sanctuaire; il sera ici tout à l'heure. Pendant ce temps-là considérons cette figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a guère plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces caractères ont été, – pardon! —seront attribués par les érudits des siècles futurs à l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?
– Dieu me pardonne! c'est un singe!
– Oui, vraiment! – un babouin, – mais pas le moins du monde une déité. Son nom est une dérivation du grec Simia; – quels terribles sots que les antiquaires! Mais voyez! – voyez là-bas courir ce petit polisson en guenilles. Où va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours; qu'il vient, à l'instant même, de mettre à mort, de sa propre main, mille prisonniers israélites enchaînés! Pour cet exploit, le petit misérable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens tous semblablement attifés. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance du roi, et le chantent en marchant:
Mille, mille, mille,
Mille, mille, mille
Decollavimus, unus homo!
Mille, mille, mille, mille decollavimus!
Mille, mille, mille!
Vivat qui mille, mille occidit!
Tantum vini habet nemo
Quantum sanguinis effudit 9.
Ce qui peut être ainsi paraphrasé:
Mille, mille, mille,
Mille, mille, mille,
Avec un seul guerrier, nous en avons égorgé mille!
Mille, mille, mille, mille,
Chantons mille à jamais!
Hurrah! – Chantons
Longue vie à notre Roi,
Qui a abattu mille hommes si joliment!
Hurrah! – Crions à tue-tête
Qu'il nous a donné une plus copieuse
Vendange de sang
Que tout le vin que peut fournir la Syrie!
– Entendez-vous cette fanfare de trompettes?
– Oui, – le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et lève les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il arrive! – il arrive! – le voilà!
– Qui? – où? – le Roi! – Je ne le vois pas; – je vous jure que je ne l'aperçois pas.
– Il faut que vous soyez aveugle.
– C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant un gigantesque caméléopard, et qui s'évertuent à déposer un baiser sur le sabot de l'animal. Voyez! la bête vient justement de cogner rudement quelqu'un de la populace, – ah! encore un autre, – et un autre, – et un autre. En vérité, je ne puis m'empêcher d'admirer l'animal pour l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.
– Populace, en vérité! – mais ce sont les nobles et libres citoyens d'Épidaphné! La bête, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais, mon cher monsieur, ce caméléopard n'est autre qu'Antiochus Épiphanes, – Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le décore quelquefois du nom d'Antiochus Épimanes, – Antiochus le Fou, – mais c'est à cause que tout le monde n'est pas capable d'apprécier ses mérites. Il est bien certain que, pour le moment, il est enfermé dans la peau d'une bête, et qu'il fait de son mieux pour jouer le rôle d'un caméléopard; mais c'est à dessein de mieux soutenir sa dignité comme Roi. D'ailleurs le monarque est d'une stature gigantesque, et l'habit, conséquemment, ne lui va pas mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que, n'était une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas revêtu. Ainsi, voici un cas, – convenez-en, – le massacre d'un millier de Juifs! Avec quelle prodigieuse dignité le monarque se promène sur ses quatre pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux principales concubines, Elliné et Argélaïs; et tout son extérieur serait excessivement prévenant, n'étaient la protubérance de ses yeux, qui lui sortiront certainement de la tête, et la couleur étrange de sa face, qui est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantité de vin qu'il a engloutie. Suivons-le à l'Hippodrome, où il se dirige, et écoutons le chant de triomphe qu'il commence à entonner lui-même:
Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?
Dites, – le savez-vous?
Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?
Bravo! – bravo!
Il n'y a pas d'autre roi qu'Épiphanes,
Non, – pas d'autre!
Ainsi jetez à bas les temples
Et éteignez le soleil!
Bien et bravement chanté! La populace le salue Prince des Poëtes et Gloire de l'Orient, puis Délices de l'Univers, enfin le plus Étonnant des Caméléopards. Ils lui font bisser son chef-d'œuvre, et – entendez-vous? – il le recommence. Quand il arrivera à l'Hippodrome, il recevra la couronne poétique, comme avant-goût de sa victoire aux prochains Jeux Olympiques.
– Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derrière nous?
– Derrière nous, avez-vous dit? – Oh! oh! – je comprends. Mon ami, il est heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr, et le plus vite possible. Ici! – réfugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourné, comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce caméléopard avec sa tête d'homme, a, il faut croire, choqué les idées de logique et d'harmonie acceptées par les animaux sauvages domestiques dans la ville. Il en est résulté une émeute; et, comme il arrive toujours en pareil cas, tous les efforts humains pour réprimer le mouvement seront impuissants. Quelques Syriens ont déjà été dévorés; mais les patriotes à quatre pattes semblent être d'un accord unanime pour manger le caméléopard. Le Prince des Poëtes s'est donc dressé sur ses pattes de derrière, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laissé en plan, et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. Délices de l'Univers, tu es dans une triste passe! Gloire de l'Orient, tu es en danger d'être croqué! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue; elle traînera indubitablement dans la crotte; à cela il n'y a pas de remède. Ne regarde donc pas derrière toi, et ne t'occupe pas de son inévitable déshonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus Épiphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le Prince des Poëtes, la Gloire de l'Orient, les Délices de l'Univers et le plus Étonnant des Caméléopards! Juste ciel! quelle puissance de vélocité tu déploies! La caution des jambes, la meilleure, tu la possèdes, celle-là! Cours, Prince! – Bravo! Épiphanes! – Tu vas bien, Caméléopard! – Glorieux Antiochus! Il court! – il bondit! – il vole! Comme un trait détaché par une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit! – il crie! – il y est! – C'est heureux; car, ô Gloire de l'Orient, si tu avais mis une demi-seconde de plus à atteindre les portes de l'Amphithéâtre, il n'y aurait pas eu dans Épidaphné un seul petit ours qui n'eût grignoté sur ta carcasse. – Allons-nous-en, – partons, – car nos oreilles modernes sont trop délicates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en l'honneur de la délivrance du Roi! – Écoutez! il a déjà commencé – Voyez! – toute la ville est sens dessus dessous.
– Voilà certainement la plus pompeuse cité de l'Orient! Quel fourmillement de peuple! quel pêle-mêle de tous les rangs et de tous les âges! quelle multiplicité de sectes et de nations! quelle variété de costumes! quelle Babel de langues! quels cris de bêtes! quel tintamarre d'instruments! quel tas de philosophes!
– Venez, sauvons-nous!
– Encore un moment; je vois un vaste remue-ménage dans l'Hippodrome; dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!
– Cela? – oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'Épidaphné étant, comme ils le déclarent, parfaitement satisfaits de la loyauté, de la bravoure, de la sagesse et de la divinité de leur Roi, et, de plus, ayant été témoins de sa récente agilité surhumaine, pensent qu'ils ne font que leur devoir en déposant sur son front (en surcroît du laurier poétique) une nouvelle couronne, prix de la course à pied, – couronne qu'il faudra bien qu'il obtienne aux fêtes de la prochaine Olympiade, et que naturellement ils lui décernent aujourd'hui par avance.