Kitabı oku: «Un siècle de vénerie dans le nord de la France»
Édouard Guy Du Passage
Un siècle de vénerie dans le nord de la France

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321826
Table des matières
UN SIÈCLE DE VÉNERIE
AU LECTEUR
ÉQUIPAGES DE LOUP
La Baronne de Draëck
Le Marquis de Fercourt-Créquy
Monsieur Débonnaire
Le Comte Auguste de Sarcus
Les Thélu
THÉORIE ET PRATIQUE
CHOIX DES VALETS DE LIMIER, PIQUEUX ET VALETS DE CHIENS
DES LIMIERS
DU CHOIX DES CHIENS DE MEUTE
RÉUNION D’ÉQUIPAGES
DES ÉPOQUES DE CHASSER LE LOUP
OU L’ON DOIT CHERCHER LES LOUPS
DE LA MANIÈRE DE FAIRE LE BOIS, REMBUCHER ET DÉTOURNER
DE L’ATTAQUE
SOINS A OBSERVER APRÈS L’ATTAQUE.
DE LA CHASSE A L’ANGLAISE ET DE LA CHASSE A LA FRANÇAISE
Le Comte de Lasteyrie du Saillant
Les Louvetiers du Nord
Les de Songeons
VAUTRAITS
Avant-Propos
Du Maisniel d’Applaincourt
David-Victor de Belly de Bussy
Le Comte d’Hinnisdal
Le Comte Judes de Chassepot
Monsieur de Fautereau
Les Valanglart
Monsieur de Condamy
Monsieur Paul Labitte
Max Thélu
SAISON 1883-1884
SAISON DE CHASSE 1884-1885
SAISON DE CHASSE 1885-1886
Buissons-Picardie
Monsieur Ernest Rocquigny
Le Comte d’Applaincourt
VAUTRAITS FRESSIN-HESDIN
Monsieur Bary
Monsieur Wallon
Monsieur Edouard Coulombel
Le Prince de Joinville
Monsieur Follet
LA FORÊT DE CRÉCY
La Forêt de Crécy
Les Chasseurs de Chevreuil
Rallye-Ponthieu
ÉQUIPAGES DE CERF
Les Équipages de Cerf
Le Comte de la Tour du Pin
Le Baron de Poilly
Les de Songeons
Picard Piqu’Hardi
Picard Piqu’Hardi
MARQUIS DE LUBERSAC
LES DE CHÉZELLES EN COMPIÈGNE
ÉQUIPAGES DE LIÈVRE
Les Chasseurs de Lièvre
Le Marquis d’Aoust
Monsieur de Gomer
Monsieur François de Domesmont
Messieurs de Morgan
Monsieur de la Rüe
Messieurs de la Motte Feuquières
Le Comte de Brigode
Monsieur Boitel
Monsieur Danzel
Le Marquis de Pissy
Rallye-Artois
Monsieur Jules Macharl
Monsieur Louchet
Messieurs des Courtils et de Glos
Rallye-Bovelles
Messieurs Dupuis et Canu
Monsieur de Beaufont
Monsieur Thérouanne
Monsieur de Berny
Monsieur Ernest Levoir
Monsieur Dottin
Équipage du Comte de Paris
Le Comte de Foulers
Monsieur du Haÿs
Les Chasseurs de Saint-Omer
Monsieur Charles de Quandalle
Monsieur Victor Regnault
MONSIEUR VICTOR REGNAULT
MONSIEUR AMÉDÉE MINART (DE THÈBES)
MONSIEUR DANIEL PROYART
MONSIEUR EPHREM LEROUX
Monsieur Gosse de Gorre
Le Rallye-Authie
Les Eleveurs
UN SIÈCLE DE VÉNERIE
Table des matières



CYPRIEN PERROT, Marquis de FERCOURT, et son vol
DÉDICACE
De tous les portraits d’ancêtres accrochés aux murs de Frohen et voyant passer les générations, c’est vous Cyprien Perlot de Fercourt que j’ai regardé avec le plus d’affection et d’envie quand j’étais enfant.
Costumé en Apollon, entouré de vos oiseaux et de vos chiens, vous semblez toujours prendre tel plaisir à faire goûter le leurre à votre faucon niais qu’il ne vous déplaira point qu’un de vos arrière-neveux place cet ouvrage sous votre égide et qu’il n’y narre le joyeux passe-temps de nombre de générations qui vous ont suivi.
AU LECTEUR
Table des matières
J’étais en seconde, chez les Dominicains, à Arcueil, m’ennuyant terriblement. La vie d’internat ne me plaisait guère et j’eusse eu grand’peine à l’accepter si je n’avais possédé un camarade.
Cet ami n’était autre que les Gentilshommes Chasseurs, de Fondras. Je l’avais lu et relu vingt fois; j’étais aussi amoureux que Lord Henry de la comtesse de Senozan, débuchant sur la Légère, et j’aurais tout donné pour que le Curé de Chapaize fut notre surveillant d’études.
Mon bouquin n’étant pas de la bibliothèque de l’Établissement, je l’avais habilement maquillé. Découpant les pages de mon dictionnaire, j’y avais introduit mon livre de prédilection. Quand j’avais l’air de faire des recherches minutieuses sur tel ou tel sens d’une phrase latine, je chassais le loup Baptiste à travers les trois royaumes.
Je me mis à illustrer l’ouvrage avec toute mon imagination de gamin, et, aux vacances de Pâques, j’apportais triomphalement à mon Oncle le fruit de mon travail de seconde; celui-ci, qui me poussait fort dans la voie des Arts, en fut ravi. Il fit relier le dictionnaire de Belin et son contenu dans la paroi d’un grand vieux sanglier, et j’ai toujours plaisir à refeuilleter ce résultat de mes études.
C’est à cette époque que germa, dans ma pensée, l’idée de ce volume. S’il a mis plus de vingt ans à voir le jour, c’est que, passionné de chasse et de peinture, j’ai passé cette partie de mon existence à courir derrière des chiens et à reproduire, du moins mal que j’ai pu, les scènes pittoresques que j’avais vues.
Quand, il y a trois ans, j’ai commencé à rassembler les éléments de ce travail, je croyais n’avoir qu’à questionner mon père et quelques amis pour arriver à mes fins. J’étais loin de compte!
J’ai eu trois genres de collaborateurs: les mécontents, les indifférents, les complaisants.
Les mécontents. Peu le disaient ouvertement, mais certains laissaient entendre leur rancune: «Mon grand-père ou mon grand-oncle a beaucoup chassé à courre, mais il a beaucoup dépensé ; il s’est ruiné, et alors notre héritage s’en est ressenti.» Voilà le premier cliché.
Les indifférents: «Mon cher Ami, excusez-moi, je rentre d’une battue où on a tué... (suit le tableau), je repars demain chez un tel pour telle battue. Mon père chassait à courre, paraît-il; je ne retrouve même plus ses boutons. Qui s’intéressait à ce sport d’un autre âge a disparu. Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous être agréable.» C’est le second genre.
Aux complaisants. Ils ne furent que quelques-uns, mais ceux-là ont su remplacer les autres, en m’aidant de tous leurs souvenirs. Je les remercie grandement de leur savante collaboration. Mais tous, je n’hésite pas à le dire, vibrent encore au moindre son de trompe, et la rage du fusil ne les a pas encore conquis à tel point qu’ils soient obligés, à la fin de chaque traque, de faire un calcul algébrique pour arriver à trouver le total de leurs victimes.
Certes, l’esprit moderne, la culture plus perfectionnée de nos contrées, le morcellement des propriétés, sont autant d’écueils qui ont rendu la chasse à courre très difficile dans notre région, mais la mode des battues n’est pas étrangère à cette difficulté.
Tout propriétaire de bois se doit, à l’heure actuelle, de donner une battue et veut un tableau. Toute son année, il fera garder son gibier, paiera des dommages, passera des journées chez le Juge de paix, s’abstiendra même de tirer un coup de fusil chez lui pour distraire, non pas lui-même, mais les autres, un jour par an.
Avec quarante lièvres qui, en deux traques, en moins d’une demi-heure se sont laissé assommer en faisant le chandelier à dix pas, on aurait eu de quoi amuser, six mois durant, ses amis et soi-même, en les forçant de bonne guerre; mais ce n’est plus le goût du jour, et, aux nombreux vautraits ou équipages qui se sont succédé en Picardie depuis un siècle, il ne survit que deux modestes meutes de lièvre.
Cet ouvrage, je le confesse, ne répond pas à l’idéal que je m’étais fait; je l’eusse voulu plus anecdotique, plus divers dans son ensemble. N’osant me laisser emporter par mon imagination, j’ai transcrit simplement les notes que j’ai pu rassembler et les souvenirs que j’ai recueillis. De Fondras, d’Osmond, Levêque, eussent su faire revivre toutes les figures que j’évoque tour à tour, mais je n’ai pas su ramasser la plume qu’ils ont laissé tomber, et j’en demande pardon au lecteur.
Nos buissons de Picardie et d’Artois, les vieilles futaies d’Eu et de Crécy ont leur histoire, et, avant que la hache ait fini d’en anéantir le souvenir, j’ai voulu narrer les exploits de ceux qui ont passé, sous leur couvert, les meilleurs moments de leur existence.
Je m’étais tracé comme cadre l’Artois et la Picardie, Si parfois, tel un ragot cherchant aventure, j’ai percé fort avant à travers pays, ce sont les chiens qui m’ont entraîné à leur suite dans des déplacements éloignés.
Quant aux veneurs qui poursuivaient le cerf de Saint-Gobain à Villers-Cotterets, si leurs prouesses se passaient en plein Valois, ils n’en avaient pas moins leur place ici, leur devise étant ce recri dont la suite de ces pages justifiera l’exactitude:
PICQUARD-PIQU’HARDI
Drucat, 8 janvier 1910.
ÉQUIPAGES DE LOUP
Table des matières
La BARONNE DE DRAËCK

La Baronne de Draëck
Table des matières
DÈS son jeune âge, Mademoiselle de Lamétan donna des signes indubitables de passion cynégétique, passant son temps chez les Ursulines, où elle faisait son éducation, à courir sus aux rats par-dessus les tables, bureaux ou armoires du couvent.
Dès sa sortie de pension, elle adopte les habits masculins, et c’est bien à contre-cœur qu’elle se laissa marier au Baron de Draëck, seigneur d’Oudezeele, près Cassel.
Présenté à la jeune personne, le Baron de Draëck commença par lui persuader qu’il la laisserait libre de s’habiller à sa fantaisie et de suivre ses goûts, qu’étant lui-même très amateur de chasse, il monterait à cheval avec elle.
Le jour du mariage surgit une difficulté. Le curé déclara qu’il ne pouvait marier deux personnes en costume d’homme. Force fut donc à la fiancée de passer une robe de femme par-dessus les habillements d’homme qu’elle ne voulut pas quitter.
Le mari tint parole; il laissa sa femme libre de faire ses volontés et, comme il était fort riche, elle put satisfaire tous ses goûts. Bien que les deux époux vécussent en bonne harmonie, le mari regrettant de n’avoir pas eu d’enfants vivants, il s’en suivit des querelles qui finirent par une séparation à l’amiable; le Baron s’en retourna à son château d’Oudezeele, où il ne tarda pas à mourir, en 1788, laissant à sa femme la jouissance de toute sa fortune.
L’équipage de chasse de la Baronne de Draëck comprenait un piqueux, un valet de chiens et plusieurs valets de limier. La meute pour le loup comprenait quarante chiens courants; elle entretenait de plus six chiens pour le lièvre, deux chiens d’arrêt et plusieurs terriers anglais pour les renards et les blaireaux.
Arrive la Révolution. On se contente de la mettre en arrestation chez elle avec un gardien à ses frais. Le commissaire de police, un arriviste, perquisitionne et enlève toutes les armes de chasse de la Baronne. Comme ce fonctionnaire tenait à la main son écharpe tricolore, elle lui dit: «Citoyen, vous pouvez mettre cela dans votre poche en toute sécurité, je n’ai pas envie de me révolter.»
La municipalité de Zutkerque intervient alors et voici un curieux document lui ayant trait:
«Un rapport du district de Saint-Omer établit en sa faveur que ladite Dame entretient à ses frais une meute de chiens courants et bœufliers pour la destruction des loups. (Le pied était alors payé cinq cents francs de prime lorsque sa grosseur dépassait la taille d’une patte de renard.) Qu’il est revenu au district que ladite Dame veut se défaire de sa meute, que cependant personne mieux qu’elle ne dirige les chasses, respectant les avétis et les dirigeant avec la plus grande autorité. Conséquemment, la municipalité de Zutkerque, sur la représentation des notables habitants de ladite paroisse et d’autres voisines, s’est transportée chez ladite Dame, pour la supplier à différer de se défaire des chiens qui lui restaient encore et à continuer de détruire lesdits loups. Fléchissant aux instances de la municipalité, le district demande à l’Assemblée Nationale de ne pas inquiéter la Dame de Draëck pour ses chasses, et si on ne la croit pas suffisamment autorisée à ces fins, bien vouloir obtenir un droit explicatif et augmentatif de celui rendu pour le fait de chasse en toute justice pour détruire les loups et les claquer si faire se peut.»
(Suivent les signatures des municipalités d’Eperlecques, Bayenghem, Zutkerque, etc.. )
Passionnée pour le courre du loup, elle en détruisit six cent quatre-vingts dans le Nord et l’Artois, surtout dans la forêt d’Eperlecques, où elle s’adonnait aussi au courre du cerf.
Lorsque l’époque était venue de commencer ses chasses, elle disait à son valet de limier:
«Allez à mon château d’Ablain-Saint-Nazaire, faites des reconnaissances partout, préparez les voies, et dans trois jours j’arriverai.» La veille de son départ, elle disait: «Vous partirez à onze heures de la nuit avec mes quarante chiens pour le loup, couplés deux par deux comme de coutume. Ne les laissez pas s’écarter. N’entrez nulle part pour prendre ce dont vous avez besoin plus loin que la porte.» A son palefrenier et à ses domestiques: «Vous partirez à trois heures du matin avec chacun vos chevaux et vous conduirez en main mes trois chevaux, sans vous arrêter nulle part.» Le cuisinier recevait l’ordre de rassembler quelques pièces de sa batterie de cuisine et de partir à six heures du matin dans le fourgon de bagages pour Saint-Omer, où il devra prendre la poste, afin de suivre la voiture de la Baronne. Le lendemain, Madame de Draëck rejoignait Saint-Omer avec sa voiture et ses chevaux, prenait des chevaux de poste et arrivait à son château d’Ablain-Saint-Nazaire presque en même temps que ses chiens, ses chevaux et tout son monde. Ce manoir a été le théâtre de ses exploits cynégétiques les plus remarquables; tous les jours étaient employés à prendre ou à tuer des loups, des renards et même des blaireaux.
L’auteur de cette notice nous apprend que plusieurs louveteaux, furent pris pendant un déplacement, dans les bois de Saint-Eloi, près d’Arras; le poil de ces animaux était argenté. les chiens ne les chassèrent pas avec autant d’ardeur que les autres loups; avec leur fourrure, elle fit faire un manchon qu’elle montrait comme une rareté. Ce fut la seule fois de sa vie qu’elle trouva des loups de cette espèce. Elle détruisit complètement les carnassiers dans le pays qui s’étend entre Arras et Douai, et ce fut à cette occasion que les bergers de la contrée lui présentèrent la chanson suivante, composée par l’un d’eux:
Paissez en paix, mes chers moutons.
Bêlez, bondissez sur l’herbette.
Le loup cruel dans ces cantons
Ne peut plus avoir de retraite.
Pour vous garder, il me suffit
De mes deux chiens, de ma houlette,
Nous jouirons pendant la nuit
D’une tranquillité parfaite.
Ecoutez-moi, gentil troupeau,
Pour prouver ma reconnaissance,
Je chante sur le chalumeau
L’auteur de notre délivrance.
Je veux vous apprendre son nom,
De Draëck est notre bienfaitrice,
Il faut que dans tous ces vallons
L’écho toujours en retentisse.
Dans nos bois, nous le graverons;
Partout nous le ferons connaître.
Les voyageurs l’apercevront
Ecrit sur l’écorce du hêtre.
Cet arbre nous sera sacré.
Réunis sous son vert feuillage,
Au bras qui nous a délivrés,
Nous rendrons un juste hommage.
Je voudrais qu’on en fît autant
Sur la surface de la France;
Chassons-en les buveurs de sang,
Détruisons cette infâme engeance.
Bons citoyens, unissons-nous,
Rendons leur espoir chimérique,
Purgeons, purgeons de tous ces loups
Le terrain de la République.
L’auteur de la notice rend ainsi compte d’une année de la vie de Madame de Draëck.
De l’arrondissement de Saint-Omer, Béthune et d’Arras, elle passait dans celui de Saint-Pol, près d’Hesdin, où elle séjournait beaucoup plus longtemps, car c’était le pays qui renfermait le plus grand nombre de ces animaux destructeurs.
Madame de Draëck attribuait la préférence des loups pour cette localité, non seulement à la quantité des bois et de forêts qui couvrent le pays, mais surtout et principalement aux troupeaux d’oies qui couvrent les marais de la Canche, de la Ternoise, de la Créquoise. Ces animaux sont très friands de ces volailles qui ne leur coûtent aucun combat ni danger pour s’en emparer. Je ne pourrais citer tous les bois nominativement où la destruction de ces animaux a été complète: un jour on revenait au logis avec deux loups, un autre jour avec quatre ou cinq; enfin, il était rare qu’un seul jour se passât sans que la chasse ne fût heureuse; alors, tout l’équipage, Madame de Draëck en tête, passait à travers la ville ou la commune la plus voisine en sonnant du cor de chasse, et toute la population accourait en foule voir les loups et aussi l’amazone qui était à la tête des chasseurs. C’est dans une circonstance semblable que le poste du corps de garde de Saint-Omer sortit au moment du passage de la nouvelle Diane chasseresse et lui rendit les honneurs militaires, alors qu’elle ramenait devant sa selle ses dépouilles opimes, soit quatre loups. Une autre fois, rentrant de déplacement après six semaines de chasse, Madame de Draëck retraversa Saint-Omer avec vingt et une têtes de loups sur l’impériale de sa voiture. Pendant que la poste était occupée au relais des chevaux, la place était pleine de curieux qui contemplaient les animaux féroces.
Arrivée chez elle, tout rentrait dans l’ordre pour une année, chacun se livrait à ses occupations ordinaires. La Dame de Draëck chassait le lièvre ou le petit gibier, ou travaillait à la menuiserie et à faire le galon au métier, ou encore à tresser le fil de fer pour faire des volières à ses oiseaux.
Le 3 novembre arrivé, jour de la Saint-Hubert, patron des chasseurs, la vie cynégétique reprend.
La veille au soir, tous les domestiques arrivent, rangés en haie, avec un énorme bouquet sur un plat, présenter à Madame de Draëck l’expression de leur respect et de leur attachement. Alors, on sonne les fanfares de vénerie, puis on fait venir un ménétrier et quelques jeunes personnes du voisinage.
Madame de Draëck, qui n’est fière que de ses hauts faits de chasse, ouvre le bal dans sa salle à manger avec le plus aimable de ses voisins; alors, tout le monde se met en branle, depuis le piqueux jusqu’au dernier valet de chiens. La soirée ne se prolonge guère, et on reçoit les ordres pour le lendemain. Faute de loups, on se contentait de renards; les garennes, bouchées par avance, forçaient l’animal à donner un joli courre, toujours couronné de succès.
Cette description de la vie, Madame de Draëck l’applique à toute son existence; elle est décédée au mois de janvier 1823, regrettée de tous ceux qui l’avaient connue et surtout du cultivateur.
Un chroniqueur du temps écrit ceci à propos de la célèbre Baronne:
«Il fallait la voir, la tête nue, l’épieu au poing, parcourir les coteaux, suivie de chasseurs à la mine sauvage et de chiens non moins rébarbatifs; les paysans, effrayés, faisaient la haie au cortège, et les jeunes filles n’écartaient qu’en tremblant les rideaux des fenêtres pour voir passer la «Diane de Brédenardre» avec ses sanglants trophées, dont au retour on clouait les têtes contre les portes du château.»
Ayant la passion de la destruction des loups, elle disait: «Si je pouvais être nommée louvetière de plusieurs départements, un seul loup ne paraîtrait plus dans les pays que j’aurais sous ma surveillance.».
Cette place de louvetière était sa marotte; elle en parlait souvent: elle en fit la demande au Prince de Neufchâtel, qui lui répondit qu’il ne pouvait pas lui accorder sa demande, qu’il était sans exemple qu’une femme eût eu cette place, mais qu’elle pouvait prendre un prête-nom chez elle, lequel serait nommé de suite.
Elle prit son parent, le Vicomte d’Artois, qui fut nommé louvetier du Pas-de-Calais, mais qui ne sut guère profiter des leçons de vénerie, puisque quatre mois n’étaient pas écoulés depuis la mort de la Baronne que la vente de l’équipage eut lieu.
A la requête de Messieurs d’Artois, demeurant à Ypres et à Cocove, ses héritiers dans la ligne paternelle, et de Monsieur Desmoncheaux, bourgmestre de Furnes, son héritier dans la ligne maternelle, on dispersa, le 1er avril 1823, à Zutkerque, les chevaux, chiens, voitures, faisans et presque tout le mobilier.
Respectant davantage les goûts de sa maîtresse, la fameuse Caroline, femme de chambre, puis premier piqueux, ne quitta jamais son costume d’homme. Une longue blouse bleue lui descendait jusqu’aux chevilles, laissant voir le bas des jambes du pantalon; elle portait les cheveux coupés court et coiffés d’une casquette. C’est dans cet attirail que jusqu’à sa mort, en 1855, on a pu la voir parcourant le pays, où elle vendait des balais de bouleau. Très bonne trompe, elle avait été envoyée à Boulogne par sa maîtresse pour donner des leçons de trompe, à la demande du Général commandant la place.
Cette figure originale, dont j’ai tenté de retracer l’existence, était-elle l’incarnation moderne de Diane, comme semblait le croire de Foudras en la faisant revivre sous les traits de la belle Diane de Brého?
Hélas! la vérité historique m’oblige à rapporter cette pointe sèche:
«Cette femme remarquable n’avait pas le caractère approprié à son sexe; elle n’en avait pas non plus la structure; d’une taille moyenne, sa figure, ordinaire pour un homme, était moins que belle pour une femme: avec une barbe d’adolescent, pas de gorge et un ventre proéminent, elle eût été ridicule sous un costume féminin.»
Lecteurs au cœur inflammable, cette présentation finale calmera vos regrets.


Le MARQUIS DE FERCOURT-CRÉQUY et son petit-fils le COMTE A. DU PASSAGE partant à la chasse du loup
Le Marquis de Fercourt-Créquy
Table des matières
FRANÇOIS-Hugues-Jules Perrot, Marquis de Fercourt-Créquy, a une jeunesse dramatique. Il a seize ans en août 1791, et, malgré son jeune âge, gagne l’armée de Condé et prend du service dans le régiment de Galiffet, puis aux hussards de Bercheny, au service de l’Autriche. Il passe ensuite dans les hussards de Choiseul-Praslin, à la solde de l’Angleterre, échappe au désastre de Quiberon et gagne alors sa vie comme cordonnier, après la dissolution de Portsmouth. Il rejoint bientôt l’armée de Condé et reste dans les dragons de Fargues jusqu’au licenciement, en juillet 1800.
Se hasardant alors à rentrer en France, il regagne sa terre de Frohen, mais il est encore suspect et se tient caché pendant près de dix-huit mois dans une ancienne carrière de la Vallée Latier, dans son bois. Son garde, Jean Roux, qui lui était resté fidèle durant toute la tourmente révolutionnaire, vient la nuit lui tenir compagnie. Il commence à se montrer lorsque survient la conspiration de Cadoudal. Arrêté et enfermé à l’Abbaye, il est exilé à Bar. Bonaparte, ayant reconnu son innocence, lui fit offrir le brevet de colonel; il le refusa et préféra être nommé capitaine de louveterie pour le Pas-de-Calais, tandis que Monsieur d’Artois, neveu de la Baronne de Draëck, était nommé lieutenant de l’arrondissement de Saint-Omer.
Après une jeunesse aussi aventureuse que celle dont on vient de lire le récit, il est aisé de comprendre que le digne gentilhomme n’aimait pas rester les pieds sur les chenets, et que c’est la passion de la chasse qui lui procura l’existence pleine d’imprévus à laquelle il s’était accoutumé.
Je retrouve un article de journal ayant trait aux premiers succès du veneur:
«La chasse aux loups a eu lieu les 14 et 15 vendémiaire, dans les bois de Willeman, près d’Hesdin. Le rendez-vous de chasse était chez Monsieur de Partz de Pressy. Monsieur de Fercourt, dont l’adresse pour la chasse surpasse encore le goût qu’elle lui inspire, se rendit avec une très belle meute de dix-huit chiens pour exterminer les redoutables ennemis des hommes et des animaux. Le vendredi, la chasse commença à huit heures du matin, et, à quatre heures du soir, quatre loups, dont deux mâles et deux femelles, avaient succombé sous le feu des chasseurs. Un cinquième fut poursuivi le lendemain; ne pouvant échapper à l’animosité des chiens, il fut se réfugier dans un terrier où il fut aisé de le prendre. Nous devons de la reconnaissance à Monsieur de Fercourt, qui fait si bien contourner ses plaisirs au profit de l’utilité publique, et nous croyons bien devoir l’avertir qu’on se plaint des dégâts que les loups commettent chaque jour, notamment dans les campagnes avoisinant Saint-Pol.»
Tout près de Willeman se trouvait alors la forêt de Saint-Georges, aujourd’hui absolument défrichée, mais qui, s’étendant de Wail aux portes d’Hesdin, servait de continuation au massif d’Hesdin et de Fressin pour communiquer par les bois de Caumont avec les forêts de Labroye, Dompierre et Torte-fontaine, doubles d’étendue de ce qu’elles sont aujourd’hui.
Aux abords de la forêt de Saint-Georges, au château du Quesnoy, habitait Monsieur de Vadicourt. Amis des jours malheureux, s’étant retrouvés à Londres, l’un ressemelant des bottines, l’autre donnant des leçons de dessin, sa femme confectionnant des chapeaux, ils restèrent toute leur existence liés par une grande affection. Les déplacements en forêt de Saint-Georges étaient couronnés de succès, et les habitants du Quesnoy ont gardé le souvenir de cinq loups rapportés le soir sur la petite place, où la vieille gentilhommière et l’église voisinent à se toucher.
Outre Monsieur de Vadicourt, Messieurs de la Houssoye et des Gaules étaient ses camarades de chasse accoutumés.
Habitant le petit château d’Occoches, Monsieur de la Houssoye avait quelque accointance avec la Normandie, et fit venir plusieurs lices de ce pays. Il en tira race avec les Artésiens de mon arrière-grand-père, pour qui il élevait, chaque année, plusieurs élèves, et c’est, me semble-t-il, le point de départ de la transformation de l’ancien chien d’Artois.
Malgré que Monsieur de la Houssoye ne fit pas de folles dépenses, sa passion pour la chasse finit par lui rogner le peu de fortune qu’il avait retrouvé après la Révolution, et il fut finir ses jours chez son ami des Caules, à Neuilly-l’Hôpital. Renonçant, dès lors, à sa passion, il continua à garder quelques chiens et à en élever, jusqu’à sa mort, avec un soin jaloux. Un vieux piqueux du prince de Condé, nommé Isaïe, les conduisait et rendait compte au retour à son maître de la manière dont ils s’étaient comportés. Les rapports d’Isaïe occupaient ainsi les soirées du vieux chasseur cloué sur sa chaise. Monsieur de Nampsaumont fut un autre fidèle compagnon de chasse du Marquis de Fercourt. En souvenir des chasses qu’ils avaient faites ensemble, ce dernier eut une idée touchante. Monsieur de Nampsaumont, apprenant qu’à la suite d’un procès qui était latent depuis plusieurs années, la fille du Marquis de Fercourt pourrait se trouver sans fortune, il s’offrit à lui laisser ses biens après sa mort,. L’offre fut déclinée, mais la pensée n’en était pas moins généreuse. Célibataire, toujours en affaire de chiens avec mon aïeul, ce Monsieur de Nampsaumont avait le langage imagé et le geste un peu leste. C’est lui qui, placé à table, à Sainte-Segrée, auprès de la chanoinesse de Valanglart, qu’il n’avait plus vue depuis longtemps, lui disait, en passant cavalièrement la main sur son ruban bleu du Chapitre de Bavière (la brave dame avait le duvet fourni): «Pour une petite griffonne, vous êtes bien conservée.»
Tout était sacrifié au plaisir de la chasse chez mon arrière-grand-père. Malgré son peu de fortune, il entretenait toujours une vingtaine de chiens en chasse et possédait, comme piqueux monté, un bossu nommé Dodor La Bosse, très fin valet de limier et excellente trompe. Faisant de continuels déplacements, il laissait sa femme et ses filles dans un confort des plus médiocres, et ma grand-mère répétait qu’en sa jeunesse, c’est dans une voiture à âne qu’elle gagnait la diligence pour se rendre à Saint-Omer, où il y avait quelques réceptions mondaines. Jusqu’à la chute de l’Empire, la plupart des chevaux qui servaient de remonte étaient des épaves des armées.
Au retour du Roi Louis XVIII, le Marquis de Fercourt retrouve son ardeur de vingt ans. Il entre comme capitaine aux Volontaires Royaux, sous le prince de Solre, et se fait casser le bras à la porte Saint-Pierre, à Amiens. Ce fut son dernier fait d’armes.
L’anecdote suivante démontre surabondamment que Fercourt se pliait peu aux exigences des gouvernements nouveaux.
Un bateau étant venu s’échouer en baie de Saint-Valéry, de Fercourt, des Caules et de Cacheleu avaient été voir les épaves, et rapportaient sur eux chacun un flacon de kirsch. Les gabelous, à leur retour à Abbeville, réclament des droits d’entrée.
Outrés, les trois amis reculent, tiennent conseil, puis vident chacun leur fiasque, repassent la barrière en laissant les cadavres aux agents de l’autorité.
Pendant le séjour des alliés, il remonta sa cavalerie, et ma grand’mère, qui l’accompagnait dans ses chasses autour de Frohen, montait, paraît-il, un genêt d’Espagne, au grand étonnement des populations.
J’ai pu recueillir, de la bouche même de son dernier valet de chiens, Maugé, quelques récits de certains laisser-courre.
Un loup, attaqué dans les bois environnants Martainneville, vers huit heures du matin, part en débuché vers la vallée de Somme qu’il traverse, pour revenir ensuite vers son lancer, et est tué à la nuit, entouré par la meute.
Dans ces mêmes parages, une louve, suitée de quatre louveteaux, fait tête devant la meute pour défendre sa portée, et toute la famille est tuée devant les chiens.
Deux louvarts sont pris vivants par Dodor, aux entours d’Oisemont, alors qu’ils sont aux prises avec les Artésiens.
Ayant épousé Mademoiselle de Cacheleu, dont l’une des sœurs était devenue la Baronne de France de Maintenay, il allait en déplacement chez eux, et j’ai connaissance de deux sangliers, pris le même jour dans les bois de la Cervelle. Un premier animal tué par les chasseurs du pays, dont on s’était assuré le concours; le second poursuivi par la meute, débuchant des bois de Saint-Josse et allant se faire prendre dans les dunes en bordure de la mer.
Quand le marquis de Fercourt n’avait pas connaissance de grands animaux, il se rabattait sur la chasse du lièvre autour de Frohen, mais, même à cette chasse, ses chiens n’ayant pas grand train, il aidait l’hallali par un coup de fusil.
Le dernier louvart pris par lui dans le pays fut attaqué dans le bois de la Mare-à-l’Eau, et s’en vint se faire prendre à la gueule d’un terrier dans les bois de Barly.
De 1815 à 1825, Messieurs Frénelay, le Boucher de Richemont, de la Houssoye, des Caules, de Nampsaumont, Alexandre, Merlen et le général Filon, se donnaient rendez-vous avec lui en forêt de Crécy, où les sangliers abondaient. On se souvient d’un vieux solitaire, qui fit plusieurs fois le tour de la forêt, et que Monsieur Alexandre Merlen tua aux abois devant les chiens, dans les fonds de Marcheville.
Les grandes randonnées n’étant point pour l’effrayer; vers 1830, il joignait ses chiens à ceux du Comte d’Hinnisdal, dont il fut le compagnon fidèle, souvent le commensal, avant qu’il ne devint le témoin de son mariage avec Mademoiselle de Bryas.
Toute sa vie durant, le Marquis de Fercourt continua de chasser, jusqu’en 1845, époque de sa mort.
Il ne quittait guère sa tenue de louvetier, et c’est habillé de la petite veste verte qu’il se rendait dans les soirées mondaines d’Abbeville.
Mon père, dans ses souvenirs d’enfance, rapporte sa première chasse à courre dans les bois de Mézerolles, où son grand-père, pour l’aider à sortir d’un roncier, avait caressé du même coup de fouet, et les fesses du baudet et les mollets du gamin. Le visage encadré dans une barbe blanche si fournie qu’il la nattait et la plaçait sous sa cravate, il portait avec élégance sa tenue, la culotte blanche et les grandes bottes de vénerie, et avait très grand air monté sur une grande jument alezane à balzanes haut-chaussées.
Aussitôt après sa mort, mon grand-père liquida la meute; une partie fut achetée par Monsieur de Tricornot; les autres garnirent les chenils de Flour, à Sainte-Marguerite, et de Mallart, à Ransart. Le chenil de Frohen devait rester vide durant deux générations.
La cuisine familiale était garnie jadis de pieds de loups et de traces de sangliers. Tous ces trophées ont peu à peu disparu. Seuls, la trompe et le couteau sont demeurés: j’eus la joie de sonner l’hallali par terre et servir une laie ragotte avec la trompe et la dague de l’aïeul. Ma grand’ mère, âgée de quatre-vingt-seize ans, vivait ses dernières journées, et le petit-fils, en lui présentant la trace, put réveiller les souvenirs lointains de l’aïeule.

Monsieur Débonnaire
Table des matières
CONTEMPORAIN des deux veneurs précédents, Monsieur Débonnaire habitait au Nampsaumont. Né en 1760, il se mit à chasser activement le loup, après la Révolution jusqu’à sa mort, survenue en 1837.
Entretenant un équipage et un piqueux monté, il fut excellent louvetier, et allait, sur réquisition, poursuivre loups et sangliers jusqu’en forêt de Mailly.

Le Comte Auguste de Sarcus
Table des matières
D’UNE grande affabilité, d’un caractère ferme et décidé, d’un esprit enjoué, très pétillant et quelquefois un peu caustique, sans pour cela se départir de sa courtoisie habituelle, tel était le Comte Auguste de Sarcus.
Veneur très expérimenté, il savait faire chasser ses chiens, talent qui aujourd’hui se perd.
La meute du Comte de Sarcus était composée de Normands, et en majeure partie d’Artésiens-Normands, chiens de taille moyenne, de robe tricolore, à la tête superbe et expressive; l’œil gros et beau, l’oreille longue et tirebouchonnée, la cuisse bien gigotée, le pied bon et le fouet bien attaché. Certains avaient l’épaule un peu chargée, qu’ils tenaient du Normand, mais en général ils étaient plutôt légers.
Ils avaient la voix haute et sonore. La réunion de leurs gorges formait une splendide musique, dont leur maître était très fier et qui le charmait délicieusement. A quelques-uns, ils se faisaient plus entendre de deux lieues à la ronde que soixante chiens anglais à deux kilomètres. Il est à supposer que la souche des chiens du Comte de Sarcus provenait du Pas-de-Calais, où un de ses amis y chassait à courre. L’équipage du Comte de Sarcus se remontait par l’élevage et par des achats et échanges chez ses voisins et amis, veneurs comme lui, principalement chez son intime ami, le Chevalier du Parc, qui habitait Wambet, près Gournay-en-Bray.
Tantôt dans la voie du lièvre, tantôt dans celle du loup ou du sanglier, sans excepter celle du renard, ces excellents chiens Artésiens-Normands, très perçants, passant aisément au fourré, en raison de leur taille modeste, chassaient tout avec le même entrain.
Le Comte Auguste de Sarcus fut nommé lieutenant de louveterie pour le département de la Seine-Inférieure, en date du 23 mai 1818.
Sa tenue était: Cape de velours noir, assez haute, de forme ronde, à la Française; habit de vénerie en drap noir, à col droit haut montant, avec trois fleurs de lys d’argent brodées sur chaque côté et en travers.
Cravate coupée en fichu, nouée sous le menton par une rosette, dont les extrémités sortaient à droite et à gauche; léger jabot plissé fin, émergeant de l’habit sous la cravate.
Culotte fauve; bottes fortes de vénerie; trompe à la Dampierre; couteau Louis XV, la garde formée par deux têtes de chiens criant; l’écu de la garde porte d’un côté une hure de sanglier, de l’autre une tête de loup; sur la lame, du côté droit, est gravé un saint Hubert, de l’autre un écusson et des attributs de chasse; le ceinturon du couteau était de cuir vert foncé.
Voici le texte de la lettre lui annonçant sa nomination de lieutenant de louveterie:
Paris, le 23 mai 1818.
J’ai l’honneur de vous prévenir que vous êtes nommé lieutenant de louveterie dans le département de la Seine-Inférieure.
Je ne doute pas de l’empressement que vous mettrez à employer tous vos moyens et votre goût pour la chasse, pour parvenir à la destruction des animaux nuisibles, particulièrement des loups. Je vous adresse, avec votre commission, deux exemplaires du règlement sur les chasses et sur la louveterie, auquel vous voudrez bien vous conformer pour les battues de loups, lorsqu’elles seront jugées nécessaires.
Vous aurez à faire viser votre commission par le Conservateur des Forêts du deuxième arrondissement, à Rouen, ainsi que par le Commandant de Gendarmerie du département.
Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Signé : COMTE DE GIRARDIN.
A Monsieur le Comte de Sarcus.
Le Comte de Sarcus chassait à courre avec le Comte d’Arry du Valalet, son voisin et ami; avec le Comte de Germiny, en forêt de Saint-Saëns; avec Monsieur de Songeons, son ami, de la Coudre, Comte de Germesnil; et ses chiens couplaient le plus souvent avec ceux du Chevalier du Parc, son grand ami, veneur aussi intrépide que lui.
L’équipage était servi par un homme à cheval: «Charles», qui savait que sans viser à l’effet, le Comte de Sarcus tenait aux grandes et belles façons, qui étaient autrefois de tradition dans la Vénerie française.
Les chiens les plus fins du Comte de Sarcus étaient: Conquérant, Nestor, Sonore, Sagesse. Ceux qu’il avait tiré du chenil de Monsieur du Parc avaient des voix de hurleurs; ce qui faisait dire à ce dernier; «qu’ils criaient à miracle et à ébranler les chênes les mieux enracinés de la forêt.»
Le Comte de Sarcus avait le cœur très compatissant et ne raisonnait pas en égoïste; témoin les lignes suivantes, écrites de sa main, sous la gravure d’un sanglier, et qui dénotent clairement qu’il savait penser au delà de son plaisir: «Heureux les grands de la terre, quand ils peuvent faire contribuer leurs plaisirs au bien d’autrui et trouver dans de nobles déduits, en faisant eux-mêmes ample moisson de lauriers, l’occasion de défendre l’épi du pauvre.»
Il habitait le château d’Illois, près Aumale (Seine-Inférieure), et chassait dans tous les bois avoisinant Illois et Aumale. De plus, il découplait aussi en basse forêt d’Eu, dans le triage de Guimerville, près Sénarpont, ainsi que dans la partie de la haute forêt voisine de Réalcamp, jusqu’à Blangy.
Extrait d’un rapport adressé, en 1818, par le Comte de Sarcus, à Monsieur de Girardin, grand veneur, capitaine des chasses de Sa Majesté Louis XVIII:
«Au Comté d’Eu, dans les environs de Sénarpont, il existe, depuis plusieurs années, du sanglier, dont le nombre s’accroît sensiblement; ils ont fait cet été de grands ravages aux riverains de la forêt.
«J’ai eu le plaisir, au mois de septembre dernier, d’en forcer un monstrueux (il pesait environ 450) avec l’équipage du Comte de Germesnil, parti de l’Oise, auquel j’avais joint le mien. J’ai appris depuis que ces animaux ne quittent point le pays et qu’on les y voit en grand nombre.»
Le Comte de Sarcus chassait aussi le renard, comme l’atteste une lettre de lui, datée de son château d’Illois, le 18 novembre 1818, et adressée à Monsieur Le François, garde général des forêts de S. A. S. Madame la Duchesse d’Orléans:
MONSIEUR,
En vertu de la commission de louveterie dont Sa Majesté a bien voulu m’honorer, étant tenu de me livrer scrupuleusement à la destruction des loups, renards, blaireaux et autres animaux nuisibles, et étant informé qu’il existe dans la basse forêt beaucoup de renards, je vous prie, Monsieur, de me désigner un jour de cette semaine, qui pût vous être commode, afin qu’ayant le plaisir de jouir de votre société, cette partie soit pour moi complètement agréable.
Je vous serai aussi obligé de donner ordre à vos gardes de boucher tous les terriers qu’ils connaissent, de très grand matin, le jour que vous aurez adopté, car sans cette précaution, la réussite serait très incertaine.
Veuillez, je vous prie, croire à la considération distinguée avec laquelle je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.
Signé : COMTE AUGUSTE DE SARCUS.
Lettre de Monsieur de Sarcus à Monsieur le Sous-Préfet de Neufchâtel:
Illois, 4 juin 1819.
MONSIEUR,
J’ai l’honneur de vous adresser l’état des animaux que j’ai détruits pendant la saison de 1818-1819. Il vous serait parvenu beaucoup plus tôt, sans l’extrême désir que j’avais de multiplier le nombre de mes prises.
Malgré mes recherches et mes informations, je n’ai point connaissance qu’il existe de loup dans le canton; si je parviens à en découvrir, veuillez être persuadé, Monsieur, que je ne négligerai rien pour en étendre la destruction.
Je vous serai obligé, Monsieur, de vouloir bien apposer voire visa à l’état ci-joint et de le faire parvenir à M. le Préfet.
J’ai l’honneur, etc...
LOUVETERIE ROYALE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE-INFÉRIEURE
2e Conservation
(Saison 1818-1810)

Comme le montrent plusieurs lettres de M. le Chevalier du Parc, ses chiens, comme ceux du Comte de Sarcus, chassaient aussi bien sangliers, loups et renards, que le lièvre.
Voici une lettre adressée à ce sujet au Comte de Sarcus, par le Chevalier du Parc, son intime ami:
Wambet, 13 novembre 1819.
Je m’empresse de vous proposer une partie de chasse au sanglier, qui, j’espère, sera heureuse.
C’est dans la forêt de Lyons; dans la partie de cette forêt qui avoisine Gournay. Les renseignements que j’ai pris me donnent la certitude que nous aurons à chasser des sangliers de tous les âges, et en abondance.
Vous vous rendrez à Wambet, avec votre équipage, mercredi. Nous en partirons le lendemain jeudi, pour aller coucher à Fleury, chez Monsieur Pinel, propriétaire, où nous trouverons bon gîte et bonne réception. Dans cet endroit, nous sommes au centre de nos opérations. Ce Monsieur Pinel est chasseur, connaît les retraites et nous fournira toutes les connaissances dont nous pourrons avoir besoin.
J’écris à d’Arry par le même commissionnaire. Il m’avait déjà parlé de faire cette partie de chasse dans cette même forêt, et il se proposait d’aller prendre poste à Ernemont, terre qu’il vient d’acheter; mais les renseignements qu’il m’a communiqués m’ont paru insuffisants. J’ai été passer quinze jours chez M. le Genger, aux Ventes, et ce voyage m’a procuré des connaissances plus approfondies. Il pourra, suivant ce qu’il m’avait marqué, aller à Ernemont, et nous lui enverrons, de Fleury, un commissionnaire pour lui indiquer le lieu de rendez-vous.
Je vous prie de faire partir de grand matin, de chez vous, mon commissionnaire, pour qu’il puisse aller au Valalet et revenir ce même jour, lundi, à Wambet.
Je fais partir, demain, Pierre (le piqueux de Monsieur du Parc), pour Fleury, prévenir Monsieur Pinel de notre arrivée et prendre connaissance du local et des retraites; il mènera avec lui un limier.
Surtout, vous, Monsieur, n’oubliez pas le vôtre et vos autres chiens, car nous ne pouvons pas en avoir trop pour mettre à la raison tout ce monde-là.
A mercredi soir, et agréez l’assurance de la considération la plus distinguée.
Signé : LE CHEVALIER DU PARC.
Lettre de Monsieur du Parc, où il est question du lièvre:
MONSIEUR,
Vous m’avez promis de venir passer quelques jours, sans cérémonie, à Wambet. Vos chiens devant être du voyage, je donnerai ordre à mon boucher, jeudi prochain, qui est le jour du franc-marché de Songeons, de faire provision d’animaux à leur usage. J’ai attaqué hier un lièvre, à dix heures du matin; ils ont constamment chassé, sans presque de défauts, jusqu’à cinq heures, et je crois qu’ils chasseraient encore si on ne les eût arrêtés. Je présume qu’au lieu d’un lièvre, ils en ont au moins chassé trois.
Agréez, je vous prie, Monsieur, l’assurance, etc...
Signé : CHEVALIER DU PARC.
Lettre de Monsieur du Parc, concernant la chasse du lièvre et celle du sanglier:
Wambet, 2 mars 1820.
MON CHER VOISIN,
Je vous remercie bien sincèrement des offres que vous me faites dans votre première lettre, et je les accepte avec reconnaissance. Je crains seulement que ma jument ne vous incommode, lorsque le temps sera venu de vous l’envoyer. J’espère vous voir avant ce temps-là et en causer ensemble, mon intention étant, aussitôt que les chemins seront un peu ressuyés, d’aller vous réclamer et chasser un lièvre avec vos chiens, qui, suivant ce que vous me marquez, chassent avec une grande distinction. Je vais vous donner des détails sur notre chasse au sanglier.
Jeudi 20. — Buisson creux.
Mardi. — Jeune laie de deux ans, chassée deux heures et tuée.
Mercredi. — Repos.
Jeudi. — Buisson creux.
Vendredi, — Quatre animaux dans l’enceinte, trois bêtes de dix à douze mois et une laie de trois ans; plusieurs chasses. Douze chiens sur une jeune bête, une demi-heure de chasse, tuée par Monsieur Pinel. Une quinzaine de chiens sur la laie, tuée par Monsieur Pinel, le jeune, après une heure du chasse. Sept chiens sur une petite bête qu’ils ont chassée sans succès jusqu’à huit heures du soir. Le piqueux de Monsieur de Songeons suivait cette dernière chasse, mais il s’est égaré, et ce n’est que très tard qu’il a pu rejoindre les chiens. Nos trois piqueux s’étaient attachés chacun à une. Nons avons laissé la plus forte laie à Monsieur Pinel; l’autre a été partagée entre maintes personnes. J’ai apporté la moitié de la petite bête, dans l’intention de vous en faire part.
J’avais, en conséquence, chargé Pierre (le piqueux de Monsieur du Parc) d’un morceau pour vous, espérant qu’il trouverait à Gournay le moyen de vous le faire parvenir, mais il n’a pu trouver personne de vos environs. Ainsi, Monsieur, vous voyez que j’ai été contrarié de toutes les manières. N’ayant pu avoir le plaisir de vous voir à nos chasses, j’aurais au moins désiré pouvoir partager avec vous nos succès.
Agréez, je vous prie, Monsieur, l’assurance de la considération la plus distinguée de votre très humble serviteur.
Signé : CHEVALIER DU PARC.
Lettre de Monsieur du Parc à Monsieur de Sarcus:
Wambet, 8 avril 1820.
MONSIEUR,
Je viens de faire un marché avec le voisin de Wambet. Deux jolis chiens, frères de celle que vous avez eue de Monsieur de Wambet, sont à moi. Vous les connaissez: joli rein, jolis pieds, la queue parfaitement attachée, et ne demandant qu’à manger du lièvre.
Adieu, soyez bien portant.
Signé : CHEVALIER DU PARC.
Autre lettre de Monsieur du Parc, adressée à Monsieur de Sarcus, et concernant le lièvre;
Wambet, 5 mai 1820.
MONSIEUR,
Je vous envoie, pour chasser le lièvre, un des chiens que j’ai eus de M. de Wambet; son frère, je l’ai changé avec M. de Songeons. Je ne vous demande pour celui-ci que votre amitié.
Je crois que j’irai dîner au Valalet, etc...
Signé : CHEVALIER DU PARC.
Lettre adressée par le Comte de Sarcus à Monsieur Auguste du Feugeray, en juillet 1820:
MONSIEUR,
Je reçois à l’instant votre lettre; vous ne doutez pas du plaisir que j’éprouve à guerroyer contre les grands coquins de sangliers. Je vous ai mille obligations à vous, Monsieur, et à Monsieur de la Coudre, de me procurer cette partie. Je vous envoie Charles (le piqueux) pour prendre jour le plus prochain possible.
Si c’est dans la vallée de la Mortemer, ayant beaucoup plus près, je m’y rendrai d’Illois. S’il faut passer par le Biorel, je vous prendrai en y allant. Veuillez instruire Charles de tout ceci, ainsi que du lieu de rendez-vous. Monsieur de la Coudre aurait la complaisance de mener ses chiens, car, à cette chasse, l’équipage n’est jamais trop nombreux.
Veuillez, je vous prie, croire à ma considération très distinguée.
Signé : COMTE A. DE SARCUS.
Lettre adressée à Monsieur Estancelin et prouvant que le Comte de Sarcus chassait aussi les renards à courre:
Illois, près Aumale (Seine-Inférieure), le 3o octobre 1820.
MONSIEUR,
Lorsque vous me fîtes l’amitié de me présenter à Son Altesse le Duc d’Orléans, et de solliciter en ma faveur la permission de chasser à a basse forêt, vous vous rappelez que le Prince eut la bonté de me dire: «Chassez, détruisez le plus de renards possible, c’est un service que vous rendez aux habitants du pays». Ce sont ses propres expressions. Je vais donc recommencer mes persécutions contre ces pauvres animaux; mais j’ai une partie projetée que je ne veux point exécuter sans votre assentiment.
Vos aimables procédés avec moi m’y engagent impérieusement. J’attends, dans une quinzaine, un ami, ancien garde d’Artois, grand amateur de chasse à courre, qui amènera son équipage. Je désirerais attaquer renards à la basse forêt; cette voie tirant toujours droit et à toutes jambes, la chasse en convient mieux aux amateurs qui n’aiment qu’à courir, et j’en aurai quelques-uns de ce genre. Seconde raison, plus majeure, c’est que je crains qu’en poursuivant un lièvre en plaine, mes jeunes camarades ne respectent point nos immenses pièces de blé, et vous savez que les habitants des campagnes sont très chatouilleux sur cet art. Quant à la destruction que vous pouvez craindre à la forêt, je vous donne ma parole que l’on ne tirera point de lièvres et qu’aucun de nous ne portera d’arme à tir; mais serais bien aise, si cela était possible, d’être secondé par les gardes de la basse forêt, dans cette tentative contre les renards.
Veuillez, Monsieur, agréer la nouvelle assurance de ma bien parfaite considération.
Signe: COMTE AUGUSTE DE SARCUS.
Le 3 novembre 1820, jour de la Saint-Hubert, le Comte Auguste de Sarcus attaqua, en basse forêt d’Eu, un grand sanglier qui vint se faire prendre à quelques mètres de son château d’Illois. Il en est question dans une lettre de Monsieur le Chevalier du Parc.
Wambet, 19 novembre 1820.
MONSIEUR,
J’ai reçu votre lettre bien longtemps après la date. J’en suis doublement fâché, puisque cela m’a privé du plaisir de vous répondre plus promptement et de celui d’avoir plus tôt de vos nouvelles. Je serai très flatté de vous voir à Wambet, mais je vous prie de croire qu’il n’y a d’autre motif que celui de vous avoir avec nous.
Vous faites toujours des chasses superbes. Je vous en fais mon compliment et voudrais obtenir le même succès.
J’ai ici une jeunesse turbulente qui s’y oppose. Pour la calmer un peu, je lui ai fait chasser un tiers-an qui était venu nous braver à une lieue et demie de la maison. Il nous est arrivé à peu près la même chose qu’à vous le jour de la Saint-Hubert, le compère est venu se faire prendre à deux portées de fusil de la maison. Il s’est jeté à l’eau dans un ravin et s’y défendait vaillamment contre les chiens. Heureusement, le fils de notre maréchal est accouru au secours des chiens, armé d’une lance et lui en a porté plusieurs coups pendant que les piqueux arrivaient et qui l’ont fini. Il n’y a eu que trois chiens de blessés. Le piqueux de Monsieur de Songeons est arrivé le premier qui lui a tiré sa carabine, mais cela n’a pas suffi, il a fallu employer le couteau de chasse.
J’ai actuellement vingt chiens en chasse; si vous connaissez des amateurs, je m’en déferai volontiers d’une demi-douzaine. Ils sont beaux, bien chassant et criant à ébranler les chênes les mieux enracinés. Cela n’est pas étonnant, il y a dans le nombre deux petits-fils de Bacanal et de d’Arry. Je fais prévenir et engage pour mercredi prochain à une chasse qu’il exécutera dans la forêt de Lyons. Monsieur de Songeons ira; moi je resterai à la maison, n’ayant point de cheval pour mon piqueux. Il a fini le sien à la chasse du sanglier dont je viens de vous parler.
Adieu, Monsieur, je vous prie de croire au plaisir que j’aurai à vous voir et au sincère attachement avec lequel je suis, votre très humble serviteur.
Signé : CHEVALIER DU PARC.
Lettre adressée à Monsieur de Sarcus et contenant l’autorisation de chasser en basse forêt d’Eu:
Sainte-Catherine, 6 octobre 1822.
MONSIEUR,
J’ai l’honneur de vous adresser la permission de chasse que S. A. S. Monseigneur le Duc d’Orléans a bien voulu vous accorder dans la basse forêt d’Eu.
Monsieur de Brossard vous a fait connaître ses règlements, dont personne n’est plus exact et plus scrupuleux observateur que vous-même; je n’ai donc pas besoin de vous les rappeler. Je n’insisterai que sur un point: c’est que je désire que vous teniez à ce que les gardes (n’importe le garde) ne se permettent de se mêler de vos chasses, à moins que vous ne les y autorisiez formellement, ce qui doit être le plus rarement possible.
Je charge le Sous-Inspecteur de faire connaître aux gardes votre permission, ce qui vous dispensera d’en faire l’exhibition.
Agréez l’assurance de la considération distinguée avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé : ESTANCELIN.
Lettre de Monsieur de Germiny:
Jeudi, 12 septembre 1823.
Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire savoir: que j’ai le projet de chasser quelques sangliers qui sont dans la forêt de Saint-Saëns. Monsieur de la Coudre sera informé, vendredi soir, du lieu où résident les animaux et du jour où nous pourrons les attaquer. J’espère que vos chiens seront de la partie et j’espère encore plus que vous voudrez bien ne pas me faire perdre cette occasion de faire votre connaissance.
J’ai l’honneur de vous saluer.
LE VICOMTE CH. DE GERMINY.
Lettre de Monsieur du Parc à Monsieur de Sarcus:
Wambet, 9 février 1823.
MONSIEUR,
Je vous offre de vous donner un ou deux couples de mes chiens. Vous voyez que c’est beau de ma part! Je ne vous les vends pas, mais comme une honnêteté en provoque une autre, vous me donnerez, en échange de mon procédé, deux cents francs par couple et le vin du piqueux, ainsi que cela se pratique, etc...
Signé : CHEVALIER DU PARC.
Lettre du Comte de Sarcus à Monsieur Jules d’Ernemont:
Illois, 23 octobre 1823.
MONSIEUR,
Je vous annonce, ainsi qu’au cher frère Frédéric, sachant que vos intérêts et plaisirs de chasse sont communs, ce que vous désirez depuis longtemps: la possession de ma bonne chienne Ravissante. Je suis en marché avec Monsieur du Parc pour un de ses jeunes chiens, qui couple très bien un des miens. Nous sommes à peu près d’accord. Je vous vends donc la célèbre Ravissante, quatre-vingts francs, et trois francs pour Charles, mon piqueux. Je ne vous la vends point chat en poche, vous avez été à même de la juger dans la chasse que nous avons faite avec Monsieur Dupin, et quand vous me fîtes l’amitié de venir chez moi cet été. Vous vous rappelez l’avoir toujours remarquée où il y avait de la gloire à acquérir. Son frère, Conquérant, son noble émule, que j’avais échangé contre trois beaux jeunes chiens, s’étant, il y a quelques mois, donné une allonge dont il est resté estropié, vient d’être vendu cinq à six francs pour le piqueux. Je ne puis vous livrer ma favorite avant le 10 de novembre, ayant plusieurs chasses à faire où sa présence est indispensable. Si cette acquisition, comme je le prise, vous est agréable, je vous prie de l’envoyer chercher précisément le 10, car je pars le 11 pour me rendre chez Monsieur du Parc. Sinon, ne faisant point affaire, je la troquerai avec mon voisin, qui, comme vous, préfère les chiens de moyenne taille, contre un de ses élèves qu’il trouve trop grand. Il tient d’autant plus à cet arrangement qu’il connaît les qualités de la a petite mère». Je serai bien aise, cependant, de vous en donner la préférence; quant aux quatre-vingts francs, lorsque nous nous verrons, vous me les remettrez.
Lettre du Comte de Sarcus, ayant trait à la chasse du renard:
Illois, le 28 novembre 1823.
MONSIEUR LE SOUS-INSPECTEUR,
Un de mes amis, ayant aussi des chiens, vient passer quelques jours chez moi. Nous devons faire une chasse de renard à la basse forêt, dans les tailles qui avoisinent Varimpré, où ils abondent. Je serais bien flatté, si vos occupations vous permettaient de vous joindre à nous, si toutefois ce genre d’amusement vous est agréable. C’est un rebond de la Saint-Hubert que je vous engage de venir fêter avec nous, c’est-à-dire dîner après la chasse, et cela amicalement et sans cérémonie. Le rendez-vous sera au premier poteau après le Mont-Blanc, allant à Varimpré, à dix heures précises, mercredi 4 décembre.
J’ai l’honneur de vous saluer avec considération.
Signé : COMTE A. DE SARCUS,
Lieutenant de Louveterie.
Lettre du Comte de Sarcus à Monsieur du Parc:
Château d’Illois, 4 janvier 1824.
Mon cher Grand Veneur, il faut que je vous fasse part de mes aventures depuis que je ne vous ai vu.
Il y a environ trois semaines, d’Arry m’envoya, à neuf heures du soir, un exprès porteur d’une lettre dans laquelle il me mandait qu’un sanglier avait été vu au Varembeaumont dans l’après-midi, que s’il pouvait m’être agréable de m’y trouver avec mes chiens le lendemain, à huit heures, lui s’y rendrait avec ses chiens. Vous savez qu’il n’est point de mon caractère de rendre une malhonnêté en échange d’un procédé honnête. Je m’y suis trouvé, quoique sans espoir de rencontrer, le lendemain, un animal vagabond, qui d’autant plus, avait été poursuivi: Il y était cependant resté. Je le rembuchai et nous attaquâmes, à dix heures, un ragot bien allant. Il se fit chasser trois quarts d’heure avant de prendre son parti, blessa plusieurs chiens à Monsieur d’Arry et à moi, qui n’en chassaient que mieux. Enfin, il débuche, monte à Digeon, où il se jette dans une argilière. Les chiens l’auraient dévoré si sa peau n’eût été plus épaisse que celle d’un lièvre. Il passe au travers d’une porte que le propriétaire prétendait être très bonne, saute par-dessus un mur et passe au bois de Monsieur de Belval. Je le suis de très près, montant au pas le laris qui conduit de ce bois à celui de Monsieur Blondin. Je sais que vous connaissez un peu ces parages, c’est pourquoi je vous les cite.
Un chien le mord aux fesses. Je le crois très bonnement, non par un hasard, mais bien essoufflé parla rapidité de la course, qui avait duré au moins une heure, car nos enragés menaient un joli train! Je grimpai la côte en jeune homme. L’animal est hallali courant. Je m’attendais à une déception dans le bois de M. Blondin, qui est très fourré ; point, arrivé au bout de ce bois, je vis le rustaud monter le laris du bois du Vicomte, encore au pas, trois chiens cette fois ne le lâchant pas. Je vous entends demander: «Quels étaient donc ces intrépides?» C’étaient Tartare, Vestale et un chien, je crois, de d’Arry. Il fallut relayer à l’anglaise, c’est-à-dire monter la côte à pied, et, en haut, piquer de plus belle. Les piqueux m’avaient joint, nous nous retrouvâmes en pleine chasse, dans le bois de Beaucamps. Le cheval de d’Arry se déferre; nous nous séparons, moi et Charles, pendant une bonne demi-heure, dans la forêt d’Arguel; pendant ce temps, la chasse passa à Sénarpont, de là au comté d’Eu; enfin, le soir nous prit, il fallut battre en retraite. On avait encore vu passer les chiens, qui avaient au moins une heure d’avance sur nous. Trois mordaient le sanglier, sept ou huit autres suivaient sans crier. Nous bivouaquâmes. Sept chiens rentrèrent pour dix heures chez moi. Charles en retrouva deux; la pauvre Mégère n’a point reparu. Malgré mes recherches, on en a aucune connaissance, elle aura été tuée.
SECONDE REPRÉSENTATION. — Il y aura demain huit jours, je me rendis dans le bois de Monsieur M..., où j’avais mené toute ma petite bande. Nestor cria, tout rallia; on entend un lancer des plus brillants. J’arrive presque en même temps que les chiens au bout du bois. Que vois-je? Un sanglier comme un gros grison. Je crie à Charles et nous piquons à un passage que je connais. Tartare, Vestale, Corsaire, Nestor étaient déjà passés. Une jeune chienne suivait comme un petit diable. Le reste des chiens passe dans les jambes de nos chevaux. Les voilà traversant la vallée, montant dans les bois d’Aumale, ils montent au bois de Monsieur Blondin, entrent dans Dijeon, vont à Foursigny, près de d’Arry. Nous suivons la chasse dans les bois qui avoisinent Granvillers.
Tartare, seul, a été vu nombre de fois, pendant l’espace de trois heures, attaché comme une sangsue aux fesses du luron, ayant toujours un grand quart d’heure d’avance sur les chiens, dont aucun ne crie pas, hors Météore, qui tient cependant pendant quatre heures.
Nous ne retrouvâmes point Tartare et Calebasse, qui rentrèrent le lendemain dans la matinée, sains et saufs. Corsaire, seul, eut deux blessures, dont une effroyable. Lancette et bistouri ont joué, et tout va bien. Dans le trajet, un chien de berger avait été tué raide par le sanglier.
Si j’ai eu la courte honte de ne point prendre, je fais cet aveu sans regret, car il me semble que quand on conduit des animaux à dix lieues au moins du lancer, en ligne directe, sans y comprendre les tours et détours, et que pendant l’espace de six à sept heures, plusieurs chiens ne perdent pas l’animal de vue, je ne sais à qui l’on doit attribuer la faute. Dans d’aussi longues fuites, les chevaux ne peuvent pas non plus être accusés de lenteur.
Je suis sûr que vous n’allez pas manquer, à la prochaine occasion, de plaisanter sur mes deux chasses infructueuses.
Croyez, mon cher Veneur et Ami, à toute la considération que j’ai pour vous.
Signé : A. COMTE DE SARCUS.
Lettre de Monsieur Estancelin, adressée au Comte de Sarcus;
Eu, 1er octobre 1825.
MONSIEUR,
Je vous félicite de vos succès; chassez les sangliers; ceux que vous ne tuerez pas seront forcés de déguerpir d’un pays où leur présence est toujours préjudiciable aux cultivateurs. A ce titre, Son Altesse Royale sait toujours gré à ceux de Messieurs les Permissionnaires qui procurent l’avantage d’écarter les animaux nuisibles de sa forêt d’Eu.
Je vous remercie de la hure que vous m’avez envoyée; je ne peux, vu le temps qu’il fait, l’envoyer à Son Altesse Royale; je le regrette, puisque je ne peux, pour ma part, en faire aucun usage.
Je vous aurais une véritable obligation si vous vouliez bien, à l’occasion, m’envoyer un pied de jeune sanglier pour placer à une sonnette.
Comptez, qu’en toute circonstance, je serai empressé de vous donner des témoignages des sentiments très distingués de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
Signé : ESTANCELIN.
Passage d’une lettre de Monsieur de Sarcus, donnant la preuve qu’il chassait le renard à courre et le forçait.
(Ce brouillon de lettre ne porte aucune date ni adresse.)
J’irai chasser renard chez d’Auvillers. Il y a huit jours j’en ai attaqué un, à la basse-forêt, que j’ai forcé après deux heures de chasse.
Quand le Comte de Sarcus voulait forcer un vieux loup, il lui arrivait de le pousser toute la journée sans le prendre. Au soir, il coupait les chiens, logeait dans un village aux environs du bois où on avait arrêté la chasse, et le lendemain à l’aube, avec des rapprocheurs, il reprenait la piste de la veille pour remettre le loup sur pied.
La meute, buvant la voie, partait avec une ardeur nouvelle sur le fauve qui n’était quelquefois forcé qu’à la seconde ou troisième journée de chasse. Un jour, le Comte de Sarcus, accompagné de son piqueux Charles, attaqua un vieux loup aux environs de Caule, et ne le prit que trois jours après, non loin d’Amiens, ayant fait un trajet fantastique avec les mêmes chiens et les mêmes chevaux. Après cette interminable refuite avec de très longs et pénibles débuchers, peu de temps avant l’hallali, la jument du Comte de Sarcus manifestait des signes certains de fatigue et commençait à baisser de pied. Le cheval du piqueux, que le maître d’équipage avait surnommé «Le Dur» en raison de son endurance extrême et aussi de son trot sec à vous arracher les boyaux, conservait un reste d’ardeur. «Passez-moi vite votre cheval, lui dit le Comte de Sarcus; et l’ayant échangé avec sa jolie monture de sang anglais, il continua sur «Le Dur» cette chasse si sévère jusqu’à ce qu’il eut mis son loup hallali, presque aux portes d’Amiens. Le lendemain, toujours à cheval, il reprenait son contre-pied pour retraiter sur sa demeure.
Le Comte de Sarcus n’était pas seulement un fervent et habile veneur, c’était aussi un agréable conteur, qui assaisonnait souvent ses récits d’une pointe de fine raillerie.
Voici une lettre adressée par lui, le 18 avril 1844, à Monsieur Thélu, lieutenant de Louveterie:
MONSIEUR ET AIMABLE VOISIN,
Lorsque dernièrement, j’eus le plaisir de vous voir, je remarquai, sur la couverture de votre Journal des Chasseurs, un amateur qui, montant un cheval de pur sang, s’élançait (tenant son chapeau à la main et criant hallali, à la suite de ses chiens) par dessus un précipice d’un certain diamètre; un des chiens, soit fatigue ou défaut de vigueur, n’ayant pu franchir cet obstacle, était tombé sur l’autre bord, se raccrochant de son mieux, pour ne pas disparaître dans l’abîme. Moi, qui suis né vers la fin du XVIIIe siècle, je trouve cela un peu chargé ; mais je puis vous raconter quelque chose de beaucoup plus plaisant et même incroyable; voici le fait:
Me rendant dernièrement de Rouen à Vernon par le bateau à vapeur «La Normandie,» pour aller passer quelques jours chez ma sœur qui habite près de cette petite ville; voulant jouir du beau temps et de l’agréable perspective qu’offrent les rives de la Seine, nombre de voyageurs et moi nous promenions sur le pont du bateau, quand tout à coup nous aperçumes passer au-dessus de nos têtes un animal que je reconnus être un cerf dix-cors, lequel était chassé dans la forêt de la Londe par l’équipage de Monsieur... je ne me rappelle pas le nom, trop pressé par des chiens qui, dit-on, sont d’une grande vitesse, s’élança du haut de la falaise qui borde la Seine, et alla retomber sain et sauf dans le bois de Saint-Aubin, qui est situé à quelques kilomètres de la forêt de la Londe, sur la rive opposée.
L’équipage, vous le pensez bien, arriva peu d’instants après et chiens, chevaux, veneurs, tous franchirent le même espace et par la même voie. Moi, né du XVIIIe siècle, je ne revenais pas de mon étonnement; mais un très aimable et gai voyageur qui, nous dit-il, a parcouru presque toutes les parties de notre globe, et, dernièrement l’Angleterre, nous affirma que chez nos voisins d’outre-mer, que nous nous efforçons de copier, ces faits se renouvellent assez communément; que l’on voit des cerfs, même des renards, s’élancer ainsi par-dessus la Tamise ou un bras de mer, et qu’il ne serait nullement surpris si quelque jour on lui disait que l’équipage du Prince Albert, le plus beau et le meilleur de l’Albion, est arrivé en France à la suite d’un cerf qui se serait élancé par-dessus le Pas-de-Calais. A cela je n’eus, vous pensez, Monsieur, aucune réplique à faire, surtout, après l’événement dont je venais d’être témoin et dont il est facile de prouver l’authenticité.
Je vous prie, Monsieur, de communiquer ceci au rédacteur de votre journal, afin qu’il en réjouisse Messieurs ses abonnés.
Veuillez agréer, etc...
Signé : COMTE DE SARCUS.
Ancien Lieutenant de Louveterie.
P. S. — Il me vient une inquiétude... c’est que ce récit, enflammant l’ardeur de nos jeunes veneurs, ne les excite à faire des sauts encore plus périlleux.
Lettre prouvant la sympathie que les amis de Monsieur de Sarcus avaient pour lui et combien ils le considéraient comme un veneur expérimenté :
Paris, 22 février 1846.
MON CHER MONSIEUR,
Nous avons appris avec beaucoup de peine la triste nouvelle dont vous nous avez fait part; la perte douloureuse qui vient de vous frapper dans une de vos chères affections a trouvé un écho dans nos jeunes cœurs. Nous avions craint un moment que cette mort subite de vos jolis petits chiens ne jetât le découragement dans votre âme, ne mît un terme à un genre de vie si joyeuse et si agréable pour nous tous; ne nous sevrât de vos savantes leçons que vous donnez avec tant d’art et que vous savez rendre si intéressantes; mais votre lettre nous a rassures. Nous avons vu avec joie qu’au lieu de vous livrer tout entier à un désespoir fatal pour nos plaisirs, vous avez conservé votre joyeux caractère; que loin de renoncer aux doux plaisirs de la chasse, vous êtes tout disposé à reprendre de nombreux et laborieux travaux pour combler le vide que le sort cruel vient de faire dans les rangs de votre gentil équipage, en vous enlevant les deux plus précieux membres: Coclès et Savonnette. Honneur, gloire et réussite en sont à vous qui combattez l’adversité, lui montrez un front triste mais non vaincu, qui défiez le sort en reconstituant ce qu’il a détruit! Pour nous et nos descendants, exemple sublime!!!
Il est un proverbe qui dit: «Dans le malheur, on reconnaît les vrais amis.» Votre malheur nous a si profondément touchés qu’aussitôt nous nous sommes réunis en conseil pour aviser un moyen de vous venir en aide et remplacer autant que possible vos enfants chéris. Après des recherches inouïes et très difficiles, nous avons trouvé deux petits chiens hurleurs, tricolores, forçant leur lièvre non blessé en deux heures très précises.
Mon cousin n’a pas laissé passer cette occasion et en a fait de suite l’acquisition afin de pouvoir vous en offrir de jeunes rejetons dignes de la gloire de leurs ancêtres, rappelant toutes leurs vertus. Pour vous faire prendre patience il vous propose, si cela vous sourit, de vous envoyer à Pâques, par Jules, une petite chienne tricolore, fille de la fameuse Ravaude, qui a fait si souvent le sujet de vos entretiens. Elle est âgée de deux mois. La mère prend son lièvre en deux heures avec beaucoup de facilité ; elle est de la taille de Coclès.
Nous espérons que la santé, la gaieté, la joie sont maintenant revenues au chenil, que le destin cruel s’est contenté de ces deux illustres victimes; et l’année prochaine, nous pourrons encore, grâce à vos efforts, goûter ensemble quelques instants de plaisir, entendre de nouveau le délicieux ramage de la meute du cher et vieux Veneur notre maître ès-art de vénerie et de joyeuse gaîté, puis après un lièvre pris, pousser en chœur le beau cri de Hallali.
Recevez, Monsieur et cher Ami, l’assurance de ma sincère amitié.
Signé : ANTONIN D’AUVILLERS.

M. THÉLU

Les Thélu
Table des matières
TROIS GÉNÉRATIONS DE VENEURS
LES Thélu (Pasquier de), famille noble et ancienne, originaire de l’Artois, dont une branche émigra, il y a quatre siècles, en Ecosse, et est aujourd’hui représentée par le Comte de Thélusson, en Angleterre.
1° Théodore Thélu, grand-oncle et arrière-grand-oncle des veneurs suivants, découplait avant et après la Révolution son équipage de lièvre dans les environs de Frûges. Bien souvent le Comte de Béthune-Sully, qui l’honorait de son amitié, l’invitait à rallier ses chiens artésiens et normands aux siens, de même race.
Ce Prince lui fit présent d’un couteau de chasse Louis XV, à coquille d’argent avec cor et attributs sur la garde, à poignée cannelée en ivoire et lame damasquinée. Cette arme fut précieusement conservée dans la famille.
Monsieur le Prince de Béthune-Sully, outre ses qualités de chasseur, était un philanthrope ayant vulgarisé l’emploi de la pomme de terre en Artois.
Il s’était acquis par la suite une popularité telle qu’il fut acquitté devant le tribunal révolutionnaire; mais J. Lebon, qui n’en était pas à cela près, le fit suivre par ses sbires à sa sortie du tribunal et monter dans la charrette des condamnés, d’où il fut mené séance tenante à l’échafaud. Cette exécution sommaire, faite contre la volonté même du tribunal révolutionnaire, fut par la suite un des chefs d’accusation qui fit exécuter le terroriste de l’Artois.
M. Thélu était un fin veneur de lièvre à l’époque. Malgré ses soixante-dix-huit ans, un jour qu’il courait un lièvre sur ses fins, son équipage traversa un herbage; un taureau qui s’y trouvait, rendu furieux par la voix des chiens, le culbuta ainsi que son cheval. Quelques jours après, il mourait des suites de cette chute.
2° Auguste Thélu, lieutenant de louveterie, nommé en 1842 par Sa Majesté le Roi Louis-Philippe, possédait un équipage de loup remarquable, se composant d’une trentaine de chiens anglo-normands, 3/4 sang français. Avant cette date, il découplait sa meute sur loup et lièvre depuis une dizaine d’années. Il prit même vers 1837, avec le concours des équipages des Comtes de Songeons et de Sarcus, le dernier grand sanglier vu dans la contrée. Il fut pris au moulin d’Ellecourt, près d’Aumale, et pesait le poids fabuleux de 214 kilos.
Dans la suite, Monsieur Auguste Thélu racheta une vingtaine de chiens normands provenant de l’équipage du Comte d’Arry, dont fait mention Monsieur le Comte Le Couteulx de Canteleu dans son livre sur la chasse du loup.
Cet équipage était sous le fouet d’un seul piqueux monté, Charles Duparc, qui resta pendant de nombreuses années à son service.
En 1855, lors de la formation du vautrait Picard-Piqu’Hardy, Charles Duparc entra comme second piqueux dans le nouvel équipage, tandis qu’il était remplacé par Martin dit la Rosée.
Il faut rechercher quelques-uns des laisser-courre dont on ait gardé le souvenir.
15 décembre 1845.
Messieurs de Chassepot, de Morgan et Thélu étaient convenus de réunir leurs équipages. Les trois valets de limier avaient rembuché une vieille louve et deux vieux loups dans les bois de la Faloise, près de Flers, en Picardie. L’un des deux vieux loups fut tué, l’autre, tiré mais manqué, fut chassé jusqu’à la nuit par les trois meutes.
15 janvier 1846.
Depuis le 15 octobre jusqu’au 15 décembre, l’équipage de Monsieur Thélu a fait consécutivement détruire plusieurs louvarts détournés par son piqueux, Charles, dans les fonds de la Bucaille, Bourbel, le fond d’Hodeng, le fond Zoge et la Commanderie, partie de la forêt d’Arguel. Tous ces bois, dépendant de la forêt d’Eu ou situés sur la côte opposée de la vallée de la Bresle, sont non percés, très fourrés, presque toujours en côtes à pic, dans lesquels l’animal a la facilité de se forlonger, les chiens du meilleur pied ayant grand peine à suivre leur voie.
Voici quelques détails sur une chasse de loup, qui a eu lieu le 14 octobre 1846, avec les équipages réunis de Messieurs Thélu, de Morgan et Estancelin. Depuis quelque temps, les loups commettaient de grands ravages dans les environs de Sept-Meules et d’Envermeu. Le 13, les équipages arrivèrent à Sept-Meules. Le 14, les valets de limier eurent connaissance de deux vieux loups sortant des bois de Grosfy, mais les voies étaient surpluées et un temps affreux empêcha d’en faire suite.
Le 15, Charles Duparc, piqueux de Monsieur Thélu, et Bastien, piqueux de Monsieur de Morgan, rembuchèrent deux grands louvarts au bois de Cuverville, domaine privé du Roi. Il était onze heures quand on frappa à la brisée. La voie était déjà froide, on prit le parti sage, mais difficile, d’attaquer à trait de limier. Ceux-ci s’en rabattent d’abord avec peine, mais bientôt ils tirent à la botte et, au bout de dix minutes, les loups bondissent des liteaux, à quelques pas des hommes. Quelques chiens sûrs sont découplés. Un loup saute la route, il y est tiré et se fait prendre sous bois, à peu de distance.
On rallie alors à Faublas, qui chassait seul le second animal, et peu de temps après, un coup de feu suivi d’un hallali victorieux met fin à la chasse, qui avait duré environ deux heures, par une pluie torrentielle.
En reconnaissance, les cultivateurs des cantons d’Aumale et de Blangy offrirent au piqueux Charles un ceinturon d’honneur, sur la plaque duquel il est représenté tenant à la botte son fameux limier Charbonneau. Dans cet hommage de reconnaissance, le maître d’équipage ne fut oublié ; les mêmes cultivateurs lui firent présent d’un magnifique couteau de chasse, avec poignée d’ivoire, sur laquelle étaient sculptés: d’un côté, un hallali de loup, et de l’autre, un hallali de sanglier. Sur la lame damasquinée étaient des sujets de chasse gravés au burin; au milieu se trouvait l’inscription suivante: «Les cultivateurs et propriétaires reconnaissants des cantons d’Aumale et de Blangy-sur-Bresle, en souvenir des services rendus à l’agriculture.» Ce couteau fut perdu par son fils, au cours d’une chasse en forêt de Boves, en 1883.
Octobre 1848.
De concert avec Monsieur Edouard de Morgan, Monsieur Thélu fit une belle destruction de loups dans la forêt des Noyers, près de Gaillefontaine, appartenant à Madame la Générale Hoche.
Il a été tué, devant les équipages réunis, un vieux loup et trois louvarts. Un quatrième louvart, forcé, fait tête aux chiens; il a été porté bas par le limier Charbonneau, qui l’a étranglé, le maintenant à la gorge pendant que tous les chiens l’étouffaient.
Charbonneau était un briquet d’Artois, de quarante-cinq centimètres à l’épaule, dont les qualités comme limier étaient remarquables. Ne se rabattant que sur des voies de loup, il en refaisait même lorsqu’elles étaient hautes de deux jours.
Le grand loup tué dans cette chasse fut offert par Monsieur Thélu à Madame la Générale Hoche, qui le plaça plus tard dans son vestibule du château de Gaillefontaine, habité depuis par son petit-fils, le Marquis des Roys.
Les deux veneurs précités firent une autre destruction le 15 octobre 1850, dans les bois de Wailly, près de Conty (Somme).
Pendant que le gros de la meute chassait un loup, quatre chiens isolés en ont poussé un autre qui s’est forlongé et a débuché en filant à trente-cinq pas devant Monsieur Duquet, maire de Lœuilly, qui le tire à plomb et le touche, mais peu grièvement. Monsieur Thélu, se trouvant près du tireur, part au galop à la poursuite du loup, qui fuit à travers champs. Il le rejoint en quelques minutes, saute à bas de son cheval, et se jetant sur l’animal furieux, fait assaut avec lui, et au bout de quelques minutes le transperce de son couteau de chasse. Ce grand loup fut offert au Prince de Croÿ, propriétaire des bois de Wailly, où il resta empaillé dans le grand vestibule du château, jusqu’à l’incendie qui le détruisit, il y a quelques années.
Le 17 janvier 1853, les équipages réunis de Messieurs de Chassepot, de Brigode, Édouard de Morgan et Thélu d’Aumale furent découplés en forêt de Moislains, près de Péronne, sur un grand loup et trois louvarts noirs. On attaqua sur la brisée de Charles.
Dès l’attaque, le grand loup fut tué. L’on continua de chasser les louvarts, qui furent portés bas tous trois, l’un après l’autre, par les quatre meutes réunies. Quelques jours auparavant, Messieurs de Chassepot et de Brigode avaient pris un louvart noir et un autre avait été tué devant leurs chiens dans le même massif de bois.
Le 4 février 1853, sur la brisée du piqueux Charles, un grand loup est mis debout en haute-forêt d’Eu, dans la pointe du Lansquenet. Il passe au Mont Hulin, aux Essartis, débuche vers Guimerville, au Bas-Buisson, rentre en forêt, se dirigeant sur le fond de l’Auge. Après toute une journée de chasse par temps de neige, vers les huit heures du soir, par un clair de lune magnifique, les chiens chassaient encore chaudement, lorsqu’un coup de fusil est tiré sur le loup de chasse par un braconnier. Blessé, il tient bientôt les abois; Monsieur Thélu descend de cheval; il l’aperçoit de suite au milieu des chiens, se précipite sur lui en l’empoignant par le cou, car il était assis sur le train de derrière; mais, ô surprise, le loup, frappé de congestion à la suite de sa blessure, était mort. Ce grand loup fut offert à Madame la Marquise de Sénarpont, ayant été pris dans ses propriétés.
Au cours de sa carrière de louvetier, Monsieur Thélu, qui découplait sa meute dans la Seine-Inférieure, la Somme et l’Aisne, avait pris ou fait tuer 142 loups et louvarts.
L’anecdote suivante montrera les qualités de haut nez que possédaient les Anglo-Normands de notre louvetier.
Un jour de rendez-vous de chasse au Vieux-Rouen, chez son ami Monsieur Semichon, le piqueux Charles, n’ayant pas eu connaissance de loup dans sa quête, les invités demandaient au maître d’équipage de faire courir un lièvre par sa meute.
On découpla donc l’équipage de loup sur un lièvre, qui fut attaqué au bois du Vieux-Rouen, traversa la rivière de la Bresle, rentra à la Queue-Comtesse, gagna les plaines de Beaucamps, traversa la vallée du Liger, monta les pentes du Mont d’Arguel et fut pris dans une grange à Saint-Maulvis, vers les quatre heures du soir, en février 1853, après un parcours de près de cinq lieues en ligne droite.
Le courre du lièvre était un joyeux passe-temps, auquel se livrait Monsieur Auguste Thélu. Il vint plusieurs fois faire un déplacement en Artois, aux portes d’Arras, à Beaumetz-les-Loges. Son ami, le Comte de Beaumetz, possédait lui-même un équipage, et les deux meutes réunies mettaient à mal nombre de lièvres dans ces grandes plaines plates et d’un courre facile.
Monsieur Thélu fit paraître, en 1856, un intéressant article sur la chasse du loup, qu’il faut connaître:
(Journal des Chasseurs, 30 septembre 1856.)
THÉORIE ET PRATIQUE
Table des matières
Pour devenir un bon veneur dans le moins de temps possible, il faut non seulement lire les meilleurs auteurs de vénerie, mais encore chasser avec des veneurs capables, qui vous fassent prendre l’habitude de mettre la théorie en pratique avec méthode et réflexion.
Un de nos amis, Monsieur le Comte de Sarcus, voulant véritablement m’être utile et comprenant combien le Comte de Sarcus, son père, ainsi que Monsieur de Songeons, avaient contribué, par leurs conseils, à ses brillants succès de chasse, a bien voulu diriger mon instruction cynégétique. Il y a mis le même dévouement que ces deux éminents veneurs avaient eu pour lui. Que de reconnaissance je lui dois d’être ainsi venu en aide à mon inexpérience!
CHOIX DES VALETS DE LIMIER, PIQUEUX ET VALETS DE CHIENS
Table des matières
Un homme, peu favorisé de la nature sous le rapport de l’intelligence, ne sera jamais qu’un médiocre second piqueux, valet de limier ou valet de chiens, et un très mauvais piqueux ou piqueux unique. La passion de la chasse pourra bien développer, à la longue, son intelligence, mais jamais suffisamment pour en faire un auxiliaire fort utile.
Le valet de limier peu intelligent, qui aime cependant son métier, pourra bien montrer une mémoire locale remarquable, revoir de l’animal d’une manière surprenante, mais il péchera par maints détails: ainsi, quand il fera le bois, où il donnera des saccades maladroites à son chien sans s’en apercevoir, ou bien il le laissera trop s’écarter de la voie sans avoir la pensée qu’il est très difficile de revenir juste où le limier a perdu et où il faut d’abord le faire travailler avec grand soin, pour deux raisons: parce que la voie est alors moins refroidie, et parce qu’il en est plus préoccupé ! Il en sera de même dans toutes les circonstances qui peuvent se présenter lorsque l’imagination sera appelée à jouer quelque rôle. Mais c’est surtout chez le piqueux d’un équipage de loup qu’il est essentiel de faire preuve d’intelligence; car, au premier défaut, il lui faut un esprit d’à-propos instantané qui n’est jamais le partage habituel, du moins, de l’homme de peu de moyens. Si vous ne voulez pas dépasser une certaine somme pour votre équipage, ayez plutôt un cheval de moins ou des chevaux moins brillants, ou bien encore quelques chiens de moins que des hommes peu capables. Vous récolterez plus de satisfaction et vous éviterez bien des retraites manquées, bien des désappointements d’amour-propre.
DES LIMIERS
Table des matières
Sans d’excellents limiers, que de fois on irait au rendez-vous seulement pour apprendre qu’il n’y a rien au rapport, et que de mauvaises brisées il serait donné ; aussi ne saurais-je trop recommander de s’en procurer, fût-ce à des prix excessivement élevés. Une des grandes jouissances de ma vie de chasseur, c’est certainement d’avoir détourné deux vieilles louves et un vieux loup, le 27 décembre 1849, vers six heures et demie du matin, sans jour et sans clair de lune, en allant à Sucy chercher le garde Prenant. Que de sensations variées j’ai éprouvées ce jour-là. A peine étais-je parti de Neufchâtel, que mes vêtements étaient traversés par une pluie torrentielle qui était survenue, ce qui, je l’avoue, m’avait mis d’assez mauvaise humeur; mais, une demi-heure après, en voyant Charbonneau se rabattre de manière à me donner la conviction que c’était sur un loup et faire immédiatement suite de cette voie, quelle joie a succédé chez moi à la contrariété. Hé ! comment en aurait-il pu être autrement? Mon ambition ne pouvait-elle pas aller jusqu’à espérer de détourner de nuit? J’étais sûr que j’étais sur un loup, et cependant je craignais de me tromper; j’étais aussi tremblant d’émotion qu’un amoureux qui court à un premier rendez-vous. Mon chien me mena droit vers la forêt du Helley; mais, lorsqu’il en fut arrivé à deux cents pas, il fit un angle très prononcé et se dirigea vers une queue de cette forêt qui s’avance en anse dans la plaine et où je détournai les trois animaux. Avec quelle anxiété n’ai-je pas terminé l’enceinte par un chemin intérieur de la forêt. A cette chasse, il fut d’abord tiré une quinzaine de coups de fusil au lancer, puis deux autres plus tard, lorsque je ramenai un des loups de près de Londinières (d’une couple de lieues de là), ainsi que je l’avais promis aux tireurs, qui avaient bien voulu, la plupart, attendre mon retour. Pas un seul animal ne fut tué ni blessé à cette chasse, et pourtant j’en ai fait peu qui m’aient été aussi agréables. Plus loin, je dirai comment on peut ainsi, à son gré, faire prendre aux vieux loups telle direction qu’il plaît.
DU CHOIX DES CHIENS DE MEUTE
Table des matières
L’ancien usage tolérait de chasser à tir les louveteaux et les louvarts: l’usage actuel ne permet plus que de les forcer. Là existe une grande amélioration de goût, car l’art de la vénerie consiste à forcer; tout, dans la chasse du veneur, doit donc tendre à obtenir ce résultat. Le croisement du chien anglais avec nos races de Normandie, de Vendée, de Saintonge, du Poitou, est un grand perfectionnement, qui permet de forcer certains animaux, dont la vigueur soutenue était plus grande que celle de nos anciens chiens. Parmi ces animaux, je citerai un louvart de janvier qui peut être, comme les sangliers, bêtes rousses, bêtes de compagnie et ragots, forcé avec des bâtards d’un croisement avancé, ce qui était auparavant sinon impossible, du moins excessivement rare. Mais tout en connaissant, pour forcer, l’avantage d’avoir des chiens plus vites et de plus de fonds, je préférerais, pour la chasse des louveteaux et même des louvarts de novembre et de décembre, des bâtards ayant peu de sang anglais, parce que ce pied excessif et cette vitesse soutenue ne me paraissent pas indispensables pour prendre, et que plus le croisement est avancé, moins les chiens ont de gorge; moins bien on entend leur délicieuse harmonie, moins on jouit de la chasse, qu’on suit de moins près et dont on goûte moins les chances heureuses. Les défauts mêmes que l’on éviterait avec des chiens de plus grand pied ne sont-ils pas d’ailleurs nécessaires pour que le succès soit aussi émouvant, aussi agréable que possible, puisqu’ils procurent des contrariétés accidentelles qui viennent donner à la victoire plus de prix et de charme. Pour chasser le vieux loup, le chien anglais pur sang, ni même le bâtard de cinquième ou de quatrième croisement, ne me paraissent pas non plus devoir être choisis. Effectivement, si l’on n’a qu’un petit équipage, on ne peut raisonnablement prétendre qu’à faire tuer le vieux loup après quatre, cinq heures de pleine chasse; dès lors, il faut, au contraire, des chiens d’une vitesse moyenne, qui permettent de bien les suivre, même de les devancer, et voici pourquoi: Malgré l’opinion générale que le vieux loup ne se chasse qu’autant qu’on se décide à le suivre par monts et par vaux, d’aller passer la nuit avec lui et ses chiens à une vingtaine de lieues de l’attaque, on peut presque sûrement contraindre un vieux loup à ne pas quitter un bois d’une lieue carrée. Il faut, pour y parvenir, une meute parfaitement bien dans la voie, une attaque habile, et, pour suivre, quelques veneurs qui usent de la trompe avec réserve et entente pour empêcher le loup de débucher, et qui, pour cela, se partagent les différentes lisières de la forêt, puis ne sonnent qu’au moment où le loup est sur le point de prendre la plaine, ce que la voix des chiens indique par la proximité du loup de la meute quand il est bien chassé et seulement par quinze ou vingt chiens d’un croisement peu avancé. Si l’on avait, au contraire, suffisamment de chiens pour diviser son équipage en deux ou trois petites meutes, on pourrait, je crois, forcer les vieux loups d’après le mode que je viens d’indiquer. En admettant que l’on ne parvînt pas à faire rester le loup dans une étendue de bois aussi petite qu’une lieue carrée, il serait presque toujours possible de l’empêcher de s’éloigner beaucoup des chiens réservés pour les jours suivants. (J’ai sous les yeux cet ouvrage, annoté par le vieux Comte de Sarcus, son professeur ès-vénerie, qui dit: «Ici, je demande pardon à l’auteur, mais je trouve que cette manœuvre est beaucoup plus facile à effectuer dans son cabinet les pieds sur les chenets, près d’un bon petit feu, et après un beau rêve de chasse, qu’en forêt.») Une seule difficulté pourrait se présenter, ce serait de pouvoir le rembucher, car il pourrait ne pas être sorti du tout de la partie de forêt où on l’aurait laissé la veille, ou bien, s’il en était sorti, y être rentré trop tôt pour que le limier en eût connaissance. On devrait alors quêter avec quelques chiens les bois où l’on aurait cessé de le chasser, et l’on serait à peu près sûr de l’y retrouver; mais, autre inconvénient non moins grave, il pourrait alors se lever fort loin des chiens et sa voie pourrait devenir impossible à suivre autrement qu’à trait de limier. J’ai chassé quatre jours sur cinq les mêmes vieux loups, mais, comme il ne m’était pas encore venu à l’idée de faire chasser mes chiens alternativement, j’ai forcé ma meute au lieu de forcer les loups: j’ai perdu huit chiens sur vingt à la suite de cette chasse.
RÉUNION D’ÉQUIPAGES
Table des matières
Si vous voulez éviter des déceptions plus ou moins désagréables, n’ayez pas la faiblesse de consentir à réunir votre équipage à d’autres moins bons que le vôtre, ou qui n’appartiendraient pas à des amis au cœur d’élite, aux nobles inspirations, qui s’estimeraient heureux des succès qui pourraient vous arriver, soit par vos hommes, soit par vos chiens, alors même que ces succès ne regarderaient pas leurs propres équipages.
DES ÉPOQUES DE CHASSER LE LOUP
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Pour faire la chasse au loup le plus utilement, le plus consciencieusement possible, il faudrait la faire en tout temps. Comme chasse d’agrément, il ne faudrait la faire que lorsqu’il y a des louveteaux ou au moment de la folie des louves. L’époque de la neige est la plus avantageuse pour trouver et retrouver l’animal, mais alors la chasse est trop facile pour que des veneurs pur sang, par la filiation de leurs ancêtres ou par goût, puissent y éprouver d’autre jouissance que celle de rendre service.
Si un succès quelconque est votre seul but, chassez des louveteaux dans le mois d’août; on les trouve alors très aisément, on les entend hurler, soit à l’endroit où ils sont habituellement, soit à une distance qui n’en est ordinairement éloignée que de deux à cinq cents mètres. N’y a-t-il pas aussi des mares, des chemins où l’on en revoit? N’y a-t-il pas encore des passées qui prouvent leurs allées et venues journalières et où l’on trouve toujours quelques poils qui viennent donner la conviction qu’on ne s’est pas plus trompé sur le pied que sur les hurlements et les laissées. Vous serez aussi certain à cette époque de réussir à en faire tuer, soit en battues, soit même en les chassant avec un assez médiocre équipage. Plus tôt, ils sont trop petits pour qu’on puisse les chasser, si l’on tient à avoir au moins l’apparence d’un veneur. Plus on retarde à chasser les louveteaux, plus on éprouve de difficultés à les trouver, parce qu’ils voyagent de plus en plus, et dans des contrées de plus en plus éloignées. En décembre, ils ne sont que bien peu cantonnés; ils peuvent être le lendemain à deux ou trois lieues de l’endroit où ils étaient la veille. Il faut donc alors de bons limiers et des valets de limier expérimentés pour convenablement les donner à courre, plus une excellente meute pour les forcer. Pour le veneur qui a le feu sacré, c’est le moment de les chasser, la chasse en étant beaucoup plus belle. Passé cette époque, ils ne se forcent que bien rarement avec des chiens qui n’ont que peu de sang anglais. La folie rend les vieux loups plus voyageurs que jamais, mais, en revanche, ils se cantonnent dans un rayon peu étendu lorsqu’ils sont accouplés.
OU L’ON DOIT CHERCHER LES LOUPS
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Les vieux loups rentrent ordinairement au bois, le nez au vent pour mieux savoir s’il est prudent de se remettre plutôt dans un endroit que dans un autre. Les portées de louveteaux sont généralement à l’exposition du midi, et les vieux loups se trouvent souvent à cette exposition, surtout quand ils sont à l’abri du vent. Bien persuadé que les vieux loups rentrent au bois et se remettent comment je viens de le dire, j’ai eu l’idée un jour, après une promenade que je venais de faire pour obtenir des renseignements, d’indiquer à mon valet de limier et à celui de Monsieur Edouard de Morgan, quelle enceinte ils feraient le lendemain. Voici dans quels termes je parlais aux deux hommes, avec une prétention plus apparente que réelle: «Vous partirez à temps pour prendre sur votre route le garde Laboulaye et arriver au jour à la petite partie de plaine qui sépare le bois de Saint-Martin de celui de Cuverville; là, en face d’un trou, vous trouverez la rentrée de deux vieux loups dans le dernier de ces bois.» Cette enceinte décrite en présence de Monsieur Louis Estancelin, ancien représentant, et de Monsieur Pollet, le maire de Sept-Meules, fut effectivement faite, et les valets de limier n’osèrent pas dire où ils avaient trouvé, ni détourné, de crainte de moins bien rendre l’état des choses que je ne l’avais fait la veille. Une charmante, mais trop courte chasse s’en suivit. Les deux vieux loups furent lancés ensemble: l’un fut tué, après avoir été chassé par la meute environ une heure, et l’autre, qui avait été chassé par un seul chien, fut encore chassé par tous, à peu près autant de temps que le premier, et finalement tué aussi.
DE LA MANIÈRE DE FAIRE LE BOIS, REMBUCHER ET DÉTOURNER
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Le valet de limier ne doit commencer la quête qui lui a été indiquée qu’au moment où il devient possible d’en revoir, autrement il risquerait de ne pas pouvoir reconnaître si le limier fait suite d’une voie de loup, s’il y a lieu de l’encourager ou non lorsqu’il se rabat; il pourrait d’ailleurs arriver que le limier surallât une voie qu’au jour le valet de limier aurait trouvée et suivie lui-même de l’œil, jusqu’à ce qu’au bois son chien put la suivre.
Pour les vieux loups, il est indispensable de faire de grandes enceintes et il faut éviter de passer dans les layons ou sentiers étroits pour détourner, surtout s’ils sont sous le vent et rapprochés des forts où l’on suppose les animaux, de crainte de les mettre sur pied et par suite de donner un buisson creux. Pour les louvarts, ces précautions sont moins nécessaires.
Il ne faut pas briser à de grands bois ni à des terrains désavantageux, parce que deux ou trois heures après, si l’on venait attaquer, on serait exposé à perdre beaucoup de temps pour trouver la rentrée sous le fourré et qu’il arriverait parfois qu’on n’y parviendrait même pas, la voie du loup devenant si vite, notamment par le vent du Midi, difficile, pour ne pas dire impossible à suivre, et le chien, d’ailleurs, travaillant souvent alors beaucoup moins sagement que le matin, seul avec son valet de limier. Au moment de la folie, le rapport doit être fait plus que jamais en termes modestes, exprimant le doute, surtout si ce sont de vieux loups qui ont été détournés.
DE L’ATTAQUE
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A la chasse du loup, une bonne attaque est plus utile qu’à aucune autre chasse, elle est même indispensable pour chasser convenablement un vieux loup. Pour arriver à obtenir cette bonne attaque si nécessaire, il faut, même par un temps favorable, attaquer de bonne heure. Il ne peut en être de l’attaque du loup comme de celles du sanglier ou du cerf, qui se font habituellement de onze heures à une heure: il faut attaquer le loup de huit à dix heures du matin; ainsi, la voie permet presque toujours d’attaquer à trait de limier et de donner à courre dans les meilleures conditions possibles.
J’ai chassé un grand nombre de loups et, grâce aux soins extrêmes que j’avais, je n’en ai jamais perdu. Voici surtout à quoi j’attribue cet assez remarquable résultat: c’est à la précaution que j’avais de faire suivre le valet de limier par les chiens d’attaque que je faisais découpler au liteau même pour leur donner sûrement une bonne voie à empaumer. Il est d’autant plus prudent d’avoir recours à ces moyens de succès, que les chiens ont peu chassé le loup. On ne peut même raisonnablement se dispenser d’en user que lorsqu’on a une meute parfaitement dans la voie.
Il faut certainement découpler tous les chiens d’attaque en même temps, mais cependant commencer le découpler par les chiens chassant le mieux le loup et notamment par les moins vites parmi ceux-là, quelque faible que puisse en être la différence de pied; ainsi, ces moins vites prennent la tête qu’ils cherchent à conserver et qu’ils conservent assez pour que les autres meilleurs chiens, de concert avec eux, entraînent tout le restant des chiens d’attaque. Les plus vieux chiens qui seraient découplés en dernier ne seraient occupés qu’à rallier, ne goûteraient pas la voie, soit qu’ils fussent anglais, soit qu’ils fussent d’un croisement avancé, ou bien chasseraient en queue s’ils avaient plus de sang français que d’anglais.
SOINS A OBSERVER APRÈS L’ATTAQUE.
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Sauf à la chasse particulière du vieux loup, par le nouveau mode que j’ai indiqué, les chiens doivent à cette chasse être appuyés plus qu’à aucune autre parce qu’ils chassent le loup avec aversion, avec crainte. Il faut les encourager de la voix, puis sonner assez souvent. Ne pensez pas que je veuille dire qu’on puisse sonner dans toutes les positions où l’on se trouve par rapport aux chiens; il faut au contraire ne sonner qu’à propos pour éviter qu’un retour n’occasionne un défaut ou seulement un balancer. A l’hallali, surtout des vieux loups, évitez que les chiens ne soient blessés; à cet effet, servez l’animal le plus tôt possible, parce qu’un chien qui a été mordu par un loup et qui n’est pas d’une race exceptionnellement bonne pour cette chasse pourrait rester quelque temps et même toujours sans vouloir rechasser.
DE LA CHASSE A L’ANGLAISE ET DE LA CHASSE A LA FRANÇAISE
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Cette chasse à l’anglaise, si goûtée, n’est en réalité qu’une course inintelligente qui ne peut procurer que des sensations bâtardes et qui fait du chasseur un homme de cheval et de chiens plutôt qu’un veneur, puisque le principal mérite pour chasser à l’anglaise consiste à bien choisir ses chevaux et sa meute et que la vénerie y figure pour si peu. Avec des chiens viles et de fond plus n’est besoin d’entente en vénerie, un animal est pris malgré les veneurs, je dis malgré les veneurs avec intention; en effet, que les chiens soient dans la voie ou qu’ils n’y soient pas, qu’ils soient de pied ou non, la plupart des veneurs qui chassent à l’anglaise, dès que l’animal est attaqué, ne s’occupent plus que de suivre la chasse, de prouver qu’ils y sont en sonnant sur les côtés, en avant, à un kilomètre ou deux en arrière et cependant ils prennent souvent ainsi: voilà cette chasse si vantée. Qu’elle est loin de cette vieille et sage vénerie, où à chaque nouvelle phase de la chasse, il fallait, pour parvenir à forcer, être veneur capable. A chaque instant, le veneur éprouvait des sensations vives et variées parce qu’il était impressionné d’une manière ou d’une autre, suivant qu’il avait réussi ou non, selon qu’il pouvait se dire: j’ai eu tort ou raison de prendre tel parti. Le veneur alors était heureux par la seule satisfaction intérieure qu’il éprouvait d’avoir obtenu un succès raisonné.
Le veneur d’aujourd’hui trouve du bonheur dans sa nullité cynégétique et dans son indolence d’esprit. Oh! je le reconnais, il a une prodigieuse activité de corps, mais que ne perfectionne-t-il l’ancienne vénerie en réunissant cette activité à celle de l’imagination.
En vérité, le veneur d’aujourd’hui est une dégénérescence du veneur d’autrefois, et par veneur d’aujourd’hui je veux dire la généralité des veneurs de notre époque, je n’entends pas parler de ces veneurs qui chassent à l’anglaise en mettant toujours à profit leur savoir réel et dont tous les efforts tendent à prendre presque sûrement, quel que soit l’âge de l’animal.
Certes, Monsieur Auguste Thélu, le louvetier d’Aumale, n’était guère tendre pour ses contemporains et sa diatribe sur la chasse anglaise n’est qu’un prologue des longues discussions sur le même sujet qui aident à noircir du papier dans les feuilles cynégétiques depuis plus de soixante ans.
Il devait reconnaître toutefois, bien peu d’années après, que parfois les chiens anglais peuvent rendre des services.
En 1854, n’ayant plus guère de loups à courir, soit en forêt d’Eu, soit en Picardie, il s’en fut coupler ses trente-cinq anglo-normands avec les trente beagles d’Emile de Songeons et voulut forcer des chevreuils dans la forêt de la Neuville-en-Hez (Oise). Les deux meutes réunies manquaient de perçant pour mettre les chevreuils hors de leur train et, à chaque chasse, alors qu’après une poursuite régulière l’animal s’en allait battre l’eau dans les tourbières de Sacy-le-Grand, ou les chiens mettaient bas successivement, ou l’on était pris par la nuit. On ne pût forcer que trois chevreuils dans la saison.
L’année suivante, Monsieur Thélu devenait l’un des sociétaires de Saint-Gobain et fut durant cinq ou six ans l’un des membres les plus actifs du nouveau vautrait Picard Piqu’Hardy uniquement composé de chiens anglais. L’essai fait au Rallye-Bourgogne par le Marquis de Mac-Mahon avait porté ses fruits et l’on s’accorda à trouver qu’on pouvait prendre des sangliers avec des fox-hounds.
Nommé Conseiller général d’Aumale en 1849, il se retira de cette brillante phalange de veneurs et, prenant sa retraite, s’occupa avec zèle des agriculteurs de son canton qu’il avait jadis débarrassés du grand ennemi: Ch’leu.
Il mourut, à Aumale, en 1879.
Monsieur Baillei
VERS 1845, Monsieur Baillet, propriétaire à Rumaisnil aux environs de la forêt de Wailly, possédait un équipage et allait chasser dans les bois des Princes de Croy. Sa fortune ne lui permit pas de garder ce train.

Le Comte de Lasteyrie du Saillant
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CHARLES-Anet-Victorin de Lasteyrie, Comte du Saillant, était originaire de Voutezac en Corrèze. Entré à treize ans, en 1772, aux Gardes du Corps du Roi, il fut nommé en 1779 capitaine de dragons au Régiment de Noailles. L’année suivante, il était présenté à la cour et avait l’honneur de monter dans les carosses du Roi. Après la chute de Louis XVI, il émigra et prit du service dans l’armée de Condé. Plus tard, rentré en France, il se rallia au nouveau gouvernement et fut nommé, en 1810, chambellan de Napoléon, et, l’année suivante, préfet du département de la Lippe.
En 1798, il épousait, en secondes noces, Fortunée de Berghes Saint-Winock, qui lui apportait l’importante terre de Boubers, seigneurerie échangée avec la terre d’Olhain et venant des Princes de Raches. Les grands bois qui entouraient la propriété, encore fort peuplés, lui donnèrent le goût de la chasse et il fut nommé lieutenant de louveterie par Napoléon.
Le château de Boubers, bâti par la Princesse de Raches, née Créquy-Canaples, avait été terminé avant la révolution et construit sur de plus vastes proportions que Frohen, bâti par la Marquise de Fercourt, sa sœur. Les logements et les communs y étaient spacieux et l’on comprend que durant le séjour de l’armée au Camp de Boulogne, le Comte du Saillant eut la fastueuse amabilité d’envoyer, les veilles de chasse, chercher ses amis en poste, à 80 kilomètres de chez lui, pour les faire reconduire le surlendemain.
Je n’ai pu retrouver trace des brillants laisser-courre qui eurent lieu à cette époque et dois me borner à mentionner l’anecdote suivante, qui n’a trait à la vénerie que parce qu’il y a une trompe en jeu.
Un de ses beaux-frères, le Comte de V. C., clubman distingué et joyeux noctambule, habitait à Paris un premier étage dans une de ces maisons, genre caravansérail, possédant une cour intérieure comprise entre les quatre bâtiments. En face de lui, au rez-de-chaussée, habitait une modiste, dont les ouvrières, à l’instar de nos midinettes, étaient de caractère fort gai et chantaient d’agréable façon le répertoire du Charpentier d’alors.
Malheureusement, le Comte de V. C., contrairement au roi d’Yvetot, se couchait fort tard, mais se levait de même. Les trilles des ouvrières en modes le gênaient dans son sommeil matinal et il s’en fut trouver sa voisine, la priant de faire taire ces gazouillis jusqu’à une certaine heure.
Pour toute réponse, on lui objecta que s’il menait la vie de tout le monde, il ne serait pas dérangé dans son sommeil à l’heure ou tous travaillent. Le Comte de V. C. partit furieux, non sans avoir juré de donner de ses nouvelles.
En effet, dès le lendemain, il allait trouver le Comte du Saillant, lui demandant de lui prêter son piqueux pour quarante-huit heures. Arrivé à Paris, il lui enjoignit de se mettre le lendemain matin à la fenêtre du deuxième étage et de sonner éperdument de la trompe lorsqu’il entendrait les modistes chanter, ce qui fut exécuté de point en point. Etonnement de tous les locataires, toutes nos midinettes furent des premières à se précipiter aux fenêtres, et, que vit-on? Le piqueux à la fenêtre du deuxième, mais à celle du premier la partie la plus charnue du clubman qui s’épanouissait sans aucun voile.
A la suite de cette incartade, la modiste porta plainte et ils comparurent tous deux devant le juge de paix, et comme, après une assez longue discussion, ce dernier faisait envisager au Comte de V. C. l’inconvenance de son procédé, en lui disant: «Enfin, voyez, si tout le monde faisait comme vous.» Il lui fut repondu: «Mais, Monsieur le juge de paix, personne ne se verrait.»
Au commencement de la Restauration, le Comte du Saillant se retirait dans une autre de ses propriétés, celle des Pressoirs-du-Roi, près Fontainebleau.
Boubers fut vendu après avoir servi de papeterie. Ce sont aujourd’hui les métiers à tisser qui dévident le coton dans les grandes pièces de réception de jadis.

Les Louvetiers du Nord
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PARLER de vénerie dans le Nord semble à l’heure actuelle une gasconnade. En fait, il n’y a que quelques années que les recris des chiens courants ont été complètement étouffés par la voix stridente des sirènes à vapeur et le grincement des machines. Plusieurs massifs boisés subsistent encore, dont le plus important est la forêt de Mormal.
Tout proche de Valenciennes, la forêt de Raismes fut, avant la Révolution, le théâtre des laisser-courre du Marquis de Cernay. Le Prince d’Aremberg, propriétaire actuel de ces bois, possède un tableau de Watteau représentant une chasse de son ancêtre.
Aux entours d’Hirson, plusieurs contreforts de la forêt des Ardennes: c’était la Fagne de Tielon, appartenant aux Mérode; la forêt de Sains, aux de Barbier de la Serre, confisquée sous la Révolution au bénéfice de Talleyrand; puis les bois de Sobre-le-Château, où les Princes de Croy courraient le lièvre.
Après la Révolution, les louvetiers du Nord sont le Marquis d’Aoust, dont nous retracerons la carrière dans les équipages de lièvre, le Comte d’Esclaibes et Monsieur Paulée.
Charles-Louis-Viger, Comte d’Esclaibes, né à Clairmont-en-Cambrésis, en 1756, fut capitaine au Régiment de Bresse et servit ensuite en émigration au Régiment de Béthisy.
Sous la Restauration, ayant épousé Mademoiselle de Carondelet-Noyelles, il fut nommé lieutenant de louveterie pour la forêt de Mormal, charge qu’il conserva jusqu’en 1830, époque à laquelle il démissiona, ne voulant point servir le Gouvernement de Louis-Philippe.
Jean-Baptiste-César Paulée naquit, à Douai, le 29 juillet 1789, à l’Hôtel de l’Europe, dont son père était tenancier. Il fit les campagnes de l’Empire, fut capitaine de cavalerie et chevalier de la Légion d’Honneur. Sa fille, la Comtesse Duchatel, eut pour enfants Madame d’Harcourt et la duchesse de la Trémoïlle.
Je n’ai pu retrouver trace de leurs exploits cynégitiques, malgré les nombreux fauves qu’ils tuèrent devant leurs meutes respectives.

LOUIS-MARIE PERSONNE DE LA CHAPELLE DE SONGEONS Chevalier du Lys, Lieutenant de Louveterie

Les de Songeons
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DANIEL-Louis Personne de la Chapelle était fermier général de la Maréchaussée de France, puis capitaine des chasses à Versailles. Quand on réduisit le personnel de la vénerie, en 1774, Daniel-Louis Personne de la Chapelle quitta sa charge et acheta du Maréchal de Boufflers le Marquisat de Songeons, terre très importante, dotée d’un superbe parc dessiné par Le Nôtre et d’un fort beau château bâti par Michel de Conflans, Marquis d’Armentières.
Son fils, Louis-Marie Personne de la Chapelle de Songeons, fut nommé conservateur des forêts royales pour le Beauvaisis, vers 1786. Dès 1784, ce Songeons possédait une meute pour loups, qu’il augmenta en 1796. Ne s’occupant que de chasse et d’agriculture, Louis-Marie n’émigra point. En 1793, déclaré suspect, il allait être incarcéré à Chantilly, lorsque le citoyen Prieur se porta garant du civisme du citoyen Personne. D’opportuns cadeaux vinrent confirmer les Commissaires du Salut Public dans leur attitude bienveillante, la Révolution n’ayant pas exercé, dans le Beauvaisis, les mêmes ravages qu’en Picardie et surtout qu’en Artois, Louis-Marie chassa à courre de 1784 à 1840: c’est un bail. Fort riche, encore plus dépensier, il menait dans sa terre grand train, n’autorisant sa femme, née de Grasse, à se rendre à la grand’messe de Songeons qu’en voiture attelée à la d’Aumont; aussi, quand ses dévotions l’appelaient de grand matin à l’église, la pieuse fille de l’Amiral de Grasse, était-elle heureuse de réquisitionner un âne pour s’y rendre.
Leur fils, Hector, avait suivi l’étoile de Napoléon et fait toutes les campagnes de l’Empire comme sous-intendant militaire. Au lendemain du désastre de Waterloo, Madame de Songeons était follement inquiète de son fils et, n’en ayant aucune nouvelle, était dans des transes mortelles. Ce fut le brave Lebeau, élevé à Songeons par ses soins et profondément attaché à ses maîtres, qui vint, par son dévouement, la tirer d’embarras. Monté sur la Blanche, sa jument de chasse, il partit aussitôt, sans rien dire, dans la direction du Nord, et, malgré son ignorance géographique, grâce à son flair de chasseur, il sut néanmoins, à travers mille difficultés, retrouver son jeune maître sur la frontière, en pleine retraite avec l’armée française. Le voyant sain et sauf, il prit à peine le temps de lui demander, pour sa mère, une ligne au crayon, et, reprenant sa route, rentrait d’une traite à Songeons, apportant à sa maîtresse le calme dont elle avait si grand besoin et qu’il avait été lui chercher avec autant de cœur que d’intelligence. Cette touchante anecdote n’est-elle pas à l’honneur de cette classe de piqueux que nous prisons si haut.
A la Restauration, Louis-Marie de Songeons vint avec Lebeau et son équipage chasser avec le Prince de Condé, l’auguste propriétaire de Chantilly. Revenu d’émigration, établi en camp volant dans son domaine dévasté, le Prince n’avait pu encore reconstituer sa vénerie, mais son ardeur cynégitique était telle que Songeons ne put y tenir et lui laissa Lebeau et une partie de son équipage. Lors d’un déjeuner à Chantilly, le Duc d’Aumale communiquait à Monsieur Aristide de Songeons le compte rendu de deux laisser-courre de l’équipage de son aïeul, consignés dans le livre de chasse du Prince de Condé. Le 14 septembre 1816, l’équipage de Songeons, sur la brisée de Lebeau, prit en deux heuree une bête rousse au poteau de Malasisse.
Le 25 septembre 1816, Auguste Lebeau a été blessé par un sanglier qui lui a mis trois côtes à découvert, aux étangs de Commelles, son fusil ayant pris l’humidité et ayant raté.
Pour remercier son voisin de son amabilité, le Prince de Condé fit don à Monsieur de Songeons de deux tableaux des galeries de Chantilly. Ces deux toiles, œuvres de Berteaux, représentent, l’une, Louis-Joseph de Bourbon chassant et demandant un renseignement à un bûcheron; l’autre, un rendez-vous, où le Prince, entouré de ses gentilshommes, chausse ses bottes en écoutant le rapport, tableau d’un très joli effet et inspiré d’une façon visible par le carton d’Oudry, représentant Louis XV au rendez-vous et allant enfourcher un de ces jolis pie-bai.
Louis-Marie Personne de Songeons eût, sa vie durant, une meute nombreuse composée de chiens français issus de croisements identiques à ceux de Messieurs du Parcq et de Sarcus, ses amis, et de chiens anglais qu’il avait achetés à Lord Werbroock. Il m’a été donné de voir deux croquis de Lord Stanhope, le diplomate anglais, familier de Songeons, représentant Fauvette, une des lices du chenil. C’est le type de harrier le plus élégant qu’on puisse trouver.
Louis-Marie de Songeons continua jusqu’à la vieillesse la plus avancée à conduire son équipage, aidé de ses deux piqueux, Grandin et Lebeau; ce dernier devait par la suite devenir le premier piqueux du prince de Wagram, à Grosbois.
Le Louvetier du Beauvaisis sut donner à ses deux petits-fils, Émile et Aristide, le feu sacré, et je ne puis mieux faire que de feuilleter le livre des chasses d’Aristide pour remémorer ces souvenirs de jadis.
Sous la Restauration, en Beauvaisis comme en Picardie, nombre de châtelains possédaient une petite meute d’une quinzaine de briquets, la plupart avec beaucoup de sang normand. C’étaient le Vicomte Dary, Monsieur du Parcq, Monsieur Michel Wallon, le Comte Maximilien de Béthune. L’équipage de la Villetertre avait toutefois un ensemble beaucoup plus homogène et c’est de ce chenil et de celui de Songeons que sortirent les premiers chiens de Picard Piqu’Hardy’.
Octobre 1837
Équipage de mon grand-père. Rendez-vous au bois du Parc au Gros-Chêne, près Beauvais. Attaqué un grand sanglier; pris en trois heures, servi d’un coup de carabine par Monsieur de Bully-d’Hécourt, maire de Beauvais. On en attaque un second qui est tiré, blessé à une trace, et enfin achevé par Monsieur de Bully-d’Hécourt. Au retour, mon grand-père prend mon frère Émile dans ses bras et le met à cheval sur le grand sanglier, étendu mort dans la cour de la maison de Beauvais.
Novembre 1837.
Équipages de mon grand-père et du Comte Maximilien de Béthune. Attaqué un cerf à sa troisième tête en forêt de la Neuville-en-Hez; pris en quatre heures.
Octobre 1838.
Rendez-vous au bois de Crillon. Attaqué un grand loup dans les bois de Cagny; tué en débucher par Bernard, fermier à Martincourt. Présence de mon grand-père, de mon père et de mon beau-frère, le Comte de Lunzi (je montais Petit Lion).
Août 1843.
Equipage du Comte Maximilien de Béthune. Rendez-vous à la Baraque, forêt de Chelles. Attaqué un louveteau noir; pris en une demi-heure. Présence du Comte Charles de Grasse, du Comte de Lastours, de Monsieur Michel Wallon et de la Comtesse d’Ailly.
Octobre 1844.
(Louis-Marie Personne de Songeons est décédé. L’équipage est à son fils Hector; toutefois, étant de très forte corpulence, pas très ingambe, ce sont ses fils qui chassent.) Mon équipage devait chasser avec celui de Monsieur de Béthune une portée de louvarts au bois de Caumont. Je pars pour promener mes chiens, qui attaquent au bois de Limermont un louvart qui débuche, passe au bois de Fontaine, débuche, passe au bois de Rubilly, débuche et rentre au bois de Caumont où mes chiens l’étranglent dans la côte du Chapitre (je montais Veneur).
Novembre 1846.
Mon équipage attaque au bois de Moncheaux un brocard, pris après trois heures de chasse dans les haies de Formerie. Présence de mon frère Emile, de Messieurs Ducrocq, Dupuis, etc.
Novembre 1850.
Équipages Thélu, de Morgan et le mien réunis. Attaqué en forêt de la Neuville-en-Hez une vieille laie, qui se fait battre dans toute la forêt et n’est prise qu’à cinq heures du soir et servie par Monsieur Salette de Clermont.
Août 1853.
Équipages Thélu et le mien réunis. Nous prenons un grand loup à Achy.
A la même époque, Émile de Songeons achetait en Belgique une petite meute avec laquelle il se mit à chasser le lièvre.
Octobre 1853.
Equipage de beagles de mon frère Émile. Attaqué à Songeons un lièvre au bois du Forestel; pris en une heure et demie au bois de Fontaine, Présence de Frédéric Gibert.
De Novembre 1853 au 15 Avril 1854.
Déplacements à la Neuville-en-Hez de l’équipage d’Émile. Trois chevreuils pris dans la saison. Ces chiens n’ont pas assez de vitesse pour le chevreuil.
La tenue de Louis-Marie de Songeons, portée par ses petits-fils, était bleue à parements et poches rouges, galonnées de vénerie, et le bouton un loup fuyant surmonté d’une banderolle avec la devise: «A moi Saint-Hubert». Le seul portrait qu’on ait de ce grand veneur est dû à la fille de son piqueux, Lebeau, qui le représente en tenue de Capitaine de Louveterie.

VAUTRAITS
Table des matières
Avant-Propos
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POUR comprendre l’existence, la disparition et le nouvel essor des vautraits assez nombreux qui se sont suivis en Picardie et en Artois, il est nécessaire d’examiner tout à la fois et les événements et la position des massifs boisés.
Après l’Empire, la plupart des forêts, bien que ravagées par la main des paysans avides de posséder et de couper les arbre séculaires, étaient restées plantées et la surface boisée de ces deux provinces était énorme. Les loups, comme les sangliers, y trouvaient facilement leur vie. Ce n’est qu’au moment de la Restauration que la manie du défrichement s’exerce en grand. Chassés du massif central de Crécy par l’aménagement de nombreuses routes, les sangliers désertèrent en 1833 leur retraite habituelle et se dirigèrent vers les futaies d’Eu en traversant la Somme. Plusieurs, le plus grand nombre peut-être, périrent dans cette émigration. On retrouva les cadavres gonflés sur la grève de la baie de Somme ou sur les côtes de la mer; l’un d’eux, encore vivant, fut péché à la marée descendante par des marins et tué par eux dans leur bateau.
La méthode suivie par les chasseurs de loups de fusiller, chaque fois que l’occasion s’en présentait, les sangliers devant leurs chiens, même au lancer, contribua pour beaucoup à leur destruction. Du côté de l’Oise, le Comte de Songeons avait pris un des derniers sangliers, en 1820, au moulin d’Ellecourt. Il pesait 428 livres. Pendant trente-cinq ans le sanglier est devenu un mythe dans nos contrées et ce n’est que deux ou trois ans avant 1870 qu’on signale la présence de quelques animaux roulant dans le pays. En 1865, Monsieur Brayeux, habitant le Mazis, signale la présence de plusieurs animaux dans le bois de Coppegneule. L’invasion allemande en ramena de nombreuses compagnies.
Depuis quelques années, le nombre de ces animaux tend à nouveau à diminuer. L’émigration, lente cette fois, se dirige vers le Midi. Le Gers et le pays des Causses voient chaque année de nombreuses hordes immigrer dans leurs pays ravinés, Deux raisons expliquent ce fait: Tout d’abord la mise en valeur de la plupart des forêts du Nord en lots de chasse à tir, limités par des grillages en fil de fer. Le sanglier a un groin très solide mais il n’aime pas à l’écorcher aux barbillons des ronces artificielles, et il fuit toutes ces incommodités. La seconde raison, c’est l’évolution constante de la sylviculture. Le chêne disparaît peu à peu de nos forêts du Nord pour faire place au hêtre. Or, la faîne n’a jamais remplacé le gland, puis, dans les taillis de chêne, la feuille subsiste l’hiver, servant d’abri contre les froids excessifs, et les animaux, pas plus bêtes que nous, préfèrent faire leur voyage de Côte d’Azur à leur manière.
Ces deux raisons laissent à prévoir que dans un avenir rapproché le sanglier disparaîtra à nouveau de nos pays.
Il s’est mieux défendu que le loup, narguant le piège et le poison, et les battues administratives sont souvent moins dangereuses pour son cuir épais que pour les mollets des Nemrods coalisés contre lui. Mais le fusillot n’en a plus peur et ses armes se perfectionnent. L’esprit nouveau, ennemi des privilèges, arrivera à supprimer de la surface du pays cet animal nomade qui, malgré ses soies hérissées, semble avoir quelque trace d’aristocratie. N’entre-t-il pas sans crier gare dans un champ de pommes de terre, arrosé de la sueur du peuple, et n’y prélève-t-il pas une dîme qui rappelle les anciens âges de l’obscurantisme, doivent dire, dans les écoles, les instituteurs et les normaliens?
Regardons donc le passé qui s’endort dans une frondaison dorée, car l’avenir est plein d’un brouillard gris sans accents ni gaieté.

Du Maisniel d’Applaincourt
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PIERRE du Maisniel, seigneur d’Applaincourt, était premier gentilhomme de la Vénerie du Roy en 1697.
Un de ses descendants, suivant les traditions de la famille, avait, avant la Révolution, un équipage de cerf remarquable, se composant d’une centaine de chiens. Nombre de massacres d’animaux pris en forêt de Crécy sont encore l’ornement de la Triquerie.
Quand les cerfs eurent disparu, il continua de chasser le lièvre avec plus de cinquante chiens. Il prenait presque à chaque sortie du chenil. Quand il avait manqué un lièvre, il en rêvait et étudiait avec soin toutes les ruses qu’avait pu employer le bouquin pour échapper à cette vaillante meute où chaque chien payait une faute grave par la corde.
Nommé louvetier en 1817, il concourut à la destruction des loups en Picardie, témoin le certificat du Maire de Poix:
«Nous, Maire de Poix, certifions que ce jourd’hui il a été tué, sur les terroirs de Poix et de Blangy, devant l’équipage de Monsieur du Maisniel d’Applaincourt de Triquerie, lieutenant de Louveterie dans l’Arrondissement d’Abbeville:
«1° Une louve de six à sept ans.
«2° Un loup du même âge.
«3° Un loup de trois ans.
«4° Un loup de deux ans.
«En foi de quoi j’ai délivré le présent certificat.»
«Le Maire de Poix,
«Signé : MÉHAYE.
«Le 11 Octobre 1830.»
Son fils, le Vicomte Gabriel du Maisniel d’Applaincourt, servit son premier sanglier à treize ans, devant les chiens du Marquis de Fercourt, avec lequel son père couplait ses chiens. Tant qu’il y eut des sangliers en forêt, il se livra à cette chasse avec ardeur, et fut nommé louvetier de 1830 à 1848. Après leur disparition, il essaya, de concert avec le Comte d’Hinnisdal, de repeupler de cerfs la forêt de Crécy, et fit venir d’Allemagne un couple de cerfs. La biche ayant été fusillée par des braconniers, ces messieurs chassèrent le cerf, qui s’en fut se faire prendre près de Montreuil-sur-Mer.
Monsieur d’Applaincourt renonça alors presque entièrement aux laisser-courre pour devenir un des meilleurs chasseurs au marais de Picardie. Il ne garda des chiens courants que par habitude, comme tous les châtelains à l’époque, et jusqu’à ce que son fils, lui succédant, fit avec ses derniers chiens ses premières armes, avant d’acheter sa meute de harriers.
David-Victor de Belly de Bussy
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FILS d’un chevalier de Saint-Louis, lieutenant en second, puis lieutenant au régiment de La Fère, David-Victor de Belly de Bussy avait loyalement servi dans les armées du Roi jusqu’en 1792. Il quitte alors Beaurieux, où il était né, abandonne la vallée de l’Aisne et va rejoindre un rassemblement d’officiers réunis à Ostende. Prenant part à la campagne de Hollande, il s’aventura ensuite à Quiberon. Il en réchappa et vint finalement se terrer en Prusse. Sachant qu’il figurait sur la liste des émigrés et qu’il ne pouvait rentrer en France, il s’improvisa patissier, loua boutique et fit du commerce. Bussy attendit jusqu’en 1801 pour rentrer à Beaurieux et y retrouver les survivants des siens. Tout à la joie de rentrer dans son home, il arpente à nouveau ses terres et courre le sanglier dans les bois de Craonne, sans autre ambition et ne songeant point à se prévaloir de certain séjour fait autrefois au régiment de La Fère, avec un sous-lieutenant d’artillerie à l’heure présente le maître de l’Europe. Arrive 1814; les armées alliées s’avançent sur Paris et l’Empereur avec ses troupes, bien inférieures en nombre, multipliait ses savantes manœuvres pour séparer les corps alliés et les culbuter.
Dans la nuit du 4 au 5 mars, l’Empereur apprenait à Fismes, où il se trouvait, la reddition de Soissons. Devant cette catastrophe, Napoléon prend de nouvelles dispositions et, le 5 mars, toute l’armée se dirigeait sur Bercy-au-Bac pour y passer l’Aisne et marcher sur Laon.
A Beaurieux, quoique en dehors de la grand’route, on était instruit de ce voisinage. Les patrouilles, les estafettes, avaient trahi la présence de l’armée. Le 6 mars, au soir, on entendait la fusillade pétiller sur le plateau de Craonne. A la tombée de la nuit elle cessa.
Ce même jour, un officier polonais, attaché à l’Etat-Major impérial, était chargé par le Maréchal Berthier d’aller quérir le Maire de Beaurieux et de l’amener à l’Empereur; de Bussy passait pour connaître à merveille le pays; on le ferait parler.
Escorté de dix lanciers de la Garde, Joseph Graboski arrive à Beaurieux et trouve des Cosaques en train de piller la cave. L’envoyé de l’Empereur fait cueillir tous ces pillards et met le maître de céans au courant: L’Empereur est tout près d’ici, à Corbeny. On l’a informé que le Maire de Beaurieux connaissait bien le pays; il a désiré le voir sur le champ. La nuit est glacée, il gèle à pierre fendre: Bussy n’hésite pas à obéir. Le temps d’enfiler un vêtement, de faire seller Cocote, sa vieille jument, d’embrasser les siens, et le voilà en selle. De son village à Corbeny, c’est une chevauchée d’une heure environ. Que de pensées, que de souvenirs lui traversent l’esprit durant cette route. Trente années se sont écoulées depuis le temps où Napoléon de Buonaparte et lui recevaient à La Fère leur brevet de lieutenant, endossaient l’habit bleu de roi à parements rouges, tâtaient de la vie de garnison à Valence, puis à Auxonne; et cette fameuse dispute où ils avaient failli en venir aux mains!
Bussy apprenait à sonner de la trompe et s’y exerçait de son mieux. Bonaparte, habitant une chambre au-dessus, finit par s’impatienter de ses fausses notes qui lui déchiraient le tympan et le troublaient dans son travail. A ses injonctions, Bussy oppose un refus très net: le Corse s’emporte, fait du tapage, provoque son camarade; des amis s’interposent, et une sorte de tribunal d’honneur, qui fonctionnait au régiment sous le titre de la Calotte, admoneste les deux jeunes gens et les renvoie calmés.
La masse sombre de Corbeny apparaît dans la nuit. Bussy se fait annoncer à l’aide de camp de service, le général Drouot; dix minutes après, il est introduit dans le cabinet de l’Empereur et trouve ce dernier entouré de ses cartes Cassini, sur lesquelles il pointe des repères et relève les distances.
A peine l’ancien émigré a-t-il rappelé sa qualité d’officier d’artillerie que Napoléon, avec son infaillible mémoire, pique au vif dans ses souvenirs, revoit La Fère, ses camarades, se remémore la querelle de jadis et l’interpelle:
— Eh bien! Bussy, sonnez-vous toujours du cor?
— Oui, Sire, répond-il, et toujours aussi faux.
La connaissance est faite. Il n’en faut pas davantage pour mettre à l’aise le Maire de Beaurieux. A la lueur des chandelles, la conversation se poursuit. En deux mots, Napoléon instruit Bussy de la situation.
— Connaissez-vous bien le plateau de Craonne. ajoute Napoléon, après avoir exposé son plan.
— Parbleu, Sire, c’est mon terrain de chasse.
Et Bussy, qui a arpenté cent fois ces champs et ces bois avec le coup d’œil du chasseur, reprend, point par point le projet de l’Empereur, le critique, lui démontre le danger de faire arriver les bataillons de Ney sous le feu de l’artillerie française, établie sur le petit plateau, la nécessité de les lancer à l’attaque plus loin, vers le village d’Aillés. L’assurance de son camarade d’autrefois impressionne Napoléon. Il saisit l’exactitude des renseignements de Bussy; il multiplie ses questions et ne congédie son interlocuteur qu’après avoir donné de nouveaux ordres pour le lendemain.
Bussy, après avoir passé le reste de la nuit au quartier général, enfourchait à l’aube Coco, et, par des sentiers détournés à lui seul connus, franchissait la ligne des avant-postes, explorait de son mieux le grand plateau, assistait à la formation des Russes postés en échelons au delà d’Hurtebise. Quand il eut achevé sa reconnaissance, il s’en vint rejoindre l’Empereur au Moulin-de-Pierre.
A la vue des régiments qui entraient en ligne, des batteries qui prenaient position, au bruit de la fusillade dans la vallée de l’Ailette, Bussy frémissait. La bataille s’engageait partout. Rien ne le séparait plus de l’Empereur.
Raconter ce qu’il advint de lui dans cette journée, ce serait refaire l’histoire de la bataille de Craonne.
Aux côtés de l’Empereur, monté sur sa jument, Bussy, avec son habit de velours vert, faisait tache dans l’état-major chamarré, au milieu des généraux et des aides de camp. Entre deux attaques, Napoléon l’invitait à partager son frugal déjeuner, puis, il reprenait son rôle de guide, assistant à toutes les phases du combat. Dans les dernières heures de l’après-midi, après avoir forcé l’isthme sur lequel est assise la ferme d’Hurtebise, les Français poussaient l’ennemi sur la haute croupe du grand plateau et le refoulaient impétueusement pendant quinze kilomètres.
A Bussy, revenait incontestablement une part du succès de la journée. Le guide infatigable avait prodigué ses avis à l’Empereur, il l’avait renseigné d’heure en heure. Napoléon refusa de le laisser partir.
Après Craonne, ce furent les deux journées de Laon, puis Arcis-sur-Aube, puis La Fère-Champenoise.
Le 11 au matin, le prince de Neufchâtel tendait à Bussy un pli aux armes impériales, son brevet de colonel d’artillerie. Pour un avancement rapide, c’en était un. L’ancien officier de La Fère en tut ému jusqu’aux larmes. Il renonça à regagner Beaurieux, fit le sacrifice des douceurs du foyer, et, par les routes embourbées, monté sur Coco, qui trouvait souvent l’étape exagérée, suivit l’Empereur et sa fortune.
Dans la fièvre des poursuites, des retraites, des volte-faces, il n’arrivait point à se faire faire d’uniforme. Aussi, au début de l’action, quand l’état-major impérial apparaissait sur le front des troupes, une exclamation joyeuse partait des rangs: «Voilà le pékin de l’Empereur», et l’on saluait comme un heureux présage la présence de Coco et de son maître.
Le retour à Beaurieux, après Fontainebleau, fut morne. Au château, depuis le départ du chef de famille, les cosaques avaient reparu, séjourné et laissé de leurs traces. Bussy se fit narrer le passe-temps de ce chef de stonia, qui s’était fait ouvrir toutes grandes les croisées de la maison et de la cour, se lançant à cheval, franchissant vestibule et salon, pour déboucher au grand galop sur la terrasse, à la joie de sa troupe passableblement avinée.
En 1815, Bussy répondait des premiers à l’appel du maître. Il est aide de camp de l’Empereur à Waterloo.
La débâcle accomplie, Bussy, qui avait pris les devants sur le chemin de Paris, afin de préparer les relais, se vit arrêté aux environs de Laon par une chute de cheval; il lui fallut renoncer à accompagner l’Empereur. Ils se firent leurs adieux dans une cour d’auberge, à Vaux-sous-Laon; quelques minutes après, Napoléon filait vers Paris, dans une calèche empruntée par son fidèle Bussy à un notable de Laon.
Cette fois, c’est le retour définitif à Beaurieux.
L’honnête gentilhomme retrouvait, pour ne plus les quitter, sa femme, ses bois, ses chiens.
Tout près du village, c’étaient Craonne, Hurtebise, le Moulin-de-Pierre, autant de pèlerinages vers lesquels venait méditer le guide de l’Empereur. Car la vie lui fut douce, il mourut octogénaire, le 2 janvier 1848.
Le Comte d’Hinnisdal
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EN 1830, la terre de Régnières-Écluse, qui venait des Marquis de Soyecourt de Belleforière, échut en partage au jeune Comte d’Hinnisdal Crécy, Labroye, les bois tout proches de Vron, Vironchaux, Pierron, contenaient de nombreux sangliers.
L’idée de monter un vautrait lui vint, coïncidant avec la mort étrange du Duc de Bourbon, laissant sans emploi sa vénerie. Parmi ces hommes, d’un mérite cynégétique reconnu, il choisit un valet de chiens à cheval sortant de cette bonne école, qu’il éleva à la dignité de piqueux, sous le nom de La Feuille, dit Verjus. Il se pourvut de chiens, de chevaux pour monter trois hommes, bâtit un chenil et loua la forêt de Crécy pour la somme de cinq cents francs. Il appela alors à lui le Marquis de Fercourt, qui n’était plus un jeune homme, et demanda les conseils de sa vieille expérience.
Un tableau, qui se trouve encore à Régnières-Écluse, retrace une des chasses de l’équipage. Messieurs d’Hinnisdal, de Fercourt, de Neuvillette, son voisin de Ligescourt y sont représentés.
On rencontrait parfois un loup, mais les chiens de l’équipage refusaient cette voie et l’on ne tentait pas cette prise presque impossible. La chasse au sanglier n’était pas difficile dans le pays du Ponthieu, qui ne contenait que des buissons en dehors de la forêt; elle était vive en animaux, n’étant sillonnée que par des chemins de vidange et l’équipage y fit de belles saisons, jusqu’au moment où, l’administration forestière ayant percé les routes actuelles, les animaux émigrèrent vers des lieux plus hospitaliers.
VAUTRAIT D’HINNISDAL
Le COMTE D’HINNISDAL. M. DE NEUVILETTE, le MARQUIS DE FERCOURT

Dorénavant, les déplacements s’imposaient; ils seraient un sujet de dépenses et de complications dont ne se souciait guère le maître d’équipage qui n’aimait pas les rendez-vous trop lointains, ni même trop matinals. Il mit bas et la bonne réputation de l’équipage d’Hinnisdal ne fut pas compromise. D’un caractère assez distrait, il lui arriva d’exécuter un saut qui passa pour extraordinaire. Galopant sous futaie sans prendre grande attention à sa route, il arriva droit sur la charrière de Machy, chemin creux très encaissé et fort large. Cheval et cavalier arrivèrent de l’autre côté, mais roulèrent en se recevant l’un sur l’autre.
Napoléon III fit de La Feuille, dit Verjus, qui avait cessé depuis fort longtemps d’être un enfant, un valet de limier, pour maintenir sous l’Empire les traditions de la vieille vénerie française.
Néanmoins, les sangliers disparus, il fallut songer à repeupler les bois de quelque espèce de gibier. Monsieur de Prémorel, alors garde général, voulut tenter d’y mettre des laies pleines ou des marcassins. On craignait les dégâts dans les champs de pommes de terre aux abords de la forêt et on se défiait du bon vouloir des gardes. Il faut savoir que dans les coupes annuelles, quand les charbonniers avaient brûlé leur charbon et l’avaient enlevé, il restait au milieu des taillis rasés de grands emplacements circulaires noircis par le feu et débarrassés d’herbe, où les navets et d’autres légumes poussaient admirablement; les gardes s’étaient attribué, pour leur culture potagère, l’usage de ces emplacements, et l’on s’aperçut qu’en ramenant une colonie de bêtes noires il faudrait compter sur des réclamations, non seulement des riverains mais encore des gardes.
Le Comte d’Hinnisdal avait pris de suite une décision et introduisait dans ses bois de Régnières-Écluse plusieurs couples de chevreuils, qui y réussirent à tel point que plusieurs gagnèrent la forêt. Monsieur de Prémorel, de concert avec les locataires, en mit plusieurs nouveaux couples en Forêt et l’on s’abstint de les chasser pendant un an ou deux.
L’essai réussit parfaitement et, depuis lors, il y a toujours eu de plus en plus d’animaux. A partir de 1870 ils commencent à faire tâche d’huile et présentement il n’est guère de pays où il y ait autant de chevreuils qu’en Picardie et en Artois.
C’est donc au Comte d’Hinnisdal que nous devons l’introduction de ce gibier, qui put se développer rapidement par suite de la disparition des loups.
Malgré qu’il se fût retiré des disciples actifs de Saint Hubert, le Comte d’Hinnisdal s’intéressait toujours à ce qui touchait la vénerie, témoin le champ d’opérations qu’il offrit dans ses bois à l’équipage de lièvre du Comte du Haÿs.

Le COMTE JUDES DE CHASSEPOT

Le Comte Judes de Chassepot
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C’ÉTAIT un gentilhomme d’un autre âge que le Comte de Chassepot, que la Providence fit naître par erreur en 1808, alors qu’il eût dû vivre son existence au XVIe siècle, de compagnie avec les Seigneurs de belle allure que nous a tracés Brantôme.
De taille moyenne, plutôt mince, brun, l’œil vif, la moustache cirée, le Comte Judes de Chassepot était plus légitimiste que le Roi. N’admettant ni Louis XVIII avec sa Charte, ni Charles X avec ses Chambres, encore moins l’esprit bourgeois de Louis-Philippe et de tous les d’Orléans, il avait, dans sa jeunesse, pris du service en Bavière et, s’en revenant chevauchant de Munich à Aveleges, n’avait cru rien faire de bien extraordinaire.
Il avait conservé de son passage dans l’armée allemande une certaine allure militaire. Légèrement boiteux, à la suite d’un accident de cheval, il était le premier à rire de son éparvin, ce qui ne l’empêchait pas de porter très élégamment la tenue de lieutenant de louveterie et les bottes à revers noirs.
Vivant presque toujours seul, buvant de l’eau, malgré sa vaillante fourchette, ce gentilhomme de race avait le don de se faire obéir et de tenir les gens à distance.
Isaïe, dresseur de chiens remarquable et garde commun à mon arrière-grand-père et au Comte Judes, présentait un jour à ce dernier un de ses élèves. Le chien ayant forcé son arrêt sur un lapin, en présence du maître, le garde s’écria: «Bougre, Milord, qu’est-ce que tu as fait là, devant Monsieur le Comte?»
Sachant faire valoir son équipage, le Comte Judes avait certaines formules qui lui étaient particulières, telles au rapport: «Isaïe, ton garde et le mien, etc...» La galerie pensait à trois valets de limier, alors qu’en réalité, Isaïe faisait la Trinité.
Les vingt chiens du Comte de Chassepot étaient d’un type normand, mélangé d’Artois, et provenaient de chez Flour. Plus tard, une chienne, Sonnante, ayant beaucoup d’anglais, lui donna un certain nombre d’anglo-normands à manteau gris-noir, ayant beaucoup de gorge. Ils étaient servis par le piqueux, déjà âgé, Morel, qui représentait alors les traditions de la vieille vénerie.
Sa vie durant, le Comte de Chassepot chassa. Il s’en prit tout d’abord aux loups et fut nommé louvetier. Il couplait alors, suivant l’usage du temps, avec différents équipages, bien qu’il ne prisât guère cette manière de procéder.
En 1853, il vint avec le Comte de Brigode, qui venait d’arriver dans le pays, en forêt de Moislains. Il mit ses chiens à Sailly et reçut l’hospitalité à Manancourt.
Après deux jours de pluie torrentielle, on attaque à Moislains un loup qui se fait chasser trois heures durant, sans pouvoir être forcé. Ayant eu connaissance, en cours de chasse, d’autres animaux, on les attaque le lendemain. Deux louvarts noirs, sans doute quelques métis de chiens, sont abattus à coups de fusil.
En 1858, son beau-frère, Humbert de Clercy, louvetier de Dieppe, l’appelle à son aide pour courir sus à une portée de louvarts, connus près de la forêt d’Arqués. Monsieur de Brigode avait amené sa meute et un autre veneur normand ralliait avec son contingent, tant et si bien qu’on découpla cent chiens sur la brisée de ces trois louvarts, dans un bois de cent hectares qu’ils ne voulurent jamais quitter, et où ils se firent tuer devant les chiens, les uns après les autres, après cinq heures d’une chasse superbe.
Le dernier loup chassé en Picardie dans les bois de Bouillancourt-en-Séry fut pris par Monsieur de Chassepot. Celui-ci, quoique veneur dans l’âme, ne prit à force, à proprement parler, que des lièvres.
De son mariage avec Mademoiselle de Clercy il avait eu deux enfants, un garçon et une fille, qui moururent tous deux vers l’âge de vingt ans. Il redoubla d’ardeur à la chasse, oubliant dans un bien-aller les deuils qui l’avaient frappé.
Vers 1865, le Comte de Chassepot avait remplacé Morel par les frères Boignart. Ch’tiot Boignart était piqueux, Zénobe Boignart valet de chambre, cocher et valet de limier les jours de chasse.
Il n’était, d’ailleurs, pas une perfection dans ce dernier rôle, rembuchant souvent de trop près les animaux avec son limier Manager, tandis que Mascaro menait au bout de son trait un valet de chiens en herbe, Eugène Lesobre, âgé de dix ans.
Avelesges était l’Ecole de Vénerie de Picardie. Cyrille Duval, d’autres encore, apprirent là leur métier, et avec quel goût. Tous avaient le feu sacré ; tel Duval, chargé de mener un cheval de relais, voyant la chasse passer près de lui, pique des deux, non sans emporter en croupe une payse avide de sensations diverses. Le Comte Judes de Chassepot avait même excité la muse des gens des environs, témoin certaine pièce de vers à lui adressée par Monsieur Anatole Beaucousin, Maire d’Aumale, en 1852:
Où courent-ils joyeux, ces galants cavaliers?
Pourquoi presser les flancs de ces légers coursiers,
Agitant au zéphir leur soyeuse crinière,
Sous leurs pas tourbillonne un long flot de poussière.
Ecoutez, c’est l’appel, la fanfare du cor.
Ils sont déjà bien loin, on les entend encor.
Allons amis, debout. Et, volant sur leur trace,
Disputons des lauriers dignes de notre audace.
Quel est le rendez-vous de ces braves chasseurs,
Vont-ils fouiller les bois ou soumettre les cœurs?
Que m’importe leur but. Le plaisir nous convie,
Soyons ardents comme eux, jouissons de la vie.
Hourrah! mes beaux, hourrah! Mêlez vos aboiements
A la voix des piqueux, aux fiers hennissements.
A vous les durs travaux, à nous autres la gloire.
Les soldats goûtent-ils le fruit de la victoire?
N’espérons pas lancer un rapide chevreuil.
L’affût du braconnier bientôt nous met en deuil,
Quand un couple égaré dans ce canton fertile
Cherche pour ses amours un refuge inutile.
Ni le daim, ni le cerf n’habitent plus nos bois.
Nous les avons perdus, ces gibiers des grands rois.
Déplorant leur exil, plus d’un chasseur soupire
Et fait, pour les revoir, mille vœux pour l’Empire.
Il est d’autre gibier qui mérite nos coups.
Cherchez, vous trouverez, je veux parler des loups.
Puisqu’on rencontre ici, sous le dais des charmilles,
De petits chaperons, d’aimables jeunes filles.
Pour braver les périls dignes d’un Chassepot
Je voudrais voir surgir un terrible ragot;
Mais les mangeurs de glands, dans leur humeur sauvage,
N’osent pas dévaster les guérets du village.
Louvencourt apparaît. A sa vue espérons.
Il s’agit de gagner nos premiers éperons.
O fumeurs! Si la gloire est un peu de fumée,
Ajoutez en ce jour à votre renommée!
Pif! Paf! Pouf! c’est à qui fera le plus de bruit.
Partout la foudre éclate et partout l’éclair luit.
Les veneurs, secondés par le cuivre en spirale,
Annoncent aux échos leur marche triomphale.
Où suis-je? Ce grand parc ressemble à Trianon,
Dans l’univers entier, ces lieux ont leur renom;
Sous la longue avenue, on se croit à Versailles.
Le gibier se blottit sous les moindres broussailles.
Je vois autour de moi des illustres guerriers,
Des maires, des préfets, de puissants financiers,
Et des dames d’atour d’une noble élégance,
Celle qui les préside est la Reine de France.
Le bon gendarme est là, rien ne manque au tableau.
Voici, pour bénir, l’aumônier du château.
Tout un peuple applaudit à nos brillants trophées.
Le Quesnoy, sans rival, c’est le pays des fées.
Un beau prix, au retour, attend l’heureux vainqueur.
Seulement l’espérer, c’est déjà du bonheur;
Il doit baiser ta main, ô noble châtelaine,
Comme un fier Castillan au lever de la Reine.
Vingt aimables beautés, aux yeux noirs, aux yeux bleus,
En acclamant son nom, le suivront de leurs vœux.
On voudrait, pour gagner de telles récompenses,
Dans un champ clos, combattre et rompre quelques lances.
Buvons à nos succès, buvons à nos amours,
A ce château princier, le plus beau des séjours.
Pour couvrir nos lauriers, s’il fant un Capitole,
Pour temple, choisissons sa charmante coupole.
Sonnez trompes, sonnez en l’honneur du héros;
Fanfares, réveillez les plus lointains échos.
Qu’on présente une patte au milieu des guirlandes,
Et dans ce plat d’argent rouleront nos offrandes.
Hourrah! pour la beauté qui captive nos cœurs.
Hourrah! pour les piqueux; hourrah! pour les veneurs.
Et puisqu’un chant de joie a couronné la fête,
Compagnons, s’il vous plaît, hourrah! pour le poète.
Ayant devant la porte le plus merveilleux endroit pour courir le lièvre et redoutant les bois de Belloy et d’Etrejust, de crainte du change, Monsieur de Chassepot attaquait toujours au bois de Warlus pour avoir comme débucher la plaine de Montagne, et il s’en était fait un fief personnel, n’admettant à coupler avec lui que son jeune voisin, L. Danzel, dont la petite meute guida souvent ses chiens un peu lents jusqu’à l’hallali.
Les randonnées des lièvres se ressemblaient beaucoup, puisque j’ai ouï dire par un témoin oculaire que neuf lièvres, dans la même année, vinrent se faire prendre dans la mare, à l’entrée du village de Méricourt-en-Vimeux.
Aux environs de 1870, quand les sangliers revinrent nombreux en Picardie, à la suite de la battue colossale opérée par les armées allemandes qui chassaient devant elles toutes les hardes de bêtes noires délogées des forêts des Ardennes et de l’Est, Monsieur de Chassepot se mit à chasser le sanglier chaque fois qu’il en avait connaissance. Toutefois, ses hommes étaient insuffisants pour rembucher les animaux, et ce fût Léonce Danzel qui donna le plus souvent de bonnes brisées, ayant pris le soin d’aller chez les Chézelles apprendre le métier de valet de limier. Dès le 4 avril 1867, le Comte de Chassepot routaillait devant ses chiens trois sangliers à Bouillancourt-en-Sery.
Le premier sanglier pris par l’équipage Chassepot fut attaqué dans les bois de Pozières, près de Poix, mais fidèle à ses vieux principes de chasseur de loups, il raccourcissait toujours l’animal d’une balle adroitement placée, lorsque ce n’étaient pas les paysans qui s’acquittaient de cette tâche. Il était fortement aidé dans cette manière de procéder par son cheval qui, au moindre bruit d’un animal fuyant sous futaie, s’arrêtait net, et, les oreilles droites, indiquait la coulée par où arrivait le sanglier. Prévenu par sa monture, le Comte Judes tirait du haut de son cheval et manquait rarement.
Il avait acheté, pour cette nouvelle chasse, un couple de grands chiens tricolores, croisés Saint-Hubert, qu’il réservait spécialement à ce courre.
Le châtelain d’Avelesges fut le veneur populaire de Picardie, aimé dans la campagne encore plus que dans les châteaux où ses incursions avec sa meute dans les bois gardés en vue de battues prochaines n’étaient pas toujours fort prisées. On lui passait beaucoup, d’autant que, gai convive, il savait raconter et broder ses prouesses. «Comment on sert un sanglier, mon jeune ami? Voilà, on attend qu’il vous charge, et on tient son couteau comme ça.» Et, bouchonnant sa serviette, il se levait de table, mettait un genou en terre et posait sur l’autre son couteau de table. Et puis, il savait regarder une femme, et, quand on devient l’ami des dames, que ne peut-on se permettre?

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