Kitabı oku: «Étienne Marcel, prévôt des marchands»
Élie Cabrol
Étienne Marcel, prévôt des marchands
Drame en cinq actes et huit tableaux, en vers

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328610
Table des matières
PRÉFACE
I
II
III
IV
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V.
SCÈNE VI.
SCÈNE VII.
SCÈNE VIII
SCENE IX
SCÈNE X
SCÈNE XI
SCÈNE XII
ACTE TROISIÈME
PREMIER TABLEAU.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II.
SCÈNE III.
DEUXIÈME TABLEAU.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV.
PREMIER TABLEAU.
DEUXIÈME TABLEAU.
ACTE QUATRIÈME
PREMIER TABLEAU
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
DEUXIÈME TABLEAU
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II.
SCÈNE III
SCÈNE IV.
SCÈNE V.
SCÈNE VI.
PREMIER TABLEAU.
DEUXIÈME TABLEAU.
ACTE CINQUIÈME
PREMIER TABLEAU.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II.
DEUXIÈME TABLEAU
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II
PREMIER TABLEAU.
DEUXIÈME TABLEAU.
LIVRES ET DOCUMENTS
AYANT TRAIT AU GRAND MOUVEMENT SUSCITÉ PAR MARCEL
PRÉFACE
Table des matières
I
Table des matières
En publiant ce drame, l’auteur sait à merveille que, si jamais on était tenté de le représenter, les exigences de la scène lui imposeraient certaines modifications; mais, s’il ne les fait pas en ce moment, c’est qu’il suppose que ce qui pourrait être jugé inutile au théâtre devra offrir quelque intérêt à la lecture.
Mettre à la scène un des épisodes les plus étonnants de notre histoire nationale, tel a été son but.
Il a été singulièrement aidé dans cette tâche par les documents authentiques et les nombreux ouvrages dont on trouvera l’énumération à la fin du volume.
Il doit d’abord s’élever contre le jugement rendu par quelques historiens, qui n’ont voulu voir dans Étienne Marcel et ses amis que des révolutionnaires ambitieux.
Il y a certes beaucoup à dire sur le prévôt des marchands, et, sans entrer dans une longue discussion à cet égard, il suffit de mentionner un document d’une importance capitale, «la grande ordonnance votée par les États généraux en 1357», pour mettre à néant le jugement de ces historiens. Non, les hommes qui rédigèrent et promulguèrent cette ordonnance ne furent pas de vulgaires agitateurs. Au surplus, l’opinion d’un maître qui fait autorité en ces matières doit être citée, et voici ce que pense Augustin Thierry des réformes que le célèbre prévôt et ses amis voulurent introduire dans le gouvernement de la France:
«Cet échevin du XIVe siècle a, par une anticipation «étrange, voulu et tenté des choses «qui semblent n’appartenir qu’aux révolutions «les plus modernes. L’unité sociale et l’uniformité «administrative; les droits politiques étendus «à l’égal des droits civils; le principe de «l’autorité publique transféré de la couronne à la «nation; les États généraux changés, sous l’influence «du troisième ordre, en représentation «nationale; la volonté du peuple attestée comme «souveraine devant le dépositaire du pouvoir «royal; l’action de Paris sur les provinces, comme «tête de l’opinion et centre du mouvement général «; la dictature démocratique et la terreur «exercées au nom du bien commun; de nouvelles «couleurs prises et portées comme signe «d’alliance patriotique et symbole de rénovation; «le transport de la royauté d’une branche à «l’autre, en vue de la cause des réformes et pour «l’intérêt plébéien: voilà les événements et les «scènes qui ont donné à notre siècle et au précédent «leur caractère politique. Eh bien, il y a de «tout cela dans les trois années sur lesquelles domine «Marcel. Il vécut et mourut pour une idée: «celle de précipiter par la force des masses roturières «l’œuvre de nivellement graduel commencée «par les rois; mais ce fut son malheur et «son crime d’avoir des convictions impitoyables. «A une fougue de tribun qui ne recule pas devant «le meurtre il joignait l’instinct organisateur «il laissa à Paris des institutions fortes, de «grands ouvrages et un nom que, deux siècles «après lui, ses descendants portaient avec orgueil «comme un titre de noblesse .»
En 1358, Marcel et les siens voulurent donc, dans une certaine mesure, doter leur pays des réformesque — 431 ans plus tard! — les fameux cahiers des États généraux de 1789 furent unanimes à demander. Avant-coureurs de la liberté, ces hommes devançaient les temps, et, malgré leur génie, ne pouvaient pas être compris. Ayant tenté l’impossible, ils devaient fatalement succomber. Cependant nombre de villes, Rouen, Beauvais, Senlis, Amiens, Meaux, Laon, Corbie, etc., etc., et même les villes d’Auvergne et de Languedoc, jusqu’à la dernière heure, marchèrent avec eux; on ne voit guère que Compiègne qui refuse de participer, par ses députés, au gouvernement du royaume. Et enfin, en dehors de ces réformes politiques que, par une anticipation étrange, comme dit Augustin Thierry, ces bourgeois tentèrent d’accomplir, on est frappé encore de l’analogie étroite qui existe entre d’autres événements de cette époque et du siècle dernier, et même de plus récents, survenus, hélas! depuis que ce drame a été écrit!... Ainsi, après 1358, de 1789 à 1793 et en 1870, l’histoire, en plusieurs points, s’est en quelque sorte répétée.
II
Table des matières
Lorsque le mouvement des Jacques se produisit, Marcel s’éleva hautement contre les excès de cette horrible guerre, et, dans une lettre adressée aux bonnes villes de France et de Flandre alliées de Paris, il disait:
Plaife vous savoir que lesdites choses furent en Beauvoifis commencées et faictes sens notre sceu et volenté, et mieuls ameriens estre mort que avoir apprové ses fais par la maniere qu’il furent commencié par aucuns des gens du plat paiis de Beauvoifis, mais envoiafines bien trois cens combatans de nos gens et lettres de credance pour euls faire desister de grans mauls qu’il faisoient, et pour ce qu’ils voudrent desister des choses qu’il faisoient, ne encliner à nostre requeste, nos gens fe departirent d’euls et de nosttre commandement, firent crier bien en soivante billes sur paine de perdre la teste que nuls ne tuast femmes, ne enfans de gentil homme, ne gentil femme se il n’estoit ennemi de la bonne ville de Paris, ne ne robast, pillastt, ardeist, ne abatistt maisons qu’il eussent...
...
Cependant Marcel était trop politique pour ne pas profiter d’une diversion si opportune, et, quand il vit les efforts intelligents de Guillaume Calle pour couper court aux cruautés et former un faisceau de tant de bandes dispersées, il crut pouvoir réglementer cette force nouvelle et en tirer parti.
En ceci il se trompa, car il n’y avait rien à attendre de ces grossiers paysans.
III
Table des matières
Un mot maintenant sur l’allié puissant que les réformateurs trouvèrent dans la famille royale: Charles, dit le Mauvais, roi de Navarre et gendre du roi Jean.
Charles était fils de Jeanne de France, fille unique de Louis le Hutin. Celui-ci étant mort, le trône se trouva sans héritier mâle, — son fils posthume n’ayant vécu que peu de jours, — et, contrairement à l’avis de plusieurs princes du sang qui ne reconnaissaient pas l’exclusion des femmes et voulaient placer Jeanne sur le trône, Philippe le Long, frère de Louis le Hutin, fut proclamé roi. La loi salique, en effet, avait bien déjà reçu trois fois son application; mais elle n’était pas encore assez profondément enracinée pour qu’on ne pût en contester la convenance. Les États généraux de 1317, saisis de la question, sanctionnèrent l’avénement de Philippe, qui régna six ans.
Or, bien qu’à sa mort, Charles le Bel, en qui s’éteignit la branche des Capétiens directs, lui eût succédé, et malgré l’intronisation de la maison de Valois dans la personne de Philippe VI et le règne de Jean le Bon, Charles le Mauvais, devenu homme, se regarda comme frustré de longue date, et une expression pittoresque trahissait son ambition. Il disait que, «sans la loi salique ou si sa mère avait été homme, il serait roi de France». Les luttes sourdes ou ouvertes qu’il eut à soutenir contre le roi Jean, son beau-père, ont là leur origine. Plein d’esprit et de feu, soucieux et réfléchi, attrayant de manières et d’une figure agréable, il possédait plus que personne l’art de se faire aimer Chacun le préférait au roi et à ses fils, et seul de tous les princes il jouissait en France d’une véritable popularité ; mais, artisan d’intrigues et ambitieux, sa parole n’était pas sûre. Il était donc fait pour s’entendre avec le prévôt: c’est ce qui arriva.
D’un autre côté, il s’assura également l’appui des Anglais; mais aurait-il, à leur égard, tenu ses promesses? On peut, sans conteste, affirmer le contraire.
Et lorsque tout espoir de rapprochement entre Marcel et le dauphin fut anéanti, qu’il fut avéré que celui-ci n’accepterait jamais les résolutions contenues dans la grande ordonnance, les réformateurs se tournèrent vers le roi de Navarre et lui offrirent la couronne. Que serait-il advenu cependant si ce projet avait réussi? où en serait la France moderne?... Déjà, en Angleterre, Jean sans Terre avait, dès 1215, octroyé la grande Charte, — fondement encore aujourd’hui de la Constitution anglaise, — et, à ce même instant, en jetant les yeux de l’autre côté du détroit, sous Édouard III, contemporain d’Étienne Marcel, on voit que, par la convocation annuelle du Parlement pour le vote des subsides et le droit dévolu à cette assemblée de mettre les ministres en accusation, le gouvernement de la nation par elle-même (self-government) commence à fonctionner régulièrement. Que penser alors du coup de hache qui abattit le prévôt? Fut-il un acte de justice ou un malheur?... Ce qui est certain, c’est que, lui mort, la féodalité persista en France, et qu’il fallut attendre Louis XI et Richelieu pour qu’elle disparût.
IV
Table des matières
Il est peut-être également intéressant de donner quelques explications sur les six gravures que l’on trouvera dans ce volume.
Elles sont la reproduction des miniatures qui illustrent l’édition manuscrite des grandes chroniques que Charles V fit faire sous ses yeux et pour son usage . Ce manuscrit contient un grand nombre de ces vignettes, et chacune d’elles est entourée d’une bordure tricolore: rouge, blanc et bleu. C’est ce qu’indique l’encadrement des gravures ci-jointes.
Ces trois couleurs composaient la livrée personnelle de Charles V, et avec lui elles commencèrent à se fixer dans la maison royale de France.
En effet, la livrée de Charles VII, dauphin ou roi, fut également tricolore, tantôt rouge, blanc et bleu, tantôt rouge, blanc et vert.
Plus tard, le 23 mars 1564, Charles IX, vêtu de bleu et de drap d’argent, fit son entrée à Troyes sous un dais de velours bleu frangé de blanc et de rouge. La même année, à son passage à Lyon, le 13 juin, le prévôt et les sergents de la justice royale portaient hoquetons bleus bordés de blanc et d’incarnat .
En 1574, Henri III, roi de Pologne, devenu roi de France, prit les couleurs de son frère et prédécesseur.
Henri IV, succédant le 2 août 1589 à Henri III, les adopta d’autant mieux qu’elles se trouvaient être celles de la maison de Bourbon la Marche-Vendôme, dont, roi de Navarre, il était le chef, et à laquelle appartiennent par conséquent tous les princes actuellement existants de la maison royale de France.
Dès ce moment, elles furent définitivement les couleurs du roi, et devinrent par cela même dynastiques et héréditaires. La maison royale tout entière les porta, et quelques régiments les reçurent, à titre royal, lorsqu’on habilla les troupes pour la première fois aux frais du roi.
Aux funérailles de Henri IV, le drapeau arboré est tricolore par bandes verticales.
Louis XIII eut une livrée identique, et désormais toutes les troupes de la garde royale se distinguèrent du reste de l’armée par leur costume tricolore .
De 1660 à 1683, dit M. Desjardins, Louis XIV porta presque invariablement, dans ses portraits, un costume aux trois couleurs,
En 1656, le parfait Estat de la France, comme elle est gouvernée, nous apprend que les colonels généraux de l’infanterie et de la cavalerie avaient le privilége de mettre derrière l’écu de leurs armes «quatre ou six drapeaux des couleurs du roy, qui sont blanc, incarnat et bleu». Ces couleurs prirent ainsi un certain caractère de supériorité, de commandement, d’autorité. C’est ce qui explique la présence des flammes tricolores dans le drapeau blanc de la Bastille.
Louis XIV différencia de la même manière les trois grandes divisions de la flotte. Les vaisseaux de haut bord reçurent le pavillon blanc, les galères le pavillon rouge, la marine marchande le pavillon bleu.
Sous Louis XV, le drapeau tricolore figura à la cavalcade du sacre, ainsi que le représente un tableau du temps; et, avec LouisXVI, LouisXVIII et Charles X, les couleurs des livrées restèrent toujours les mêmes.
Enfin, jusqu’à la Révolution, le timbre du mortier du chancelier a été : la France, en costume tricolore, portant la main de justice et les sceaux .
Ainsi, Marcel, le premier, réunit ces couleurs. Après sa mort, Charles V les prend sans se rappeler peut-être qu’elles ont été portées par lui, et, en 89, les hommes de la Révolution, en arborant le drapeau actuel, ne paraissent pas se douter qu’ils adoptent pour symbole la livrée personnelle de la maison royale de France!
Il suffit: les analogies et les ressemblances entre les hommes et les choses de ces diverses époques sont suffisamment démontrées. En les signalant ici, bien que d’une façon sommaire, l’auteur n’a eu d’autre but que de chercher à intéresser davantage le lecteur à son œuvre.

De la deffense q Mons le ducde normandie fist au prevost des marchans et a autres qui usurpoient la puissance de gouverner le Royaume.

ACTE PREMIER
Table des matières
Une grande salle de la maison aux Piliers. — Réunion d’échevins et de députés du Tiers-État aux États généraux. — Ils arrivent à chaque instant et forment divers groupes. — La nuit.
SCÈNE PREMIÈRE
Table des matières
ROBERT DE CORBIE, GILLES MARCEL, JEAN SOREL, PHILLIPPE GIFFART, JEAN DE LISLE, PIERRE BOURDON, JEAN BELOT, PIERRE GILLES, SIMON LE PAUMIER, ÉLIE BAUGIS, COLART DE COURLIÉGIS, GUILLAUME D’AVALON, JEAN DE SAINTE-HAUDE, LOUVET, JEAN DE BEAULIEU, GUILLAUME DE LA QUARRIÈRE, NICOLAS LE CHANTEUR, MAITRE RÉGNAUT MARIAVALE, DE MARCHIÈRES, MAITRE GUILLAUME DE MONS, JAMIN DARIOT, GRIMER, puis MAILLART, TOUSSAC, GUILLAUME CALLE, etc., etc.
JEAN SOREL
De la réunion de ce soir savez-vous
Quel est l’objet, Messieurs?
JEAN DE LISLE.
Je crois qu’aucun de nous
N’en sait encore rien.
PIERRE BOURDON.
Dans quel but ce mystère?
Ce n’est point du prévôt la façon ordinaire...
JEAN SOREL.
Craindrait-il maintenant la lumière et le bruit,
Qu’il nous a convoqués par cette heure de nuit?
ROBERT DE CORBIE, s’approchant.
Étranges questions, Messieurs!... Les temps sont graves;
Nous sommes entourés de piéges et d’entraves,
Et plus nous avançons dans l’accomplissement
De notre mission, plus il faut sagement
Préparer nos projets dans l’ombre et le silence.
Ainsi le veut du moins la vulgaire prudence.
J’approuve donc Marcel.
JEAN SOREL.
Pourquoi nous réunir
Dans ce nouvel hôtel qu’il s’en vient d’acquérir?
(Avec hésitation.)
La superstition n’est pas mon fait...
ROBERT DE CORBIE.
Achève.
JEAN SOREL.
Mais l’hôtel aux Piliers est bien près de la Grève 1.
ROBERT DE CORBIE, avec force.
Cet hôtel aux Piliers deviendra le palais
Où le pouvoir nouveau trônera désormais.
Je prédis à ces murs une haute fortune,
Car Paris offre enfin, dans sa maison commune,
Un toit inviolable aux hardis défenseurs
Des droits qu’ont trop longtemps lésés nos oppresseurs
PLUSIEURS VOIX.
Bien dit!
JEAN DE LISLE.
Quand des États généraux la puissance
Triomphe, que peut-on craindre?
ROBERT DE CORBIE, vivement.
Leur existence,
Qui vous la garantit?
GILLES MARCEL.
Croyez-vous que le roi
Puisse illégalement prononcer leur renvoi?
ROBERT DE CORBIE, fièrement.
S’il l’osait, n’écoutant, Messieurs, que votre audace,
N’engageriez-vous pas la lutte face à face?
PIERRE BOURDON.
Nous préserve le Ciel d’un pareil embarras!
Que pourriez-vous. Messieurs, opposer à son bras?
ROBERT DE CORBIE, avec hauteur.
Tout un peuple invoquant ses libertés publiques.
PIERRE BOURDON.
Faible argument devant des lances et des piques!
GIFFART, survenant.
Eh! Messieurs, le roi Jean nous laisse en paix ici.
Il a pour le moment un plus grave souci:
C’est en vain qu’il poursuit de ses troupes royales
Le fameux Prince Noir, ou mieux prince de Galles2. Ne craignez rien de lui tandis qu’il court les champs, D’autant plus que l’Anglais l’occupera longtemps.
MAILLART, entrant.
Bonsoir, Messieurs.
PLUSIEURS VOIX.
Maillart!...
ROBERT DE CORBIE, allant à lui.
Eh bien! quelles nouvelles?
MAILLART.
D’importantes, ma foi.
ROBERT DE CORBIE.
Parle.
GIFFART.
Quelles sont-elles?
MAILLART.
Devant Bourges, Messieurs, campe le Prince Noir.
Déjà même, dit-on, il aurait, sans surseoir,
Brûlé tous ses faubourgs... Mais la ville résiste.
(Émotion générale.)
GILLES MARCEL.
Événement fatal.
GIFFART.
Que le Ciel nous assiste!
ROBERT DE CORBIE.
Et pendant ce temps-là, Maillart, que fait le roi?
MAILLART.
Il vient de quitter Chartre et s’avance, je croi,
Sur Poitiers, dans le but de couper la retraite
A ces damnés Anglais... Cette fois, leur défaite
Est certaine.
GIFFART.
Qui sait?
MAILLART.
On n’en saurait douter...
Sept ou huit mille Anglais pourraient-ils résister
Au choc de notre armée? Ayez donc confiance,
Messieurs: car, si le roi fait bonne diligence,
Ces Anglais sont perdus.
ROBERT DE CORBIE.
Puisse Dieu nous aider!
MAILLART, fièrement.
Ah! rien ne nous doit plus, Messieurs, intimider.
L’avenir est à nous.
ROBERT DE CORBIE.
Peut-être!...
JEAN SOREL.
Un mot encore.
Dans quel but sommes-nous réunis?
MAILLART.
Je l’ignore.
Marcel et monseigneur Lecoq nous l’apprendront.
( Le groupe se sépare à droite et à gauche. — Les députés et les échevins vont et viennent. — Entre Toussac; il est accompagné de Guillaume Calle, qui le suit avec timidité, enveloppé piteusement dans un vieux manteau.)
GUILLAUME CALLE, à voix basse et craintif.
Où me conduisez-vous, maître?
TOUSSAC, bas à Guillaume.
Lève le front,
Sois sans crainte, Guillaume, et reprends confiance.
Promène tes regards d’abord sur l’assistance.
Echevins, députés du Tiers, réformateurs
De tout abus, voici tes premiers protecteurs.
ROBERT DE CORBIE, à Giffart.
Quel est cet inconnu? Le sais-tu?
MAILLART, à part.
Je m’en doute.
GIFFART, à Corbie.
Interrogeons Toussac.
(Il va à lui.)
TOUSSAC, l’arrêtant.
Un moment.
(A Guillaume Calle, en l’entraînant dans un coin de la salle.)
Donc, écoute,
Et, si tu pèses bien ce qui va se passer,
Toute prévention chez toi devra cesser.
Les hommes que tu vois remplissent de grands rôles,
Et ton cœur bondira de joie à leurs paroles.
SCÈNE II
Table des matières
LES MÊMES. Les portes du fond s’ouvrent, et au milieu de l’empressement général paraissent MARCEL et LECOQ, évêque de Laon.
GUILLAUME CALLE, courant se jeter aux pieds de Lecoq.
Monseigneur, implorez l’appui du Ciel pour moi.
LECOQ, le relevant.
Debout, Guillaume Calle, et Dieu soit avec toi!
(Chacun prend place.)
MARCEL, au milieu d’un profond silence.
Les États généraux, Messieurs, mis en présence
De nos droits méconnus et d’un péril immense,
Ont énergiquement, sous votre impulsion,
Poursuivi jusqu’ici leur noble mission.
Au milieu d’une nuit profonde, la lumière
S’est produite à leurs voix, — la patrie en est fière, —
Et, replacés par vous au rang qui leur est dû,
Ils ont ainsi repris leur prestige perdu.
C’était une entreprise ardue et téméraire
Que d’arracher un peuple à semblable misère.
Le trésor épuisé, vides les arsenaux,
Implacable la guerre, horribles ses fléaux,
Les soldats désertant ou battant en retraite,
Et la suspension du paiement de la dette,
L’impôt toujours croissant, le désarroi partout,
Les comptes faux, enfin notre ruine au bout!
Tel était le degré d’incroyable souffrance
Où depuis si longtemps agonisait la France.
Eh bien! en quelques mois, vous avez, — qui l’eût dit? —
Réparé tous ces maux, rétabli le crédit,
Et contre le retour néfaste de ces fautes
Créé pour l’avenir des barrières plus hautes.
En effet, désormais, sans convocations,
Vous pourrez librement fixer vos sessions.
Le pouvoir, divisé, dans vos mains se partage,
Et du souverain seul il n’est plus l’apanage.
Vous avez assuré — proclamons-le bien haut —
La répartition égale de l’impôt
En courbant à la fois, sous une loi suprême,
Le noble et le vilain, et jusqu’au roi lui-même!
L’administration des finances, de droit,
Est remise déjà, non plus à qui reçoit,
Mais aux représentants des imposés, justice
Tardive, mais complète; enfin, une milice
Nationale unit et met au même rang
Le privilégié de fortune ou de sang
Et l’obscur plébéien propre à porter les armes 3.
Dieu sait ce que vos yeux ont dû verser de larmes
Avant d’en venir là ! Mais de si grands succès
De nos malheurs passés effacent les excès;
Tout s’oublie à l’aspect de ces fières conquêtes,
Et leur souffle élargit, chez ceux qui les ont faites,
Les sentiments d’honneur, de vertu, d’équité,
D’ordre, d’économie, enfin de liberté !
Modestes magistrats, tandis que sans relâche
Vous mettiez tous vos soins à remplir cette tâche,
Les nobles, recherchant avant tout les plaisirs,
Aux tournois, à la chasse, employaient leurs loisirs.
Traitant avec mépris ces réformes nouvelles,
Ils ne vous opposaient que de vaines querelles;
Mais, devant vos succès, voici que maintenant,
De leur droit de veto se targuant hautement,
On les voit déserter à la fois vos séances
Et tramer contre vous d’odieuses vengeances.
TOUSSAC, l’interrompant vivement.
Pour nous est le bon droit... Nous ne les craignons pas.
MAILLART, de même.
Poursuis, Marcel, et dis qu’avec eux, sur leurs pas,
Marche aussi le clergé ; qu’aux genoux du saint-père
Il traîne insolemment sa haine séculaire;
Qu’invoquant on ne sait quelles immunités,
Il ose refuser les subsides votés,
Et nous menace, usant d’armes spirituelles
Dans le seul intérêt des choses temporelles,
De suspendre en tous lieux le service divin4.
ROBERT DE CORBIE.
Vieille tactique...
LECOQ.
Hélas!
GIFFART.
Comme même refrain.
MARCEL.
Ce n’est pas tout... Le roi, pour solder les dépenses
De guerre, reprenant d’anciennes ordonnances,
M’enjoint de procéder à l’altération
De la monnaie 5.
TOUSSAC.
Encor?
MAILLART.
Remettre en question
De tels expédients!
GIFFART.
C’est le vol.
ROBERT DE CORBIE.
Fraude infâme.
LECOQ.
La guerre est acharnée, et l’Anglais...
TOUSSAC, l’interrompant.
Sur mon âme,
Chassons-le; mais, du moins, n’imitons pas ces rois
Qui d’un pareil moyen usèrent maintes fois.
JEAN SOREL.
Ceux-là furent aussi nommés à juste titre
Faux monnayeurs.
VOIX NOMBREUSES.
C’est vrai!
MAILLART.
Marcel, sois notre arbitre.
Ton avis, quel est-il?
MARCEL.
Opposer un refus.
VOIX NOMBREUSES.
Oui, oui!
MARCEL,
Vous m’approuvez?
TOUSSAC.
Certes!
Tous.
Mort aux abus!
MAILLART.
Nous verrions, sans cela, renaître de plus belle
La corvée...
GIFFART.
Et le droit de prise...
ROBERT DE CORBIE.
Et la gabelle...
TOUSSAC.
Et la maltôte...
JEAN SOREL.
Assez d’abaissement!
JEAN DE LISLE.
Assez
De honte!
PIERRE BOURDON.
Oui, résistons au roi!
LECOQ, se levant au milieu du bruit.
Réfléchissez!
De ce nouveau conflit, Messieurs, les conséquences
Peuvent vous mener loin... Pesez donc bien vos chances:
D’un côté, le clergé, la noblesse et le roi;
Paris et vous de l’autre...
TOUSSAC, l’interrompant.
Appuyés sur la loi.
LECOQ.
Sans doute, et je comprends l’ardeur qui vous dévore:
Vous avez beaucoup fait, et vous voulez encore
Faire plus... J’y consens, mais pour de nouveaux biens
Ne compromettons pas, de grâce, les anciens.
Écoutez un moment la voix de la prudence.
MAILLART.
Qu’entends-je? Se peut-il? Et de Votre Éminence
Ce n’est pas le langage ordinaire.
LECOQ.
En ceci,
C’est de vous, non de moi, que j’ai surtout souci.
Votre valeur est grande, et pourtant sans surprise
Je ne vous verrai pas tenter cette entreprise:
Car, si sur ce chemin plus loin vous vous lancez,
Vous ne devez compter que sur vous... Est-ce assez?...
MAILLART.
Vos craintes, Monseigneur, deviennent inutiles;
Nous sommes décidés. Toutes nos bonnes villes
Ont les yeux sur Paris... Or Paris est à nous:
Ce qu’il décidera sera suivi par tous.
MARCEL.
Maillart, ta confiance amène le sourire.
MAILLART, étonné.
Quoi?
MARCEL.
De Paris, est-on jamais sûr?
MAILLART.
Qu’est-ce à dire?
MARCEL.
L’orgueil t’égare.
MAILLART.
Et toi la modestie...
MARCEL, haussant les épaules.
Enfant 1
MAILLART.
Est-ce à tort que Paris sous ton bras triomphant
S’incline? Tu lui rends sa fière indépendance,
Ses franchises, ses droits, son antique influence;
Tu relèves ses murs; tu le mets à l’abri
Des dangers du dehors et du dedans aussi,
Et, grandissant son rôle et sa prépondérance,
Il devient à ta voix tête et cœur de la France.
En poursuivant ce but, quoi d’étonnant alors
Que les Parisiens secondent tes efforts?
TOUSSAC.
Marche, nous te suivrons.
MARCEL.
Ainsi, sans épouvante,
Vous iriez de l’avant?
VOIX NOMBREUSES.
Oui, tous!
MAILLART.
Chacun s’en vante.
LECOQ.
La tâche est périlleuse...
ROBERT DE CORBIE.
Et le but glorieux.
LECOQ.
Vous y pouvez trouver l’exil, la mort...
MAILLART.
Tant mieux!
Plutôt mourir, Marcel, que rester en servage!
LECOQ.
Soit; mais si l’un de vous, moins ardent ou plus sage.
Sentait en ce moment son audace faiblir,
Sans blâme, qu’il soit libre et laissons-le partir.
(Silence.)
Nul ne se lève?
VOIX NOMBREUSES.
Non!
LECOQ.
C’est en vain que j’écoute?
Tous.
Nous sommes résolus!
MARCEL (il se lève).
Fermement?
Tous.
Sans nul doute!
LECOQ, avec joie.
Ami, voici notre heure. Achève et dis-leur tout.
MARCEL.
D’avance convaincu, Messieurs, que jusqu’au bout
Vous oseriez marcher, de deux auxiliaires
J’ai su vous procurer les appuis tutélaires.
JEAN SOREL.
Que dites-vous?
ROBERT DE CORBIE.
Les noms de ces nouveaux amis?
MARCEL.
Pour vous les présenter vous êtes réunis.
GIFFART.
A quel heureux hasard les devons-nous?
TOUSSAC.
Dis?
MAILLART.
Parle?
MARCEL.
La famille royale en fournit un.
MAILLART, au comble de la surprise.
Qui?
MARCEL.
Charle,
Roi de Navarre...
VOIX NOMBREUSES.
Ah!
MARCEL.
Oui.
TOUSSAC.
Mais il est en prison!
MARCEL.
En effet, le roi Jean, par lâche trahison,
A du château d’Arleux fermé sur lui les portes.
Ses injustes griefs, Messieurs, sont de deux sortes,
Car il devient certain qu’en s’emparant de lui
Le roi Jean a voulu vous priver d’un appui
Et saisir le comté d’Évreux, qui, par sa mère,
Revient de droit à Charle en fief héréditaire °.
MAILLART.
Indigne félonie, impossible à nier,
Qui le pousse à voler le bien d’un prisonnier!
MARCEL, avec autorité.
Le roi de Navarre est libre...
(Étonnement général.)
VOIX NOMBREUSES.
Ah!
MARCEL, poursuivant.
Depuis une heure
Il est à Paris.
JEAN SOREL.
Lui?
MARCEL.
Caché dans ma demeure.
TOUSSAC.
Ici?
GIFFART.
Charles libre?
MARCEL.
Oui.
ROBERT DE CORBIE.
Comment raconte-t-on
L’événement?
MARCEL.
Voici. Joceran de Mâcon
Et Jean de Picquigny, tous deux hommes d’audace,
Par ruse et nuitamment sont entrés dans la place
D’Arleux. Ils en étaient maîtres avant le jour.
ROBERT DE CORBIE.
Quel coup de main! Et Charle est ici de retour?
GIFFART.
Ses desseins, quels sont-ils, Marcel?
MARCEL.
Il nous propose
D’unir ses intérêts à ceux de votre cause,
Et de marcher ensemble envers et contre tous.
VOIX NOMBREUSES.
Il se pourrait!.. Eh quoi!
MARCEL.
Parlez... Qu’en dites-vous?
GIFFART.
La chance est inouïe.
ROBERT DE CORBIE.
Un vrai coup de fortune!
TOUSSAC.
Oui, certes, avec lui faisons cause commune.
MAILLART.
Pour l’en remercier, courons à ses genoux.
Voix.
N’hésitons pas... Allons!
MARCEL.
Messieurs, il vient à nous.
(La porte du fond s’ouvre. Charles paraît; il est suivi de Joceran de Mâcon et du sire de Picquigny.)
SCÈNE III
Table des matières
LES MÊMES, CHARLES, ROI DE NAVARRE, JOCERAN DE MACON, LE SIRE DE PICQUIGNY.
Tous, se levant.
Navarre! Navarre!...
MARCEL, en s’inclinant.
Ah! Sire, votre présence
Dans nos coeurs anxieux ramène l’espérance.
LE ROI (il est gai et parfois même familier).
Messieurs, salut à tous. Libre!... oui... grâce à ces preux
Qu’ici je vous présente.
(II désigne Joceran de Mâcon et le sire de Picquigny.)
VOIX NOMBREUSES.
Honneur à tous les deux!
(On les entoure avec empressement.)
LE ROI.
A ce pressant accueil j’osais un peu m’attendre.
Messieurs, nous sommes faits, je crois, pour nous entendre
Et nos malheurs communs ont nécessairement
Dû créer entre nous plus d’un rapprochement.
MAILLART.
Sire, nous vous devons entière obéissance.
LE ROI.
Vrai Dieu! comptez aussi sur ma reconnaissance.
Je connais vos projets: le droit et la raison
Vous les ont inspirés. Du fond de ma prison
Je suivais vos travaux. Ma jeunesse inactive
Souffrait de ne pouvoir dans votre tentative
Prendre une large part. Grâce au Ciel, aujourd’hui,
Je suis libre, et je viens vous offrir mon appui.
MAILLART.
France et Navarre, Sire!... Associons ensemble
Ces deux noms.
TOUSSAC.
Un seul but maintenant nous rassemble.
LE ROI.
Nous avons même espoir, mais non mêmes griefs.
Le roi Jean, en cherchant à prendre mes deux fiefs
D’Évreux et Cotentin, joue un étrange rôle.
Traiter ainsi son gendre!... Il faut, sur ma parole,
Qu’il ait donc oublié que je suis par le sang
Son cousin, comme aussi son égal par le rang!
Ah! vous m’avez conduit à penser, cher beau-père,
Que sans certaine loi salique, ou si ma mère
Avait été plutôt homme, ce serait moi
Qui porterais au front votre couronne 7... Quoi! Non content d’avoir pris la Champagne et la Brie, Vous convoitez encor ma part de Normandie? C’est par trop désirer.... Vous êtes un gourmand. Ah! le trône de France est pourtant assez grand — Surtout quand on l’a seul — pour s’y trouver à l’aise. Plus modeste est mon lot, et, ne vous en déplaise, Je saurai le défendre...
(A part.)
Et même l’arrondir.
(Haut.)
Messieurs, de notre accord sachons nous applaudir.
TOUSSAC.
Il promet le succès.
ROBERT DE CORBIE.
Il accroît le courage.
LE ROI.
Poursuivons... Qu’un serment solennel nous engage.
MARCEL.
Sire, arrêtez!
LE ROI.
Pourquoi?
MARCEL.
Vous ai-je pas promis
Le concours de nouveaux et dévoués amis?
LE ROI.
En effet. Quels sont-ils?
MARCEL.
Les paysans...
ROBERT DE CORBIE.
Qu’entends-je?
LE ROI.
Oui, leur misère est grande.
MARCEL.
A ce point, chose étrange,
Que ces gens de labour, taillables à merci,
Ayant tout supporté, tout souffert jusqu’ici,
Sont, qu’on le sache bien, possédés du courage
Que donne le malheur. C’est un terrible orage
Suspendu sur nos fronts, prêt à tout ravager,
Et que nos mains pourraient peut-être diriger.
Le ROI.
Force aveugle, Marcel, sans but et sans visée.
MARCEL, vivement.
Non pas, masse compacte et bien organisée.
LE ROI.
Quoi! ces gens ont des chefs?
MARCEL.
Je connais l’un d’entre eux
Dont ils suivront partout les pas aventureux.
LE ROI.
Cet homme, quel est-il?
MARCEL.
Guillaume Calle, avance.
(Chacun regarde Guillaume avec curiosité.)
LE ROI, à Guillaume, après l’avoir examiné de haut en bas.
Dis-nous tes projets.
GUILLAUME CALLE.
Moi?
LECOQ.
Parle avec assurance.
GUILLAUME CALLE (il promène autour de lui des regards inquiets).
Sire, si je comprends ce qui se passe ici,
Les discours du prévôt et les vôtres aussi,
Vos aspirations vont plus loin que les nôtres,
Et nous ne formons pas de vœux si grands, nous autres.
LE ROI.
Quels que soient tes souhaits, notre premier devoir
Est de les écouter.
MARCEL, avec bonté.
Fais-nous-les donc savoir.
GUILLAUME CALLE, reprenant assurance 8.
Je suis de ce troupeau, Messeigneurs, que l’on nomme
De ce nom tristement plaisant: «Jacques Bonhomme».
Jacques Bonhomme, soit... Puisse ce nom d’enfer
Ne pas un jour sonner sinistrement dans l’air,
Car une rage sourde, à présent, nous enivre!
Mais nous ne réclamons qu’un droit... celui de vivre!
Tel est, en quelques mots, notre modeste vœu:
Auprès de vos désirs, convenez que c’est peu.
Aussi, serfs de corvée et Jacques que nous sommes,
Prétendons-nous enfin, à notre tour, être hommes.
Dans ces gouffres profonds où l’on nous a jetés
Grondent des flots humains par la haine agités.
Qu’est-ce qu’un paysan? Moins que rien... une chose
Dont un maître abhorré sans vergogne dispose.
Les premiers droits lui sont refusés lâchement;
Il ne peut posséder ni faire testament;
De ses rudes labeurs une dîme jalouse
Prend le maigre profit... Jusqu’à sa jeune épouse...
— O pudeur! — qui ne peut dans son humble maison
Entrer qu’en subissant un opprobre sans nom!
Et lorsque le seigneur — sanglante raillerie! —
Arme son fils aîné chevalier, qu’il marie
Sa fille, chaste encor, c’est au pauvre vassal
Qu’incombent tous les frais de fête et de régal,
A lui que l’on extorque et le prix des parures,
Des riches mobiliers, des chevaux, des armures;
Lui qui doit réparer les désordres affreux
Qu’entraînent les combats des suzerains entre eux;
Enfin lui, quand le sort des armes est contraire,
Qui fournit la rançon des prisonniers de guerre!
«Baste! répète-t-on, maître Jacque a bon dos!..»
D’ailleurs, la hart est là pour lui rompre les os.
Et vous tous, députés, bourgeois des bonnes villes,
Qui réclamez céans des libertés civiles,
Êtes-vous à ce point ignorants de nos maux,
Et que sont vos douleurs auprès de ces fléaux?
Certes, nous comprenons l’ardeur qui vous transporte...
Mais nous, c’est de manger d’abord qu’il nous importe,
Et nous n’y parvenons qu’en profitant des nuits
Pour labourer nos champs, qu’en récoltant leurs fruits
Avant qu’ils ne soient mûrs, qu’en les cachant sous terre
Comme des biens volés... Dérision amère!
Aussi ne goûtons-nous jamais quelque repos
Que lorsque, n’ayant plus que la peau sur les os,
Que ne possédant rien et qu’étant sans ressources,
Nos maîtres et bourreaux faisant sonner leurs bourses,
Rentrent enfin chez eux satisfaits et lassés
De nous avoir si vite et si bien détroussés.
Ah! malheur à celui que le maître soupçonne
De ne pas donner tout! Au fouet il l’abandonne,
Et les fers, les cachots, les tortures aidant,
On a bientôt raison de ce pauvre imprudent.
Sous ses yeux on outrage et sa fille et sa femme,
On massacre ses fils, et, la terreur dans l’âme,
Jacques Bonhomme sort, ensanglanté, sans voix,
Disputer leur retraite aux fauves dans les bois!
Ajoutez à cela qu’une affreuse famine,
Depuis deux ans, aggrave encor notre ruine.
Allez dans nos hameaux... Un spectacle hideux
Y viendra tout d’abord épouvanter vos yeux.
Ne trouvant rien dehors et quittant leurs tanières,
Les loups viennent en troupe au seuil de nos chaumières.
Pas de bouche inutile! On tue à qui mieux mieux,
Les uns les nouveau-nés, et les autres les vieux!...
La faim, la faim commande, et, ses besoins féroces
Donnant libre carrière aux appétits atroces,
On ravit au gibet les corps suppliciés
Pour en manger la chair putride!...
VOIX NOMBREUSES.
Horrible!...
LECOQ.
Assez!
LE ROI.
Se peut-il?
GUILLAUME.
Je l’ai vu.
MAILLART.
Non, tu mens!
GULLAUME.
Je l’atteste!...
(Émotion générale.)
Ne tremblez pas encore... Un mal plus grand, la peste
Vient d’apparaître enfin et couronne le tout!9
(La stupeur est profonde.)
LECOQ, les yeux au ciel.
Dieu bon!
GUILLAUME.
Qu’en dites-vous? Vous restez là debout,
Immobiles, muets, atterrés... Ah! Messires,
Vous ne soupçonniez pas ces monstrueux délires?
Eh bien! apprenez-les, et sachez qu’aujourd’hui
Nous sommes résolus, même sans votre appui,
A nous lever en masse, à rendre avec usure
A tous nos oppresseurs torture pour torture,
A lutter sans espoir, comme sans peur aussi,
Œil pour œil, dent pour dent, sans trêve ni merci,
Afin de nous soustraire à ces horribles chaînes
Et vider ces trésors de vengeance et de haines
A la glèbe attachés, et transmis jour à jour
Aux générations des hommes de labour.
LECOQ.
Oh! Guillaume, prends garde! Apaise ta colère.
LE ROI.
Pardieu! je compatis à si grande misère,
Et je veux, le premier, prendre l’engagement
De porter à ces maux aide et soulagement.
VOIX NOMBREUSES.
Nous aussi!
GUILLAUME CALLE.
Qu’ont-ils dit?
(Levant les yeux au ciel.)
Entends-les, Notre-Dame!
Le ROI.
Sans cela, d’un chrétien nul de nous n’aurait l’âme.
GUILLAUME CALLE, avec élan.
Sire, lorsque l’ivraie étouffe le bon grain,
Nous la brûlons d’abord, et la houe à la main
Nous retournons la terre ensuite...
LE ROI, en souriant.
Oui-da, compère!
Cela s’appellerait aller vite en affaire.
MARCEL, au roi.
Voilà donc le secours que je vous ai promis.
Sire, l’acceptez-vous?
LE ROI.
Mon aïeul Saint-Louis,
Dans son ardent désir d’apaiser la souffrance,
Allait lui-même au peuple.
LECOQ.
En désaccoutumance
Cet usage est tombé.
LE ROI, avec fierté.
Qu’il renaisse par moi!
LECOQ.
C’est agir noblement.
Tous, s’inclinant.
Sire...
GUILLAUME CALLE, transporté de joie.
Vive le roi!
MARCEL.
Un mot encor.
LE ROI.
Parlez.
MARCEL.
Selon un vieil usage,
Pour nous mieux reconnaître en ces heures d’orage,
Et comme ralliement, tous les nôtres ont pris,
Altesse, les couleurs du blason de Paris:
Rouge et bleu...
LE ROI.
Bien...
MARCEL, poursuivant.
Avec l’agrafe blanche. En sorte
Que sur le chaperon chacun de nous les porte 10.
LE ROI.
Vous verrez ces couleurs désormais à mon front,
Et ceux de ma maison aussi les porteront.
Tous.
Navarre!...
LE ROI, en s’inclinant légèrement.
Assez, Messieurs...
MARCEL, poursuivant.
Et sur notre bannière
Ces mots: A bonne fin11.
LE ROI.
Devise honnête et fière.
Qu’elle soit le symbole, avec ces trois couleurs,
De la triple alliance où s’engagent nos coeurs.
Tous.
Vivat!
LE ROI, à Lecoq.
Formulez donc, Monseigneur, la promesse
Qu’il nous faut contracter.
LECOQ.
J’accepte avec ivresse
Cet honneur d’affirmer ici nos volontés.
LE Roi, à Lecoq.
Nous vous imiterons.
(A l’assistance.)
Écoutez.
VOIX NOMBREUSES.
Écoutez.
LECOQ, s’adressant successivement au roi, aux députés et à Guillaume Calle.
Roi, qui représentez le droit divin sur terre;
Vous, députés, issus du vote populaire,
Et toi, qu’ont délégué les hommes de labour,
Vous jurez de former alliance en ce jour,
Vous jurez de quitter femme, enfants et demeure,
Pour combattre et mourir, en tous lieux, à toute heure,
Jusqu’à ce que le bien de l’État à jamais
Soit fondé sur la loi, la justice et la paix.
Tous, avec enthousiasme.
Nous le jurons!
LECOQ, les mains jointes.
Mon Dieu, soutiens-les de ta grâce.
MARCEL.
Le pays vous entend!...
(Un silence.)
LE ROI.
Hâtons-nous, l’heure passe.
Messieurs, je rentrerai demain dans mes États,
Et vous promets sous peu l’appui de mes soldats.
MARCEL, au roi.
De nos projets futurs nous vous instruirons, Sire.
(A Guillaume.)
Toi, près des tiens retourne, ami; tu peux leur dire
Ce que tu viens de voir...
(On entend un bruit confus à la porte de la salle.)
MAILLART.
Quel peut être ce bruit?
LECOQ.
En effet...
MARCEL, écoutant.
Oui... Quelqu’un par cette heure de nuit!
(Se dirigeant vers la sortie.)
A moi de m’informer...
(Au roi.)
Je réponds sur ma tète
De votre sûreté, Sire, et je vais...
(La porte du fond s’ouvre et Regnaud de Trie paraît; couvert de poussière, le visage balafré, les vêtements en lambeaux, la cotte de mailles trouée, sans armes, et son casque à la main, il entre harassé et se laisse tomber sur un siège. — Deux hommes d’armes aussi maltraités que lui l’accompagnent.)
REGNAUD DE TRIE.
Arrête,
Marcel.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.