Kitabı oku: «La Rochelle disparue»

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Émile Couneau

La Rochelle disparue


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316181

Table des matières

PRÉFACE

CHAPITRE I ER

I

II

III

IV

V

CHAPITRE II

I

II

III

IV

CHAPITRE III

I

II

III

CHAPITRE IV

I

II

III

CHAPITRE V

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII.

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

CHAPITRE VI

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

CHAPITRE VII

I

II

III

IV

V

VI

CHAPITRE VIII

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

CHAPITRE IX

I

II

CHAPITRE X

I

II

III

IV

V

VI

POSTFACE


PRÉFACE

Table des matières

En publiant ce volume, nous n’avons pas eu la prétention d’apporter de nouveaux éléments à l’histoire si captivante de cette petite république: la commune Rochelaise.

Après les impérissables monuments que nous ont laissés les historiens, aprés Amos Barbot, Mervault, Arcère, après les travaux, pleins d’érudition, des écrivains distingués qui, de nos jours, se sont occupés d’histoire locale, il eut été téméraire à nous de prétendre apporter un complément à leur œuvre.

Nous avons simplement pensé qu’il pouvait être intéressant de tirer de l’oubli et porter à la connaissance de tous une quantité de dessins, de plans, de graphiques de toutes sortes, conservés, soit dans des collections particulières, soit surtout aux archives de la Bibliothèque et de l’Hôtel de Ville; de leur donner une forme nouvelle, tangible, facile à vulgariser, grâce aux procédés dont la gravure dispose aujourd’hui.

Ces images, souvent incorrectes, mais sincéres dans leur naïveté, nous ont aidé à faire revivre ces vieux monuments, à jamais disparus, autour desquels nos pères ont lutté pour leur indépendance et leur foi religieuse.

Mais il ne suffisait pas de mettre à la portée de tous ces précieux documents, restés jusqu’alors à la disposition exclusive de quelques privilégiés. Pour rendre plus saisissante l’image que nous mettons sous les yeux du lecteur, il nous a semblé qu’il était indispensable de l’accompagner d’un texte explicatif.

C’est donc, en un mot, un recueil de gravures, une sorte d’album, que nous livrons à la publicité, et, contrairement aux usages en pareille matière, le texte n’est qu’un accessoire des illustrations.

Voilà dans quelles conditions nous avons été amené à assumer toute la responsabilité d’un travail, peut-être au-dessus de nos forces, mais dont l’attrait nous a soutenu, pour mener notre tâche jusqu’au bout.

Les sources auxquelles nous avons puisé, pour la reproduction de ces anciens dessins, sont les vieux plans de la Ville, les livres de l’ingénieur militaire Masse, les curieuses aquarelles de Bournaud, un rochelais de la paroisse Saint-Sauveur, qui aimait sa ville, mais dont les connaissances en dessin étaient fort limitées.

Tous ces éléments nous ont permis de reconstituer à peu près le passé. Nous avons cru devoir faire entrer également dans le cadre de cet ouvrage, la reproduction de différents motifs, curieux à rappeler, qui, à notre époque, ont subi une notable transformation.

Chaque jour, en effet, les nécessités de la vie, les besoins d’extension d’une ville en pleine prospérité, les rigueurs administratives de toutes sortes, justifient la création d’établissements nouveaux, réédifiés sur ceux d’un autre âge.

Ce que nous avions naguère sous les yeux disparaît, remplacé par des édifices plus commodes et mieux aménagés. Une vieille rue, dont l’élargissement est devenu nécessaire pour les facilités de la circulation, voit substituer à ses pittoresques maisons de bois, la banalité de nos constructions modernes.

Une fois démoli, ce que nous voyions hier, s’oublie vite, s’il ne reste rien pour en perpétuer le souvenir. Il n’est pourtant point sans intérêt, pour nos contemporains, de leur rappeler, par l’image, les choses qu’ils ont connues, et, pour ceux qui nous suivront, de leur laisser le témoignage de ce qui a été et qui n’est plus.

En nous mettant à l’œuvre, pour la publication de ce volume, nous ne nous sommes point illusionné sur les difficultés sans nombre avec lesquelles nous allions être aux prises, sur l’insuffisance des moyens dont nous disposions pour une entreprise aussi complexe.

Nous n’avons voulu faire, ni œuvre d’artiste, ni œuvre d’écrivain; aussi espérons-nous que le lecteur nous pardonnera celle tentative, que d’autres, après nous, pourront reprendre avec plus d’habileté et d’érudition.

Nous considérerons notre tâche comme suffisamment remplie, si nos concitoyens trouvent quelque intérêt à la lecture de cet ouvrage; si les simples images qui accompagnent le texte leur permettent de reconstituer, comme dans le rayonnement d’une lointaine vision, l’attachante physionomie de notre vieille ville, dont les glorieux vestiges évoquent encore en nous le souvenir de luttes douloureuses et de résistances héroïques.


LE BASTION DE L’ÉCHELLE DE LA COURONNE

Et le Quartier Notre-Dame

(XVme Siècle)


LE BASTION DE L’ÉVANGILE ET LA TOUR SERMAISE


CHAPITRE IER

Table des matières

Les Murailles, les Tours et les Portes de Ville


I

Table des matières

LES MURAILLES

SIMPLE village de pêcheurs, établi sur la partie la plus élevée de notre littoral, pour fuir les tempêtes de l’Océan et les marécages de la côte; un petit groupe de pauvres cabanes, au lieu dit: de Cougnes, devait être le berceau de La Rochelle.

La ville naissante fut restée absolument inconnue jusqu’au XIIe siècle, si son nom n’avait figuré, en 961, dans une charte de Guillaume Tête d’Etoupe, duc d’Aquitaine, comportant droit de péage sur son port, au profit de l’abbaye de Saint-Michel, en Vendée; encore conteste-t-on l’authenticité de ce titre.

Donc, point de légende pour poétiser l’origine de la ville; point de tradition qui donne libre champ à l’imagination populaire; rien non plus pouvant la rattacher à l’époque Gallo-romaine.

Le modeste estuaire, qui servait de port, était formé par le cours d’eau qui descend du faubourg de Lafond à la mer, et qu’on appelait alors le chenal de Parthenay, dont le nom rappelait le souvenir des barons de Châtelaillon et des Mauléon, gouverneurs du pays d’Aunis. Les frêles embarcations, qui constituaient la navigation de cette époque, remontaient jusqu’à la partie ouest du terrain occupé aujourd’hui par la place d’Armes.

Pour mettre à l’abri des attaques du dehors ce port naturel et primitif, les sires de Mauléon élevèrent une tour sur un point où La Roche émergeait d’un milieu marécageux. Ce fut là, dit-on, l’origine du nom que devait porter dorénavant La Rochelle.

LE CHATEAU


Il est impossible de préciser l’endroit où se dressait cette première construction, mais ce ne fut pas moins le point initial de cette ceinture de murailles qui devait, à diverses époques, faire de La Rochelle une ville considérée longtemps comme imprenable.

On sait les événements qui firent passer La Rochelle des mains des Mauléon dans celles d’Henri Plantagenet, époux d’Aliénor d’Aquitaine.

Pour s’assurer l’attachement de ses nouveaux sujets et, peut-être, pour avoir plus facilement l’assurance de leur soumission, Henri fit élever les premières fortifications de la ville. C’est à lui qu’on doit la construction, en 1185, du château de Vaucler, servant de défense au premier port.

On possède sur cette forteresse des indications, d’après les vieux plans de la ville, qui permettent d’en préciser la forme et l’emplacement; sa restitution, que nous avons reproduite déjà, basée sur des documents certains, nous permet de rétablir de nouveau la physionomie de ce manoir féodal.

Le château de Vaucler avait la forme d’un quadrilatère flanqué de quatre tours à chaque angle, les deux plus importantes, tournées vers l’ouest et assurant plus particulièrement la défense du port. L’entrée, à l’est, donnait sur un vaste espace, qui prit le nom de «place du Château».

Ce n’était pas seulement une forteresse destinée à loger la garnison. Il devait y avoir des logements habitables pour les personnes de distinction. Henri III, roi d’Angleterre, écrivait le 9 août 1220, au maire de La Rochelle, de vouloir bien recevoir dans le château sa sœur Jehanne et ses gardes. Au départ de la princesse, il fut remboursé cinquante marcs et demi «pour les dépenses faites pendant son séjour, à la commune de La Rochelle».

Nous aurons souvent l’occasion de parler de ce vieil édifice aux formes massives, qui joua un rôle important dans l’histoire de la ville, jusqu’à sa démolition, en 1373.

Aux flancs de cet énorme donjon vint se souder la première enceinte de la ville. Guillaume X, comte de Poitou, établit, en 1130, une muraille formant une sorte de quadrilatère partant du château, se dirigeant vers le nord et tournant brusquement de l’ouest à l’est, suivant une ligne à peu près parallèle à la rue du Minage actuelle. Elle rejoignait la porte Mallevault ou du Gros-Seing, dont il est question ci-après, puis descendait du nord au sud jusqu’au canal Maubec, pour prendre ensuite une direction difficile à préciser, englobant une partie des paroisses Saint-Sauveur et Saint-Barthélemy. Enfin ce mur d’enceinte longeait le cours d’eau de Lafond pour rejoindre le château, laissant ainsi en dehors des murs, les faubourgs de Cougnes, Saint-Nicolas et du Perrot.

Dans la guerre que soutint l’Angleterre contre Philippe-Auguste, les Rochelais, bénéficiant des privilèges concédés par Aliénor, Henri II et Jean sans Terre, restèrent fidèles à la cause de la Grande-Bretagne.

Louis VIII continua la guerre engagée par son père Philippe-Auguste, et après avoir pris Niort et Saint-Jean-d’Angély, arriva sous les murs de La Rochelle le 15 juillet 1224. Il trouva, comme nous venons de l’indiquer, la ville enclose de fortes murailles et résolue à se bien défendre.

SIÈGE DE LA VILLE PAR LOUIS VIII


La lutte des Rochelais contre l’armée du roi fut acharnée. Louis avait fait élever de grandes plates-formes pour dominer les remparts et projeter, à l’aide de balistes, de lourdes pierres qui effondraient les toitures des maisons.

La résistance fut héroïque; mais, mystifiés par les Anglais qui ne leur envoyèrent que du sable et de la ferraille, au lieu de subsides et de munitions; abandonnés par Mauléon, leur défenseur, qui s’enfuit en Angleterre, les Rochelais ouvrirent leurs portes aux armées du roi de France.

«... LA RÉSISTANCE FUT HÉROÏQUE...»


Tout le pays d’Aunis dut subir les déprédations résultant des effroyables luttes auxquelles se livraient la France et l’Angleterre.

Après la défaite et la capture du roi Jean à la bataille de Poitiers, La Rochelle fut comprise dans le traité de Brétigny (1360), qui la livrait aux Anglais, afin de conserver la liberté du roi de France. De nouveau soumis à la domination anglaise, les Rochelais n’en conservèrent pas moins leurs privilèges. Ils recherchèrent, néanmoins, toutes occasions pouvant les soustraire au joug de cet éternel ennemi, auquel ils avaient prêté serment des lèvres, restant français par le cœur.

Afin de reconquérir cette partie du territoire arrachée à la France, Charles V demanda l’assistance du roi de Castille. Celui-ci arma une flotte, qui vint dans les eaux de La Rochelle et, après deux journées de combat, détruisit la marine anglaise le 22 juin 1372.

Malgré cette victoire, la ville restait toujours aux mains de l’étranger. Les Espagnols reparurent encore devant La Rochelle au mois d’août suivant, comptant délivrer la ville par mer, tandis que Duguesclin opérerait du côté de terre. L’amiral espagnol demanda aide aux Rochelais, mais ceux-ci ne purent que répondre qu’ils ne se pouvoyent tourner françois tant que le castel fust en la possession des Anglais.

Ce fut alors que Jehan Chaudrier usa d’un subterfuge, peut-être plus habile qu’honnête. Il demanda au gouverneur du château, sur une prétendue missive du roi d’Angleterre, de faire le dénombrement des gens armés de la ville et de passer la revue des troupes d’occupation. Quand la garnison anglaise fut hors du château, douze cents Rochelais, bien armés, s’emparèrent de la forteresse et délivrèrent la ville.

Après soumission au roi de France, il fut stipulé, entre autres conditions, afin de faire disparaître, à tout jamais, ce château derrière lequel les Anglais se retranchaient pour s’assurer, à leur profit, l’occupation du pays, que: «Le château de Vauclerc serait rasé,

«et que ses démolitions seraient employées à l’achèvement et à la défense du nouveau

«port.».La vieille forteresse subit le sort que les Rochelais avaient exigé du roi, à l’exception des quatre tours d’angle, que Charles V se réserva pour servir de «prisons royales.»

Passons rapidement sur une série d’événements concernant l’histoire rochelaise, pour ne parler que de ce vieux donjon, objet de terreur pour les habitants qui voulaient, à tout prix, faire disparaître ce dernier vestige de l’oppression étrangère.

Lorsque François Ier crut devoir venir à La Rochelle, pour châtier les habitants de leur refus de payer les droits excessifs dont ils étaient frappés — notamment l’impôt de la gabelle — les Rochelais, au paroxysme du désespoir, sous l’administration tyrannique du baron de Jarnac, firent bon accueil au roi. Le Corps de Ville et les Bourgeois vinrent au-devant de lui pour implorer sa clémence.

«On vit, dit le chroniqueur, arriver les pauvres prisonniers des isles, liez, enserrés,

«tous montez sur chevaulx et conduitz par les archers du Roy, au chasteau de la Ville,

«auquel il y a deux grosses tours ordonnées à mettre les prisonniers et le reste dudit

«chasteau tout ruyné et desmoly».

Un an après le siège que La Rochelle eut à soutenir, en 1573, contre le duc d’Anjou, les deux grosses tours du château, qui subsistaient encore et qui avaient eu beaucoup à souffrir des boulets des assiégeants, s’effondrèrent tout à coup et il ne resta plus rien du château de Vauclerc.

La ville prenait de jour en jour une extension nouvelle; pour assurer sa sécurité, il fallut reculer l’enceinte des fortifications de Guillaume X.

Le premier agrandissement engloba une partie du faubourg de Cougnes, au nord de la ville. Ce faubourg, beaucoup trop peuplé, ne put être compris en entier dans le nouveau périmètre. Une partie fut laissée en dehors des murs, d’où vint la dénomination de «Cougnes-hors-les-Murs», et plus tard, simplement: «Cognebors», qui resta une commune distincte de celle de La Rochelle et qui n’y fut rattachée qu’en août 1858. Puis, successivement, furent compris dans l’enceinte de la ville: l’îlot du quartier de Saint-Jean-du-Perrot; ensuite, le faubourg Saint-Nicolas; enfin, la Petite-Rive, limitée par le mur de Saint-Nicolas, le port actuel et la fortification, appelée depuis: «le Gabut..»

Lorsque Louis VIII d’Angleterre fit cause commune avec la ligue que le pape Jules II avait formée contre Louis XII, les Rochelais, redoutant les attaques de ces ennemis coalisés, se mirent, avec une nouvelle ardeur, à compléter leurs fortifications. La porte de Cougnes fut munie d’un «boulevard», et la porte Neuve, remise en état. Enfin, un ouvrage avancé fut établi devant la porte Saint-Nicolas. «Les contours — dit Masse — entre les tours de la vieille enceinte, estoient revêtus de pierres de taille de six à sept pieds d’épaisseur, ce qui avait fait tomber en proverbe, quand on voulait signifier quelque chose de fort, que l’on disoit communément: fort comme les murs de La Rochelle.»

PLAN DE LA ROCHELLE EN L’ÉTAT QU’ELLE ÉTOIT EN M.D.LXXIV.



Plus tard, en 1556, l’intervention de la royauté dans les travaux de fortification de la ville, inquiéta les Rochelais. Il avait été question, en effet, de faire une immense citadelle de tout le quartier du Perrot, en y comprenant les tours d’entrée du port. «Mais cet audacieux projet — dit Amos Barbot — que les Rochelais envisageaient comme plus nuisible à leur liberté que redoutable aux ennemis du dehors, comprenait la démolition de l’église Saint-Jean, celle des Carmes et ses dépendances.» En présence des supplications des habitants auprès du roi, cette tentative, qui avait eu un commencement d’exécution, fut entravée et de beaux édifices furent ainsi préservés d’une ruine complète.

Déjà la Réforme avait pénétré dans La Rochelle; la plus grande partie de la population avait adhéré à la religion protestante. Ce n’était plus seulement leurs frontières municipales que les Rochelais voulaient sauvegarder, c’était aussi leur foi nouvelle, à laquelle ils ne permettaient pas qu’on portât atteinte et dont le pouvoir royal voulait entraver les progrès. Aussi, prirent-ils la funeste résolution, sous la pression, soit du fanatisme, soit des nécessités de la défense, de détruire toutes les églises, pour en faire servir les matériaux à la consolidation de leurs murailles. Pour compléter les ouvrages avancés de la place, il fallut renverser la superbe tour dépendant de la seigneurie de Faye et l’important monastère de Saint-Jean-Dehors, sur la route de Rompsay, devant le bastion de la porte de Cougnes.

Par suite de ces adjonctions successives, lors du siège de 1572-1573, l’enceinte fortifiée comprenait, au sud, en outre des tours de l’entrée du port, tout le front de mer, depuis la porte Saint-Nicolas jusqu’à la tour de la Lanterne. A l’ouest, en remontant vers le nord, la fortification allait rejoindre la tour du Padé, située tout près du moulin de la Verdière; puis la muraille s’infléchissait vers l’est, prenant la direction qu’occupe aujourd’hui la rue Réaumur et, rejoignant la porte Chef-de-Ville, — à l’endroit où la rue de ce nom coupe la rue Saint-Léonard, — le mur d’enceinte, flanqué d’une série de tours, se dirigeait vers le nord jusqu’au bastion de la porte Neuve ou du Petit-Comte, à l’extrémité de la rue Aufrédy. Il se poursuivait jusqu’aux tours du château et de là, à la tour Sermaise ou de la Brique. Le cours d’eau de Lafond longeait toute cette muraille et formait ainsi une défense naturelle.

La partie nord, n’ayant ni marais ni cours d’eau pour la protéger, avait été l’objet de défenses plus sérieuses. En outre du célèbre bastion de l’Evangile, muni d’une forte contrescarpe, le mur allait de l’ouest à l’est, à peu près dans la direction de la rue Massiou (anciennement rue Bethléem), présentant diverses sinuosités, munies de plates-formes intérieures; celle de l’Epitre était située à peu près à l’entrée actuelle du jardin des Plantes, et celle de la Vieille Fontayne, un peu plus loin; enfin la forte tour d’Aix formait l’angle nord-est de la fortification, à soixante pas de l’église Notre-Dame.

BASTION NOTRE-DAME ET LA TOUR D’AIX


De ce point, la ligne fortifiée rejoignait, à peu de distance, la porte de Cougnes et descendait vers le sud, jusqu’à la plate-forme et cavalier de l’Ecorcherie. A cet endroit, la muraille formait un angle rentrant, allant de l’est à l’ouest, jusqu’à la grande Boucherie, tout près du marché actuel et redescendait vers le sud, dans la direction de la rue des Dames, jusqu’à la tour de Moureilles, près du canal Maubec.

Au-delà du canal, dans le quartier Saint-Nicolas, la fortification formait une ligne cintrée, munie d’une plate-forme et d’un demi-bastion et suivait ensuite la direction de la rue du Duc actuelle, pour aller rejoindre la porte Saint-Nicolas.

Telle était la ceinture de murailles dont La Rochelle était enclose, lorsqu’en 1572 le duc d’Anjou vint y mettre le siège.

II

Table des matières

LES TOURS

Tout cet ensemble de murailles formait un vaste quadrilatère, dont les plus grands côtés présentaient le flanc, — au levant et au couchant, — à des marais et à des cours d’eau servant de défenses naturelles; tandis que le front nord, attenant directement à la terre ferme, devait être plus solidement défendu.

D’espace en espace, une série de petites tours engagées dans la muraille, en rompait la ligne et en assurait la solidité. Dès que la fortification formait un coude, ou présentait seulement un léger infléchissement, une forte tour en occupait l’angle et défendait ainsi les deux fronts à la fois. Ces importantes constructions, munies de créneaux et de mâchicoulis, la plupart coiffées d’une poivrière en ardoises, s’élevaient à une grande hauteur au-dessus de cette ceinture de pierre et donnaient un aspect puissant et pittoresque à la physionomie générale de la ville.

ENTRÉE DE LA VERDIÈRE


Si nous suivons l’itinéraire que nous indiquions tout-à-l’heure, en décrivant la direction des murailles, nous trouvons sur le front ouest, à partir de la tour de la Lanterne, la tour du Padé, haute construction que les gravures du temps nous montrent de forme ronde, couronnée de mâchicoulis et de créneaux et recouverte d’une toiture conique en ardoises. Elle était tout près du canal de la Verdière, dans les jardins de la rue Réaumur qui font face à l’ancienne rue du Moulin Loquemau, aujourd’hui rue de la Cloche.

Pendant le dernier siège, «un grand pan de mu-

« raille — dit Jourdan — qui s’étendait de la porte des Deux-Moulins à la tour du

«Padé, soit qu’il fut trop surchargé de parapets, soit qu’il ait été battu depuis longtemps

«par le canon du fort Louis et de l’Epine, s’écroule sur une longueur de quarante

«toises, jusqu’à ses fondements. Les assiégeants crurent voir le doigt de Dieu, dans cet

«accident naturel, mais les Rochelais, hommes, femmes et enfants, sans s’effrayer des

«boulets ennemis, travaillèrent avec une infatigable ardeur, jusqu’à ce que la brèche eut

«été réparée.»

Un peu plus loin, se trouvaient les tours de la Verdière, qui défendaient l’entrée de la porte Chef-de-Ville, située comme nous l’avons indiqué plus haut. C’est de là que partit le premier coup de canon qui, le 10 septembre 1627, devait ouvrir les hostilités entre les armées du roi et les défenseurs de la ville.

Déjà, Richelieu avait donné l’ordre de construire une série d’ouvrages avancés, dirigés contre la place. Il n’y eut alors plus de doute, dans l’esprit des Rochelais, sur les intentions hostiles du cardinal; le maire fit tirer le canon sur les ouvriers qui travaillaient à la construction du fort Louis, perpétuelle menace contre la sécurité de la ville. Ce fut là le commencement de ce siège, qui devait durer dix-huit mois.

En remontant vers le nord, nous trouvons les restes de l’ancien château; et plus loin, à l’angle nord-ouest de la fortification, la tour Sermaise, ou de la Crique, construite sur le bord du chenal de Parthenay, tout près du bastion de l’Evangile, dont elle complétait la défense.

A l’angle nord-est, à quelques pas de l’église Notre-Dame, s’élevait la tour d’Aix, ou du Prieuré d’Aix, formant, avec la porte de Cougnes et le fort Notre-Dame, un ensemble d’ouvrages extrêmement importants. Cette tour portait le nom d’ «Aix» à raison des droits concédés aux moines de l’Ile d’Aix, fondateurs et patrons de Sainte-Marie-de-Cougnes, et dont le monastère, dans cette île, relevait de la célèbre abbaye de Cluny. C’est à cet ordre religieux qu’on doit les constructions des églises Notre - Dame et Saint-Barthélemy, comme nous le verrons plus loin. Les gravures de l’époque nous montrent cet édifice de forme ronde, garni de créneaux et de parapets, mais privé de sa toiture, malgré l’indication d’un mur circulaire intérieur, destiné à la supporter.

L’ÉCHELLE CHAUVIN


Vers le milieu du front est, au saillant de la fortification, à l’endroit où celle-ci formait un angle rentrant, se trouvait un ouvrage important appelé : Plate-forme et Cavalier de l’Ecorcherie, flanqué, en retrait, de deux tours: celles de l’Echelle de la Couronne et de l’Echelle Chauvin, à l’extrémité est de la rue, qui porte encore ce nom. «Il existait — dit Jourdan — de distance en distance, pour monter sur les murailles, des escaliers que nos pères appelaient eschalles, ou échelles; Chauvin doit être un nom propre, mais trop obscur pour que le souvenir de celui qui l’a porté soit venu jusqu’à nous.»

Dans l’angle rentrant formé par la Prée Maubec, — à l’endroit où se soudait, au X IIIe siècle, la première enceinte n’englobant pas le faubourg de Cougnes, — on rencontrait la tour de la Vieille-Boucherie (anciennement de la Maillotière) tout près de la porte Mallevault, moins importante que les précédentes, puisque, par sa position en retrait de la fortification, elle ne constituait pas un point susceptible d’être attaqué par l’ennemi,

«En l’année 1360 — dit Amos Barbot — les maires, échevins et pairs acquirent, par échange, des religieux, abbé et couvent de Notre-Dame de Moureilles, la place et la maison qui appartenait auxdits abbé et religieux, prés le temple de Saint-Sauveur, qui est le lieu où de présent est construite la tour appelée de Moureille, autrement: des Privilèges». Et plus loin, il ajoute: «En 1410, furent parachevées les sept tours de Moureilles, dont le tout avait été commencé en l’an 1399.»

Cette tour de Moureilles était à l’angle sud-est de la fortification; le canal de la Moulinette passait à ses pieds, et tout le front, dont parle Amos Barbot, faisait face à la partie marécageuse de la Prée Maubec.

Dans la description que Masse fait de ce monument, il indique qu’il était de forme circulaire et qu’il avait cinquante-cinq pieds de hauteur, jusqu’au chemin de ronde; qu’il était couronné de créneaux à mâchicoulis. Il était surmonté d’une tour plus étroite, qui supportait une toiture en poivrière; sa hauteur totale était de seize toises, et l’épaisseur de ses murs de seize pieds. A l’intérieur, quatre pièces étaient superposées: les trois inférieures, voûtées, communiquaient par un escalier pratiqué dans l’épaisseur de la muraille; les deux salles principales, au rez-de-chaussée et au premier étage, étaient de forme octogonale, avec des nervures reposant sur des colonnettes et convergeant vers le centre de la voûte ogivale.

PLAN DE LA TOUR DE MOUREILLES


A l’extérieur, à la hauteur du chemin de ronde, se trouvaient trois écussons: le premier, placé au milieu, représente les armes de France, sous lesquelles galope un cavalier sur son destrier; dans le second, à gauche, on reconnaît encore le navire fleurdelysé, emblême de la ville de La Rochelle, mais le troisième est indéchiffrable; peut-être portait-il les armes d’un maire.

Jehan Mérichon, pendant sa première mairie, de 1419 à 1426, y fit déposer le livre, dans lequel il avait fait établir la liste des maires qui l’avaient précédé, en accompagnant cette nomenclature du récit des événements importants, arrivés au cours de leur magistrature. A partir de cette époque, cet édifice fut spécialement consacré à la conservation des actes administratifs de la ville.

Cette construction massive, presque sans ouvertures, devait être, à l’intérieur, trop obscure pour être appropriée à recevoir des titres qu’on devait consulter. Aussi, fût-on obligé de pratiquer, au travers de cette épaisse muraille (en 1491, dit Colin), une large baie, avec balcon de pierre. C’est dans cette pièce, ainsi aménagée, que se trouvaient les archives de la commune, tandis que celles de l’Eglise réformée étaient classées au second étage. Ces documents représentaient le précieux dépôt que les Rochelais appelaient à juste titre: le Trésor de la Ville. C’est là qu’étaient religieusement conservés, dans des cassettes de bois bien closes, cotés par lettres alphabétiques: les registres du corps de ville, les titres constituant les privilèges octroyés par nos rois et le duc de Guyenne, les papiers et comptes des trésoriers. et receveurs des hospices, les registres des conseils et résolutions de la ville, véritables reliques, où se trouvait consignée toute la glorieuse histoire de la cité. On y fit également le dépôt de la confession de foi adoptée par le synode national des protestants réuni à La Rochelle, le 2 avril 1571, dans lequel la doctrine et la discipline de la religion nouvelle furent nettement déterminées.

CARTOUCHE DE LA TOUR DE MOUREILLES


Après la reddition de la ville, en 1628, ordre fut donné, de par le roi: que tous les titres de la commune de La Rochelle seraient envoyés à la Cour des Comptes; ces archives étaient considérables, et ce fut seulement trois ans plus tard qu’il en fut fait huit grands ballots que l’on dut expédier à Paris; et cent ans après, en 1737, tous ces documents d’une valeur inestimable, devinrent la proie des flammes.

Il semble, cependant, que ces parchemins n’étaient pas plus en sûreté, dans la tour de Moureilles qu’à la Cour des Comptes. Une maison voisine, toute remplie de cordages goudronnés, prit feu le 2 septembre 1632; la flamme enveloppa la tour et embrasa la charpente qui fut entièrement consumée; les dégâts intérieurs ne furent pas moins importants. Le même jour, le vieil édifice avait été concédé aux Récolets, pour servir de clocher à leur église. Après sa mise en état, Louis XIV, en 1690, le racheta des Récolets pour en faire un magasin à poudre.

TOUR DE MOUREILLES


Avec cette nouvelle destination, les craintes d’incendie devenaient plus redoutables que jamais. Cependant, la tour de Moureilles fut épargnée par le feu, dans la nuit du 11 au 12 mars 1705. Un incendie d’une extrême violence se déclara dans les servitudes du couvent des Récolets, atteignit leur nouveau clocher et fondit les cloches. On dût craindre une formidable explosion qui, heureusement, ne se produisit pas.

Sans qu’il y ait rien de précis à cet égard, il y a tout lieu de penser que la tour de Moureilles, n’ayant plus d’utilité, dût être démolie quand on construisit l’arsenal en 1786. On peut, à juste titre, déplorer la disparition de ce monument d’un autre âge, dont le souvenir se rattachait si étroitement à l’histoire de la ville, lorsqu’on voit la banale construction édifiée à sa place. Les derniers soubassements, retrouvés il y a quelques années, permettent d’affirmer que cette tour s’élevait prés du canal Maubec, entre le couvent des Dames-Blanches et l’arsenal.

Telles étaient les constructions importantes qui complétaient l’ensemble des murailles de la ville, en y comprenant tout le front sud, battu par la mer, depuis la porte Saint-Nicolas jusqu’à la tour de la Lanterne.

XXX

La Tour de Moureilles

Et le Canal Maubee


Nous nous réservons de parler plus loin des tours de l’entrée du port qui, par leur importance, méritent d’être traitées dans un chapitre spécial.

III

Table des matières

LES PORTES DE VILLE

La puissante enceinte qui enclosait la ville, et que nous avons essayé de décrire, était percée d’un certain nombre de portes qui contribuaient à son effet décoratif. La plus ancienne était établie entre deux lourds massifs carrés, formant avant-corps. Elle avait été construite en même temps que la première fortification de Guillaume X, en 1240. C’était la porte Mallevault, ou plus communément du Gros-Seing, ainsi nommée parce qu’à son sommet se trouvait le beffroi communal, dans une tourelle dont le faîtage, recouvert en plomb, surmontait la partie crénelée. Sur la plate-forme supérieure, se tenait le guetteur qui, de ce poste de vigie, donnait l’alarme en sonnant la cloche, signum, pour signaler l’approche de l’ennemi. On l’appelait aussi porte Mauléon, du nom d’un des descendants de la famille des seigneurs de Châtelaillon qui gouvernaient en ce temps le pays d’Aunis.

PORTE MALLEVAULT


«On peut juger — dit Masse — combien les arts estoient peu pratiqués en ce tems-là, comme le fait voir la simplicité de cette porte. Elle a vingt-sept pieds de longueur sur treize et demi de large et onze au milieu, où estoient les fermetures qui paroissoient être qu’avec des herses sarrazines. Les ponts-levis ne paroissoient point être en usage en ce tems».

La porte Mallevault conduisait à l’église Sainte-Marie-de-Cougnes (Notre-Dame), dont le faubourg n’était pas encore compris dans l’enceinte de la ville. Elle se trouvait dans la rue des Bouchers (Gambetta), à peu près au point où celle-ci rencontre aujourd’hui la rue des Cloutiers, du côté nord du marché actuel. Quand les fortifications englobèrent le faubourg de Cougnes et que le premier mur d’enceinte fut démoli, elle ne présentait plus d’intérêt pour la défense. Sa partie supérieure fut abattue, les plombs qui la recouvraient servirent à la toiture de la Grosse - Horloge. «Elle estoit bastie — ajoute Masse — presque toute de pierres de taille et les joints ou costés de la porte estoient anciennement tout massifs; l’on a vidé celui qui est à gauche en sortant, pour y pratiquer des boutiques et logements.» Masse nous a laissé le dessin de cette porte, du côté de la Grande-Boucherie, à l’époque où elle avait perdu sa physionomie primitive. Sa base massive subsistait encore et se trouvait enclavée au milieu des maisons de ce quartier. Ce dernier vestige de la première enceinte de la ville finit par disparaître, quand on construisit le marché aux comestibles.


La porte Rambaud, au nord du château, devait être placée à la jonction de la rue Rambaud et de la petite rue du même nom. Elle ouvrait sur le chenal de Parthenay et faisait partie, elle aussi, de la fortification du XIIe siècle. C’est par elle qu’on accédait l’ancien port et aux routes de Laleu et de Nieul.

A la tête du pont, jeté sur le canal de Parthenay, se trouvait le Châtelet, petite forteresse destinée à couvrir cette entrée de la ville. Cette construction remontait à l’époque où le roi d’Angleterre, qui possédait encore La Rochelle, redoutant les attaques de Louis VIII,. avait ordonné, par une charte du 4 décembre 1222, de fortifier le

«nouveau port, qui devait s’étendre depuis les moulins du Perrot, appartenant aux

«Templiers, jusqu’au Châtelet.»

La porte du Petit-Comte datait de la même époque. Elle existait avant la construction de l’église Saint-Barthélemy. Elle était à l’intersection de la rue Aufrédy et de la rue Saint-Côme. On la désigna plus tard sous le nom de porte Neuve, ou encore Voûte de Charité, parce qu’elle faisait partie des dépendances de l’hôpital de ce nom (Aufrédy)..

LA PORTE DU PETIT-COMTE


Lorsque Louis XIII, après s’être rendu maître de Saint-Jean d’Angély, en 1622, sembla prendre contre La Rochelle une attitude menaçante, les habitants reconnurent la nécessité de fortifier tout le front qui s’étendait de la porte des Deux-Moulins jusqu’au bastion de l’Evangile. Ils couvrirent la porte Neuve d’une demie-lune, qui porta le nom de Fort de l’Assemblée. «Cette porte, à la suite du don que Louis XIII en avait fait aux pères de la Charité, fut bâtie — au dire de Masse — en 1478, et fut couverte, en 1710, par les pères, qui firent au-dessus un logement pour leur infirmerie. Elle fut démolie partiellement, en 1689, pour être reportée plus en dehors. Elle était jolie; il y avait au-dessus le frontispice, un lion enchaîné, qui marquait la captivité de la ville.»

En 1801, le Conseil municipal la jugeant trop étroite pour la circulation, décida qu’elle, serait rasée complètement, ainsi qu’un petit magasin qui était à côté.

Il est question, dans la charte que nous relations plus haut, de deux moulins établis sur le cours d’eau de Parthenay par les Templiers, en avant du chenal de la Verdière. La porte de ville, qui fut construite à l’extrémité de la rue Saint-Jean, à peu près au point où cette rue fait jonction avec celles de la Monnaie et des Fagots, prit alors le nom de porte des Deux-Moulins. Bien que reportée depuis, au point où elle se trouve actuellement, elle n’en a pas moins conservé le même nom.

Les moulins des Templiers, placés à l’entrée du chenal de Lafond, furent une cause d’envasement et d’amoncellement de galets entravant la navigation. Quand le port actuel fut créé et que les bateaux n’eurent plus à remonter le chenal de Parthenay, rien ne s’opposa à ce qu’on jetât un pont sur ce cours d’eau. Un ouvrage de fortification fut alors établi, qu’on nomma le Beau-Fort, relié à un autre ouvrage en forme de tenailles, et donnant accès à la chaussée de la porte des Deux-Moulins qui, elle-même, rejoignait le chemin de Port-Neuf.


En dehors de la porte des Deux-Moulins, à l’endroit où plus tard furent plantées les allées du Mail, avaient lieu les fêtes du Carnaval. Le peuple se livrait à des distractions variées, notamment au jeu de la pelotte. Ceux qui s’étaient mariés dans l’année, devaient payer une contribution pour un magnifique festin et, en outre, trois balles ou pelottes pour le divertissement populaire. Le récit de ces jeux d’adresse et d’agilité se trouve longuement consigné au registre du gouverneur de l’année 1542.

Il est encore question de la porte des Deux-Moulins, lors du passage de François Ier à La Rochelle. Le roi parcourut à pied une partie des murailles, depuis la tour de la Chaîne jusqu’à la tour du Garrot (la Lanterne), «passa plus outre et vint à la porte des Moulins, par devant laquelle est un boulevard merveilleusement fort, qui deffend ceste côte de mer.»

En 1622, cette porte fut pourvue d’un ouvrage à cornes, et au-delà de son fossé on y établit cinq redans, simplement gazonnés, mais fortement fraisés et palissadés. Pendant le siège de 1628, tous ces ouvrages de défense eurent particulièrement à souffrir des batteries du fort Louis.

De toutes les portes de ville, celle de Cougnes fut la plus importante et la plus célèbre.

Lorsque la fortification de Guillaume X devint insuffisante et qu’il y eut nécessité d’enclore le faubourg de Cougnes dans une nouvelle enceinte, une porte, à laquelle venaient aboutir les routes de Périgny et de Dompierre, fut établie au pied de l’église Notre-Dame.

Sa construction primitive remonte à une époque difficile à préciser. Masse la croit bâtie en 1412. Elle était composée de deux fortes tours rondes et pleines; sa plateforme était couronnée de mâchicoulis et de créneaux, auxquels on avait accès par l’ouvrage de défense adossé au chevet de l’église.

VUE CAVALIÈRE DE LA PORTE DE COUGNES


Longtemps la porte de Cougnes fit simplement partie de la fortification, sans ouvrage avancé pour la protéger. Mais le roi, qui ne pouvait soupçonner la résistance que La Rochelle devait, un jour, opposer à ses armées, prit l’initiative de faire fortifier la ville en 1558. Il envoya — dit Baudouin — trois seigneurs de la cour, accompagnés d’un ingénieur italien «lesquels, après avoir visité les endroitz les plus foybles, commencèrent avec grand nombre de manouvriez, à faire dresser hors l’enclos de la dite ville et près des douhes d’icelle. troys grands ballovardz de terre, l’ung au cymetière de Cougnes.....» Un fort bastion fut donc établi en avant de la porte, dans lequel furent pratiquées deux nouvelles percées, qu’il fallait franchir avant de pénétrer dans la ville. «On dressa — dit un vieux document de l’époque — à gauche de la porte, un haut éperon, revêtu de grosses pierres de taille, si grand et si avancé de ses murailles, que les courtines en sont aisément défendues: bon de fossez, du reste, et bien assuré de son rempart, qu’on luy a fasciné au derrière, pour son artillerie & autres commoditez, avec la sentinelle dressée sur le fin bout pour descouvrir en tous endroits. Au reste, ces trois portes se suivaient de droit fil l’une l’autre; mais pour ce que l’expérience a découvert le danger de telles portes, mesmement es retraites passées, on changea la première et la mit-on, pour rentrer dans la ville, tirant sur main droite.»

ARMOIRIES SUR LA PORTE DE COUGNES


Tout en conservant sa masse imposante, la porte de Cougnes fut soumise à certains embellissements. Mervault signale que le maire Guillaume Gendrault fit graver au milieu les armes de France, avec l’inscription suivante: Le bon Roy entretiendra son peuple en paix, exprimant ainsi l’espoir que le roi ne porterait jamais atteinte aux privilèges de la ville. Pour rendre hommage aux défenseurs de ces murailles, qui résistèrent aux attaques du duc d’Anjou, un second écusson, aux armes de la ville, portait cette devise: Dieu m’a béni pour la retraite des siens. Enfin, le maire y avait fait figurer ses armoiries, formées d’un chevron surmonté d’un vol, avec un croissant en pointe, le tout entouré de l’inscription suivante: La crainte du seigneur est d’air le mal. L’ingénieur Masse, qui nous a fort heureusement conservé ces différents écussons que nous avons pu reproduire, dit que ces inscriptions furent mises après que les Rochelais eurent pris le parti des protestants, en 1576.

ARMOIRIES SUR LA PORTE DE COUGNES


ARMOIRIES SUR LA PORTE DE COUGNES


Avec le perfectionnement apporté à l’artillerie, l’art des sièges subit une transformation toute nouvelle. Les vieilles murailles du moyen-âge, toutes droites, flanquées de tours, qui avaient résisté aux armées royales, devenaient désormais insuffisantes. L’augmentation du périmètre des fortifications rendait également inutiles les ouvrages avancés de la porte de Cougnes. Les deux portes extérieures furent donc supprimées; et, en 1613, une seconde porte, dont l’axe était dirigé vers le nord, fut établie tout prés de la première.

LA PORTE DE COUGNES, A LA FIN DU XVIIe SIÈCLE. (D’APRÈS MASSE)


Cette construction monumentale, située à l’entrée de la rue Porte-Murée était fort remarquable. «C’était — dit Masse — un des beaux édifices qui fut à La Rochelle. La façade du costé de la campagne estoit fort magnifique, décorée de pilastres et de colonnes et d’une bonne architecture. Sa façade, du costé de la ville, n’estoit guère moins belle: il y avait deux ordres d’architecture l’une sur l’autre et l’intérieur de ces deux portes estoit vuide; elle estoit revestue de pierres de taille et terminée par un chemin de ronde et les corps de garde au-dessus; elle fut en partie démolie en 1689, pour avoir les matériaux, à cause que l’on estoit fort pressé de mettre la place en estat de deffense, que l’on n’avoit pas le teins d’aller chercher des pierres à la rivière de Charente, ce qui obligea d’abattre divers morceaux des anciennes fortifications qui estoient restées.»

Masse a dessiné la vieille porte de Cougnes, telle qu’elle existait à la fin du XVIIe siècle; une des robustes tours, qui en défendait l’entrée, subsistait encore; l’autre. était déjà noyée dans les constructions qui l’enserrent encore à l’heure actuelle. Sur cette dernière, a été bâti depuis, le nouveau clocher de l’église Notre-Dame.

Dans le front nord se trouvait la porte des Lapins, qui n’était — dit Masse — qu’une petite murette, où il y avait une simple barrière, de même qu’au bout de toutes les rues qui sortaient sur la campagne, pour la conservation des droits d’entrée des fermes du roi.

Le quartier Saint-Nicolas fut le dernier qui fut pourvu de fortifications. La partie est, comme nous l’avons dit, était entourée de murailles flanquées de tours crénelées. «Les maires et les échevins — suivant le chroniqueur Baudouin — commencèrent, en 1505, à renclore le faubourg Saint-Nicolas, du côté de la Moulinette, et à y faire des tours et mâchicoulis depuis la porte Maubec tirant vers Saint-Nicolas.» Cette lignée de murailles suivait à peu près la direction de la rue Sardinerie actuelle. Le bastion du Gabut n’était pas encore construit, si bien que la mer pénétrait jusque sur la Petite-Rive, laissant à découvert, à marée basse, une large surface de vase.

On se contenta donc, à ce moment-là, d’élever un mur partant du pont Saint-Sauveur, dans la direction des maisons qui bordent actuellement le bassin intérieur et allant faire jonction avec la porte Saint-Nicolas. La muraille a disparu; il n’en reste que la tour d’angle, prés de l’écluse Maubec et la porte de Cunarre, ouvrant sur la petite rue qui porte ce nom, et que le peuple a trouvé plus simple d’appeler: rue des Canards.

La large ouverture existant entre la porte et la tour Saint-Nicolas, par laquelle l’ennemi pouvait avoir un accès facile, présentait un réel danger. Le pouvoir royal voyait avec inquiétude le pro-grés que faisait le parti protestant et les Rochelais, redoutant l’intervention des troupes étrangères, songèrent à compléter l’enceinte de leurs murailles du côté de la mer. En 1568, ils constituèrent avec une activité surprenante, de la porte Saint-Nicolas à la grosse tour de l’entrée du port, une forte muraille épaulée par des tours de distance en distance. Plus tard, une de ces tours dut servir pour y établir l’ouvrage de défense que nous avons connu sous le nom de: bastion du Gabut.

VUE CAVALIÈRE DE LA PORTE SAINT-NICOLAS


Les pierres employées pour l’établissement de cet important ouvrage provenaient en partie de la démolition de l’ancien château. Pour les amener à pied d’œuvre, il fallut les transporter par le pont Maubec; c’est de là qu’est venu le dicton populaire: «Le chastel Vauclair a passé par le pont Mauclerc.»

En 1596, pour assurer plus facilement la sécurité de cette nouvelle construction, les Rochelais la firent «terrasser tout le long de la courtine, depuis la tour Saint-Nicolas jusqu’à la porte de Vérité.»

Le bastion du Gabut fut démoli en 1858 et le terrain fut nivelé entre le bassin intérieur et le bassin neuf. La petite portion qui subsiste encore n’a pu disparaître, par suite d’un droit de servitude établi au profit des habitations qui y sont adossées. On retrouve encore quelques-unes de ces casemates, qui servent de caves pratiquées sous l’ancien chemin de ronde de la fortification.

La porte de Vérité, qui attenait au bastion du Gabut, donnait sur la Petite-Rive. Elle avait la même disposition que les autres portes de ville; deux tours crénelées en défendaient l’entrée; on en retrouva les fondations lors de la démolition du Gabut. C’est probablement cette porte que Bournaud a reproduite, sans indication de titre] qui permette de la reconnaître. En 1622, quand on voulut prolonger la terrasse jusqu’au fort Saint-Nicolas, il fallut déplacer cette porte et la transférer en arriére, à l’endroit où se trouve actuellement l’entrée de la rue de la Fabrique.

LE BASTION DU GABUT

De la Tour Saint-Nicolas à la Porte de Vérité

Elevé en 1568.

Imp L Font. Paris.


La porte Saint-Nicolas était, elle aussi, une entrée de ville fort importante. Elle était pourvue d’ouvrages de défense qui en assuraient la sécurité. De chaque côté, se trouvaient deux fortes tours avec fossé, herse et pont-levis, et, en avant, un bastion sur lequel étaient placées des pièces d’artillerie. Pour sortir de la ville, après avoir passé sous la première voûte, il fallait traverser une seconde porte, à l’est de la fortification, puis franchir une troisième issue du côté opposé ; alors on trouvait un talus, battu par la mer, sur lequel était établie la route qui menait à Tasdon. Cette disposition est à peu près restée la même, mais tous les terrains où se trouvent la gare et ses dépendances ont fait l’objet d’une emprise sur la côte.

ANCIENNE PORTE SAINT-NICOLAS


Masse rapporte: «que la troisième porte Saint-Nicolas, qui fut abattue en 1689 pour avoir des matériaux, était fort jolie, dressée d’architecture. Elle avoit été bastie en 1589.»

Dans une quatrième porte, également démolie, se trouvait une tourelle où était établi le bureau des fermes du roi.

Le bastion Saint-Nicolas, refait d’après le système en usage sous Louis XIV, a conservé à peu près la forme de l’ancien, mais la direction en a été sensiblement rectifiée. Une des tours de la première enceinte subsiste encore, à moitié ruinée; l’autre a disparu sous des constructions modernes. Quelques dessins, qui datent de 1840 environ, nous ont permis de reconstituer cette ancienne porte, seule sortie de la ville, à cette époque, dans le front sud. C’est par cet étroit passage que circulaient les lourdes diligences qui se rendaient à Bordeaux.

TROISIÈME PORTE SAINT-NICOLAS


Sous Louis XVI, un pont fut établi à la sortie du bastion; deux fortes piles, sur lesquelles étaient sculptées les armes royales, soutenaient la herse pour la manœuvre du pont-levis.

L’importante redoute appelée «Ouvrage à Cornes», élevée à côte du bastion Saint-Nicolas, ne date que de 1690 et fut achevée en 1694. «Cet ouvrage a beaucoup cousté, étant fondé en partie sur grillage et pilotis, surtout le front du costé des marais de Tasdon; et cet ouvrage devoit estre le modèle de tous les autres dehors qu’on devoit faire autour de la place.» Si la ville eut été flanquée, dans tout son périmètre, d’ouvrages aussi importants, nul doute qu’on ne fût pas arrivé si facilement au déclassement de ses fortifications.

Il existait une porte d’eau sur le canal Maubec. «Il y a des coulisses — dit Masse — pour y mettre des horgues ou passe-lisses pour retenir les eaux. Cette porte estoit terminée par un parapet à mâchicouly. C’est un des morceaux, avec sa partie anciennement bastionnée, qui reste la plus entière: il y a dessus ce canal un corps de garde et on y a fait en 1710 des écluses ou empellements de bois pour retenir les eaux dans le canal Maubec.»

Qu’était cette porte de Saint-Eloy? «qui ne servait que d’ornement; qui fut faite après le razement de La Rochelle, pour distinguer la ville d’avec le faubourg Saint-Eloi; c’était par cette porte que l’on faisait les principales entrées quand il venait quelques seigneurs à La Rochelle. Elle a esté rayée en 1689.»

IV

Table des matières

ENTRÉE SOLENNELLE DES SOUVERAINS

A LA ROCHELLE

La porte de Cougnes était celle par laquelle entraient solennellement princes et souverains venant visiter La Rochelle. Les habitants avaient à cœur d’entourer ces réceptions d’un éclat extraordinaire. Ils semblaient faire montre d’un certain orgueil, en rappelant aux têtes couronnées que si l’accueil était chaleureux et sincère, ils traitaient leurs hôtes presque d’égal à égal dans leur ville où, jaloux de leur indépendance, ils se considéraient, avant tout, comme les seuls maîtres de leurs destinées. Aussi fallait-il, à chaque réception de ce genre, que le souverain se conformât à une formalité qui, tout en ménageant l’amour-propre local, présentait en même temps une garantie contre l’inviolabilité des prérogatives municipales.

Un cordon de soie était tendu en travers de la porte de ville. Le maire se tenait derrière cette entrave symbolique, recevait le roi et lui faisait jurer sur l’Evangile, avant d’aller plus avant, de conserver les franchises du pays. Une fois le serment prêté, le cordon était coupé et les Rochelais faisaient au monarque une réception brillante et enthousiaste.

Même après la funeste bataille de Poitiers, — alors que le roi Jean fut fait prisonnier et que La Rochelle devint possession anglaise par le détestable traité de Brétigny, — il fallut ouvrir ses portes au représentant de la Grande-Bretagne, Bertrand de Montferrant, le 6 décembre 1360. Celui-ci prêta le serment qu’on lui demandait et promit, au nom de son maître, de respecter les privilèges accordes antérieurement à La Rochelle. Le maire, Louis Buffet, le mit alors en possession de la ville, en la lui faisant traverser dans sa plus grande étendue; et tous deux, à cheval, se tenant par la main, suivis d’un nombreux cortège, allèrent jusqu’à la porte des Deux-Moulins, ratifiant ainsi — bien à contre-cœur — le traité qui séparait La Rochelle du reste de la France.


Quand les anglais furent expulsés, grâce au subterfuge de Chaudrier, Duguesclin, qui guerroyait sur les bords de la Charente, voulut prendre la ville au nom du roi de France; les Rochelais fermèrent leurs portes et ne les rouvrirent qu’aux princes représentant le roi, qui durent se sou— mettre à l’habituelle formalité du serment devant le cordon de soie.

Après avoir repris La Rochelle à son frère le duc de Guyenne, auquel il l’avait cédée trois ans auparavant, Louis XI fit son entrée le 24 mai 1472, sous la porte de Cougnes. Les Rochelais, restés fidèles au duc de Guyenne, reçurent le roi sans apparat. Le maire et les notables se tinrent, suivant l’usage, derrière le cordon qui barrait complètement la porte. Ils exigèrent du roi, conformément à la tradition, avant d’entrer dans la ville «de respecter et maintenir à jamais les privilèges, franchises, libertés, domaines, statuts, coutumes, prérogatives, prééminences, droits de noblesse et de juridiction.»

Louis XI mit pied à terre et, à genou, tête nue, la main sur la sainte Paterne que tenait le maire, prononça le serment qu’on exigeait de lui. Le maire, de son côté, fit serment de fidélité au roi; le ruban fut tranché et le souverain et son cortège furent admis à pénétrer dans la ville.

ENTRÉE DE LOUIS XI A LA ROCHELLE


François Ier fut reçu le Ier février 1519, conformément à la tradition usitée. Les clefs de la porte de Cougnes lui furent offertes et il jura, comme ses prédécesseurs, de conserver les privilèges et franchises de la ville.

La réception d’Antoine de Bourbon, roi de Navarre, gouverneur de La Rochelle, de sa femme Jeanne d’Albret et de leur fils Henri, qui n’avait que quatre ans, eut lieu, toujours à la porte de Cougnes, avec le cérémonial habituel. Les deux époux prêtèrent le serment d’usage et le couple princier fit son entrée, sous un dais de drap d’or que portaient les membres du Corps de ville. Mais la foule manifesta son enthousiasme avec tant d’ardeur, que les souverains durent regagner leur litière et suivre ainsi l’itinéraire qui leur était tracé. La Réforme avait déjà fait de rapides progrès, le nombre des protestants augmentait de jour en jour à La Rochelle et les perpétuels conflits entre huguenots et catholiques menaçaient de dégénérer en luttes sanglantes. Charles IX et sa mère, qui se rendaient à Bayonne, résolurent de passer par La Rochelle pour tâcher d’étouffer les germes du nouveau culte.

ENTREÉ DE CHARLES IX PAR LA PORTE DE COUGNES


Le roi n’eut qu’une demi-confiance dans les démonstrations de fidélité que les Rochelais se proposaient de lui adresser. Cependant, le 13 septembre 1565, les habitants avaient préparé pour Leurs Majestés la réception la plus brillante qui se fût vue jusqu’à ce jour, afin de s’attirer les bonnes grâces d’un maître irrité, auquel ils ne pouvaient résister. La situation était la même qu’à la première venue de François Ier à La Rochelle. Les historiens de l’époque nous ont laissé l’énumération minutieuse des différentes autorités et corporations qui devaient constituer le cortège, et donner ainsi, à cette entrée solennelle, une magnificence extraordinaire. Mais le roi, toujours défiant, exigea, pour plus de garantie, que les pièces d’artillerie fussent conduites hors des murs; il remit au lendemain son entrée dans la ville et passa la nuit au monastère de Saint-Jean-Dehors.

Quand le moment fut venu, pour le cortège royal, de pénétrer dans la ville, la formalité du cordon de soie ne se passa pas conformément à la tradition. A la porte de Cougnes, le connétable de Montmorency demanda ce que signifiait ce ruban qui barrait la route, et, mécontent de l’explication qui lui fut donnée, coupa de son épée cet obstacle inadmissible pour lui. Le maire se précipita à la bride du cheval du roi et adjura son souverain de respecter cet antique usage. Celui-ci se contenta de répondre: «Soyez fidèles et loyaux sujets et je vous serai bon roi!»

Si le peuple eut eu connaissance de cet incident, peut-être n’eut-il pas fait un accueil aussi enthousiaste à ce roi et à sa mère qui devaient, sept ans plus tard, être les instigateurs des massacres de la Saint-Barthélemy.

La porte de Cougnes fut encore le théâtre d’une réception particulièrement flatteuse pour l’amour-propre rochelais. Les habitants avaient pris fait et cause pour le prince de Condé, chef du parti protestant, contre les troupes royales; le brave La Noue avait vainement tenté de rallier ses compatriotes à la cause du roi; mais après des tergiversations sans nombre qui ne purent aboutir, les deux partis restèrent irréconciliables. Le frère du roi, le duc d’Anjou vint, en 1573, mettre le siège devant La Rochelle. La résistance fut acharnée; les femmes même déployèrent un courage héroïque à la défense de la ville. Le prince, après des efforts inouïs et des assauts toujours infructueux, désespérait de se rendre maître, par la force, de cette ville qui lui opposait une résistance insurmontable.

Sur ces entrefaites, des ambassadeurs venus de la Pologne, offrirent au duc d’Anjou le trône de leur pays. Ce fut une occasion que ce prince s’empressa de saisir pour lever le siège et signer, au plus vite, un traité de paix avantageux aux Rochelais. Il partit pour Nantes avec les seigneurs qui l’avaient accompagné et n’entra pas dans la ville. Mais les représentants de la Pologne manifestèrent aux Rochelais le désir de pénétrer dans cette cité, dont la défense héroïque provoquait leur admiration. Il fut déféré à leur demande et on leur rendit les plus grands honneurs. La réception se fit à la porte de Cougnes. La foule était venue contempler ces étranges personnages singulièrement vêtus. «Ils avaient la tête rasée par derrière — dit Amos Barbot — à la façon des Tartares; ils portaient des arcs et de larges carquois et accoutraient, eux et leurs chevaux, de grands panaches d’ailes d’aigle largement déployées.»

DÉFENSE DE LA VILLE PAR LES FEMMES, PENDANT LE SIÈGE DE 1573


Enfin, le dernier et le plus douloureux événement, dont cette principale porte de la ville devint le théâtre, fut l’entrée de Louis XIII et du Cardinal, après la reddition de La Rochelle, le Ier novembre 1628. Sur les trois heures du soir, le roi, à cheval, vêtu de son armure et précédé du Cardinal, prit possession de la ville vaincue.

ENTRÉE DES DÉLÉGUÉS POLONAIS


Les principales autorités de la ville fléchirent le genou devant le souverain, qui leur demanda de «crier: grâce et vive le roi!» ce qu’ils firent avec «un grand ressentiment de douleur et de joie». Le maire, enfin, et les échevins implorèrent également la clémence royale, tandis que le peuple criait: miséricorde! Le roi fut touché de cet acte de soumission et versa même des pleurs à la vue de ces pauvres habitants, que la famine et les misères du siège avaient rendus comme des anatomies.

Ce n’était pas exclusivement par la porte de Cougnes qu’avaient lieu les entrées triomphales des souverains. La porte Saint-Nicolas fut aussi témoin de ces solennités.

Le duc de Guyenne avait confirmé aux Rochelais les privilèges concédés antérieurement par les rois de France. Dans leur reconnaissance, les habitants firent à ce prince un chaleureux accueil, quand il leur rendit visite. La réception eut lieu le 6 juillet 1469. Le maire, le Corps de ville et tous les notables allèrent à cheval, au-devant du duc, jusqu’à la Moulinette. L’entrée solennelle se fit par la porte Saint-Nicolas, où le maire offrit au duc les clefs de la ville, et après la formalité traditionnelle du cordon de soie entravant la route et le serment prêté de maintenir les libertés et franchises de la commune, le duc pénétra dans la ville, sous un magnifique dais porté par six des plus anciens échevins.

Le livre de la Paterne nous donne le récit des fêtes qui furent célébrées à cette occasion. Nous y trouvons, en particulier, qu’à la seconde porte Saint-Nicolas: «Une belle pucelle, bien parée et ornée, descendit d’amont en une tour, et laquelle présenta à mondit sieur ung cœur, par laquelle pucelle était signifiée La Rochelle, qui présentait son cœur à mond. sieur.»

Les différentes portes de ville, dont nous venons de donner la description, étaient confiées à la garde de gens qui devaient inspirer toute confiance. Ce poste était tellement important, que les portiers étaient exempts de toutes tailles, subsides et impositions.

UNE PORTE DE VILLE. (D’APRÈS BOURNAUD)


Aux époques troublées, une porte insuffisamment gardée ou traitreusement livrée, pouvait compromettre la sécurité de la ville. Aussi faisait-on bonne garde, pendant le jour. Le soir, la cloche de l’Echevinage avertissait chaque guichetier d’avoir à fermer toutes les issues de la ville. Les règlements pour l’ouverture et la fermeture des portes étaient établis dans les statuts du Corps de ville: du 1er avril au 30 septembre, elles s’ouvraient entre quatre et cinq heures du matin, et se fermaient à sept heures du soir; du 1er octobre au 1er avril, l’ouverture avait lieu entre six et sept heures du matin, et la fermeture à cinq heures du soir. Lorsque les portes étaient closes, les portiers remettaient leurs clefs aux mains du maire, responsable de la sûreté de la ville. Seul, le maire donnait des autorisations pour qu’on pût pénétrer ou sortir de la ville pendant la nuit.

Entourée de hautes murailles que dominaient de fortes tours avec leur poivrière en ardoise, cette ville qu’on jugeait imprenable et qui sut longtemps triompher des terribles assauts dirigés contre elle, présentait au XVIe siècle un aspect imposant et pittoresque. Les maisons, avec leurs hauts pignons, entassées les unes contre les autres dans une enceinte trop étroite pour les contenir, formaient une masse compacte et dentelée dont la crête silhouettait par dessus sa ceinture de pierre, tandis qu’émergeaient du faîtage de toutes ces toitures de superbes églises aux couvertures de plomb avec leurs clochers élégants artistement ouvragés. Tout cet ensemble donnait à la ville du moyen — âge un aspect grandiose et saisissant. Mais cette physionomie si étrange était condamnée à disparaître, à mesure que les besoins de la défense appelaient une transformation complète de ces antiques remparts.

Les Rochelais considérèrent, avec juste raison, que l’emploi des pièces d’artillerie nécessitait tout un ensemble de bastions et d’ouvrages avancés destinés à mettre la ville à l’abri de nouvelles attaques. Henri IV, «le bon ami des Rochelais», les autorisa à établir de nouvelles fortifications, qui furent construites de 1596 à 1612. Toute la prée Maubec et le vieux cimetière de Cougnes furent englobés dans le nouveau périmètre; au nord, des murailles s’élevèrent au fief des Grands et Petits-Lapins; à l’est, la courtine fut relevée jusqu’à la porte Saint-Nicolas; tandis qu’à l’ouest, de simples redans de terre suffisaient à la défense.

PORTE DE VILLE. (D’APRÈS BOURNAUD)


Masse donne une longue description — conformément au plan que nous reproduisons à la fin de cet ouvrage — des fortifications nouvelles qui devaient soutenir l’héroïque siège de 1628. «Dans ce temps — dit-il — l’an 1628, la ville avoit d’enceinte extérieurement près de 2000 toises, y compris l’ancienne ville, le faux bourg Saint-Nicolas et la ville neuve, et intérieurement 1600 toises, c’est-à-dire la partie qui estoit occupée par les maisons, les places, les jardins et le hâvre, et en ce tems, la ville neuve n’estoit guère peuplée.» Les fortifications de la ville consistaient en une série d’ouvrages minutieusement décrits avec toute la compétence que pouvait apporter un habile officier du génie, préposé à la reconstruction des fortifications de la ville.

«Toute la partie, de la porte Saint-Nicolas à la tour de la Lanterne, est bâtie de murs bien solides; elle estoit garnie d’une nombreuse artillerie avant le siège de 1628. Il ne reste sur pied, de toutes les anciennes fortifications de La Rochelle, que le front du costé de la mer, que l’on a conservé pour servir de digue contre l’impétuosité de la mer.

VUE CAVALIÈRE DU FRONT OUEST


«La porte Neuve estoit couverte d’un bastion détaché..... et des ouvrages qui, quoique irréguliers et estans en terre, ne laissoient pas de rendre la place de ce costé de difficile accès, à cause de son marais qui estoit en ces tems -là fort impraticable, estant entrecoupé de fossez et de marais gats outre que ce marais s’innondait par le moyen de petites écluses...

«Le front, depuis la tour de Sermaise, ou de la Crique, jusqu’à la porte de Cognes, estoit de 340 toises. Ce front estoit resté à peu près de même qu’il estoit au précédent siège, et comme ce costé est la partie de la place la plus attaquable, ils l’avoient enceint d’un second corps de place composé de trois bastions et demy, bien revestus de bonne maçonnerie.....

«La partie la plus défectueuse de toute la place estoit la gauche du vieux bastion de l’Evangile et devant la vieille tour de la Crique, dont la deuxième enceinte n’estoit que de terre et mal flanquée.

«La ville, enceinte depuis la porte de Cougnes jusqu’à celle de Saint-Nicolas, estoit de 540 toises, mais elle n’avait pas changé l’état où elle estoit pendant le siège de Charles IX. Pour rendre la ville plus régulière et l’agrandir d’une ville neuve, on enveloppa ce front de trois grands bastions bastis de même que les précédens.....

PLAN DE LA VILLE DE LA ROCHELLE EN 1626,

AVANT QU’ELLE FUT ASSIÉGÉE PAR L’ARMÉE CATHOLIQUE SUR LES PROTESTANTS



«Le front Saint-Nicolas estoit d’un fort difficile accez, à cause des marais salans; et que l’on en retenait les eaux par les écluses du moulin de Saint-Nicolas et de Maubec qui innondait ce costé. Comme ces eaux pouvoient estre coupées entre l’ouvrage à corne de Saint-Nicolas et le faux bourg de Tasdon, les Rochelais construisirent un fort qu’ils appelèrent: de Tasdon, sur le bord de la mer ou de la coste et au pied de Tasdon, tant pour s’assurer de ces eaux que pour augmenter les fortifications de ce costé, pour couvrir l’entrée du port et pour empêcher que l’on ne battit en brèche le bastion du Gabut.... C’est de ce costé que la place a pensé être surprise plusieurs fois. On ne sait pas bien positivement l’année que le fort de Tasdon a esté commencé, on tient qu’il fut fini un an avant la reddition de la ville, en 1628, mais il estoit fait deux ou trois ans avant le dernier siège.»

PORTE DE VILLE. (D’APRÈS BOURNAUD)


Après la reddition de la ville, Louis XIII déclara que: «Les murs, remparts, bastions et autres fortifications, fors les tours Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la Lanterne et les murs sur la mer, depuis Saint-Nicolas jusqu’à la tour de la Lanterne seront razez rez-pied, rez de terre, et les fondements arrachez, les fossez comblez, en sorte que la charrue puisse y passer comme sur les terres de labour.» Ainsi fut fait comme le roi l’avait ordonné et cette destruction s’opéra avec une extrême rapidité. Ce fut par la porte de Cougnes, le 11 novembre, que commença la démolition de l’enceinte de la ville.

PORTE DE VILLE. (D’APRÈS BOURNAUD)


«La Rochelle était naguère — dit un voyageur qui eut l’occasion de la visiter plusieurs années après le siège — une ville des plus puissantes et des plus belles et des plus riches; mais depuis le siége, auquel elle a succombé, il y a dix-huit ans, elle est tombée presque à rien. Il est déplorable qu’une aussi belle ville soit maintenant dans une aussi triste situation. Elle conserve à peine trace de ses beaux boulevards, de ses épaisses murailles, de ses profonds fossés, de ses redoutables remparts. Cette place si forte n’est plus guère qu’un grand village, un grand bourg, et de toutes les rues on voit la campagne. Par endroits, il n’y a plus de vestiges de murailles et il ne reste plus debout que quelques portes, quelques tours antiques, qui font juger de ce qu’avaient dû être ces constructions si solides, qu’après la prise de la ville, on mit plus de quatre années entières à la démolir.»

Cependant, bien que les murailles aient été complètement rasées conformément à la volonté du roi, il semble que les différentes portes de ville, à part celle de Cougnes, furent en partie conservées. En effet, Bournaud, qui vivait en 1740, nous a laissé plusieurs dessins de ces portes démantelées. Autour de ces vestiges devenus sans utilité au point de vue de la défense, les habitants y pratiquèrent des logements, sortes de verrues, venues s’incruster et enlaidir ces restes si précieux à la mémoire des Rochelais.

PORTE DU PONT-VERT


C’est dans ces conditions que Bournaud a essayé de reproduire les entrées de ville encore existantes. On peut dire: essayé, car ces sortes de graphiques, en couleur, sont tellement primitifs et malhabiles qu’ils sont fort difficiles à interpréter. Lorsqu’on est parvenu à leur donner — comme nous avons tenté de le faire — une forme à peu prés acceptable, on se trouve en présence d’une autre difficulté. Le dessinateur a eu soin de mettre, au bas de ses planches: J. N. Bournaud fecit anno 1740, avec une échelle indiquant la hauteur du monument. Sur l’une d’elles, il a même ajouté : «Cette porte est fort justement levée.» Mais... laquelle? Tous ses dessins ne portent aucune indication qui permet de préciser le sujet qu’ils représentent. On ne peut se livrer qu’à de simples conjectures à cet égard.

PORTE DE VILLE (D’APRÈS BOURNAUD)


Ceux qui ont eu en main le précieux volume dans lequel nous avons puisé la plupart des dessins que nous faisons figurer ici, ont pu mettre des titres, quand il s’agissait de motifs, pour lesquels il ne pouvait y avoir de doute. Arcére et Jaillot y ont consigné leurs annotations, mais personne n’a pu découvrir à quelles portes se rattachaient sept des dessins de Bournaud. Nous les reproduisons, espérant qu’après nos savants annalistes, quelques personnes plus clairvoyantes pourront peut-être apporter de nouveaux éclaircissements à ces dessins inexpliqués jusqu’à ce jour.

Cependant, il semble que d’après les vieux plans de la ville, la porte flanquée de ses deux tours représente peut-être la porte du Pont-Vert, donnant accès par la rue de la Verdière au quartier du Perrot.

LA NOUVELLE PORTE MAUBEC


Quant aux autres, il est impossible de leur donner une désignation quelconque. Les dessins de Masse, quoique de forme purement géométrale, sont bien plus précis et accompagnés de toutes les indications désirables.

Il nous reste à dire un mot de la nouvelle porte Maubec, qui se voit encore aujourd’hui, rue Saint-Louis, et qui sert d’entrée à un magasin d’eaux-de-vie.

Lorsque l’ancienne porte Maubec, derrière Saint-Sauveur, fut démolie, et que la prée Maubec fut comprise dans l’enceinte de la ville, on pratiqua dans l’épaisse muraille une ouverture en biais, protégée par deux bastions, et on lui donna le nom de: Nouvelle porte Maubec. A une époque où l’art architectural de la Renaissance a laissé chez nous des modèles si délicats, cette nouvelle entrée de ville semble avoir été construite dans des proportions si lourdes et si malhabiles, qu’on est tenté de supposer qu’elle a été édifiée avec des matériaux ayant servi à quelque ancienne construction et placés sans la moindre symétrie.

Les écussons qui l’ornaient ont été mutilés; fort heureusement Masse nous en a conservé le dessin. Nous y retrouvons toujours la disposition, adoptée pour l’ornementation des monuments publics: en tête, les armes royales; à droite, les armes du maire et à gauche celles de la ville.

V

Table des matières

LA DERNIÈRE ENCEINTE

Le démantèlement complet de La Rochelle donnait toute sécurité au pouvoir royal. Les habitants, dans une cité «ouverte», ne pouvaient plus songer à reconquérir leur antique indépendance; mais, par contre, La Rochelle — ce point important du littoral — restait sans défense contre les ennemis du dehors. L’Espagne, l’Angleterre, la Hollande, tenaient tête à Louis XIV et menaçaient d’opérer un débarquement sur nos côtes. Pour ne pas donner à ces redoutables adversaires l’idée de s’emparer de La Rochelle, Louvois conçut le singulier projet de raser simplement toute la ville et de combler le port. Heureusement, le maréchal de Lorges, auquel le roi avait confié le commandement des côtes de la Loire à la Gironde, entrava les volontés du ministre de la Guerre, et confia à M. de Ferry, ingénieur général, le soin de relever au plus vite les murailles de la ville. Ce travail fut exécuté avec une rapidité surprenante. En 1689, six mille hommes, bien dirigés, mirent quarante jours à donner une forme appréciable à la ligne que devait suivre la fortification projetée.

ARMOIRIES AU-DESSUS DE LA NOUVELLE PORTE MAUBEC


Des habitations s’étaient établies en dehors du périmètre des anciennes murailles, si bien qu’elles durent être englobées dans cette nouvelle enceinte qui prit, de ce fait, une étendue plus considérable que les précédentes. Ce furent les faubourgs de Lafond et de Tasdon qui souffrirent le plus de cette extension. Les maisons abattues servirent à la construction des bastions réédifiés; on y employa également les matériaux provenant de la démolition du Grand-Temple, sur la place d’Armes, qui avait été incendié deux ans auparavant, le 9 février 1687.

La place du Château — dont nous reparlerons plus loin — fut déblayée des constructions qui l’encombraient, et devint le superbe quadrilatère que nous voyons aujourd’hui.

PORTE DE VILLE. (D’APRÈS BOURNAUD)


Après dix ans de travail, vers 1700, les fortifications actuelles étaient complètement terminées. Seul, le front ouest restait en talus de terre, sans revêtement de pierre, tel qu’il existe de nos jours. La porte Neuve était flanquée d’un corps de garde, aux colonnes doriques, que nous avons vu récemment disparaître. Les talus du front ouest ne devaient être — paraît-il — qu’une défense provisoire.

Masse nous a laissé la description des grands projets de M. de Ferry, qui comptait faire de La Rochelle «une des plus belles places du royaume.» Il avait conçu le dessein d’élever une citadelle à la place du fort Louis, et de comprendre, dans le périmètre des fortifications, tous les terrains depuis la digue de Richelieu jusqu’à Saint-Maurice; le mur d’enceinte devait partir de la tour de la Lanterne, suivre le rivage jusqu’au fort Louis (où eut été placée la porte des Deux-Moulins); de là, rejoindre le lieu dit la Trompette et venir se souder au bastion de la porte Dauphine.

M. Le Pelletier de Souzy, intendant des fortifications de France, donna son adhésion à ce vaste projet, mais malheureusement, la mort, en 1700, ne permit pas à M. de Ferry de réaliser le plan qu’il avait conçu. Vauban qui, d’après Masse, jalousait son collègue, s’opposa à l’établissement d’une enceinte aussi étendue. Les travaux furent alors menés avec une extrême lenteur; le front ouest resta inachevé et la dépense totale de nos fortifications actuelles s’éleva à treize cent mille livres.

S’il eut été donné suite à la vaste conception de M. de Ferry, la ville eut pris une extension double de celle qu’elle occupe aujourd’hui. Le front ouest nivelé, les habitations eussent rapidement couvert toute cette énorme superficie, enclose et soudée à la vieille ville, et nous ne pouvons soupçonner les conséquences qui eussent pu résulter, pour La Rochelle, de la réalisation d’une entreprise aussi gigantesque.

PROJET DE FORTIFICATIONS DE LA VILLE, PAR M. DE FERRY, EN 1700


C’est encore à M. de Ferry qu’on doit le plan de la porte Dauphine qu’on nommait, au moment où elle fut construite: la porte du Landa. «Lorsqu’on y passa pour la première fois, le 9 mars 1698, elle fit l’admiration de nos concitoyens», — dit Brunzen de la Martinière. — Il n’y avait vraiment pas de quoi!

Les deux corps de caserne qui se trouvent à droite et à gauche de la porte Dauphine, furent construits de 1702 à 1710. On peut se faire une idée, par la description qu’en donne Masse, de ce qu’était à cette époque la vie du soldat. «Il existait, dans les deux bâtiments à trois étages, 96 chambres, et chacune d’elles contenait 6 lits à trois soldats par lit. Ce qui permettait de coucher 1728 soldats. A quoi on joignait encore 48 lits dans les greniers dans un des corps. Ce qui fait qu’on pouvait loger commodément 1872 hommes, ou trois bataillons complets.»

CORPS DE GARDE DE LA PORTE NEUVE


Enfin, la porte Royale est d’une époque plus récente. Elle fut commencée en 1700. On y travailla à diverses reprises et elle était encore inachevée en 1718.

Le projet consistait à faire, au-dessus des voûtes du corps de garde, un logement pour l’aide-major, et à y installer d’autres services. La façade intérieure devait être dans toutes les règles de l’ordre toscan; les colonnes sont restées à mi-hauteur. Mais le lieutenant-général du royaume ordonna de cesser ce travail et fit couvrir les voûtes simplement avec des tuiles.

Sous la première Révolution, le Conseil municipal décida que, sur chaque porte de ville figurerait l’inscription suivante: la Convention on la mort! Exprimant ainsi: «le vœu que tout bon citoyen doit former.»

La ville est restée jusqu’à nos jours astreinte, d’une manière rigoureuse, à tous les règlements militaires d’une place forte. Mais, il y a quelques années, la suppression des zônes les plus reculées eut pour résultat de dégrever de leurs servitudes des terrains sur lesquels il était interdit d’élever aucune construction.

Alors, — suivant cette règle étrange et inexpliquée et cependant indéniable, qui veut que les villes aient toutes une tendance à s’agrandir du côté de l’ouest, comme si elles voulaient bénéficier plus longtemps encore des derniers rayons du soleil, — La Rochelle vit, au couchant de ses murailles, sur des plaines arides et des marais fangeux, surgir de nombreuses habitations; et, sur les coteaux dénudés qui dominent la mer, s’élever au milieu de la verdure, de charmantes villas et de superbes résidences.

Aujourd’hui, le déclassement de la ville de La Rochelle comme place forte a été décidé, en vertu d’une mesure législative du 25 mars 1902. — Et comme conséquence, la ville sera démantelée.

LE FRONT OUEST AVANT LA CRÉATION DU PARC


Nous n’avons point à envisager les résultats administratifs et financiers qu’entraînera une pareille résolution. Mais nous ne saurions méconnaître que, quand La Rochelle n’offrira plus que l’aspect banal d’une ville ouverte, elle aura perdu, à tout jamais, le caractère pittoresque qu’elle devait à son enceinte fortifiée.

LE PARC


Les glacis du front ouest présentaient naguère un aspect triste et abandonné ; seule, la crête des remparts était garnie de grands ormeaux derrière lesquels se profilaient les divers monuments de la ville. Ces terrains vagues ont été convertis, depuis, en promenades publiques que viennent entrecouper des lacs et des cours d’eau. Aussi, ne verrions-nous pas sans regret disparaître — sinon toutes les fortifications de la ville — du moins les talus du front ouest avec leur ceinture d’arbres séculaires et leurs larges fossés, formant un encadrement superbe au verdoyant jardin qui va de la place d’Armes à la mer. Ce parc, tout ensoleillé, avec ses pelouses et ses massifs, ses sites habilement ménagés, forme un agréable contraste avec l’aspect étrange de nos rues tortueuses et sombres. C’est la note moderne et gaie, à côté de la physionomie grave et sévère de l’antique cité.

Voilà, dans ses grandes lignes, les phases successives par lesquelles ont passé les quatre ceintures de murailles derrière lesquelles, à diverses époques, nos pères ont soutenu tant de luttes héroïques pour la défense de leurs convictions religieuses et de leurs franchises communales.


LES TOURS DE L’ENTRÉE DU PORT

(Restitution)

XVme Siècle.

Imp. L. Fort, Paris.


LA COURTINE DE LA TOUR DE LA LANTERNE


CHAPITRE II

Table des matières

Les Tours de l’Entrée du Port et de la Lanterne

MAINTES fois les tours de l’entrée du port et de la Lanterne ont été décrites par nos historiens rochelais, et Jourdan, plus spécialement, nous a laissé une étude très approfondie de ces monuments. Le travail de notre annaliste a paru d’abord dans le journal le Courrier de La Rochelle, sous le titre de: Lettres Rochelaises. Nous avons, nous-même, réédité ces Lettres dans un ouvrage de luxe sur La Rochelle, où se trouve un chapitre spécial consacré à ces édifices.

Nous avons aussi utilisé, dans un ouvrage à part, le texte même de ce chapitre, dans lequel nous avons intercalé une série d’eaux-fortes pour la publication d’une plaquette ayant pour titre: les Tours de La Rochelle; de sorte que l’étude de Jourdan, sur les tours, se trouve reproduite dans trois éditions différentes.

Depuis, M. G. Musset — avec la compétence spéciale que nous lui connaissons — a eu l’occasion d’écrire un long article sur le même sujet dans la Revue Encyclopédique; si bien que chaque fois qu’on essaiera de traiter pareille matière, on courra le risque de se trouver aux prises avec une question déjà savamment étudiée.

PLAN DES TOURS DE CENTRE DU PORT


En ce qui nous concerne, hâtons-nous de dire que les illustrations justifient le texte qui les accompagne. Le plus souvent, en effet, une simple indication suffit, lorsque l’image rend tangible ce qu’il est superflu de décrire.

Les dessins, les croquis, les plans concernant les tours, que nous avons trouvés à la Bibliothèque de la Ville et aux Archives de l’administration du Génie militaire, sont si nombreux, qu’il était indispensable de les faire figurer dans cet ouvrage.

Masse est surtout la source à laquelle nous avons le plus abondamment puisé, et le manuscrit qu’il nous a laissé complète les dessins qu’il a relevés. Il n’est pas sans intérêt, non plus, de dire un mot de la restauration que ces vieux monuments ont subie et des adaptations nouvelles qui leur sont réservées.

I

Table des matières

LA TOUR DE LA CHAINE

Les annalistes rochelais pensent tous qu’avant la construction des tours qui défendent l’entrée du port, il devait y avoir, sur les mêmes fondations, des ouvrages moins importants, mais dont la nécessité s’imposait dans le but d’opposer un obstacle aux approches de l’ennemi du côté de la mer. Jourdan base cette opinion sur une mention faite au sujet de tours — qui ne pouvaient être celles actuelles — protégeant l’entrée du port, à l’époque où Louis VIII délivra la ville de l’occupation anglaise, en 1224. Ces constructions devaient se rattacher à la muraille, construite en 1199, qui reliait le faubourg du Perrot (quartier Saint-Jean) à la ville.

Il ne reste aucune indication précise sur le moment où les constructions actuelles furent substituées aux ouvrages antérieurs. Il est question, pour la première fois, de la tour de la Chaîne, lorsque le Corps de ville fut appelé à nommer le capitaine préposé à la garde de cette tour, en 1345.

Masse est plus affirmatif: il dit que la tour de la Chaîne fut bâtie en 1378 et achevée en 1380, — deux ans seulement pour une construction de cette importance! la chose paraît peu vraisemblable.

La confusion que les historiens ont souvent faite dans les appellations des tours de l’entrée du port — surtout en ce qui concerne la grosse et la petite tour de la Chaîne — rend encore plus obscures les explications qu’ils en ont données.

On lit dans le manuscrit de Conain, à la date de 1382: «Comme la grosse tour de la Chaisne, vers le Perrot, estoit tout en ruine, on la fit receper dés les fondements et elle fut commencée à bastir de pierres de taille, ce qui fut continué les années suivantes...» Et — dit le livre de la Paterne, écrit en 1468 — : «fut achevée la tour neuve de la Chesnc, en icelluy an 1390.» Ce que confirme Baudouin, quand il écrit: «Le Corps de ville, ayant continué la construction de la grosse tour de la Chaisne, la fit rendre du tout en sa perfection et avoit icelle commencé à faire receper dès l’an 1382.» D’où on peut conclure que cette tour date de 1382 à 1390.

On remarquait — dit Mervault — sur cette tour les statues de Charles V et de sa femme, dont Masse a relevé le dessin — fort incorrect, d’ailleurs. «Leurs têtes — dit Jourdan — que le temps avait déjà fortement égratignées, ne portent plus trace de couronne, on peut seulement reconnaître un sceptre dans la baguette ou le bâton fleurdelysé que l’un et l’autre tiennent à la main; d’ailleurs, leur place au-dessus des armoiries de la ville et du maire, doivent compléter la preuve que ce sont bien des statues royales. Mais, comme elles n’étaient reconnaissables par aucune inscription, ni signes caractéristiques, Mervault a bien pu prendre pour celles de Charles-le-Sage et de Jeanne de Bourbon, les statues de Charles VI, le fou, et d’Isabeau de Bavière, de si triste mémoire. Si encore il était possible de distinguer à quel maire appartient l’écusson armorié qui se trouvait immédiatement au-dessous: un griffon accroupi tenant sous sa griffe gauche une sorte de monstre! Malheureusement, nous ne connaissons les armes que d’un bien petit nombre de maires, et nous ignorons complètement auquel se rapportent celles-ci, sur l’exactitude desquelles l’inhabileté du dessinateur ne permet guère, d’ailleurs, de compter.»

STATUES SUR LA TOUR DE LA CHAINE


La tour de la Chaîne est celle qui a le plus souffert des trois tours dont nous nous occupons dans ce chapitre. Elle n’est plus qu’un cylindre, dépourvu de sa toiture et vide à l’intérieur. Sa hauteur, de 20 mètres actuellement, était primitivement de 34 mètres, de la base au parapet. Elle était couronnée de créneaux à meurtrières cruciformes, avec mâchicoulis. Son diamètre est de 16 mètres et sa muraille en a 3 et demi d’épaisseur.

La salle du rez-de-chaussée, qui existe encore, est octogone et les nervures de ses voûtes d’arête, de forme ogivale, retombent sur des colonnettes. Celle du premier étage, aujourd’hui effondrée, reposait sur des culs-de-lampe à face humaine. Les deux étages supérieurs n’avaient que des planchers, dont les poutres s’appuyaient sur des consoles que l’on voit encore.

Entre les deux parois concentriques de cette robuste construction, des réduits ont été pratiqués pour recevoir, plus tard, des canons; les escaliers se développaient dans l’épaisseur de cette double muraille.

LA GRANDE ET LA PETITE TOUR DE LA CHAINE


Sur le sommet de cette sorte de tour intérieure, dont la crête dépassait de quelques mètres le parapet, était établie une chapuce, ou toiture en forme de poivrière en ardoise, qui, refaite plusieurs fois à des hauteurs différentes, fut définitivement «recouverte tout à bout — dit un chroniqueur — sous l’année 1588.»

Cette tour serait encore dans le même état de conservation que les deux autres, si elle n’eût été l’objet d’un acte de vandalisme de la part du comte du Doignon. Celui-ci était gouverneur général du pays d’Aunis et avait établi son logement dans la tour de la Chaîne, qu’il avait fait solidement fortifier, en même temps que la courtine de la tour de la Lanterne. Ayant pris parti pour le prince de Condé contre le roi, les troupes royales et les milices rochelaises voulurent le déloger de cette sorte de repaire. Plutôt que de tomber aux mains de ceux qui le cernaient, il mit le feu aux poudres dont il avait fait une ample provision, et l’édifice s’effondra, le 19 novembre 1651, sous une formidable explosion.

LA TOUR DE LA CHAINE. (D’APRÈS MASSE)


«Cette tour fut tellement détériorée — dit le Mercure Rochelais — qu’en une matinée, la fureur de ces rebelles détruisit un pompeux et superbe édifice, pour qui l’insolence des temps avait eu du respect. Ces soldats, pour ne pas être victimes de l’explosion, s’étaient réfugiés dans la tour Saint-Nicolas, en traversant le chenal à la nage.»

Ce n’est qu’au commencement du siècle dernier qu’on a nivelé le couronnement de la tour de la Chaîne. Il eut été bien plus intéressant de la laisser dans l’état où elle se trouvait après la catastrophe, telle que Masse l’a dessinée et que J. Vernet l’a reproduite dans son tableau du Port de La Rochelle.

Entre la grosse tour et la petite tour de la Chaîne, dont nous parlons ci-après, se trouvaient divers corps de bâtiments, assez vastes pour servir de corps de garde aux milices bourgeoises et pour y loger le capitaine préposé à la garde des tours. Ce poste était jugé d’une telle importance, que le titulaire prêtait serment de fidélité aux mains du maire, et était tenu d’y résider avec sa famille, sans découcher la nuit, afin d’exercer une active vigilance, en cas de surprise de l’ennemi.

Il y a tout lieu de croire que c’est sur la vitre d’une des fenêtres de ces appartements, que Louis XI grava, avec le diamant qu’il avait au doigt, les mots rapportés par tous les historiens: «Oh! la grande folie!» faisant allusion à la faute qu’il avait commise en abandonnant à son frère, le duc de Guyenne, le pays d’Aunis et de Saintonge, et en particulier La Rochelle, qu’il considérait comme un port de première utilité pour la prospérité commerciale de son royaume.

II

Table des matières

LA PETITE TOUR DE LA CHAINE

La petite tour de la Chaîne, attenante au corps de logis qui la séparait de la grosse tour, était d’une forme qu’il n’est pas facile de préciser à l’heure actuelle.

On peut s’étonner qu’il ne reste plus trace, aujourd’hui, d’un monument détruit depuis cent ans à peine, à tel point qu’on se demande si sa forme était ronde ou carrée. La plupart des vieux plans de la ville la représentent de forme ronde du côté du port et carrée du côté de la mer; mais ces documents manquent tellement d’exactitude qu’ils ne sauraient faire autorité en pareille matière.

La construction de la seconde tour devait remonter au milieu du XIVe siècle. Sans avoir l’importance de la tour Saint-Nicolas, elle devait présenter, à l’intérieur, un aspect à peu près semblable et constituer, avec cette dernière, la défense la plus sérieuse de l’entrée du port.

Dans son soubassement, à la hauteur moyenne des marées, se trouvait une large ouverture voûtée, par laquelle pénétrait la lourde chaîne qui, chaque soir, barrait la passe entre les deux tours, et qu’on tendait à l’aide d’un treuil. C’est cette chaîne que — dit plaisamment Rabelais — Gargantua fit venir, tout exprès, pour maintenir Pantagruel dans son berceau.

La petite tour de la Chaîne — à part la chambre de réserve pour la manœuvre de la chaîne — était pleine jusqu’à la hauteur du premier étage. On communiquait avec la grosse tour de la Chaîne, à l’intérieur, par un couloir pratiqué entre deux murs de 2 mètres d’épaisseur.

Ce n’est que dans la partie supérieure, dont les murs étaient moins épais, que les logements dont nous avons parlé avaient pu être aménagés. Le dessin de Masse suffit pour reconnaître le parti qu’on avait tiré de cette construction. L’explosion des poudres, provoquée par les soldats de du Doignon, n’avait pas peu contribué à sa destruction. Remaniée par la suite, elle perdit son caractère et son appropriation primitive.

COUPE DE LA TOUR DE LA CHAINE. (D’APRÈS MASSE)


L’exiguïté de l’entrée du port, pour les besoins de la navigation, nécessita sa démolition, afin de porter à 25m40 au niveau des quais, et 25m de la ligne de flottaison, l’ouverture du port entre les deux tours, qui n’était primitivement que de 12 toises (23m40).

III

Table des matières

LA TOUR SAINT-NICOLAS

Pas plus que pour la tour de la Chaîne, il n’existe de date certaine au sujet de la construction de la tour Saint-Nicolas. C’est encore la nomination, en 1384, par le Corps de ville, d’un capitaine préposé à la garde de cette tour, qui nous donne la première indication de son existence. Sa fondation daterait, suppose-t-on, de l’occupation anglaise, et serait antérieure à celle de la Chaîne. Elle formait, à elle seule, un fort avancé sur le havre, isolée dans sa puissante masse, sans point de jonction avec aucun ouvrage de défense, car le bastion du Gabut n’a été élevé que bien postérieurement.

Cette imposante construction est d’une forme assez irréguliére, et sa description est peu facile à préciser. Mais nous avons les plans de Masse, qui permettent de se rendre compte de sa disposition intérieure et des belles proportions de ses vastes salles ogivales; de ses curieux escaliers, si étrangement agencés; de ses charmants réduits pratiqués dans l’épaisseur des murailles, et de tout ce dédale de couloirs et de chemins de ronde si compliqués qu’il est facile de s’y perdre.

TOUR SAINT-NICOLAS


Il suffit, pour la décrire, de dire qu’elle est composée d’une sorte de donjon de forme carrée du côté de la mer, plus élevé que l’ensemble de l’édifice. Le sommet est terminé par une plate-forme aux larges dalles, sans couverture.

Aux flancs de cette base principale, vient se souder une partie circulaire avec renflement du côté du port. Tout l’ensemble de cette gigantesque construction est couronné par un large chemin de ronde, garni de meurtrières, de créneaux et de mâchicoulis, ainsi que le donjon qui la domine. Les consoles qui soutiennent ce crénelage sont à trois ressauts reliés par un entablement extérieur découpé en trèfles. La largeur varie suivant les contours du monument qui mesure, en moyenne, une vingtaine de mètres de diamètre. Sa hauteur totale est de 36 mètres environ.

Nous verrons, au cours de cet ouvrage, que les maires, par le fait de leur élévation à la première fonction municipale, étaient anoblis et avaient droit de porter des armes. Aussi, ne manquaient-ils pas de faire graver leur blason sur les monuments construits, ou simplement restaurés, au cours de leur administration. Nous remarquons, en effet, sur le côté est de la tour Saint-Nicolas, une niche dont l’encadrement remonte à la fin du XIVe siècle, où figuraient trois écussons. Mais ces emblèmes ont été tellement mutilés, qu’à l’heure actuelle ils seraient indéchiffrables, si le dessin n’en avait été conservé dans l’Armorial de la ville. Conformément à l’usage adopté en pareille circonstance, en tête figuraient — comme hommage rendu au souverain — les armes royales, supportées par deux griffons; au-dessous, le bateau symbolique de la ville surmonté de trois fleurs de lys; et à côté, le blason d’un maire, «probablement — dit Jourdan — celui de Jehan Girard, qui fut maire en 1379 et qui portait: «losangé d’argent et de gueule.»

Démantelée, depuis les assauts que durent livrer les Rochelais et les troupes royales en 1651 lors de l’insurrection de du Doignon, cette tour fut l’objet d’une importante restauration en 1880, sur les plans de M. l’architecte Lisch; si bien qu’elle présente, à l’heure actuelle, l’aspect qu’elle avait primitivement. Cette restauration eut cependant été plus complète si l’on eut rétabli la dernière salle circulaire qui existait à la hauteur du chemin de ronde. Elle était couverte d’une poivrière en ardoise, comme la tour de la Chaîne. Conain dit, en effet, que la foudre mit le feu à cette couverture, en 1596, et d’après Masse, que cette tour, couverte d’un comble en ardoise, fut rabaissée en 1683. On voit encore la moulure de la corniche intérieure qui faisait le tour de la pièce, et les encorbellements où reposaient les poutres maîtresses qui supportaient la charpente.

Au moment où le comte du Doignon opposait à ses assaillants une dernière résistance, le Mercure Rochelais raconte, au sujet de cette couverture en ardoise, que: «Les canons que les Rochelois et les troupes royales avaient braqués contre la tour de Nicolas..... percèrent son chapeau à jour, en divers endroits, coupèrent les poutres et soliveaux, abattirent une bonne partie de la charpente et, par

ARMOIRIES SUR LA TOUR SAINT-NICOLAS


ce moyen, rendirent inutiles le haut de cette tour, qui se laissa oster sa calotte, malgré dix pièces de gros canons qui la gardaient.»

Après la reddition du rebelle, les Rochelais demandèrent, eux-mêmes, qu’on rasât les tours de l’entrée du port. Nous aurions bien du regret, aujourd’hui, s’il avait été donné suite à cette funeste proposition.

Les dessins que nous a laissés Masse nous permettent de nous rendre compte de la physionomie de cet édifice, quand il était pourvu de cette couverture qui complétait son aspect décoratif. «Cette toiture — dit-il — fut refaite en abaissant la construction d’un étage, si bien que la tour n’a plus que deux étages au-dessus du rez-de-chaussée, au lieu de trois comme précédemment.»

Et Masse ajoutait en marge de son dessin: «La tour de la Chaîne n’a point été couverte depuis qu’elle fut brûlée par le comte du Doignon, en 1652. On croit que ces tours sont fondées sur grillage. Il y a eu divers projets pour raccommoder ces tours, et si on les laisse encore longtemps elles pourraient bien tomber, surtout celle de Saint-Nicolas, qui est bien fractionnée.»

Cette réparation s’est fait attendre jusqu’à nos jours, mais elle a été encore entreprise suffisamment à temps, pour ne pas voir se produire la catastrophe que Masse envisageait.

L’intérieur de la tour Saint-Nicolas présente un intérêt tout particulier. Malgré le nombre de salles, de réduits intercalés dans l’épaisseur des murs, de couloirs qui s’enchevêtrent, d’escaliers multiples, un ordre bien déterminé préside cependant à l’agencement des divers services distribués dans chacune des parties de l’édifice. Au centre du monument, trois vastes salles octogones sont superposées; les deux premières, munies de voûtes d’arête dont les nervures reposent sur des colonnettes, et la troisième simplement recouverte d’une charpente destinée à recevoir la quatrième salle qui a été supprimée.

COUPE DE LA TOUR SAINT-NICOLAS


A une aussi grande hauteur, il faut, en effet, arrêter la poussée des voûtes qui, en cas d’ébranlement de la tour, compromettrait la stabilité générale. Une sorte d’oculus, percé dans la voûte d’arête — comme dans les clochers pour le passage des cloches — permet de monter, à chaque étage, les projectiles et les lourds fardeaux nécessaires à la défense et aux approvisionnements. Les salles basses ne sont éclairées que par des meurtrières, de manière à éviter toute surprise de l’ennemi.

Dans les renflements de la tour, se trouve aménagée une série d’appartements servant à l’habitation, et une petite chapelle, dont l’autel avec son retable finement sculpté en style ogival, est destiné à l’exercice du culte. Des escaliers, disposés d’une manière similaire dans la partie nord et la partie sud, donnent accès à la plate-forme supérieure et sont reliés par des chemins de ronde à tous les étages. Deux escaliers à vis, indépendants, pivotent d’un mouvement parallèle autour d’un noyau commun, ayant chacun un point de départ et un point d’arrivée différents. Ils mettent en communication la salle du premier avec celle du second étage, sans qu’il y ait entre eux de point de contact. Les petites salles de garde du donjon sont tout particulièrement disposées pour les hommes d’armes en vigie. La vue s’étend à l’infini sur la mer et permet de sonder les profondeurs de l’horizon.

Encore aujourd’hui, lorsque nous contemplons la ville du haut du donjon, nous ne pouvons nous défendre d’une impression profonde devant l’imposant spectacle que présente l’amas confus des maisons, au milieu desquelles émergent les hautes toitures des monuments et les clochers ouvragés de nos élises. Mais la sensation devait être bien plus saisissante encore quand le soleil sur son déclin empourprait de ses derniers rayons la ville du moyen-âge. Enserrée dans ses hautes murailles aux tours crénelées, avec son réseau inextricable de rues tortueuses, la vieille cité devait produire un effet étrange et grandiose à la lueur du crépuscule, donnant une forme indéfinissable à la masse confuse de ses pittoresques constructions. Les pignons des maisons, le sommet des édifices, dans la transparente fluidité de l’air, restaient encore quelques instants éclairés et vibrants sous une tonalité de cuivre en fusion, jusqu’au moment où la radieuse vision venait à s’éteindre graduellement dans l’ombre grandissante de la nuit.

L’intérieur de la tour Saint-Nicolas, avec ses larges salles gothiques et ses réduits pleins de mystères, avec ses murs froids et impassibles, laisse à peine deviner les évènements dont elle a été le témoin.

LA GUETTE DE LA TOUR SAINT-NICOLAS


On pénétrait autrefois dans la tour par la salle, au ras du sol, ainsi que le montre le plan de Masse. L’accès de cette salle n’est possible, aujourd’hui, qu’en descendant l’escalier qui fait communiquer le rez-de-chaussée au premier étage. C’est là que se trouvait attachée la chaîne qui barrait autrefois l’entrée du port.

Actuellement, pour entrer dans la tour Saint-Nicolas, il faut suivre une pente rapide dans le bastion adjacent à la partie est du monument. Jadis, un large fossé qui se remplissait à chaque marée et qui communiquait de l’extérieur à l’intérieur du port, isolait ce bastion de celui du Gabut. «A son extrémité — dit Masse — un petit fortin avait été édifié au commencement de la rampe. Il fut basti en 1649 par ordre de du Doignon; il estait fait en briques reliées par des chaînettes de pierres de taille et enceint du costé de la Grave d’un fossé de quarante pieds et fort profond, et sa contre-escarpe enveloppée d’un chemin-couvert et de glacis pallissadés.»

La porte par laquelle on pénètre maintenant n’était qu’une simple issue sur le chemin de ronde. Ce terre-plein forme un épaulement contre la tour et contribue à sa solidité, car celle-ci présente une inclinaison sensible du côté de la terre. Il y a lieu de supposer qu’un affaissement s’est produit au cours de la construction, ainsi qu’en témoigne la ligne des assises et le cordon de pierre, à mi-hauteur, qui ont perdu leur horizontalité. Une fois le premier tassement effectué, les constructeurs ont continué leur œuvre, convaincus, à juste raison, qu’il n’y avait rien de compromettant pour la solidité de l’édifice.

La tour Saint-Nicolas va recevoir une destination nouvelle. Le Génie militaire abandonne ses droits d’occupation, pour permettre à la Ville de placer son musée lapidaire dans les grandes salles du premier et du second étage. Toutes nos curiosités archéologiques seront vraiment à leur place dans ce cadre si bien approprié à leur nature et complèteront la décoration intérieure du monument.

L’AMORCE


Lorsque M. l’architecte Lisch fut chargé par l’Etat de la restauration des tours de l’entrée du port — classées comme monuments historiques par décret du 17 février 1879 — il remarqua, sur le flanc ouest de la tour Saint-Nicolas, la naissance d’un arceau encore très apparent. Il ne s’expliqua la raison d’être de cette amorce, qu’en concluant qu’il existait entre la tour Saint-Nicolas et la petite tour de la Chaîne, un immense arc sous lequel passaient les bateaux entrant au port. Cet arceau, surmonté d’une galerie crénelée, devait mettre les deux tours en communication et former ainsi un chemin de ronde ininterrompu avec la crête de toute la fortification.

On peut voir, en effet, sur la façade ouest de la tour Saint-Nicolas, le point de départ d’un arc qui pouvait s’amorcer en face sur la petite tour de la Chaîne. Au-dessus de la naissance de cet arc se trouvent trois pierres en encorbellement, qui — d’après M. Lisch — servaient de point d’appui au cintre sur lequel devait reposer la construction. Quand ce travail fut achevé, on se contenta, pour décintrer l’appareil, de couper les pierres sur lesquelles il reposait.

M. Lisch présenta à la Commission des monuments historiques le plan de cette restitution, qui lui valut une médaille d’or à l’exposition de 1866.

Cependant, aucun titre ne parle de ce fameux arceau; aucune gravure n’en fait soupçonner l’existence. Néanmoins, cette audacieuse tentative parut si séduisante, que bien des gens se complurent à admettre qu’une entreprise aussi hardie pour l’époque aurait peut-être bien pu avoir été réalisée. On ne peut, en effet, se soustraire au désir de reconstituer par la pensée cette gigantesque conception.

L’ENTRÉE DU PORT

La partie teintée représente l’état actuel; celle au trait, la partie disparue; celle au pointillé, la partie dont on ne peut certifier l’existence.


Quel aspect saisissant devait présenter, par un grand clair de lune dans la limpidité de la nuit, la masse énorme de ces deux tours profilant leur sombre silhouette sur la transparence du ciel et reliées par ce prodigieux portique enjambant l’entrée du port! On s’imagine les toitures d’ardoise de ces tours, accrochant çà et là la lumière lunaire, quelques archers immobiles sur la crête des vieilles murailles et la mer déroulant ses flots argentés au pied de ces puissantes forteresses, gardiennes vigilantes de la ville endormie.

S’il en est ainsi, si vraiment la restitution que nous avons essayé de reproduire a jamais existé, aucun spectacle n’était à même de séduire plus profondément l’imagination de nos pères et laisser une ineffaçable empreinte dans l’esprit populaire. Le souvenir s’en fut perpétué jusqu’à nous, mais hélas! tout est muet, et les documents, et la tradition.

(FIG. 1)


Quoi qu’il en soit, M. Lisch pense que c’est au moment où la tour Saint-Nicolas s’est infléchie vers l’est, que l’arceau est descendu, ne trouvant plus le point d’appui qui le contre-boutait; et peut-être, à ce moment-là, la petite tour de la Chaîne avait-elle une hauteur suffisante pour recevoir la retombée de cette arcade.

Malgré l’ingéniosité de toutes ces conjectures, il nous a semblé que le meilleur moyen de se faire une opinion, basée sur des données certaines, consistait à faire prendre des dimensions exactes de la naissance de cet arc; de calculer son rayon, et de se rendre compte, ainsi, de l’étendue de sa portée.

Nous nous trouvons en présence de la naissance d’une courbe qui, partant de zéro à sa base, se développe jusqu’à une largeur de 0m30 (Fig. 1). Quel en est le rayon?

Il suffit de poser le problème de la façon suivante: (Fig. 2).

(FIG. 2)


En prenant le triangle rectangle BDO, on a: OB = BD + OD; ou bien R2 = x2 + (R — y)2; Soit R2 = x2 + R2 — 2 Ry + y2.

Supprimant R2 de part et d’autre, on tire de cette égalité : 2 Ry = x2 + y2


En remplaçant x et y par leurs valeurs, qui ont été mesurées sur place, pour différents points de l’arc, on trouve, pour R, les valeurs suivantes:


La moyenne du rayon est donc de 11m62, sans tenir compte du second rayon, 8m182, pour lequel il peut y avoir une erreur de mesure, ou un déplacement dans la maçonnerie.

Or — nous dit Masse — la passe entre les deux tours, avant qu’elle soit élargie, était de 12 toises (soit 23m40). Le rayon que nous venons de calculer est de 11m62. Porté au double, il représente 23m24; c’est-à-dire — à quelques centimètres prés — la largeur de l’entrée du port à cette époque. (Fig. 3). Donc, on peut conclure que: s’il n’est pas possible d’affirmer que l’arceau ait existé, il est mathématiquement démontré que cette construction pouvait relier les deux tours et que son arc était en plein cintre.

(FIG. 3)


Grâce à cette démonstration, nous sommes encore autorisés à croire à la possibilité d’un arceau, gigantesque dans ses proportions, soudant l’une à l’autre les vieilles tours de l’entrée du port; nous pouvons donner libre cours à notre imagination, en reconstituant par la pensée l’œuvre que nos pères ont peut-être réalisée; et le champ reste toujours ouvert aux artistes pour restituer à ces robustes édifices du moyen-âge un point de jonction dont l’exécution tenait du prodige.

IV

Table des matières

LA TOUR DE LA LANTERNE

La courtine qui relie la tour de la Chaîne à la tour de la Lanterne était jadis battue par la mer, à chaque marée; le terre-plein du chantier de construction n’existait pas, et la porte qui y mène est toute récente. La muraille primitive date de 1387. Elle était flanquée de plusieurs tours pleines qui assuraient sa solidité et formaient une résistance contre la violence des tempêtes. Plus élevée que la muraille actuelle, elle servait de chemin de ronde à la fortification. On y accédait par un escalier qui fut refait à neuf en 1583 et définitivement reconstruit, comme il est aujourd’hui, en 1615.

A l’extrémité ouest de cette courtine et à l’angle droit que faisait la fortification «formant — dit Masse — une des encoignures de la ville où aboutissaient les murs de la porte Neuve», s’élevait la tour de la Lanterne, dont le pied baignait alors dans la mer. C’était comme un puissant éperon opposé aux fureurs de l’Océan. En avant se trouvait un ouvrage avancé, entouré d’eau, destiné à protéger la porte des Deux-Moulins, établie à cette époque à l’extrémité de la rue Saint-Jean. A ses pieds se déversait le cours d’eau de Parthenay, qui descendait de Lafond, bien plus abondant qu’il ne l’est aujourd’hui.

La tour de la Lanterne est plus récente que celles de l’entrée du port; aussi est-on mieux documenté en ce qui la concerne. On sait qu’elle fut commencée en 1445 et achevée, après une longue interruption, en 1476, sous la mairie de Mérichon, conseiller du roi Louis XI, qui contribua, de ses deniers personnels, à l’achèvement du monument. Elle mesure environ 70 mètres de haut, de sa base au sommet dé la flèche. On l’appelait aussi tour du Garrot, parce qu’elle était pourvue d’un énorme cabestan destiné au désarmement des nefs, qui venaient y faire le dépôt de leurs armes et munitions, avant d’être admis à entrer au port. On la nommait encore: tour des Prêtres, parce que treize prêtres, qui y étaient emprisonnés- pendant les luttes religieuses, y furent égorgés et précipités dans la mer.

Sa forme n’a pas subi de grandes modifications depuis sa construction. Elle se compose d’un énorme fût cylindrique sans ornement, autrefois entouré de créneaux et de meurtrières cruciformes, appuyés sur des consoles saillantes trilobées formant mâchicoulis.

On arrive à la galerie, qui fait le couronnements de cette base trapue, par une tourelle dont le sommet, en forme de pyramide quadrangulaire, porte uné inscription que Jourdan traduit ainsi: «L’an de l’incarnation MCCC sexante huyt, en la mairie de

«Me Jehan Mérichon, sieur d’Huré, Lagord, Le Breuil-Bertin, conseiller du roy et bailly «d’Aulnis, fut parachevée cette tour.» De cette galerie s’élève une flèche élégante, haute de 30 mètres environ, à 8 pans, dont les arêtes saillantes sont pourvues de crochets du style flamboyant, reliés entre eux par une légère moulure qui divise la flèche de 3 mètres en 3 mètres. Au pied de cette flèche, sur chaque face, se trouve une fenêtre trilobée surmontée d’un fronton à angle aigu, accompagné de pinacles sur les côtés. Quelques-unes de ces ouvertures subsistent encore dans leur état primitif; d’autres ont été aveuglées ou mutilées.

ARMOIRIES SUR LA TOUR DE LA LANTERNE


Vers le milieu de la flèche se trouvait une galerie circulaire, également munie de créneaux et dont il ne reste que les consoles. On y accédait par la tourelle qui se trouve au flanc nord, au-dessus de laquelle était placé le fanal qu’on éclairait la nuit et qui fit donner à la tour le nom de: la Lanterne. «Le maire — dit un de nos annalistes — y fait mestre, selon les statutz politics de la ville, un gros cierge ou autre massif flambeau, dans une lanterne de pierre qui est élevée sur un des costéz des hautes galeries de la tour, pour adresse et signal de sécurité à ceux qui, voyageant sur mer, auraient esgaré leur route, et aussi les avertir ayant relasché à cette lumière des bancs, escueils, anses, côtes, sables et autres lieux dangereux, qui avec un grand hazard se rencontrent en ceste mer...» Ce phare, bien primitif et d’une luminosité douteuse, devait être d’un médiocre secours aux navigateurs. Mervault donne de cette lanterne une description très précise: «Elle était en pierre de taille à 6 pans, percée à jour et vitrée, pour empêcher que le vent n’esteignit les flambeaux que l’on mettait dedans, la nuit.» Masse, tout en constatant le fait, dit «qu’il a vu des vieux dessins qui marquent qu’il y avoit d’attaché à cette pyramide un gros fallot attaché à un poteau de fer.» On a mis, depuis, une coupole de pierre à la place de cette élégante lanterne, qui devait produire un si gracieux effet au sommet de cette tourelle.

Quelques-uns prétendent que le jour on brûlait du bois à l’intérieur de la flèche, pour que la fumée servît de signal. M. Violet-Leduc, s’entretenant avec M. Lisch, lui exprimait ses doutes à cet égard et lui rappelait que les anciens phares étaient éclairés par de grands feux de bois. Il ajoutait qu’il ne serait pas éloigné d’admettre que l’aiguille de la tour de la Lanterne ne fût qu’une immense cheminée ouverte autrefois à son extrémité supérieure, et qu’à sa base, au-dessus de la voûte de l’étage supérieur, on allumait un vaste brasier de fagots ou autres matières combustibles; qu’alors les cinq grandes fenêtres de la flèche et aussi les ouvertures plus petites dont elle devait être percée sur chacun de ses pans s’éclairaient d’une vive lumière qui, pendant la nuit, projetait au loin un brillant éclat, tandis que, pendant le jour, l’épaisse fumée qui s’échappait du sommet de la tour pouvait transmettre des signaux à de très grandes distances, soit aux îles voisines, soit aux navires qui étaient en mer. Mais rien n’indique qu’il en fût ainsi. Du reste, Masse nous donne quelques renseignements sur le mode d’éclairage de nos côtes, qui nous font présumer que jamais la tour de la Lanterne n’a été pourvue d’un foyer dont la fumée servait de signal aux bateaux.


FANAL DE LA TOUR DES BALEINES (ILE DE RÉ)


Quand il parle de la tour des Baleines, à l’Ile de Ré — bien plus récente, il est vrai, que la tour de la Lanterne — et qu’il la dessine «en l’état qu’elle était en 1716», il met comme annotation en marge de son dessin: «Cette tour ou far est située à la pointe des Baleines. On y allume tous les soirs un feu dans une lampe ou réchau avec de l’huile, pour éclairer les vaisseaux qui viennent de la mer, et pour leur faire distinguer le pertuis Breton d’avec le pertuis d’Antioche et éviter les écueils qui sont le long des costes de l’Isle de Ré et de l’Isle d’Oléron, dont la plupart sont en partie cachés sous l’eau en basse mer, surtout celui qui part de la pointe des Baleines. Il y a trois fanaux ou fars dans le golfe Aquitanique ou mer de Gascogne. Le principal est la tour de Cordouan, à l’embouchure de la Gironde. Le second est celui de la pointe de Chassiron, ou du Bout du Monde, en l’Isle d’Oléron, et le troisième est celui des Baleines. Les feux sont différents à tous les trois; les deux précédents se font avec du bois, et celui-ci avec de l’huile. Ce fanal a été basti en 1679.»

COUPE DE LA TOUR DE LA LANTERNE


On peut donc conclure, que si la tour de la Lanterne avait été pourvue d’un pareil mode d’éclairage, à une époque quelconque, Masse en eût parlé, puisqu’il nous renseigne sur les diverses façons dont nos côtes étaient éclairées.

L’intérieur de la tour de la Lanterne n’offre aujourd’hui qu’un intérêt secondaire. Le terre-plein qui l’entoure est relativement récent. On entrait autrefois dans l’intérieur par une ouverture pratiquée au niveau du sol. Comme pour la tour Saint-Nicolas, l’entrée actuelle n’était qu’une porte de chemin de ronde, au premier étage. La première salle est heptagone, avec voûtes d’ogive; on y retrouve la trace d’anciennes meurtrières qui commandaient le chenal. A quoi servait ce grand arc inscrit sur la maçonnerie extérieure de la face ouest de la tour? On ne saurait trop le dire. Jourdan prétend que ce pourrait bien être la baie par laquelle s’opérait le désarmement des nefs.

Les deux salles superposées devaient être voûtées comme la première, surtout en admettant qu’on y entretenait un grand feu, comme le suppose M. Violet-Leduc. A l’époque où Masse relevait la coupe et l’élévation de la tour, celle-ci avait déjà subi de profondes modifications. «On avait commencé — dit-il — à la miner pour la faire sauter. Le comte du Doignon y tenait garnison, ç’auroit esté un grand dommage si on avoit détruit cet édifice, qui est un des plus beaux monuments de l’antiquité de La Rochelle.»

Depuis, on a dû y pratiquer des aménagements spéciaux, sans le moindre souci de son caractère archaïque, pour servir de prison à la garnison. Enfin, l’administration du Génie militaire en a encore remanié les dispositions intérieures pour les besoins de ses services.

Les escaliers ont eux-mêmes été modifiés; il ne reste presque rien de celui qui montait à la lanterne et à la galerie supérieure, au milieu de la flèche. Dans l’épaisseur des murs se trouvent quelques petits réduits, avec leurs voûtes en ogive. Le corps de cheminée, dont le tuyau présente un aspect si désagréable, accolé à la flèche, a été détruit; c’est le contraire qu’il eut fallu faire. Les jolies fenêtres ont été murées et fort endommagées. A la base de l’aiguille, quelques appartements ont été disposés pour des usages spéciaux, et du parquet de la dernière salle on n’aperçoit que le vide intérieur de la flèche. Ce cône, frappé plusieurs fois par la foudre, a été refait sans qu’on se soit préoccupé de restituer à son extrémité les ornements qui devaient cadrer avec le reste du monument. «Les murs de la flèche — dit Masse — n’ont que six pouces d’épaisseur et sont fort dégradés, en 1718, et tomberont bientôt si on ne la raccommode.» Ce pronostic ne s’est heureusement pas réalisé, bien qu’aucune réparation n’ait été entreprise depuis cette époque.

ARMOIRIES SUR LA TOUR DE LA LANTERNE


Les archéologues ont essayé de donner quelques explications au sujet des divers blasons qui subsistent encore; mais ces armoiries ont été tellement mutilées qu’il est difficile d’en préciser la signification.

Nous reproduisons, cependant, ceux que nous avons trouvés dans l’Armorial de la ville et aux Archives de la direction du Génie.

Avant que la tour de la Lanterne ne fût classée, avec les tours de l’entrée du port, comme monument historique, l’autorité militaire utilisait cet édifice comme prison pour les soldats de la garnison. Beaucoup de personnes se souviennent encore avoir vu, sur la galerie extérieure, des prisonniers venant prendre l’air pendant leurs heures de captivité. En maintes circonstances, on y avait aussi enfermé, antérieurement, des bourgeois en état de rébellion contre le Corps de ville (1615); des protestants du Poitou, venus pour chercher un refuge à La Rochelle, y furent incarcérés après l’insurrection vendéenne de 1793; les «brigands de la Vendée» furent transportés et jugés à La Rochelle, après avoir été détenus dans la tour de la Lanterne.

ARMOIRIES SUR LA TOUR DE LA LANTERNE


Lorsque la commission des Monuments historiques obtint de l’Etat d’importantes allocations pour la restauration de la tour Saint-Nicolas, on pensait que les subsides accordés chaque année suffiraient, à la longue, pour permettre la reconstitution complète des tours dans leur état primitif; mais il n’en fut rien. Les crédits ont été supprimés et le travail de restauration s’est trouvé arrêté. Cependant, à l’heure actuelle, les travaux de la tour Saint-Nicolas sont repris avec vigueur et arriveront sous peu à un complet Achèvement. Il ne faut guère compter sur une mise en état de la tour de la Chaîne. Ce n est plus qu’une ruine dont le relèvement représenterait une dépense considérable et peu justifiée. Tandis que la tour de la Lanterne — en ce qui concerne tout au moins son aspect extérieur — pourrait, sans trop de frais, être l’objet d’un remaniement facile qui lui reconstituerait à nouveau sa physionomie primitive. Il suffirait de lui restituer sa couronne de créneaux, de rétablir ses élégantes fenêtres et d’ornementer, dans le style de l’époque, l’extrémité de son aiguille et sa gracieuse lanterne.

Maintenant que La Rochelle n’est plus classée comme place forte, quel sort est réservé aux tours de l’entrée du port et de la Lanterne? La ville reprendra-t-elle possession de ces glorieux édifices qu’elle avait fait élever pour sa défense? Il faut en conserver l’espoir. Ce serait alors une équitable restitution faite à la commune rochelaise.


LE MARAIS PERDU

Avant la Construction du Bassin Neuf.

Imp. Fort Paris.


LE PORT AU XIVe SIÈCLE


CHAPITRE III

Table des matières

Le Port, la Grande et la Petite-Rive, le Havre

A MESURE que le commerce rochelais prenait de l’extension, le chenal de Parthenay — qui constituait le premier port de La Rochelle — n’était plus accessible aux bateaux. Les vases et les galets en obstruaient l’entrée; l’établissement de moulins à eau, concédés à la commanderie des Templiers, formait un obstacle difficile à franchir; les navires, d’un plus fort tirant d’eau que les petites barques qui faisaient primitivement le trafic des marchandises, ne pouvaient plus remonter jusqu’au pied du vieux château. Il fallut se préoccuper de créer un nouveau port d’un accès plus facile pour la navigation.

On conçoit alors que les Rochelais pensèrent à utiliser l’estuaire naturel, s’ouvrant au sud de la ville, dans lequel venaient se déverser deux cours d’eau qui en maintenaient la profondeur: le canal de la Besse-de-la-Reine (la Verdière) et celui de la Moulinette.

Peu à peu, les habitants descendirent de la haute ville, berceau de La Rochelle, pour se fixer auprès de ce rivage appelé à devenir pendant des siècles le centre de leurs intérêts commerciaux.

Nous avons dit, dans un précédent chapître, que les Rochelais durent établir, à l’entrée de ce nouveau port, des ouvrages sur lesquels furent construites postérieurement les tours actuelles. Cette défense extérieure fut elle-même jugée insuffisante. Bien que des chaînes fussent tendues, d’une tour à l’autre, l’entrée de la passe pouvait être franchie et la ville livrée aux envahisseurs. Pour plus de sécurité, le port fut enclos d’une forte muraille destinée à mettre les habitants à l’abri d’une attaque de vive force.

LE HAVRE


Déjà la ville, dans la partie qu’occupe aujourd’hui le quai Duperré, était protégée par une muraille dépendant de son enceinte primitive. A celle-ci vint se souder un nouveau mur partant de la tour de la Gourbeille à la tour de la Chaîne; et un autre, ayant pour point de départ le canal Maubec et se dirigeant vers la porte Saint-Nicolas. Le havre se trouvait ainsi fermé de toutes parts et protégé contre toute surprise. Les vieux plans de la ville nous montrent cette vaste enclôture, surmontée de créneaux, flanquée de tours et percée de portes solidement défendues.

Toute la partie comprise entre le pont Saint-Sauveur et la tour de la Chaîne, formant à peu prés un angle droit, s’appelait la Grande-Rive, et celle s’étendant sur tout le lais de mer compris entre le pont Saint-Sauveur et la tour Saint-Nicolas, se nommait la Petite-Rive.

Cette ceinture de murailles ne fut complétée que plus tard, au XIVe siècle, par la construction du Gabut qui relia la tour Saint-Nicolas à la porte de ce nom. C’était là ce qu’on appelait le «Havre», tandis qu’on désignait sous le nom de «Port» toute la baie extérieure, beaucoup plus considérable qu’elle ne l’est aujourd’hui, puisque le Marais-Perdu n’avait pas encore été l’objet d’une emprise sur la mer.

I

Table des matières

LA GRANDE-RIVE

A l’époque dont nous parlons, l’outillage du port était loin de ressembler à celui actuellement en usage. Les quais, bâtis sur pilotis, étaient à peu prés rudimentaires. D’énormes pieux enfoncés dans la vase et reliés entre eux par des fascinages et des «palleplanches» servaient au déchargement des navires.

On ne pénétrait sur les quais que par les ouvertures pratiquées dans le mur d’enceinte. Celles-ci se clôturaient la nuit, aux heures où le beffroi communal sonnait la fermeture des portes de ville. Sur la Grande-Rive (quai Duperré), se trouvaient: la porte de la Poterie, à l’entrée de la rue de ce nom, disparue depuis, qui se dirigeait du havre à l’église Saint-Sauveur; un peu plus loin, la porte de la rue du Port, et à côté, celle de la Petite rue du Port; sur le quai Ouest, la porte du Foin (place Barantin), qui menait à la Grosse-Horloge; et enfin une sortie prés la tour de la Chaîne, donnant accès au quartier du Perrot.

Ces différentes issues, très étroites et d’un nombre fort restreint, devenaient un véritable obstacle au mouvement qui se produisait sur les quais. Afin de faciliter le déchargement et le magasinage des marchandises, les négociants commencèrent par appuyer, contre la muraille, de vastes hangars. Les droits concédés pour ces établissements comportaient, en échange, l’obligation pour les propriétaires d’entretenir les cales en pente, échelonnées de distance en distance sur toute la longueur des quais.


Ces chais et. hangars devaient, en outre, recevoir les marchandises arrivant soit par mer, soit par terre, et les propriétaires — après les avoir laissées séjourner, au plus, pendant trois marées — ne pouvaient se refuser, sous peine d’amende, à les emmagasiner, conformément aux réglements établis qui comportaient que: «Toutes personnes, porte-faix, traîneurs, crocheteurs, pouvaient passer et repasser avec leurs chevaux, traînes et crochets, chargés et non chargés, par ces magasins, pour le chargement et le déchargement des navires.»

Mais toutes ces constructions, exclusivement en bois, appuyées extérieurement contre la muraille, devinrent elles-mêmes insuffisantes. Les négociants finirent par utiliser le flanc intérieur de la fortification en y construisant de véritables habitations. Ils ouvrirent des jours et des portes au travers du mur, en s’astreignant, il est vrai, à les fermer aux heures réglementaires. Ces ouvertures de toutes sortes avaient tellement transformé la vieille muraille, que sa destination première finit par disparaître. Il n’était cependant pas sans danger d’annihiler ainsi un mode de défense qui devait avoir toujours son utilité en cas d’attaque venant de l’extérieur. C’est ainsi qu’une sentence du lieutenant du gouverneur de La Rochelle, en 1536, condamne plusieurs particuliers à «fermer et murailler les portes de leurs maisons, yssans sur le havre, et de couvrir de fer les portes en bois.»

On prenait aussi de grandes précautions contre les incendies qui pouvaient éclater à bord des bâtiments. Un terrible sinistre eut lieu le 28 novembre 1665. Un navire flamand, de 400 tonneaux, était chargé de poudre, et tandis que l’équipage faisait chauffer du brai, le feu se mit à bord et provoqua une formidable explosion. Les maisons voisines furent gravement endommagées et force gens du peuple furent tués. Le feu gagna d’autres bateaux, qui ne purent se soustraire au danger qui les menaçait parce que la mer était basse.

Une ordonnance du roi, spéciale à La Rochelle, du 21 janvier 1722, faisait défense aux marins d’allumer du feu à leur bord, parce que, dit cette ordonnance: «Les navires qui viennent à La Rochelle sont obligés de mouiller dans un endroit du port où ils sont pressés les uns contre les autres...... de manière que s’il arrivait un incendie, ils seraient brûlés; que le vent pourrait porter la flamme aux maisons prochaines et que la ville courrait risque d’être embrasée. »

LE QUAI AU PIED DE LA TOUR DE LA CHAINE


Il était même défendu à toute personne de pétuner (fumer). Les calfats ne pouvaient travailler que pendant les heures de jour. Cette prohibition d’allumer du feu à bord forçait les marins à faire cuire leurs aliments à terre. On se souvient encore, il y a peu d’années, des maisons qui servaient de cuisine et qui portaient sur leur enseigne: «Ici on fait chaudière.»

L’entretien du port, mis exclusivement à la charge des particuliers, laissait beaucoup à désirer. L’Echevinage eut soin d’intervenir pour réglementer les conditions dans lesquelles devait s’exercer à l’avenir le commerce rochelais. Un premier quai fut construit par les soins des magistrats municipaux, allant de la maison de la Poterie au pont Saint-Sauveur, avec boucles de fer pour amarrer les vaisseaux.

Progressivement, au XVIe siècle, l’Echevinage fit édifier en pierre les quais de la Grande-Rive et ceux attenant à la tour de la Chaîne. Il établit, en outre, des droits sur les marchandises pour alimenter la caisse spéciale destinée à ce travail. Grâce aux priviléges de la ville, les commerçants rochelais étaient exempts, en grande partie, de ces droits qui se percevaient surtout sur les navires étrangers.

LA HALLE DES MARCHANDS


L’occupation des quais par les négociants était tellement abusive, qu’il fallut préciser rigoureusement les places assignées aux bateaux, suivant leur tirant-d’eau et la nature de leurs chargements. Les bateaux-passagers, les barques chargées de bois, de pierres et autres denrées, venant de la Charente, devaient être amarrés depuis le pont Saint-Sauveur jusqu’au Poids-du-Roy (la douane actuelle). Les barques chargées de chaux opéraient leur déchargement sur la Petite-Rive, jusqu’à la Fosse-aux-Mâts (canal des Aboteaux). La place assignée aux grands navires partait de la tour de la Chaîne jusqu’au quai de la Poterie (quai Duperré). Ceux-ci devaient avoir soin de mettre leur avant, face au quai, si bien que leurs beauprés atteignaient quelquefois les façades des maisons; les poudres devaient être transportées du côté de Coureilles.

Les chais et les magasins appuyés contre la fortification étaient devenus insuffisants pour le commerce. L’Echevinage, qui s’était réservé un vaste emplacement à l’extrémité de la rue Bourserie, près du quartier Saint-Jean, fit construire des halles dont les charpentes recouvertes d’ardoise reposaient d’un côté sur des piliers de pierre, et de l’autre sur la vieille muraille. Mais les négociants se refusèrent à utiliser cet abri; ils en firent l’acquisition pour le démolir.

Cependant les empiétements des quais par les particuliers devinrent si considérables qu’il fallut en quelque sorte, procéder à une véritable expulsion de lieux. Ce n’était pas seulement les chais et les magasins qui formaient une entrave à la circulation, mais aussi les boutiques et les étalages des petits industriels qui vivaient de tout ce qui se vend et s’achète dans un port de mer.

Les quais avaient l’aspect d’une ruche ou d’une fourmilière en travail. En outre, certaines cales de déchargement avançaient tellement dans la rue que les piétons et les chariots ne trouvaient plus un espace suffisant pour passer. Les rues tortueuses qui avoisinaient le port devenaient plus que jamais une cause d’entrave au mouvement commercial des quais; leur accès était d’autant plus difficile qu’il fallait toujours, pour y pénétrer, passer par les portes étroites comme celles de la Petite rue du Port et la rue des Canards qui subsistent encore. On conçoit qu’aux premiers temps de La Rochelle, ces rues, resserrées entre de hautes maisons, fussent un gage de sécurité contre les invasions venant du dehors. Les Anglais avaient plusieurs fois rompu les chaînes, entre les deux tours, et pillé les magasins sur les quais. Le silence de la nuit était souvent troublé par des bandes armées parcourant les rues, essayant de dévaster et d’incendier les maisons. La lueur sinistre de leurs torches projetait une lugubre clarté sur les quartiers tortueux et sombres qui avoisinent le port. Mais les habitants, du haut de leur demeure, leur jetaient des projectiles et barraient les rues pour empêcher les envahisseurs d’aller plus avant.

UNE INVASION AU QUARTIER DU PORT


Cependant, la nécessité d’une circulation plus active s’imposait. Il existait, au XVIIIesiècle, un passage couvert allant du port à la rue du Temple, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le café Français. L’incendie d’une maison adjacente donna l’idée aux magistrats municipaux, en 1704, de profiter de cette occasion pour ouvrir une large voie à cet endroit. Malheureusement le projet ne fut pas mis à exécution.

L’effort se porta sur la partie est du quai, du côté de la rue de la Poterie. Cette rue, qui partait du port, rejoignait l’entrée de l’église Saint-Sauveur. Toutes les maisons, entre cette rue et le pont Saint-Sauveur, furent démolies afin de faciliter les travaux d’élargissement du canal Maubec. La gravure de Le Bas nous a permis de reproduire la porte de la Poterie et le quai Maubec dont les maisons ont disparu.

LE QUAI DE LA POTERIE. (D’APRÈS LE BAS)


La Grande-Rive (aujourd’hui quai Duperré) n’allait pas, autrefois, en ligne droite du pont Saint-Sauveur à la Grosse-Horloge. Dans sa partie est, le quai avançait sur le port. A l’endroit où stationnent les bateaux à vapeur qui font le service des îles, se trouvait une construction assez importante, dont le pied plongeait directement dans l’eau. C’était la maison de la Poterie, «soit — dit Jourdan — que l’on y fabriquât, soit simplement qu’on y vendît des pots.» Joseph Vernet, dans son tableau du port de La Rochelle et Le Bas, dans sa gravure que nous citions tout-à-l’heure, ont reproduit cette construction dont la disparition ne saurait inspirer de regret.

A l’ouest, séparée de la Grosse-Horloge par le canal de la Verdière, se trouvait la place du Foin, d’une forme assez irrégulière. Un certain nombre de maisons subsistaient encore, appuyées contre la fortification. Les empiétements successifs des propriétaires rendaient la possession des terrains mal définie. Le Corps de ville, en 1740, résolut d’acheter ces divers immeubles et de faire une place plus vaste pour les besoins du commerce.

Quand ces maisons furent démolies, les magistrats municipaux, afin de marquer la reconnaissance qu’ils éprouvaient envers M. l’Intendant Barantin, décidèrent de donner à perpétuité, à cette place, le nom de ce bienfaiteur.

XXIX

L’ancienne rue de la Poterie

Et l’Eglise Saint-Sauveur


L’ENTRÉE DU CANAL MAUBEC. (D’APRÈS LE BAS)


II

Table des matières

LA PETITE-RIVE

Le vaste espace que la mer couvrait en partie à chaque marée, et qui s’étendait entre le port et les maisons du quartier Saint-Nicolas, s’appelait la Petite-Rive.

Ce nom resta plus particulièrement affecté à la partie la plus rapprochée du pont Saint — Sauveur, surtout quand sa forme, peu précise, fut mieux délimitée par la construction de cales et de quais. Elle était séparée d’un lais de mer composé de vase et de gravier, d’où lui vint le nom de la Grave, au pied de la tour Saint-Nicolas.

La retenue d’eau provenant de l’écluse Saint-Nicolas, fut utilisée comme fosse aux mâts. On croyait donner plus de résistance aux bois qui devaient servir à la mâture des navires, en les laissant longtemps séjourner dans l’eau. C’est là que fut plus tard établi le bassin intérieur.

La Petite-Rive était utilisée comme chantier de construction et était aménagée pour le radoub des navires. Quelquefois on y creusait de larges fosses, dans lesquelles on faisait entrer les bateaux pour les réparer; quand le travail était achevé, l’eau y était introduite aux grandes marées et les bateaux pouvaient reprendre la mer.

Tous les historiens rochelais ont raconté comment ce vaste espace devint la propriété de la commune. Bien qu’il appartînt au roi, les commerçants avalent pris l’habitude d’y déposer leurs marchandises avant de les livrer, soit à la population, soit au commerce extérieur. Charles VII fit don de la Petite-Rive à la Ville, en 1436, moyennant une redevance que Louis XI supprima.

Le premier quai de la Petite-Rive date de 1436. Il partait du pont Saint-Sauveur et allait jusqu’à la Fosse-aux-Mâts. Ce quai fut continué en 1682; assis sur une base peu solide, on le vit souvent s’effondrer. La compagnie des Indes avait établi ses comptoirs sur l’emplacement occupé aujourd’hui par le square, entre le port et le petit bassin. Enfin, comme nous le montre le tableau de Joseph Vernet, un espace avait été réservé au pied de la tour Saint-Nicolas, pour abattre les bateaux en caréné, et les choses restèrent en cet état jusqu’au moment où fut décidé l’établissement d’un bassin de carénage, en 1777.

III

Table des matières

LE HAVRE

A toutes les époques de l’histoire de La Rochelle, rendre le havre facilement accessible à la navigation, fut la préoccupation constante des armateurs et de la Chambre de commerce. Les apports incessants de la mer étaient toujours une cause d’obstruction pour l’arrivée des bateaux. Suppliques au roi demandant des subsides, envois de délégués sollicitant l’intervention du gouvernement, tout fut mis en œuvre avec une persistance et une énergie que rien ne décourageait.

Les capitaines de navires étaient autorisés à décharger leur lest au pied de la courtine qui relie la tour de la Chaîne à celle de la Lanterne. On pensait ainsi amortir la puissance des lames qui endommageaient souvent la muraille. Mais ces pierres roulées, jointes aux galets provenant de l’érosion des falaises, finissaient par fermer l’entrée du port. L’éperon que l’on avait construit au pied de la tour de la Chaîne, en 1602, fut encore le moyen le plus efficace contre cet envahissement. Mais après le siège, ce môle, considéré comme un ouvrage de fortification, dût être démoli. Alors le fléau recommença. La digue de Richelieu constituait, elle aussi, un nouvel obstacle, et la main de l’homme était venue en aide à la nature pour paralyser l’essor de la marine rochelaise.

LES MAISONS DE LA GRANDE-RIVE

AVANT L’ÉTABLISSEMENT DU COURS RICHARD

(D’APRÈS LE BAS )


En 1670, de grands travaux furent entrepris, qui durèrent deux ans. La petite tour de la Chaîne fut démolie, pour donner plus de largeur à la passe entre les deux tours, et l’ouverture du port fut portée de 22 à 25 mètres. Mais rien ne pouvait arrêter l’invasion des galets.

La Chambre de commerce renouvelait ses adresses au roi, envoyait des représentants à Paris, et le gouvernement d’alors ne fut pas indifférent à ces justes doléances. Colbert, qui s’intéressait au développement commercial du pays, voulait qu’on créât à La Rochelle de grands chantiers de construction, des appareils et des cales pour radouber les vaisseaux. Un chantier fut alors établi à la sortie de la porte des Deux — Moulins, près du fortin qui existe encore.

Au XVIIIe siècle, les bateaux, même d’un faible tonnage, ne pouvaient plus pénétrer dans le port. Le délégué du Corps de ville et de la Chambre de commerce obtint 800.000 livres pour la mise en état du havre. Le travail fut exécuté par des soldats que le cardinal Fleury avait envoyés à cet effet.

Pour atténuer les apports incessants de la mer, on imagina, en 1734, de creuser un chenal enserré entre deux lignes de pieux, reliés entre eux par des fascines et s’avançant très avant vers la rade. L’un de ces alignements de bois partait de la tour Saint-Nicolas, l’autre de l’éperon de la tour de la Chaîne, se dirigeant tous deux vers l’ouest.

Vains efforts! Toute entreprise contre l’envahissement des vases et des galets était inefficace. On songea alors à donner, à marée basse, un courant plus puissant aux écluses de chasse de la Verdiére et du canal Maubec. Le vieux pont Saint-Sauveur, d’un aspect si pittoresque, considéré comme un obstacle à l’écoulement des eaux de retenue, fut démoli. En 1764, cinq pieds de vase furent encore enlevés. Les pieux avec leur fascinage, qui indiquaient la direction du chenal, immergés sous les hautes eaux, devenaient de véritables écueils; il fallut les enlever. Tandis que se construisait le terre-plein qui sert aujourd’hui de chantier de construction, une longue jetée partant de la tour Saint-Nicolas et se dirigeant vers l’ouest, devenait l’amorce de la jetée actuelle.

Cent ans après le commencement de ces travaux, on transportait encore, en 1772, des vases et des pierres dans l’anse de Coureilles, et le port s’envasait toujours.

Les quais étaient restés dans un état déplorable. A la fin du XVIIIe siècle, les pieux d’amarrage n’offraient plus la solidité nécessaire pour fixer les bateaux. Ceux-ci restaient à l’ancre sans pouvoir atterrir. Au commencement du XIXe siècle, la réfection des quais en matériaux solides fut sérieusement entreprise. Les maisons, entre la rue Bourserie et le port, furent démolies, ainsi que celles de la place de la Vache. On fit, du grand espace resté libre, une promenade publique à laquelle fut donné le nom du baron Richard, premier préfet de La Rochelle, quand le siège du département fut transféré de Saintes en notre ville, le 30 juin 1810.

Alors disparut tout un quartier pittoresque, où la vie maritime était intense et dont la physionomie spéciale, avec ses échoppes et ses boutiques de toutes sortes, n’était pas sans caractère, ainsi qu’en témoignent les gravures de Le Bas et le tableau de Joseph Vernet sur le port de La Rochelle. Les quais ne furent véritablement achevés, dans l’état où ils se trouvent aujourd’hui, que vers 1856.

LA JETÉE. (D’APRÈS GARNERAY)


Plus nous touchons aux temps modernes, plus notre tâche se simplifie. Ce n’est pas que l’histoire de la navigation et du commerce rochelais soit sans intérêt pendant le XVIIIe siècle; tout au contraire; à cette époque le trafic subit une transformation considérable.

Le tonnage des bateaux était devenu très important. L’activité commerciale s’accrut dans de notables proportions. Aussi, l’initiative des négociants représentés par la Chambre de commerce, se porta-t-elle sur les questions de l’outillage du port, sur la nécessité de procurer aux navires des eaux plus profondes, d’éviter leur échouage à marée basse, en un mot, de créer un bassin à flot.

Toutes ces questions ont été maintes fois traitées, et nous ne saurions avoir la prétention d’apporter des éléments nouveaux après les consciencieuses études faites à ce sujet.

CONSTRUCTION DES QUAIS.


Mais avant la réalisation de ce projet, que de tergiversations, que de propositions contradictoires, que de discussions ardentes!

«Fallait-il curer le port avant de creuser un bassin à flot? — Les vases n’étaient-elles pas un épaulement naturel, nécessaire à la solidité des quais? — Si les vases étaient enlevées, les navires de fort tonnage entreraient certainement au port avec plus de facilité, mais leur échouage ne deviendrait-il pas plus dangereux? — Une fois les vases enlevées, comment ferait-on pour abattre les navires en carène?» En résumé, le travail comportait deux opérations: curer le port et creuser un bassin à flot. La première solution semblait préférable.

Alors on vit naître les conceptions les plus étranges: les uns proposaient de faire du port actuel un grand bassin à flot, en mettant des portes de retenues entre les deux tours; d’autres songèrent à utiliser le canal Maubec; on pensa même faire un grand bassin, avec entrée directe sur la mer, dans l’espace qu’occupe aujourd’hui le chantier de construction, entre la tour de la Lanterne et celle de la Chaîne. L’idée a été reprise de nos jours, sans succès du reste, dans le but de faire, au même endroit, un port d’échouage destiné aux gros bateaux de pêche.

Enfin, après dix-huit années de controverses, il fut décidé qu’un bassin serait creusé dans l’étier de la Petite-Rive. Ce projet fut mis à exécution, et le bassin actuel fut livré au commerce en 1808. Les vases extraites du port et les terres enlevées à la Grave pour le creusement de ce bassin, servirent à former le terre-plein sur lequel se trouve établi le chantier de construction. Cet espace, ainsi remblayé et approprié à cette destination, fut livré aux industriels en 1778.

Après avoir enlevé les pieux qui marquaient la direction du chenal — ainsi que nous l’avons dit plus haut — la jetée Sud fut prolongée vers l’ouest de 660 mètres environ. Ces travaux durèrent de 1772 à 1780. Cette longue jetée était battue des deux côtés par la mer, ainsi que nous le montre la gravure de Garneray, que nous reproduisons.

Ce ne fut qu’en 1848 que l’on construisit la digue, longue d’un kilomètre, qui va de l’extrémité du môle à la pointe des Minimes, séparant de la mer tout le Marais-Perdu.

Il fut aussi question, à la fin du XVIIIe siècle, d’utiliser la digue de Richelieu comme soubassement de deux grandes jetées destinées à enclore le vaste estuaire compris entre la digue et la ville. Ce projet n’eut pas plus de suite à cette époque, que quand l’idée fut reprise de nos jours, lorsqu’il fut question du port de La Pallice. Sans autre écoulement que le flux et le reflux, cette grande superficie, recouverte par la mer à chaque marée, se fut rapidement envasée et aurait nécessité des frais considérables pour être maintenue à une profondeur suffisante pour la navigation.

La lutte incessante contre l’envahissement des vases a donc été constante à toutes les époques, mais les moyens d’extraction se sont perfectionnés; si bien qu’avec les dragues actuelles on a fini par avoir raison des apports réguliers de la mer. Avant l’utilisation de la vapeur, les procédés employés étaient bien primitifs. Beaucoup de gens se souviennent encore de cette forte drague à godets, n’ayant pour moteur qu’une énorme roue garnie de volets sur lesquels les hommes étaient montés. On eut dit que cette grappe humaine gravissait péniblement les marches d’un escalier qui, à chaque pas, se dérobait sous elle. Cette roue subissait ainsi, par le simple poids des ouvriers, un mouvement de rotation qu’elle transmettait à l’appareil dévaseur. En voyant cet engin si primitif, mû par le poids des hommes tournoyant sur le même axe tout en restant à la même place, le peuple l’avait appelé : l’Ecureuil. Un jour nous verrons, sans doute, utiliser ces dragues puissantes, mues par l’électricité, munies de longues manches d’aspiration et projetant au loin les détritus qu’elles enlèvent du fond de la mer.

Nous n’enregistrons que pour ordre la construction du bassin Neuf en dehors des murs. Il fut entrepris en 1807, mais bien des années s’écoulèrent avant son achèvement. Une lithographie de M. Dastrel nous donne une idée de l’état des travaux en 1847. Cette image est restée chère aux Rochelais, qui l’ont eue longtemps sous les yeux, reproduite sur le rideau de la scène du théâtre, et qui disparut lors de la réfection de la salle, en 1887.

LE BASSIN NEUF EN CONSTRUCTION


Le bassin, avec ses portes d’entrée sur le chenal, ne fut livré au commerce qu’en 1862. L’outillage nécessaire à l’activité commerciale se trouvait alors complété, et le rêve tant de fois caressé d’un vaste bassin à flot pour les bateaux à vapeur d’un fort tonnage, fut enfin réalisé.


LE CANAL DE LA VERDIÈRE

Vue intérieure

Avant la création de l’Avenue Guiton.

Imp. L. Fort Paris.


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Litres'teki yayın tarihi:
11 ekim 2024
Hacim:
633 s. 372 illüstrasyon
ISBN:
4064066316181
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