Kitabı oku: «La dégringolade», sayfa 35
Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en étonner.
C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et agité des plus funèbres pressentiments.
La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869.
C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de lâches assassins.
Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir l'ironie de leur insolente impunité.
Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait.
Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle Simone.
Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille.
– Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais, entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique…
La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin, venait de cesser.
Le vieil ingénieur et Raymond partirent.
Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état de la route:
– Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.
– Qui sait! comme un sauveur peut-être… Peut-être comme un laquais.
– Et les autres…
– Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après… Est-ce à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front, sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous. Haut la tête et le cœur, car nous voici arrivés…
Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste, tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres.
On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû.
– Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même que d'être servi par ces gaillards-là!..
Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux lèvres.
Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se vautraient.
– Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.
– Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des ordres.
– A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait?
– Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens.
Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'œil. Ces façons n'avaient pas besoin de commentaires.
– Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur.
Le valet de pied ricanait en se dandinant:
– J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera… si toutefois elle rentre.
M. de Boursonne était devenu fort rouge.
Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite:
– Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au salon…
Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en grommelant:
– Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.
Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:
– Voilà qui commence bien! fit Raymond.
– Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour…
Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:
– Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il.
– Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre.
C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert avait ordonné qu'on lui amenât Raymond.
Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi, lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied par M. de Boursonne.
Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le temps de relever ses cheveux – les siens seulement, – de passer un ample peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant fané et fripé.
Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette grande dame ainsi arrachée brusquement à l'œuvre capitale de son existence.
Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée, elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu, enfin toutes les agitations d'une vie à outrance.
C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond.
Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds:
– Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.
– M. de Boursonne m'attend en bas.
– C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses façons…
– Madame!..
– N'est-il pas votre conseiller?
– M. de Boursonne est un ami dévoué…
– C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et à forcer la consigne des domestiques.
– J'avais à vous parler, madame.
– Aujourd'hui même… sur-le-champ?
– Oui.
Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et s'enfonçant dans son fauteuil:
– Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.
Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son sang-froid.
– Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père, que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade. Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir… J'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert, votre fille…
C'est de l'œil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier.
– Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte?
– Uniquement, oui, madame.
Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait.
– Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de Chalandri de Maillefert?
– C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes, qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du devoir.
Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce qui lui paraissait un amer persiflage:
– Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de Mlle Simone de Maillefert?
– Je ne m'en suis pas informé, madame…
– Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune!
– En effet.
– Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions… C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?
Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.
– Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à l'honneur d'une alliance si haute?..
– Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai…
– Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle. N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en duel?..
Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent devant certaines attaques.
– On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas été tué en duel, il a été lâchement assassiné…
– Monsieur!..
– …Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux, plutôt…
La duchesse de Maillefert s'était redressée.
– Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous présenter chez moi.
«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois, que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les miens sommes absolument dévoués.
Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.
Puis:
– J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement.
Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait.
– Ma réponse!.. répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous espériez que je prendrais votre démarche au sérieux?
– Je n'espérais rien, madame.
Elle tressaillit.
– J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle de Maillefert… à quoi bon!.. J'avais à lui donner un témoignage public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins hautement je publierai votre réponse.
Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un geste:
– Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée.
– Ce que je dis… pas autre chose.
– Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main…
– Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.
– Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!..
Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à Mme de Maillefert.
– Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent ému.
Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine illuminant son visage:
– Eh bien!.. attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va vous donner la réponse que vous sollicitez…
Elle sonna, et une femme de chambre accourant:
– Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir à l'instant…
Qu'allait-il se passer?
Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette mère indigne?..
Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été plus nécessaire.
V
– Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de Maillefert…
– Madame…
– Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté. Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle prononce ce mot.
Elle s'interrompit, écoutant…
Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un pas rapide et léger.
– La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention!
Elle ne se trompait pas.
A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.
– Mon Dieu!.. s'écria-t-elle…
C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à Maillefert.
– Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.
Machinalement elle obéit.
La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un fait qui lui semblait inexplicable…
– Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander votre main.
Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le visage doux et triste de la pauvre enfant.
– Ma mère!.. interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant peut-être la rappeler à la raison.
Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.
– Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond Delorge.
Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune fille baissait la tête.
– Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas… plus tard, lorsque nous serons seules…
La duchesse haussait les épaules.
– C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre… Nenni! Je désire que notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit monsieur…
Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses joues.
– Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre famille!
– Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!..
Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de s'enfuir.
Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses irrésolutions.
– A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais la cause d'un déplaisir; je me retire…
Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée, passa brusquement entre la porte et lui.
– Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera irrévocablement.
Et s'adressant à sa fille:
– Parlerez-vous? ajouta-t-elle.
Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone.
– Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez… Eh bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence que je me fais.
Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond:
– Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge… mais aux conditions que je vous ai dites, ma mère…
Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse et sa fille.
– C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce pas?
– Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!..
– Je dis ce qui est.
– M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier…
– Alors, faites ce que je vous demande… non pour moi, grand Dieu! qui ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre frère…
– Je ne le puis…
– Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.
– Ma mère, il est inutile d'insister.
Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait…
Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et plus dégradante!..
– Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à répondre par un refus à la demande de M. Delorge…
Et s'adressant à Raymond:
– Vous l'entendez?.. continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne trouvez pas un mot à dire!..
Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi, Raymond s'inclina:
– J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il – répétant les paroles qui lui avaient été dites par la jeune fille – ses décisions me sont sacrées.
La duchesse éclata de rire – d'un rire faux et menaçant.
– En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus…
Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.
Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et cependant prendre sur soi de garder le silence:
– Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite. Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de Maillefert.
La duchesse riait toujours de son rire ironique.
– Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre frère…
– Je fais plus.
– Bah!
– Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes revenus…
– Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci… Que vos dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.
– Mes dispositions ne changeront pas.
– Qui le sait!.. Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement, vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère…
Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier d'une chaise écoutait…
– Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune fille, je vous les ai offerts…
– Lesquels!..
– On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à vous le revenu de mes propriétés…
– Le revenu!.. Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!
– Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la nue-propriété.
La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.
– Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.
– Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!..
A chaque parole, grandissait dans le cœur de Raymond son admiration pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.
Et ne pouvoir intervenir, cependant!..
– Quelle tête!.. grondait la duchesse, quel caractère de fer!.. Il me semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se laisserait briser avant de ployer…
– C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la jeune fille…
Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:
– Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone, voulez-vous partager avec votre frère…
– Le capital? Je ne le puis.
– Prenez garde, réfléchissez… C'est la rupture immédiate, définitive, irrévocable, d'un mariage qui vous tient au cœur.
Raymond se sentait chanceler.
– Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous l'accorder…
– Défendu!
– Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le Christ, entre les mains d'un mourant…
Mme de Maillefert haussait les épaules.
– Toujours les mêmes réponses, dit-elle.
– Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement…
Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut ébloui comme d'une transfiguration:
– Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez donc… C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant d'événements se sont succédé… Mais je me souviens, moi, je me souviens…
– Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!..
Mais elle ne se laissa pas interrompre.
– Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en pension… C'était l'hiver, la nuit, je dormais… Tout à coup un grand bruit autour de mon lit m'éveilla… J'ouvris les yeux. Une de nos surveillantes se penchait vers moi. – «Vite, me dit-elle, bien vite, habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt…»
«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste, quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le pavé du quai.
«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous, ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et l'autre par tout Paris.
«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.
«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler…
« – Enfin, la voici!.. murmura-t-il quand je parus.
Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût craint de ne pouvoir achever:
« – Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes, compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes aïeux m'ont légué pur et sans tache…
Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle Simone.
– Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.
– C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune fille…
Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle poursuivit:
– Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père:
« – Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse. Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir. Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée, harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur, ta vie… Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt sacré…
«Sa voix faiblissait.
« – A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près de lui par le prêtre qu'on était allé chercher.
« – Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine…
«Je jurai.
«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père:
« – Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus… Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert…
Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.
Et suffoquant de rage, l'œil enflammé, la face pourpre, les veines du cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son fauteuil.
Mais dès que Mlle Simone s'arrêta:
– Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre conduite.
– Immuable.
– Les propos incohérents d'un mourant.
Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en frissonna.
– Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent que trop l'avenir.
Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir, Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration.
– Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières, tout est inutile.
– Inutile.
– Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime obstination.
– Je n'espère plus rien.
Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil, d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était perdue. Sa voix rauque semblait un râle.
– Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?
– Oui.
Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:
– Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!.. Mais répondez donc, monsieur!
Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond dominait encore son indignation:
– C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert.
C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées sur une chance unique, et elle avait perdu.
Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre.
– Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de vos admirations.
Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par Mlle Simone.
– Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux.
Et marchant sur sa mère:
– Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit…
Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un cordon de sonnette.
– Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant. Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même, haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!..
Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras.
Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait tête!.. A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles?
Raymond admirait.
– Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante, parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant.
«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres appréhensions.
«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous avait laissée, il ne restait plus que des débris.
«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus?
«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne l'auriez pas pu.
«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez dépensé.
«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur. Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on lui refusait crédit dans le quartier…
– Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!..
La jeune fille poursuivait.
– Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige. Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient pressants…
«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur valeur les meilleures terres de l'Anjou.
«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses pertes dépassait dix mille louis…
«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire porter vos diamants au Mont-de-Piété.
«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais recueilli que du ridicule ou de la honte…
– Simone!.. criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle…
– C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout.
«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché, plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens.
