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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 16

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Chapitre 33

Quelle déception, que ce laconique et obscur billet, après cette grande fièvre d’anxiété qui avait tenu oppressés et haletants les témoins de cette scène.

Chiffrée ou traduite, cette lettre n’était-elle pas une arme inutile aux mains de la prévention !

L’œil de M. Segmuller, que l’espoir avait fait étinceler, s’éteignit, et Goguet en revint à son opinion, que le prévenu s’en tirerait peut-être.

– Quel malheur ! prononça le directeur avec une nuance d’ironie, quel dommage que tant de peines et une si surprenante pénétration soient perdues !

Lecoq dont la confiance semblait inaltérable, le regarda d’un air goguenard.

– Vraiment !… dit-il, M. le directeur trouve que j’ai perdu mon temps !… Tel n’est pas mon avis. Ce petit papier me semble établir assez victorieusement que si quelqu’un s’est abusé quant à l’identité du prévenu, ce n’est pas moi.

– Soit !… M. Gévrol et moi avons été trompés par la vraisemblance. Nul n’est infaillible. En êtes-vous plus avancés ?…

– Mais oui, monsieur. Comme à cette heure on sait bien qui n’est pas le prévenu, au lieu de me plaisanter et de me gêner, on m’aidera peut-être à découvrir qui il est.

Le ton du jeune policier, son allusion à la mauvaise volonté qu’il avait rencontrée, blessèrent le directeur. Mais précisément parce qu’il sentait le sang lui monter aux oreilles, il résolut de briser cette discussion avec un inférieur.

– Vous avez raison, dit-il durement. Ce Mai doit être quelque grand et illustre personnage. Seulement, cher monsieur Lecoq, car il y a un seulement, faites-moi le plaisir de m’expliquer comment ce personnage si important a pu disparaître sans que la police en ait été avisée ?… Un homme considérable, tel que vous le supposez, a d’ordinaire une famille, des parents, des amis, des protégés, des relations très étendues ; et de tout ce monde, personne n’aurait élevé la voix depuis plus de trois semaines que Mai est sous mes verrous !… Allons, avouez-le, monsieur l’agent, vous n’aviez pas réfléchi à cela.

Le directeur venait de rencontrer la seule objection sérieuse qu’on put opposer au système de la prévention.

Mais Lecoq l’avait aperçue bien avant lui, et elle ne cessait de le préoccuper, et il s’était mis l’esprit à la torture sans y trouver une réponse satisfaisante.

Sans doute il allait s’emporter, comme toujours quand on se sent touché à un défaut de cuirasse, mais M. Segmuller intervint.

– Toutes ses récriminations, dit-il de sa voix calme, ne nous ferons point faire un pas. Il serait plus sage de concerter le moyen de tirer parti de la situation.

Rappelé ainsi à la situation présente, le jeune policier sourit ; toutes ses rancunes s’évanouirent.

– Le moyen est tout trouvé, fit-il.

– Oh !…

– Et je le crois infaillible, monsieur, en raison de sa simplicité. Il consiste tout uniment à substituer une prose à celle de l’auteur de ce billet. Quoi de moins difficile, maintenant que j’ai la clef de la correspondance !… J’en serai quitte pour acheter un exemplaire des chansons de Béranger. Mai croyant s’adresser à son complice répondra en toute sincérité…

– Pardon !… interrompit le directeur, comment vous répondra-t-il ?

– Ah !… vous m’en demandez trop, monsieur. Je sais de quelle façon on lui fait tenir ses lettres, c’est déjà bien joli … Pour le reste, j’observerai, je chercherai, je verrai….

Goguet ne dissimula pas une grimace approbative. S’il eût eu dix francs à exposer, il les eût pariés dans le jeu de Lecoq.

– Pour commencer, poursuivit le jeune policier, je vais remplacer ce message par un autre de ma façon … Demain, à l’heure de la soupe, si le prévenu fait entendre son signal en musique, le père Absinthe lui lancera la chose par la fenêtre, pendant que moi, de mon observatoire, je guetterai l’effet.

Il était si ravi de sa conception, qu’il se permit de sonner, et quand l’huissier se présenta, il lui remit une pièce de dix sous en le priant de courir lui chercher un cahier de papier pelure d’oignon.

– Avec des pèlerins si rusés et si défiants, on ne doit négliger aucune précaution.

Quand il fut en possession du papier, lequel était, en vérité, tout semblable à celui du billet – il s’assit à la table du greffier, et s’armant du volume de Béranger il se mit à composer sa fausse missive, en copiant autant que possible la forme des chiffres du mystérieux correspondant.

Cette besogne ne lui prit pas dix minutes. Craignant de commettre quelque bévue, il avait reproduit les termes de la lettre véritable, se bornant à en altérer absolument le sens.

Voici ce qu’il écrivait :

« Je lui ai dit votre volonté ; elle ne se résigne pas. Notre sécurité est menacée. Nous attendons vos ordres. Je tremble. »

Cela fait, il roula le papier comme l’autre, et le remit dans la mie de pain, en disant :

– Demain nous saurons quelque chose !

Demain !… Les vingt-quatre heures qui séparaient le jeune policier de l’instant décisif, lui apparaissaient comme un siècle à traverser. À quels expédients se vouer, pour hâter le vol tardif du temps !…

Il expliqua clairement et minutieusement au père Absinthe ce qu’il aurait à faire, et sûr d’avoir été compris, certain qu’il serait obéi, il regagna sa soupente.

La soirée lui parut bien longue, et plus interminable la nuit, car il lui fut impossible de clore la paupière…

Quand le jour se leva, il constata que son prisonnier était éveillé et assis sur le pied de son lit. Bientôt il sauta à terre et arpenta sa cellule d’un pas saccadé. Il était fort agité, contre son ordinaire, il gesticulait et par intervalles laissait échapper quelques paroles, toujours les mêmes.

– Quelle croix, mon Dieu !… répétait-il, quelle croix !

– Bon ! pensait Lecoq, tu es inquiet, mon garçon, de ton billet quotidien que tu n’as pas reçu … Patience, patience. Il va t’en arriver un de ma façon….

Enfin, le jeune policier distingua au dehors le mouvement qui précède la distribution des victuailles. On allait, on venait, les sabots claquaient sur les dalles, les surveillants criaient….

Onze heures sonnèrent à la vieille horloge fêlée, le prévenu commença sa chanson :

Diogène, Sous ton manteau, Libre et content…

Il n’acheva pas ce troisième vers ; le bruit léger de la boulette de mie de pain tombant sur la dalle l’avait arrêté court.

Lecoq, la tête dans son trou, retenait son souffle et regardait de toutes les forces de son âme.

Il ne perdit pas un mouvement de l’homme, pas un tressaillement, pas un battement de paupière.

Mai s’était mis à regarder en l’air, du côté de la fenêtre, d’abord, puis tout autour de lui, comme s’il lui eût été impossible de s’expliquer l’arrivée de ce projectile.

Ce n’est qu’après un petit bout de temps, qu’il se décida à le ramasser. Il le garda dans le creux de la main, l’examina curieusement. Ses traits exprimaient une profonde surprise. On eût juré qu’il était intrigué au possible.

Bientôt, cependant, un sourire monta à ses lèvres. Il eut un mouvement d’épaules qui pouvait s’interpréter ainsi : « Suis-je simple ! » et d’un geste rapide, il brisa la mie de pain. La vue du papier roulé menu le rendit soucieux…

– Ah ça !… se disait Lecoq tout désorienté, qu’est-ce que ces manières ?…

Le prévenu avait ouvert le billet, et regardait, les sourcils froncés, ces chiffres alignés qui semblaient ne rien lui dire…

Mais voilà que tout à coup il se précipita contre la porte de sa cellule, l’ébranlant de coups de poing et criant :

– À moi !… gardien !… à moi !…

Un surveillant accourut, Lecoq entendit ses pas dans le corridor.

– Que voulez-vous ? demanda-t-il à travers le guichet de la porte.

– Je veux parler au juge.

– C’est bon !… On le fera prévenir.

– Tout de suite, n’est-ce pas, je veux faire des révélations.

– On y va !…

Lecoq n’en écouta pas davantage.

Il dégringola le roide escalier de la soupente, et d’un pied fiévreux il courut au Palais raconter à M. Segmuller ce qui se passait.

– Qu’est-ce que cela signifie ? pensait-il. Touchons-nous donc au dénouement ?… Ce qui est sur, c’est que mon billet n’est pour rien dans la détermination du prévenu. Il ne pouvait le déchiffrer qu’avec le secours de son volume, il n’y a pas touché, donc il ne l’a pas lu.

Non moins que le jeune policier, M. Segmuller fut stupéfait. Ils revinrent ensemble à la prison, en toute hâte, très inquiets, suivis du greffier, cette ombre inévitable du juge d’instruction.

Ils atteignaient l’extrémité de la galerie, quand ils rencontrèrent le directeur qui arrivait tout émoustillé par ce gros mot : révélation.

Le digne fonctionnaire voulait sans doute ouvrir un avis, le juge lui coupa la parole.

– Je sais tout, lui dit-il, et j’accours…

Arrivé à l’étroit corridor des « secrets, » Lecoq pressa le pas pour devancer le juge d’instruction, le directeur et le greffier.

Il se disait qu’en s’avançant sur la pointe du pied, il surprendrait peut-être le prévenu en train de déchiffrer le billet, et qu’en tout cas, il aurait le temps de jeter un coup d’œil sur l’intérieur de la cellule.

Mai était assis devant sa table, la tête entre ses mains.

Au grincement des verrous tirés de la propre main du directeur, il se leva en sursaut, arracha sa coiffure, et se tint debout respectueusement, attendant qu’on lui adressât la parole.

– Vous m’avez fait appeler ? lui demanda le juge.

– Oui, monsieur.

– Vous avez, prétendez-vous, des révélations à faire ?

– J’ai des choses importantes à vous dire.

– C’est bien ! ces messieurs vont se retirer…

M. Segmuller se retournait déjà vers Lecoq et le directeur, pour les prier de le laisser à ses fonctions, mais le prévenu, d’un mouvement de prostration, l’arrêta.

– Ce n’est pas la peine, prononça-t-il ; je me trouverai très content, au contraire, de parler devant tout le monde.

– Parlez, alors.

Mai ne se fit pas répéter l’ordre. Il se mit en position, de trois quarts, la poitrine gonflée, la tête en arrière, comme toujours, depuis le début de l’instruction, quand il se disposait à faire parade de son éloquence.

– C’est pour vous dire, messieurs, commença-t-il, que je suis un très honnête homme. Le métier n’y fait rien, n’est-ce pas ? On peut être chez un montreur de curiosités pour le boniment, et avoir du cœur et de l’honneur…

– Oh !… faites-nous grâce de vos réflexions.

– Vous le voulez, monsieur … je veux bien. Alors, en deux mots, voici un petit papier qu’on m’a jeté tout à l’heure. Il y a des numéros dessus qui doivent signifier quelque chose, mais j’ai eu beau chercher, je n’y ai vu que du feu.

Il tendit au juge, qui le prit, le billet chiffré par Lecoq, et ajouta :

– Il était roulé dans une boulette de mie de pain.

La violence de ce coup inattendu, inouï, abasourdit manifestement tous les assistants. Mais le détenu, sans paraître remarquer l’effet produit poursuivait :

– Je calcule que celui qui m’a envoyé ça s’est trompé de fenêtre. Je sais bien que c’est très mal de dénoncer un camarade de prison, c’est lâche, et on risque de lui faire arriver de la peine, mais on est bien forcé d’être prudent, quand on est, comme moi, accusé d’être un assassin et qu’on est sous le coup d’un grand désagrément.

Un geste horriblement significatif du tranchant de sa main sur son cou ne laissa pas de doutes sur ce qu’il entendait par « un désagrément. »

– Et pourtant je suis innocent, murmura-t-il.

Le juge, le premier, avait ressaisi la libre disposition de toutes ses facultés. Il concentra en un regard toute la puissance de sa volonté, et fixant le prévenu :

– Vous mentez !… dit-il lentement, c’est à vous que ce billet était destiné.

– À moi !… Je suis donc le plus grand des imbéciles, puisque je vous fais appeler pour vous le remettre. À moi !… pourquoi en ce cas ne l’ai-je pas gardé ? Qui savait, qui pouvait savoir que je l’avais reçu ?…

Tout cela était dit avec une si merveilleuse apparence de bonne foi, l’œil de Mai était si clair, l’intonation si juste, son raisonnement était si spécieux, que le directeur, troublé, se reprenait à douter.

– Et si je vous prouvais que vous mentez, insista M. Segmuller, si je vous le démontrais, là, sur-le-champ ?…

– Par exemple !… Vous seriez malin !… Oh ! monsieur, pardon, excusez, je voulais dire…

Mais le juge n’en était pas à se soucier d’une expression plus ou moins mesurée.

Il fit signe à Mai de se taire, et, s’adressant à Lecoq :

– Montrez au prévenu, monsieur l’agent, dit-il, que vous avez découvert la clé de sa correspondance…

Brusquement le visage du prisonnier changea.

– Ah !… c’est cet agent de police, fit-il d’une voix sourde, qui a trouvé cela. Ce même agent qui assure que je suis un gros seigneur.

Il toisa dédaigneusement le jeune policier, et ajouta :

– Si c’est ainsi, mon compte est réglé. Quand la police veut absolument qu’un homme soit coupable, elle prouve qu’il est coupable, c’est connu… Et quand un prisonnier ne reçoit pas de billets, un agent qui veut de l’avancement sait lui en adresser.

Il arrivait, ce soi-disant saltimbanque, à une expression de mépris si écrasant, que Lecoq furieux parut près de lui répondre.

Il se contint, cependant, sur un signe du juge, et prenant sur la table le volume de Béranger, il prouva au prévenu que chaque chiffre du billet correspondait à un mot de la page indiquée, et que tous ces mots formaient bien un sens.

Cet accablant témoignage ne sembla pas embarrasser Mai. Après avoir admiré ce système de correspondance comme un enfant s’extasie devant un jouet nouveau, il déclara qu’il n’y avait que la police pour de telles machinations.

Que faire en présence d’une telle obstination ?…

M. Segmuller n’eut pas même l’idée d’insister, et il se retira suivi des personnes qui l’avaient accompagné.

Jusqu’au cabinet du directeur, où il se rendit, il ne prononça pas une parole. Mais il se laissa tomber sur un fauteuil, en disant :

– Il faut s’avouer vaincu… Cet homme restera ce qu’il est : une énigme.

– Mais pourquoi cette comédie qu’il vient de jouer, demanda le directeur ; je ne me l’explique pas.

– Eh !… répondit Lecoq, ne voyez-vous donc pas qu’il a eu l’espoir de persuader au juge que le premier billet avait été fabriqué par moi, pour les besoins de l’opinion que je soutiens. La tentative était hardie, mais l’importance du résultat devait le séduire. S’il eût réussi, j’étais déshonoré, et lui restait Mai, sans conteste, pour tout le monde. Seulement, comment a-t-il pu savoir que j’avais saisi un billet, et que je l’épiais de la soupente ?… Voilà ce qui ne sera sans doute jamais expliqué.

Le directeur et le jeune policier échangeaient des regards gros de soupçons.

– Eh ! Eh !… pensait le directeur, pourquoi, en effet, le billet qui est tombé à mes pieds ne serait-il pas l’œuvre de ce gaillard si subtil ?… Son ami Absinthe a pu le servir pour le premier aussi bien que pour le second…

– Qui sait, se disait Lecoq, si ce brave directeur n’a pas tout confié à Gévrol ? Avec cela, que mon jaloux Général se serait fait un scrupule de me jouer un tour de sa façon !…

– Ah !… c’est égal, s’écria Goguet, il est bien fâcheux qu’une comédie si bien montée n’ait pas eu de succès !…

Ce mot tira le juge de ses réflexions.

– Une comédie indigne !… prononça-t-il, et que je n’aurais jamais autorisée, si la passion d’arriver à la vérité ne m’eût aveuglé. C’est porter atteinte à la majesté de la justice que de la rendre complice de si misérables supercheries !…

Lecoq, à ces mots, devint blême, et une larme de rage brilla dans ses yeux.

C’était le second affront depuis une heure. Après l’insulte du prévenu, l’outrage de la prévention !…

– J’ai échoué, pensa-t-il, on me désavoue !… C’est dans l’ordre. Ah !… si j’avais réussi !…

Le dépit seul avait arraché à M. Segmuller ces dures paroles ; elles étaient dures, il les regretta et fit tout pour que Lecoq les oubliât.

Car ils se revirent les jours qui suivirent cette malheureuse tentative, et chaque matin ils avaient une longue conférence, quand le jeune policier venait rendre compte de ses démarches.

C’est que Lecoq cherchait toujours, avec une obstination que retrempaient d’incessants quolibets ; il cherchait, soutenu par une de ces rages froides qui entretiennent l’énergie durant des années.

Mais le juge était absolument découragé.

– C’est fini, disait-il ; tous les moyens d’investigations sont épuisés, je me rends. Le prévenu ira en cour d’assises et sera acquitté ou condamné sous le nom de Mai. Je ne veux plus penser à cette affaire.

Il disait cela, mais les soucis, le noir chagrin d’un échec, des allusions parfois blessantes, l’anxiété d’un parti à prendre altérèrent sa santé, et il fut obligé de garder le lit.

Il y avait huit jours qu’il n’était sorti de chez lui, quand un matin il vit paraître Lecoq.

– Vous le voyez, mon pauvre garçon, lui dit-il, cet énigmatique meurtrier est fatal à ses juges d’instruction… Ah !… il nous a joués, il sauvera sa personnalité.

– Peut-être ! répondit le jeune policier. Il est un dernier moyen d’avoir le secret de cet homme ; il faut le faire évader…

Chapitre 34

L’expédient suprême que préparait Lecoq n’était pas de son invention et n’avait rien de précisément neuf.

De tout temps, la police a su, quand il le fallait, fermer les yeux et entre-bailler la porte d’un cachot.

Fou, par exemple, bien fou et bien naïf, qui croit à ces favorables négligences, et se laisse prendre à ce piège éblouissant de la liberté offerte.

Tous les prisonniers ne sont pas, comme Lavalette, protégés par une royale connivence, niée jadis avec de grands serments, aujourd’hui prouvée.

On compterait plutôt ceux qui, pareils à l’infortuné Georges d’Etchérony, ne sont lâchés que sous bénéfice d’inventaire, et sont repris dès qu’ils se sont acquittés de la tâche de dénonciateurs involontaires qu’on leur ménageait.

Pauvre d’Etchérony ! … Il croyait bien avoir trompé la vigilance de ses gardiens. Quand il reconnut son erreur et sa faute, il se tira un coup de pistolet au cœur.

Hélas ! il survécut assez à l’affreuse blessure pour entendre un des amis qu’il avait livrés, lui jeter cette injure qu’il ne méritait pas : traître.

Ce n’est cependant qu’à la dernière extrémité, très rarement, en des cas spéciaux, qu’on se décide à prêter secrètement la main à l’évasion d’un détenu. En somme, le moyen est dangereux.

Si on y a recours, c’est qu’on espère en retirer quelque avantage important, comme de mettre la main sur une association de malfaiteurs.

On capture un homme de la bande, il a la probité de son infamie, et refuse de nommer ses complices. Que faire ?… Faut-il se résigner à le juger, à le condamner seul ?…

Eh ! … non ! Mieux vaut laisser traîner à sa portée, par le plus grand des hasards, une lime qui lui permettra de scier ses barreaux, une corde qui lui facilitera l’escalade d’un mur….

Il s’échappe, mais pareil au hanneton qui s’envole avec un fil à la patte, il traîne un bout de chaîne, une escouade d’observateurs subtils.

Et au moment où il vante à ses associés qu’il a rejoints, son audace et son bonheur, la compagnie se trouve prise d’un coup de filet.

M. Segmuller savait tout cela, et bien d’autres choses encore, et cependant, à la proposition de Lecoq, il se dressa sur son séant en disant :

– Êtes-vous fou !….

– Je ne le crois pas, monsieur.

– Faire évader le prévenu !

– Oui, répondit froidement le jeune policier, tel est bien mon projet.

– Une chimère !…

– Pourquoi cela, monsieur ? Après l’assassinat des époux Chaboiseau, à La Chapelle-Saint-Denis, on réussit à prendre les coupables, il doit vous en souvenir. Mais un vol de 150, 000 francs en espèces et en billets de banque avait été commis, cette grosse somme ne se retrouvait pas et les meurtriers refusaient obstinément de dire où ils l’avaient cachée. C’était la fortune pour eux s’ils échappaient au bourreau, mais les enfants des victimes étaient ruinés. C’est alors que M. Patrigent, le juge d’instruction, fut le premier, je ne dirai pas à conseiller, mais à laisser entendre qu’on pourrait bien se risquer à confier la clé des champs à un de ces misérables. On suivit son avis, et trois jours plus tard l’évadé était surpris dans une carrière de champignonniste, en train de déterrer le trésor. Je dis donc que notre prévenu…

– Assez !… interrompit M. Segmuller, je ne veux plus entendre parler de cette affaire. Je vous avais, ce me semble, défendu de me la rappeler…

Le jeune policier baissa la tête d’un petit air de soumission hypocrite.

Mais il guignait le juge du coin de l’œil, et remarquait bien son agitation.

– Je puis me taire, pensait-il, sans crainte ; il y reviendra.

Il y revint, en effet, l’instant d’après.

– Soit, fit-il, je suppose votre homme hors de prison, que faites-vous ?…

– Moi, monsieur ! Je m’attache à lui comme la misère à un pauvre ; je ne le perds plus de vue ; je vis dans son ombre…

– Et vous vous imaginez qu’il ne s’apercevra pas de cette surveillance ?

– Je prendrai mes précautions.

– Un coup d’œil et un hasard, et il vous reconnaîtra.

– Non, monsieur, parce que je me déguiserai. Un agent de la sûreté qui n’est pas capable d’en remontrer au plus habile acteur, pour se grimer, n’est qu’un policier médiocre. Voici un an que je m’exerce à faire de mon visage et de ma personne ce que je veux, et je puis être à ma volonté vieux ou jeune, brun ou blond, un homme comme il faut ou un affreux rôdeur de barrière…

– Je ne vous soupçonnais pas ce talent, monsieur Lecoq.

– Oh !… je suis bien loin encore de la perfection que je rêve !… J’ose, cependant, monsieur, prendre l’engagement de me présenter à vous, avant trois jours, et de vous parler pendant une demi-heure sans que vous me reconnaissiez…

M. Segmuller ne répliqua pas, et il parut clair à Lecoq qu’il présentait des objections avec l’espérance de les voir détruire plutôt qu’avec l’envie de les faire prévaloir.

– Je crois, mon pauvre garçon, reprit le juge, que vous vous abusez étrangement. Nous avons été à même, vous et moi, d’apprécier la pénétration de ce mystérieux prévenu. Sa sagacité est étrange, n’est-ce pas, si merveilleuse qu’elle passe l’imagination… Croyez-vous donc que cet homme si fort ne flairera pas votre piège grossier ? Il devinera, allez, que si on lui laisse reconquérir sa liberté, ce ne peut être que pour l’utiliser contre lui.

– Je ne m’abuse pas, monsieur, Mai devinera, je le sais.

– Eh bien ! alors ?

– Alors, monsieur, je me suis dit ceci : Une fois libre, cet homme se trouvera étrangement embarrassé de sa liberté. Il n’aura pas un sou, il n’a pas de métier… Que fera-t-il, de quoi vivra-t-il ? Cependant il faut manger ! Il luttera bien pendant un certain temps, mais il se lassera de souffrir, à la longue… Les jours où il n’aura ni un abri, ni un morceau de pain, il songera qu’il est riche… Ne cherchera-t-il pas à se rapprocher des siens ? Si, évidemment. Il s’ingéniera à se procurer des secours, il tâchera de donner de ses nouvelles à ses amis… C’est là que je l’attends. Des mois se seront écoulés, nulle surveillance ne se sera révélée à lui… il hasardera quelque démarche décisive. Et moi, j’apparaîtrai, un mandat d’arrêt à la main…

– Et s’il fuit, s’il passe à l’étranger ?

– Je l’y suivrai. Une de mes tantes m’a laissé au pays une masure qui vaut une douzaine de mille francs, je la vendrai, et j’en mangerai le prix jusqu’au dernier sou, s’il le faut, à poursuivre une revanche. Cet homme m’a roulé comme un enfant, moi qui me croyais si fort… j’aurai mon tour.

– Et s’il allait vous glisser entre les doigts, vous échapper ?

Lecoq éclata de rire en homme sûr de soi.

– Qu’il essaie !… fit-il. Je réponds de lui sur ma tête.

Le malheur est que l’enthousiasme de Lecoq ne faisait que refroidir le juge.

– Décidément, monsieur l’agent, reprit-il, votre idée est bonne. Seulement, la Justice, vous le comprenez, ne saurait se mêler de telles intrigues. Tout ce que je puis promettre, c’est mon approbation tacite. Rendez-vous donc à la Préfecture, voyez vos supérieurs…

D’un geste vraiment désespéré, le jeune policier interrompit M. Segmuller.

– Proposer une telle chose, s’écria-t-il, moi !… Non-seulement on me la refuserait, mais on me signifierait mon congé, si toutefois je ne suis pas déjà rayé du service de la sûreté…

– Vous !… lorsque vous vous êtes si bien conduit dans cette affaire !…

– Hélas ! monsieur, tel n’est pas l’avis de tout le monde. Les langues ont marché depuis huit jours que vous êtes malade. Mes ennemis ont su tirer parti de la dernière comédie du Mai !… Ah !… oui, cet homme est habile. On dit à cette heure que c’est moi qui, dans un but d’avancement, ai imaginé tous les détails romanesques de cette affaire. On assure que seul j’ai soulevé cette question d’identité qui n’en est pas une. À entendre les gens du Dépôt, j’aurais inventé une scène qui n’a pas eu lieu chez la Chupin, supposé des complices, suborné des témoins, fabriqué de fausses pièces de conviction, enfin écrit le premier billet aussi bien que le second, dupé le père Absinthe, et mystifié le directeur.

– Diable !… fit M. Segmuller, que dit-on de moi, en ce cas ?…

Le rusé policier sut se donner la contenance la plus embarrassée.

– Dam !… monsieur, répondit-il, on prétend que vous vous êtes laissé circonvenir par moi, que vous n’avez pas contrôlé mes preuves…

Une fugitive rougeur empourpra le front de M. Segmuller.

– En un mot, fit-il, on estime que je suis votre dupe et … un sot.

Le souvenir de certains sourires sur son passage, diverses allusions qui lui étaient restées sur le cœur le décidèrent.

– Eh bien !… je vous aiderai, monsieur Lecoq, s’écria-t-il. Oui, je veux que vous confondiez vos railleurs … Je vais me lever, à l’instant, et me rendre au Palais avec vous. Je verrai M. le procureur général, je parlerai, j’agirai, je répondrai de vous !…

La joie de Lecoq fut immense.

Jamais, non, jamais, il n’eût osé se flatter d’obtenir un tel concours.

Ah !… M. Segmuller pouvait désormais lui demander de passer dans le feu pour lui ; il était prêt à s’y précipiter.

Cependant il fut assez prudent, il eut assez d’empire sur soi pour garder sa physionomie soucieuse. Il est comme cela, des victoires qu’il faut se garder de laisser soupçonner, sous peine d’en perdre à l’instant tout le bénéfice.

Certes, le jeune policier n’avait rien avancé qui ne fût rigoureusement exact, mais encore est-il des façons de présenter la vérité, et il avait déployé un peu trop d’habileté pour mettre le juge de moitié dans ses rancunes et s’en faire un auxiliaire intéressé.

M. Segmuller, cependant, après le cri arraché à sa vanité adroitement blessée, après la première explosion de sa colère, revenait à son calme accoutumé.

– Je suppose, dit-il à Lecoq, que vous avez réfléchi au stratagème à employer pour lâcher le prévenu sans que la connivence de l’administration éclate.

– Je n’y ai pas pensé une minute, monsieur, je l’avoue. À quoi bon, d’ailleurs ! Cet homme sait trop de quels soupçons et de quelle surveillance inquiète il est l’objet, pour ne se pas tenir sur le qui-vive. Si ingénieusement que je m’y prenne pour lui ménager une occasion de filer, il reconnaîtra ma main et se défiera. Le plus court et le plus sûr est de lui laisser tout bonnement la porte ouverte…

– Peut-être avez-vous raison ?…

– Seulement, il est une précaution que je crois nécessaire, indispensable, qui me parait une condition essentielle du succès…

Le jeune policier paraissait chercher si péniblement ses mots, que le juge crut devoir l’aider.

– Voyons cette précaution ? fit-il.

– Elle consisterait, monsieur, à donner l’ordre de transférer Mai dans une autre prison … Oh ! n’importe laquelle, à votre choix.

– Pourquoi, s’il vous plaît ?

– Parce que, monsieur, je voudrais que durant les quelques jours qui précéderont son évasion, Mai fût mis dans l’impossibilité absolue de donner de ses nouvelles au dehors, de prévenir son insaisissable complice….

La proposition parut étrangement surprendre M. Segmuller.

– Vous l’estimez donc mal gardé au Dépôt ? fit-il.

– Oh ! monsieur, je ne dis pas cela. Je suis même persuadé que depuis l’affaire du billet, le directeur a redoublé de vigilance… Mais, enfin, ce mystérieux meurtrier avait des intelligences au Dépôt, nous en avons eu la preuve matérielle, évidente, irrécusable, et de plus…

Il s’arrêta devant l’expression de sa pensée, comme tous ceux qui sentent bien que ce qu’ils vont dire paraîtra une énormité.

– Et de plus ?… insista le juge intrigué.

– Eh bien ! donc, monsieur, tenez, je serai complètement franc avec vous… Je trouve que Gévrol jouit au Dépôt d’une liberté trop grande ; il y est comme chez lui, il va, vient, monte, descend, sort et rentre, sans que personne jamais songe à lui demander ce qu’il fait, où il va, ce qu’il veut … Pour lui, pas de consigne, et il ferait voir au directeur, qui est un bien honnête homme, des étoiles en plein midi… Moi, je me défie de Gévrol….

– Oh !… monsieur Lecoq !…

– Oui, je le sais, l’accusation est téméraire, mais on n’est pas maître de ses pressentiments et Gévrol m’inquiète. Le prévenu savait-il, oui ou non, que je l’observais du grenier et que j’avais surpris un premier billet ? Évidemment oui, sa dernière scène le démontre….

– Tel est mon avis.

– Comment donc a-t-il su cela ?… Il ne l’a pas deviné, sans doute. Voici huit jours que je me mets l’esprit à la torture pour trouver la solution de ce problème … J’y perds mes peines. L’intervention de Gévrol explique tout.

M. Segmuller, à cette seule supposition, pâlit de colère.

– Ah !… si je pouvais croire cela, s’écria-t-il, si j’étais sûr !… Avez-vous quelque preuve, existe-t-il des indices ?

Le jeune policier hocha la tête.

– J’aurais les mains pleines de preuves, répondit-il, que je ne sais trop si je les ouvrirais. Ne serait-ce pas me fermer tout avenir ? Je dois, si je réussis dans mon métier, m’attendre à de bien autres trahisons. Toutes les professions n’ont-elles pas leurs rivalités et leurs haines ? Et notez, monsieur, que je n’attaque pas la probité de Gévrol. Pour cent mille francs, écus comptant, sur table, il ne lâcherait pas un prévenu … Mais il déroberait dix accusés à la justice, sur la seule espérance de me faire pièce, à moi qui lui porte ombrage.

Que de choses ces quelques mots expliquaient, de combien d’énigmes restées obscures ils donnaient la clef !… Mais le juge ne pouvait suivre le jeune policier sur ce terrain.

– Il suffit, lui dit-il, passez dans le salon quelques instants, je m’habille et je suis à vous … Je vais envoyer chercher une voiture ; il faut que je me hâte si je veux voir aujourd’hui M. le procureur général….

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
950 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain