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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 25
– Tu n’as oublié qu’une chose, fit M. Lacheneur, c’est de nous dire pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t’étais battu ?…
Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement :
– Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint… Encore un peu, et je lui faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s’est arrêté devant moi : « Tu es donc une mauvaise tête ? » m’a-t-il dit. J’ai répondu que non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m’a pris par ma cravate, et il m’a secoué en me disant qu’il me corrigerait et qu’il me reprendrait ses vignes… Saint bon Dieu !… Quand j’ai senti la main de ce vieux, tout mon sang n’a fait qu’un tour… Je l’ai empoigné à bras le corps !… Heureusement on s’est jeté à six sur moi et j’ai été obligé de lâcher prise… Mais qu’il ne s’avise jamais de venir rôder autour de mes vignes !…
Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait ; le feu des révoltes flambait dans ses yeux.
Et M. d’Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment allumées, et dont l’explosion, pensait-il, serait terrible…
Mais M. Lacheneur s’était redressé.
– Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas m’accompagner, j’ai un marché à te proposer…
M. et Mme d’Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir ; mais il ne se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.
Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.
Marie-Anne lui avait promis qu’elle l’attendrait le lendemain, dans le bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.
Chapitre 7
Lorsqu’il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.
Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l’enthousiasme de commande des paysans si froids et si calculateurs qui l’entouraient.
C’était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n’a rien, patient autant qu’un sauvage ; enfin, un de ces coquins complets et tout d’une venue, tels qu’on n’en trouve qu’au fond de la campagne.
On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.
Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu’alors dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du Code rural.
Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors d’intrigue à faire la fortune de vingt diplomates.
Les circonstances, il le disait souvent, l’avaient mal servi.
Aussi, est-ce désespérément qu’il s’accrocha à l’occasion rare et unique qui se présentait.
Comme de juste, ce rusé gredin n’avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution de Sairmeuse.
Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de groupe en groupe.
– M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout !…
C’était plus qu’il n’en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille.
Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant d’une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans défense ?…
On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu’un décret se préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs yeux comme un miroir à alouettes.
– Quand on n’est pas le plus fort, comme l’ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on plie comme l’osier, qui se relève quand l’orage est passé.
Et ils plièrent… Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d’autant plus extravagant que la rancune et la peur s’y mêlaient.
À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l’accent de la rage et de la menace.
Enfin, comme il est rare que l’homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d’eux se disait à part soi :
– Que risquons-nous à crier : « Vive M. le duc ! » Rien absolument. S’il se contente de cela pour tout loyer, bon ! S’il ne s’en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.
Là-dessus, ils clamaient à s’égosiller…
Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son ravissement.
Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l’incorrigé et l’incorrigible, l’homme des grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, « véritable monnaie de singe, » prétendait Chateaubriand.
– Que me chantiez-vous donc, curé ? disait-il à l’abbé Midon. Comment avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour nous ? Ce serait à croire, jarnibieu ! que les mauvaises dispositions n’existent que dans votre esprit et votre cœur.
L’abbé Midon se taisait. Qu’eût-il pu répondre !…
Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l’opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.
– Il y a quelqu’un sous tout ceci !… pensait-il.
Ce quelqu’un ne tarda pas à se révéler.
Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.
Il s’avança dans le salon, l’échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l’œil plein des plus viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres.
Et, par l’entrebâillement de la porte, on apercevait dans l’ombre du corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.
Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il venait conjurer « monseigneur » de se montrer sur la place.
– Eh bien !… Oui ! s’écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes gens !… Suivez-moi, marquis !
Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s’éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en l’air, les pierriers firent feu… Jamais Sairmeuse n’avait ouï pareil fracas d’artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au Bœuf couronné.
Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et indifférente, – s’émouvoir est du commun – mais en réalité il était ravi, transporté.
Si ravi qu’il chercha vite comment récompenser cet accueil.
Un simple coup d’œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.
Les lots détachés de l’immense domaine et vendus séparément étaient d’une importance relativement minime.
Le duc pensa qu’il serait politique et peu coûteux d’abandonner ces misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans.
– Mes amis, cria-t-il d’une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne !…
Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de Chupin, l’organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en personnage.
Et pendant que le duc se promenait d’un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer « l’ancien seigneur, » comme disaient les vieux.
Même, s’ils s’étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, c’est que la donation leur semblait un peu fraîche… sans cela…
Mais le duc n’eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils…
Un de ses anciens amis de l’émigration, le marquis de Courtomieu, qu’il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.
Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l’ami de son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l’ombre des grands arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs…
Il n’était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de Sairmeuse. D’abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était l’ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer…
Pauvre roi !… il eût eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu’il ne les eût pas satisfaits…
Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu’avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de « Buonaparte. »
Il était gai, causeur, plein de confiance dans l’avenir.
– Ah !… on est bien chez soi, répétait-il à son fils.
Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.
Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l’avaient ému, lui si peu accessible à l’émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si différentes :
Blanche de Courtomieu… Marie-Anne Lacheneur.
Chapitre 8
Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l’adolescence, ont aimé, ont été aimés et ont vu, tout à coup, s’ouvrir entre eux et le bonheur un abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de Maurice d’Escorval.
Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d’avenir reposaient sur son amour pour Marie-Anne.
Cet amour lui échappant, l’édifice enchanté de ses espérances s’écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.
Sans Marie-Anne, il n’apercevait ni but, ni sens à son existence.
C’est qu’il ne s’abusait pas. Si tout d’abord son rendez-vous pour le lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, puisque tout dépendait d’une volonté étrangère, la volonté de M. Lacheneur.
Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L’heure du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d’avaler une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se retirer.
M. d’Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne se permirent aucune observation.
Ils respectaient cette douleur qu’ils étaient si dignes de partager. Ils savaient qu’il est de ces chagrins cuisants qui s’irritent de toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que soit la main qui les panse.
– Pauvre Maurice !… murmura Mme d’Escorval, dès que son fils se fut retiré.
Et son mari ne répondant pas :
– Peut-être, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, peut-être serait-il sage à nous de ne pas l’abandonner seul aux inspirations de son désespoir.
Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l’horrible appréhension de sa femme.
– Nous n’avons rien à redouter, prononça-t-il vivement ; j’ai entendu Marie-Anne promettre à Maurice de l’attendre demain au bois de la Rèche.
La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s’était glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide ; mais elle était mère, elle voulait savoir.
Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement la porte, et regarda… Il était si bien perdu dans ses tristes rêveries, qu’il n’entendit rien et ne soupçonna même pas la sollicitude qui veillait sur lui.
Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d’appui, le front entre ses mains, et il regardait…
Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger brouillard blanc qui indiquait le cours de l’Oiselle, il apercevait la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses toits dentelés.
Que de fois il l’avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce château qui abritait ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux au monde.
De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur battait plus fort quand il les voyait s’éclairer.
– Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille… Elle s’agenouille pour dire ses prières… Elle murmure mon nom après celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu…
Mais ce soir, il n’avait pas à attendre qu’une lumière brillât derrière les vitres de cette fenêtre chérie.
Marie-Anne n’était plus à Sairmeuse… elle en avait été chassée.
Où était-elle, maintenant ?… Elle n’avait plus d’autre asile, elle, accoutumée aux recherches de la richesse, qu’une misérable masure couverte de chaume, dont les murs n’étaient même pas blanchis à la chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la grande route et boueux en hiver.
Elle en était réduite à garder pour elle-même l’aumône que, charitable en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.
Que faisait-elle à cette heure ?… Elle pleurait sans doute…
À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait.
Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement s’illuminer le château de Sairmeuse ?
Le duc et son fils rentraient ; après le dîner de fête du marquis de Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire possession de ce château dont M. de Sairmeuse n’avait pas franchi le seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.
Maurice vit les lumières courir d’étage en étage, de chambre en chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s’éclairèrent.
À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.
Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d’une vierge, où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.
Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s’entourer les jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre inachevée laissée sur le pupitre…
Jamais avant cette soirée Maurice n’eût voulu croire qu’on pouvait haïr quelqu’un autant qu’il haïssait ces Sairmeuse.
Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à songer à ce qu’il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une inextricable situation.
Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme d’Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre quelque chose ; il ne s’apercevait pas que depuis la veille au matin il n’avait rien mangé.
Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.
Les landes de la Rèche étant situées de l’autre côté de l’Oiselle, Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y avait un bac, à une portée de fusil d’Escorval. Quand il arriva au bord de l’eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui attendaient le passeur.
Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient ; il écouta.
– Pour vrai, c’est vrai, disait un gros garçon à l’air réjoui, et moi qui vous parle, je l’ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, hier soir… Il ne se tenait pas de joie… « Je vous invite tous à la noce ! criait-il, j’épouse la fille de M. Lacheneur, c’est décidé. »
Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu’il perdit jusqu’à la faculté de réfléchir.
– Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu’il en était amoureux… c’est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il la rencontrait… des brasiers, quoi !… Il en maigrissait. Tant que le père a été dans les grandeurs, il n’a rien osé dire… dès qu’il l’a su tombé, il s’est déclaré et on a topé.
– Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.
– Tiens !… pourquoi donc ?
– S’il est ruiné, comme on dit…
Les autres éclatèrent de rire.
– Ruiné !… M. Lacheneur ! disaient-ils tous à la fois, quelle farce… Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous… On sait ce qu’on sait… Le croyez-vous donc assez bête pour n’avoir rien mis de côté, en vingt ans !… Il en a placé, allez, de cet argent ; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement… Même il parait qu’il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n’est pas possible…
– Vous mentez !… interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte Sairmeuse aussi pauvre qu’il y était entré.
En reconnaissant le fils de M. d’Escorval, les paysans étaient devenus fort penauds. Mais lui, en intervenant, s’était enlevé tout moyen de se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu’il pense devoir être agréable à qui l’interroge ; il a peur de se compromettre.
Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut traversé l’Oiselle.
– Marie-Anne épouser Chanlouineau ! répétait-il, c’est impossible ! c’est impossible !…
Chapitre 9
Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.
La nature y semble maudite, rien n’y vient. La boue s’y détrempe contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la patience opiniâtre des paysans s’y est émoussée comme le fer des outils.
Quelques chênes rabougris s’élevant de place en place au-dessus des genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.
Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y poussent droits et forts. Les eaux de l’hiver ont charrié dans quelques replis de terrain assez d’humus pour donner la vie à des clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales s’accrochent aux branches voisines.
En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. Il s’était cru en retard et il était en avance de plus d’une heure.
Il s’assit sur un quartier de roche d’où il découvrait toute la lande, et il attendit.
Le temps était magnifique, l’air enflammé. Le soleil d’août dans toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des dernières pluies.
Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la campagne, pas un bourdonnement d’insecte, pas un frémissement de brise dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.
Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à la bise de novembre.
Avec le malheur, l’expérience lui venait vite, et cette science cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les illusions.
Ce n’est que depuis qu’il avait entendu causer les paysans qu’il comprenait bien l’horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité brusquement des hauteurs sociales qu’il avait atteintes, il ne trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, criaient les autres. Il n’avait plus de condition sociale. Il était l’homme tombé, celui qui a été et qui n’est plus…
Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées ?…
Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage de Marie-Anne et de Chanlouineau n’était pas si absurde qu’il l’avait jugée tout d’abord.
Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan sans éducation ?… Par calcul ? Non, puisqu’il repoussait une alliance dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre alors ?… Peut-être ne voulait-il pas qu’il fût dit qu’il dût quelque chose à un gendre…
Maurice épuisait tout ce qu’il avait de pénétration à chercher le mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la lande, une femme apparut : Marie-Anne.
Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n’osa quitter l’ombre des arbres.
Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans surprise, qu’elle était tête nue, et qu’elle n’avait sur les épaules ni châle ni écharpe.
Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d’elle, et lui prit la main qu’il porta à ses lèvres.
Mais cette main qu’elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la retira doucement avec un geste si triste qu’il eût bien dû comprendre qu’il n’était plus d’espoir.
– Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n’ai pu soutenir l’idée de votre inquiétude… Je trahis en ce moment la confiance de mon père… il a été obligé de sortir, je me suis échappée… Et cependant je lui ai juré, il n’y a pas deux heures, que je ne vous reverrais jamais… Vous l’entendez : jamais.
Elle parlait vite, d’une voix brève, et Maurice était confondu de la fermeté de son accent.
Moins ému, il eût vu combien d’efforts ce calme apparent coûtait à cette jeune fille si vaillante. Il l’eût vu, à sa pâleur, à la contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu’elle avait vainement baignées d’eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la nuit.
– Si je suis venue, poursuivait-elle, c’est qu’il ne faut pas, pour votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu’il reste, au fond de votre cœur, l’ombre d’une pensée d’espérances… Tout est bien fini, c’est pour toujours que nous sommes séparés !… Les faibles seuls se révoltent contre une destinée qu’ils ne peuvent changer ; résignons-nous… Je voulais vous voir une dernière fois et vous dire cela… Ayons du courage, Maurice… Partez, quittez Escorval, oubliez-moi…
– Vous oublier, Marie-Anne ! s’écria le malheureux, vous oublier !…
Il chercha du regard le regard de son amie, et l’ayant rencontré, il ajouta d’une voix sourde :
– Vous m’oublierez donc, vous ?…
– Moi je suis une femme, Maurice…
Mais il l’interrompit.
– Ah ! ce n’est pas là ce que j’attendais, prononça-t-il. Pauvre fou !… Je m’étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de ces accents auxquels le cœur d’un père ne saurait résister.
Elle rougit faiblement, hésita, et dit :
– Je me suis jetée aux pieds de mon père… il m’a repoussée.
Maurice fut anéanti, mais se remettant :
– C’est que vous n’avez pas su lui parler, s’écria-t-il avec une violence inouïe, mais je le saurai, moi !… Je lui donnerai de telles raisons qu’il faudra bien qu’il se rende. De quel droit son caprice briserait-il ma vie !… Je vous aime … de par mon amour vous êtes à moi, oui, plus à moi qu’à lui !… Je lui ferai entendre cela, vous verrez… Où est-il, où le rencontrer à cette heure ?…
Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne l’arrêta par le bras.
– Restez, commanda-t-elle, restez !… Vous ne m’avez donc pas comprise, Maurice ?… Eh bien ! sachez toute la vérité. Je connais maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais mourir de sa résolution, je l’approuve… N’allez pas trouver mon père… Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, j’aurais l’affreux courage de refuser le mien !…
Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l’éclaira pas. Sa tête s’égara, et sans conscience de l’abominable injure qu’il adressait à cette femme tant aimée :
– Est-ce donc pour Chanlouineau, s’écria-t-il, que vous gardez votre consentement ?… Il le croit, puisqu’il va disant partout que vous serez bientôt sa femme…
Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le regard dont elle accabla Maurice.
– Dois-je m’abaisser jusqu’à me justifier ? dit-elle. Dois-je affirmer que si je soupçonne ce qu’ont pu projeter mon père et Chanlouineau, je n’ai pas été consultée ? Me faut-il vous apprendre qu’il est des sacrifices au-dessus des forces humaines ? Soit. J’ai trouvé en moi assez de dévouement pour renoncer à l’homme que j’avais choisi… Je ne saurais me résoudre à en accepter un autre.
Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui de la sublime expression du visage de Marie-Anne.
La raison lui revenait, il sentait l’indignité de ses soupçons, il se faisait horreur pour avoir osé les exprimer.
– Oh ! pardon !… balbutia-t-il, pardon !…
Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les réticences de Marie-Anne !…
Il cherchait une idée de salut ; il crut l’avoir trouvée.
– Il faut fuir ! s’écria-t-il, partir à l’instant, sans retourner la tête !… Avant la nuit nous aurons passé la frontière…
Les bras étendus, il s’avançait comme pour prendre possession de Marie-Anne, et l’entraîner, elle l’arrêta d’un seul regard.
– Fuir !… dit-elle d’un ton de reproche, fuir !… et c’est vous, Maurice, qui me conseillez cela. Quoi !… le malheur frappe à coups redoublés mon pauvre père, et j’ajouterais ce désespoir et cette honte à ses douleurs !… La solitude s’est faite autour de lui, ses amis l’ont abandonné, et moi, sa fille, je l’abandonnerais !… Ah ! je serais, si j’agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce que j’ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être résolue au parti extrême que vous m’offrez … je serais sortie en plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n’est pas le monde que je crains, moi !… Mais si on fuit le château d’un père riche et heureux, on ne déserte pas la masure d’un père désespéré et misérable. Laissez-moi, Maurice, où m’attache l’honneur… Je saurai devenir paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez … je n’ai pas trop de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu’on ne saurait être complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli…
Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit tourner la tête.
À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son fusil de chasse.
