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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 31

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Chapitre 19

Ainsi, c’était bien Maurice d’Escorval que le marquis de Sairmeuse avait surpris s’échappant de la maison de M. Lacheneur.

Martial n’avait aucune certitude, il se pouvait que l’obscurité l’eût trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère.

– Quel personnage fais-je donc ! s’écriait-il. Un personnage ridicule, assurément.

Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu’il n’apercevait rien des circonstances les plus frappantes.

L’amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque serviles de Chanlouineau ne l’étonnaient pas.

Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait qu’il s’avançait dans son esprit et dans son cœur.

Ayant oublié, il s’imaginait que les autres ne se souvenaient pas.

Après cela, il se figurait s’être montré assez généreux pour avoir des droits à une certaine reconnaissance.

M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une soixantaine de mille francs.

– Il serait, jarnibieu ! bien dégoûté s’il n’était pas content ! maugréait le duc, furieux d’une prodigalité qui cependant ne lui coûtait rien.

Encore entretenu dans ses illusions par l’opinion de son père, Martial se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.

Le soupçon des visites de Maurice faillit l’éclairer…

– Serais-je donc dupe d’une rouée ?… pensa-t-il.

Son dépit fut tel que, pendant plus d’une semaine, il prit sur lui de ne se point montrer à la Rèche.

Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l’exploitant avec l’adresse de l’intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de son fils à l’alliance avec les Courtomieu.

Livré jusqu’alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s’écria enfin :

– Soit !… j’épouse Mlle Blanche.

Le duc n’était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.

En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent faites ; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées et on décida que le mariage serait célébré au printemps.

C’est à Sairmeuse qu’eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d’autant plus gai qu’où y célébrait deux petites victoires.

Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement militaire à Montaignac.

Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations prodiguées à l’empereur, venait d’obtenir la présidence de la Cour prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les terreurs de la Restauration…

Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, Martial se trouvait lié.

En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. Elle le pénétrait d’un charme dont la douceur infinie lui faisait presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.

Malheureusement, l’orgueilleuse héritière ne sut pas résister au plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu’elle appelait la « bassesse des anciennes inclinations du marquis. » Elle trouva l’occasion de dire qu’elle faisait travailler Marie-Anne pour l’aider à vivre.

Martial se contraignit à sourire, mais l’indignité du procédé le forçait de plaindre Marie-Anne…

Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.

À la chaleur de l’accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se fondirent, tous ses soupçons s’évaporèrent… La joie de le revoir éclatait même dans les yeux de Marie-Anne ; il le remarqua bien…

– Oh !… je l’aurai !… pensa-t-il.

C’est qu’en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument précieux.

– Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l’œil et l’oreille dans le camp ennemi… Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre espion…

Il le fut, car il eut vite repris l’habitude de ses visites quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient défoncés, mais il n’était pluie, neige, ni boue capables d’arrêter Martial.

Il arrivait vers dix heures, s’asseyait sur un escabeau, contre l’âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait…

Marie-Anne paraissait s’intéresser prodigieusement aux événements ; il lui contait tout ce qu’il pouvait surprendre.

Parfois ils restaient seuls…

Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le « commerce. » Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait acheté un cheval afin d’étendre ses tournées.

Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues… Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient pour parler à M. Lacheneur. C’était une interminable procession. Et à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. Puis, elle offrait à boire… La maison était comme un cabaret…

Qui ne sait où l’âpreté des convoitises peut mener un homme amoureux !… Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants et venants, il donnait une poignée de main, à l’occasion, il lui arrivait de trinquer…

Il eût accepté bien d’autres choses !… N’avait-il pas offert à Lacheneur de l’aider à mettre ses comptes au net ?…

Et une fois, c’était vers le milieu de février, comme il voyait Chanlouineau très embarrassé pour composer une lettre, il voulut absolument lui servir de secrétaire.

– C’est que ce n’est pas pour moi, cette damnée lettre, disait Chanlouineau, c’est pour un oncle à moi qui marie sa fille…

Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non sans mainte rature, il écrivit :

« Mon cher ami… Nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à … Nous vous invitons à nous faire le plaisir d’y venir. Nous comptons sur vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, plus nous serons contents.

« Comme la fête est sans façons et que nous serons très nombreux, vous nous rendrez service en apportant quelques provisions. »

Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant de laisser en blanc la date de « la noce, » il eût, à coup sûr, reconnu qu’il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu… Mais il était fasciné.

– Ah ça ! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne sortez plus de chez Lacheneur… Quand donc en aurez-vous fini avec cette petite ?

Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette « petite. » Près d’elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût demandé de la prendre pour femme, qu’il n’eût pas dit : non…

Mais Marie-Anne n’avait pas cette ambition… Toutes ses pensées, tous ses vœux étaient pour le succès de son père…

Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une si magnifique récompense !…

N’est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice !… Toute la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt le dîner, il s’esquivait, traversant l’Oiselle dans son bateau, et volait à la Rèche.

M. d’Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences de son fils ; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l’avait « embauché ; » ce fut son expression.

Saisi d’effroi, il résolut d’aller sur-le-champ, sans prévenir Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria l’abbé Midon de l’accompagner.

C’est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d’Escorval et le curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes ils étaient et si inquiets, qu’ils n’échangèrent pas dix paroles le long de la route.

Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois…

Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets…

Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d’une douzaine de personnes, et M. Lacheneur parlait…

Que disait-il ?… Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l’entendre, mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent ses paroles…

Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts… il alluma une torche de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant d’une voix formidable :

– Le sort en est jeté !… Voilà qui vous prouve que je ne reculerai pas…

Cinq minutes après la maison était en flammes…

Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac s’éclairer comme un phare… et de tous côtés l’horizon s’empourpra de lueurs d’incendie.

On répondait au signal de Lacheneur…

Chapitre 20

Ah ! l’ambition est une belle chose !…

Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n’eussent plus dû, ce semble, aspirer qu’au repos du foyer domestique.

Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en répandant le bien autour d’eux, tout en préparant pour leur dernière heure un concert de bénédictions et de regrets.

Mais non !… Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la manœuvre de ce « vaisseau de l’État, » où personne ne consent plus à rester simple passager.

Nommés, l’un commandant des forces militaires, l’autre président de la Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux pour s’installer tant bien que mal à la ville.

Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d’Armes, une grande vieille maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.

Le marquis de Courtomieu s’était établi en camp volant chez un de ses parents, rue de la Citadelle…

Leur vanité sénile était satisfaite… tout était donc pour le mieux.

Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur Blanche.

Les représailles s’exerçaient librement ; les vengeances s’assouvissaient en plein soleil ; et les haines privées et d’effroyables cupidités s’abritaient sous le manteau des rancunes politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux…

Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs pensées et leurs vœux vers « l’autre, » et il leur semblait que le vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait en même temps leurs dernières espérances.

Mais rien de tout cela ne montait jusqu’au duc de Sairmeuse, jusqu’au marquis de Courtomieu.

Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux ; quel faquin eût osé ne l’être pas !

Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis aller, n’avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d’Alliés sous la main !

Quelques esprits chagrins leur parlèrent de « mécontentements, » ils les traitèrent de visionnaires.

Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison…

Il se leva… mais la porte au même moment s’ouvrit, et un homme hors d’haleine entra.

Cet homme, c’était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.

Evidemment il se passait quelque chose d’extraordinaire.

– Qu’est-ce ? interrogea le duc.

– Ils viennent !… monseigneur, s’écria Chupin, ils sont en route !…

– Qui ?… qui ?…

Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.

M. de Sairmeuse lut à haute voix :

« Mon cher ami, nous sommes enfin d’accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars… »

La date n’était plus en blanc, cette fois, mais tel était l’aveuglement du duc qu’il s’obstinait à ne pas comprendre.

– Eh bien ?… demanda-t-il.

Chupin s’arrachait les cheveux.

– Ils sont en route !… répéta-t-il… je parle des paysans… ils comptent s’emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener « l’autre, » ou du moins le fils de « l’autre… » Gredins de paysans ! Ils m’ont trompé… Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas si proche…

Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il demanda :

– Combien donc sont-ils ?

– Eh !… le sais-je, monseigneur… deux mille peut-être… peut-être dix mille…

– Tous les gens de la ville sont pour nous.

– Non, monseigneur, non !… Ils ont des complices ici ; tous les officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.

– Quels sont les chefs ?…

– Lacheneur, l’abbé Midon, Chanlouineau, le baron d’Escorval…

– Assez ! cria le duc.

Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait ; sa taille herculéenne courbée par les ans se redressait.

Il sonna à briser la sonnette ; un valet parut :

– Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes pistolets !… Faites vite !

Le domestique se retirait abasourdi…

– Attends !… cria-t-il encore. Qu’on monte à cheval et qu’on aille dire à mon fils d’accourir ici, bride abattue… Qu’on prenne mes meilleurs chevaux… On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux heures…

Chupin le tirait par le pan de sa redingote ; il se retourna :

– Qu’est-ce encore ?…

Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le silence ; mais dès que le valet fut sorti :

– Inutile, monseigneur, dit-il, d’envoyer chercher M. le marquis ?

– Et pourquoi, maître drôle ?

– C’est que, monseigneur, c’est que, excusez-moi, je vous suis dévoué…

– Jarnibieu !… parleras-tu ?…

Positivement, Chupin regrettait de s’être tant avancé…

– Alors donc, bégaya-t-il… monsieur le marquis…

– Eh bien ?…

– Il en est !…

D’un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.

– Tu mens, misérable !… hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi du plafond, tu mens !…

Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit jusqu’à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s’enfuir.

– Que j’aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il… Ah ! la fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, Chanlouineau, le petit d’Escorval, le fils de Monseigneur et les autres…

M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d’injures contre Marie-Anne quand son valet de chambre rentra…

Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et s’élança dehors.

Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la place d’Armes, d’où on découvrait une grande étendue de pays, ses dernières illusions s’envolèrent.

L’horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d’un cercle de flammes.

– C’est le signal !… murmura le vieux maraudeur, c’est l’ordre de se mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils seront aux portes de la ville vers deux heures du matin…

Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu’à se concerter avec M. de Courtomieu.

Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu’en tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant dans la nuit, prirent la fuite…

Instinctivement il s’élança à leur poursuite et en atteignit un qu’il saisit au collet.

– Qui es-tu ?… interrogea-t-il ; ton nom ?

Et l’homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets qu’il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.

– Ah ! brigand !… s’écria M. de Sairmeuse, tu conspires !…

Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.

Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son ami sembla ravi.

– Enfin !… prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater notre dévouement et notre zèle !… Et sans danger !… Nous avons de bonnes murailles, des portes solides, 3 000 hommes de troupes !… Ces paysans sont fous !… Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac…

Mais une pensée soudaine l’assombrit, il se gratta le front et ajouta :

– Diable !… et moi qui attends Blanche ce soir !… Elle a dû quitter Courtomieu après dîner… Pourvu qu’il ne lui arrive pas malheur !…

Chapitre 21

Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux plus de temps qu’ils ne croyaient.

Les paysans s’avançaient, mais non si vite que l’avait dit Chupin.

Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur…

Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur avait compté les feux qui répondaient à l’incendie qu’il venait d’allumer.

Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de joie.

– Tous nos amis, s’écria-t-il, nous tiennent parole… Ils sont prêts, ils se mettent en route !… Partons donc, nous qui devons être les premiers au rendez-vous !…

On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l’étrier quand deux hommes s’élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu’à lui. L’un d’eux saisit le cheval par la bride.

– L’abbé Midon !… fit Lacheneur abasourdi ; M. d’Escorval !…

Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d’un ton de fureur concentrée :

– Que me voulez-vous encore, tous deux ?

– Nous voulons empêcher l’accomplissement d’une œuvre de délire !… s’écria M. d’Escorval. La haine vous égare, Lacheneur !

– Eh ! monsieur, vous ne savez rien de mes projets !

– Pensez-vous donc que je ne les devine pas ?… Vous espérez vous emparer de Montaignac…

– Que vous importe !… interrompit violemment Lacheneur…

Mais M. d’Escorval n’était pas homme à se laisser imposer silence.

Il saisit le bras de son ancien ami, et d’une voix forte, de façon à être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit :

– Insensé !… Vous oubliez donc que Montaignac est une place de guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles… Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare énergie et une indomptable bravoure : le duc de Sairmeuse.

Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.

– Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux fenêtres de la citadelle. Et, tenez… regardez, on l’aperçoit encore. Elle m’annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous paraîtrons…

– Et après !… Je veux admettre l’impossible ; vous prenez Montaignac. Que faites-vous ensuite ? Pensez-vous que les Anglais vous rendront l’empereur ? Napoléon II n’est-il pas prisonnier des Autrichiens ? Ne vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130 000 soldats à une journée de marche de Paris ?

De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.

– Cependant tout ceci n’est rien, continua le baron, vous ignorez ce que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de dupes…

– Qui appelez-vous dupes, monsieur ?…

– Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des réalités ; tous ceux qui, parce qu’ils souhaitent fortement une chose, s’imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n’ont été prévenus ?…

Lacheneur haussa les épaules.

– Qui donc les aurait avertis ? fit-il.

Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son fils Jean, le prouvait.

C’est cependant du ton le plus froid qu’il ajouta :

– Il est probable qu’à cette heure le duc et le marquis sont au pouvoir de nos amis…

Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme ; il n’était force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux…

C’était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.

– Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas sourd à la voix de la raison… Vous êtes un honnête homme, songez à l’épouvantable responsabilité que vous acceptez… Quoi ! sur des chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves gens et l’existence de leurs familles… On vous l’a dit, malheureux, vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous êtes trahis !…

Le lieu, l’instant, l’anxiété du péril, l’étrangeté de cette scène aux clartés de l’incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l’âme la plus ferme.

Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de Lacheneur. Il était visible pour tous qu’il était remué jusqu’au plus profond de ses entrailles.

Qui peut dire ce qui fût advenu sans l’intervention de Chanlouineau.

Le robuste gars s’avança, brandissant son fusil double :

– Par le saint nom de Dieu !… s’écria-t-il, voici bien du temps perdu en bavardages inutiles !…

Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea brusquement et s’élança en selle :

– Partons !… commanda-t-il.

Mais le baron et l’abbé ne désespéraient pas encore, ils s’étaient jetés à la tête du cheval.

– Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde !… Le sang que vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de vos enfants !…

Epouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s’arrêta…

Alors sortit des rangs et s’avança un des complices, vêtu comme les paysans des environs de Sairmeuse…

– Marie-Anne !… s’écrièrent en même temps l’abbé et le baron stupéfaits…

– Oui, moi !… répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite… Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à l’horizon ?… Elles nous annoncent que les gens de ces communes se rendent en armes au carrefour de la Croix-d’Arcy, à une lieue de Montaignac, où est le rendez-vous général… Avant deux heures, il y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le commandement… Et vous voudriez qu’il laissât sans chef ces soldats qu’il est allé arracher à leurs foyers ?… C’est impossible !…

L’exaltation de son père et de son amant l’avait gagnée, elle partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs espérances… Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l’incendie… Ah ! c’est vraiment à cette heure, qu’elle méritait ce nom d’ange de l’insurrection que lui avait donné Martial.

– Non !… il n’y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir… C’est la prudence maintenant qui serait folie… C’est en arrière qu’est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d’un homme… et nous, mes amis, en avant !

Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s’élança à travers la lande.

Il n’y avait plus à lutter. M. d’Escorval était consterné, mais il ne pouvait laisser s’éloigner ainsi son fils qu’il apercevait dans les rangs.

– Maurice !… cria-t-il.

Le jeune homme hésita, mais enfin s’approcha…

– Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.

– Il faut que je les suive, mon père…

– Je vous le défends.

– Hélas ! mon père, je ne puis vous obéir… je suis engagé… j’ai juré… je commande après Lacheneur…

Sa voix était triste ; mais elle annonçait une inébranlable détermination.

– Mon fils !… reprit M. d’Escorval, malheureux enfant !… C’est à la mort que tu marches… à une mort certaine.

– Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père…

– Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies !…

Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.

– Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que le garder près d’elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de traître… Adieu, mon père !

M. d’Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. Il étendit les bras et serra sur son cœur ce fils tant aimé, convulsivement, comme si c’eût été pour la dernière fois…

– Adieu !… balbutia-t-il, adieu !…

Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient se perdant dans le lointain, que le baron d’Escorval était encore à la même place, écrasé sous l’excès de sa douleur…

Tout à coup il se redressa.

– Un espoir nous reste, l’abbé, s’écria-t-il.

– Hélas !… murmura le prêtre.

– Oh !… je ne m’abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire où est le rendez-vous ?… En courant à Escorval, en attelant en hâte un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d’Arcy. Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux… Venez, l’abbé, venez vite !…

Et ils partirent en courant…

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
950 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain