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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 40
Chupin ne sentait que trop que tous les hommes du détachement étaient ravis de son horrible humiliation, ils riaient et l’instant d’avant il les avait vus éviter son contact avec une visible horreur.
Transporté de colère, il poussa violemment Balstain en criant aux soldats :
– Ah ça !… allons-nous coucher ici !…
Un éclair d’implacable haine flamboya dans l’œil du Piémontais.
Il tira très ostensiblement son couteau de sa poche, et faisant avec le signe de la croix :
– Saint-Jean-de-Coche, prononça-t-il d’une voix éclatante, et vous, bonne Sainte-Vierge, recevez mon serment… Que je sois damné si jamais je me sers d’un couteau à mes repas avant d’avoir enfoncé celui que je tiens dans le ventre du scélérat qui me vole !
Ayant dit, il disparut, et le détachement se mit en marche.
Mais le vieux maraudeur n’était plus le même. Rien ne lui restait de son impudence accoutumée. Il marchait la tête basse, remué par toutes sortes de pensées comme jamais il n’en avait eues, assailli par les plus sinistres pressentiments.
Un serment comme celui de Balstain, et de la part d’un tel homme, c’était, il ne pouvait se le dissimuler, sinon un arrêt de mort, du moins la certitude d’une tentative prochaine d’assassinat…
Cela le tourmentait tellement, que jamais il ne voulut laisser le détachement coucher à Saint-Pavin, comme c’était convenu. Il lui tardait de s’éloigner.
Quand les soldats eurent soupé, et longuement, Chupin envoya chercher une charrette, où le prisonnier fut garrotté, et on partit.
Deux heures après minuit venaient de sonner quand Lacheneur fut écroué à la citadelle de Montaignac.
Nul ne semblait s’y douter qu’en ce moment même, M. d’Escorval et le caporal Bavois travaillaient à leur évasion.
Chapitre 32
Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau s’abandonnait au plus affreux désespoir.
Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.
N’avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.
Tant qu’il l’avait attendue, tant qu’elle avait été là, il ne songeait qu’au succès de sa ruse… Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce que diraient les gardiens.
– Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n’était après tout qu’un misérable fanfaron… Nous l’avons entendu implorer sa grâce à genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.
La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.
Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de réhabilitation.
– On verra bien, disait-il avec rage ; on verra bien demain, en face du peloton d’exécution, si je pâlis et si je tremble !…
Il était dans ces dispositions, quand sa porte s’ouvrit livrant passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper Mlle Lacheneur, venait s’informer des résultats de sa visite.
– Eh bien ! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.
– Sortez ! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon !…
Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s’esquiva prestement, effrayé et surtout fort surpris du changement.
– Quel redoutable et féroce scélérat ! dit-il au gardien, il serait peut-être prudent de lui mettre la camisole de force…
Ah !… il n’en était pas besoin. L’héroïque paysan venait de se laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible fièvre de l’angoisse qui vieillit un homme en une nuit.
Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l’arme qu’il venait de mettre entre ses mains ?…
S’il l’espérait, c’est qu’il songeait qu’elle aurait pour conseil et pour guide un homme dont l’expérience lui inspirait une confiance absolue : l’abbé Midon.
– Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura peur…
En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était certes au-dessus de sa condition, mais elle n’était pas assez raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de Sairmeuse.
Ce brouillon, écrit par lui en un moment d’abandon et d’aveuglement, fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.
Il parut s’en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père, mais au fond il considérait la menace comme puérile.
Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.
D’autres causes eussent décidé Martial : la difficulté et le danger de l’entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.
Déjà, à cette époque, il n’y avait que l’impossible capable de tenter cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d’émotions.
Sauver la vie du baron d’Escorval, un ennemi, presque sur les marches de l’échafaud, lui sembla beau… Assurer en le sauvant le bonheur d’une femme qu’il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui parut digne de lui…
Quelle occasion, d’ailleurs, pour l’exercice des facultés de son sang-froid, de diplomatie et de finesse qu’il s’accordait !…
Il fallait jouer son père, c’était aisé ; il le joua.
Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c’était difficile ; il crut l’avoir joué.
Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles contradictions, et il se consumait d’anxiété.
C’est avec joie qu’il eût consenti à subir la torture avant de recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches de Marie-Anne.
Que faisait-elle ?… Comment savoir ?…
Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il appela ses gardiens et s’efforça de les faire causer. Sa raison lui disait bien que ces gens n’étaient pas plus instruits que lui-même, qu’on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu’on résolût… n’importe !…
La retraite battit… puis l’appel du soir… puis l’extinction des feux…
Après, rien, le silence…
L’oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un effort surhumain d’attention, Chanlouineau écoutait.
Il lui semblait que si de façon ou d’autre le baron d’Escorval recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe… Ceux qu’il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de reconnaissance…
Un peu après deux heures, il tressaillit… Il se faisait un grand mouvement dans les corridors, on courait, on s’appelait, on agitait des trousseaux de clefs, des portes s’ouvraient et se refermaient…
Le corridor s’éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur, entraîné par des soldats.
Lacheneur !… Était-ce possible !… Il voulut douter de ses sens, il se disait que ce ne pouvait être là qu’une vision de la fièvre qui brûlait son cerveau.
Un peu plus tard il entendit un cri déchirant… Mais qu’avait de surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort suaient l’agonie de cette effroyable nuit qui précède l’exécution…
Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la fenêtre. Chanlouineau désespéra.
– C’est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile !…
Pauvre généreux garçon… Son cœur eût bondi de joie s’il eût pu jeter un coup d’œil dans la cour de la citadelle…
Il y avait plus d’une heure qu’on avait sonné le réveil, les cavaliers achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne, de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se présentèrent au poste.
Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour plate, elles venaient d’apercevoir une longue corde qui pendait.
Une corde !… Un des condamnés s’était donc évadé !…
On courut à la chambre du baron d’Escorval… elle était vide.
Le baron s’était enfui, entraînant l’homme qui lui avait été donné pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.
La stupeur fut grande et aussi l’indignation… mais la frayeur fut plus grande encore…
Il n’était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.
Qu’allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies ? Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.
Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence, d’une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout soupçon de connivence de leur part.
M. de Sairmeuse, surtout, semblait hors de soi.
Il jurait, injuriait, accusait, menaçait, et s’en prenait à tout le monde.
Il avait commencé par faire mettre en prison tous les factionnaires, jusqu’à plus ample informé, et il parlait de demander la destitution en masse de tous les officiers et de tous les sous-officiers.
– Quant à ce misérable Bavois, criait-il aux soldats, quant à ce lâche déserteur, il sera fusillé dès qu’on l’aura repris… et on le reprendra, comptez-y !…
On avait espéré calmer un peu M. de Sairmeuse en lui apprenant l’arrestation de Lacheneur, mais il la connaissait. Chupin avait osé l’éveiller au milieu de la nuit pour lui apprendre la grande nouvelle.
Ce lui fut seulement une occasion d’exalter les mérites du traître.
– Celui qui a découvert Lacheneur, dit-il, saura bien rattraper le sieur Escorval. Qu’on aille me chercher Chupin !…
Plus calme, M. de Courtomieu prenait ses mesures, afin de remettre, disait-il, le « grand coupable » sous la main de la justice.
Il expédiait des courriers dans toutes les directions, et faisait porter avis de l’événement dans les localités voisines.
Ses commandements étaient précis et brefs : surveiller la frontière, soumettre les voyageurs à un examen sévère, pratiquer de nombreuses visites domiciliaires, répandre à profusion le signalement du sieur Escorval.
Avant tout, il avait donné l’ordre de rechercher et d’arrêter le sieur Midon, ancien curé de Sairmeuse, et le sieur Escorval fils.
Mais parmi tous les officiers présents, il y en avait un, c’était un vieux lieutenant décoré, que le ton du duc de Sairmeuse avait profondément blessé.
Il s’avança, d’un air sombre, en disant que tout cela sans doute était bel et bien, mais que le plus pressé était de procéder à une enquête qui, en faisant connaître les moyens d’évasion, révélerait peut-être les complices.
À ce simple mot : enquête, ni le duc de Sairmeuse ni le marquis de Courtomieu n’avaient été maîtres d’un imperceptible tressaillement.
Pouvaient-ils ignorer à combien peu tient le secret des trames les mieux ourdies !
Que fallait-il, ici, pour dégager la vérité des apparences mensongères ? Une précaution négligée, un puéril détail, un mot, un geste, un rien…
Ils tremblèrent que cet officier ne fût un homme d’une perspicacité supérieure, qui avait vu clair dans leur jeu, ou qui, tout au moins, avait des présomptions qu’il était impatient de vérifier.
Non, le vieux lieutenant n’avait aucun soupçon, il avait parlé ainsi au hasard, uniquement pour exhaler son mécontentement. Même son intelligence était si peu subtile qu’il ne remarqua pas le rapide coup d’œil qu’échangèrent le marquis et le duc.
Martial, lui, le surprit, ce regard, et tout aussitôt :
– Je suis de l’avis du lieutenant, prononça-t-il avec une politesse trop étudiée pour n’être pas une raillerie. Oui, il faut ouvrir une enquête… cela est aussi ingénieusement pensé que bien dit.
Le vieil officier décoré tourna le dos en mâchonnant un juron.
– Ce joli coco se fiche de moi, pensait-il, et lui et son père et cet autre pékin mériteraient… mais il faut vivre !…
À s’avancer comme il venait de le faire, Martial sentait fort bien qu’il ne courait pas le moindre risque.
À qui revenait le soin des investigations ?… Au duc et au marquis. Ils étaient donc, en vérité, un peu naïfs de s’inquiéter. Ne resteraient-ils pas seuls juges de ce qu’il serait opportun de taire ou de révéler, et complètement maîtres de cacher ce qui serait de nature à trahir leur connivence ?…
Ils se mirent donc à l’œuvre immédiatement, avec un empressement qui eût fait évanouir les doutes, s’il y en eût eu parmi les assistants.
Mais qui donc se fût avisé de concevoir des doutes !…
Le succès de la comédie était d’autant plus certain que la fuite du baron d’Escorval paraissait menacer sérieusement les intérêts de ceux qui l’avaient favorisée.
Les détails de l’évasion, Martial pensait les connaître aussi exactement que les évadés eux-mêmes… Il était l’auteur, s’ils avaient été les acteurs du drame de la nuit.
Il s’abusait, il ne tarda pas à se l’avouer.
L’enquête, dès les premiers pas, révéla des circonstances qui lui parurent inexplicables.
Il était clair, et la disposition des lieux le démontrait, que pour recouvrer leur liberté, le baron d’Escorval et le caporal Bavois avaient eu à accomplir deux descentes successives.
Ils avaient dû, d’abord, descendre de la fenêtre de la prison jusque sur la saillie qui se trouvait au pied de la tour plate. Il leur avait ensuite fallu se laisser glisser de cette saillie jusqu’au bas des rochers à pic.
Pour réaliser cette double opération, et les prisonniers l’avaient réalisée, puisqu’ils s’étaient échappés, deux cordes leur étaient indispensables. Martial les avait apportées, on eût dû les retrouver.
Eh bien ! on n’en retrouvait qu’une, celle que les paysannes avaient aperçue, pendant de la saillie où elle était accrochée à une pince de fer.
De la fenêtre à la saillie, point de corde…
Ce fait sauta aux yeux de tout le monde.
– Voilà qui est extraordinaire ! murmura Martial devenu pensif.
– Tout à fait bizarre !… approuva M. de Courtomieu.
– Comment diable s’y sont-ils pris pour arriver de la fenêtre du cachot à cette étroite corniche ?…
– C’est ce qui ne se comprend pas…
Martial allait trouver une bien autre occasion de s’étonner.
Ayant examiné la corde restant, celle qui avait servi pour la seconde descente, il reconnut qu’elle n’était pas d’un seul morceau. On avait noué bout à bout les deux cordes qu’il avait apportées… La plus grosse évidemment ne s’était pas trouvée assez longue.
Comment cela se faisait-il ?… Le duc avait-il donc mal évalué la hauteur du rocher ?… l’abbé Midon avait-il mal pris ses mesures ?…
Il aunait cette grosse corde de l’œil, et positivement il lui semblait qu’elle avait été raccourci… elle lui avait paru avoir un bon tiers en plus, pendant qu’on la lui roulait autour du corps pour l’entrer dans la citadelle.
– Il sera survenu quelque accident imprévu, disait-il à son père et au marquis de Courtomieu ; mais lequel ?…
– Eh !… que nous importe ? répondait le marquis ; vous avez la lettre compromettante, n’est-ce pas ?…
Mais Martial était de ces esprits qui ne sauraient rester en repos tant qu’ils sont en face d’un problème à résoudre.
Il voulut, quoi que put lui dire M. de Courtomieu, aller inspecter le bas des rochers.
Juste sous la corde, se voyaient de larges taches de sang.
– Un des prisonniers est tombé, fit Martial vivement, et s’est dangereusement blessé !
– Par ma foi !… s’écria le duc de Sairmeuse, le sieur Escorval se serait brisé les os que j’en serais ravi.
Martial rougit, et regardant fixement son père :
– Je suppose, monsieur, prononça-t-il froidement, que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites… Nous nous sommes engagés sur l’honneur de notre nom à sauver M. le baron d’Escorval, s’il s’était tué ce serait un malheur pour nous, monsieur, un très grand malheur !…
Quand son fils prenait ce ton hautain et glacé, le duc ne trouvait rien à répondre ; il s’en indignait, mais c’était plus fort que lui.
– Bast !… fit M. de Courtomieu, si ce coquin-là s’était seulement blessé, nous le saurions…
Ce fut l’opinion de Chupin qui, mandé par le duc, venait d’arriver.
Mais le vieux maraudeur, si loquace d’ordinaire et si empressé, répondit brièvement, et, chose étrange, n’offrit point ses services.
De son imperturbable assurance, de son impudence familière, de son sourire obséquieux et bas, rien ne restait.
Son œil trouble, la contraction de ses traits, son air sombre, le tressaillement qui par intervalles le secouait, tout trahissait la détresse de son âme…
Si visible était le changement, que M. de Sairmeuse le remarqua.
– Quelle mésaventure t’est arrivée, maître Chupin ? demanda-t-il.
– Il est arrivé, répondit d’une voix rauque l’ancien braconnier, que pendant que je me rendais ici, les enfants de la ville m’ont jeté de la boue et des pierres… Je courais, ils me poursuivaient en criant : Traître !… Infâme !…
Ses poings se crispaient dans le vide, comme s’il eût médité quelque vengeance, et il ajouta :
– Ils sont contents, les gens de Montaignac, ils savent l’évasion du baron et ils se réjouissent.
Hélas !… cette joie des habitants de Montaignac devait être de courte durée.
Ce jour était désigné pour l’exécution des condamnés à mort.
Jugés par un conseil de guerre, ils devaient être passés par les armes.
C’était un vendredi.
À midi, les portes furent fermées et les troupes prirent les armes.
L’impression fut profonde, terrible, quand les funèbres roulements des tambours annoncèrent les préparatifs de l’épouvantable holocauste.
La consternation et une sorte d’épouvante se répandirent dans la ville ; un silence de mort se fit, qui de proche en proche gagna tous les quartiers ; les rues devinrent désertes et bientôt on put voir chaque habitant fermer ses fenêtres et ses portes…
Enfin, comme trois heures sonnaient, les portes de la citadelle s’ouvrirent et donnèrent passage à quatorze condamnés, qui s’avancèrent lentement, accompagnés chacun d’un prêtre…
Quatorze !… Pris de remords et d’effroi au dernier moment, M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse avaient suspendu l’exécution de six condamnés, et en ce moment même, un courrier emportait vers Paris six demandes de grâce, signées par la commission militaire.
Chanlouineau n’était pas au nombre de ceux pour qui on sollicitait la clémence royale…
Tiré de son cachot, sans avoir appris si oui ou non sa lettre avait été inutile, il comptait avec une poignante anxiété les condamnés…
Il y eut un moment où ses regards eurent une telle expression d’angoisse, que le prêtre qui l’accompagnait se pencha vers lui en murmurant :
– Qui cherchez-vous des yeux, mon fils ?…
– Le baron d’Escorval.
– Il s’est évadé cette nuit.
– Ah !… je mourrai donc content !… s’écria l’héroïque paysan.
Il mourut sans pâlir, comme il se l’était promis, calme et fier, le nom de Marie-Anne sur les lèvres…
Chapitre 33
Eh bien !… il y eut une femme, une jeune fille, que n’émurent ni ne touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.
Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au milieu d’une population en deuil ; ses yeux si beaux restèrent secs pendant que coulaient tant de pleurs.
Fille d’un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable dictature, elle n’essaya pas d’arracher au bourreau un seul des malheureux qui furent jetés à la commission militaire.
On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin !… Voilà le crime que Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier…
Elle n’avait dû qu’à l’intercession de Marie-Anne, de n’être pas retenue prisonnière. Voilà ce qu’il était au-dessus de ses forces de pardonner.
Aussi, est-ce avec l’exagération du ressentiment que le lendemain, en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu’elle appelait « ses humiliations, » l’incroyable arrogance de la fille de Lacheneur et l’épouvantable brutalité des paysans.
Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à déposer contre le baron d’Escorval, elle répondit froidement :
– Je crois que c’est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu’il soit pénible.
Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.
Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut sincère.
Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c’était le baron d’Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l’opinion.
Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens, venait de l’habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner Maurice que par son prénom.
En parlant de lui, on disait : M. Maurice. Quand on disait M. d’Escorval, c’est qu’il s’agissait du baron.
Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche, Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde indifférence.
Elle voulait qu’il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens de rien, comme ces pauvres paysans, n’était capable de troubler la sérénité de son orgueil.
On ne l’entendit pas adresser une seule question.
Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui faisait verser tant de larmes et tant de sang.
Marie-Anne n’était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le tourbillon des événements !…
– Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai vite fait oublier cette effrontée qui l’avait ensorcelé.
Chimères !… Le charme s’était évanoui qui avait fait flotter indécise la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de Lacheneur.
Surpris d’abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait fini par distinguer l’expérience cruelle et la profondeur de calcul dissimulées sous les apparences d’une adorable candeur.
Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu’éloignement.
Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu’il sentait bien que Marie-Anne était perdue pour lui.
Enfin, il se disait qu’il y avait eu parole échangée entre le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que Mlle Blanche était sa fiancée…
Etait-ce la peine de rompre des engagements publics ?… Ne faudrait-il pas finir par se marier un jour ?… Pourquoi ne se pas marier ainsi qu’il était convenu ! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute autre, puisqu’il était sûr que la seule femme qu’il eût aimée, la seule qu’il pût aimer, ne serait jamais sienne.
Froid et maître de lui près d’elle, et certain qu’il resterait de même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l’amour, avec cette perfection et ce charme que n’atteint jamais, cela est triste à dire, un sentiment vrai.
Son amour-propre, bien qu’il ne fût point fat, y trouvait son compte, et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en contradiction ses actes et ses pensées.
Mais pendant qu’il paraissait ne s’occuper que de son mariage, tandis qu’il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus doux projets d’avenir, il ne s’inquiétait que du baron d’Escorval.
Qu’étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal Bavois ?… Qu’étaient devenus tous ceux qui étaient allés les attendre, – Martial le savait, – au bas du rocher, Mme d’Escorval et Marie-Anne, l’abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la demi-solde ?…
C’était donc dix personnes en tout qui s’étaient enfuies.
Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans seulement avoir été aperçues…
– Ah ! il n’y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté supérieure… je reconnais la main du prêtre…
L’habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une fiévreuse activité.
Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu’y pouvaient-ils ?…
Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se passionnent tout d’abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l’encontre de leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni même se dispenser de le louer.
Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si le baron d’Escorval et Bavois étaient repris.
Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté ? Evidemment, non. Ils n’étaient certains que de la complicité de Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais c’était assez pour tout perdre.
Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.
Un seul témoin déclarait que, le matin de l’évasion, au petit jour, il avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d’une dizaine de personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.
Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage faisait frémir Martial.
Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de l’enquête.
Tous les soldats de service la nuit de l’évasion ayant été interrogés, voici ce que l’un d’eux avait déclaré :
– « J’étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers deux heures et demie, après qu’on eût écroué Lacheneur, je vis venir à moi un officier. Il me donna le mot d’ordre, naturellement je le laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre voisine de celle où était enfermé M. d’Escorval et en est ressorti au bout de cinq minutes… »
– « Reconnaîtriez-vous cet officier ? » avait-on demandé à ce factionnaire.
Et il avait répondu :
– « Non, parce qu’il avait un manteau dont le collet était relevé jusqu’à ses yeux. »
Quel pouvait être ce mystérieux officier ? qu’était-il allé faire dans la chambre où les cordes avaient été déposées ?…
Martial se mettait l’esprit à la torture sans trouver une réponse à ces deux questions.
Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.
– Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison des adhérents assez nombreux ? Tenez pour certain que ce visiteur qui se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois, venait savoir si on avait besoin d’un coup de main.
C’était une explication et plausible même : cependant elle ne pouvait satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette affaire un secret qui irritait sa curiosité.
– Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d’Escorval n’ait pas daigné me faire savoir qu’il est en sûreté !… Le service que je lui ai rendu valait bien cette attention.
Si obsédante devint son inquiétude, qu’il résolut de recourir à l’adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance extrême.
Mais n’obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.
Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui l’avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.
Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout seul, dans une grande chambre du premier étage.
La nuit, il se barricadait et buvait… Et jusqu’au jour, le plus souvent, on l’entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis imaginaires.
Cependant il n’osa pas résister à l’ordre que lui porta un soldat de planton, d’avoir à se rendre sur-le-champ à l’hôtel de Sairmeuse.
– Je veux savoir ce qu’est devenu le baron d’Escorval, lui demanda Martial à brûle-pourpoint.
Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.
– La police de Montaignac est là, répondit-il d’un ton bourru, pour contenter la curiosité de monsieur le marquis… Moi je ne suis pas de la police…
Etait-ce sérieux ?… N’attendait-il pas plutôt qu’on eût intéressé sa cupidité ? Martial le pensa.
– Tu n’auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te paierai bien…
Mais voilà qu’à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans son œil l’éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.
– Si c’est pour me tenter encore que vous m’avez fait venir, s’écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.
– Qu’est-ce à dire, drôle !…
Cette interruption, le vieux maraudeur ne l’entendit même pas ; il poursuivait avec une violence croissante :
– On m’avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la bonne cause… je l’ai livré et on me traite comme si j’avais commis le plus grand des crimes… Autrefois, quand je vivais de braconnage et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas… On m’appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on trinquait tout de même avec moi !… Aujourd’hui que j’ai deux mille pistoles, on se sauve de moi comme d’une bête venimeuse. Si j’approche, on recule ; quand j’entre quelque part, on sort…
Le souvenir des injures qu’il avait subies lui était si cruel qu’il paraissait véritablement hors de soi.
– Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j’ai commise, ignoble et abominable ?… Alors pourquoi M. le duc me l’a-t-il proposée ?… Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente pas, comme cela, le pauvre monde avec de l’argent. Ai-je bien agi, au contraire ?… Alors qu’on fasse des lois pour me protéger…
C’était un esprit troublé qu’il fallait rassurer, Martial le comprit.
– Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M. d’Escorval pour le dénoncer, loin de là… Je désire seulement que tu te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche…
À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.
– Vous voulez donc me faire assassiner ! s’écria-t-il en pensant à Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche !…
Et pris d’une sorte de panique, il s’enfuit. Martial était stupéfait.
– On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu’il a fait.
Il n’eût pas été le seul en tout cas.
Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les proportions mensongères données au soulèvement.
L’ivresse d’ambition qui les avait saisis au premier moment s’étant dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux calculs.
