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Kitabı oku: «Monsieur Lecoq», sayfa 43

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Chapitre 37

C’est entre l’abbé Midon et Martial de Sairmeuse, le soir, sur la place d’Armes de Montaignac, qu’avaient été discutées et arrêtées les conditions de l’évasion du baron d’Escorval.

Une difficulté tout d’abord s’était présentée qui avait failli rompre la négociation :

– Rendez-moi ma lettre, disait Martial, et je sauve le baron.

– Sauvez le baron, répondait l’abbé, et votre lettre vous sera rendue.

Mais Martial était de ces natures que l’ombre seule de la contrainte exaspère.

L’idée qu’il paraîtrait se rendre à des menaces, quand en réalité il ne se rendait qu’aux larmes de Marie-Anne, lui fit horreur.

– Voici mon dernier mot, monsieur le curé, prononça-t-il. Remettez-moi à l’instant ce brouillon que m’a arraché une ruse de Chanlouineau, et je vous jure sur l’honneur de mon nom, que tout ce qu’il est humainement possible de faire pour sauver le baron, je le ferai… Sinon si vous vous défiez de ma parole, bonsoir.

La situation était désespérée, le danger pressant, le temps mesuré… Le ton de Martial annonçait une résolution inébranlable.

L’abbé pouvait-il hésiter ?

Il tira la lettre de sa poche, et la tendant à Martial :

– Voici, monsieur ! prononça-t-il d’une voix solennelle, souvenez-vous que vous venez d’engager l’honneur de votre nom.

– Je me souviendrai, monsieur le curé… Allez chercher les cordes.

C’est ainsi que les choses s’étaient passées.

C’est dire la douleur de l’abbé Midon quand eut lieu l’épouvantable chute du baron, et sa stupeur quand Maurice s’écria que la corde avait été coupée.

– C’est ma confiance qui tue le baron !… dit-il.

Et cependant il ne pouvait se résoudre à charger Martial de cette exécrable action. Elle trahissait une profondeur de scélératesse et d’hypocrisie qu’on ne rencontre guère chez les hommes de moins de vingt-cinq ans.

Mais il avait sur ses émotions la puissance du prêtre. Nul ne put soupçonner le secret de ses pensées. Il resta maître de soi, et c’est avec les apparences du plus inaltérable sang-froid qu’il donna sur place les premiers soins au baron et qu’il régla les détails de la fuite.

Quand il vit M. d’Escorval installé chez Poignot, quand il eût vu s’éloigner le cortège destiné à donner le change, il respira.

Ce seul fait que le baron avait pu supporter le transport, trahissait dans ce pauvre corps brisé une intensité de vie qu’on n’y eût pas soupçonnée.

L’important, à cette heure, était de se procurer les instruments de chirurgie et les médicaments qu’exigeait l’état du blessé.

Mais où, mais comment se les procurer ?

La police du marquis de Courtomieu épiait les médecins et les pharmaciens de Montaignac, espérant arriver par eux, et à leur insu, jusqu’aux blessés du soulèvement.

Le passé de l’abbé Midon sauva le présent.

Lui qui s’était fait la Providence des malheureux de sa paroisse, lui qui, pendant dix ans, avait été le médecin et le chirurgien des pauvres, il avait à sa cure une trousse presque complète, et cette grande boîte de médicaments qu’il portait sur le dos dans ses tournées.

– Ce soir, dit-il à Mme d’Escorval, j’irai chercher tout cela.

L’obscurité venue, en effet, il passa une longue blouse bleue, rabattit sur son visage un large chapeau de feutre, et se dirigea vers le village de Sairmeuse.

Pas une lumière ne brillait aux fenêtres du presbytère. Bibiane, la vieille gouvernante, devait être à bavarder chez les voisins.

L’abbé pénétra dans cette maison, qui avait été la sienne, en forçant la porte du petit jardin ; il trouva à tâtons ce qu’il voulait, et se retira sans avoir été aperçu…

Et cette nuit-là même, si quelque espion eût rôdé autour de la ferme du père Poignot, il eût entendu deux ou trois cris effrayants, sinistres comme ceux de la bête qu’on égorge.

L’abbé hasardait une cruelle, mais indispensable opération.

Son cœur tremblait, mais non la main qui tenait le bistouri, quoique jamais il n’eût rien tenté de si difficile.

– Ce n’est point sur ma faible science que je compte, avait-il dit, j’ai mis mon espoir plus haut.

Cet espoir ne fut pas déçu, car à trois jours de là, le blessé, après une nuit relativement paisible, parut reprendre connaissance.

Son premier regard fut pour sa vaillante femme, assise à son chevet, sa première parole fut pour son fils.

– Maurice ?… demanda-t-il.

– En sûreté !… répondit l’abbé Midon. Il doit être sur la route de Turin.

Les lèvres de M. d’Escorval s’agitèrent comme s’il eût murmuré une prière, et d’une voix faible :

– Nous vous devrons tous la vie, curé, dit-il, car je crois bien que je m’en tirerai.

Tout faisait supposer qu’il s’en tirerait, en effet, non sans souffrances atroces cependant, non sans des complications qui parfois faisaient trembler ceux qui l’entouraient.

Plus heureux, Jean Lacheneur fut sur pied à la fin de la semaine.

En ces circonstances périlleuses, le père Poignot et ses fils, ces braves gens dont on avait mis le courage en doute, furent héroïques. Pour que personne ne soupçonnât la présence de leurs hôtes, ils surent déployer cette finesse de paysan près de laquelle la rouerie des plus subtils diplomates n’est que simplicité.

Ainsi s’étaient écoulés quarante jours, quand un soir, c’était le 17 avril, pendant que l’abbé Midon lisait un journal au baron d’Escorval, la porte du grenier s’entrebâilla doucement, et un des fils Poignot se montra et disparut aussitôt…

Sans affectation, le prêtre acheva sa phrase, posa son journal et sortit.

– Qu’est-ce ? demanda-t-il au jeune gars.

– Eh ! monsieur le curé, M. Maurice, Mlle Lacheneur et le vieux caporal viennent d’arriver ; ils voudraient monter.

En trois bonds, l’abbé Midon descendit le roide escalier.

– Malheureux !… s’écria-t-il en marchant sur les trois imprudents, que voulez-vous ?…

Et s’adressant à Maurice :

– C’est par vous et pour vous que votre père a failli mourir !… Craignez-vous donc qu’il en réchappe, que vous revenez, au risque de montrer aux délateurs le chemin de sa retraite !… Partez.

Le pauvre garçon, atterré, balbutiait des excuses inintelligibles. L’incertitude lui avait paru pire que la mort ; il avait appris le supplice de M. Lacheneur ; il n’avait pas réfléchi ; il allait s’éloigner ; il ne demandait qu’à voir son père ; il voulait seulement embrasser sa mère…

Le prêtre fut inflexible.

– Une émotion peut tuer votre père, déclara-t-il ; apprendre à votre mère votre retour et à quels dangers vous vous êtes follement exposé, serait lui enlever toute sécurité… Retirez-vous… Repassez la frontière cette nuit même.

Jean Lacheneur, témoin de cette scène, s’approcha.

– Je m’éloignerai aussi, monsieur le curé, dit-il, et je vous prierai de garder ma sœur… La place de Marie-Anne est ici et non sur les grands chemins…

L’abbé Midon se tut, évaluant les chances bonnes ou mauvaises, puis brusquement :

– Soit, dit-il, partez ; je n’ai vu votre nom sur aucune liste ; on ne vous poursuit pas…

Ainsi séparé tout à coup de celle qui était sa femme, après tout, Maurice eût voulu se concerter avec elle, lui adresser ses dernières recommandations, l’abbé ne le permit pas.

– Fuyez !… dit-il encore en entraînant Marie-Anne… Adieu !

Le prêtre s’était trop hâté.

Lorsque Maurice avait tant besoin des conseils de sa sagesse, il le livrait aux inspirations de la haine furieuse de Jean Lacheneur.

Dès qu’ils furent dehors :

– Voilà donc, s’écria Jean, l’œuvre des Sairmeuse et du marquis de Courtomieu !… Je ne sais, moi, où ils ont jeté le corps de mon père exécuté ; vous ne pouvez, vous, embrasser votre père, lâchement, traîtreusement assassiné par eux !…

Il eut un éclat de rire nerveux, strident, terrible, et d’une voix rauque poursuivit :

– Et cependant, si nous gravissions cette éminence, nous apercevrions, dans le lointain, le château de Sairmeuse illuminé… Ce soir, on fête le mariage de Martial et de Mlle Blanche… Nous errons à l’aventure, nous, sans amis, sans asile ; là-bas, ils tiennent table, ils rient, les verres se choquent.

Il n’en fallait pas tant pour rallumer toutes les colères de Maurice. Tout son sang afflua à son cerveau. Il oublia tout pour se dire que troubler cette fête de sa présence serait une vengeance digne de lui.

– Je vais aller provoquer Martial, s’écria-t-il, à l’instant, chez lui…

Mais Jean l’interrompit.

– Non, dit-il, pas cela !… Ils sont lâches, ils vous feraient arrêter. Il faut écrire, je porterai la lettre.

Le caporal Bavois les entendait, il eût pu s’opposer à leur folie…

Mais non… il trouvait toute naturelle et on ne peut plus logique leur fureur de vengeance, et jugeant qu’ils « n’avaient pas froid aux yeux » il les estimait davantage…

À tous risques, ils entrèrent donc dans le premier bouchon qu’ils rencontrèrent sur leur route, et la provocation fut écrite et confiée à Jean Lacheneur…

Chapitre 38

Troubler la fête du château de Sairmeuse, changer en tristesse la joie d’un premier jour de mariage, épouvanter de sinistres présages l’union de Martial et de Mlle Blanche de Courtomieu…

Voilà, en vérité, tout ce qu’espérait Jean Lacheneur.

Quant à croire que Martial triomphant et heureux accepterait le cartel de Maurice, misérable et proscrit… il ne le croyait pas.

Même, tout en attendant Martial dans le vestibule du château, il s’armait contre les mépris et les railleries dont ne manquerait pas de l’accabler tout d’abord, présumait-il, ce froid et hautain gentilhomme qu’il venait défier.

L’accueil évidemment bienveillant de Martial le déconcerta un peu…

Il se remit, en voyant le prodigieux effet que produisait la provocation mortellement offensante de Maurice.

– Nous avons frappé juste !… pensait-il.

Martial lui ayant pris la main pour l’entraîner, il ne résista pas…

Et pendant qu’il traversait les salons ruisselants de lumière, tout en fendant les groupes d’invités surpris, Jean ne songeait ni à ses gros souliers ferrés ni a ses habits de paysan.

Tout palpitant d’anxiété, il se demandait ;

– Que va-t-il se passer ?…

Il le sut bientôt.

Appuyé au chambranle doré de la porte de la galerie, il assista à la terrible scène du petit salon.

Il vit Martial de Sairmeuse, ivre de colère, jeter à la face du marquis de Courtomieu la lettre de Maurice d’Escorval.

On eût cru que rien de tout cela ne le touchait, tant il restait froid et immobile, pâle, les lèvres pincées, les yeux baissés… Mais ces apparences mentaient. Son cœur se dilatait en une espèce de jouissance, et s’il baissait les yeux, c’est qu’il ne voulait pas qu’on pût voir quelle joie immense y éclatait.

Jamais il n’eût osé souhaiter une vengeance si prompte ni surtout si terrible.

Et cependant ce n’était rien encore…

Après avoir écarté brutalement Blanche, sa jeune femme, qui s’opposait à sa sortie, qui s’accrochait désespérément à ses vêtements, Martial reprit le bras de Jean Lacheneur.

– Arrivez !… lui dit-il d’une voix frémissante. Suivez-moi !…

Jean le suivit.

Ils traversèrent de nouveau la grande galerie, au milieu des invités pétrifiés ; mais, au lieu de gagner le vestibule, Martial s’empara d’un candélabre allumé sur une console et ouvrit une petite porte qui donnait sur un escalier de service.

– Où me conduisez-vous ?… demanda Jean Lacheneur.

Martial, qui avait déjà gravi deux ou trois marches, se retourna :

– Avez-vous donc peur ? fit-il.

L’autre haussa les épaules, et froidement :

– Si vous le prenez ainsi, prononça-t-il, montons.

Ils montèrent au second étage du château et arrivèrent à un appartement à demi démeublé, où tout était en désordre.

C’était l’appartement de garçon de Martial. La veille au soir, il avait bien cru qu’il y couchait pour la dernière fois.

Cet appartement, autrefois, était celui de Jean Lacheneur lorsqu’il venait passer les vacances près de son père, et rien n’y avait été changé. Il reconnaissait les rideaux à ramages, les grandes rosaces du tapis et jusqu’au vieux fauteuil où il avait lu tant de romans en cachette.

Dès qu’ils furent entrés, Martial courut à un petit secrétaire resté dans un angle, le brisa plutôt qu’il ne l’ouvrit et prit dans un tiroir un papier plié fort menu qu’il glissa dans sa poche.

Bien qu’il parût agir dans la plénitude de sa volonté, un observateur eût été effrayé de ses mouvements saccadés, de sa pâleur et de l’éclat de ses yeux. Les fous, quand ils paraissent se conduire le plus raisonnablement, se trahissent par un extérieur pareil.

– Maintenant, dit-il, partons… Il faut éviter une scène ; mon père et… ma femme me cherchent sans doute… Nous nous expliquerons dehors.

Ils descendirent en toute hâte, sortirent par les jardins et eurent bientôt atteint la longue avenue de Sairmeuse.

Alors Jean Lacheneur s’arrêta court.

– Venir si loin pour un oui ou un non, était je crois inutile, dit-il. Enfin, vous l’avez voulu. Que dois-je répondre à Maurice d’Escorval ?

– Rien ! Vous allez me conduire près de lui.

– Vous ?…

– Oui, moi !… Il faut que je le voie, que je lui parle, que je me justifie… Marchons !

Mais Jean Lacheneur ne bougea pas.

– Ce que vous me demandez est impossible, prononça-t-il.

– Pourquoi ?

– Parce que Maurice est poursuivi. S’il était pris, il serait traduit devant la Cour prévôtale et sans doute condamné a mort. Il se cache, il a trouvé une retraite sûre, je n’ai pas le droit de la faire connaître.

En fait de retraite sûre, Maurice n’avait alors que le bois voisin, où, en compagnie du caporal Bavois, il attendait le retour de Jean.

Mais Jean n’avait pu résister à la tentation de prononcer cette réponse, plus insultante que s’il eût dit simplement :

– Nous craignons les délateurs !…

La preuve que Martial n’était pas soi, c’est que lui si fier, si violent, il ne releva pas l’outrage.

– Vous vous défiez de moi !… fit-il tristement.

Jean Lacheneur se tut, nouvelle offense.

– Cependant, insista Martial, après ce que vous venez de voir et d’entendre, vous ne pouvez plus me soupçonner d’avoir coupé les cordes que j’ai portées au baron d’Escorval.

– Non… Je suis persuadé que vous êtes innocent de cette atroce lâcheté.

– Vous avez vu comment j’ai puni celui qui a osé compromettre l’honneur du nom de Sairmeuse… Et celui-là, cependant, est le père de la jeune fille que j’ai épousée aujourd’hui même…

– J’ai vu !… mais je vous répondrai quand même : impossible !

Véritablement, Jean était stupéfait de la patience, – il faut dire plus, – de l’humble résignation de Martial.

Au lieu de se révolter, Martial tira de sa poche le papier qu’il était allé prendre à son appartement, et le tendant à Jean :

– Ceux qui m’infligent cette honte qu’on doute de ma parole, seront châtiés, dit-il d’une voix sourde… Vous ne croyez pas à ma sincérité, Jean, en voici une preuve que je comptais remettre a Maurice et qui vous rassurera…

– Qu’est-ce que cette preuve ?…

– Le brouillon écrit de ma main, en échange duquel mon père a favorisé l’évasion du baron d’Escorval… Un inexplicable pressentiment m’a empêché de brûler cette pièce compromettante… je m’en réjouis aujourd’hui. Reprenez cette lettre, elle me remet à votre discrétion.

Tout autre que Jean Lacheneur eût été touché de cette grandeur d’âme, que d’aucuns eussent taxée d’héroïque niaiserie.

Jean demeura implacable. Il avait au cœur une de ces haines que rien ne désarme, qui circulent dans les veines comme le sang, que nulles satisfactions n’assouvissent, qui loin de s’affaiblir avec les années, grandissent et deviennent plus terribles.

Il eût tout sacrifié, il sacrifia tout en ce moment, le malheureux ! à l’ineffable jouissance de voir à ses pieds ce fier marquis qu’il exécrait.

– Bien, dit-il, je remettrai cela à Maurice.

– C’est un gage d’alliance, ce me semble ?

Jean Lacheneur eut un geste terrible d’ironie et de menace.

– Un gage d’alliance ! s’écria-t-il, comme vous y allez, monsieur le marquis !… Avez-vous donc oublié tout le sang qui a coulé entre nous ? Vous n’avez pas coupé les cordes, soit !… Mais qui donc a condamné à mort le baron d’Escorval innocent ? N’est-ce pas le duc de Sairmeuse ? Une alliance !… Vous oubliez donc que vous et les vôtres vous avez conduit mon père à l’échafaud !… Comment avez-vous remercié cet homme dont l’héroïque probité vous a rendu une fortune !… Vous avez essayé de séduire sa fille, ma pauvre Marie-Anne… Vous ne l’avez pas séduite, mais vous l’avez bien perdue de réputation.

– J’ai offert mon nom et ma fortune à votre sœur.

– Je l’eusse tuée de ma main si elle eût accepté !… C’est que je n’oublie pas, moi, et je vous le prouverai… Si jamais quelque grand malheur atteint la noble famille de Sairmeuse, pensez à Jean Lacheneur… Sa main y sera pour quelque chose…

Il s’emportait, il s’oubliait ; une violente secousse de sa volonté lui rendit sa froideur, et d’un ton posé il ajouta :

– Et si vous tenez tant à voir Maurice, soyez demain à la lande de la Rèche à midi, il y sera. Au revoir !…

Ayant dit, il se jeta brusquement de côté, franchit d’un bond le talus de l’avenue, et disparut dans les ténèbres…

– Jean !… cria Martial d’une voix presque suppliante ; Jean ! revenez ; écoutez-moi !

Pas de réponse…

Et bientôt, le bruit des souliers ferrés du frère de Marie-Anne s’éteignit sur la terre labourée…

Une sorte d’étourdissement, comme après une chute, s’était emparé du jeune marquis de Sairmeuse, et il restait debout à la même place au milieu de l’avenue, immobile, sans projets et sans pensées…

Un cheval qui passait à fond de train, lancé du côté de Montaignac, et qui en passant faillit l’écraser, le tira de cet anéantissement.

Il tressaillit comme un homme éveillé en sursaut, et la conscience de ses actes qu’il avait perdue en lisant la provocation de Maurice lui revint.

Maintenant, il pouvait juger sa conduite, comme l’ivrogne qui, l’ivresse dissipée, constate avec épouvante ses extravagances.

Etait-ce vraiment lui, Martial, le flegmatique railleur, l’homme qui vantait son sang-froid et son insensibilité parfaite, qui s’était laissé emporter ainsi !

Hélas ! oui. Et quand Blanche de Courtomieu, désormais la marquise de Sairmeuse, accusait Marie-Anne, la clairvoyance de sa jalousie ne la trompait pas absolument…

Martial, qui eût dédaigné l’opinion du monde entier, fut comme frappé de vertige, à l’idée que Marie-Anne le méprisait sans doute, et qu’elle le tenait pour un traître et pour un lâche…

C’est pour elle que, dans un accès de rage, il avait voulu une éclatante justification.

S’il suppliait Jean de le conduire près de Maurice d’Escorval, c’est que près de Maurice il espérait trouver Marie-Anne pour lui dire :

– Les apparences étaient contre moi, mais je suis innocent, et je l’ai prouvé en démasquant le coupable.

C’est à Marie-Anne qu’il eût voulu remettre le brouillon qu’il avait conservé, se disant qu’à tout le moins il l’étonnerait à force de générosité…

Son attente avait été trompée, et il n’apercevait plus de réel qu’un scandale inouï.

– Ce sera le diable à arranger, cet esclandre… se dit-il ; mais bast !… personne n’y pensera plus dans un mois. Le plus court est d’aller au devant des commentaires… Rentrons !…

Il disait cela : « rentrons, » du ton le plus délibéré. Le fait est qu’à mesure qu’il approchait du château, sa résolution chancelait.

La fête de ses noces, qui devait être si magnifique, était déjà terminée ; les invités ne se retiraient pas, ils s’enfuyaient…

Martial réfléchissait qu’il allait se trouver seul entre sa jeune femme, son père et le marquis de Courtomieu. Que de reproches alors, de cris, de larmes, de colère et de menaces !… Et il affronterait tout cela…

– Ma foi ! non !… prononça-t-il à demi-voix, pas si bête… Laissons-leur la nuit pour se calmer, je reparaîtrai demain…

Mais où passer la nuit ?… Il était en costume de cérémonie, nu-tête, et il commençait à avoir froid… La maison occupée par le duc à Montaignac était une ressource.

– J’y trouverai un lit, songea-t-il, des domestiques, d’autres habits, du feu, et demain un cheval pour revenir.

C’était une longue traite à faire à pied, mais dans sa disposition d’esprit cela ne lui déplut pas.

Le domestique qui vint lui ouvrir, quand il frappa, faillit tomber de son haut en le reconnaissant…

– Vous, monsieur le marquis !…

– Oui, moi !… Allume-moi un grand feu dans le salon et apporte-m’y des vêtements pour me changer…

Le valet obéit, et bientôt Martial se trouva seul, étendu sur un canapé devant la cheminée.

– Il serait beau de dormir, se disait-il, car le railleur reprenait le dessus.

Il essaya, mais il n’était pas de cette force.

Sa pensée lui échappait pour s’envoler à Sairmeuse, dans cette chambre nuptiale où il avait prodigué les plus exquises recherches du luxe.

Il eut dû y être à cette heure, près de Blanche, cette jeune femme si jolie qui était la sienne, qu’il n’aimait pas, mais dont il était passionnément aimé…

Pourquoi l’avoir abandonnée ?… Etait-elle donc responsable de l’infamie du marquis de Courtomieu ?

– Pauvre fille !… pensait-il, quelle nuit de noces !…

Au jour, cependant, il s’endormit d’un sommeil fiévreux, et il était plus de neuf heures quand il s’éveilla.

Il se fit servir à déjeuner, décidé à rentrer à Sairmeuse, et il mangeait de bon appétit, quand tout à coup :

– Qu’on me selle un cheval, s’écria-t-il. Vite !… très vite !…

Il venait de se rappeler le rendez-vous de Maurice… Pourquoi ne pas s’y rendre !…

Il s’y rendit, et, grâce à la rapidité de son cheval, il mettait pied à terre à la Rèche comme sonnait la demie de onze heures.

Les autres ne devant pas être arrivés encore ; il attacha son cheval à un arbre du petit bois de sapins, et lestement il gagna le point culminant de la lande.

Là avait été autrefois la masure de Lacheneur… Il n’en restait que les quatre murs, noircis par l’incendie et à demi-éboulés…

Depuis un moment, Martial contemplait ces ruines, non sans une violente émotion, quand il entendit un grand froissement dans les ajoncs.

Il se retourna : Maurice, Jean et le caporal Bavois arrivaient…

Le vieux soldat portait sous le bras un long et étroit paquet enveloppé de serge : c’était des épées que, pendant la nuit, Jean Lacheneur était allé chercher à Montaignac, chez un officier à demi-solde.

– Nous sommes fâchés, monsieur, commença Maurice, de vous avoir fait attendre. Remarquez toutefois qu’il n’est pas midi… Puis nous comptions peu sur vous…

– Je tenais trop à me… justifier, interrompit Martial, pour n’être pas exact.

Maurice haussa dédaigneusement les épaules.

– Il ne s’agit pas de se justifier, monsieur, dit-il d’un ton rude jusqu’à la grossièreté, mais de se battre.

Si insultants que fussent le geste et le ton, Martial ne sourcilla pas.

– Ou le malheur vous rend injuste, dit-il doucement, ou M. Lacheneur ici présent ne vous a rien dit.

– Jean m’a tout raconté…

– Eh bien, alors ?…

Le sang-froid de Martial devait jeter Maurice hors de soi.

– Alors, répondit-il, avec une violence inouïe, ma haine est pareille, si mon mépris a diminué… Vous me devez une rencontre, monsieur, depuis le jour où nos regards se sont croisés sur la place de Sairmeuse, en présence de Mlle Lacheneur… Vous m’avez dit ce jour-là : « Nous nous retrouverons ! » Nous voici face à face… Quelle insulte vous faut-il pour vous décider à vous battre ?…

Un flot de sang empourpra le visage du marquis de Sairmeuse ; il saisit une des épées que lui présentait le caporal Bavois, et tombant en garde :

– Vous l’aurez voulu, dit-il d’une voix stridente… Le souvenir de Marie-Anne ne peut plus vous sauver…

Mais les fers étaient à peine croisés, qu’un cri de Jean et du caporal Bavois arrêta le combat.

– Les soldats !… crièrent-ils, fuyons !…

Une douzaine de soldats, en effet, approchaient courant de toutes leurs forces.

– Ah ! je l’avais bien dit !… s’écria Maurice, le lâche est venu, mais il avait prévenu les gendarmes !…

Il bondit en arrière, et brisant son épée sur son genou, il en lança les tronçons à la face de Martial en disant :

– Voilà ton salaire, misérable !…

– Misérable !… répétèrent Jean et le caporal Bavois, traître !… infâme !…

Et ils s’enfuirent laissant Martial foudroyé…

Un prodigieux effort le remit. Les soldats arrivaient ; il courut au sous-officier qui les commandait, et d’une voix brève :

– Me reconnaissez-vous ?…

– Oui, répondit le sergent, vous êtes le fils du duc de Sairmeuse.

– Eh bien, je vous défends de poursuivre ces gens qui fuient !…

Le sergent hésita d’abord, puis d’un ton décidé :

– Je ne puis vous obéir, monsieur, j’ai ma consigne.

Et s’adressant à ses hommes :

– Allons, vous autres, haut le pied !

Il allait donner l’exemple, Martial le retint par le bras.

– Du moins, fit-il, vous ne refuserez pas de me dire qui vous envoie…

– Qui ?… le colonel, parbleu ! d’après les ordres que le grand prévôt, M. de Courtomieu, lui a envoyés hier soir par un homme à cheval… Nous sommes en embuscade en bas, dans le bois, depuis le point du jour… Mais lâchez-moi, sacré tonnerre !… vous allez me faire manquer mon expédition…

Il s’échappa, et Martial, plus trébuchant qu’un homme ivre, descendit la lande et alla reprendre son cheval.

Mais il ne rentra pas au château de Sairmeuse… Il revint à Montaignac, et passa le reste de l’après-midi enfermé dans sa chambre.

Et le soir même il expédiait à Sairmeuse deux lettres…

L’une à son père, l’autre à sa jeune femme.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
950 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain