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Kitabı oku: «La Curée», sayfa 17
Il finissait par avoir des larmes dans la voix. Cependant, ils étaient arrivés devant la grille de l'hôtel, et ils causaient, sur le bord du trottoir. Sur ces hauteurs de Paris, une bise soufflait. Pas un bruit ne montait dans la nuit pâle d'une blancheur de gelée; Maxime, surpris des attendrissements de son père, avait depuis un instant une question sur les lèvres.
– Mais toi, dit-il enfin, il me semble…
– Quoi?
– Avec ta femme?
Saccard haussa les épaules.
– Eh! parfaitement. J'étais un imbécile. C'est pourquoi je te parle en toute expérience… Mais nous nous sommes remis ensemble, oh! tout à fait. Il y a bientôt six semaines. Je vais la retrouver le soir, quand je ne rentre pas trop tard. Aujourd'hui, la pauvre bichette se passera de moi; j'ai à travailler jusqu'au jour. C'est qu'elle est joliment faite!..
Comme Maxime lui tendait la main, il le retint, il ajouta, à voix plus basse, d'un ton de confidence:
– Tu sais, la taille de Blanche Muller, eh bien, c'est ça, mais dix fois plus souple. Et les hanches donc! elles sont d'un dessin, d'une délicatesse…
Et il conclut en disant au jeune homme, qui s'en allait:
– Tu es comme moi, tu as du cœur, ta femme sera heureuse… Au revoir, mon petit!
Quand Maxime t'ut enfin débarrassé de son père, il fit rapidement le tour du parc. Ce qu'il venait d'entendre le surprenait si fort, qu'il éprouvait l'irrésistible besoin de voir Renée. Il voulait lui demander pardon de sa brutalité, savoir pourquoi elle lui avait menti en lui nommant M. de Saffré, connaître l'histoire des tendresses de son mari.
Mais tout cela confusément, avec le seul désir net de fumer chez elle un cigare et de renouer leur camaraderie.
Si elle était bien disposée, il comptait même lui annoncer son mariage, pour lui faire entendre que leurs amours devaient rester mortes et enterrées. Quand il eut ouvert la petite porte, dont il avait heureusement gardé la clef, il finit par se dire que sa visite, après la confidence de son père, était nécessaire et tout à fait convenable.
Dans la serre, il siffla comme la veille; mais il n'attendit pas. Renée vint lui ouvrir la porte-fenêtre du petit salon, et monta devant lui sans parler. Elle rentrait à peine d'un bal de l'Hôtel de Ville. Elle était encore vêtue d'une robe blanche de tulle bouillonné, semée de nœuds de satin; les basques du corsage de satin se trouvaient encadrées d'une large dentelle de jais blanc, que la lumière des candélabres moirait de bleu et de rose. Quand Maxime la regarda, en haut, il fut touché de sa pâleur, de l'émotion profonde qui lui coupait la voix. Elle ne devait pas l'attendre, elle était toute frissonnante de le voir arriver comme à l'ordinaire, tranquillement, de son air câlin. Céleste revint de la garde-robe, où elle était allée chercher une chemise de nuit, et les amants continuaient à garder le silence, attendant que cette fille ne fût plus là. Ils ne se gênaient pas d'habitude devant elle; mais des pudeurs leur venaient pour les choses qu'ils se sentaient sur les lèvres. Renée voulut que Céleste la déshabillât dans la chambre à coucher où il y avait un grand feu. La chambrière ôtait les épingles, enlevait les chiffons un à un, sans se presser. Et Maxime, ennuyé, prit machinalement la chemise, qui se trouvait à côté de lui sur une chaise, et la fit chauffer devant la flamme, penché, les bras élargis. C'était lui qui, aux jours heureux, rendait ce petit service à Renée. Elle eut un attendrissement, à le voir présenter délicatement la chemise au feu. Puis, comme Céleste n'en finissait pas:
«Elle rentrait à peine d'un bal de l'Hôtel de Ville. Elle était encore vêtue d'une robe blanche de tulle bouillonné…»
– Tu t'es bien amusée à ce bal? demanda-t-il.
– Oh! non, tu sais, toujours la même chose, répondit-elle. Beaucoup trop de monde, une véritable cohue.
Il retourna la chemise qui se trouvait chaude d'un côté.
– Quelle toilette avait Adeline?
– Une robe mauve, assez mal comprise… Elle est petite, et elle a la rage des volants.
Ils parlèrent des autres femmes. Maintenant Maxime se brûlait les doigts avec la chemise.
– Mais tu vas la roussir, dit Renée dont la voix avait des caresses maternelles.
Céleste prit la chemise des mains du jeune homme. Il se leva, alla regarder le grand lit gris et rose, s'arrêta à un des bouquets brochés de la tenture, pour tourner la tête, pour ne pas voir les seins nus de Renée. C'était instinctif. Il ne se croyait plus son amant, il n'avait plus le droit de voir. Puis il tira un cigare de sa poche et l'alluma. Renée lui avait permis de fumer chez elle.
Enfin Céleste se retira, laissant la jeune femme au coin du feu, toute blanche dans son vêtement de nuit.
Maxime marcha encore quelques instants, silencieux, regardant du coin de l'œil Renée, qu'un frisson semblait reprendre. Et, se plantant devant la cheminée, le cigare aux dents, il demanda d'une voix brusque:
– Pourquoi ne m'as-tu pas dit que c'était mon père qui se trouvait avec toi, hier soir?
Elle leva la tête, les yeux tout grands, avec un regard de suprême angoisse, puis un flot de sang lui empourpra la face, et, anéantie de honte, elle se cacha dans ses mains, elle balbutia:
– Tu sais cela? tu sais cela?..
Elle se reprit, elle essaya de mentir.
– Ce n'est pas vrai… qui te l'a dit?
Maxime haussa les épaules.
– Pardieu, mon père lui-même, qui te trouve joliment faite et qui m'a parlé de tes hanches.
Il avait laissé percer un léger dépit. Mais il se remit à marcher, continuant d'une voix grondeuse et amicale, entre deux bouffées de cigare:
– Vraiment, je ne te comprends pas. Tu es une singulière femme. Hier, c'est ta faute, si j'ai été grossier.
Tu m'aurais dit que c'était mon père, je m'en serais allé tranquillement, tu comprends? Moi, je n'ai pas le droit… Mais tu vas me nommer M. de Saffré!
Elle sanglotait, les mains sur son visage. Il s'approcha, s'agenouilla devant elle, lui écarta les mains de force.
– Voyons, dis-moi pourquoi tu m'as nommé M. de Saffré.
Alors, détournant encore la tête, elle répondit au milieu de ses larmes, à voix basse:
– Je croyais que tu me quitterais, si tu savais que ton père…
Il se releva, reprit son cigare qu'il avait posé sur un coin de la cheminée, et se contenta de murmurer:
– Tu es bien drôle, va!..
Elle ne pleurait plus. Les flammes de la cheminée et le feu de ses joues séchaient ses larmes. L'étonnement de voir Maxime si calme devant une révélation qu'elle croyait devoir l'écraser lui faisait oublier sa honte. Elle le regardait marcher, elle l'écoutait parler comme dans un rêve. Il lui répétait, sans quitter son cigare, qu'elle n'était pas raisonnable, qu'il était tout naturel qu'elle eût des rapports avec son mari, qu'il ne pouvait vraiment songer à s'en fâcher. Mais aller avouer un amant quand ce n'était pas vrai. Et il revenait toujours à cela, à cette chose qu'il ne pouvait comprendre, et qui lui semblait réellement monstrueuse. Il parla des «imaginations folles» des femmes.
– Tu es un peu fêlée, ma chère, il faut soigner ça.
Il finit par demander curieusement:
– Mais pourquoi M. de Saffré plutôt qu'un autre?
– Il me fait la cour, dit Renée.
Maxime retint une impertinence; il allait dire qu'elle s'était sans doute crue plus vieille d'un mois, en avouant M. de Saffré pour amant. Il n'eut que le sourire mauvais de cette méchanceté, et, jetant son cigare dans le feu, il vint s'asseoir de l'autre côté de la cheminée. Là, il parla raison, il donna à entendre à Renée qu'ils devaient rester bons camarades. Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un peu, pourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le contemplait longuement, les yeux encore gonflés par les larmes. Elle le trouvait pauvre, étroit, méprisable, et elle l'aimait toujours, de cette tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Il était joli sous la lumière du candélabre, placé au bord de la cheminée, à côté de lui. Comme il renversait la tête, la lueur des bougies lui dorait les cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet léger des joues, avec des blondeurs charmantes.
– Il faut pourtant que je m'en aille, dit-il à plusieurs reprises.
Il était bien décidé à ne pas rester. Renée ne l'aurait pas voulu d'ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient; ils n'étaient plus que deux amis. Et, quand Maxime eut enfin serré la main de la jeune femme et qu'il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un instant, en lui parlant de son père. Elle en faisait un grand éloge.
– Vois-tu, j'avais trop de remords. Je préfère que ça soit arrivé… Tu ne connais pas ton père; j'ai été étonnée de le trouver si bon, si désintéressé. Le pauvre homme a de si gros soucis, en ce moment.
Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans répondre, d'un air gêné. Elle insistait.
– Tant qu'il ne venait pas dans cette chambre, ça m'était égal. Mais après… Quand je le voyais ici, affectueux, m'apportant un argent qu'il avait dû ramasser dans tous les coins de Paris, se ruinant pour moi sans une plainte, j'en devenais malade… Si tu savais avec quel soin il a veillé à mes intérêts!
Le jeune homme revint doucement à la cheminée, contre laquelle il s'adossa. Il restait embarrassé, la tête basse, avec un sourire qui montait peu à peu de ses lèvres.
– Oui, murmura-t-il, mon père est très fort pour veiller aux intérêts des gens.
Le son de sa voix étonna Renée. Elle le regarda, et lui, comme pour se défendre:
– Oh! je ne sais rien… Je dis seulement que mon père est un habile homme.
– Tu aurais tort d'en mal parler, reprit-elle. Tu dois le juger un peu en l'air… Si je te faisais connaître tous ses embarras, si je te répétais ce qu'il me confiait encore ce soir, tu verrais comme on se trompe, quand on croit qu'il tient à l'argent…
Maxime ne put retenir un haussement d'épaules. Il interrompit sa belle-mère, d'un rire d'ironie.
– Va, je le connais, je le connais beaucoup… Il a dû te dire de bien jolies choses. Conte-moi donc ça.
Ce ton railleur la blessait. Alors elle renchérit encore sur ses éloges, elle trouva son mari tout à fait grand, elle parla de l'affaire de Charonne, de ce tripotage où elle n'avait rien compris, comme d'une catastrophe dans laquelle s'étaient révélées à elle l'intelligence et la bonté de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le lendemain, et que, si c'était réellement là un désastre, elle acceptait ce désastre en punition de ses fautes.
Maxime la laissait aller, ricanant, la regardant en dessous; puis il dit à demi-voix:
– C'est ça, c'est bien ça…
Et, plus haut, mettant la main sur l'épaule de Renée:
– Ma chère, je te remercie, mais je savais l'histoire… C'est toi qui es d'une bonne pâte!
Il fit de nouveau mine de s'en aller. Il éprouvait une démangeaison furieuse de tout conter. Elle l'avait exaspéré, avec ses éloges sur son mari, et il oubliait qu'il s'était promis de ne pas parler, pour s'éviter tout désagrément.
– Quoi! que veux-tu dire? demanda-t-elle.
– Eh! pardieu! que mon père te met dedans de la plus jolie façon du monde… Tu me fais de la peine, vrai; tu es trop godiche!
Et il lui conta ce qu'il avait entendu chez Laure, lâchement, sournoisement, goûtant une secrète joie à descendre dans ces infamies. Il lui semblait qu'il se vengeait d'une injure vague qu'on venait de lui faire. Son tempérament de fille s'attardait béatement à cette dénonciation, à ce bavardage cruel, surpris derrière une porte.
Il n'épargna rien à Renée, ni l'argent que son mari lui avait prêté à usure, ni celui qu'il comptait lui voler, à l'aide d'histoires ridicules, bonnes à endormir les enfants. La jeune femme l'écoutait, très pâle, les lèvres serrées. Debout devant la cheminée, elle baissait un peu la tête, elle regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette chemise que Maxime avait fait chauffer, s'écartait, laissait voir des blancheurs immobiles de statue.
– Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que tu n'aies pas l'air d'une sotte… Mais tu aurais tort d'en vouloir à mon père. Il n'est pas méchant. Il a ses défauts comme tout le monde… A demain, n'est-ce pas?
Il s'avançait toujours vers la porte. Renée l'arrêta d'un geste brusque.
– Reste! cria-t-elle impérieusement.
Et le prenant, l'attirant à elle, l'asseyant presque sur ses genoux, devant le feu, elle le baisa sur les lèvres, en disant:
– Ah! bien, ce serait trop bête de nous gêner, maintenant… Tu ne sais donc pas que, depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je n'ai plus la tête à moi. Je suis comme une imbécile. Ce soir, au bal, j'avais un brouillard devant les yeux. C'est qu'à présent, j'ai besoin de toi pour vivre. Quand tu t'en iras, je serai vidée… Ne ris pas, je te dis ce que je sens.
Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'eût pas vu depuis longtemps.
– Tu as trouvé le mot, j'étais godiche, ton père m'aurait fait voir aujourd'hui des étoiles en plein midi.
Est-ce que je savais! Pendant qu'il me contait son histoire, je n'entendais qu'un grand bourdonnement, et j'étais tellement anéantie qu'il m'aurait fait mettre à genoux, s'il avait voulu, pour signer ses paperasses. Et je m'imaginais que j'avais des remords!.. Vrai, j'étais bête à ce point!..
Elle éclata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses yeux. Elle continua, en serrant plus étroitement son amant.
– Est-ce que nous faisons le mal, nous autres! Nous nous aimons, nous nous amusons comme il nous plaît.
Tout le monde en est là, n'est-ce pas?.. Vois, ton père ne se gêne guère. Il aime l'argent et il en prend où il en trouve. Il a raison, ça me met à l'aise… D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, tu sais, pour ce que je t'ai dit… Mais puisque ça ne te fait rien… D'ailleurs, je lui fermerai ma porte, tu comprends, maintenant.
Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime hésitait, désespéré. Il voyait la sottise qu'il avait commise, il se reprochait durement d'avoir trop causé. Comment annoncer son mariage maintenant! C'était sa faute, la rupture était faite, il n'avait pas besoin de remonter dans cette chambre, ni surtout d'aller prouver à la jeune femme que son mari la dupait. Et il ne savait plus à quel sentiment il venait d'obéir, ce qui redoublait sa colère contre lui-même. Mais s'il eut la pensée, un instant, d'être brutal une seconde fois, de s'en aller, la vue de Renée qui laissait tomber ses pantoufles, lui donna une lâcheté invincible. Il eut peur, il resta.
Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signer l'acte de cession, elle lui répondit tranquillement qu'elle n'en ferait rien, qu'elle avait réfléchi. D'ailleurs, elle ne se permit pas même une allusion; elle s'était juré d'être discrète, ne voulant pas se créer des ennuis, désirant goûter en paix le renouveau de ses amours. L'affaire de Charonne s'arrangerait comme elle pourrait; son refus de signer n'était qu'une vengeance; elle se moquait bien du reste. Saccard fut sur le point de s'emporter. Tout son rêve croulait. Ses autres affaires allaient de mal en pis. Il se trouvait à bout de ressources, se soutenant par un miracle d'équilibre; le matin même, il n'avait pu payer la note de son boulanger. Cela ne l'empêchait pas de préparer une fête splendide pour le jeudi de la mi-carême. Il éprouva, devant le refus de Renée, cette colère blanche d'un homme vigoureux arrêté dans son œuvre par le caprice d'un enfant. Avec l'acte de cession en poche, il comptait bien battre monnaie, en attendant l'indemnité. Puis, quand il se fut un peu calmé et qu'il eut l'intelligence nette, il s'étonna du brusque revirement de sa femme: à coup sûr, elle avait dû être conseillée. Il flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa sœur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien sur la vie cachée de Renée. Sidonie se montra très aigre.
Elle ne pardonnait pas à sa belle-sœur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voir M. de Saffré. Aussi, quand elle comprit, aux questions de son frère, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un amant, s'écria-t-elle qu'elle en était certaine. Et elle s'offrit d'elle-même pour espionner «les tourtereaux». Cette pimbêche verrait comme cela de quel bois elle se chauffait.
Saccard, d'habitude, ne cherchait pas les vérités désagréables; son intérêt seul le forçait à ouvrir des yeux qu'il tenait sagement fermés. Il accepta l'offre de sa sœur.
– Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de compassion… Ah! mon pauvre frère, ce n'est pas Angèle qui t'aurait jamais trahi! Un mari si bon, si généreux! Ces poupées parisiennes n'ont pas de cœur… Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!
VI
Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-carême. Mais la grande curiosité était le poème des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho, en trois tableaux, que ces dames devaient représenter. L'auteur de ce poème, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis plus d'un mois, de sa préfecture à l'hôtel du parc Monceau, afin de surveiller les répétitions et de donner son avis sur les costumes. Il avait d'abord songé à écrire son œuvre en vers; puis il s'était décidé pour des tableaux vivants; c'était plus noble, disait-il, plus près du beau antique.
Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient jusqu'à trois fois de costume. Il y eut des conférences interminables que le préfet présidait. On discuta longuement d'abord le personnage de Narcisse.
Serait-ce une femme ou un homme qui le représenterait? Enfin, sur les instances de Renée, il fut décidé que l'on confierait le rôle à Maxime; mais il serait le seul homme, et encore Mme de Lauwerens disait-elle qu'elle ne consentirait jamais à cela, si «le petit Maxime ne ressemblait pas à une vraie fille». Renée devait être la nymphe Écho. La question des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna un bon coup de main au préfet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf femmes, dont l'imagination folle menaçait de compromettre gravement la pureté des lignes de son œuvre. S'il les avait écoutées, son Olympe aurait porté de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une robe à traîne pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner rêvait de s'habiller avec une peau de bête. M. Hupel de la Noue fut énergique; il se fâcha même une fois, il était convaincu, il disait que, s'il avait renoncé aux vers, c'était pour écrire son poème «avec des étoffes savamment combinées et des attitudes choisies parmi les plus belles».
– L'ensemble, mesdames, répétait-il à chaque nouvelle exigence, vous oubliez l'ensemble… Je ne puis cependant pas sacrifier l'œuvre entière aux volants que vous me demandez.
Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des après-midi entiers à arrêter la forme d'une jupe. Worms fut convoqué plusieurs fois. Enfin tout fut réglé, les costumes arrêtés, les poses apprises, et M. Hupel de la Noue se déclara satisfait. L'élection de M. de Mareuil lui avait donné moins de mal. Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Écho devaient commencer à onze heures. Dès dix heures et demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal ensuite, les femmes étaient là, costumées, assises sur des fauteuils rangés en demi-cercle devant le théâtre improvisé, une estrade que cachaient deux larges rideaux de velours rouge à franges d'or, glissant sur des tringles. Les hommes, derrière, se tenaient debout, allaient et venaient. Les tapissiers avaient donné à dix heures les derniers coups de marteau. L'estrade s'élevait au fond du salon, tenant tout un bout de cette longue galerie. On montait sur le théâtre par le fumoir, converti en foyer pour les artistes. En outre, au premier étage, ces dames avaient à leur disposition plusieurs pièces, où une armée de femmes de chambre préparaient les toilettes des différents tableaux.
Il était onze heures et demie et les rideaux ne s'ouvraient pas. Un grand murmure emplissait le salon. Les rangées de fauteuils offraient la plus étonnante cohue de marquises, de châtelaines, de laitières, d'espagnoles, de bergères, de sultanes; tandis que la masse compacte des habits noirs mettait une grande tache sombre, à côté de cette moire d'étoffes claires et d'épaules nues, toutes braisillantes des étincelles vives des bijoux. Les femmes étaient seules travesties. Il faisait déjà chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.
On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture ménagée à gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soir, il aidait ces dames. Son habit avait, sur la manche gauche, trois doigts marqués en blanc, une petite main de femme qui s'était posée là, après s'être oubliée dans une boîte de poudre de riz. Mais le préfet songeait bien aux misères de sa toilette! il avait les yeux énormes, la face bouffie et un peu pâle. Il parut ne voir personne. Et, s'avançant vers Saccard, qu'il reconnut au milieu d'un groupe d'hommes graves, il lui dit à demi-voix:
– Sacrebleu! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage… Nous voilà propres!
Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de réponse, sans rien regarder, il tourna le dos, replongea sous les draperies, disparut. Les dames sourirent de la singulière apparition de ce monsieur.
Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'était formé derrière les derniers fauteuils. On avait même tiré un fauteuil hors du rang, pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient depuis quelque temps. Il y avait là M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait d'appeler au Sénat; M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la deuxième élection; M. Michelin, décoré de la veille; et, un peu en arrière, les Mignon et Charrier, dont l'un avait un gros diamant à sa cravate, tandis que l'autre en montrait un plus gros encore à son doigt. Ces messieurs causaient. Saccard les quitta un instant pour aller échanger une parole à voix basse avec sa sœur, qui venait d'entrer et de s'asseoir entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie était en magicienne; Louise portait crânement un costume de page, qui lui donnait tout à fait l'air d'un gamin; la petite Michelin, en aimée, souriait amoureusement, dans ses voiles brodés de fils d'or.
– Sais-tu quelque chose? demanda doucement Saccard à sa sœur.
– Non, rien encore, répondit-elle. Mais le galant doit être ici… Je les pincerai ce soir, sois tranquille.
– Préviens-moi tout de suite, n'est-ce pas?
Et Saccard, se tournant à droite et à gauche, complimenta Louise et Mme Michelin. Il compara l'une à une houri de Mahomet, l'autre à un mignon d'Henri III.
Son accent provençal semblait faire chanter de ravissement toute sa personne grêle et stridente. Quand il revint au groupe des hommes graves, M. de Mareuil le prit à l'écart et lui parla du mariage de leurs enfants. Rien n'était changé, c'était toujours le dimanche suivant qu'on devait signer le contrat.
– Parfaitement, dit Saccard. Je compte même annoncer ce soir le mariage à nos amis, si vous n'y voyez aucun inconvénient… J'attends pour cela mon frère le ministre, qui m'a promis de venir.
Le nouveau député fut ravi. Cependant M. Toutin-Laroche élevait la voix, comme en proie à une vive indignation.
– Oui, messieurs, disait-il à M. Michelin et aux deux entrepreneurs qui se rapprochaient, j'avais eu la bonhomie de laisser mêler mon nom à une telle affaire.
Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient:
– Je racontais à ces messieurs la déplorable aventure de la Société générale des ports du Maroc, vous savez, Saccard?
Celui-ci ne broncha pas. La société en question venait de crouler avec un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieux avaient voulu savoir où en était l'établissement des fameuses stations commerciales sur le littoral de la Méditerranée, et une enquête judiciaire avait démontré que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des ingénieurs, de fort beaux plans, pendus aux murs des bureaux de la société. Depuis ce moment, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les actionnaires, s'indignant, voulant qu'on lui rendît son nom pur de toute tache. Et il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et réhabiliter devant l'opinion cet homme utile, se décida à l'envoyer au Sénat. Ce fut ainsi qu'il pêcha le siège tant ambitionné, dans une affaire qui avait failli le conduire en police correctionnelle.
– Vous êtes bien bon de vous occuper de cela, dit Saccard. Vous pouvez montrer votre grande œuvre, le Crédit viticole, cette maison qui est sortie victorieuse de toutes les crises.
– Oui, murmura Mareuil, cela répond à tout.
Le Crédit viticole, en effet, venait de sortir de gros embarras, soigneusement cachés. Un ministre très tendre pour cette institution financière, qui tenait la Ville de Paris à la gorge, avait inventé un coup de hausse dont M. Toutin-Laroche s'était merveilleusement servi. Rien ne le chatouillait davantage que les éloges donnés à la prospérité du Crédit viticole. Il les provoquait d'ordinaire. Il remercia M. de Mareuil d'un regard, et, se penchant vers le baron Gouraud, sur le fauteuil duquel il s'appuyait familièrement, il lui demanda:
– Vous êtes bien? Vous n'avez pas trop chaud?
Le baron eut un léger grognement.
– Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-Laroche à demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.
M. Michelin souriait, fermait de temps à autre les paupières, d'un mouvement doux, pour voir son ruban rouge. Les Mignon et Charrier, plantés carrément sur leurs grands pieds, semblaient beaucoup plus à l'aise dans leur habit depuis qu'ils portaient des brillants.
Cependant il était près de minuit, l'assemblée s'impatientait; elle ne se permettait pas de murmurer, mais les éventails battaient plus nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.
Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait passé une épaule par l'étroite ouverture, lorsqu'il aperçut Mme d'Espanet qui montait enfin sur l'estrade; ces dames, déjà en place pour le premier tableau, n'attendaient plus qu'elle. Le préfet se tourna, montrant son dos aux spectateurs, et l'on put le voir causant avec la marquise, que les rideaux cachaient. Il étouffa sa voix, disant, avec des saluts lancés du bout des doigts:
– Mes compliments, marquise. Votre costume est délicieux.
– J'en ai un bien plus joli dessous! répliqua cavalièrement la jeune femme, qui lui éclata de rire au nez, tant elle le trouvait drôle, enfoui de la sorte dans les draperies.
L'audace de cette plaisanterie étonna un instant le galant M. Hupel de la Noue; mais il se remit, et, goûtant de plus en plus le mot, à mesure qu'il l'approfondissait:
– Ah! charmant! charmant! murmura-t-il d'un air ravi.
Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au groupe des hommes graves, voulant jouir de son œuvre. Ce n'était plus l'homme effaré courant après la ceinture de feuillage de la nymphe Écho. Il était radieux, soufflant, s'essuyant le front. Il avait toujours la petite main blanche sur la manche de son habit; et, de plus, le gant de sa main droite était taché de rouge au bout du pouce; sans doute il avait trempé ce doigt dans le pot de fard d'une de ces dames. Il souriait, il s'éventait, il balbutiait:
– Elle est adorable, ravissante, stupéfiante.
– Qui donc? demanda Saccard.
– La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire…
Et il raconta le mot. On le trouva tout à fait réussi.
Ces messieurs se le répétèrent. Le digne M. Haffner, qui s'était approché, ne put lui-même s'empêcher d'applaudir. Cependant, un piano, que peu de personnes avaient vu, se mit à jouer une valse. Il se fit alors un grand silence. La valse avait des enroulements capricieux, interminables; et toujours une phrase très douce montait le clavier, se perdait dans un trille de rossignol; puis des voix sourdes reprenaient, plus lentement. C'était très voluptueux. Les dames, la tête un peu inclinée, souriaient. Le piano avait, au contraire, fait tomber brusquement la gaieté de M. Hupel de la Noue. Il regardait les rideaux de velours rouge d'un air anxieux, il se disait qu'il aurait dû placer lui-même Mme d'Espanet comme il avait placé les autres.
Les rideaux s'ouvrirent doucement, le piano reprit en sourdine la valse sensuelle. Un murmure courut dans le salon. Les dames se penchaient, les hommes allongeaient la tête, tandis que l'admiration se traduisait çà et là par une parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire étouffé. Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des trois lustres.
M. Hupel de la Noue, rassuré, souriait béatement à son poème. Il ne put résister à la tentation de répéter aux personnes qui l'entouraient ce qu'il disait depuis un mois:
– J'avais songé à faire ça en vers… Mais, n'est-ce pas? c'est plus noble de lignes.
Puis, pendant que la valse allait et venait dans un bercement sans fin, il donna des explications. Les Mignon et Charrier s'étaient approchés et l'écoutaient attentivement.
– Vous connaissez le sujet, n'est-ce pas? Le beau Narcisse, fils du fleuve Céphise et de la nymphe Liriope, méprise l'amour de la nymphe Écho… Écho était de la suite de Junon, qu'elle amusait par ses discours pendant que Jupiter courait le monde… Écho, fille de l'Air et de la Terre, comme vous savez…
Et il se pâmait devant la poésie de la Fable. Puis, d'un ton plus intime:
– J'ai cru pouvoir donner carrière à mon imagination… La nymphe Écho conduit le beau Narcisse chez Vénus, dans une grotte marine, pour que la déesse l'enflamme de ses feux. Mais la déesse reste impuissante.
Le jeune homme témoigne par son attitude qu'il n'est pas touché.
L'explication n'était pas inutile, car peu de spectateurs, dans le salon, comprenaient le sens exact des groupes. Quand le préfet eut nommé ses personnages à demi-voix, on admira davantage. Les Mignon et Charrier continuaient à ouvrir des yeux énormes. Ils n'avaient pas compris.
Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte se creusait. Le décor était fait d'une soie tendue à grands plis cassés, imitant des anfractuosités de rocher, et sur laquelle étaient peints des coquillages, des poissons, de grandes herbes marines. Le plancher, accidenté, montant en forme de tertre, se trouvait recouvert de la même soie, où le décorateur avait représenté un sable fin constellé de perles et de paillettes d'argent. C'était un réduit de déesse. Là, sur le sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vénus, se tenait debout; un peu forte, portant son maillot rose avec la dignité d'une duchesse de l'Olympe, elle avait compris son personnage en souveraine de l'Amour, avec de grands yeux sévères et dévorants. Derrière elle, ne montrant que sa tête malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon.
