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Kitabı oku: «La Faute de l'abbé Mouret», sayfa 20
II
L'abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s'agenouiller au pied de l'autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa tonsure trouait ses cheveux d'une tache pâle, très large, et le léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés. Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrière l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le laisser seul dans l'église, l'ayant un soir trouvé évanoui par terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort.
– Venez donc, mademoiselle, dit-elle à Désirée, qui allongeait la tête par la porte de la sacristie. Il est encore là, à se faire du mal… Vous savez bien qu'il n'écoute que vous.
Désirée souriait.
– Pardi! il faut déjeuner, murmura-t-elle. J'ai très faim.
Et elle s'approcha du prêtre, à pas de loup. Quand elle fut tout près, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.
– Bonjour, frère, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim, aujourd'hui?
Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il chercha à l'écarter doucement; mais elle tenait une de ses mains, elle ne la lâchait pas. Ce fut à peine si elle lui permit de se signer. Elle l'emmenait.
– Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.
La Teuse avait préparé le déjeuner, au fond du petit jardin, sous deux grands mûriers, dont les branches étalées mettaient là une toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buées orageuses du matin, chauffait les carrés de légumes, tandis que le mûrier jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, où étaient servies deux tasses de lait, accompagnées d'épaisses tartines.
– Tu vois, c'est gentil, dit Désirée, ravie de manger en plein air.
Elle coupait déjà d'énormes mouillettes, qu'elle mordait avec un appétit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:
– Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.
– Tout à l'heure, répondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.
Et, au bout d'un silence, émerveillée des coups de dents de cette grande enfant, elle reprit, s'adressant au prêtre:
– C'est un plaisir, au moins… Ça ne vous donne pas faim, monsieur le curé? Il faut vous forcer.
L'abbé Mouret souriait, en regardant sa soeur.
– Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les jours.
– Tiens! c'est parce que je mange! s'écria-t-elle. Toi, si tu mangeais, tu deviendrais très gros… Tu es donc encore malade? Tu as l'air tout triste… Je ne veux pas que ça recommence, entends-tu? Je me suis trop ennuyée, pendant qu'on t'avait emmené pour te guérir.
– Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens, monsieur le curé; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de sang, parbleu! C'est ça qui vous rend tout pâle… Est-ce que vous n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.
Et toutes deux, crevant de santé, le grondaient amicalement. Il avait des yeux très grands, très clairs, derrière lesquels on voyait comme un vide. Il souriait toujours.
– Je ne suis pas malade, répondit-il. J'ai presque fini mon lait. Il avait bu deux petites gorgées, sans toucher aux tartines.
– Les bêtes, dit Désirée songeuse, ça se porte mieux que les gens.
– Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouvé là! s'écria la Teuse en riant.
Mais cette chère innocente de vingt ans n'avait aucune malice.
– Bien sûr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal à la tête, n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.
Puis, se tournant vers son frère, d'un air ravi:
– Je l'ai appelé Mathieu, parce qu'il ressemble à ce gros homme qui apporte les lettres; il est devenu joliment fort… Tu n'es pas aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras bien que je te le montre, dis?
Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son frère, qu'elle mordait à belles dents. Elle en avait achevé une, elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperçut.
– Mais ce n'est pas à vous, ce pain-là! Voilà que vous lui retirez les morceaux de la bouche, maintenant!
– Laissez, dit l'abbé Mouret doucement, je n'y aurais pas touché… Mange, mange tout, ma chérie.
Désirée était demeurée un instant confuse, regardant le pain, se contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit à rire, achevant la tartine. Et elle continuait:
– Ma vache non plus n'est pas triste comme toi… Tu n'étais pas là, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnée, en me faisant promettre d'être sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a été contente, quand je l'ai embrassée, la première fois.
Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des cris rauques, toute une panique de bêtes effarouchées.
– Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses mains, elle doit être pleine… Je l'ai menée au taureau, à trois lieues d'ici, au Béage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux partout!.. Alors, pendant qu'elle était avec lui, j'ai voulu rester, pour voir.
La Teuse haussait les épaules, en regardant le prêtre, d'un air contrarié.
– Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos poules… Tout votre monde s'assassine là-bas.
Mais Désirée tenait à son histoire.
– Il est monté sur elle, il l'a prise entre ses pattes… On riait. Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que les mères fassent des petits, n'est-ce pas?.. Dis? Crois-tu qu'elle aura un petit?
L'abbé Mouret eut un geste vague. Ses paupières s'étaient baissées devant les regards clairs de la jeune fille.
– Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.
La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prêtre la rappela.
– Et le lait, chérie, tu n'as pas fini le lait?
Il lui tendait sa tasse, à laquelle il avait à peine touché.
Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse-cour, où on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'être assise au milieu de ses bêtes; elle chantonnait doucement, comme pour les bercer.
III
– Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller de bois était plantée debout.
Elle se tint devant l'abbé Mouret, en commençant à manger sur le bout de la cuiller, avec précaution. Elle espérait l'égayer, le tirer du silence accablé où elle le voyait. Depuis qu'il était revenu du Paradou, il se disait guéri, il ne se plaignait jamais; souvent même, il souriait d'une si tendre façon, que la maladie, selon les gens des Artaud, semblait avoir redoublé sa sainteté. Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces à ne point avouer; et c'était une agonie muette qui le brisait, qui le rendait, pendant des heures, stupide, en proie à quelque abominable lutte intérieure, dont la violence ne se devinait qu'à la sueur d'angoisse de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'étourdissant d'un flot de paroles, jusqu'à ce qu'il eût repris peu à peu son air doux, comme vainqueur de la révolte de son sang. Ce matin-là, la vieille servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres. Elle se mit à parler abondamment, tout en continuant à se méfier de la cuiller qui lui brûlait la langue.
– Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnêtes, on se marie jamais aux chandelles? Ça montre assez que tous ces Artaud sont des pas-grand-chose… Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui mettaient les gens en l'air, à deux lieues à la ronde. On mangeait pendant trois jours. Le curé en était; le maire aussi; même, à la noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on s'amusait donc!.. Mais faire lever un prêtre avant le soleil pour s'épouser à une heure où les poules elles-mêmes sont encore couchées, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le curé, j'aurais refusé… Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez peut-être pris froid dans l'église. C'est ça qui vous a tout retourné. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des bêtes que cette Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise… Vous avez tort de ne pas me dire où vous vous sentez mal. Je vous ferais quelque chose de chaud… Hein? monsieur le curé, répondez-moi?
Il répondit faiblement qu'il était bien, qu'il n'avait besoin que d'un peu d'air. Il venait de s'adosser à un des mûriers, la respiration courte, s'abandonnant.
– Bien, bien! n'en faites qu'à votre tête, reprit la Teuse. Mariez les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier… C'est comme, si vous m'écoutiez, vous ne resteriez pas là, puisque l'odeur de la basse-cour vous incommode. Ça pue joliment, dans ce moment-ci. Je ne sais pas ce que mademoiselle Désirée peut encore remuer. Elle chante, elle; elle s'en moque, ça lui donne des couleurs… Ah! je voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empêcher de rester là, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous ressemble, elle est d'un entêtement! Heureusement que, pour elle, ça ne tire pas à conséquence. C'est sa joie, les bêtes avec les petits… Voyons, monsieur le curé, soyez raisonnable. Laissez-moi vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous reposerez un peu… Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la conscience, jusqu'à en étouffer.
Et, de colère, elle avala une grande cuillerée de soupe, au risque de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son écuelle, grognant, se parlant à elle-même.
– On n'a jamais vu un homme comme ça. Il crèverait plutôt que de lâcher un mot… Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce n'est pas malin de deviner le reste… Oui, oui, qu'il se taise. Ça vaut mieux.
La Teuse était jalouse. Le docteur Pascal lui avait livré un véritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé le jeune prêtre perdu, s'il le laissait au presbytère. Il dut lui expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de sainteté, dont sa chambre était pleine, hantaient son cerveau d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un milieu autre, où il pût renaître, dans la paix d'une existence nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle. Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'était même résignée à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une haine solide. Elle se trouvait surtout blessée du silence de l'abbé Mouret sur le temps qu'il y avait vécu. Souvent, elle s'était vainement ingéniée à le faire causer. Ce matin-là, exaspérée de le voir tout pâle, s'entêtant à souffrir sans une plainte, elle finit par agiter sa cuiller comme un bâton, elle cria:
– Il faut retourner là-bas, monsieur le curé, si vous y étiez si bien… Il y a là-bas une personne qui vous soignera sans doute mieux que moi.
C'était la première fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le coup fut si cruel, que le prêtre laissa échapper un léger cri, en levant sa face douloureuse. La bonne âme de la Teuse eut regret.
– Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal. Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ça tient à leurs idées. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le corps après… Moi, ça m'avait mise dans une telle colère, que je n'ai voulu en parler à personne. Oui, monsieur, c'est grâce à moi, si personne n'a su où vous étiez, tant je trouvais ça abominable. Quand l'abbé Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplacé pendant votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui racontais des histoires, je lui jurais que vous étiez en Suisse. Je ne sais seulement pas où ça est, la Suisse… Certes, je ne veux point vous faire de la peine, mais c'est sûrement là-bas que vous avez pris votre mal. Vous voilà drôlement guéri. On aurait bien mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisée de vous tourner la tête.
L'abbé Mouret, le front de nouveau penché, ne l'interrompait pas. Elle s'était assise par terre, à quelques pas de lui, pour tâcher de rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la complaisance qu'il semblait mettre à l'écouter.
– Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin. Dès que je parle, vous me faites taire… Eh bien! l'abbé Caffin, dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais, voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates. Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen, il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou… Plus tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand de boeufs. Elle est très heureuse.
La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua:
– Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté, sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne… Moi, je ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est quitte!.. N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai repentir, on fait son salut tout de même?
L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix ferme:
– Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais!
– Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier, monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!.. A votre place, moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la séparation, enfin! Ça se passe petit à petit… Au lieu que vous, voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts. Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous tourne sur le coeur.
Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire.
– Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très souvent même, et je vous les donnerai… D'abord, la personne n'est pas plus heureuse que vous.
– Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre debout pour s'éloigner.
La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme. Elle se fâchait, elle criait:
– Là, vous voilà déjà parti!.. Mais vous m'écouterez. Vous savez que je n'aime guère les gens de là-bas, n'est-ce pas? Si je vous parle d'eux, c'est pour votre bien… On prétend que je suis jalouse. Eh bien, je rêve de vous mener un jour là-bas. Vous seriez avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire… Voulez-vous?
Il l'écarta du geste, la face calmée, en disant:
– Je ne veux rien, je ne sais rien… Nous avons une grand-messe demain. Il faudra préparer l'autel.
Puis, s'étant mis à marcher, il ajouta avec un sourire:
– Ne vous inquiétez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous ne croyez. Je me guérirai tout seul.
Et il s'éloigna, l'air solide, la tête droite, ayant vaincu. Sa soutane, le long des bordures de thym, avait un frôlement très doux. La Teuse, qui était restée plantée à la même place, ramassa son écuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mâchait entre ses dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements d'épaules.
– Ça fait le brave, ça se croit bâti autrement que les autres hommes, parce que c'est curé… La vérité est que celui-là est joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller si longtemps. Et il est capable de s'écraser le coeur, comme on écrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.
Elle rentrait à la cuisine, lorsqu'elle aperçut l'abbé Mouret debout, devant la porte à claire-voie de la basse-cour. Désirée l'avait arrêté pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il était très lourd, ce qui donnait un rire d'aise à la grande enfant.
– Les chapons, eux aussi, s'écrasent le coeur comme une puce, bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour cela. Alors, il n'y a pas de gloire à bien vivre.
IV
L'abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que des vignes tordues, l'inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes; mais il n'avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasardait quelques pas devant l'église, sur l'esplanade qui s'étendait jusqu'au cimetière. L'après-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin d'activité qu'il ne savait comment satisfaire, il s'était donné la tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef. Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une échelle, très attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu'il n'y eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'échelle. Désirée criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation finie, l'ambition lui avait poussé d'embellir l'église, sans appeler ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces. L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait à la cure, l'encourageait, en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues du monde. Dès lors, l'abbé Mouret boucha les trous des murs avec des poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau, broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille, les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des plâtras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient.
– Monsieur le curé est bien libre, du moment que ça ne coûte rien à la commune, disait le père Bambousse avec un ricanement, en entrant chaque soir pour constater où en étaient les travaux.
L'abbé Mouret dépensa là ses économies du séminaire. C'étaient, d'ailleurs, des embellissements dont la naïveté maladroite eût fait sourire. La maçonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrépir le tour de l'église, à hauteur d'homme. La Teuse gâchait le plâtre. Quand elle parla de réparer aussi le presbytère, qu'elle craignait toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs têtes, il lui expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'était pas raisonnable de faire si belle une église où personne ne couchait, lorsqu'il y avait à côté des chambres dans lesquelles on les trouverait sûrement morts, un de ces matins, écrasés par les plafonds.
– Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit ici, derrière l'autel. J'ai trop peur, la nuit.
Le plâtre manquant, elle ne parla plus du presbytère. Puis, la vue des peintures qu'exécutait monsieur le curé la ravissait. Ce fut le grand charme de toute cette besogne. L'abbé, qui avait remis des bouts de planche partout, se plaisait à étaler sur les boiseries une belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le pinceau, un va-et-vient très doux, dont le bercement l'endormait un peu, le laissait sans pensée pendant des heures, à suivre les traînées grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'à la caisse de l'horloge, il se risqua à faire des raccords de faux marbre pour rafraîchir le maître-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le maître-autel, blanc, jaune et bleu, était superbe. Des gens qui n'avaient pas assisté à une messe depuis cinquante ans vinrent en procession pour le voir.
Les peintures, maintenant, étaient sèches. L'abbé Mouret n'avait plus qu'à encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, dès l'après-midi, se mit-il à l'oeuvre, voulant que tout fût terminé le soir même, le lendemain étant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait rappelé à la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de l'autel; elle avait déjà posé sur la crédence les chandeliers et la croix d'argent, les vases de porcelaine plantés de roses artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fêtes. Mais les filets furent si délicats à faire proprement, qu'il s'attarda jusqu'à la nuit. Le jour tombait, au moment où il achevait le dernier panneau.
– Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussière grise du crépuscule, dont l'église s'emplissait.
La Teuse, qui s'était agenouillée pour mieux suivre le pinceau le long de la règle, eut un tressaillement de peur.
– Ah! c'est Frère Archangias, dit-elle en tournant la tête; vous êtes donc entré par la sacristie?.. Mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.
L'abbé Mouret s'était remis au travail, après avoir salué le Frère d'un léger signe de tête. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses grosses mains nouées devant sa soutane. Puis, après avoir haussé les épaules, en voyant le soin que mettait le prêtre à ce que les filets fussent bien droits, il répéta:
– Ce sera trop beau.
La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.
– Bon, cria-t-elle, j'avais oublié que vous étiez là, vous! Vous pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part brusquement, comme celle d'un mort.
Elle s'était relevée, elle se reculait pour admirer.
– Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau, quand il s'agit du bon Dieu… Si monsieur le curé avait eu de l'or, il y aurait mis de l'or, allez!
Le prêtre ayant fini, elle se hâta de changer la nappe, en ayant bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa symétriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbé Mouret était allé s'adosser à côté de Frère Archangias, contre la barrière de bois qui séparait le choeur de la nef. Ils n'échangèrent pas une parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre croissante, gardait des gouttes de lumière, sur les pieds, le long du flanc gauche et à la tempe droite du crucifié. Quand la Teuse eut fini, elle s'avança triomphante:
– Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, à la messe! Ces païens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient riche… Maintenant, monsieur le curé, il faudra en faire autant à l'autel de la Vierge.
– De l'argent perdu, gronda Frère Archangias.
Mais la Teuse se fâcha. Et, comme l'abbé Mouret continuait à se taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les poussant, les tirant par leur soutane.
– Mais regardez donc! Ça jure trop, maintenant que le maître-autel est propre. On ne sait plus même s'il y a eu des peintures. J'ai beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussière. C'est noir, c'est laid… Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le curé? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voilà tout.
– Et après? demanda Frère Archangias.
La Teuse resta toute suffoquée.
– Après, murmura-t-elle, ça serait un péché, pardi!.. L'autel est comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetières. Sans moi, les araignées y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait. De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de côté, je le donne à la Vierge… Toutes les fleurs de notre jardin étaient pour elle, autrefois.
Elle était montée devant l'autel, elle avait pris deux bouquets séchés, oubliés sur les gradins.
– Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetières, ajouta-t-elle, en les jetant aux pieds de l'abbé Mouret.
Celui-ci les ramassa, sans répondre. La nuit était complètement venue. Frère Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua tomber. Il jurait, il mâchait des phrases sourdes, où revenaient les noms de Jésus et de Marie. Quand la Teuse, qui était allée chercher une lampe, rentra dans l'église, elle demanda simplement au prêtre:
– Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?
– Oui, répondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le reste.
Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en trop dire. Et, comme l'abbé Mouret avait gardé les deux bouquets séchés à la main, Frère Archangias lui cria, en passant devant la basse-cour:
– Jetez donc ça!
L'abbé fit encore quelques pas, la tête penchée; puis, il jeta les fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.
