Kitabı oku: «Lourdes», sayfa 26
– Enfin, messieurs, s'écriait le docteur, avez-vous jamais vu un lupus s'amender de la sorte, si rapidement?.. Je sais bien qu'un nouvel ouvrage a paru sur la foi qui guérit, où il est dit que certaines plaies peuvent être d'origine nerveuse. Seulement, rien n'est moins prouvé, dans le cas du lupus, et je défie qu'une commission de médecins s'assemble et s'entende pour expliquer, par les voies ordinaires, la guérison de mademoiselle…
Il s'interrompit, il se tourna vers le père Dargelès.
– Vous avez bien noté, mon père, que la suppuration a disparu complètement et que la peau reprend sa couleur naturelle?
Mais il n'attendit pas la réponse, Marie entrait, suivie de Pierre; et, tout de suite, il devina le coup de fortune qui lui arrivait, au rayonnement dont resplendissait la miraculée. Elle était admirable, faite pour entraîner et convertir les foules. Vivement, il renvoya Élise Rouquet, demanda le nom de la nouvelle venue, réclama le dossier à l'un des jeunes prêtres. Puis, comme elle chancelait, il voulut la faire asseoir dans le fauteuil.
– Oh! non, oh! non, s'écria-t-elle. Je suis si heureuse de me servir de mes jambes!
Pierre, d'un regard, avait cherché le docteur Chassaigne, désolé de ne pas le trouver là. Il se tint à l'écart, il attendit, pendant qu'on fouillait les tiroirs en désordre, sans pouvoir mettre la main sur le dossier.
– Voyons, répétait le docteur Bonamy, Marie de Guersaint, Marie de Guersaint… J'ai vu ce nom à coup sûr.
Enfin, Raboin découvrit le dossier, classé à une fausse lettre alphabétique; et, quand le docteur eut pris connaissance des certificats qu'il contenait, il se passionna.
– Voici qui est très intéressant, messieurs. Je vous prie d'écouter avec attention… Mademoiselle, que vous voyez là, debout, était atteinte d'une très grave lésion de la moelle. Et, si l'on avait le moindre doute, ces deux certificats suffiraient à convaincre les plus incrédules, car ils sont signés par deux médecins de la Faculté de Paris, dont les noms sont bien connus de tous nos confrères.
Il fit passer les certificats aux médecins présents, qui les lurent avec de légers hochements de tête. Cela était indéniable, les signataires avaient la réputation de praticiens honnêtes et habiles.
– Eh bien! messieurs, si le diagnostic n'est pas contesté, et ne peut pas l'être, quand une malade nous apporte des documents de cette valeur, nous allons voir maintenant les modifications qui se sont produites dans l'état de mademoiselle.
Mais, avant de l'interroger, il se tourna vers Pierre.
– Monsieur l'abbé, vous êtes venu de Paris avec mademoiselle de Guersaint, je crois. Est-ce que vous aviez pris l'avis des médecins, avant le départ?
Le prêtre sentit un frémissement, dans sa grande joie.
– J'ai assisté à la consultation, monsieur.
Et la scène, de nouveau, s'évoquait. Il revit les deux docteurs graves et raisonnables, il revit Beauclair qui souriait, pendant que ses confrères rédigeaient leurs certificats conformes. Allait-il donc mettre ceux-ci à néant, faire connaître l'autre diagnostic, celui qui permettait d'expliquer scientifiquement la guérison? Le miracle était prédit, ruiné à l'avance.
– Vous le remarquerez, messieurs, reprit le docteur Bonamy, la présence de monsieur l'abbé apporte à ces preuves une nouvelle force… Maintenant, mademoiselle va nous dire bien exactement ce qu'elle a ressenti.
Il s'était penché sur l'épaule du père Dargelès, il lui recommandait de ne pas oublier de donner à Pierre un rôle de témoin, dans la narration.
– Mon Dieu! messieurs, comment vous dire? s'écria Marie de sa voix haletante, brisée de bonheur. Depuis hier, j'étais certaine d'être guérie. Et, pourtant, tout à l'heure encore, quand des fourmillements m'ont prise dans les jambes, j'ai eu peur que ce ne fût une nouvelle crise, j'ai douté un instant… Alors, les fourmillements se sont arrêtés. Puis, ils ont recommencé, dès que je suis retombée en prière… Oh! je priais, je priais de toute mon âme! J'ai fini par m'abandonner comme une enfant. «Sainte Vierge, Notre-Dame de Lourdes, faites de moi ce que vous voudrez…» Les fourmillements ne cessaient plus, il m'a semblé que mon sang bouillonnait, une voix me criait: «Lève-toi! lève-toi!» Et j'ai senti le miracle, dans un grand craquement de tous mes os, de toute ma chair, comme si j'étais frappée de la foudre.
Pierre, très pâle, l'écoutait. Beauclair le lui avait bien dit que la guérison viendrait en coup de foudre, lorsque, sous l'influence de l'imagination puissamment surexcitée, il se produirait en elle un réveil soudain de la volonté, depuis si longtemps endormie.
– Ce sont d'abord les jambes que la sainte Vierge a délivrées, continua-t-elle. J'ai eu la sensation très nette que les liens de fer qui les nouaient glissaient le long de ma peau, comme des chaînes brisées… Puis, le poids qui m'étouffait toujours, là, dans le flanc gauche, a remonté; et j'ai cru que j'allais mourir, tellement il me ravageait. Mais il a dépassé ma poitrine, il a dépassé ma gorge, et je l'ai eu dans la bouche, et je l'ai craché violemment… C'était fini, je n'avais plus mon mal, il s'était envolé.
Elle avait fait le geste lourd de l'oiseau de nuit qui bat des ailes, et elle se tut, en souriant à Pierre, bouleversé. Tout cela, Beauclair l'avait dit à l'avance, en se servant presque des mêmes mots, des mêmes images. De point en point, le pronostic se réalisait, il n'y avait plus là que des phénomènes prévus et naturels.
Les yeux ronds, Raboin avait suivi le récit, avec la passion d'un dévot borné, que hante l'idée de l'enfer.
– C'est le diable, cria-t-il, c'est le diable qu'elle a craché! Mais le docteur Bonamy, plus sage, le fit taire. Et, se tournant vers les médecins:
– Messieurs, vous savez que nous évitons toujours ici de prononcer le grand mot de miracle. Seulement, voici un fait, je suis curieux de savoir comment vous l'expliqueriez par les voies naturelles… Depuis sept ans, mademoiselle était frappée d'une paralysie grave, due évidemment à une lésion de la moelle. Et cela ne saurait être nié, les certificats sont là, indiscutables. Elle ne marchait plus, elle ne pouvait plus faire un mouvement sans jeter une plainte, elle en était arrivée à l'épuisement extrême, qui précède de peu les terminaisons fâcheuses… Tout d'un coup, la voici qui se lève, qui marche, qui rit et rayonne. La paralysie a complètement disparu, il ne reste aucune douleur, elle se porte aussi bien que vous et moi… Voyons, messieurs, examinez-la, dites-moi ce qui s'est passé.
Il triomphait. Aucun des médecins ne prit la parole. Deux, sans doute des catholiques pratiquants, avaient approuvé, d'un branle énergique de la tête. Les autres demeuraient immobiles, l'air gêné, peu soucieux de se mettre dans cette histoire. Pourtant, un petit maigre, dont les yeux luisaient derrière les verres de son binocle, finit par se lever, pour voir Marie de plus près. Il lui prit une main, regarda ses pupilles, sembla se préoccuper simplement de l'air de transfiguration où elle baignait. Puis, d'une façon très courtoise, sans vouloir même discuter, il retourna s'asseoir.
– Le cas échappe à la science, voilà tout ce que je constate, conclut victorieusement le docteur Bonamy. J'ajoute que nous n'avons pas ici de convalescence, la santé se refait d'un coup, pleine et entière… Voyez mademoiselle. Le regard brille, le teint est rosé, la physionomie a retrouvé sa gaieté vivante. Sans doute, la réparation des tissus va se continuer avec quelque lenteur; mais déjà l'on peut dire que mademoiselle vient de renaître… N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous qui la voyiez souvent, vous ne la reconnaissez plus?
Pierre balbutia:
– C'est vrai, c'est vrai…
Et, en effet, elle lui apparaissait déjà forte, les joues remplies et fraîches, d'une allégresse florissante. Mais, encore une fois, Beauclair l'avait prévu, ce sursaut d'hosanna, ce redressement et ce resplendissement de tout ce corps brisé, quand la vie rentrerait en lui, avec la volonté de guérir et d'être heureuse.
De nouveau, le docteur Bonamy s'était penché sur l'épaule du père Dargelès, qui achevait d'écrire sa note, une sorte de petit procès-verbal complet. Tous deux échangèrent quelques mots à demi-voix. Ils se consultaient, et le docteur finit par reprendre:
– Monsieur l'abbé, vous avez assisté à ces merveilles, vous ne refuserez pas de signer le récit exact que vient de rédiger le révérend père pour le Journal de la Grotte.
Lui, signer cette page d'erreur et de mensonge! Une révolte le souleva, il fut sur le point de crier la vérité. Mais il sentit le poids de sa soutane à ses épaules; et, surtout, la joie divine de Marie lui emplissait le cœur. Il restait pénétré d'un bonheur si grand, à la voir sauvée! Depuis qu'on ne l'interrogeait plus, elle était venue s'appuyer sur son bras, elle continuait de lui sourire avec des yeux d'ivresse.
– Ô mon ami, dit-elle très bas, remerciez la sainte Vierge. Elle a été si bonne, me voilà maintenant si bien portante, si belle, si jeune!.. Et que mon père, mon pauvre père va être content!
Alors, Pierre signa. Tout croulait en lui, mais il suffisait qu'elle fût sauvée, il aurait cru être sacrilège en touchant à la foi de cette enfant, la grande foi pure qui l'avait guérie.
Dehors, lorsque Marie reparut, les acclamations recommencèrent, la foule battit des mains. Il semblait que, maintenant, le miracle fût officiel. Pourtant, des personnes charitables, craignant qu'elle ne se fatiguât et qu'elle n'eût besoin de son chariot, abandonné par elle devant la Grotte, l'avaient amené jusqu'au bureau des constatations. Quand elle le retrouva, elle eut une émotion profonde. Ah! ce chariot, où elle avait vécu tant d'années, ce cercueil roulant dans lequel elle s'imaginait parfois être enterrée vive, que de larmes, que de désespoirs, que de journées mauvaises il avait vus! Et, tout d'un coup, l'idée lui vint que, puisqu'il avait si longtemps été à la peine, il devait être, lui aussi, au triomphe. Ce fut une inspiration brusque, comme une sainte folie, qui lui fit saisir le timon.
À ce moment, la procession passait, revenant de la Grotte, où l'abbé Judaine avait donné la bénédiction. Et Marie, traînant son chariot, se plaça derrière le dais. Et, en pantoufles, la tête couverte d'une dentelle, elle marcha ainsi, la poitrine frémissante, la face haute, illuminée et superbe, traînant toujours le chariot de misère, le cercueil roulant où elle avait agonisé. Et la foule qui l'acclamait, la foule frénétique la suivit.
IV
Pierre avait suivi Marie, et il se trouvait derrière le dais, avec elle, comme emporté dans le vent de gloire qui lui faisait traîner triomphalement son chariot. Mais de telles poussées revenaient à chaque minute, en tempête, qu'il serait tombé sûrement, si une main rude ne l'avait maintenu.
– N'ayez pas peur, donnez-moi le bras. Autrement, vous ne pourrez rester debout.
Il se tourna, il fut surpris de reconnaître le père Massias, qui avait laissé le père Fourcade dans la chaire, pour accompagner le dais. Une extraordinaire fièvre le soutenait, le jetait en avant, d'une solidité de roc, les yeux pareils à des tisons, la face exaltée, couverte de sueur.
– Prenez donc garde! donnez-moi le bras.
Une nouvelle vague humaine avait failli les balayer. Et Pierre s'abandonna à ce terrible homme, qu'il se souvenait d'avoir eu pour condisciple au séminaire. Quelle singulière rencontre, et comme il aurait voulu posséder cette foi violente, cette folie de la foi qui le faisait haleter ainsi, la gorge pleine de sanglots, continuant à clamer l'ardente supplication:
– Seigneur Jésus, guérissez nos malades!.. Seigneur Jésus, guérissez nos malades!
Derrière le dais, le cri ne cessait pas, il y avait toujours là un vociférateur, chargé de ne pas laisser en paix la trop lente bonté divine. C'était, parfois, une voix grosse, éplorée; d'autres fois, elle était aiguë, déchirante. Celle du père, impérieuse, finissait par se briser d'émotion.
– Seigneur Jésus, guérissez nos malades!.. Seigneur Jésus, guérissez nos malades!
Le bruit de la guérison foudroyante de Marie, de ce miracle dont l'éclat allait emplir la chrétienté, s'était répandu déjà d'un bout à l'autre de Lourdes; et de là venait ce vertige accru de la foule, cette crise de contagieux délire qui la faisait se ruer vers le Saint-Sacrement, tournoyante, dans un flux déchaîné de marée haute. Chacun cédait à l'inconsciente passion de le voir, de le toucher, d'être guéri, d'être heureux. Dieu passait, et il n'y avait pas que les malades à brûler du désir de vivre, tous étaient ravagés par le besoin du bonheur, qui les soulevait, le cœur saignant et ouvert, les mains avides.
Aussi Berthaud, qui redoutait l'excès de cet amour, avait-il voulu accompagner ses hommes. Il les commandait, il veillait à ce que la double chaîne des brancardiers, aux deux côtés du dais, ne fût pas rompue.
– Serrez vos rangs, encore, encore! et les bras solidement noués!
Ces jeunes gens, choisis parmi les plus vigoureux, avaient fort à faire. Le mur qu'ils bâtissaient ainsi, épaule contre épaule, les bras liés à la taille et au cou, pliait à chaque instant, sous les assauts involontaires. Personne ne croyait pousser, et c'étaient de continuels remous, des ondes profondes qui venaient de loin et qui menaçaient de tout engloutir.
Lorsque le dais se trouva au milieu de la place du Rosaire, l'abbé Judaine crut bien qu'il n'irait pas plus loin. Dans le vaste espace, il s'était formé plusieurs courants contraires, tourbillonnant, l'assaillant de toutes parts. Il dut s'arrêter, sous le dais balancé, flagellé comme une voile au large, par un brusque coup de vent. Il tenait le Saint-Sacrement très haut, de ses deux mains engourdies, avec la peur qu'une poussée dernière ne le renversât; car il sentait bien que l'ostensoir d'or, rayonnant de soleil, était la passion de tout ce peuple, le Dieu qu'on exigeait pour le baiser, pour se perdre en lui, quitte à l'anéantir. Alors, immobilisé, il tourna vers Berthaud des regards inquiets.
– Ne laissez passer personne! criait celui-ci aux brancardiers, personne! l'ordre est formel, entendez-vous!
Mais des voix suppliantes s'élevaient, des misérables sanglotaient, les bras tendus, les lèvres tendues, avec le désir fou qu'on les laissât s'approcher et s'agenouiller aux pieds du prêtre. Quelle grâce, d'être jeté à terre, d'être foulé, piétiné par toute la procession! Un infirme montrait sa main desséchée, convaincu qu'elle allait refleurir au bout de son bras, si on lui permettait de toucher l'ostensoir. Une muette poussait de ses fortes épaules, rageusement, pour délier sa langue dans un baiser. D'autres, d'autres encore criaient, imploraient, finissaient par serrer les poings, contre les cruels qui refusaient la guérison aux souffrances de leur corps, aux misères de leur âme. La consigne était absolue, on redoutait les accidents les plus graves.
– Personne, personne! répétait Berthaud, ne laissez passer personne!
Cependant, il y avait là une femme, dont la vue touchait tous les cœurs. Misérablement vêtue, elle était nu-tête, le visage en larmes, et elle tenait sur les bras un petit garçon d'une dizaine d'années, dont les deux jambes, paralysées et molles, pendaient. C'était un poids trop lourd pour sa faiblesse; mais elle ne paraissait pas le sentir. Elle avait apporté son garçon, elle conjurait les brancardiers, avec un entêtement sourd, dont ni les paroles ni les bousculades ne triomphaient.
D'un signe, enfin, l'abbé Judaine, très ému, l'appela. Obéissant à cette pitié de l'officiant, malgré le danger d'ouvrir une brèche, deux des brancardiers s'écartèrent; et la femme se précipita, avec son fardeau, s'abattit devant le prêtre. Celui-ci, un instant, posa le pied du Saint-Sacrement sur la tête du petit garçon. La mère elle-même y colla ses lèvres avides. Puis, comme on se remettait en marche, elle voulut rester derrière le dais, elle suivit la procession, les cheveux au vent, haletante, chancelante sous le poids trop lourd qui lui cassait les épaules.
À grand'peine, on acheva de traverser ainsi la place du Rosaire. Et la montée alors commença, la montée glorieuse par la rampe monumentale; tandis que, très haut, au bord du ciel, la Basilique dressait sa flèche mince, d'où s'envolait un carillon de cloches, sonnant le triomphe de Notre-Dame de Lourdes. C'était, maintenant, vers cette apothéose que le dais lentement s'élevait, vers cette porte haute du sanctuaire, qui semblait ouverte sur l'infini, au-dessus de la foule immense, dont la mer, en bas, par les places et par les avenues, continuait à gronder. Déjà, le suisse magnifique, bleu et argent, arrivait avec la croix processionnelle à la hauteur de la coupole du Rosaire, sur la vaste esplanade des toitures. Les délégations du pèlerinage s'y déroulaient, les bannières de soie et de velours, aux couleurs vives, flottaient dans l'incendie du couchant. Puis, le clergé resplendissait, les prêtres en surplis de neige, les prêtres en chasubles d'or, pareils à un défilé d'astres. Et les encensoirs se balançaient, et le dais montait toujours, sans qu'on distinguât les porteurs, comme si une force mystérieuse, des anges invisibles l'eussent emporté, dans cette ascension de gloire, vers la porte du ciel grande ouverte.
Des chants avaient éclaté, les voix ne réclamaient plus la guérison des malades, à présent qu'on s'était dégagé de la foule. Le miracle s'était produit, on le célébrait à pleine gorge, dans le branle des cloches, dans la gaieté vibrante de l'air.
– Magnificat anima mea Dominum…
C'était le cantique de gratitude, déjà chanté à la Grotte, qui, de nouveau, sortait des cœurs.
– Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo…
Et cette montée rayonnante, cette ascension par les rampes colossales, vers la Basilique de lumière, Marie la faisait avec un débordement de croissante allégresse. À mesure qu'elle s'élevait, il lui semblait qu'elle devenait plus forte, plus solide sur ses jambes ressuscitées, mortes si longtemps. Ce chariot qu'elle traînait victorieusement, c'était comme la dépouille de son mal, l'enfer d'où la sainte Vierge l'avait tirée; et, bien que le timon lui en meurtrît les mains, elle voulait le mener là-haut avec elle, pour le jeter aux pieds de Dieu. Aucun obstacle ne l'arrêtait, elle riait au milieu de grosses larmes, la poitrine haute, l'allure guerrière. Dans sa course, une de ses pantoufles s'était détachée, tandis que la dentelle avait glissé de ses cheveux sur ses épaules. Mais elle marchait quand même, elle allait toujours, casquée de son admirable chevelure blonde, la face éclatante, dans un tel réveil de volonté et de force, qu'on entendait, derrière elle, le lourd chariot bondir en gravissant la pente rude des dalles, ainsi qu'un petit chariot d'enfant.
Pierre, près de Marie, restait au bras du père Massias, qui ne l'avait point lâché. Il était incapable de réfléchir, perdu dans cette émotion énorme. La voix de son compagnon, sonore, l'assourdissait.
– Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles…
De l'autre côté, à sa droite, Berthaud suivait aussi le dais, rassuré maintenant. Il avait donné l'ordre à ses brancardiers de cesser la chaîne, il considérait d'un air ravi cette mer humaine, que venait de traverser la procession. Plus on montait le long des rampes, et plus la place du Rosaire, les avenues, les allées des jardins s'élargissaient en dessous, se développaient aux regards, noires de monde. C'était tout un peuple à vol d'oiseau, une fourmilière de plus en plus étalée et lointaine.
– Regardez donc! finit-il par dire à Pierre. Est-ce grand! est-ce beau!.. Allons, l'année ne sera pas mauvaise.
Lui, pour qui Lourdes était surtout un foyer de propagande, où il contentait ses rancunes politiques, se réjouissait des pèlerinages nombreux, qu'il croyait être désagréables au gouvernement. Ah! si l'on avait pu amener les ouvriers des villes, créer une démocratie catholique!
– L'année dernière, continua-t-il, on est à peine arrivé à deux cent mille pèlerins. Cette année, j'espère qu'on dépassera ce chiffre.
Et, de son air gai de bon vivant, malgré sa passion de sectaire:
– Ma foi, tout à l'heure, quand on s'écrasait, j'étais content… Je me disais: Ça marche, ça marche!
Mais Pierre n'écoutait pas, était frappé par la grandeur du spectacle. Cette foule qui s'étendait davantage à mesure qu'il s'élevait au-dessus d'elle, cette vallée magnifique qui se creusait sous lui, qui s'agrandissait sans cesse, déroulant l'horizon fastueux des montagnes, l'emplissaient d'une admiration frémissante. Son trouble en était accru, il chercha le regard de Marie, il lui indiqua le cirque immense d'un geste large. Et ce geste la trompa, elle ne vit pas la matérialité du spectacle, dans l'exaltation toute spirituelle où elle se trouvait; elle crut qu'il prenait la terre à témoin des faveurs prodigieuses dont la sainte Vierge venait de les combler tous les deux; car elle s'imaginait qu'il avait eu sa part du miracle, que dans le coup de grâce qui l'avait mise debout, la chair guérie, lui, si voisin d'elle, cœur à cœur, s'était senti enveloppé, soulevé par la même force divine, l'âme sauvée du doute, reconquise par la foi. Comment aurait-il pu assister à son extraordinaire guérison, sans être convaincu? Elle avait tant prié, d'ailleurs, la nuit précédente, devant la Grotte! Elle l'apercevait, à travers l'excès de sa joie, transfiguré lui aussi, pleurant et riant, rendu à Dieu. Et cela fouettait sa fièvre heureuse, elle traînait son chariot d'une main qui ne se lassait pas, elle aurait voulu le traîner pendant des lieues, des lieues encore, toujours plus haut, jusqu'à des sommets inaccessibles, jusque dans l'éblouissement du paradis, comme si elle eût porté leur double croix sur cette montée retentissante, son propre rachat et le rachat de son ami.
– Oh! Pierre, Pierre, balbutia-t-elle, que cela est bon d'avoir eu ce grand bonheur ensemble, ensemble! Je le lui avais si ardemment demandé, et elle a bien voulu, et elle vous a sauvé en me sauvant!.. Oui, j'ai senti votre âme qui se fondait dans mon âme. Dites-moi que nos mutuelles prières ont été exaucées, que j'ai obtenu votre salut comme vous avez obtenu le mien!
Il comprit son erreur, il frémit.
– Si vous saviez, continua-t-elle, quel serait mon mortel chagrin, de monter ainsi toute seule dans la clarté. Oh! être élue sans vous, m'en aller là-haut sans vous! Mais, avec vous, Pierre, c'est un ravissement… Sauvés ensemble, heureux à jamais! Je me sens des forces pour être heureuse, oh! des forces à soulever le monde!
Et il dut pourtant lui répondre, il mentit, révolté à l'idée de gâter, de ternir cette grande félicité si pure.
– Oui, oui! soyez heureuse, Marie, car je suis bien heureux moi-même, et toutes nos peines sont rachetées.
Mais il se fit en son être une déchirure profonde, comme si, brusquement, il avait senti qu'un brutal coup de hache les séparait l'un de l'autre. Jusque-là, dans leurs souffrances communes, elle était demeurée la petite amie d'enfance, la première femme ingénument désirée, qu'il savait toujours sienne, puisqu'elle ne pouvait être à personne. Et elle était guérie, et il restait seul, dans son enfer, à se dire qu'elle ne serait jamais plus à lui. Cette pensée soudaine le bouleversa tellement, qu'il détourna les yeux, désespéré de souffrir ainsi du bonheur prodigieux dont elle exultait.
Le chant continuait, le père Massias, sans rien entendre, sans rien voir, tout à la brûlante gratitude envers Dieu, lançait le dernier verset d'une voix tonnante:
– Sicut locutus est ad patres nostros, Abraham et semini ejus in sæcula.
Encore cette rampe à gravir, encore un effort à faire sur cette montée rude, aux larges dalles glissantes! Et la procession s'élevait encore, et l'ascension s'achevait, en pleine lumière vive. Il y avait là un dernier détour, les roues du chariot sonnèrent contre la bordure de granit. Toujours plus haut, toujours plus haut! Il roulait plus haut, il débouchait au bord du ciel.
Alors, tout d'un coup, le dais apparut au sommet des rampes géantes, devant la porte de la Basilique, sur le balcon de pierre qui dominait l'étendue. L'abbé Judaine s'avança, tenant à deux mains, en l'air, le Saint-Sacrement. Près de lui, Marie avait hissé le chariot, le cœur battant de la course, la face enflammée, dans l'or dénoué de ses cheveux. Puis, derrière, tout le clergé s'était rangé, les surplis neigeux, les chasubles éclatantes; tandis que les bannières flottaient, ainsi que des drapeaux, pavoisant la blancheur des balustrades. Et il y eut une minute solennelle.
De là-haut, rien n'était plus grand. D'abord, en bas, c'était la foule, la mer humaine au flot sombre, à la houle sans cesse mouvante, immobilisée un instant, où l'on ne distinguait que les petites taches pâles des visages, levés vers la Basilique, dans l'attente de la bénédiction; et aussi loin que le regard s'étendait, de la place du Rosaire au Gave, par les allées, par les avenues, par les carrefours, jusqu'à la vieille ville lointaine, les petits visages pâles se multipliaient, innombrables, sans fin, tous béants, les yeux fixés sur l'auguste seuil, où le ciel allait s'ouvrir. Puis, l'immense amphithéâtre de coteaux, de collines et de montagnes surgissait, montait de toutes parts, des cimes à l'infini, qui se perdaient dans l'air bleu. Au nord, au delà du torrent, sur les premières pentes, parmi les arbres, les nombreux couvents, les Carmélites, les Assomptionnistes, les Dominicaines, les Sœurs de Nevers, se doraient d'un reflet rose, sous l'incendie du couchant. Des masses boisées s'étageaient ensuite, gagnaient les hauteurs du Buala, que dépassait la serre de Julos, dominée elle-même par le Miramont. Au sud, s'ouvraient d'autres vallées profondes, des gorges étroites entre des entassements de rocs géants, dont la base trempait déjà dans des mares d'ombre bleuâtre, lorsque les sommets étincelaient de l'adieu souriant du soleil. De ce côté, les collines de Visens étaient de pourpre, un promontoire de corail qui barrait le lac dormant de l'éther, d'une transparence de saphir. Mais à l'est, en face, l'horizon s'élargissait encore, au carrefour même des sept vallées. Le Château, qui les avait gardées autrefois, restait debout sur le rocher que baignait le Gave, avec son donjon, ses hautes murailles, son profil noir d'antique forteresse farouche. En deçà, la ville nouvelle était toute gaie au milieu de ses jardins, un pullulement de façades blanches, les grands hôtels, les maisons garnies, les beaux magasins, dont les vitres s'allumaient, pareilles à des braises; pendant que, derrière le Château, le vieux Lourdes étalait confusément ses toitures décolorées dans un poudroiement de lumière rousse. À cette heure tardive, le petit Gers et le grand Gers, les deux croupes énormes de roche nue, tachetée d'herbe rase, derrière lesquelles descendait royalement l'astre à son déclin, n'étaient plus qu'un fond neutre, violâtre, deux rideaux sévères tirés au bord de l'horizon.
Et l'abbé Judaine, en face de cette immensité, éleva de ses deux mains, plus haut, plus haut encore, le Saint-Sacrement. Il le promena lentement d'un bout de l'horizon à l'autre, il lui fit décrire un grand signe de croix, en plein ciel. À gauche, il salua les couvents, les hauteurs du Buala, la serre de Julos, le Miramont; à droite, il salua les grands blocs foudroyés des vallées obscures, les collines empourprées de Visens; en face, il salua les deux villes, le Château baigné par le Gave, le petit Gers et le grand Gers, déjà ensommeillés; et il salua les bois, les torrents, les monts, les chaînes indéterminées des pics lointains, la terre entière, par delà l'horizon visible. Paix à la terre, espérance et consolation aux hommes! En bas, la foule avait frémi, sous ce grand signe de croix qui l'enveloppait toute. Il sembla qu'un souffle divin passait, roulant la houle des petits visages pâles, aussi nombreux que les flots d'un océan. Une rumeur d'adoration monta, toutes les bouches ouvertes clamèrent la gloire de Dieu, lorsque l'ostensoir, que le soleil couchant frappait en plein, apparut de nouveau comme un autre soleil, un pur soleil d'or traçant le signe de la croix en traits de flamme, au seuil de l'infini.
Déjà, les bannières, le clergé, l'abbé Judaine sous le dais, rentraient dans la Basilique, lorsque Marie, au moment où elle y pénétrait, elle aussi, sans lâcher le timon de son chariot, fut arrêtée un instant par deux dames, qui l'embrassèrent en pleurant. C'étaient madame de Jonquière et sa fille Raymonde, montées là pour assister à la bénédiction, et qui avaient appris le miracle.
– Ah! chère enfant, quelle joie! répétait la dame hospitalière, et combien je suis fière de vous avoir dans ma salle! C'est, pour nous toutes, une faveur si précieuse, que la sainte Vierge vous ait choisie.
La jeune fille avait gardé entre les siennes une main de la miraculée.
– Me permettez-vous de vous appeler mon amie, mademoiselle? Je vous plaignais tant, j'ai tant de plaisir à vous voir marcher, si forte, si belle déjà!.. Laissez-moi vous embrasser encore. Ça me portera bonheur.
Marie balbutiait de ravissement.
– Merci, merci bien, de tout mon cœur… Je suis si heureuse, si heureuse!
– Oh! nous ne vous quittons plus! reprit madame de Jonquière. Tu entends, Raymonde? suivons-la, allons nous agenouiller avec elle. Et c'est nous qui la ramènerons, après la cérémonie.
En effet, ces dames se joignirent au cortège, marchèrent à côté de Pierre et du père Massias, derrière le dais, jusqu'au milieu du chœur, entre les rangées de chaises, déjà occupées par les délégations. Seules, les bannières furent admises, aux deux côtés du maître autel. Et Marie aussi s'avança, ne s'arrêta qu'en bas des marches, avec son chariot, dont les fortes roues sonnaient sur les dalles. Elle l'avait amené où la sainte folie de son désir rêvait de le monter, lui si douloureux et si pauvre, dans la splendeur de la maison de Dieu, pour qu'il y fût la preuve du miracle. Dès l'entrée, les orgues avaient éclaté en un chant triomphal, une acclamation tonitruante de peuple heureux, d'où se dégagea bientôt une céleste voix d'ange, d'une allégresse aiguë, pure comme le cristal. L'abbé Judaine venait de poser le Saint-Sacrement sur l'autel, la foule achevait d'emplir la nef, chacun prenait sa place, se tassait, en attendant que la cérémonie commençât. Tout de suite, Marie était tombée à genoux, entre madame de Jonquière et Raymonde, dont les yeux restaient humides d'attendrissement; pendant que le père Massias, à bout de force, après la crise d'extraordinaire tension nerveuse qui le soulevait depuis la Grotte, sanglotait, effondré à terre, la face dans les mains. Derrière, Pierre et Berthaud demeuraient debout, ce dernier toujours en surveillance, l'œil aux aguets, veillant au bon ordre, même au milieu des plus fortes émotions.
