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Kitabı oku: «Lourdes», sayfa 32
– Ah! vraiment, finit-il par conclure, il faut bien aimer le bon Dieu, pour avoir le courage de venir l'adorer au milieu de pareilles horreurs! Ils ont tout raté, ils ont tout gâché, comme à plaisir, sans qu'un seul ait eu la minute d'émotion, de naïveté vraie, de foi sincère, qui enfante les chefs-d'œuvre. Tous des malins, tous des copistes, pas un n'a donné sa chair et son âme. Et que faut-il donc pour les inspirer, s'ils n'ont rien fait pousser de grand, sur cette terre du miracle!
Pierre ne répondit pas. Mais il était singulièrement frappé par ces réflexions, il s'expliquait enfin la cause d'un malaise qu'il éprouvait depuis son arrivée à Lourdes. Ce malaise venait du désaccord entre le milieu tout moderne et la foi des siècles passés, dont on essayait la résurrection. Il évoquait les vieilles cathédrales où frissonnait cette foi des peuples, il revoyait les anciens objets du culte, l'imagerie, l'orfèvrerie, les saints de pierre et de bois, d'une force, d'une beauté d'expression admirables. C'était qu'en ces temps lointains, les ouvriers croyaient, donnaient leur chair, donnaient leur âme, dans toute la naïveté de leur émotion, comme disait M. de Guersaint. Et, aujourd'hui, les architectes bâtissaient les églises avec la science tranquille qu'ils mettaient à bâtir les maisons à cinq étages, de même que les objets religieux, les chapelets, les médailles, les statuettes, étaient fabriqués à la grosse, dans les quartiers populeux de Paris, par des ouvriers noceurs qui ne pratiquaient même pas. Aussi quelle bimbeloterie, quelle quincaillerie de pacotille, d'un joli à faire pleurer, d'une sentimentalité niaise à soulever le cœur! Lourdes en était inondé, ravagé, enlaidi, au point d'incommoder les personnes de goût un peu délicat, égarées dans ses rues. Tout cela, brutalement, jurait avec la résurrection tentée, avec les légendes, les cérémonies, les processions des âges morts; et Pierre, tout d'un coup, pensa que la condamnation historique et sociale de Lourdes était là, que la foi est morte à jamais chez un peuple, quand il ne la met plus dans les églises qu'il construit, ni dans les chapelets qu'il fabrique.
Marie avait continué à fouiller les étalages avec une impatience d'enfant, hésitant, ne trouvant rien qui lui parût digne du grand rêve d'extase qu'elle allait garder en elle.
– Père, l'heure s'avance, il faut que tu me reconduises à l'Hôpital… Et, pour en finir, vois-tu, je donnerai à Blanche cette médaille, avec cette chaîne d'argent. C'est encore ce qu'il y a de plus simple et de plus joli. Elle la portera, ça lui fera un petit bijou… Moi, je prends cette statuette de Notre-Dame de Lourdes, le petit modèle, qui est assez gentiment peint. Je la mettrai dans ma chambre, je l'entourerai de fleurs fraîches… N'est-ce pas? ce sera très bien.
M. de Guersaint l'approuva. Puis, revenant à son propre choix:
– Mon Dieu! mon Dieu! que je suis embarrassé!
Il examinait des porte-plume en ivoire, terminés par des boules pareilles à des pois, dans lesquelles se trouvaient des photographies microscopiques. Et, comme il appliquait l'œil à un des minces trous, pour voir, il eut un cri d'émerveillement.
– Tiens! le cirque de Gavarnie!.. Ah! c'est prodigieux, tout y est bien, comment le colosse peut-il tenir là dedans?.. Ma foi, je prends ce porte-plume, moi. Il est drôle, il me rappellera mon excursion.
Pierre avait simplement choisi un portrait de Bernadette, la grande photographie qui la représente à genoux, en robe noire, un foulard noué sur les cheveux, la seule, dit-on, qu'on ait faite d'après nature. Il se hâtait de payer, tous trois partaient, lorsque madame Majesté entra, se récria, voulut absolument faire un petit cadeau à Marie, en disant que ça porterait bonheur à sa maison.
– Mademoiselle, je vous en prie, prenez un scapulaire, tenez! parmi ceux-ci. La sainte Vierge, qui vous a élue, me le payera en bonne chance.
Elle haussait la voix, elle faisait tant, que les acheteurs, dont la boutique se trouvait pleine, s'intéressèrent, regardèrent dès lors la jeune fille avec des yeux avides. C'était la popularité qui recommençait autour d'elle, qui finit même par gagner la rue, lorsque l'hôtelière alla sur le seuil de la boutique, faisant des signes aux marchands d'en face, ameutant le voisinage.
– Partons-nous? répétait Marie, de plus en plus gênée.
Mais son père la retint encore, en voyant un prêtre qui entrait.
– Ah! monsieur l'abbé Des Hermoises!
C'était en effet le bel abbé, en soutane fine, sentant bon, le visage frais, d'une gaieté tendre. Il n'avait pas vu son compagnon de la veille, il s'était vivement approché d'Appoline, la prenant à l'écart.
Et Pierre l'entendit qui disait à demi-voix:
– Pourquoi ne m'avez-vous pas apporté mes trois douzaines de chapelets, ce matin?
Appoline s'était remise à rire de son roucoulement de tourterelle, en le regardant en dessous, avec malice, sans répondre.
– C'est pour mes petites pénitentes de Toulouse, je voulais les mettre au fond de ma malle, et vous m'aviez offert de m'aider à serrer mon linge.
Elle riait toujours, elle l'excitait du coin de ses jolis yeux.
– Maintenant, je ne partirai que demain. Apportez-les-moi ce soir, n'est-ce pas? quand vous serez libre… C'est au bout de la rue, chez la Duchêne, la chambre meublée du rez-de-chaussée… Soyez gentille, venez vous-même.
Du bout de ses lèvres rouges, elle dit enfin en plaisantant, sans qu'il pût savoir si elle tiendrait sa promesse:
– Certainement, monsieur l'abbé, j'irai.
Ils furent interrompus, M. de Guersaint s'était avancé pour serrer la main au prêtre. Tout de suite, ils reparlèrent du cirque de Gavarnie: une partie délicieuse, des heures charmantes qu'ils n'oublieraient jamais. Puis, ils s'égayèrent sur le compte de leurs deux compagnons, des ecclésiastiques peu fortunés, des braves gens dont les naïvetés les avaient amusés énormément. L'architecte finit par rappeler à son nouvel ami qu'il avait bien voulu lui promettre d'intéresser un personnage de Toulouse, dix fois millionnaire, à ses études sur la direction des ballons.
– Une première avance de cent mille francs suffirait, dit-il.
– Comptez sur moi, déclara l'abbé Des Hermoises. Vous n'aurez pas prié la sainte Vierge en vain.
Mais Pierre, qui avait gardé à la main le portrait de Bernadette, venait d'être frappé de l'extraordinaire ressemblance d'Appoline avec la voyante. C'était la même face un peu massive, la même bouche trop forte, les mêmes yeux magnifiques; et il se souvint que madame Majesté lui avait déjà signalé cette ressemblance singulière, d'autant plus qu'Appoline avait eu la même enfance pauvre, à Bartrès, avant que sa tante la prît chez elle, pour l'aider à tenir la boutique. Bernadette! Appoline! Quel étrange rapprochement, quelle réincarnation inattendue, à trente années de distance! Et, tout d'un coup, avec cette Appoline si galamment rieuse, qui acceptait des rendez-vous, sur laquelle couraient les bruits les plus aimables, le nouveau Lourdes se dressa devant ses yeux: les cochers, les marchandes de cierges, les loueuses de chambres raccrochant le client à la gare, les cent maisons meublées aux petits logements discrets, la cohue des prêtres libres, des hospitalières passionnées, des simples passants venus là pour satisfaire leurs appétits. Puis, il y avait la rage du négoce déchaînée par la pluie des millions, la ville entière livrée au lucre, les boutiques changeant les rues en bazars, se dévorant entre elles, les hôtels vivant goulûment des pèlerins, jusqu'aux Sœurs bleues qui tenaient table d'hôte, jusqu'aux pères de la Grotte qui battaient monnaie avec leur Dieu! Quelle aventure triste et effrayante, la vision d'une Bernadette si pure passionnant les foules, les faisant se ruer à l'illusion du bonheur, amenant un fleuve d'or, et dès ce jour pourrissant tout! Il avait suffi que la superstition soufflât, que de l'humanité s'entassât, que de l'argent fût apporté, pour que cet honnête coin de terre se corrompît à jamais. Où le lis candide fleurissait autrefois, poussait maintenant la rose charnelle, dans le nouveau terreau de cupidité et de jouissance. Sodome était née de Bethléem, depuis qu'une enfant innocente avait vu la Vierge.
– Hein? que vous ai-je dit? s'écria madame Majesté, en s'apercevant que Pierre comparait sa nièce au portrait. Appoline, c'est Bernadette tout craché.
La jeune fille s'approcha, avec son aimable sourire, flattée d'abord de la comparaison.
– Voyons, voyons! dit l'abbé Des Hermoises, d'un air de vif intérêt.
Il prit la photographie, compara à son tour, s'émerveilla.
– C'est prodigieux, les mêmes traits… Je n'avais pas remarqué encore, je suis ravi en vérité…
– Pourtant, finit par déclarer Appoline, je crois bien qu'elle avait le nez plus gros.
L'abbé, alors, eut un cri d'irrésistible admiration.
– Oh! vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, c'est évident… Mais ça ne fait rien, on vous prendrait pour les deux sœurs.
Pierre ne put s'empêcher de rire, tant il trouva le mot singulier. Ah! la pauvre Bernadette était bien morte, et elle n'avait pas de sœur. Elle n'aurait pu renaître, elle n'était plus possible, dans ce pays de cohue et de passion qu'elle avait fait.
Marie, enfin, partit au bras de son père, et il fut entendu qu'ils iraient tous deux la prendre à l'Hôpital, pour se rendre ensemble à la gare. Dans la rue, plus de cinquante personnes l'attendaient, comme en extase. On la salua, on la suivit, une femme fit toucher la robe de la miraculée à son enfant infirme, qu'elle rapportait de la Grotte.
III
Dès deux heures et demie, le train blanc, qui allait quitter Lourdes à trois heures quarante, se trouva en gare, le long du deuxième quai. Il avait attendu trois jours, sur une voie de garage, tout formé, tel qu'il était arrivé de Paris; et, depuis qu'on venait de l'amener là, des drapeaux blancs flottaient sur les wagons de tête et de queue, pour l'indiquer aux pèlerins, dont l'embarquement d'ordinaire était très long et fort laborieux. Les quatorze trains du pèlerinage national, d'ailleurs, devaient repartir ce jour-là. À dix heures du matin, le train vert était parti, puis le train rose, puis le train jaune; et, après le train blanc, les autres, l'orangé, le gris, le bleu suivraient. C'était encore, pour le personnel de la gare, une journée terrible, un tumulte, une bousculade, qui affolaient les employés.
Mais le départ du train blanc était toujours le vif intérêt, la grosse émotion de la journée, car il emportait les grands malades qu'il avait apportés, et parmi lesquels se trouvaient naturellement les bien-aimés de la sainte Vierge, les élus du miracle. Aussi une foule se pressait-elle sous la marquise, obstruant le vaste promenoir couvert, long d'une centaine de mètres. Tous les bancs étaient occupés, encombrés de pèlerins et de paquets, qui attendaient déjà. À l'un des bouts, on avait pris d'assaut les petites tables du buffet, des hommes buvaient de la bière, des femmes se faisaient servir de la limonade gazeuse; tandis que, devant la porte des Messageries, à l'autre bout, des brancardiers maintenaient le passage libre, pour assurer le rapide transport des malades, qu'on allait amener. Et c'était, le long du large trottoir, une incessante promenade, un va-et-vient continu de pauvres gens effarés, de prêtres courant, se prodiguant, de messieurs en redingote, curieux et paisibles, tout un entassement de cohue, la plus mêlée, la plus bariolée qui se fût jamais coudoyée dans une gare.
À trois heures, le baron Suire se désespéra, plein d'inquiétude, parce que les chevaux manquaient, un grand arrivage inattendu de touristes ayant loué les voitures pour Barèges, Cauterets, Gavarnie. Enfin, il se précipita vers Berthaud et Gérard qui accouraient après avoir battu la ville; mais tout marchait à merveille, affirmaient-ils: ils avaient raccolé les chevaux nécessaires, le transport des malades s'opérerait en d'excellentes conditions. Déjà, dans la cour, des équipes de brancardiers, avec leurs brancards et leurs petites voitures, guettaient les fourgons, les tapissières, les véhicules de toutes sortes, recrutés pour le déménagement de l'Hôpital. Une réserve de matelas et de coussins s'entassait au pied d'un bec de gaz. Et, comme les premiers malades arrivaient, le baron Suire perdit de nouveau la tête, tandis que Berthaud et Gérard se hâtaient de gagner le quai d'embarquement. Ils surveillaient, ils donnaient des ordres, au milieu de la bousculade croissante.
Alors, sur ce quai, le père Fourcade qui se promenait le long du train, au bras du père Massias, s'arrêta, en voyant venir le docteur Bonamy.
– Ah! docteur, je suis heureux… Le père Massias, qui va partir, me parlait encore à l'instant de la faveur extraordinaire dont la sainte Vierge a comblé cette jeune fille si intéressante, mademoiselle Marie de Guersaint. Voilà des années qu'un miracle si éclatant n'avait eu lieu. C'est une insigne fortune pour nous tous, c'est une bénédiction qui doit féconder le fruit de nos efforts… Toute la chrétienté en sera illuminée, réconfortée, enrichie.
Il rayonnait d'aise, et le docteur, immédiatement, exulta lui aussi, avec sa face rasée, aux gros traits paisibles, aux yeux las d'habitude.
– C'est prodigieux, prodigieux, mon révérend père! J'écrirai une brochure, jamais guérison ne s'est produite par les voies surnaturelles d'une façon plus authentique… Oh! quel tapage cela va faire!
Puis, comme tous les trois s'étaient remis à marcher, il s'aperçut que le père Fourcade traînait la jambe davantage, en s'appuyant fortement au bras de son compagnon.
– Est-ce que votre accès de goutte s'est aggravé, mon révérend père? demanda-t-il. Vous paraissez beaucoup souffrir.
– Oh! ne m'en parlez pas, je n'ai pu fermer l'œil de la nuit. Est-ce ennuyeux, cette crise qui m'a pris, le jour de mon arrivée ici? Elle aurait bien dû attendre… Mais il n'y a rien à faire, n'en parlons pas. Je suis trop content des résultats de cette année.
– Ah! oui, oui! dit à son tour le père Massias, d'une voix tremblante de ferveur, nous pouvons être fiers, nous pouvons nous en aller le cœur débordant d'enthousiasme et de reconnaissance. En dehors de cette jeune fille, que d'autres prodiges! Les miracles ne se comptent plus, des sourdes et des muettes guéries, des faces rongées de plaies redevenues lisses comme la main, des phtisiques moribondes qui mangent, qui dansent, ressuscitées! Ce n'est plus un train de malades, c'est un train de résurrection, un train de gloire que j'emmène avec moi!
Il avait cessé de voir les malades autour de lui, il s'en allait en plein triomphe divin, dans l'aveuglement de sa foi. Et tous les trois continuèrent leur lente promenade, le long des wagons dont les compartiments commençaient à se remplir, souriant aux pèlerins qui les saluaient, s'arrêtant de nouveau parfois pour dire une bonne parole à quelque triste femme qui passait, pâle et grelottante, sur un brancard. Ils déclaraient qu'elle avait bien meilleure mine, qu'elle s'en tirerait sûrement.
Mais le chef de gare, très affairé, passa, en criant d'une voix aiguë:
– N'encombrez pas le quai! n'encombrez pas le quai!
Puis, comme Berthaud lui faisait observer qu'il fallait pourtant poser les brancards, avant de monter les malades, il se fâcha.
– Voyons, est-ce raisonnable? Regardez, là-bas, la petite voiture qui est restée en travers de cette voie… J'attends dans quelques minutes le train de Toulouse. Voulez-vous donc qu'on vous écrase votre monde?
Et il repartit en courant, pour poster des hommes d'équipe, qui écarteraient des voies le troupeau effaré des pèlerins, piétinant au hasard. Beaucoup, des vieux, des simples, ne reconnaissaient même pas la couleur de leur train; et c'était pourquoi tous portaient au cou une carte de couleur appareillée, afin qu'on les dirigeât, qu'on les embarquât, comme du bétail marqué et parqué. Mais quelle alerte continue, ces quatorze départs de trains supplémentaires, sans que la circulation des trains habituels s'arrêtât!
Pierre, sa valise à la main, arriva, eut déjà de la peine à gagner le quai. Il était seul, Marie avait témoigné l'ardent désir de s'agenouiller une fois encore à la Grotte, pour que, jusqu'aux minutes dernières, son âme brûlât de reconnaissance, devant la sainte Vierge; et il avait laissé M. de Guersaint l'y conduire, pendant que lui réglait à l'hôtel. D'ailleurs, il leur avait fait promettre de prendre ensuite une voiture, ils allaient être sûrement là avant un quart d'heure. En les attendant, sa première idée fut de chercher leur wagon et de s'y débarrasser de sa valise. Mais ce n'était pas une besogne facile, il ne le reconnut enfin qu'à la pancarte qui s'y balançait depuis trois jours, sous le soleil et les orages, un carré de papier fort, portant les noms de madame de Jonquière, de sœur Hyacinthe et de sœur Claire des Anges. C'était bien lui: il revoyait en souvenir les compartiments pleins de ses compagnons de route; des coussins marquaient déjà le coin de M. Sabathier; et il retrouvait même, sur la banquette où Marie avait tant souffert, une entaille laissée dans le bois par une ferrure du chariot. Puis, lorsqu'il eut posé sa valise à sa place, il resta sur le quai, patientant, regardant, un peu surpris de ne pas apercevoir le docteur Chassaigne, qui lui avait promis de venir l'embrasser, au départ.
Maintenant que Marie était debout, Pierre avait abandonné ses bretelles de brancardier, et il ne portait plus sur sa soutane que la croix rouge des pèlerins. Cette gare, entrevue seulement sous le petit jour livide, dans l'angoisse du terrible matin de l'arrivée, le surprenait par ses vastes trottoirs, ses larges dégagements, sa gaieté claire. On ne voyait pas les montagnes; mais, de l'autre côté, en face des salles d'attente, montaient des coteaux verdoyants, d'un charme délicieux. Et, cette après-midi-là, le temps était d'une infinie douceur, un fin duvet de nuages avait voilé le soleil, dans un ciel d'une blancheur de lait, d'où ne tombait qu'une grande lumière diffuse, comme une poussière nacrée de perles. Un temps de demoiselle, ainsi que disent les bonnes gens.
Trois heures venaient de sonner, et Pierre regardait la grande horloge, lorsqu'il vit arriver madame Désagneaux et madame Volmar, que suivaient madame de Jonquière et sa fille. Ces dames, qu'un landau amenait de l'Hôpital, cherchèrent, elles aussi, leur wagon tout de suite. Ce fut Raymonde qui reconnut le compartiment de première classe, dans lequel elle était venue.
– Maman, maman! par ici, le voilà!.. Reste un peu avec nous, tu as le temps d'aller t'installer avec tes malades, puisqu'ils ne sont pas là encore.
Et Pierre, alors, se retrouva en face de madame Volmar. Leurs regards se rencontrèrent. Mais il ne la reconnaissait pas, elle eut à peine un léger battement de cils. C'était de nouveau la femme vêtue de noir, lente, indolente, d'une modestie effacée, heureuse de disparaître. Le brasier de ses larges yeux était mort, se ravivant par instants d'une étincelle sous leur voile d'indifférence, une moire d'ombre qui semblait les éteindre.
– Oh! une migraine atroce! répétait-elle à madame Désagneaux. Vous voyez, je n'ai pas encore ma pauvre tête à moi… C'est le voyage qui me donne ça. Tous les ans, je suis sûre de mon affaire.
Plus vive, plus rose, plus ébouriffée que jamais, l'autre s'agitait.
– Ma chère, pour le moment, j'en ai autant à votre service. Oui, ça m'a prise ce matin, une névralgie à tout casser… Seulement…
Elle se pencha, poursuivit à voix basse:
– Seulement, je crois que ça y est. Oui! ce bébé, que je désire tant, qui ne veut pas pousser… J'ai supplié la sainte Vierge, et j'ai été malade, oh! malade, à mon réveil! Enfin, tous les signes!.. Voyez-vous la tête de mon mari, qui m'attend à Trouville! Sera-t-il heureux!
Très sérieuse, madame Volmar écoutait. Puis, de son air tranquille:
– Eh bien! moi, ma chère, je connais une personne qui ne voulait plus avoir d'enfants… Elle est venue ici, elle n'en a plus fait.
Mais Gérard et Berthaud, ayant aperçu ces dames, se hâtèrent d'accourir. Le matin, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, les deux hommes s'étaient présentés, et madame de Jonquière les avait reçus dans un petit bureau, voisin de la lingerie. Là, très correctement, en s'excusant avec une bonhomie souriante de cette démarche un peu bousculée, Berthaud avait demandé la main de mademoiselle Raymonde pour son cousin Gérard. Tout de suite, on s'était senti à l'aise, la mère avait eu un attendrissement, en disant que Lourdes porterait bonheur au jeune ménage. De sorte que le mariage se trouva ainsi conclu en quelques paroles, au milieu de la satisfaction générale. Même on prit rendez-vous, le quinze septembre, au château de Berneville, près de Caen, une propriété de l'oncle, le diplomate, que Berthaud connaissait et chez lequel il promit de mener Gérard. Puis, Raymonde, appelée, avait rougi de plaisir, en mettant ses deux petites mains dans celles de son fiancé.
Ce dernier s'empressait, demandait à la jeune fille:
– Voulez-vous des oreillers pour la nuit? Ne vous gênez pas, je puis vous en donner, ainsi qu'à ces dames qui vous accompagnent.
Raymonde refusa gaiement.
– Non, non! nous ne sommes pas si douillettes. Il faut réserver ça aux pauvres malades.
D'ailleurs, ces dames parlaient toutes à la fois. Madame de Jonquière déclarait qu'elle était si fatiguée, si fatiguée, qu'elle ne se sentait plus vivre; et elle se montrait pourtant bien heureuse, ses regards riaient en couvant sa fille et le jeune homme, pendant qu'ils causaient ensemble. Mais Berthaud ne pouvait rester là, son service le réclamait, ainsi que Gérard. Tous deux prirent congé, après avoir rappelé le rendez-vous. N'est-ce pas, le quinze septembre, au château de Berneville? Oui, oui, c'était chose entendue! Et il y eut encore des rires, des poignées de main, tandis que les yeux, des yeux de caresse et de ravissement, achevaient ce qu'on n'osait dire tout haut, au milieu de cette foule.
– Comment! s'écria la petite madame Désagneaux, vous allez le quinze à Berneville. Mais si nous restons à Trouville jusqu'au vingt, comme mon mari le désire, nous irons vous voir!
Et elle se tourna vers madame Volmar, silencieuse.
– Venez donc aussi, vous. Ce serait si drôle de se retrouver toutes là-bas!
La jeune femme eut un geste lent, en répondant de son air d'indifférence lasse:
– Oh! moi, c'est fini, le plaisir. Je rentre.
Ses yeux, de nouveau, se rencontrèrent avec ceux de Pierre, qui était resté près de ces dames; et il crut la voir se troubler une seconde, tandis qu'une expression d'indicible souffrance passait sur sa face morte.
Les sœurs de l'Assomption arrivaient, ces dames les rejoignirent devant le fourgon de la cantine. Ferrand, venu en voiture avec les religieuses, y monta d'abord, puis aida sœur Saint-François à franchir le haut marchepied; et il resta debout, au seuil de ce fourgon, transformé en cuisine, où se trouvaient les provisions pour le voyage, du pain, du bouillon, du lait, du chocolat; pendant que sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, demeurées sur le trottoir, lui passaient sa petite pharmacie, ainsi que d'autres paquets, de menus bagages.
– Vous avez bien tout? lui demanda sœur Hyacinthe. Bon! maintenant, vous n'avez qu'à vous coucher dans votre coin et à dormir, puisque vous vous plaignez qu'on ne vous utilise pas.
Ferrand se mit à rire doucement.
– Ma sœur, je vais aider sœur Saint-François… J'allumerai le fourneau à pétrole, je laverai les tasses, je porterai les portions aux heures d'arrêt, marquées sur le tableau qui est là… Et, tout de même, si vous avez besoin de médecin, vous viendrez me chercher.
Sœur Hyacinthe s'était aussi mise à rire.
– Mais nous n'avons plus besoin de médecin, puisque toutes nos malades sont guéries!
Et, les yeux dans les siens, de son air calme et fraternel:
– Adieu, monsieur Ferrand.
Il sourit encore, tandis qu'une émotion infinie mouillait ses yeux. Le son tremblé de sa voix dit l'inoubliable voyage, la joie de l'avoir revue, le souvenir d'éternelle et divine tendresse qu'il emportait.
– Adieu, ma sœur.
Madame de Jonquière parlait d'aller à son wagon avec sœur Claire des Anges et sœur Hyacinthe. Mais celle-ci lui assura que rien ne pressait, puisqu'on amenait à peine les malades. Elle la quitta, emmena l'autre sœur, promit de veiller à tout; et même elle voulut absolument la débarrasser de son petit sac, en lui disant qu'elle le retrouverait à sa place. De sorte que ces dames continuèrent à se promener, à causer gaiement entre elles, sur le large trottoir, où il faisait si doux.
Cependant, Pierre, qui, les yeux sur la grande horloge, regardait marcher les minutes, commençait à être surpris de ne pas voir Marie arriver avec son père. Pourvu que M. de Guersaint ne se perdît pas en route! Et il guettait, lorsqu'il aperçut M. Vigneron exaspéré, poussant furieusement devant lui sa femme et le petit Gustave.
– Oh! monsieur l'abbé, je vous en prie, dites-moi où est notre wagon, aidez-moi à y fourrer mes bagages et cet enfant… Je perds la tête, ils m'ont jeté hors de mon caractère…
Puis, devant le compartiment de seconde classe, il éclata, saisissant les mains du prêtre, au moment où celui-ci allait monter le petit malade.
– Vous imaginez-vous cela! ils veulent que je parte, ils m'ont répondu que, si j'attendais à demain, mon billet de retour ne serait plus valable!.. J'ai eu beau leur conter l'accident. N'est-ce pas? ce n'est déjà pas si drôle de rester avec cette morte, pour la veiller, la mettre en bière, l'emmener demain, dans les délais voulus… Eh bien! ils prétendent que ça ne les regarde pas, qu'ils font déjà d'assez grosses réductions sur les billets de pèlerinage, sans entrer dans les histoires des gens qui meurent.
Madame Vigneron, tremblante, l'écoutait, pendant que Gustave, oublié, chancelant de fatigue sur sa béquille, levait sa pauvre face d'agonisant curieux.
– Enfin, je le leur ai crié sur tous les tons, il y a cas de force majeure… Que veulent-ils que je fasse de ce corps? Je ne puis pas le prendre sous mon bras et le leur apporter aujourd'hui comme bagage. Je suis donc bien forcé de rester… Non! ce qu'il y a des gens bêtes et méchants!
– Est-ce que vous avez parlé au chef de gare? demanda Pierre.
– Ah! oui, le chef de gare! Il est par là, dans la bousculade. On n'a jamais pu me le trouver. Comment voulez-vous que les choses se fassent proprement, au milieu d'une pétaudière pareille?.. Mais il faut que je le déterre, il faut que je lui dise ma façon de penser!
Et, avisant sa femme figée, immobile:
– Qu'est-ce que tu fais là? Monte donc, pour qu'on te passe les bagages et le petit.
Alors, ce fut un engouffrement, il la poussa, il lui jeta des paquets, pendant que le prêtre soulevait Gustave dans ses bras. Le pauvre être, d'une légèreté d'oiseau, semblait avoir maigri encore, dévoré de plaies, si douloureux, qu'il eut un faible cri.
– Oh! mon mignon! est-ce que je t'ai fait du mal?
– Non, non! monsieur l'abbé, on m'a remué beaucoup, je suis très fatigué, ce soir.
Il souriait, de son air fin et si triste. Il s'enfonça dans son coin, ferma les yeux, achevé par ce mortel voyage.
– Vous comprenez, reprit M. Vigneron, ça ne m'amuse guère de me morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer à Paris sans moi. Il le faut bien, la vie n'est plus tenable à l'hôtel; et, d'ailleurs, me voyez-vous forcé de repayer trois places, s'ils ne veulent pas entendre raison… Avec ça, ma femme n'a pas beaucoup de tête. Jamais elle ne saura se débrouiller.
Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla madame Vigneron des observations les plus minutieuses, et ce qu'elle devait faire pendant le voyage, et de quelle façon elle rentrerait dans leur appartement, et comment elle soignerait Gustave, s'il avait une crise. Docile, un peu effarée, elle répondait à chaque phrase:
– Oui, oui, mon ami… Sans doute, mon ami…
Mais il fut repris d'une brusque colère.
– Définitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour? Je veux le savoir pourtant… Il faut qu'on me le trouve, ce chef de gare!
Il se lançait de nouveau parmi la foule, lorsqu'il aperçut, sur le quai, restée à terre, la béquille de Gustave. Ce fut un désastre, qui lui fit lever les bras au ciel, pour prendre Dieu à témoin que jamais il ne sortirait de tant de complications. Et il la jeta à sa femme, il s'éloigna, éperdu, en criant:
– Tiens! tu oublies tout!
Maintenant, les malades affluaient; et, ainsi qu'à l'arrivée, dans la bousculade, c'était un charriage sans fin, le long des trottoirs, au travers des voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes les difformités défilaient une fois encore, sans que la gravité ni le nombre en parussent moindres, comme si les quelques guérisons fussent l'humble clarté inappréciable au milieu du deuil immense. On les remportait tels qu'on les avait apportés. Les petites voitures, chargées de vieilles femmes impotentes, avec leurs cabas à leurs pieds, sonnaient sur les rails. Les brancards, où gisaient des corps ballonnés, des faces pâles aux yeux luisants, se balançaient, parmi les poussées de la cohue. C'était une hâte folle, sans raison, une confusion inexprimable, des demandes, des appels, des courses brusques, le tournoiement sur place d'un troupeau qui ne trouve plus la porte de la bergerie. Et les brancardiers finissaient par perdre la tête, ne sachant quel chemin suivre, devant les cris d'alerte des hommes d'équipe, qui, chaque fois, épouvantaient les gens, les égaraient d'angoisse.
– Attention! attention, là-bas!.. Dépêchez-vous donc! Non, non, ne traversez plus!.. Le train de Toulouse! le train de Toulouse!
Pierre, revenu sur ses pas, aperçut encore ces dames, madame de Jonquière et les autres, qui continuaient à causer gaiement. Près d'elles, il écouta Berthaud que le père Fourcade avait arrêté, pour le féliciter du bon ordre, pendant tout le pèlerinage. L'ancien magistrat s'inclinait, flatté.
– N'est-ce pas? mon révérend père, c'est une leçon donnée à leur république. On se tue, à Paris, quand des foules pareilles célèbrent quelque date sanglante de leur exécrable histoire… Qu'ils viennent donc ici s'instruire!
La pensée d'être désagréable au gouvernement qui l'avait forcé de se démettre, le ravissait. Il n'était jamais si heureux, à Lourdes, qu'au milieu des grandes affluences de fidèles, lorsque des femmes manquaient d'être écrasées. Pourtant, il ne paraissait pas satisfait du résultat de la propagande politique qu'il y venait faire chaque année, pendant trois jours. Des impatiences le prenaient, ça ne marchait pas assez vite. Quand donc Notre-Dame de Lourdes ramènerait-elle la monarchie?
