Kitabı oku: «Journal écrit à bord de la frégate "la Belle-poule"»

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Emmanuel Las Cases

Journal écrit à bord de la frégate "la Belle-poule"


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324698

Table des matières

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.

TRANSLATION DES RESTES MORTELS DE L’EMPEREUR NAPOLÉON.

PIÈCES OFFICIELLES.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.


AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.

Table des matières

La relation qu’on va lire est un recueil de souvenirs ou d’impressions qui datent, les uns de la première jeunesse de l’auteur, les autres d’une époque toute récente. A ces deux époques de sa vie, M. Emmanuel de Las Cases a été témoin de la plupart des faits qu’il rappelle; souvent aussi il a joué un rôle dans les événements qu’il retrace. A ce double titre, il a pu avec un légitime orgueil parler lui-même et se mettre en scène. Si grand que soit l’intérêt qui s’attache à la mémoire de Napoléon, et en raison même de cet intérêt, le lecteur ne saurait être indifférent aux souvenirs tout personnels du jeune secrétaire de l’Empereur à Sainte-Hélène.

On peut le dire sans flatterie, le nom que porte l’auteur de ce livre est un nom historique. Un biographe contemporain dont les appréciations sont à l’abri du soupçon, surtout en cette circonstance, n’a pas craint de mitiger sa sévérité ordinaire à l’égard de certains hommes politiques en disant: «Ce nom aura un long retentissement

» dans la postérité, car il est lié à celui

» d’un grand capitaine dont les succès et les re

» vers ont également étonné le monde. M. de Las

» Cases père n’avait point été l’adulateur de

» Napoléon aux jours de sa toute-puissance, il

» fut le courtisan de sa haute infortune; son fils

» Emmanuel fut associé à ce religieux sacerdoce...

» son nom est devenu impérissable...»

S’il en est ainsi, non seulement on lira avec intérêt les simples récits, les curieuses observations que renferme ce journal; mais encore on s’associera volontiers aux sentiments, aux émotions du narrateur; on aimera à le suivre sur ce rocher où, captif, il y a vingt-cinq ans, il est revenu naguère, représentant de son pays, de la France! Sans doute aussi on voudra savoir ce qu’il était avant son pieux exil, ce qu’il est devenu depuis, ce qu’il est aujourd’hui.

Dans cette pensée, nous croyons être agréable à ceux de nos lecteurs qui ignorent la vie de M. Emmanuel de Las Cases, en en rassemblant ici les principales circonstances. Cette esquisse biographique sera au moins un guide utile pour la lecture de ce livre.

M. Emmanuel-Pons-Dieudonné DE LAS CASES est né le 8 juin 1800, à Vieux-Chatel, auprès de Brest (Finistère). Elève du Lycée impérial (collège Louis-le-Grand), lors de l’invasion des étrangers en France, il fut au nombre des jeunes volontaires de ce Lycée, qui formèrent une compagnie d’artillerie.

Nommé page de l’Empereur à la fin des cent jours, M. de Las Cases, alors âgé de seize ans, suivit à Sainte-Hélène l’illustre exilé. Les circonstances de ce départ et celles du voyage ont été racontées par M. le comte de Las Cases, dans son Mémorial; celles du séjour, qui dura dix-huit mois, l’ont été également; mais dans ces récits, les faits qui se rapportent à M. Emmanuel de Las Cases ne sont que des faits matériels, pour ainsi dire. Nul ne pouvait dire que lui-même, ce qu’il sentit, ce qu’il éprouva à cette époque. Et pour réveiller, pour ranimer tous ses souvenirs, pour leur donner une nouvelle vie et un intérêt nouveau, rien ne pouvait être plus favorable que la noble mission qu’il vient d’accomplir. On lira dans ce livre le récit de cette époque importante de sa vie: lui seul pouvait être son biographe sur ce point. Bornons-nous à dire que, pendant son séjour à Sainte-Hélène, M. Emmanuel de Las Cases écrivit, sous la dictée de Napoléon, presque toute l’histoire des campagnes d’Italie, en 1796 et en 1797, et plusieurs autres morceaux historiques.

Napoléon était sur le point de dicter à son jeune secrétaire l’histoire civile de son consulat, lorsque, accusé d’entretenir une correspondance illicite, dans le but de favoriser l’évasion de l’Empereur, M. le comte de Las Cases fut, ainsi que son fils, arraché à cette prison qui lui était si chère. Arrêtés tous deux par ordre du gouverneur, sir Hudson Lowe, le père et le fils furent tenus au secret pendant un mois, avant d’être séparés plus complètement encore de l’objet de leur culte. C’est alors, après une discussion avec sir Hudson Lowe, que M. Emmanuel de Las Cases, exaspéré par les indignes traitements que ce gouverneur faisait subir à Napoléon, jura d’en tirer vengeance, si jamais il retrouvait en pays libre l’impitoyable geolier. Envoyé avec son père au cap de Bonne-Espérance, et de là en Europe, il eut à souffrir, de la part des gouvernements anglais, belge et prussien, une série révoltante de vexations et d’injustices. Nous avons entendu dire à M. E. de Las Cases qu’il doit à son séjour chez l’étranger son ardent amour de la liberté légale et de son pays.

Au milieu de ces rudes épreuves, M. E. de Las Cases regrettait vivement sa captivité passée. Sainte-Hélène était devenue pour lui comme une seconde patrie. Il osa espérer ou plutôt désirer de la revoir. Mais ce fut en vain qu’à plusieurs reprises il sollicita cette faveur du gouvernement anglais. Voici comment fut accueillie sa demande.

Downing-street, 19 novembre 1819.

A. M. EM. DE LAS CASES.

Monsieur,

J’ai reçu l’injonction de lord Bathurst de vous accuser réception de votre lettre du 15 septembre, par laquelle vous demandez la permission de retourner à Sainte-Hélène. Je suis chargé de vous répondre que S. S. ne peut point vous permettre de retourner en cette île. Je saisis cette occasion pour vous faire connaître que la lettre que vous avez adressée au général Bertrand lui sera envoyée à Sainte-Hélène.

J’ai l’honneur, etc.

HENRI GOLBURN.

Ne pouvant obtenir la permission de retourner à Sainte-Hélène, M. E. de Las Cases demanda et obtint, vers la fin de 18 19, celle de rentrer en France sous un nom supposé. Il fit d’abord son droit à Strasbourg, mais se sentant peu de goût pour le barreau, il vint à Paris, où il se livra à l’étude des sciences. La chimie, la physique, même la médecine, furent tour à tour l’objet de ses travaux; mais l’histoire et la politique étaient ses études de prédilection.

Cependant la mort de Napoléon avait ramené sir Hudson Lowe en Angleterre. Cet odieux exécuteur, après avoir arraché le comte de Las Cases à l’amitié et à l’affection de l’Empereur, avait cherché, par un raffinement de cruauté, à le perdre dans l’opinion de son captif. Ce nouveau grief n’était pas nécessaire pour rappeler à M. E. de Las Cases la promesse qu’il s’était faite à lui-même. Il prétexte un voyage d’instruction, prend congé de sa famille et part pour Londres. Il y cherche son adversaire, le rencontre et lui inflige le plus sanglant des outrages, un coup de cravache. La réponse était dictée d’avance; mais l’ex-gouverneur eut recours à la justice; il obtint un mandat d’arrêt contre son ancien prisonnier, et stimula, dit-on, par l’appât de 2,000 livres sterling de récompense le zèle des agents de police chargés d’exécuter ce mandat. La peine infligée par les tribunaux eût pu être fort sévère; M. de Las Cases crut pouvoir s’y soustraire, et grace à l’intervention généreuse de plusieurs Anglais, dont quelques uns lui étaient inconnus, il parvint à s’embarquer et à rentrer en France. Trois ans plus tard, le 11 novembre 1825, à huit heures et demie du soir, M. E. de Las Cases fut assailli à Passy, à deux cents pas de la maison de son père. Il fut frappé de plusieurs coups d’une arme à double tranchant, l’un à la poitrine, un autre à la cuisse droite; mais le premier se trouva amorti par son portefeuille. M. de Las Cases blessa lui-même un de ses deux assassins, qui prirent la fuite. Par un hasard, au moins singulier, sir Hudson Lowe, l’ex-gouverneur de Sainte-Hélène était à Paris, précisément à cette époque, et il avait habité incognito le village de Passy. Après le fait, il avait d’abord déclaré qu’il ne quitterait pas Paris, avant que les coupables fussent saisis par la justice; mais il partit précipitamment. Au reste, sir Hudson Lowe est réprouvé de ses compatriotes eux-mêmes, il était expulsé honteusement de la société, du club militaire, de la garde royale où il servait, et de son régiment par le corps des officiers.

En 1828, M. E. de Las Cases mit à profit ses études politiques; il adressa à la Chambre des Députés une pétition pour demander que l’âge des électeurs fût fixé à vingt-cinq ans et celui des éligibles à trente, réforme qui, comme on le sait, fut adoptée en 1830. Cette demande était appuyée d’une brochure intitulée: de l’Eligibilité et de l’âge des Eligibles, «travail qui annonçait,

» dit le biographe que nous avons déjà cité,

» des études sérieuses et des vues généreuses

» d’amélioration sociale.»

«Les ordonnances de juillet, dit-il encore, trouvèrent M. E.

» de Las Cases disposé à l’insurrection. Dès le mercredi, il prit

» les armes, combattit sur divers points (à la porte Saint-Denis,

» rue du Petit-Carreau), et, le jeudi, entra à l’Hôtel-de-Ville.

» Il fut un des premiers, avec M. Baude, et le colonel

» Zimmer, à donner sa signature pour divers actes

» d’urgence; signatures qui eussent été un arrêt de mort pour

» leurs auteurs, en cas de défaite du parti national.

» Apprenant qu’il se tenait une réunion de députés chez

» M. Laffitte, M. E. dé Las Cases y courut, et se prononça vivement

» pour la formation d’une commission provisoire de

» gouvernement. De là il se rendit de nouveau à l’Hôtel-de-Ville,

» où il passa le reste du jour et la nuit auprès des généraux

» Lafayette et Gérard. Ce dernier n’ayant point d’aide

» de camp, accepta les services de M. de Las Cases. En cette

» qualité, le vendredi il accompagna le général à la première

» séance que les députés tinrent au Palais-Bourbon. Le pavillon

» blanc flottait encore sur les Invalides; il reçut mission

» de s’y rendre et d’y faire arborer le drapeau national.

» En récompense de ces services, le maréchal Gérard, par

» une lettre du 3 septembre, demanda pour M. E. de Las Cases

» la décoration de la Légion-d’Honneur, et de plus, la commission

» des récompenses nationales lui décerna la croix de

» Juillet.»

Peu de jours après la révolution de Juillet, M. E. de Las Cases fut appelé au ministère de l’intérieur par M. Guizot, qui lui proposa une préfecture. M. de Las Cases répondit qu’il était à la disposition du Gouvernement, et prêt à se rendre utile, en quelque qualité que ce fût. Dans un pareil moment c’était un devoir que d’accepter des fonctions publiques, et un devoir qui n’était pas sans danger. Néanmoins cette proposition n’eut pas de suite.

La réforme sollicitée, en 1828, par M. E. de Las Cases, fut adoptée. Dès lors, il pouvait prétendre à la députation, et préféra le mandat du député à la dépendance du fonctionnaire public: il sollicita les suffrages des électeurs de son département, et fut élu, en octobre 1830, au premier tour de scrutin, par le grand collège du Finistère.

M. E. de Las Cases vint soutenir à la chambre les grands principes de liberté reconnus en 1789. Il présida en plusieurs circonstances la réunion Lointier, et ce fut sous sa présidence, que la société, au nombre de plus de cent soixante membres, discuta le projet de la loi électorale présentée aux chambres, et fixa le cens à 200 fr., chiffre qui fut adopté par la chambre. M. de Las Cases termina ses travaux législatifs par un compte-rendu de sa conduite parlementaire, et donna, l’un des premiers en France, ce salutaire exemple d’un député soumettant à ses électeurs la ligne politique suivie par lui, et les motifs qui la dirigent.

M. E. de Las Cases sollicita de nouveau les suffrages des électeurs de l’arrondissement de Brest (extra-muros), et fut élu sous l’empire de la nouvelle loi électorale, à l’adoption de laquelle il avait pris une part active (6 juillet 1831). De retour à Paris, il s’associa à la politique du 13 mars, à cette glorieuse politique, tant calomniée alors, tant admirée depuis, même par ses adversaires. La session de 1831, on se le rappelle, fut féconde en orages et en utiles travaux. M. de Las Cases, l’un des appuis de l’illustre Casimir Périer, fixa alors et arrêta son système et sa conduite politique. Il est resté fidèle depuis aux grands principes qu’il adopta à cette époque. Dans un compte-rendu de ses travaux parlementaires pendant cette session de 1831, M. de Las Cases disait, après un exposé lucide et complet de la situation:

«Avec cet ensemble de circonstances intérieures et extérieures, fallait-il faire une opposition systématique? Non. Vous m’avez approuvé lorsque questionné par vous sur ce point j’ai eu l’honneur de vous répondre que jamais une opposition systématique n’entrerait dans ma manière de voir. En 1814, c’est l’opposition systématique du corps législatif et du sénat qui a amené la première restauration; en 1815, c’est l’opposition systématique de la chambre des cent jours qui a amené une seconde restauration, quoique d’abord on l’eût proclamée impossible, à cause de l’unanimité que venait de montrer la France. Chacun disait alors: Napoléon peut être renversé, mais, à coup sûr, Louis XVIII ne le remplacera pas!...

» Notre gouvernement a-t-il fait des fautes? Il n’y a pas de doute. Quel est le gouvernement qui n’en a point fait? Les trois ministères qui se sont succédé en ont tous commis de nombreuses: celles de la présente administration se trouvent surtout dans le détail et dans la forme, beaucoup plus que dans le fond. Nécessitaient-elles une opposition systématique, je ne le crois pas. En politique, les grandes bases et le but bien arrêtés, la marche d’un individu doit constamment dépendre des circonstances variables qui l’entourent et se modifier sans cesse sur elles.

» J’ai toujours eu devant les yeux le mandat impératif (car je reconnais celui-là) que vous m’avez unanimement donné, la volonté que vous m’avez unanimement manifestée de maintenir et de conserver le gouvernement fondé en juillet, qui en définitive est notre ouvrage, dont l’existence constate notre principe de la souveraineté nationale, dont l’élection faite par nous clot et termine quarante ans de révolution. Dans cette vue, je ne me suis enrôlé sous la bannière d’aucun parti. J’ai voulu demeurer libre et indépendant autant de l’opposition que du ministère; rester maître et arbitre de mes actes. Si vous m’avez assez estimé pour m’honorer du titre de votre mandataire, c’est que sans doute vous m’avez regardé comme capable de vous représenter par moi-même. J’aurais cru trahir votre confiance, me mettre au dessous du poste que vous m’aviez donné, vous manquer à vous-mêmes, si je m’étais rangé d’avance dans telle ou telle fraction politique, si j’avais annulé mon intelligence au profit de telles ou telles personnes, même de celles que j’estime et respecte le plus. J’ai agi. Je vous rends compte, messieurs les électeurs, vous êtes maintenant mes juges. Je recevrai avec reconnaissance tout ce qui me viendra de vous, mais je n’écouterai que vous et récuserai tout le reste.»

Ce n’était pas sans raison que M. de Las Cases s’était montré conservateur, et l’un des plus zélés partisans de la politique ferme et résistante de Casimir Périer. Quelques jours après l’envoi de son compte-rendu aux électeurs de son arrondissement, éclataient les sanglantes journées des 5 et 6 juin. M. de Las Cases ne se contenta pas de donner au gouvernement le concours politique qui lui était nécessaire pour triompher des factions; il prit les armes, bien que ses fonctions de député l’affranchissent du service de la garde nationale, et se rendit au cloître St-Méry, en qualité de combattant-amateur, suivant l’expression singulière d’un biographe. On lit dans un journal du 6 juin 1832:

«Dès le matin, M. Emmanuel de Las Cases, député, s’est

» joint à la compagnie des voltigeurs du 4e bataillon de la 1re légion, » et a marché avec elle toute la journée sans sortir un instant » des rangs.»

Le 1er juin 1834, M. de Las Cases adressait à ses commettants un nouveau compte-rendu. C’était à la suite des événements d’avril. Il y disait:

«En résumé, messieurs, ma conduite politique, depuis que vous m’avez honoré de votre mandat, a été constante et toujours la même. J’ai mis toute mon étude à rechercher les faits, à reconnaître la vérité, que tant de passions diverses défigurent sans cesse, et je me suis efforcé de marcher dans le sens de l’intérêt général. Depuis quarante ans la France a manifesté plusieurs fois, autant que peuple l’a jamais fait, la volonté d’être nation libre; mais aussi elle a également manifesté sa ferme et énergique volonté et contre le despotisme et contre l’anarchie. Ainsi, lorsqu’en 1795 elle mettait un million d’hommes sous les armes et ruinait ses finances présentes et à venir, c’était pour se préserver du joug de l’étranger: lorsqu’au 18 brumaire elle se jetait en masse dans les bras du général Bonaparte, lorsqu’elle lui livrait successivement plusieurs de ses libertés, c’était pour qu’il la préservât de l’anarchie qui la dévorait. Je pourrais vous citer les autres époques remarquables. La France ne veut se plier à aucun joug, soit qu’il vienne d’en haut, soit qu’il vienne d’en bas. Elle veut jouir de sages libertés. Ces sages libertés, la révolution de 1830 les lui a données. Tout privilège est détruit. Il n’est pas une carrière qui ne soit ouverte à tout homme d’un mérite réel, dans quelque classe, dans quelque rang que la nature l’ait placé. Désormais on a le droit de tout dire, de tout discuter; on en use au point de discuter même le principe du gouvernement, ce qui, jusqu’ici, n’avait été permis, à ma connaissance, chez aucune nation, et ce qui me paraît même inadmissible. Si quelques réformes sont jugées nécessaires, vos mandataires ont le droit d’initiative, la tribune et la discussion légale leur sont ouvertes. Voilà l’ordre de choses à la conservation duquel ont tendu et mes votes et ma conduite politique. J’ai continué, ainsi que j’avais commencé, à être également indépendant et de l’opposition et du ministère. Député de la France, j’ai cherché à satisfaire les intérêts de la France. Vous jugerez, messieurs, si j’ai rempli le mandat que vous m’avez confié.»

Au mois de septembre 1837, M. de Las Cases fut nommé officier de la Légion- d’Honneur. En novembre 1837, il recevait encore du suffrage de ses commettants son mandat de député, dont on ne saurait lui reprocher d’avoir abusé, ni même usé dans son intérêt personnel. Il n’est guère d’administration, en effet, qui ne lui ait fait l’offre d’une belle position dans les affaires. M. de Las Cases a toujours refusé, pour demeurer indépendant. Voici ce qu’il disait encore lui-même à ses électeurs:

«Oui, je suis vraiment un homme indépendant; et pour le rester, ainsi que je vous le disais, messieurs, je n’ai jamais voulu être fonctionnaire public. Lors de son premier ministère, M. de Montalivet m’a plusieurs fois offert une préfecture; je l’ai toujours remercié. M. Baude, lorsqu’il était sous-secrétaire d’état au département de l’intérieur, a plusieurs fois insisté vivement pour me faire accepter une préfecture, je l’ai pareillement remercié. Je passe sous silence plusieurs offres, par respect pour la personne auguste au nom de qui elles m’étaient faites. Lorsque M. Martin (du Nord) est entré au ministère des travaux publics et du commerce, il m’a appelé aux fonctions de secrétaire général, et une auguste personne daigna me faire dire qu’elle verrait avec plaisir mon acceptation; j’ai remercié, pour rester indépendant.

Le 29 novembre 1837, M. de Las Cases partait pour Haïti sur la frégate la Néréide, en qualité de plénipotentiaire, pour régler d’un commun accord avec les autorités de la république les difficultés qui s’étaient élevées au sujet du paiement des sommes que cette république devait à la France sur l’indemnité. stipulée par l’ordonnance royale du 17 avril. 1825. Il ne nous appartient pas d’apprécier la manière dont M. de Las Cases a rempli cette mission diplomatique. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la Chambre écouta avec la plus grande faveur le discours étendu et plein de faits nouveaux, dans lequel M. de Las Cases rendit compte de cette affaire, et justifia le traité à la conclusion duquel il avait coopéré. On lira à la fin du volume cet important document, qui témoigne du soin scrupuleux avec lequel M. de Las Cases s’est acquitté de cette tâche épineuse.

Comme récompense de cette mission, M. le comte Molé lui offrit les fonctions de Conseiller d’état en service ordinaire, fonctions auxquelles est attaché, comme on sait, un traitement de 15,000 francs. M. de Las Cases refusa cette offre comme toutes les autres, et cela, comme il l’a dit lui-même, parce qu’il voulait et veut rester indépendant. Voici la lettre qu’il reçut à cette occasion de M. le comte Molé :

«Monsieur le baron,

» Votre rare désintéressement vous ayant fait préférer les fonctions gratuites de conseiller d’état en service extraordinaire aux fonctions rétribuées du service ordinaire, le roi vient de vous nommer, selon votre désir, conseiller d’état en service extraordinaire. Je laisse à M. le garde des sceaux le soin de vous annoncer d’une manière plus officielle ce témoignage de la satisfaction de sa majesté pour le nouveau service que vous venez de rendre à son gouvernement et à la France.

» Agréez, etc.

Signé MOLÉ.

» Paris, 20 mai 1838.»

Au mois de mars 1839, M. E. de Las Cases a été réélu député pour la cinquième fois, malgré les vives attaques dont sa candidature a été l’objet.

Telle a été jusqu’à ce jour la vie de l’auteur de ce livre, de ce jeune homme dont le moral s’était trouvé en serre chaude à Sainte-Hélène, suivant l’expression de Napoléon, qui, captif et exilé à seize ans, est devenue à trente l’un des représentants de son pays. Certes, c’est là une destinée digne d’envie sous plus d’un rapport, digne d’intérêt dans tous les cas, et capable au moins de piquer la curiosité des plus indifférents.

TRANSLATION DES RESTES MORTELS DE L’EMPEREUR NAPOLÉON.

Table des matières

Depuis 1830, tous les ans plusieurs personnes déposaient à la Chambre des pétitions pour le retour en France des restes mortels de l’empereur Napoléon, et toujours ces pétitions étaient renvoyées, à l’unanimité, au président du conseil. Cette année (1840), après la formation du cabinet du 1er mars, je prévins M. Thiers, président de ce cabinet, que je lui adresserais une interpellation pour savoir quelle suite on avait donnée à ces pétitions. Chaque samedi suivant, M. Thiers me demanda d’ajourner mon interpellation, et je pus juger qu’une négociation était ouverte à Londres au sujet des restes mortels de l’Empereur.

En effet j’appris bientôt que la correspondance suivante avait eu lieu:

M. GUIZOT AU VICOMTE PALMERSTON.

Londres, 10 mai 1840.

Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le Roi des Français, conformément aux instructions qu’il a reçues de son gouvernement, a l’honneur d’informer S. E. le ministre des affaires étrangères de S. M. la Reine des royaumes unis de la Grande-Bretagne et d’Irlande que le Roi a fortement à cœur le désir que les restes de Napoléon puissent reposer en France, dans cette terre qu’il a défendue et illustrée, et qui garde avec respect les dépouilles mortelles de tant de milliers de ses compagnons d’armes, chefs et soldats, dévoués avec lui au service de leur patrie.

Le soussigné est convaincu que le gouvernement de S. M. Britannique ne verra dans ce désir de S. M. le Roi des Français qu’un sentiment juste et pieux, et s’empressera de donner les ordres nécessaires pour que les restes de Napoléon soient transportés de Sainte-Hélène en France. Le soussigné a l’honneur d’offrir à Son Excellence l’assurance de sa plus haute considération.

Signé GUIZOT.

LE VICOMTE PALMERSTON A M. GUIZOT.

Foreign-Office, 3 mai 1840.

Le soussigné, principal secrétaire d’état de Sa Majesté pour les affaires étrangères, a l’honneur d’accuser réception de la note, en date de ce jour, qu’il a reçue de M. Guizot, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le Roi des Français, et qui exprime le désir du gouvernement français que les restes mortels de Napoléon puissent être rapportés en France. Le soussigné ne peut mieux répondre à la note de M. Guizot qu’en transmettant à Son Excellence copie d’une dépêche que le soussigné a adressée hier à l’ambassadeur de sa Souveraine à Paris, répondant à une communication verbale qui avait été faite à lord Granville par le président du conseil (M. Thiers) sur le sujet dont traite la note de M. Guizot. Le soussigné a l’honneur de renouveler à M. Guizot l’assurance de sa plus haute considération.

Signé PALMERSTON.

LE VICOMTE PALMERSTON AU COMTE GRANVILLE.

Foreign-Office, 9 mai 1840.

Mylord, le gouvernement de sa majesté ayant pris en considération la demande faite par le gouvernement français, à l’effet de rapporter de Sainte-Hélène en France les restes mortels de Napoléon Bonaparte, vous pouvez assurer M. Thiers que le gouvernement de sa majesté accédera avec grand plaisir à cette demande. Le gouvernement de sa majesté désire que la France regarde la promptitude avec laquelle nous donnons cette réponse comme un témoignage du désir du gouvernement de sa majesté britannique d’éteindre jusqu’aux derniers restes de ces animosités nationales qui, pendant la vie de l’Empereur, maintinrent en armes les deux nations; et le gouvernement de S. M. Britannique a la conviction que si quelques traces de ces sentiments hostiles existaient encore, ils seraient enfermés dans la tombe qui va recevoir les restes mortels de Napoléon. Le gouvernement de S. M. et le gouvernement français prendront ensemble les mesures nécessaires pour la translation de ses cendres.

Je suis, etc.

Signé PALMERSTON.

LE COMTE GRANVILLE AU VICOMTE PALMERSTON.

Paris, 4 mai 1840.

Mylord, plusieurs pétitions ont été présentées dernièrement aux Chambres à l’effet de demander que le gouvernement français prît des mesures pour obtenir du gouvernement anglais la permission de transporter les restes mortels de feu l’empereur Napoléon, de Sainte-Hélène en France. Ces pétitions furent favorablement accueillies par les Chambres qui les renvoyèrent au président du conseil et aux autres ministres. Le conseil ayant délibéré sur la question, et le Roi ayant donné son approbation à la délibération prise au sujet de ces pétitions, hier M. Thiers m’adressa officiellement la requête du gouvernement français, demandant que le gouvernement de S. M. la Reine permît de transporter le corps du feu Empereur à Paris, faisant observer que rien ne pouvait mieux cimenter l’union des deux nations, et faire naître des sentiments plus amis de la part de la France vis-à-vis de l’Angleterre, que l’acquiescement du gouvernement Britannique à cette demande.

J’ai l’honneur, etc.

Signé, GRANVILLE.

LE COMTE GRANVILLE AU VICOMTE PALMERSTON.

(Extrait.)

Paris, 11 mai 1840.

A votre dépêche du 9 courant, qui m’informait que le gouvernement de S. M. Britannique avait accédé à la demande du gouvernement français, et donné la permission de rapporter en France les restes de Napoléon Bonaparte, j’ai l’honneur de répondre que je n’ai pas perdu un moment pour adresser une note à ce sujet à M. Thiers, et que depuis j’ai reçu une visite de Son Excellence, qui m’a chargé, d’exprimer de la part du gouvernement français au gouvernement anglais, combien il avait été sensible à la promptitude que l’on avait mise à accéder à ses désirs.

LE COMTE GRANVILLE AU VICOMTE PALMERSTON.

(Extrait).

Paris, 12 mai 1840.

M. Thiers vient de passer chez moi, en se rendant à la Chambre des Députés, et m’a informé qu’aujourd’hui même le gouvernement du Roi allait demander aux Chambres un crédit, pour le transport des restes mortels de Napoléon Bonaparte, de Sainte-Hélène en France. C’est le prince de Joinville qui commandera le bâtiment de guerre sur lequel les commissaires se rendront à Sainte-Hélène, et par lequel seront rapportées en France les cendres de l’Empereur.

Le 12 mai 1840, M. de Rémusat, ministre de l’intérieur, présenta en effet aux Chambres le projet de loi suivant:

Voici comment un des principaux journaux rend compte de cette séance remarquable.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

Séance du 12 mai.

M. LE PRÉSIDENT: La parole est à M. le ministre de l’intérieur pour une communication du gouvernement.

M. LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR: Messieurs, le roi a ordonné à son altesse royale monseigneur le prince de Joinville (mouvement d’attention et de curiosité) de se rendre, avec sa frégate, à l’île de Ste-Hélène (nouveau mouvement), pour y recueillir les restes mortels de l’Empereur Napoléon. (Explosion d’applaudissements dans toutes les parties de l’assemblée.

Nous venons vous demander les moyens de les recevoir dignement sur la terre de France, et d’élever à Napoléon son dernier tombeau. (Bruyantes acclamations.) Le gouvernement, jaloux d’accomplir un devoir national ( voix nombreuses: Oui! oui! ) s’est adressé à l’Angleterre. Il lui a redemandé le précieux dépôt que la fortune avait remis dans ses mains. A peine exprimée, la pensée de la France a été accueillie. Voici les paroles de notre magnanime alliée:

«Le gouvernement de S. M. Britannique espère que

» la promptitude de la réponse sera considérée en

» France comme une preuve de son désir d’effacer jusqu’à

» la dernière trace de ces animosités nationales

» qui, pendant la vie de l’Empereur, armèrent l’une

» contre l’autre la France et l’Angleterre. Le gouvernement

» de S. M. Britannique aime à croire que si de

» pareils sentiments existent encore quelque part,

» ils seront ensevelis dans la tombe où les restes de

» Napoléon vont être déposés.» (Profonde sensation.

Bravo! Bravo!)

L’Angleterre a raison, Messieurs; cette noble restitution resserrera encore les liens qui nous unissent; elle achève de faire disparaître les traces douloureuses du passé. Le temps est venu où les deux nations ne doivent plus se souvenir que de leur gloire.

La frégate chargée des restes mortels de Napoléon se présentera au retour à l’embouchure de la Seine; un autre bâtiment les rapportera jusqu’à Paris; ils seront déposés aux Invalides. Une cérémonie solennelle, une grande pompe religieuse et militaire inaugurera le tombeau qui doit les garder à jamais.

Il importe en effet, Messieurs, à la majesté d’un tel souvenir, que cette sépulture auguste ne demeure pas exposée sur une place publique, au milieu d’une foule bruyante et distraite. Il convient qu’elle soit placée dans un lieu silencieux et sacré, où puissent la visiter avec recueillement tous ceux qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l’infortune. (Vive et religieuse émotion.)

Il fut Empereur et Roi; il fut le souverain légitime de notre pays. (Marques éclatantes d’assentiment.) A ce titre il pourrait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à Napoléon la sépulture ordinaire des rois; il faut qu’il règne et commande encore dans l’enceinte où vont se reposer les soldats de la patrie et où iront toujours s’inspirer ceux qui seront appelés à la défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe.

L’art élèvera sous le dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées, un tombeau digne, s’il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet aspect de solidité inébranlable qui semble braver l’action du temps. Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire. (Très-bien, très-bien.)

Le crédit que nous venons demander aux chambres a pour objet la translation aux Invalides, la cérémonie funéraire, la construction du tombeau.

Nous ne doutons pas, Messieurs, que la chambre ne s’associe avec une émotion patriotique à la pensée royale que nous venons d’exprimer devant elle. (Oui! oui! bravo.)

Désormais la France, et la France seule, possédera tout ce qui reste de Napoléon. Son tombeau comme sa renommée n’appartiendra à personne qu’à son pays. La monarchie de 1830 est en effet l’unique et légitime héritière de tous les souvenirs dont la France s’enorgueillit.

Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie qui, la première, a rallié toutes les forces et concilié tous les vœux de la révolution française, d’élever et d’honorer la statue et la tombe d’un héros populaire; car il y a une chose, une seule, qui ne redoute pas la comparaison avec la gloire, c’est la liberté ! (Bravo! bravo! — Manifestation prolongée d’enthousiasme.)

De bruyants témoignages d’approbation succèdent à la lecture de cet exposé de motifs. Une vive émotion se manifeste sur les traits de plusieurs députés. M. Emmanuel de Las Cases a les yeux mouillés de larmes.

PROJET DE LOI.

LOUIS-PHILIPPE, ROI DES FRANÇAIS,

A tous présents et à venir, salut:

Nous avons ordonné et ordonnons que le projet de loi dont la teneur suit, sera présenté à la chambre des députés par notre ministre secrétaire-d’état de l’intérieur, que nous chargeons d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.

«ART. 1er Il est ouvert au ministre de l’intérieur, sur l’exercice de 1840, un crédit spécial de 1 million pour la translation des restes mortels de l’empereur Napoléon à l’église des Invalides et pour la construction de son tombeau.

» 2. Il sera pourvu à la dépense autorisée par la présente loi au moyen des ressources accordées par la loi des finances du 10 août 1839, pour les besoins de l’exercice 1840.»

Au palais des Tuileries, le 12 mai 1840.

LOUIS-PHILIPPE.

Par le roi,

Le ministre secrétaire d’état du département de l’intérieur,

CH. REMUSAT.

M. LE PRÉSIDENT. Le projet et l’exposé des motifs seront imprimés et distribués. Le projet sera renvoyé à l’examen des bureaux.

Plusieurs voix: Aux voix le projet! Volons tout de suite!

M. LE PRÉSIDENT: Ce serait violer le règlement.

M. HERNOUX monte à la tribune. Messieurs, dit-il, je demande que, dérogeant à ses habitudes, la chambre, contrairement aux dispositions de son règlement, vole immédiatement sur la proposition du gouvernement.

Voix diverses: Oui! oui! Non! non!

M. LE PRÉSIDENT. La chambre, quels que soient les sentiments qui l’animent, place toujours au dessus de tout le respect des lois l’observation de son règlement, qui est la première garantie des lois. (Marques générales d’assentiment.)

Une voix de la droite: Aux voix la proposition!

M. LE PRÉSIDENT. Je ne mettrai pas aux voix une proposition qui est contraire au règlement. (Approbation.)

L’impression produite par la communication du gouvernement amène une suspension de la séance. Les députés quittent leur place et forment différents groupes dans l’hémicycle; les conversations y paraissent très animées. MM. les ministres de l’intérieur et le président du conseil reçoivent les félicitations empressées et sympathiques des membres de la chambre. Après plus d’un quart d’heure d’interruption, le silence se rétablit.

Le président du conseil désirait vivement que les personnes qui formaient la mission de Ste-Hélène pussent partir de Paris le samedi 16 mai, et de Toulon vers le milieu de la semaine suivante. Mais le prince de Joinville, commandant en chef de l’expédition tomba malade; il fallut attendre son rétablissement. Le rendez-vous fut enfin donné à Toulon pour la journée du lundi, 6 juillet.

C’est Toulon qui nous voyait partir pour chercher la dépouille mortelle de Napoléon, Toulon qui avait été témoin de l’aurore de sa gloire.

6 lundi. — Chacun se trouva successivement au lieu du rendez-vous. Le prince commandant arriva dans la matinée: il dîna, ainsi que les officiers et les compagnons d’exil de l’Empereur, chez M. le vice-amiral baron Jurien de la Gravière, préfet maritime.

L’ordre fut donné d’être à bord de la Belle-Poule le lendemain à midi.

7 mardi. — Dès midi tout le monde était embarqué : on n’attendait plus que M. de Chabot, commissaire du roi; il arriva, et à quatre heures, le prince commanda lui-même l’appareillage. J’ai remarqué dans le cours de la campagne qu’il avait l’usage de prendre le commandement pour les appareillages, les mouillages, et dès que les circonstances devenaient un peu imposantes. La corvette la Favorite, commandée par M. Guyet, flottait auprès de nous. La brise était bonne, nous ne tardâmes pas à perdre la terre de vue: le but du voyage nous la faisait quitter sans regret. Il semblait que nous ne nous séparions pas de la patrie; son pavillon nous ombrageait, et nous allions recueillir les cendres de celui qui l’avait faite si grande!

M. de Chabot, commissaire du roi, le général Bertrand, le général Gourgaud, M l’abbé Coquereau et moi, étions passagers à bord de la frégate la Belle-Poule: le défaut d’espace avait obligé d’embarquer M. Marchand à bord de la Favorite.

Du 8 mercredi au 14 mardi. — Notre navigation était fort douce: les bâtiments étaient poussés par de faibles brises.

Nous fîmes promptement connaissance avec messieurs les officiers de la frégate, qui nous entourèrent de toute espèce de prévoyances et d’attentions.

La frégate la Belle-Poule, portant soixante bouches à feu, était commandée par S. A. R. le prince de Joinville; il avait auprès de lui M. Hernoux. capitaine de vaisseau, son aide de camp, et M. Touchard, lieutenant de vaisseau, son officier d’ordonnance.

Le prince commandant a été reçu élève de deuxième classe à Brest, en 1834. Son examen, selon la forme établie, a eu lieu publiquement. Les examinateurs et les nombreux assistants se plurent alors à convenir qu’ils n’avaient point vu d’examen plus brillant; c’était chose notoire dans toute la ville. Depuis, le prince a fait six campagnes; celle-ci est sa septième. On connaît sa belle conduite au Mexique; les officiers qui s’y trouvaient avec lui, disent unanimement qu’il s’y est montré brave et froid comme un ancien militaire, et qu’il serait difficile de mieux gagner des épaulettes.

M. Hernoux, son aide de camp, est membre de la Chambre des Députés; il sort de l’École navale impériale. Quoique jeune encore, il compte aujourd’hui trente ans de service. Il commandait un bâtiment en Orient, quand M. de Rigny le distingua et le chargea plusieurs fois de missions diplomatiques. Lorsqu’après 1830 on nomma des officiers d’ordonnance auprès du Roi, M. de Rigny, alors ministre de la marine, l’appela à ces fonctions. Comme officier d’ordonnance, M. Hernoux fut employé au siège de la citadelle d’Anvers; il se distingua sur l’Escaut. C’est à la suite de ce siège que le Roi le chargea de l’éducation nautique du prince de Joinville. Nommé député par l’arrondissement de Mantes, M. Hernoux a plusieurs fois fait partie de la commission du budget, et a été deux fois rapporteur du budget de la marine. La clarté et la force avec laquelle il a exposé ses vues, tant dans les commissions qu’à la tribune, a déterminé la Chambre à les adopter et à reporter sur le personnel une forte somme, qui jusque là avait été affectée au matériel.

M. Touchard, chevalier de la Légion-d’Honneur, a eu de nombreuses couronnes au concours général. Il a fait plusieurs campagnes, entre autres le tour du monde sur la corvette la Bonite, où il était chargé des observations astronomiques. Le prince ne le connaissait pas personnellement: son mérite l’a fait appeler au poste qu’il occupe.

M. Charner, capitaine de corvette, était le commandant en second de la frégate. On sait que le commandant en second est chargé de tout le détail intérieur du bâtiment. M. Charner est, comme M. Hernoux, élève de l’École navale impériale; il était à la prise d’Ancône et d’Alger; il jouit d’une réputation très distinguée parmi ses collègues comme praticien et comme homme de savoir.

Les autres officiers composant l’état-major de la frégale étaient:

M. Le Guillou-Penanros, lieutenant de vaisseau, qui compte vingt-huit ans de service, dont vingt-trois d’embarquement.

M. Penhoat, lieutenant de vaisseau, qui compte six campagnes et plus de huit ans de mer effectifs.

M. Fabre Lamaurelle, lieutenant de vaisseau. M. Fabre a fait avec M. Baral, sur les côtes du Brésil, une campagne hydrographique qui a produit d’utiles travaux. Sur le Palinure il a eu une affaire contre Tunis. Il a accompagné le prince de Joinville à Constantine. Sa conduite brillante au Mexique lui a mérité la décoration.

M. Bazin, enseigne de vaisseau, a fait plusieurs campagnes en Orient, dans les Antilles, sur les côtes d’Afrique et d’Angleterre, à bord de l’Iphigénie, de la Didon et de la Malouine.

M. Bonie, enseigne de vaisseau. Il est ainsi que le prince de Joinville, élève du professeur Guérard qui a formé tant de sujets distingués. Il a fait plusieurs campagnes, entre autres le tour du monde sur la frégate la Vénus,

M. Chedeville, commissaire d’administration, secrétaire du conseil d’administration. Il a dix-neuf ans de service dont huit de mer.

M. le docteur Guillard, chevalier de la Légion d’Honneur. L’importante mission de l’exhumation de Napoléon ne pouvait être mieux confiée qu’au docteur Guillard, que son instruction et ses services distingués avaient déjà appelé à l’honneur d’embarquer en qualité de chirurgien major sur la frégate la Belle-Poule.

MM. de Roujoux et de Bovis, élèves de première classe, ont fait, toujours ensemble plusieurs campagnes, entre autres celle du Mexique. Ils promettent à la marine deux officiers distingués.

M. Godleap, élève de première classe, a fait plusieurs campagnes.

M. Gervais, élève de deuxième classe, décoré de la Légion-d’Honneur Il a eu la cuisse traversée d’une balle en cuivre dans une rue de la Véra-Cruz, est tombé sans connaissance sur son commandant (le prince de Joinville) qui l’a tenu et porté dans ses bras, jusqu’à ce que des matelots soient venus pour l’enlever.

M. Jouan, id.

M. d’Espagne de Venevelles, id., fils du général.

M. Jauge, id., décoré de la Légion-d’Honneur. Il a eu aussi la jambe traversée d’une balle à la Véra-Cruz.

M. de Suremain, id.

M. Perthuis, id.

M. Bourdel, chirurgien de troisième classe.

M. Thibaut, id.

Nous voguions de conserve avec la Favorite, corvette de vingt-quatre bouches à feu. Commandant M. Guyet, capitaine de corvette.

M. Guyet, élève de l’École navale impériale, était naguère chef d’état-major de l’amiral Lalande dans le Levant. Il compte trente ans de service et de nombreuses campagnes.

Les autres officiers composant l’état-major étaient: MM. Lalia, lieutenant de vaisseau, chargé du détail;

M. Béral de Sédaiges, enseigne de vaisseau;

M. Narbonne, id.;

M. de Trogoff-Coattalio, id.;

M. Jacques dit Lapierre, id.;

M. Gilbert-Pierre, commis d’administration;

M. Arland, chirurgien major;

M. Guillabert, chirurgien de troisième classe;

M. Meynard, élève de deuxième classe;

M. Fabre, volontaire;

M. Fages, id.;

15. Mercredi. — A huit heures du matin, nous apercevons Gibraltar et nous rencontrons un assez grand nombre de bâtiments allant dans toutes les directions. A midi, nous sommes par le méridien de Gibraltar; nous apercevons bientôt la baie, des bâtiments à l’ancre et une petite partie de la ville; puis de l’autre côté de la baie, Algésiras. Le détroit de Gibraltar a trente-six milles dans sa plus grande longueur et sept dans sa moindre largeur. Nous laissons à notre gauche Ceuta, où le gouvernement Espagnol retient aux galères les condamnés politiques; nous serrons de près la côte d’Europe; on y distingue de distance en distance des tours bâties par les Espagnols, comme défense contre les Maures.

Gibraltar est une énorme montagne oblongue, s’étendant du sud au nord, jointe au continent par une plaine sablonneuse très basse. La ville se trouve sur le penchant nord-est, en sorte que nous ne pouvons en apercevoir qu’une très petite portion. L’eau de la mer perd ici sa teinte transparente et prend une couleur bourbeuse.

La montagne de Gibraltar est le seul lieu de l’Europe ou il y ait des singes. Les habitants disent que lorsque la mer forma le détroit en séparant l’Afrique de l’Europe, les singes qui se trouvaient à la maraude sur cette montagne, ne purent regagner l’Afrique; que depuis ce temps ils sont restés là. Les Anglais défendent rigoureusement qu’on les tue. Cependant lorsqu’autrefois on a travaillé aux fortifications de Gibraltar, ces animaux ont beaucoup incommodé les travailleurs en leur lançant des pierres.

La vue d’Algésiras nous rappelait un des glorieux combats de notre marine.

En 1801, l’amiral Linois se trouvait mouillé devant Algésiras avec les vaisseaux le Formidable, qu’il montait, le Desaix, l’Indomptable et la frégate la Muiron. Le 6 juillet il y fut attaqué par l’amiral anglais Saumarez, commandant une escadre de six vaisseaux et d’une frégate; le feu commença à huit heures et demie et dura six heures sans interruption. L’escadre Anglaise désemparée malgré l’inégalité des forces, fut réduite à se réfugier à Gibraltar, abandonnant au pouvoir de la division française l’Annibal, qui s’était échoué près du Formidable.

Dans cette glorieuse action la perte des Anglais s’éleva à 1500 hommes environ tués et blessés; l’escadre française comptait 200 hommes tués et 300 blessés, et au nombre des premiers étaient les intrépides capitaines du Formidable et de l’Indomptable.

C’est, au dire des marins les plus expérimentés, un exempte remarquable de ce que peut une armée mouillée et embossée pour attendre l’ennemi; et cependant une foule d’officiers, même à force égale, proscrivent cette tactique comme funeste, et sont décidés presqu’en toute circonstance à mettre sous voiles pour combattre.

Actuellement, surtout avec la grande facilité que la marine à vapeur a introduite dans la mobilisation des forces navales, une tactique semblable, qui condamne les vaisseaux au rôle de masses presque inertes, réussirait-elle aussi bien? La ligne de balaille elle-même, ce point de départ de notre tactique navale, est-elle destinée à régir les dispositions de nos amiraux, elle qui date déjà de plus de deux cents ans, de cette époque où Tromp et Monk, au combat du Texel, occupaient chacun une étendue de près de quatre lieues avec leur longue file de navires rangés dans les eaux les uns des autres.

L’introduction de l’artillerie incendiaire et de la vapeur, ce moteur puissant qui ne tient compte ni du calme ni du vent debout, en rendant les effets d’un premier feu plus destructifs et plus prompts, ne forcera-telle pas à grouper les vaisseaux en peloton de combat, se soutenant vaillamment entre eux? Cette tactique de Napoléon, que Nelson a appliquée aux combats de mer, c’est à dire la concentration rapide et alternative de masses destructives sur des fractions d’armée ennemie, ne produirait-elle pas aujourd’hui, employée contre nous, des résultats plus désastreux encore, si nous persévérions dans les errements de notre vieille tactique?

Ces diverses questions sont soulevées journellement et font l’objet des discussions des hommes de mer... Heureux ceux dont l’intelligence saura devancer les leçons d’une fatale expérience, prévoir les effets des nouvelles découvertes introduites dans l’art naval, et régler leurs dispositions de bataille en conséquence. Ceux-là auront du génie, ils vivront dans l’histoire.

A six heures et demie du soir, on vit des points blancs presque brillants: c’était le sommet des édifices de Cadix. La marée ne permit pas d’entrer le soir même: il n’y avait pas assez d’eau. On courut des bords toute la nuit.

16. Jeudi. — Avec le jour, le magnifique tableau de Cadix avec ses maisons blanches, sembla sortir du sein des ondes. Le prince prit le commandement et conduisit sa frégate au mouillage. Nous y trouvâmes le brick français le Voltigeur, commandé par M. de Tinan, et le bateau à vapeur le Castor, commandé par M. Serval, lieutenant de vaisseau.

Nous passâmes près de cinq jours à Cadix; nous y vîmes les restes d’une vieille civilisation, dont la régénération ne se manifeste pas encore.

21. Mardi. — Le matin, le prince de Joinville commanda l’appareillage. Je suis arrivé à Cadix avec plaisir, je la quitte avec plaisir. A midi, cette ville antique n’existait plus pour nous.

22. Mercredi. — Nous courrions sur Madère avec bonne brise de nord-est: la frégate filait onze nœuds. Ceux de nous qui n’étaient pas encore complètement amarinés trouvèrent le temps un peu gros. Nous nous considérions comme prenant les vents alizés.

Il y avait à bord plusieurs officiers qui avaient fait la campagne du Mexique. La conversation vint sur l’affaire du paquebot anglais l’Express, qui a fait tant de bruit en Angleterre et même en France.

Une heure avant le bombardement de la forteresse de Saint-Jean-d’Ulloa, le commandant de la corvette la Créole (prince de Joinville) envoya un officier à bord du paquebot anglais l’Express, brick de 4 canons, commandant M. Croke, lieutenant de vaisseau, pour demander et au besoin enlever de force un pilote mexicain qui était à bord. Le paquebot portait la flamme, et dès lors était bâtiment de l’état: son commandant céda à la force, laissa prendre le pilote, mais protesta.

En Angleterre, le parti tory saisit cette occasion pour attaquer le ministère, sous prétexte que le pavillon anglais était insulté. Il était plus qu’évident qu’il n’avait pu entrer dans l’esprit d’aucun commandant français de faire quelqu’insulte que ce soit au pavillon ami de la Grande-Bretagne; mais on profitait de l’occasion pour attaquer un prince français, et faire une affaire de parti d’une chose sur laquelle en toute autre circonstance on aurait fermé les yeux.

Cette affaire eut du retentissement, et on crut partout, en France comme en Angleterre, que le prince de Joinville avait agi en jeune homme, et que tout simplement il avait commis une étourderie. Les débats, qui eurent lieu à la chambre des pairs, le 8 mars 1839, confirmèrent cette opinion.

Lord Lyndhurst voulut absolument voir dans ce fait une insulte au pavillon britannique. Quelle explication en a-t-on donnée, ajoute-t-il? Le ministre est venu dire ici que toute l’affaire devait être rejetée sur l’inexpérience d’un jeune officier (le prince de Joinville) qui commandait la Créole, et les journaux français l’ont attribuée à l’impétuosité et à l’audace de ce jeune officier.

Le comte de Minto (ministre) dit dans sa réponse qu’il avait reçu une lettre du commodore Douglas, et qu’il n’avait aucune objection à la produire. Il en lit l’extrait suivant: «J’ai eu aussi une explication satisfaisante

» du contre-amiral (M. Baudin) au sujet du pilote

» qui a été enlevé de dessus le paquebot l’Express.

» C’était entièrement une erreur de la part de S. A. R. le

» prince de Joinville, et l’amiral français a informé son

» gouvernement de cette circonstance.» Lord Minto ajoute qu’il a immédiatement prié son collègue dos affaires étrangères d’écrire à ce sujet au gouvernement français, mais que le comte Molé a répondu qu’il n’avait reçu aucun renseignement sur le fait en question, qu’il ne le connaissait que par les papiers publics.

De plus un des recueils périodiques les plus estimés en Angleterre, contint vers cette époque l’article suivant:

Un acte très déraisonnable (Foolish) impliquant une violation du pavillon anglais a été commis par le prince de Joinville, commandant une corvette dans l’escadre française à la Véra-Crux. Il a pris par force dans ce port un pilote Mexicain à bord du paquebot l’Express, lieutenant Croke. L’offense a été aggravée par le but de l’action, qui était de forcer le pilote à guider le bâtiment français dans l’attaque dirigée contre ses propres compatriotes à Saint-Jean d’Ulloa. Par suite de cette sottise de la part d’un jeune homme sans expérience, son amiral, Baudin, a fait au commodore Douglas, commandant la station, des excuses, comme étant une démarche non autorisée et désavouée par lui. Mais ceci ne sera pas suffisant. Le jeune homme, si cet acte venait réellement de lui, devrait être sérieusement réprimandé par son royal papa (his royal papa), qui est un homme beaucoup trop fin et beaucoup trop habile politique pour ne pas voir dans quelle sérieuse affaire de pareilles escapades de jeune homme pourraient engager sa «dynastie.»

Quant au commandant de l’Express, il nous semble que s’il eut montré une fermeté convenable, l’insulte n’aurait pu être consommée. Toutefois, nous formerons mieux dans la suite notre opinion à ce sujet.

D’après ce qui précède, il était tout naturel qu’on crût que le commandant de la Créole avait agi en jeune homme.

Voici le fait dans toute son exactitude, car il m’a été souvent raconté par plusieurs officiers qui y avaient participé :

Le 27 novembre 1838, se trouvaient entre la forteresse de Saint-Jean et la ville de la Véra-Cruz quatre bâtiments, dont deux marchands, une goëlette de guerre américaine, et un paquebot anglais, appelé l’Express. Ce dernier portait la flamme britannique, et dès lors devait être considéré comme bâtiment de l’État. Environ une heure avant l’attaque de la forteresse, ces quatre bâtiments mirent successivement à la voile et passèrent à petite distance de la Créole pour prendre le large. La Créole, commandant prince de Joinville, avait été placée par l’amiral dans le nord de la citadelle. L’Express passa très près de la Créole, et son capitaine en salua le commandant de la main et du chapeau. En ce moment, la frégate amirale fit à la Créole le signal d’arrêter les bâtiments étrangers. On se disposait à exécuter le signal, sans toutefois en comprendre le motif, lorsqu’on aperçut un canot venant à force de rames, et dans lequel on reconnut un officier de la frégate amirale: c’était M. le lieutenant Vallier, qui s’approcha de la Créole, s’y accrocha avec une gaffe et, sans monter à bord, dit au commandant que l’intention de l’amiral (M. Baudin) était que la Créole s’emparât de tous les pilotes mexicains que devaient avoir les quatre bâtiments parlants. L’Express était déjà à trois ou quatre cents toises de la Créole, lorsque cette dernière l’avertit par un coup de canon qu’elle avait à lui parler. Aussitôt l’Express mit en panne. Un canot de la Créole, commandé par M. Allys, enseigne, fut envoyé à bord de l’Express avec ordre du commandant de la Créole de demander au commandant anglais son pilote mexicain. M. Croke, commandant de l’Express, était un homme d’environ cinquante ans, vieux marin, ayant toute l’apparence d’un brave et loyal militaire; il avait déjà eu des rapports très bienveillants avec nos officiers. Lorsque M. Allys monta à son bord et lui dit qu’il venait chercher son pilote, M. Croke le reçut cordialement, mais parut surpris de la demande. Parlez-vous anglais? dit-il. — Mal, répondit M. Allys. — Je parle trop mal le français, je vais tâcher de me faire comprendre en anglais: je suis bâtiment de l’État, et j’ai besoin de mon pilote; mon pavillon doit d’ailleurs le faire respecter. — Mais j’ai un ordre de mon commandant; je ne puis que l’exécuter et non le commenter. — Si je ne vous donnais pas le pilote, le prendriez-vous de force? — Je ne doute pas que vous ne le donniez de bonne grace. — Alors, prenez-le. Mais pour moi, c’est comme si vous me l’aviez pris de force; mon devoir est de protester, et je proteste. Là dessus une forte poignée de main: le pilote fut embarqué , et on se sépara. Quelques minutes après, commença l’attaque de la forteresse de Saint-Jean. Ce pilote, ainsi que neuf ou dix autres, capturés par la Créole, d’après les ordres de l’amiral, restèrent, pendant tout le temps de l’attaque, dans l’entrepont de la corvette, où ils furent très bien traités.

Lorsque, vers cinq heures du soir, la partie de la citadelle qu’attaquait la Créole eut à peu près cessé son feu, par suite d’une explosion de magasin à poudre, le commandant vint à bord de la frégate amirale, rendit compte à l’amiral de l’arrestation des pilotes, et lui demanda ses ordres à ce sujet, lui ajoutant que le capitaine de l’Express avait protesté contre l’enlèvement du sien. L’amiral approuva ce qui avait été fait, et donna ordre d’envoyer ces pilotes à bord de la frégate la Gloire, commandant M. Lainé.

Du reste, voilà la déclaration des officiers français, témoins oculaires.

Brest, 3 mars 1839.

Les officiers de l’escadre du Mexique, présents au port de Brest, se doivent à eux-mêmes de flétrir hautement, à la face du pays et tant en leur nom qu’au nom de leurs frères d’armes restés au Mexique, les misérables impostures répandues dans certaines feuilles sur la conduite d’un jeune prince, qui, pendant six mois de fatigues, de privations et de dangers, vient de se montrer, à notre marine, habile et hardi manœuvrier, intrépide soldat, ami et bienfaiteur constant du matelot, et n’a cessé un seul instant de donner à tous l’exemple de la subordination la plus passive et du patriotisme le plus noble.

Ils déclarent injuste et calomnieux le fait avancé ou répété d’après les assertions de journaux anglais, par des journaux français, au sujet de l’enlèvement d’un pilote mexicain à bord d’un paquebot anglais. Dans cette circonstance, comme toujours, le capitaine de la Créole a exécuté religieusement et à la lettre les ordres qui lui ont été transmis de la part de son chef.

Ils déclarent que le capitaine de la Créole n’a point fait usage des pilotes dont il venait de s’emparer. Il n’en avait pas besoin, car il connaissait mieux qu’eux les récifs qui entourent la forteresse d’Ulloa; il en avait fait auparavant et parfois au péril de sa vie, une exploration aussi complète que possible.

Ils déclarent en outre, que dans cette circonstance, non plus que dans toute la durée de la campagne, l’amiral n’a point blâmé la conduite ni la manœuvre du capitaine de la Créole, et qu’au contraire on l’a vu donner après l’action au jeune capitaine les éloges les plus mérités.....

Signé :

DORET, chef d’état-major de l’escadre; de GUEYDON, le capitaine du Dunois; E. PENAUD, lieutenant de vaisseau, (Créole); ROMAIN-DESFOSSÉS, capitaine de corvette, (Créole); FABRE LAMAURELLE, lieutenant de vaisseau, (Créole); C. ALLYS: enseigne de vaisseau, (Créole); DAURIAC, id., (Dunois); T. DU PONTOU, id., (Dunois); G. FERRÉ , élève de première classe, (Créole); HELLO, D. M., (Créole); LA RICHERIE, (Créole); A. ROYER, commis d’administration, (Dunois); II. MAGNIER DE MAISONNEUVE, enseigne, (Créole); DE CLEREMRAULT, lieutenant de vaisseau, (de l’Iphigénie); VINCENT, enseigne de vaisseau, (Créole); DE GRAINVILLE, capitaine de corvette, commandant la Nayade.

23 Jeudi. Toute la journée le vent fut bon, même un peu frais. Nous filions 9, 10 et 11 nœuds. Nous aurions pu faire plus de route, mais la marche inférieure de la Favorite nous obligea de diminuer de voile.

Notre temps se passait fort agréablement, grâce à la bienveillance et aux manières simples et aimables de notre commandant. Sa chambre, sa bibliothèque, en un mot tout ce qu’il avait, étaient à notre disposition; il en a été ainsi jusqu’à la fin de la campagne sans que l’égalité de son humeur se soit démentie un seul instant.

Nous déjeunions à 9 heures. Après déjeuner nous prenions la distraction du marin qui est de monter sur le pont, de s’y promener et ensuite de s’y promener encore. Puis le travail venait à notre aide lorsque la chaleur et le mouvement du bâtiment ne le rendait pas impossible. A 5 heures venait le dîner. Le prince préférait cette heure, car ordinairement 4 heures est le moment du diner dans toute la marine française. Après dîner nous nous réunissions dans la chambre du commandant.. On y faisait la conversation, en général jusqu’à 8 heures, et ensuite chacun passait sa soirée comme il l’entendait. Telle était notre vie uniforme; et chose singulière, c’est qu’avec cette uniformité le temps passe très rapidement à la mer.

24 Vendredi. Au jour nous vîmes les Désertes. Ce sont des rocs complètement nus et sans habitants. Peu après on aperçut Madère. A 7 heures et demie du matin le commandant faisait mouiller devant Funchal.

Chacun de nous se hâta d’aller prendre connaissance du pays. Je le fis avec d’autant plus de plaisir que c’était la quatrième fois que je venais à Madère et que je n’y avais jamais débarqué.

En 1815, le Northumberland qui portait l’Empereur à Sainte-Hélène, passa deux jours devant Funchal: il resta sous voile malgré le mauvais temps. Le vent était violent; chacun de nous avait mal aux yeux. La brise venait des déserts d’Afrique, et malgré la distance énorme elle portait avec elle du sable du Sahara: telle était sa force que beaucoup de vitres des croisées de Funchal furent enfoncées et brisées. Ce coup de vent avait laissé des souvenirs dans l’île. Nous avons oublié maintenant les passions et les haines de 1815; mais lorsque la partie superstitieuse de la population de Madère sut que Napoléon était à bord, cette espèce d’ouragan ne l’étonna plus. Comment cela pouvait-il en être autrement? Bonaparte était là !....

Lorsque l’on ne passe qu’un ou deux jours dans un endroit on fait promptement connaissance. Nous fûmes bien accueillis par tout le monde. M. Monteiro, notre consul, nous fit d’ailleurs toutes les prévenances possibles.

Dans la soirée, plusieurs d’entre nous se rendirent chez le consul Américain. Nous y primes du café récolté à Madère même; il était bon. Un Anglais homme instruit a essayé d’y naturaliser le thé. Il dit que cet essai a complètement réussi.

25 Samedi. Le prince commandant partit au point du jour pour aller faire une course dans l’intérieur de l’île. Beaucoup d’officiers des bâtiments l’accompagnèrent. Il visita en passant la magnifique propriété de M. Da Camara et l’élégant établissement de M. Bean, où il s’arrêta un moment pour déjeuner. Le soir nous étions de retour.

Les étrangers nous demandaient presque toujours l’explication du nom de la Belle-Poule et paraissaient étonnés de sa signification. Nous ne pouvions les satisfaire quant à l’origine du nom lui-même; mais nous avions à rappeler les glorieux souvenirs qui s’y rattachent.

Le nom de Belle-Poule est déjà ancien dans les fastes de notre marine, et il a été assez illustré pour ne devoir pas être oublié.

Au début de la guerre de 1778, c’est le combat de la frégate française la Belle-Poule contre la frégate anglaise l’Aréthuse qui donna le signal des hostilités. La Belle-Poule portait alors 26 canons de 12; l’Aréthuse en portait 28.

Le 17 juin, à dix heures et demie du matin, M. de la Clocheterie, lieutenant de vaisseau, commandant la Belle-Poule, eut connaissance de plusieurs navires, par ses vigies; il les soupçonna de former le gros d’une escadre anglaise. C’étaient en effet 20 bâtiments de guerre ennemis: il prit chasse. Mais la frégate anglaise l’Aréthuse et un cutter se mirent à sa poursuite. A 6 heures un quart du soir la frégate anglaise avait joint la Belle-Poule: elle la héla en anglais et la somma de passer à poupe de son amiral; M. de la Clocheterie répondit par un refus net. Aune seconde sommation, même réponse. L’Anglais envoya sa bordée; le combat commença. Il était 6 heures et demie du soir, la brise était faible et permettait à peine de gouverner. La nuit vint, mais n’arrêta pas le feu. Il dura pendant près de 5 heures, touj ours à portée de pistolet. Vers 11 heures du soir la brise s’éleva. l’Aréthuse était tellement maltraitée qu’elle se hâta d’en profiter pour abandonner son adversaire. Elle laissa arriver vent arrière et se replia sur son escadre. Pendant sa retraite elle reçut sans riposter plus de cinquante coups de canon. La crainte de tomber dans le gros de l’escadre anglaise empêcha la Belle-Poule de la poursuivre.

La Belle-Poule eut 29 hommes tués parmi lesquels 54. Grun de Saint-Marsault, officier en second de la frégate, et 76 blessés parmi lesquels le bravé capitaine de la Clocheterie, M. de Laroche Kerandraou, enseigne de vaisseau et M. Bouvet, officier auxiliaire.

26 Dimanche. A cinq heures du matin, le prince commandait l’appareillage et nous quittions Madère où nous avions été si bien reçus.

A une heure nous filions avec une forte brise lorsqu’un cri se fit entendre «un homme à la mer» En un instant toutes les dispositions furent prises. Heureusement c’était une erreur, personne n’était tombé. Toutefois le commandant dut être satisfait, car il put voir à la promptitude de la manœuvre que les exercices qu’il répète si fréquemment à bord profitent, à l’équipage.

A 2 heures et demie, nous avions perdu la terre de vue.

A dîner on causa des Dardanelles et de la question d’Orient. La Belle Poule arrivait d’Orient lorsque nous nous sommes embarqués à son bord. Elle avait passé les Dardanelles et mouillé devant Constantinople. Pour traverser le détroit elle avait dû être remorquée par un bateau à vapeur.

Le 19 février 1807, l’amiral anglais Duckworth s’était présenté devant les Dardanelles avec neuf vaisseaux de ligne, trois frégates et plusieurs brûlots. Les deux forts principaux étaient en très mauvais état, leurs batteries furent bientôt réduites au silence. Arrivé devant Gallipoli, il rencontra un vaisseau turc de 80 canons et cinq frégates. Les équipages étaient en partie absents; il brûla les bâtiments. Le 20 à cinq heures du soir, il était devant Constantinople . Mais il avait fallu que Duckworth fût favorisé par un fort vent d’est, ce qui est une circonstance très rare. En repassant les Dardanelles, le 3 mars, cet amiral perdit une corvette et un brick.

On pensait à bord de la Belle Poule, que les Dardanelles étaient extrêmement difficiles si non impossibles à forcer; même en supposant des circonstances atmosphériques favorables: car depuis 1807, les fortifications ont été un peu réparées.

J’avais les noms des batteries qui protègent les Dardanelles. Les voici:


Ces forts et batteries sont, il est vrai, presque tous commandés par des hauteurs non défendues, et ils communiquent ensemble par une route qui longe toute la côte.

Il y a toujours dans le détroit un fort courant de la mer Noire dans la Méditerranée. Il fait trois milles à l’heure en temps calme, et quatre et cinq par le vent de nord-est.

Je crois que ce détail confirme beaucoup l’opinion qu’on avait à bord de la frégate.

De là nous fûmes conduits à causer de l’extension qu’avait pris, l’Angleterre, depuis les Indes jusque vers l’embouchure de la mer Rouge et de l’esprit de suite qu’elle met à lier ses possessions de l’Inde avec l’Europe. La prise de la ville d’Aden a fait quelque bruit en Europe. Peut-être ne trouvera-t-on pas sans intérêt de savoir comment cette ville est venue dans les mains des Anglais.

Aden est le seul point de la côte arabique où l’on trouve de l’eau potable. On y compte trois cents puits, ayant cent soixante-cinq pieds de profondeur, et pour la plupart creusés dans le roc. Les mosquées y sont petites, mais très nombreuses. Ce qui reste de cette ville atteste son ancienne magnificence et justifie pleinement les descriptions qui en ont été données autrefois par les voyageurs portugais et anglais. C’est là probablement que les flottes de Salomon venaient prendre les marchandises qu’apportaient les bâtiments de l’Inde et d’Ophir. Aden, située à moitié chemin de Bombay à Suez, vis à vis l’île de Perim, à cent milles (géographiques) de l’entrée de la mer Rouge, est bâtie sur une péninsule et a deux rades, l’une à l’est, l’autre à l’ouest; toutes deux sont excellentes. Des bateaux à vapeur peuvent y entrer en toute saison, de jour et de nuit, chargés ou non chargés, et sans pilote, avec la plus entière sécurité.

Au temps de leurs conquêtes, les Turcs avaient compris tout l’avantage que pouvait offrir cette ville; ils s’en étaient emparés et en avaient fait une de leurs places principales. La position d’Aden est très forte par elle-même, et l’art peut la rendre presque imprenable. Les ruines qui subsistent encore témoignent du soin avec lequel on l’avait fortifiée. On lit que dans le seizième siècle Albuquerque l’attaqua et y perdit deux mille hommes. Elle fut enlevée aux Turcs vers 1630; depuis lors les fortifications cessèrent d’être entretenues. En 1705, elle tomba entre les mains des Abdallée, tribu arabe indépendante, d’environ dix mille âmes, dont deux mille combattants. Les Anglais viennent de la prendre sur Mhoussin, sultan de Lahidge, chef des Abdallée.

Voici comment ils ont procédé :

En 1836, le superintendant de la navigation des Indes fit un rapport au gouvernement de Bombay, au sujet des dangers que couraient les navires marchands sur les côtes d’Arabie et d’Abyssinie. Ils signalaient surtout comme étant à craindre Mhoussin, sultan de Lahidge, homme de cinquante-quatre ans, propriétaire d’Aden. Ce gouvernement répondit que si un navire portant le pavillon britannique recevait quelque insulte, il fallait demander une réparation immédiate. L’occasion ne tarda pas à se présenter.

Le Deriah Dowlui, navire Indien de Madras, frété par un marchand Arabe de Juddah, se rendait à cette dernière ville. Le subrecargue trouva moyen de s’emparer par supercherie du commandement, et le 17 février 1837, au point du jour, par un beau temps, le bâtiment échoua sur une plage de sable à six mille nord-est d’Aden. Le subrecargue partit immédiatement pour s’arranger avec le sultan et partager le butin. La cargaison fut en effet divisée en trois parts; l’une pour le subrecargue, les deux autres pour le sultan. Les passagers de l’équipage furent accablés de mauvais traitements. Lorsque le Deriah Dowlut eut été vidé, on y mit le feu. Toutefois les propriétaires ne perdirent rien, car le navire était assuré et même au-delà de sa valeur réelle.

Cependant l’équipage et les passagers furent mis en liberté. Mais avant de quitter Aden, le pilote dut signer un écrit qui constatait que les propriétaires du navire n’avaient rien à réclamer au Sultan, et que ni l’équipage ni les passagers n’avaient été maltraités.

Le gouvernement de Bombay, fut très promptement informé de cet événement. Le capitaine Haines, I. N. arriva bientôt à Aden, chargé de faire une enquête et de réclamer la cargaison du Deriah Dowlut, au nom de la Grande-Bretagne. D’abord le Sultan répondit qu’il ne savait ce qu’on lui demandait; mais ensuite, il offrit les cables et quelques objets du navire que le capitaine Haines refusa de recevoir. Ce dernier avertit le Sultan que le gouvernement britannique allait donner suite à l’affaire, puis il retourna à Bombay.

Le gouvernement de Bombay avait immédiatement porté ce fait à la connaissance du gouvernement des Indes, à Calcutta. Telle était cette fois la susceptibilité avec laquelle on ressentait cet acte de pillards arabes, qu’avant d’attendre la réponse de Calcutta, le gouvernement de Bombay décida: que la prise de possession d’Aden, pouvait seule réparer l’insulte faite au pavillon de la Grande-Bretagne. «Il saute aux yeux (c’est le

» narrateur anglais qui en a fait la réflexion) que cette

» susceptibilité si ardente et si inusitée du gouvernement

» de Bombay, prenait sa source dans le désir

» d’acquérir Aden. Sa possession était d’une haute

» utilité pour la compagnie. La fortune envoyait une

» occasion; fallait-il la laisser échapper?» Le dernier gouverneur de Bombay, sir R. Grant, écrivait à ce sujet ces propres mots: «Indubitablement, les avantages

» qu’offre Aden comme station pour les bâtiments à

» vapeur, entrèrent largement parmi les motifs qui

» nous déterminèrent à être aussi susceptibles.»

Le gouvernement de Bombay regardait cette ville comme admirablement disposée pour être un dépôt de charbon. Il supposait que sous la protection anglaise, elle pourrait reprendre son ancien rang commercial. Elle était autrefois le premier marché de l’Arabie. Pourquoi ne redeviendrait-elle pas le port de l’exportation du café, de la gomme, des épices arabes? Pourquoi ne serait-elle pas l’entrepôt par lequel les produits de l’Angleterre et des Indes se répandraient dans les riches provinces de l’Yemen et de l’Hadramaunt? Aden l’emporte de beaucoup sur Mocha. Les navires peuvent y entrer et en sortir par tous les temps ce qui n’a pas lieu dans la mer Rouge. Des navires chargés de gomme, d’encens, d’ivoire, peuvent partir de Burbura, sur la côte de Soomaulee vis-à-vis d’Aden, se rendre à cette dernière ville en un jour, lors de la mousson du nord-est et en revenir en un jour. Aden est aussi près que Mocha des districts à café. Tels sont les principaux motifs que fit valoir le gouvernement de Bombay pour demander à Calcutta l’autorisation de prendre immédiatement possession d’Aden.

La réponse de Calcutta arriva en novembre 1837; elle prescrivait de demander au sultan de Lahidge, 1° une réparation de l’insulte commise par lui et ses sujets; 2° la restitution de la cargaison du Deriah-Dowlut, ou le paiement de sa valeur. Si le sultan se soumet, ajoutaient les instructions, on pourrait prendre avec lui quelque arrangement amiable et occuper Aden, comme dépôt de charbon et port de relâche.

Il est à remarquer que le gouvernement des Indes n’autorisait pas en termes exprès celui de Bombay à négocier la cession de la ville d’Aden; mais, il désirait qu’on obtint son occupation comme dépôt de charbon et port de relâche. Or, l’Angleterre irait-elle se mettre sous la dépendance du chef d’Aden? On ne pouvait évidemment remplir l’esprit des instructions du gouvernement de Calcutta qu’en occupant la ville et le port, non à titre de tolérance, mais comme droit.

Le capitaine Haines ayant énoncé l’opinion que le sultan donnerait volontiers, et à des conditions raisonnables, le point presque isolé d’Aden, le gouvernement de Bombay prévit le cas d’une cession et autorisa M. Haines à traiter sauf ratification.

Le capitaine Haines arriva bientôt à Aden, et fit ses réclamations.

Le sultan se défendit de toutes les manières possibles; il protesta qu’il n’avait pas pris la cargaison du Deriah-Dowlut, mais qu’elle lui avait été donnée. Après mille difficultés, il consentit à délivrer un bon de 4191 couronnes d’Allemagne , payables à un an de date, et à promettre de rendre des effets pour la valeur de 7809 couronnes du même pays. Venait ensuite l’affaire de la cession d’Aden; c’était le point délicat. Le capitaine envoya d’abord des présents au sultan, de la part du gouvernement de Bombay; ils furent reçus. Ensuite, il jugea à propos de gagner un nommé Synd-lain-Ben-Hydroos; il lui envoya 50 couronnes avec une lettre flatteuse, lui disant que ce présent était un remerciement pour l’obligeance qu’il avait montrée envers les passagers et l’équipage du Deriah-Dowlut (On se rappelle qu’ils avaient été cruellement maltraités). Les choses ainsi préparées, le capitaine écrivit au sultan et lui demanda ce qu’il lui faudrait d’argent pour céder Aden. Le sultan avait trois conseillers qui jouissaient de sa confiance: Son fils, Hamed, jeune homme de 22 ans; son confident, Synd-Mhoussin-Ben-Synd-West-Ben-Haman-Ben-Ali-Suffran, son gendre, homme de talents et de grande influence; enfin, Hussan-Khuteeb, son premier ministre. Il les réunit pour délibérer: les Arabes ne donnent jamais promptement leur réponse, quelque minime que soit une affaire, et lors même que leur parti est pris; ils croient de leur dignité de laisser écouler un temps considérable, qui est censé employé à la délibération. Le sultan et l’agent anglais eurent plusieurs entrevues. L’Arabe accepta la proposition et parut sincère dans son désir de céder Aden. Toutefois, dit-il, à l’agent, lorsque vous aurez Aden, je serai moins puissant, peut être me traiterez-vous alors avec moins de respect. Les protestations de l’Anglais calmèrent bientôt ses craintes, et la résolution de livrer Aden sembla tout à fait arrêtée. Sur ces entrefaites, le sultan fut dans l’obligation de se rendre de sa personne à Lahidge, qui est à 18 milles d’Aden; mais son parti semblait tellement pris qu’il chargea Reshed-Abdallah de continuer, conjointement avec son fils et Synd-Mhoussin, de traiter avec l’agent anglais. Toutefois, il recommanda le secret. De plus, un jour ou deux après son départ, le sultan, répondant à une lettre du capitaine Haines, écrivait: qu’il avait promis de livrer la place aux Anglais dans deux mois, que pendant ce temps, le capitaine Haines pouvait retourner à Bombay pour en donner la nouvelle, et que lui réunirait ses divers chefs pour leur faire connaître la transaction; que ceci accompli, les nouveaux possesseurs d’Aden devaient prendre en considération l’argent que lui, sultan, était dans l’obligation de donner aux tribus voisines, et qu’ils devaient en répondre; il finissait en disant, «Si vous ne venez pas dans peu de mois, et si

» les Turcs ou tout autre peuple viennent et me prennent

» tout le pays, vous n’aurez aucun reproche à

» me faire.» Cette lettre, qui portait l’empreinte de son sceau, atteste qu’alors il était de bonne foi.

Après beaucoup de difficultés et de tergiversations de la part de Reshed-Abdallah et de ses collègues, on convint que le promontoire d’Aden, sa ville, ses ports, etc., seraient cédés à perpétuité au gouvernement anglais, pour 8,700 couronnes; que cette somme serait payée annuellement à perpétuité au sultan et à ses héritiers. C’était plus que ne rendait Aden, tant son commerce était déchu et décroissait tous les ans.

Tel était l’état des choses, lorsque Synd Mhoussin et le jeune sultan Hamed eurent l’intention de se rendre maîtres de la personne du capitaine Haines, et de lui enlever, par force ou autrement, tous les papiers relatifs à sa mission. Quel put être leur motif? c’est ce qu’il serait fort difficile d’expliquer. Quoi qu’il en soit, le capitaine Haines, averti à temps, évita l’embûche en ne se rendant point en ville le jour où on devait essayer de l’arrêter; mais il fit les plus vifs reproches au sultan et à sa famille, et partit pour Bombay.

Le gouvernement de Bombay rendit compte, à Calcutta, de ce que venait de faire le capitaine Haines. Le gouvernement suprême répondit que l’occupation d’A-den était une question qu’il ne pouvait pas trancher, mais qui ressortissait au cabinet des ministres de S. M. britannique; que toutefois il partageait l’opinion du gouvernement de Bombay sur les avantages de la position d’Aden. Il renvoya donc cette affaire à Londres. Néanmoins, et comme mesure préliminaire, le capitaine Haines repartit de nouveau pour Aden sur le sloop de guerre le Coote. Cette fois il emmenait une escorte composée d’un officier et de trente soldats européens. Ses instructions lui ordonnaient: de reprendre ses premières négociations, et de ne laisser apercevoir en quoi que ce soit, qu’il doutât le moins du monde de la ratification immédiate de la cession d’Aden. S’il voyait chez le sultan quelques dispositions à ne pas remplir ses engagements, il devait lui représenter combien était minime la réparation demandée pour les graves insultes et les énormes injures faites au pavillon britannique sur le Deriah-Dowlut, et lui bien faire sentir que ces réparations n’étaient aussi minimes que parce qu’on avait joint cette question avec celle de la cession d’Aden. S’il devenait nécessaire de parler plus haut, il fallait représenterait sultan que son consentement à la cession d’Aden avait été complet, qu’un rendez-vous avait été pris avec son fils, sultan Hamed, pour la ratification définitive de la convention, mais que le capitaine Haines n’avait pu s’y rendre, ayant été informé qu’on lui avait préparé un piège et qu’on devait se saisir de sa personne, que cette circonstance seule, qui était indépendante de la volonté de l’agent britannique, fesait que l’engagement n’avait pas reçu une pleine et entière ratification; qu’il devait bien faire sentir au sultan que si la cession d’Aden s’accomplissait, le gouvernement anglais serait pleinement convaincu que l’avis du piège tendu au capitaine Haines était un avis faux, et qu’un outrage aussi impardonnable n’avait jamais été médité, mais que si la cession ne s’accomplissait pas, lui, le sultan, serait rendu responsable non seulement d’une insulte faite au pavillon anglais dans l’affaire du Deriah-Dowlut, mais encore d’une trahison préméditée contre la personne de l’officier que le gouvernement anglais envoyait pour demander réparation. Enfin si l’emploi de tous ces moyens venait à échouer dans les mains du capitaine Haines, il devait instruire le sultan qu’il était infiniment probable que des troupes allaient être immédiatement envoyées pour prendre possession d’Aden, et qu’alors le gouvernement anglais s’emparerait de cette place, sans prendre aucun engagement soit envers lui, soit envers sa famille.

Le capitaine Haines arriva à Aden à la fin d’octobre 1838, le jour même il écrivit au sultan. Le lendemain, sultan Hamed lui répondit, que son père étant malade à Lahidge, c’était lui qui le représentait, que l’Angleterre n’aurait jamais Aden, à moins disait-il que nous n’ayons le sabre dans la gorge. Il finissait par inviter le capitaine Haines à venir en ville et lui disait en Arabe: «Si vous voulez vous rendre à la passe, je

«vous y rencontrerai, et je serai sur votre tête,» c’est-à dire je me rends garant pour votre sûreté.

Le bon de 4191 couronnes était échu, le capitaine Haines en réclama le paiement ainsi que la restitution des effets pris à bord du Deriah-Dowlut. On refusa tout. Dès lors les communications entre les Arabes et le bâtiment Anglais cessèrent, et pendant les quatre premiers mois, le Coole dut s’approvisionner d’eau, de bois et de vivres sur la côte opposée.

Bientôt arrivèrent Reshed Abdallah et un nommé Damjée, agents du sultan, avec des pouvoirs suffisants, disaient-ils, pour tout arranger. Mais ils apportèrent une lettre qui ne contenait que beaucoup de compliments et de protestations pour le capitaine Haines, sans parler d’Aden. Ils eurent avec lui une seule conversation insignifiante et ce fut tout.

M. Haines tenta inutilement tous les moyens que lui indiquaient ses instructions. Le sultan ne voulut jamais rien entendre au sujet de la cession d’Aden. Quant à la restitution des effets du Deriah-Dowlal et au paiement du bon de 4191 couronnes, il dit qu’il reprendrait volontiers cette affaire, mais à condition qu’on lui promettrait de ne plus lui parler de l’achat d’Aden. C’était justement ce à quoi on ne pouvait pas s’engager.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
285 s. 10 illüstrasyon
ISBN:
4064066324698
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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