Kitabı oku: «La veuve»
Louis Énault
La veuve

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331276
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
I
Table des matières
Savez-vous rien de plus charmant qu’une après-midi, vers la fin de septembre, dans une jolie campagne? La verdure intense, mais trop monotone, qui est la livrée du printemps, prend des nuances nouvelles, et l’automne, plus riche et plus varié, y mêle déjà, mais par touches encore discrètes, ses beaux tons de pourpre et d’or.
C’était sans doute pour jouir des magnificences d’une admirable saison qu’une bonne moitié de la compagnie élégante en villégiature chez la baronne de Parsis, s’était réunie sur la terrasse d’un château où l’architecture de Louis XIII déployait ses pompes grandioses, un peu sévères, en s’associant aux merveilles d’une opulente végétation, pour composer un de ces majestueux ensembles auxquels concourent également l’Art et la Nature.
L’habitation de Mme de Parsis s’élevait, du reste, dans une position à souhait, vraiment faite pour le plaisir des yeux. La vue se reposait d’un côté sur les cimes arrondies et jaunissantes de la plus belle de nos forêts, et, de l’autre, suivait les souples détours du plus onduleux de nos fleuves. Les jolis coteaux dont les croupes s’échelonnent par étages entre la forêt de Fontainebleau et la Seine forment certainement un des plus agréables paysages que l’on puisse trouver dans cette partie de la France, renommée cependant pour ses sites enchanteurs.
La terrasse, garnie de fleurs, et bordée d’une balustrade en marbre blanc, sur laquelle se trouvaient groupés en ce moment les hôtes de Mme de Parsis, dominait un long ruban de route, bordé de chaque côté par de grands arbres régulièrement plantés, qui en faisaient, pour ainsi parler, l’avenue de cette aristocratique demeure.
Du haut de cet observatoire naturel, qui défilait la rivière et la route, comme disent ces messieurs du génie militaire, on pouvait voir, jusqu’aux limites extrêmes de l’horizon, tout ce qui venait accidenter ce panorama vivant, sans laisser passer inaperçues ni une voile sur l’eau ni une voiture sur la terre.
Les beautés du paysage n’étaient pas, du reste, la seule attraction qui eût attiré sur cette terrasse les hôtes des Charmilles, ainsi se nommait le joli domaine de Mme de Parsis.–Ils y étaient venus avec l’espérance de satisfaire plutôt la curiosité assez vive que, depuis deux jours, la baronne [avait su faire naître, et qu’elle entretenait fort habilement dans leurs esprits.
«Et vous dites, chère madame, fit M. Gaston de Presles, qui, en ce moment, aurait pu se vanter de porter la parole pour tout le monde, vous dites que vous attendez votre belle veuve.
–Aujourd’hui même: Mme d’Avray, qui est l’exactitude en personne, a dû arriver à Fontainebleau par le train de quatre heures quarante; il est cinq heures; Michel est allé la chercher avec les deux alezans irlandais, qui trottent comme les Orloffs de mon voisin, le prince Troubetzkoy; je ne pense pas qu’il leur faille bien longtemps pour avaler deux petites lieues.»
La réponse de Mme de Parsis mit tout le monde en belle humeur. Quand on se livre ni à la chasse ni à la pêche; qu’on n’a sur le chantier ni un paysage de trois mètres, ni un poëme épique; qu’on ne fait partie d’aucun comice agricole; qu’on n’a pour les pommes de terre qu’une passion modérée, et que l’on n’est ni pêcheur ni chasseur, on finit quelquefois par trouver assez longues les heures de la villégiature, et par éprouver un besoin féroce de distractions. On veut du nouveau, n’en fût-il plus au monde, et, pour peu qu’il vous en apporte, on bénit celui-là même qui, dans toute autre circonstance, vous semblerait un importun ou un fâcheux. La perspective d’un nouvel élément d’animation, dans une vie qui ne laissait point que d’être parfois un peu monotone, fut donc accueillie par tout le monde, aux Charmilles, avec une faveur extrême.
«Est-elle vraiment aussi jolie que vous le dites, votre Mme d’Avray? continua M. de Presles, qui tenait à poursuivre comme un interrogatoire l’entretien engagé sur ce sujet palpitant.
–Belle et charmante! répondit Mme de Parsis, avec la chaleur d’une véritable amitié. Mais vous en pourrez bientôt juger par vous-même, puisqu’elle sera ici dans un instant… S’il faut en croire les gens bien informés, vous êtes un fin connaisseur, mon cher Gaston!»
M. de Presles s’inclina légèrement, comme pour remercier Mme de Parsis de la bonne opinion qu’elle avait de lui, puis il reprit:
«Mais, s’il en est ainsi, elle va mettre le feu à tous les cœurs, cette Mme d’Avray.
–J’avoue que c’est assez son habitude; mais elle vous brûlera tous sans brûler elle-même; je vous en préviens! Elle vivrait dans le feu sans s’apercevoir qu’il y fait chaud.
–C’est donc une salamandre descendue de l’écusson du roi François Ier, comme on en voit à Blois et à Chambord?
–Non, mais je la crois vêtue d’une de ces robes d’amiante incombustible, que la flamme caresse et fait resplendir. mais qu’elle n’entame pas!
–Je voudrais bien savoir où l’on tisse cette étoffe-là, dit, en relevant ses yeux d’Espagnole, la jolie Moïna de Saint-Cyran, pour laquelle, s’il en fallait croire les méchantes langues, ce vêtement préservateur n’eût pas été toujours inutile.
–L’amiante croît au sommet des Alpes, ma toute belle! répondit Mme de Parsis; on en trouve au pied des Grands-Mulets, au-dessus de la vallée de Chamounix. Mais je vous avertis que c’est une plante rare, et que l’on en recueille à peine de quoi faire une robe par an.
–Ce n’est pas assez pour contenter tout le monde, et beaucoup de femmes seront condamnées à s’en passer toujours!
–Pour mon compte, je ne me plaindrai pas de la rareté de cette plante fatale, dit M. de Presles; que deviendrions-nous s’il y en poussait partout?
–Vous deviendriez vertueux et cela vous changerait. Vous essayeriez de vous marier, ce qui vaudrait mieux que de faire la cour à la femme de votre prochain.
–Mais puisqu’elle ne veut pas même se marier, votre veuve!
–C’est vrai! Elle n’accepte pas plus le mari qu’autre chose. Elle est veuve, et veuve elle restera!
–C’est sa vocation?
–Tout porte à le croire! Mais, enfin, elle n’a pas vingt-quatre ans, et je n’ai pas entendu dire qu’elle eût prononcé de vœux perpétuels. et puisqu’elle est dans le monde, c’est peut-être qu’elle y veut rester. On dit autour d’elle qu’elle ne se remariera jamais: elle-même le dit aussi; mais je souhaite vivement qu’elle change de résolution, et que ce soit en faveur d’un de mes hôtes et de mes amis, car on trouverait malaisément un parti plus sortable!
–Amen! dit Moïna de Saint-Cyran, en inclinant sa tête d’un air de componction. Je vois que nous compterons bientôt un membre de plus dans la confrérie.
–Allez, messieurs, nous jugerons les coups! dit à son tour la vieille comtesse de Mareuil, que l’on supposait avoir assez d’expérience des choses de la vie amoureuse et mondaine pour faire accepter ses arrêts en semblable matière.
–Voilà, dit M. de Presles, une compétence que nous ne contesterons point.
–Comment l’entendez-vous, vicomte?
–Mais, comme il faut l’entendre! de la bonne façon.
–Mon cher Kermoine, fit Mme de Parsis qui crut que son intervention pacifique allait devenir nécessaire, mettez-vous, je vous en prie, entre Mme de Mareuil et M. de Presles, pour qu’ils ne se mangent pas. Si on les laissait faire, ils se querelleraient jusqu’au jugement dernier!
–Et même après! dit Mme de Mareuil, si nous étions voisins de stalle en paradis. mais je doute que ce mécréant y obtienne jamais ses entrées.
–Pardonnez, comtesse, vous oubliez que l’on peut toujours se sauver par la charité!
–Envers soi-même?
–Et surtout envers les autres!»
Cette petite guerre, où l’on dépensait des épigrammes en guise de munitions, eût pu durer longtemps encore avant que les adversaires n’eussent épuisé leurs provisions; ils avaient de quoi servir jusqu’au dîner leurs pièces de campagne. Mais un nuage de poussière, qui se leva tout d’un coup à l’horizon, comme pour annoncer l’approche de la visiteuse si impatiemment attendue, ne tarda point à mettre fin à ces hostilités, dont s’amusait la galerie, et qui ne blessaient personne. Grâce peut-être à la mise en scène habile de Mme de Parsis, l’arrivée de Mme d’Avray avait piqué vivement la curiosité et passionné l’intérêt des hôtes qui peuplaient en ce moment les Charmilles.
Un vent léger, soufflant du fleuve, emporta cette poussière malencontreuse, et tout le monde put bientôt reconnaître la voiture élégante,–un duc, très-bas de roues, fort agréable pour les courtes promenades,–et les deux grands steppers irlandais, à la robe alezan doré, que la baronne avait envoyés à la gare, sous la conduite de son premier cocher, pour ramener celle dont tout le monde, depuis une demi-heure, parlait déjà sans la connaître encore.
Le bel attelage était lancé aux rapides allures: il dévorait l’espace. Encore quelques minutes, et il allait toucher barre aux Charmilles.
«Eh! mais, voilà deux personnes, et vous ne nous en annonciez qu’une! fit M. de Presles, dont l’œil perçant n’avait pas quitté la voiture des yeux.
–Il y en a une qui ne compte pas! fit Mme de Parsis, de la meilleure foi du monde.
–Qui donc est-elle?
–C’est la petite belle-sœur de Mme d’Avray… une enfant!
–Eh! eh! déjà grandelette, à ce qu’il me semble!
–Peuh! seize à dix-sept ans!
–Une pensionnaire! fit Mme de Saint-Cyran.
–Non, répliqua M. de Presles, un bouton de rose!»
Le jeune homme parlait encore, quand la voiture entra dans la cour d’honneur que dominait la terrasse; cour spacieuse, comme toutes les dépendances des Charmilles, dessinée à l’anglaise, avec des massifs de grands arbres, une pelouse de gazon, uni, dru et serré, qui faisait songer à un tapis de velours vert, et de jolies corbeilles de fleurs, qui l’échancraient dans les coins, en la diaprant de leurs couleurs variées.
Sans ralentir le trot cadencé de son attelage, sur l’allée de sable rouge, où le jardinier dessinait chaque matin, avec de fins cailloux bleus, le chiffre et les armes de la baronne, le cocher décrivit un demi-cercle, qui pouvait lutter, pour la netteté et la précision, avec une figure de géométrie, et vint s’arrêter juste devant la dernière marche du perron. Les chevaux, bien mis, comme on dit au manège, ployèrent leur col de cygne, et ramenèrent leurs naseaux fumants sur leur poitrail, en secouant autour d’eux de blancs flocons d’écume.
M. de Presles, fidèle à ces traditions de politesse et de galanterie qui valurent jadis aux chevaliers français une réputation de courtoisie que leurs descendants ont depuis longtemps déjà cessé de mériter, s’élança pour donner la main aux voyageuses.
Celle qui descendit tout d’abord était une toute jeune fille, dans le premier épanouissement de sa sève printanière, éclatante et fraîche comme une fleur. Après avoir remercié M. de Presles d’un léger signe de tête, elle monta si lestement les marches larges et basses du perron, qu’elle fit penser à un oiseau dont on ne verrait pas les ailes, mais qui pour-tant s’en servirait.
La femme qui descendit de la voiture après cette brillante jeune fille pouvait bien avoir cinq ou six ans de plus qu’elle. Il eût été difficile tout d’abord de distinguer ses traits, qu’un voile épais protégeait contre la poussière des chemins et l’indiscrétion des passants. Elle était grande et paraissait élégante, autant du moins qu’il était possible d’en juger sous l’habit de voyage qui la cachait en l’enveloppant.
Elle accepta le bras que lui offrait M. de Presles, et monta les degrés avec une certaine lenteur, comme si elle eût voulu laisser le temps de la mieux voir à tous les yeux fixés en ce moment sur elle.
Ce n’est pas chose aisée, pour une personne jeune encore, qui se présente seule dans une compagnie où elle est à peu près étrangère à tout le monde, que d’aborder ainsi une maîtresse de maison, si bienveillante qu’elle soit d’ailleurs, sur le haut d’une terrasse, devant une demi-douzaine d’inconnus, tous prêts à se transformer en juges, à critiquer une robe, à condamner un chapeau, à blâmer un geste, un regard ou une attitude. Ici, on ne condamna rien, on ne blâma rien, on ne critiqua rien. Tout, au contraire, fut jugé parfait à première vue.
Mme de Parsis avait trop de tact pour laisser longtemps les deux nouvelles venues livrées à l’embarras d’une présentation en plein air, et à l’importunité d’une curiosité qui, pour être voilée sous les formes de la politesse mondaine, n’en devait pas être moins gênante pour elles.
Aussi, prenant Mme d’Avray par la main, tandis que, d’un geste maternel, elle passait son bras autour des épaules de la jeune fille:
«Vous avez assez vu comme cela ces belles créatures, dit-elle à ses amis; on vous les rendra à l’heure du dîner, mais à présent, je les emmène. Elles doivent avoir besoin de repos, et je vais les conduire à leur appartement.»
Quand les deux amies de la baronne eurent quitté la terrasse pour suivre celle-ci dans l’intérieur du château, la conversation reprit de plus belle, et l’on nous croira sans peine si nous disons qu’elles en firent tous les frais. Nous pouvons ajouter (chose assez rare, quand il s’agit de nos jugements sur le prochain), que les éloges ne furent amoindris par aucune restriction, tant l’impression première avait été favorable. Elles avaient, on peut le dire, conquis l’unanimité des suffrages, et tout le monde prit plaisir à dire du bien d’elles. On comprenait le précieux appoint qu’elles apportaient à la société, déjà si élégante, réunie en ce moment aux Charmilles. On espérait qu’elles allaient donner un nouvel entrain à toutes les parties, un nouvel éclat à toutes les fêtes, une animation plus grande à tous les plaisirs. On se félicitait donc de l’acquisition de ces précieuses recrues, et l’on songeait d’avance à tout le parti qu’on en pourrait tirer. Le monde éprouve une si furieuse envie de s’amuser qu’il ne s’attache aux gens qu’en proportion de l’aide qu’il y trouve pour conquérir ces distractions et ces divertissements qui sont sa vie.
Restait à savoir jusqu’à quel point ces flatteuses espérances se réaliseraient. Peut-être les eût-on conçues moins légèrement si l’on avait mieux connu le passé de la jeune veuve.
II
Table des matières
Quand Jeanne d’Avray eut le malheur de perdre son mari, le monde dut croire qu’une double catastrophe allait désoler et sa famille et ses amis.
Il ne semblait point à ceux qui avaient connu ce couple idéal, qu’une femme si aimante et si aimée, pût survivre à la perte d’un homme auquel l’unissait un amour aussi ardent qu’il était profond.
Jeune, noble, riche et belle, Jeanne de Rieux avait pu résoudre un des plus difficiles problèmes de la vie de notre temps. Elle avait fait un mariage qui rassemblait les convenances et l’affection, et elle avait donné son cœur avec sa main. C’est chose rare à toutes les époques; plus rare encore à la nôtre, où tant d’exigences nous tyrannisent, où tant de besoins nous pressent, et où si peu de gens ont leur fortune assurée à l’âge où la fortune aurait quelque prix, parce que l’on pourrait la partager avec un être aimé. On n’est généralement le maître de sa vie que quand on ne peut plus l’offrir à personne.
Julien d’Avray possédait d’ailleurs tous les dons qui peuvent justifier, chez une jeune fille, la préférence la plus exclusive. Il rehaussait, par une grande distinction personnelle, les mérites d’une belle intelligence et d’une exquise bonté. Le charme de la jeunesse lui donnait, comme par surcroît, ce je ne sais quoi d’enchanteur qui est à nos qualités les plus précieuses ce qu’est au tableau d’un grand artiste la couche de vernis transparente et légère, qui fait valoir toute la finesse de sa touche et tout l’éclat de sa palette.
Jamais l’union de deux êtres n’avait été plus harmonieuse ni plus intime. Quand on voulait contempler l’image vivante du plus grand bonheur qui eût été donné à des créatures humaines, on regardait ce beau couple si bien assorti, qui s’avançait à travers la vie, le sourire aux lèvres, la main dans la main, envié des hommes peut-être–mais béni de Dieu.
Ceux qui se préoccupent de l’avenir se demandaient, non sans un secret effroi, comment pourraient faire pour vivre séparés ceux qui avaient été si indissolublement et si étroitement liés. On s’imaginait volontiers qu’une seule mort les emporterait tous deux. On ne voulait point que l’antiquité fût seule à posséder l’aimable et touchant symbole de Philémon et de Baucis, et l’on ne concevait point pour ces époux, qui s’étaient adorés tout autant que ceux de la Fable, un trépas différent du leur. Ils s’en iraient de ce monde par la porte des métamorphoses: lui, sous la forme d’un tilleul; elle, changée en peuplier; mais demeurant l’un et l’autre dans un éternel voisinage, mêlant encore leurs chevelures et leurs parfums dans l’air; leur ombre sur la terre, à leurs pieds.
Mais, il y a longtemps qu’on l’a dit, l’idéal et le réel se livrent ici-bas une guerre sans trêve ni merci: il est bien rare que ce qui est soit aussi ce qui devrait être, et que les choses arrivent comme on voudrait les voir arriver.
Le mari mourut; la femme survécut. Les cœurs sensibles auraient volontiers crié au scandale.
Un coup soudain, inattendu, pareil à la foudre qui éclate sans éclair précurseur dans la matinée bleue d’un beau jour de printemps, emporta M. d’Avray en quelques heures. Jamais catastrophe n’avait été plus prompte ni plus terrible. Tous ceux qui vivaient dans l’intimité du jeune ménage éprouvèrent une sorte d’effroi mêlé de stupeur.
Quant à Mme d’Avray, elle ne voulut point tout d’abord croire à la réalité de son malheur. Elle était comme étourdie par sa violence même, et n’en comprenait point encore l’étendue. Sa douleur, d’abord voisine de la folie, ressembla bientôt à cette sorte d’hébétement qui commence par nous enlever la conscience de nos sensations et la netteté de nos idées. Elle ne devina l’horreur de sa situation qu’à ce moment, si affreux dans toutes les séparations éternelles d’avec les êtres que nous avons aimés, où l’on vint lui ravir le corps de son mari. Son désespoir alors fit explosion. Elle eut comme un réveil de lionne. On put craindre un moment la folie. Elle se jeta sur les hommes noirs, comme si elle eût voulu leur disputer, comme si elle eût pu leur arracher leur proie.
On profita pour l’enlever de l’épuisement de ses forces, après une crise affreuse, qui fut suivie d’un long évanouissement.
Quand l’infortunée revint à elle, tout était fini: celui qu’elle avait tant aimé, et qui lui avait paru jusque-là sa seule raison de vivre, était parti pour toujours. Ses yeux mortels ne devaient plus jamais le revoir.
Les jours qui suivirent furent si cruels que l’on désespéra d’abord de la vie de Jeanne, puis de sa raison. On se voyait en face d’une désolation si grande que l’on n’essayait pas même de la consoler. On la laissa comme livrée à elle-même. On comptait que son chagrin s’épuiserait par son excès.
L’événement sembla donner raison à ce calcul.
Après ces tempêtes de douleur, si terribles qu’aucune organisation humaine,–et surtout aucune de ces organisations féminines si effroyablement nerveuses,–ne saurait leur résister, si elles ajoutaient la durée à la violence, il se fit en elle une sorte d’accalmie.
Beaucoup pensèrent qu’une fois encore le temps accomplissait son œuvre accoutumée, et qu’il essuyait, –en dépit d’elle-même peut-être,–les larmes de cette belle infortunée. Les aveugles ne voyaient pas que cette douleur n’était calme qu’à force d’être profonde.
Quoi qu’il en fût, Mme d’Avray ne descendit point volontairement au tombeau, comme une veuve antique; elle n’entra pas en religion, comme font parfois les veuves chrétiennes, qui trouvent que Dieu seul est digne de succéder dans leur cœur à un époux adoré.
Outre sa femme, M. d’Avray mort sans enfants laissait après lui une sœur orpheline, belle créature de quinze ans à peine, qui achevait son éducation dans un pensionnat à la mode. Le frère, en s’en allant, emportait le seul appui que la sœur eût ici-bas. Julien était l’unique protecteur sur lequel il fût permis à Valentine de compter, dans un milieu où tant de dangers attendent une fille jeune, riche et belle, quand elle a perdu ses guides naturels et ses soutiens. Jeanne comprit toute la gravité d’une telle position, et certaine qu’elle obéissait à l’un des plus chers devoirs de son mari,–car il aimait tendrement cette jeune sœur,–elle la retira de pension et la prit avec elle, Elle fit plus: à cause d’elle, et malgré sa douleur, elle resta dans ce monde qu’elle n’avait pourtant plus aucune raison d’aimer, à qui elle ne demandait rien, et dont elle n’attendait rien. Elle entoura Valentine de soins et d’attentions. N’était-ce pas son cher mort qu’elle aimait dans cette sœur, dont les traits et l’air du visage le rappelaient à ses yeux?
Ces devoirs nouveaux et charmants parurent rattacher à la vie celle à qui l’affection les avait imposés. Pour plaire à son mari, elle était devenue une maîtresse de maison accomplie; elle ne cessa point d’en remplir toutes les obligations, afin de rendre la vie plus agréable et plus douce à la jeune compagne qu’elle s’était donnée.
Le bien qu’on fait apporte presque toujours avec lui sa récompense. L’amère douleur s’apaisa. Parfois même, quand Jeanne écoutait l’innocent babil de sa jeune sœur, un sourire bien léger, ébauché à peine, fûgitif et pâle comme le rayon qui perce les nuages d’un ciel d’hiver, venait se jouer autour des lèvres décolorées de la belle veuve. Pour certaines âmes, l’accomplissement de leurs devoirs est la meilleure et la plus efficace des consolations. Mme d’Avray retrouva peu à peu une apparente sérénité. Elle se dit que son deuil pouvait être éternel sans qu’il lui fût nécessaire d’effrayer et d’attrister l’aimable jeunesse qui vivait près d’elle. Elle porta sa mélancolie comme on porte des crêpes légers, qui voilent à demi la beauté, mais qui ne la cachent point, et que l’on dirait créés pour la rendre plus touchante encore et plus charmante.
Ces changements heureux furent remarqués. Aussi ceux qu’avaient tenus à distance les austérités du deuil de laine se sentirent bientôt attirés par le frou-frou des premières soies. Les plus pressés n’attendaient point sans quelque impatience le moment où le gris-perle éclaircirait enfin le noir de la robe moins montante.
Ce moment-là ne vint pas.
On eût pu croire que Mme d’Avray avait atteint du premier coup la limite extrême des concessions qu’elle pouvait faire au monde et à la vie–et qu’elle n’irait pas plus loin. Cette sévérité de la tenue n’était-elle point comme un silencieux avertissement donné aux poursuivants téméraires qui ne se seraient point arrêtés devant cette douleur discrète? Ils devaient comprendre que si Mme d’Avray supprimait les témoignages trop retentissants de son chagrin, c’était précisément parce qu’elle se sentait assez sûre d’elle-même pour n’avoir pas besoin de s’affirmer à chaque instant devant les autres. On était donc invité à se tenir à distance; on était prévenu qu’il ne fallait point tenter d’infructueuses démarches. Les femmes, quand elles le veulent, savent si bien dire non sans parler! Nature pleine de distinction et de réserve, ennemie de toutes les exagérations, antipathique à cette chose odieuse que l’on a si bien appelée la pose, et ne craignant rien plus que la représentation théâtrale dans le monde, Mme d’Avray, du moment où elle était décidée à y rester, ne voulait point faire de sa douleur un épouvantail. C’était pour elle qu’elle était triste, et non pour les autres. Mais, comme elle était charmante malgré sa tristesse, elle avait le chagrin aimable et même attrayant. Il ne fallait point se fier, cependant, à cette apparente résignation. Elle cachait un véritable désespoir. Ceux-là s’en étaient bien aperçus, qui avaient tenté le siège ou l’assaut de cette place si bien gardée. La politesse et la douceur des manières ne nuisaient en rien à l’implacable fermeté des résolutions. Ceux qui avaient risqué une première fois l’épreuve, n’avaient jamais eu l’envie de la renouveler. Personne non plus n’avait songé à se venger du refus par un reproche; car chacun rendait cette justice à l’aimable veuve qu’elle n’avait jamais rien fait pour encourager la poursuite et les audaces des prétendants. Elle n’était pas de celles qui savent se promettre en se refusant, et qu’on a le droit d’espérer toujours quand on ne les obtient pas encore. Elle n’avait eu vis-à-vis de personne ces encourageantes coquetteries qui autorisent parfois les hommes à se plaindre des femmes, quand celles-ci leur retirent la coupe des lèvres sans leur laisser apaiser la soif qu’elles-mêmes ont allumée. Elle n’était jamais coupable du mal dont elle était parfois la cause.
Deux années, deux longues années, venaient de s’écouler, depuis le fatal événement qui avait brisé sa vie, et elle n’avait pas encore consenti à quitter sa retraite. Mais si elle ne sortait point, elle laissait du moins sa porte entr’ouverte aux anciens amis de son mari et aux siens.
Cependant, comme elle avait accepté l’aimable tâche d’être dans cette vie le guide de sa jeune belle-sœur, elle ne tarda point à se dire qu’elle n’avait pas le droit d’imposer à celle-ci l’existence d’une recluse. Valentine n’avait jamais parlé de prononcer des vœux, et rien n’indiquait jusqu’ici chez elle une vocation décidée pour le cloître. Il fallait songer à l’avenir de cette belle créature; mais, dans l’intérêt même de cet avenir, on n’avait pas le droit de la priver des relations qui pouvaient l’assurer. Mme d’Avray sentait le poids de ses responsabilités, et ne cherchait point à s’y soustraire.
Mais entre une retraite absolue, trop sévère pour une toute jeune fille, sortant de pension, enivrée de désirs et d’espérances, voyant l’avenir comme dans un rêve doré, et le tourbillon effréné dans lequel tant de mères insensées jettent leurs filles, il y a un milieu juste et sensé–et c’est ce milieu que Jeanne était résolue de garder avec autant de modération que de fermeté.
Elle n’avait pas cru sortir des limites de son programme, en acceptant une invitation à passer quelques jours en villégiature dans la jolie résidence que possédait aux Plâtreries, non loin de Samois, entre la forêt de Fontainebleau et la Seine, une amie de sa famille, Mme la baronne de Parsis, veuve comme elle, mais moins détachée du monde, bien que la cinquantaine, sonnée à toutes les horloges de sa paroisse, dût calmer quelque peu les ardeurs de high-life, de fashion et de bruyants plaisirs, qui avaient, en quelque sorte, dévoré sa jeunesse.
Chaque année, à l’automne, au moment où l’on revient des eaux, quand les grands bois commencent à prendre ces teintes mordorées qui les rendent si beaux, le château des Charmilles, qui joignait à tant d’autres agréments celui de se trouver dans une proximité complaisante de Fontainebleau, de Melun et de Paris, était le rendez-vous favori de cinq ou six femmes, et d’à peu près autant d’hommes, triés sur le volet par la baronne, et qui représentaient la fleur des pois d’un monde aussi choisi qu’exclusif.
Jeanne d’Avray n’avait pas dit oui du premier coup à Mme de Parsis. Elle n’était pas encore sortie depuis son veuvage, et elle n’était pas de celles qui font le premier pas sans y penser. Elle sentait bien que, malgré la réserve qu’elle s’imposait, et la retenue qu’elle commandait aux autres, cette réapparition dans le monde allait apporter un notable changement dans ses habitudes de vie calme et retirée. Pour triompher de ses résolutions, il n’avait fallu rien moins que l’affection éprouvée depuis longtemps déjà de la baronne, et la pensée que Valentine pourrait rencontrer chez elle un homme digne de son choix. Bien établir sa belle-sœur, c’était désormais le but unique de sa vie. Elle devait prendre le chemin qui l’y conduirait. Qui veut la fin se résigne aux moyens.
III
Table des matières
La maîtresse des Charmilles, qui avait les traditions les plus hospitalières, conduisit elle-même les deux nouvelles venues à l’appartement préparé pour les recevoir.
«Vous savez, ma belle, dit-elle à Mme d’Avray, que nous vivons ici assez simplement, tout à fait entre nous. Ne faites donc pas de frais! une robe montante; pas de tra-là-là!
–La recommandation n’était pas absolument nécessaire, dit Jeanne avec un léger mouvement d’épaules, et je n’aurai, je vous assure, aucune peine à m’y conformer. Il y a longtemps que le tra-là-là et moi nous ne passons plus par la même porte. Si j’ai accepté votre aimable et pressante invitation, ma chère baronne, c’est uniquement parce que je comptais sur votre bonne promesse de vie intime. Plus que jamais, vous le savez bien, je fuis ce qu’on appelle le monde!
–Sans doute, maintenant. mais il ne pourra pas en être toujours ainsi. Vous n’êtes pas d’âge à vous enterrer vive!
–Aussi, vous voyez bien que je ne m’enterre pas! répondit Mme d’Avray, avec un sourire pâle. J’ai autre chose à faire pour le moment. Celui qui est parti m’a laissé en s’en allant des devoirs à remplir. et je les remplirai! ajouta-t-elle d’un ton qui laissait voir une certaine force de volonté, tandis que son regard s’arrêtait doucement sur Valentine, qui chiffonnait dans les tiroirs, à l’autre extrémité de la chambre. Cette enfant va prendre tantôt ses dix-sept ans!
–Déjà? C’est à n’y pas croire! On dirait que ces fillettes se dépêchent de grandir pour nous pousser dehors par les épaules!
–Eh! mon Dieu! je les comprends. Elles veulent leur place au soleil, et il leur semble parfois que nous gardons la nôtre trop longtemps!
–Tant pis pour elles! fit la baronne avec assez de vivacité, je n’ai pas envie de m’en aller pour faire plaisir à celles qui trouvent que je les gêne.
–Vous ne gênez personne, chère amie, et ma jeune sœur moins que personne! Elle est dans le monde comme n’y étant pas… ne voyant que par mes yeux, et m’honorant d’une entière confiance. Je voudrais m’en rendre digne en la mariant bien. C’est là le dernier intérêt de ma vie. et vous pourrez m’être bien utile dans cette tâche suprême!
–En mettant à votre disposition mon état-major de célibataires, n’est-il pas vrai?»
Jeanne fit un signe de tête, pour prouver à la baronne qu’elle l’avait bien comprise.
«Peut-être n’est-ce point une mauvaise idée que vous avez eue là, dit Mme de Parsis. J’ai, en effet, autour de moi un assez joli stock de prétendants, parmi lesquels vous trouverez peut-être votre affaire. Je ne me charge pas de les placer: M. de Foy me ferait un procès en contre-façon! Mais c’est un soin dont ils s’acquittent assez bien eux-mêmes.
–Vous avez donc plus de monde que vous ne me l’aviez dit?
–Pas beaucoup! une dizaine de personnes en tout. En ce moment les uns sont en forêt; les autres font leur correspondance pour le courrier du soir,–qui prendra vos lettres à neuf heures, je suis bien aise de vous le dire en passant. Vous avez vu le reste sur la terrasse en mettant pied à terre.
–Il faudrait vraiment avoir la main bien malheureuse pour ne pas rencontrer dans le nombre le mari que je veux donner à ma chère Valentine.
–Vous le rencontrerez, gardez-vous d’en douter!.»
La baronne ajouta plus bas:
«Si même vous en vouliez un pour vous.»
Pour toute réponse, Jeanne eut un regard. mais dans ce regard profond et triste, la baronne put lire une résolution si fermement arrêtée qu’elle eut presque honte de la légèreté de ses paroles.
«Pardon! dit-elle en serrant la main de la jeune femme; je suis incorrigible!… Mais je vous jure pourtant de ne pas recommencer! Ne nous occupons que de votre belle-sœur, puisque vous ne voulez pas qu’on s’occupe de vous.
–S’occuper d’elle, c’est encore la meilleure manière de s’occuper de moi! fit Jeanne avec une grâce charmante. Mais voyons, chère baronne, avant le défilé, ne pourrions-nous point faire le dénombrement.
–Oui, curieuse! Sachez donc que je vais vous présenter d’abord M. Gaston de Presles, celui qui vous a donné la main tout à l’heure en descendant de voiture: bonne famille, jolie fortune, vingt-huit ans, ténorino de salon, toujours prêt à chanter la romance à madame; a la voix très juste; ne manquera jamais de rencontrer un soprano pour lui donner la réplique.
–Voici, dit Mme d’Avray, ce que j’appelle un passe-port en règle, et je ne doute point qu’avec votre visa M. de Presles n’aille fort loin.
–Il ira tant qu’on ne l’arrêtera pas! répliqua la baronne. mais on l’arrête parfois.
–Le grand jeune homme brun qui était à côté de moi, et qui vous a saluée si profondément quand vous avez paru sur la terrasse, est M. de Lesparre.
–Celui qui s’est si fort distingué à la bataille du Mans?
–Lui-même! Il a été décoré de la légion d’honneur à vingt-quatre ans, et il a aussi une croix du pape, car il a servi sous Charrette, dans les zouaves pontificaux.
–Voilà un héros et un chrétien, un homme qui pense bien et qui se bat bien. On pourrait le citer comme exemple à la jeunesse.
–Qui se hâterait de ne pas l’imiter! M. de Lesparre n’en est pas moins jeune homme très-recommandable. mais.
–Ah! il y a un mais…
–Oui… Il a les goûts d’un millionnaire, et il n’a pas de millions!
–Heureuse la femme assez riche pour épouser l’homme de son choix, sans se préoccuper de ces misérables questions d’argent.
–C’est absolument mon avis. Mais aujourd’hui la vie est si chère et les besoins sont si grands que l’amour pur est regardé comme le plus coûteux des luxes, et que bien peu de gens se le permettent. Puisse mon aimable ami rencontrer un jour une femme ayant des rentes, et animée de vos genéreux sentiments. A mes yeux, ce sera déjà une preuve qu’elle est digne d’être aimée… Mais passons!… Mon no3,–vous voyez si j’ai de l’ordre!–est le duc d’Aquabella, d’assez petite maison, malgré son titre superlativement aristocratique. C’est le petit-fils d’un banquier, anobli et enducaillé par un petit prince, à qui le grand-père avait prêté sur gages, en ayant soin de tirer de ses capitaux un blason. et les intérêts. Mon duc est, du reste, bien de sa personne; grand air et beau style; des yeux noirs, qui mettent le feu partout; la main d’une femme, et le port de tête d’un héros; la moustache fine et le cheveu lustré; plus de front peut-être que de cervelle!
–Je connais ce type-là! dit Jeanne, non sans une arrière-pensée ironique; le bon Dieu l’a tiré à cent mille exemplaires entre les Alpes et l’Adriatique. C’est dans cette chair de marbre qu’on a pétri jadis la tête des Apollons.
–On s’en est également servi pour faire des portefaix! reprit la baronne. Mais ne m’interrompez-plus, chère petite belle, ou je n’arriverai jamais jusqu’au bout!
–Comment! ce n’est pas fini?
–Non! Si aucun de mes trois premiers échantillons n’a eu l’heur de vous plaire, je vais faire avancer le quatrième. Celui-ci est peut-être un peu moins brillant que les autres…
–Ne l’ai-je jamais rencontré?
–Je ne sais. C’est un Breton bretonnant, gentilhomme de la vieille roche, qui s’appelle Yvon de Kermoine. C’est un ancien officier. Il a fait campagne en Afrique, et il en est revenu, assez jeune encore, avec l’épaulette de commandant. Comme il n’avait pas d’ambition, il a voulu s’en tenir là, et il est rentré dans la vie civile. Il a cependant repris du service en1870, et n’a déposé les armes qu’après la paix signée. Voilà, s’il mourait demain, tout ce que la chronique pourrait en dire. Pour lui, il en dit moins encore, car je connais peu d’hommes plus discrets. Il parle peu de lui; mais il écoute assez volontiers les autres… même quand ils parlent d’eux, ce qui le fait passer pour un homme charmant, car on sait plus de gré aux gens de ce qu’ils nous laissent dire que de ce qu’ils nous disent. Vous n’avez rien à craindre de celui-ci, qui n’est plus que de la seconde jeunesse. Il parait avoir vis-à-vis des femmes la même réserve que vous vous êtes imposée à vous-même vis-à-vis des hommes.
–Alors, je lui donne un bon point! fit Mme d’Avray avec un léger sourire. Voilà comment il faut être pour me plaire!
–On n’y réussit qu’en ne le voulant pas! Ceci ne laisse point que d’être assez original.
–Après tout le bien que vous m’en dites, je n’ai plus qu’un regret, c’est de voir une si grande disproportion d’âge entre lui et les dix-sept printemps de Valentine.
–Quittez ce souci, ma toute belle! Je ne sais comment s’y prend ce diable d’homme, mais il escamote les années, et fait mentir à tout propos son acte de naissance. Je le connais trop bien, et depuis trop longtemps, pour avoir le droit de nourrir la moindre illusion à son endroit.… Je pourrais faire le compte de ses mois de nourrice… et il y a des moments où je me surprends à ne pas lui donner trente ans! Quand il parle, il a l’air plus jeune que les plus jeunes. C’est vraiment dommage qu’il ne parle pas toujours! Dans ces moments-là sa physionomie s’illumine, son visage se transforme, ses yeux lancent des éclairs… Il vous montre alors un homme nouveau que vous ne soupçonniez même pas en lui. Ou je me trompe fort, ou votre tristesse attirera la sienne, car il est un peu triste, sans qu’on sache trop pourquoi. Mais je gage que vous allez lui faire oublier sa misanthropie. Nous le verrons renaître sous vos yeux. Il ne vous fera pas la cour; oh! non! il ne fait la cour à personne, celui-là!
–Tant mieux! dit Jeanne avec un soupir de soulagement.
–Mais, reprit la baronne, il vous entourera des soins les plus empressés, et des hommages les plus respectueux…
–C’est encore trop! et je serais fâchée vraiment de voir ce galant homme perdre un temps précieux, dont il pourrait, j’en suis sûre, faire un meilleur usage!
–Vous arrangerez tout cela avec lui! Mais à bientôt, chère inconsolable! On vient de sonner le premier coup–l’habillé, comme disent ces dames… Descendez au second: c’est le bon!»
IV
Table des matières
Mme de Parsis s’en alla, vive, pimpante et légère, heureuse des deux nouvelles recrues que lui valait cette journée, et se félicitant de l’appoint d’élégance et de distinction qu’elles lui apportaient. Le grand noir, et la réserve un peu froide de Mme d’Avray l’avaient bien effrayée quelque peu tout d’abord; mais elle ne doutait point que l’exagération, ou tout au moins l’excès, de cette douleur ne disparût bientôt dans l’animation et l’entrain des hôtes aimables et gais qu’elle réunissait en ce moment aux Charmilles.
Quand une fois elle fut sortie de l’appartement, et pendant que la femme de chambre, dans l’autre pièce, choisissait avec Valentine les toilettes du dîner, Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil, et couvrit son visage de ses deux mains.
«Quel ennui, murmura-t-elle à demi-voix, que de toujours recommencer cette éternelle et monotone comédie du monde! Quand donc en serai-je débarrassée?»
Une larme, que l’on eût pu voir biller entre ses doigts, glissa lentement sur sa joue. Jeanne l’essuya d’un revers de main, secoua sa tête pâle et baigna ses yeux dans l’eau fraîche, en jetant un coup d’œil au miroir.
«La représentation va commencer! dit-elle en essayant de donner un peu de ton; prenons notre masque, et ne montrons aux indifférents que ce qu’ils sont dignes de voir.»
Elle fit quelques pas à travers sa chambre, comme si elle eût eu besoin de se secouer, et, entrant dans celle de sa belle-sœur, dont la porte était restée entr’ouverte, elle passa un bras autour de ses épaules et lui mit un baiser au front:
«Viens vite! lui dit-elle; cette chère baronne m’a fait perdre bien du temps! Mais il ne faut pas que tu manques ton entrée… Je veux te faire belle.»
Valentine lui prit une main qu’elle porta vivement à ses lèvres, et qu’elle y pressa avec une tendresse émue et profonde.
«Ah! si je pouvais te faire heureuse, toi! répondit-elle.
–Heureuse? Attends encore un peu; je le serai un jour. plus tard! fit Jeanne, dont un sourire vraiment célesté illumina le noble visage.»
Elle s’occupa avec un soin extrême de la toilette de sa jeune belle-sœur, choisissant elle-même les ajustements qui devaient le mieux faire valoir sa beauté et sa grâce, assortissant le ruban de sa coiffure à la couleur de sa robe. Jamais dame d’atours n’avait mis plus de zèle à préparer le triomphe de sa princesse.
Quand ce fut fait:
«Vous êtes charmante, mademoiselle! lui dit-elle avec une câlinerie pleine de tendresse, et je plains ceux que vous n’aimerez pas ce soir.
–Alors, plains tout le monde, car je n’aimerai que toi! répondit Valentine en se jetant à son cou; mais, comme toujours, tu t’es oubliée pour moi! Vois, chérie, sept heures moins vingt, et tu n’as rien de prêt! Allons! dépêchez, madame, et laissez-moi, à mon tour, vous servir un peu de femme de chambre!
–Merci, Justine suffira; tu peux d’ailleurs beaucoup mieux employer ta jeunesse. Tu as un piano dans notre petit salon; joue-moi l’Adieu de Schubert. Je n’ai pas besoin des paroles, je les sais et je les mettrai sur l’air. Cela va me distraire pendant que je m’arrangerai. d’ailleurs ce ne sera pas long!»
Un quart d’heure ne s’était pas encore écoulé que déjà Mme d’Avray revenait vers la jeune fille. Elle portait une robe à demi-montante, coupée carrément, fermant à la gorge et aux épaules par une guimpe qui laissait à peine deviner la blancheur d’une peau éblouissante. Sa belle chevelure, sans une pierrerie, sans une fleur, sans un ruban, était fièrement relevée sur sa tête, retenue non sans peine par un peigne de jais, dont les longues dents mordaient sa masse opulente.
Il était vraiment impossible d’être plus simple et de se montrer dans une toilette plus dénuée d’artifice.
Mais la royale beauté de Jeanne n’avait besoin d’être rehaussée par aucun secours étranger: il lui suffisait de paraître pour s’imposer à tous.
On s’en aperçut dès qu’elle se montra sur le seuil du salon, où tous les hôtes des Charmilles semblaient s’être réunis pour l’attendre.
Elle avait pour elle cette élégance de tournure et cette noblesse de démarche par lesquelles, jadis, les déesses se révélaient aux hommes, et que les poètes du siècle passé, plus fidèles que nous aux traditions mythologiques, ne manquaient jamais de qualifier de divines.
La veuve de Julien d’Avray avait atteint déjà tout le développement de sa magnifique nature; elle avait conquis tout ce que la vie peut donner: elle n’avait rien perdu encore de ce que la cruelle finit par nous prendre.
Un peu moins grande que sa belle-sœur. Valentine formait avec elle un de ces contrastes que les peintres recherchent peut-être plus encore dans leurs tableaux que les poètes et les romanciers dans leurs livres. L’une était la fleur épanouie; l’autre le bouton à peine entr’ouvert. Si Jeanne, couronnée de son diadème de cheveux noirs, faisait songer à une reine, Valentine, avec ses boucles blondes et légères, voltigeant autour de son front, semblait un jeune ange couronné de son auréole. Le malheur avait donné à Jeanne une dignité un peu sévère; la jeunesse de Valentine, qui ne connaissait de la vie que ses promesses et ses sourires, était toute pleine de grâces attrayantes. A elles deux, on peut dire qu’elles formaient un ensemble enchanteur.
Mme de Parsis n’eut besoin ni de son coup d’œil pénétrant, ni de sa finesse d’observation pour s’apercevoir que tout le monde autour d’elle s’était mis en frais de coquetterie. On avait fait une prise d’armes pour recevoir les nouvelles venues avec les honneurs qui leur étaient dus. Les femmes avaient tenu à leur prouver qu’elles aussi pouvaient être charmantes, pour peu qu’elles voulussent s’en donner la peine.
Quant aux hommes, ils ont en général tant de prétention, qu’on pouvait supposer chez les amis de la baronne toutes sortes d’arrière-pensées égoïstes. L’arrivée de deux femmes inconnues dans leur petite société éveillait en eux je ne sais quelles vagues espérances, et les jetait dans une attente pleine de trouble. Quand la poule survient, avant même que la guerre ne soit allumée, les coqs se dressent sur leurs ergots, hérissent leur crête et battent des ailes.
Il n’était cependant pas nécessaire d’étudier bien longtemps Mme d’Avray, pour être certain qu’elle n’était pas venue aux Charmilles dans l’intention d’y apporter la discorde; qu’elle n’entendait aller sur les brisées de personne, et qu’elle ne rêvait ni victoires ni conquêtes. Sans pose, sans prétention, sans vain étalage d’une douleur, trop sûre d’elle-même pour qu’elle eût besoin de s’affirmer, exquise de savoir-vivre, également aimable avec tout le monde, comme une femme qui ne se sent pas le droit d’avoir de préférences, reconnaissante des égards qu’on lui montrait, mais ne faisant rien pour en obtenir, elle laissa voir–et il était impossible de ne pas sentir qu’elle était sincère–un si profond détachement de tout ce que les autres aiment, poursuivent et recherchent, qu’il était évident que ni celles-ci n’auraient rien à redouter, ni ceux-là rien à espérer. On s’apercevait tout de suite qu’elle s’était, en quelque sorte, placée en dehors du mouvement social et mondain qui emportait les autres. Elle passait à travers la vie, plutôt qu’elle ne vivait. Entre le monde et elle, sa robe noire mettait un infranchissable obstacle. Elle eût regretté d’être obligée de dire ces choses; elle aimait mieux qu’on les comprît: on les comprenait. Ne croyez point, pourtant, qu’elle vous présentât jamais une image triste et morose! Non. Elle était femme de trop de goût pour que l’on pût avoir à craindre de sa part une telle faute de conduite. Si son beau regard, calme et doux, glissait sur les choses plus qu’il ne s’y fixait, du moins il n’évitait celui de personne. Elle n’allait jamais plus loin qu’une indifférence aimable et polie. Il eût été difficile de rêver un plus étrange assemblage des séductions qui attirent, et de la réserve qui arrête. Ce que le monde recherche avec le plus de passion et d’ardeur ne lui inspirait qu’un parfait dédain. Le renoncement des ascètes était atteint du premier coup par une jeune et brillante créature, qui ne semblait pas avoir fait de noviciat, et qui ne demandait point à prononcer ses vœux. Je ne sais si Mme d’Avray avait un cilice sur la peau; mais, en ce cas, elle mettait par-dessus un corset de satin, qui venait de chez Mlles des Vertus, et sa robe, pour être sombre, n’en avait pas moins été coupée par la bonne faiseuse. Elle voulait porter éternellement son deuil; mais elle ne voulait point que son deuil fit peur aux gens.
Une telle personnalité aurait frappé sans doute partout où on l’eût rencontrée. Elle devait vous saisir davantage encore dans une société élégante et polie, un peu frivole peut-être, comme celle qui se trouvait maintenant chez Mme de Parsis, mais habile à saisir toutes les nuances.
Il y a des choses qui s’imposent même aux gens que l’on croirait le moins capables d’en subir l’impression. Aux Charmilles, comme partout, à l’étonnement que Jeanne d’Avray avait excité tout d’abord, succéda bientôt une sorte d’admiration respectueuse. Mais ce respect était trop grand pour ne pas nuire fatalement à un sentiment plus doux. L’amour, que les poètes, qui le connaissent, nous représentent comme un enfant, tremblait devant ce front pensif, remettait au carquois ses flèches mythologiques, et s’enfuyait à tire d’ailes vers des beautés moins sévères.
Disons-le pourtant, la bonne grâce courtoise de Mme d’Avray, et le charme infini de sa personne finissaient toujours par ramener à elle et par captiver ceux que, tout d’abord, son excessive réserve aurait tenus à distance. Puis à la longue, cette mélancolie, qui ne demandait de consolation à personne, donnait à la jeune femme je ne sais quoi d’attendrissant, qui paraissait la rendre plus adorable encore. Elle avait, d’ailleurs, l’amitié si douce que ceux-là mêmes qui avaient eu tout d’abord d’autres ambitions et d’autres espérances, finissaient par trouver ce sentiment, d’ordinaire assez calme, véritablement délicieux quand on le partageait avec elle. Mme d’Avray ne paraissait point, du reste, s’apercevoir du prestige dont elle était douée, et lorsque la baronne vint à sa rencontre, et qu’elle lui dit, la voyant si belle:
«Ma chère, vous allez me prendre tous mes hommes!
–Oh! c’est sans le savoir, lui répondit-elle avec un léger mouvement d’épaules, et surtout sans le vouloir. Qu’en pourrais-je donc faire, hélas!»
Quant à Valentine, encore ignorante des choses de la vie, très-attrayante avec sa jeunesse mutine et son espièglerie de pensionnaire, elle n’aspirait qu’à se perdre dans le rayonnement de sa sœur, pour laquelle elle éprouvait une admiration passionnée. Mais elle n’en ouvrait pas moins sur toutes choses son œil de gazelle, étonné, un peu sauvage, mais singulièrement doux. Les femmes la trouvaient aussi charmante que les hommes, parce qu’elles sentaient bien que le moment de la craindre n’était pas encore venu. On ne prévoyait pour le moment aucune rivalité possible avec elle; on était bien certain qu’elle ne se mettrait maintenant sur la route de personne. Comme les êtres très-jeunes et très-purs, elle vivait pour vivre, toute à l’heure présente, qui lui suffisait, n’ayant pas même encore les pressentiments vagues et les inconscients désirs qui troublent l’âme des jeunes filles; on ne pouvait, en la voyant, s’empêcher de songer à l’aube pure, sereine et fraîche d’une belle matinée de printemps. Il y avait cependant sur ce jeune front, légèrement bombé vers les tempes, les indices d’une volonté singulièrement tenace et d’une rare énergie. Les sourcils, beaucoup plus bruns que les cheveux, attiraient nécessairement l’attention sur les yeux, qu’ils ombrageaient de leur arc d’une finesse circassienne. Ce n’était point ce que l’on appelle de grands yeux, et leur couleur même était assez indéfinissable. Ils étaient d’un brun si clair, qu’en s’animant ils prenaient le ton de l’or, dont ils avaient aussi l’éclat.
Des paupières très-larges, avec de longs cils presque noirs, et entrecroisés par le bout, les voilaient à demi. Mais ces belles paupières se relevaient quelquefois par des mouvements soudains, presque brusques; la prunelle lançait alors un jet de lumière qui brûlait comme la flamme. La femme dormait encore dans la jeune fille; mais on pouvait déjà pressentir que, lorsqu’elle s’éveillerait à la vie nouvelle que l’amour met au cœur de toute créature, elle connaîtrait toutes les ardeurs de la passion, peut-être aussi tous ses emportements. Mais elle-même ne se doutait point qu’elle portait ainsi le germe des tempêtes, dans un sein qu’aucune, palpitation ne soulevait encore.
La baronne fit les présentations avec le tact d’une femme du monde accomplie, puis elle prit le bras de M. de Kermoine, et l’on passa dans la salle à manger.
Le dîner eut une animation toute particulière. On fit beaucoup de frais pour les nouvelles venues. Ce fut, entre tous ces jeunes hommes, comme une lutte d’esprit, une joûte de bons mots, un assaut d’amabilités. Les témoins désintéressés comptaient les coups. M. Gaston de Presles surtout se montra d’une verve intarissable; il s’entraînait lui-même, et il eut certes le droit de croire qu’il avait ébloui les autres. Mais M. de Kermoine, dont Mme de Parsis avait parlé à Jeanne comme d’un homme supérieur, avec lequel il était impossible qu’elle ne s’entendît point à merveille, ne sortit point de la réserve un peu austère qu’il semblait s’être imposée depuis son arrivée aux Charmilles. Une fois ou deux, cependant, il eut de ces mots profonds qui semblent ouvrir comme une échappée de vue sur une âme. Jeanne ne pouvait les laisser passer inaperçus. Elle reconnut que la baronne ne l’avait point trompée, et que ce fier Breton n’était point une de ces personnalités banales au type effacé, jetées dans le moule dont la nature indifférente se sert pour tirer ses créations à de nombreux exemplaires, avant de les jeter dans la circulation commune du genre humain.
Mme d’Avray n’avait jamais abusé de la parole. Elle n’était pas de ces femmes, comme on en connaît, qui ont l’ambition, souvent mal justifiée, de tenir contre tous le dé de la conversation; mais elle sentait aussi qu’il eût été de mauvais goût de rester étrangère à une causerie intéressante, effleurant ou creusant des sujets sur lesquels les femmes, avec l’éducation qu’on leur donne aujourd’hui, peuvent, aussi bien que nous, projeter de vives lumières. Tout ce qu’elle disait était marqué, d’ailleurs, au coin d’une haute raison, toujours dicté par un sentiment élevé et généreux.
M. de Kermoine ne fit pas la faute de s’en montrer surpris: il y a des admirations blessantes; mais il en fut charmé. Il aurait regretté qu’elle eût pensé et parlé autrement. Deux ou trois fois Mme de Parsis surprit ses regards attachés sur le visage de la jeune veuve, avec une expression de sympathie et de bienveillance dont elle se sentit toute heureuse pour son amie.
«Eh bien? lui demanda-t-elle tout bas, au moment où on se leva de table pour passer au salon.
–Eh bien! C’est une femme! répondit M. de Kermoine en souriant.
–Oui, une vraie femme! Mais je ne doute point que, de son côté, elle ne trouve aussi que vous êtes un homme, fit la baronne dont l’œil voulut sonder le mystère d’une physionomie qui ne disait point ses secrets à tout venant.
–Eh! pourtant, nous ne ferons jamais à nous deux «un homme et une femme!» répliqua le Breton avec un peu de sécheresse.
–Qui sait? répliqua Mme de Parsis, le diable est si fin. On en a vu bien d’autres!»
Quoique Valentine mît une bonne grâce parfaite à s’effacer devant sa belle-sœur, rendant ainsi un hommage volontaire et touchant à la supériorité d’une créature qu’elle aimait tant, elle n’en eut pas moins aussi son très-réel succès dans cette première soirée. Ceux que le grand air de Jeanne tenait à distance se sentaient plus à l’aise avec cette enfant. bonne enfant. Il y eut donc part pour deux. Valentine, d’ailleurs, n’était pas fort exigeante, et quand on ne demande rien, on est toujours prêt à se contenter de tout.
On fit un peu de musique. La musique est la suprême ressource de certaines soirées que l’on ne saurait trop comment passer sans elle. Ce n’était point le cas ici, où chacun avait assez de ressources en soi-même pour payer largement son écot, et donner aux autres tout autant qu’il recevait d’eux. Mais, dans les salons même où l’on a le plus d’esprit, on est heureux, parfois, de confier à la musique les entr’actes de la conversation. Valentine avait une voix charmante et beaucoup de goût. On la pria de se mettre au piano. Elle s’y mit sans se faire prier, et chanta tout ce que l’on voulut.
Quelques hommes et les plus jeunes femmes vinrent s’arranger en beaux groupes autour d’elle, cueillant, en quelque sorte, les notes à peine écloses sur ses lèvres harmonieuses.
Pensive et recueillie, assise un peu loin d’elle, la tête légèrement penchée, le menton dans sa main, semblable à quelque beau marbre, dont le sculpteur aurait tiré une statue de la Mélancolie, Mme d’Avray écoutait sa sœur avec une attention et un plaisir visibles, sans s’apercevoir qu’elle était elle-même l’objet de l’examen sérieux d’un profond observateur, placé en face d’elle, de l’autre côté de la cheminée. S’il écoutait vraiment la musique, M. de Kermoine, car c’était lui, prouvait ainsi qu’il était capable de faire deux choses à la fois; car on voyait bien qu’il eût été difficile qu’un signe, un geste, une expression du visage de Jeanne eût échappé à son contrôle.
Si Mme d’Avray sentait passer sur elle ce regard auquel, en ce moment, il eût été difficile de rien dérober, c’est ce que personne n’aurait pu dire. En tout cas, elle ne laissa rien transparaître de ses impressions sur son visage impassible. Elle écoutait sa jeune sœur, et ne paraissait point prendre garde au reste du monde.
Si M. de Kermoine avait été moins absorbé dans sa contemplation, peut-être eût-il remarqué, et non point sans quelque étonnement, que lui-même, en ce moment, il était aussi l’objet d’une sérieuse attention. Perçant le petit cercle d’admirateurs qui s’était formé autour d’elle, Valentine laissait aller son regard plus loin, et ce regard ne s’arrêtait qu’à M. de Kermoine. Un peu piquée peut-être de l’indifférence qu’elle remarquait chez lui, et qui contrastait si fort avec l’enthousiasme des autres, elle n’était pas non plus sans s’étonner quelque peu de la préoccupation visible où il était plongé. Les yeux du gentilhomme breton, presque toujours fixés sur Mme d’Avray, disaient assez où allaient ses pensées.
«Comme il regarde Jeanne!» se dit-elle.
Bientôt cette seconde réflexion suivit la première:
«Pourquoi la regarde-t-il ainsi?»
Ne pouvant se faire de réponse satisfaisante, Valentine chercha des raisons qu’elle ne trouva pas. Il en résulta chez elle une sorte d’inquiétude vague, indéfinissable, réelle pourtant, et ce premier trouble de son âme se traduisit dans son chant, qui devint moins égal, moins pur peut-être, mais qui s’embrasa des feux d’une passion nouvelle. Sa lèvre vibra et frémit; ses accents tour à tour s’animèrent et s’attendrirent. Elle n’avait jamais chanté comme elle chanta ce soir-là. La fin de la soirée ne ressembla guère au commencement. C’était comme une transformation qui s’opérait en elle.
Jeanne entourait la jeune fille confiée à ses soins d’une surveillance trop constante pour qu’un aussi grand changement pût passer inaperçu. Mais, si elle vit l’effet, elle n’en devina point la cause véritable.
Se soulevant à demi du fauteuil où elle était restée si longtemps immobile, et cherchant à voir le visage de sa belle-sœur autour de laquelle le petit cercle s’était resserré:
«Il me semble, se dit-elle, que je ne reconnais pas ma Valentine. Est-ce que, par hasard, l’enfant deviendrait femme? Il me resterait à chercher maintenant l’auteur de ce miracle! Est-ce M. de Presles, à la langue dorée? est-ce M. de Lesparre, à la fine moustache, ou ce joli duc d’Aquabella, dont l’œil noir a tant de choses à dire à celles qui veulent bien l’écouter? Tous les trois me semblent, en effet, fort attentifs. Mais lequel a eu l’heureux privilége d’éveiller ce jeune cœur, hier encore si bien endormi?» Le nom de M. de Kermoine ne se présenta même pas à sa pensée. Et pouvait-il en être autrement? Perdu dans une sorte de rêverie dont rien ne paraissait pouvoir le tirer, Yvon de Kermoine, depuis que Valentine chantait, n’avait pas quitté sa place auprès de la cheminée, et, à part un ou deux applaudissements, dont la politesse seule lui aurait fait un devoir, il n’avait point semblé accorder la moindre attention à ce qui se passait autour de lui. Rien n’eût donc justifié les soupçons de Jeanne s’ils se fussent portés de ce côté. Ils ne s’y portèrent point. De tous les hommes qui se trouvaient en ce moment dans le salon de Mme de Parsis, celui-ci était bien, à ses yeux, le dernier qui dût occuper le cœur ou préoccuper l’esprit d’une jeune fille de l’âge de sa sœur, hier encore une enfant. Il fallait chercher ailleurs.
Valentine, cependant, avait épuisé son répertoire, et elle répétait tout ce qu’on lui redemandait, avec une inépuisable obligeance. Aussi commençait-elle à éprouver et à laisser voir un commencement de fatigue.
«Reposez-vous, ma petite belle, lui dit la baronne, qui vint serrer ses deux mains et la remercier, avec toutes les marques de la plus sincère affection.»
Puis, se dirigeant vers Mme d’Avray:
«Et vous, ma chère Jeanne, n’allez-vous point nous dire aussi quelque chose? fit-elle en l’abordant. Je vous ai entendue, il y a quelques années, quand vous étiez jeune fille; vous aviez une voix délicieuse, d’une souplesse et d’une étendue extraordinaires.
–Peut-être bien… autrefois, comme vous dites! murmura Mme d’Avray sans relever les yeux; mais je ne sais pas ce que tout cela est devenu.
–Il faudrait s’en informer un peu. On se doit aux autres, quand on a un talent comme le vôtre.
–Je reconnais là votre bienveilance accoutumée, ma chère baronne; elle exagère singulièrement les choses. Mais puisque vous avez si bonne opinion de moi, permettez que je ne tente pas une épreuve qui pourrait vous l’enlever. Voici deux ans que je ne me suis entendue moi-même… et je puis vous assurer que personne ne m’entendra plus désormais.»
Ceci fut dit avec une telle fermeté, et un accent qui annonçait une résolution si arrêtée, que Mme de Parsis ne crut point pouvoir insister.
«Il est vrai qu’elle ne chante plus, dit tout bas et un peu timidement Valentine; mais elle joue du piano. et si vous saviez comme elle en joue!
–Êtes-vous décidée à me tout refuser? demanda la baronne en lui prenant la main. Je ne veux pas être importune; mais vous savez combien ici chacun désire vous entendre, et vous ferez plaisir à tout le monde rien qu’en posant vos belles mains sur le clavier!»
Mme d’Avray balbutia un remercîment pour ces bonnes paroles, mais elle ne parut pas disposée à revenir sur ses premiers refus.
A ce moment, M. de Kermoine quitta la place qu’il occupait depuis longtemps déjà au coin de la cheminée, et vint s’accouder au piano, non loin des deux femmes, qui, en ce moment, se tenaient isolées du reste des causeurs. Il n’osa point se mêler à leur débat amical; mais ses yeux, fixés sur Jeanne, lui adressaient de muettes prières, si éloquentes dans leur silence même que l’on put croire un moment que la femme, invoquée avec une réserve si respectueuse et une ferveur si discrète, aurait quelque peine à ne pas se laisser fléchir.
Valentine n’avait laissé échapper aucun détail de cette petite scène. Elle avait vu M. de Kermoine se lever de sa chaise et s’approcher du piano; elle avait surpris dans ses yeux la muette supplication adressée à sa sœur. Qui pourrait dire maintenant à quel mobile elle obéissait? Le savait-elle bien elle-même? Faisait-il assez jour dans son jeune cœur pour qu’elle y pût lire aisément? Je ne sais! Mais après avoir été la première à donner à Mme de Parsis l’idée de demander à Jeanne de se faire entendre, il semblait qu’à présent elle aimait tout autant qu’elle ne jouât point. Peut-être eût-elle été quelque peu embarrassée de s’expliquer à elle-même, et surtout d’expliquer aux autres le secret de ce changement capricieux. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’elle n’ajouta pas un seul mot à la petite phrase insinuante qu’elle avait adressée à la baronne quelques minutes auparavant, et qu’elle paut se désintéresser complétement de la question. On eût dit vraiment qu’il s’agissait d’une autre que de la personne qu’elle aimait tant, et dont elle était si aimée. Les femmes, même les plus jeunes, les plus simples et les plus honnêtes, sont parfois sujettes à ces revirements soudains. Mais les prières de Valentine n’auraient pas eu plus de succès que son silence. Jeanne n’avait pas besoin d’être affermie dans ses résolutions, et il eût été inutile de les combattre. Ce n’était point une enfant: c’était une femme, et une femme singulièrement réfléchie, sachant ce qu’elle voulait, le voulant fortement, et ne se laissant détourner du but qu’elle s’était fixé elle-même par rien ni par personne.
Elle ne joua donc point, comme on le lui demandait; mais s’excusant avec grâce, et ravie au fond de laisser tout le monde sous l’impression très-forte du triomphe que l’aimable Valentine venait d’obtenir, elle trouva le prétexte très-naturel et très-plausible de la fatigue du voyage pour se retirer avec elle dès qu’on eut servi le thé. Elle savait que, chez la baronne, la causerie se prolongeait assez avant dans la nuit, et elle avait besoin, ce soir-là, de se retrouver dans sa chère solitude.
V
Table des matières
Quand les deux voyageuses eurent regagné leur appartement, il arriva, au salon, ce qui arrive toujours lorsque des personnalités quelque peu marquantes s’éloignent d’un cercle mondain: elles devinrent l’objet de la conversation générale, et chacun voulut dire son mot sur elles.
«Eh bien! qu’en pensez-vous?» demanda la baronne à ses amis, d’un ton qui prouvait assez qu’elle n’était nullement inquiète de la réponse que l’on ferait à sa question.
Ce fut, en effet, un concert d’éloges qui se fit entendre. Chacun s’efforçait de renchérir sur ce qu’avait dit son voisin. Personne ne songeait à troubler cet accord par la moindre fausse note. On partageait les éloges entre les deux sœurs: elles étaient également louées, quoique diversement.
«Mme d’Avray est une rose mystique qui ne s’épanouira plus que dans les jardins du ciel! dit, en relevant ses yeux noyés, la vicomtesse de Blémont, femme de cinquante ans bien sonnés, mais qui avait été belle, et qui croyait l’être encore.
–Si la grande sœur est une rose mystique, la petite est une rose mousseuse qui ferait bien dans mon parterre! riposta M. Gaston de Presles; mais je serais très-fâché qu’elle attendit jusqu’à son entrée dans l’autre monde pour me donner sa fleur et son parfum !
–Vous avez une manière à vous de dire les choses! fit Mme de Parsis…
–Mais, baronne, je m’en flatte!
–Qui me cause toujours une impression. comment dirais-je bien cela?
–Agréable?
–Non, douteuse! Je ne prétends point que vous n’avez pas d’esprit. je crois, au contraire, que vous en avez! mais il est hérissé de sous-entendus, et l’on ne sait jamais de quel côté il faut vous prendre!
–Prenez-moi du bon, si vous le trouvez; mais soyez bien certaine que moi aussi je regarde vos amies comme deux créatures adorables.
–Ceci est, je crois, l’opinion générale, et, cette fois du moins, vous aurez manqué d’originalité!
–Vous voyez bien que j’ajoute encore à leur gloire! Elles me contraignent à être de l’avis de tout le monde.
–Je ne sais pas, reprit la baronne, si l’avis de tout le monde est aussi celui de M. de Kermoine, car il est ce soir d’un ténébreux qui ne nous permet point de pénétrer fort avant dans sa pensée.
–Ma pensée n’est pas difficile à connaître, répliqua celui que Mme de Parsis venait d’interpeller ainsi, et dussiez-vous m’accuser aussi de banalité, je ne pourrai vous dire et vous répéter qu’une chose, c’est que ces deux personnes sont en effet fort bien.
–«Fort bien» est un peu froid!
–J’ai connu un peu M. d’Avray, avant son mariage, continua le Breton, sans se laisser détourner par cette boutade. C’était un homme d’un grand cœur et d’une belle intelligence, et je comprends que la femme qui a eu le bonheur d’être à lui et le malheur de le perdre porte sévèrement son deuil…
–Si sévèrement, en effet, qu’elle ne crève point son noir par le plus petit bout de ruban gris-perle ou violet. Vraiment, on n’a jamais vu chose pareille… au bout de deux ans! fit Mme de Parsis, en femme qui n’avait pas une notion fort nette de ce que peut être l’éternité. C’est à vous, messieurs, à introduire dans sa toilette des tons un peu plus clairs; l’entreprise est difficile, je le sais, mais glorieuse! Cette jolie veuve est dans les délais légaux, même d’après le code des plus difficiles, et, quoi que vous obteniez d’elle, personne n’aura le droit de crier au scandale!
–Je ne me hasarderai point sur ce terrain brûlant, fit M. de Kermoine, à qui la baronne semblait s’être adressée plus particulièrement. Je ne sais si vous avez étudié cette aimable personne avec toute l’attention qu’elle mérite, mais je vous jure qu’il y a dans son regard un je ne sais quoi que je n’ai jamais trouvé que dans les yeux qui ont l’habitude de contempler un autre monde que le nôtre. Je ne sais si elle est Bretonne; mais je puis vous garantir qu’il y a sur son front ces marques des résolutions indomptables que je n’ai vues que chez mes compatriotes, filles de cette terre du granit et du chêne, qui donne à l’âme humaine une force de résistance et une énergie de volonté dont elle n’est peut-être pas capable ailleurs.
–C’est cela! dites tout de suite que la blessure de cette petite est mortelle… et qu’on n’en parle plus! fit Mme de Blémont de l’air sec et un peu ennuyé d’une femme qui trouve que l’on s’occupe trop d’une autre femme.
–Ce serait vraiment honteux, avec tant de médecins de bonne volonté!» dit à son tour Mme de Parsis, en regardant l’un après l’autre les quatre jeunes gens qui se trouvaient en ce moment dans son salon, et dignes tous quatre, bien qu’à des titres divers, qu’on leur confiât une si belle cure.
Je ne sais si, ce soir-là, tout le monde s’endormit de bonne heure dans les confortables chambres des Charmilles; mais il est certain que le sommeil de quelques-uns des hôtes de Mme de Parsis fut traversé de rêves enchanteurs, et hanté de visions charmantes. Plus d’un revit la tête blonde de Valentine, et ses yeux souriants, pétillants de malice et d’enjouement; plus d’un contempla encore, dans les nuages indécis d’un demi-sommeil, le front pâle de Mme d’Avray, couronné de ses cheveux bruns, et ses grands yeux d’un bleu clair et vif, brûlant d’un feu que ses longs cils ne parvenaient pas toujours à cacher.
Quelles avaient été, pendant cette soirée, les émotions de Jeanne? C’est ce qu’il serait peut-être difficile de savoir, car elle n’en fit la confidence à personne. Seulement, quand elle reparut le lendemain, à l’heure du déjeuner, sa joue était encore d’une blancheur plus marmoréenne que la veille, et l’on eût dit que sa robe noire montait plus haut et serrait plus étroitement une poitrine dont elle voulait sans doute comprimer tous les battements.
Peut-être n’était-elle pas seule en proie à des émotions vives. Il n’était pas nécessaire, en effet, d’être un observateur bien habile pour s’apercevoir que Valentine avait mal dormi. La fleur de son teint n’avait plus le même éclat; ses yeux agrandis semblaient manger ses joues, et leur douce et sereine lumière, un peu troublée maintenant, se montrait et disparaissait tour à tour, comme un astre incertain à travers un nuage.
Quant à M. de Kermoine, si froid et si réservé la veille au soir, il semblait moins disposé que jamais à se livrer à une débauche de paroles que l’on n’avait pas, du reste, l’occasion de lui reprocher bien souvent.
Le déjeuner, qui réunissait pour la première fois de la journée les hôtes des Charmilles, aurait donc manqué singulièrement d’animation, dans des circonstances où chacun songeait plus à observer les autres qu’à se livrer soi-même, si l’entrain et la belle humeur de M. de Presles n’eussent relevé tout d’abord la conversation languissante. Mme d’Avray, de son côté, ne tarda point à faire un généreux effort pour la maintenir au diapason qu’il avait su lui donner. Elle était femme de trop de goût pour ne pas comprendre que, du moment où elle voulait rester dans le monde, elle devait faire au monde assez de sacrifices pour que sa tristesse ne devînt pas l’épouvantail de la joie des autres. Aussi, dès qu’elle se fut rendue maîtresse de son premier mouvement, elle redevint ce qu’elle savait si bien être, la femme aimable, toujours prête à s’oublier pour songer aux autres, bien résolue à leur cacher ses incurables tristesses, à ne leur montrer qu’un visage calme et serein, et à ne jamais projeter son ombre sur leurs plaisirs. Malgré sa réserve voilée, au fond de laquelle ceux qui savent deviner de la femme ce qu’elle ne montre pas, sentaient la douleur cachée, son commerce était d’une douceur charmante, et elle avait en elle un je ne sais quoi d’attractif qui prenait tout le monde malgré elle. Elle le savait. Elle savait aussi, car, si grande que fût sa modestie, elle ne pouvait point ne se pas connaître elle-même, elle savait que son étrange et saisissante beauté faisait éprouver son pouvoir à tous les hommes qui l’approchaient. C’était là précisément ce qui la mettait dans une perpétuelle défiance, et ce qui faisait aussi qu’elle se sentait presque toujours mal à l’aise dans le monde, car elle s’affligeait précisément de ce qui eût été le triomphe et la joie de toute autre à sa place. On n’eût pu surprendre chez elle un seul moment d’oubli. Elle était, au contraire, toujours en garde contre ces galanteries qui flottent, en quelque sorte, dans l’air des salons, et qui semblent n’être, pour certains hommes, qu’une forme particulière de la politesse. Mais dès qu’elle croyait n’avoir plus à les redouter, elle devenait tout de suite une autre femme, confiante et bonne, facilement affectueuse, qui vous savait naïvement gré du plaisir que vous lui faisiez en lui évitant la peine d’avoir à se défendre contre vous.
Après l’éblouissement si naturel, mais si complet, qui avait suivi l’apparition de Mme d’Avray aux Charmilles, quand on eut compris ses sentiments vrais, et deviné ses secrètes pensées, chacun se fit une sorte de point d’honneur, et comme un devoir de délicatesse d’y conformer sa conduite. Parmi ces hommes à qui leur élégance et leur distinction, tout aussi bien que leur position dans le monde, permettaient certainement les plus hautes aspirations, il ne s’en rencontra bientôt plus un seul que l’on pût soupçonner de la plus légère arrière-pensée de galanterie. On ne vit plus dans la veuve de Julien d’Avray que la victime aimable et triste d’un malheur immérité, et l’on se fit comme un religieux devoir de respecter son deuil sacré.
Que d’autres pensées dussent naître dans les âmes en face d’une créature aussi parfaite, et douée de toutes les séductions qui troublent, prennent et captivent le cœur des hommes, rien de plus vraisemblable. Mais ces pensées, dont, après tout, ceux qui les avaient n’étaient pas absolument responsables, une discrétion sévère en arrêtait l’expression, et l’on pouvait n’en pas même soupçonner l’existence. Si exigeante qu’elle fût, Mme d’Avray n’avait pas le droit de demander davantage; elle le comprenait, et, heureuse du sacrifice qu’on lui faisait, bien que sa modestie ne lui permît point d’en apprécier toute la grandeur, elle faisait tout, de son côté, pour que la vie fût agréable et bonne à tous ceux qui l’entouraient. Elle leur était reconnaissante de leur discrétion; elle leur savait gré de ce qu’ils voulaient bien ne pas lui demahder, et ne pas lui offrir, et elle les en remerciait par un abandon plus confiant. Du moment où l’on voulait bien s’en tenir avec elle à l’amitié, elle savait faire de ce sentiment quelque chose de si délicieux que bientôt cette amitié n’avait presque plus rien à envier à l’amour.
Dans toute autre circonstance, et sans ce redoutable voisinage, la gentillesse de Valentine, ses grâces naissantes, et le charme de sa jeunesse en fleur n’auraient pas manqué d’attirer les hommages de tous ces dilettanti du mérite féminin, qui savaient l’apprécier partout où ils le rencontraient. Mais, sans le vouloir, ou, pour mieux dire, malgré elle, Jeanne produisait autour d’elle une impression si profonde que les autres passaient inaperçues. Elle faisait tort à sa sœur. La jeune fille disparaissait devant la femme, comme une petite étoile pâlit et s’efface dans le rayonnement d’un astre éclatant.
Mme d’Avray, quand elle avait pris la résolution de servir de guide à sa jeune sœur, prête à débuter dans le monde, n’avait pas prévu ce résultat. Cette belle intelligence avait encore d’adorables simplicités. Elle croyait qu’il suffisait de n’avoir pas de prétentions pour désarmer celles des autres. Deux ou trois expériences malheureuses n’avaient pas suffi à la désabuser.
Valentine, cependant, n’avait pas été sans s’apercevoir de l’effet produit par sa belle-sœur sur les hôtes de Mme de Parsis; mais elle n’en avait pas été surprise. Dans la candeur de sa naïve admiration pour Mme d’Avray, elle trouvait la chose toute naturelle. C’est le contraire qu’elle n’aurait ni pu ni voulu admettre. Et comme, jusqu’ici, ses sentiments intimes n’avaient jamais été intéressés dans ces questions, loin de prendre le moindre ombrage des succès obtenus par cette belle dédaigneuse, elle eût volontiers trouvé qu’on ne lui rendait pas encore toute la justice qui lui était due. Jeanne, qui lisait dans cette âme sincère comme on lit dans un livre ouvert, était touchée d’une absence aussi complète d’égoïsme et de prétention, et elle en aimait davantage la sympathique et douce créature.
«Tous ces hommes sont des maladroits! lui dit-elle un soir, au moment où elles entraient dans leur appartement. Ils ne savent même pas deviner ce que tu vaux!
–Tu es cependant bien obligée de leur pardonner! dit Valentine, avec une grâce qui n’était pas exempte de quelque malice.
–Eh! pourquoi, chérie?
–Parce que l’on ne peut pas tout faire à la fois… et qu’ils te regardent trop pour me voir!… Ah! tu auras beau faire! je sais bien où tu veux en venir. mais, vois-tu, jamais tu ne parviendras à me marier tant que tu seras veuve! Oh! il ne faut pas en vouloir aux hommes! Je sens bien qu’à leur place je ferais comme eux! Qui donc peut songer à aimer une autre femme tant qu’il garde encore l’espérance d’être un jour aimé de toi?»
Un éclair, qui s’éteignit bientôt dans une larme, brilla sous les cils noirs de Mme d’Avray. Elle prit la main de Valentine, qu’elle étreignit avec force dans les siennes, puis d’une voix profonde et grave, mais singulièrement calme:
«Tu m’avais promis, lui dit-elle, de ne jamais me faire de peine en me parlant de certaines choses! Est-ce donc ainsi que tu tiens ta parole?»
Valentine rougit comme l’enfant pris en faute et, relevant sur sa belle-sœur un regard honnête et franc, tout rempli de tendresse:
«Ce n’est pas ma faute! lui dit-elle, en murmurant ces mots tout bas à son oreille; mais je voudrais tant que tu ne fusses plus malheureuse?
–Est-ce que je me plains? fit Mme d’Avray, avec un accent où la fermeté se mêlait à la tendresse.
–Oh! non, tu mourrais plutôt à la peine, grande âme fière!
–Ne me fais donc pas plus héroïque que je ne suis! répliqua Mme d’Avray. Je n’ai point de secret pour toi, ma mignonne. Tu connais toutes mes pensées comme toutes mes actions. Tu sais mes résolutions, et tu n’ignores pas à quel point elles sont inébranlables. Laisse-moi donc au fond de mon abîme. C’est là seulement que je puis trouver la paix.»
Elle passa à deux ou trois reprises la main sur son front, puis revenant à Valentine:
«Voyons! dit-elle, parlons de toi! Je voudrais arranger ta vie. et la faire heureuse. Toute créature a droit à sa part de bonheur… et tu n’as pas eu la tienne!
–J’aimerais mieux la partager que de l’avoir toute seule!
–On ne saurait être ni meilleure que toi, ni plus délicate; mais vois-tu, ma chérie, il faut prendre le bonheur quand il vient, et comme il vient, et ne pas trop s’embarrasser des autres, surtout quand les autres ne réclament rien, ne demandent rien, et sont décidés à ne rien accepter. Il y a bien longtemps que je suis en dehors de tout… Pense donc à toi, et à toi seulement, je t’en supplie!
–Peux-tu parler ainsi? Je ne veux rien de plus que ce qui m’a été donné. Nous nous aimons, et je vis près de toi. Que puis-je souhaiter de plus?
–Oh! ceci ce n’est qu’un à-compte… en attendant mieux! fit Jeanne avec un léger sourire. Va! je sais ce que je veux dire.. J’ai assez vécu pour ne pas me tromper sur le but de la vie d’une femme. Ce but, je veux que tu l’atteignes… et je ne négligerai rien de ce qui peut t’y conduire… Notre famille a payé sa dette au malheur.
–Oh! oui, et bien payée,» fit Valentine, qui entourait d’un véritable culte la mémoire de son frère.
Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de Jeanne, et, à travers l’étoffe légère de sa robe, Mme d’Avray put sentir des larmes qui tombaient sur elle.
Elle comprit qu’il fallait laisser à cette sensibilité nerveuse le temps de se calmer. Mais, quand l’accès eut perdu quelque peu de sa violence, avec douceur, et en même temps avec force, elle releva cette belle tête éplorée, essuya les paupières rougies, et faisant asseoir Valentine auprès d’elle:
«Maintenant, lui dit-elle, soyons raisonnables et causons!»
Une imperceptible rougeur teinta la joue de la jeune fille, et un léger frisson courut autour de ses lèvres. Mais elle se rendit promptement maîtresse de cette émotion passagère, et ce fut d’une voix déjà calme qu’elle répondit à sa belle-sœur:
«Tu sais que je ne demande jamais mieux que de t’écouter: parle donc!
–De tous les hommes qui se trouvent ici, dit Mme d’Avray, il n’en est pas un seul qui ne soit digne de toi… C’est à croire vraiment que notre chère baronne a cueilli, pour te l’offrir, la fleur de son panier. Réponds-moi donc en toute liberté, et dis-moi franchechement si, parmi eux, il en est un que tu aies plus particulièrement remarqué…
–S’il en était ainsi, répliqua Valentine, il faut avouer que je n’aurais pas un grand souci de ma dignité, et que je me résignerais bien aisément à faire les premiers pas. ce qui n’est guère flatteur pour une fille de mon âge. Ces aimables seigneurs n’ont pas encore daigné se mettre en frais d’amabilité pour moi. ils n’ont pas même l’air de s’apercevoir que j’existe.
–Il me semble pourtant que, depuis quelques jours, M. Gaston de Presles était assez attentif auprès de toi. Est-ce que je me trompe?
–Pas tout à fait… et pour peu que je fusse coquette, il finirait peut-être par se décider à me faire la cour.
–Mais tu n’es pas coquette? fit Mme d’Avray qui regarda sa belle-sœur en souriant.
–Oh! pas du tout… avec lui! répondit Valentine sans la moindre hésitation.
–Il est cependant fort aimable… Il a de l’esprit, de l’entrain, de la gaîté… et je le crois très-bon enfant.
–Cela se peut; mais que veux-tu? je n’aime pas beaucoup les bons enfants. Ce n’est pas chez eux que je chercherais mon idéal! D’ailleurs, M. de Presles ne me semble pas assez sérieux; je le préférerais à beaucoup d’autres… comme valseur… mais comme mari… oh! non.
–Réservons-le donc pour le bal, puisque c’est sa spécialité, fit Jeanne avec un léger mouvement d’épaule, et passons aux hommes sérieux qui ont aujourd’hui le bonheur de te plaire.
–Oui, certes, dit la jeune fille d’un petit air décidé, qui faisait avec sa figure jeune et sa physionomie vive et mutine le contraste le plus piquant du monde.
–Alors, que penses-tu de M. d’Aquabella?
–Mais, je n’en pense pas de mal… certainement!… seulement.
–Seulement? Achève!
–Seulement, j’aurai beau faire, je ne parviendrai jamais à penser de lui autant de bien qu’il en pense lui-même… Quel contentement de soi! Il se contemple, il s’approuve, il se considère, il s’admire!… Ce n’est pas un homme, c’est un Adonis, un Narcisse, un Apollon du Belvédère! Il faut le mettre dans un musée!
–Es-tu assez méchante!
–Peut-être. mais pas trop! Ce monsieur-là, vois-tu, n’aura jamais le temps de s’occuper d’une autre personne que de la sienne… Il regarde trop sa moustache brune pour s’être seulement aperçu que j’ai des cheveux blonds… Si grand que soit son cœur, l’amour (bien légitime, j’en conviens) qu’il a pour lui-même y tient une telle place, qu’il ne lui en reste plus du tout pour loger celui que, par la suite, il pourrait avoir pour sa femme… Je ne veux pas braver une telle rivalité… Je sais mon peu de mérite, et je préfère me reconnaître vaincue d’avance.
–Tu y mets peut-être un peu trop d’humilité, mais l’humilité est une vertu chrétienne, et je ne puis que l’admirer et l’encourager chez toi… pourtant, réfléchis encore. C’est beau d’être duchesse!
–Oui, quand on aime le duc.
–Enfit, tu n’en veux pas! Jetons-le par-dessus le bord. C’est un homme à la mer!
–Je parierais qu’il sait nager! Nous le retrouverons au rivage.
–Puis-je espérer d’être plus heureuse avec M. de Lesparre?
–M. de Lesparre?
–Oui. Tu m’accorderas bien que celui-ci n’est pas léger comme M. de Presles, ni fat comme M. d’Aquabella. Bien qu’assez favorablement traité par la nature, il ne semble même pas se douter de ses avantages.
–J’avoue qu’il est modeste.
–Il, a servi dans les zouaves du pape; ce qui dénote de bons sentiments. Il s’est admirablement conduit pendant la guerre; ce qui prouve qu’il a du courage et qu’il aime son pays!
–C’est vrai!
–Il est décoré, ce qui va bien à un homme très-jeune, ’et ce qui flatte une femme.
–Tu prêches une convertie. Je le trouve charmant.
–Alors!
–Oh! pas si vite, ma chérie! Il y a encore un mais!
–Lequel donc?
–Trop d’amis au Jockey-Club!
–Ce sont gens d’excellente compagnie!
–Je le sais; mais l’amélioration des chevaux tient une trop grande place dans leur vie. Je suis malheureusement trop certaine qu’avec moi ce pauvre M. de Lesparre s’ennuierait à périr! Je serais absolument incapable de lui donner la réplique, quand il lui plairait d’aborder la question chevaline. qu’il traite avec une incontestable supériorité. et qu’il traite si souvent… Oh! tu aurais frémi, ce matin, à déjeuner, si tu avais pu voir le regard qu’il m’a jeté quand j’ai demandé naïvement à M. de Presles qu’est-ce que l’on appelait un cob, et que j’ai avoué sans détour, une minute après, ne pas trop savoir ce que c’était que de prendre un canter.
–Un canter, c’est le petit galop de chasse par lequel d’ordinaire les chevaux de course s’essayent avant de se rendre au poteau de départ. On devrait vous enseigner tout cela dans les pensions, pendant votre dernière année, après votre rhétorique… cela vous serait peut-être plus utile que la philosophie! Mais enfin cette ignorance-là n’est pas tellement honteuse qu’il y faille voir un cas pendable!
–Ce n’est pas l’avis de M. de Lesparre… car j’ai senti peser sur moi un tel dédain… que, si j’avais été sa femme, je me serais fait mourir de chagrin avant la fin de la journée. Heureusement que je ne l’étais pas encore, et Dieu m’a épargné une aussi rude épreuve! Vois-tu, ma bonne Jeanne, des hommes comme ceux-là ne peuvent épouser que des amazones. Les autres femmes ne sont vraiment pas à leur hauteur. Combien de fois celui-ci me laisserait-il dans mon boudoir pour aller à l’écurie causer avec John, Tom, Jack ou Bob, des mérites de Bonne-Aventure, de Tête-de-Fer ou de Fil-en-Aiguille! Tu me connais, toi, et tu sais que je serais aussi jalouse de ces rivales à quatre pieds que des femmes en chair et en os auxquelles il se permettrait de faire la cour.
–Ce ne serait pourtant pas la même chose.
–Presque! Quand il m’emmènerait au pesage, je serais tentée, par dépit du temps que m’auraient volé ses chevaux et ses jockeys, de parier contre ses couleurs…
–Alors, je finis par croire que tu as raison de ne pas vouloir lui faire porter les tiennes!
–J’y suis bien décidée…
–Et cela m’afflige d’autant plus que voici encore une liste d’épuisée.
–A peu près!» dit la jeune fille qui laissa tomber négligemment ce mot, prononcé à demi-voix, comme si elle n’y eût attaché qu’une fort médiocre importance, et sans même regarder sa belle-sœur.
Mais Mme d’Avray n’en fut pas moins frappée de cette parole, dans laquelle, à tort ou à raison, elle vit plus de choses qu’elle ne semblait tout d’abord pouvoir en contenir. Elle releva la tête très-vivement et chercha les yeux de Valentine, qui lui semblèrent impénétrables.
«J’en ai donc oublié? dit-elle en posant la main sur l’épaule de la jeune fille.
–Un! murmura Valentine, mais si bas que ce fut à peine si Mme d’Avray put l’entendre.
–Le comte de Kermoine, alors?
–Tu as parlé de tous les autres!
–Et pas de lui! c’est vrai.
–Je me demande pourquoi… voilà tout!
–Je vois bien maintenant que j’ai eu tort!
–Si tu en conviens… péché avoué est aussi pardonné.
–Eh! pourtant celui-ci était grave. M. de Kermoine, en effet, n’est pas léger comme M. de Presles; il n’est pas fat comme le duc d’Aquabella, et il ne passe point sa vie dans un box comme M. de Lesparre. en un mot, il est parfait!»
Valentine indiqua par un signe de tête que cette conclusion, bien qu’absolue, n’avait rien qui pût lui déplaire.
«Il est parfait, et je ne t’ai pas parlé de lui… pourquoi?
–Je me le demande! fit Valentine en regardant Jeanne avec une expression de physionomie assez malicieuse.
–Pour une seule raison, fit Mme d’Avray.
–Je serais curieuse de la connaître.
–C’est qu’il a le double de ton âge!
–Tant que cela?
–Peut-être même davantage!
––Vrai? eh bien! je te jure que je ne m’en suis jamais aperçue!
–Tu l’aimes donc, petit serpent?
–Aimer! comme tu y vas! C’est un bien gros mot, cela! Je ne le hais pas, voilà tout!
–A la façon de Chimène! C’est déjà beaucoup! Je comprends, du reste, toutes les préférences dont un prétendant comme celui-ci doit être l’objet.
–Mais ce n’est pas un prétendant!
–Il a les plus sérieux mérites et les plus précieuses qualités. Je connais peu d’hommes qui soient plus capables que lui d’assurer le bonheur d’une femme. Tu vois que je ne lui marchande pas l’éloge!
–Et je crois, en effet, répliqua Valentine, que peu d’hommes sont plus dignes de tes louanges.
–Ho! ho! nous sommes aussi avancée que cela? fit Mme d’Avray, qui posa le bout de son index sur le front de la jeune fille, et qui s’éloigna un peu d’elle, afin de mieux voir son visage, comme si elle eût pu arriver ainsi à connaître ses plus secrètes pensées.
–Mais je ne suis pas avancée du tout! répliqua Valentine avec une petite moue contrariée qui la rendit charmante.
–T’a-t-il dit au moins qu’il t’aimait?
–Il m’a dit bonjour et bonsoir, comme à tout le monde… Mais rien de plus! répondit la jeune fille, honteuse peut-être de n’avoir pas à faire d’aveux plus compromettants.
–Alors, cet homme que tu aimes… ou que tu crois aimer… tu ne sais pas s’il t’aime aussi de son côté?»
Valentine secoua la tête assez mélancoliquement.
«Non-seulement je ne suis pas sûre qu’il m’aime, répondit-elle avec une modestie touchante, et en mettant une main sur ses yeux, mais j’ai, au contraire, tout lieu de croire qu’il ne m’aime pas! Seulement, je pense trop à lui pour avoir le temps de penser aux autres.»
Ces derniers mots semblèrent rendre Mme d’Avray assez soucieuse, et sa physionomie expressive et mobile refléta toutes les inquiétudes de son âme.
«Ce sera donc toujours ainsi! murmura-t-elle. On dirait vraiment qu’une sorte de fatalité préside aux sympathies et aux antipathies de ce bas monde, nous forçant à chercher ceux qui ne songent pas à nous, et à fuir, au contraire, ceux dont le bonheur serait d’unir leur sort au nôtre. Voici trois hommes dont l’affection s’offre à cette enfant! On peut dire qu’elle n’aurait qu’à choisir entre eux… et elle n’en veut point! En voici un quatrième qui n’a rien fait pour lui prouver qu’il prend d’elle le moindre souci… et c’est précisément celui-là qu’elle s’avise d’aimer. L’aime-t-elle véritablement? Elle le croit, du moins, et tant qu’elle le croit, c’est absolument comme si elle l’aimait.»
Tout ceci devait être pour Mme d’Avray matière à de bien sérieuses réflexions. La tranquillité de Valentine était attaquée dans le présent; son bonheur menacé dans l’avenir. Elle le voyait et s’en effrayait. Mais ce n’est pas assez que de voir le mal, il y faut porter remède.
Comme toutes les personnes qui ont vécu dans la solitude, et que les rudes épreuves de la vie ont en quelque sorte repliées sur elles-mêmes, Jeanne était peut-être plus sérieuse que ne le sont les femmes dans les conditions ordinaires de la vie. Elle ne se perdait point volontairement dans le rêve; son esprit sérieux et droit voulait voir clair dans le jeu des autres et dans le sien. Elle avait la résolution nette, et savait, au besoin, prendre un parti décisif.
Mais il y a des cas douteux et des conjectures difficiles qui condamnent à quelque hésitation les esprits même les plus résolus. Mme d’Avray se voyait, en ce moment, livrée à une incertitude qui, en se prolongeant, pouvait devenir singulièrement pénible.
Elle ne voulait pas, du moins, en donner le spectacle à sa jeune sœur.
«Va dormir, lui dit-elle, et tâche de ne pas trop songer à lui. je te promets d’y penser pour toi!.
–Chère petite mère!» fit Valentine, qui prit la main de Mme d’Avray, et la porta à ses lèvres avec un geste caressant et doux.
VI
Table des matières
Les deux jeunes femmes se séparèrent: chacune rentra dans sa chambre, où peut-être ni l’une ni l’autre ne goûtèrent un sommeil bien paisible. Mais Valentine ressentait les troubles délicieux d’un naissant amour, tandis que Jeanne voyait des soucis nouveaux s’ajouter à d’anciennes et toujours cuisantes douleurs. La vie nous fait ainsi des parts inégales; mais la veuve de Julien d’Avray, quand elle était soutenue par la pensée du devoir, n’était pas une femme à se laisser décourager ni abattre. Désintéressée maintenant de beaucoup de choses qui passionnent tant d’autres créatures, sa devise, quand il ne s’agissait que d’elle, était volontiers le laisser-faire et le laisser-passer de ceux qui n’ont plus rien à espérer de la vie, et qui ne veulent plus lui demander rien. Mais, dès qu’il s’agissait de la chère créature dont elle voulait que le bonheur fût son œuvre, tout changeait d’aspect: cette seule pensée lui rendait facile ce qui, sans elle, lui eût paru tout simplement impossible, et elle se trouvait capable de tous les efforts, et prête à tous les sacrifices.
Disons tout de suite que des circonstances particulières rendaient en ce moment sa position délicate et son âme perplexe.
Si grande, en effet, que fût la discrétion de M. de Kermoine, et si profond le respect dont il entourait Mme d’Avray, Jeanne était trop femme, c’est-à-dire trop fine, pour ne pas s’être aperçue de la vive sympathie qu’elle avait inspirée, bien involontairement, à celui-là même qui était en ce moment l’objet des secrètes préférences de Valentine. Elle avait agi avec lui, depuis son arrivée aux Charmilles, comme elle agissait toujours avec ceux qu’elle voyait prêts à tomber en péril d’amour, c’est-à-dire qu’elle avait apporté dans leurs rapports mutuels plus de réserve encore qu’elle n’en mettait dans sa conduite avec tout le monde, et c’était beaucoup dire. Elle se gardait bien de crier: Au feu! avant de brûler, ce qui n’a d’autre effet que de donner aux gens, qui peut-être n’y pensent point, l’idée d’incendier la maison. Elle laissait aux coquettes émérites le soin de lancer entre deux œillades des phrases comme celles-ci:
«Gardez-vous de m’aimer, car je ne saurais vous le rendre!»
Cette précaution prétendue n’était à ses yeux qu’une provocation indirecte et du plus mauvais goût. Ces petits manèges lui paraissaient indignes d’une femme vraiment honnête, et elle eût rougi de se les permettre. Mais, comme toutes les femmes qui ont ce tact, que ne tarde point à vous donner la pra.tique du vrai monde, elle avait une manière, aussi claire que la parole, de faire comprendre ce qu’elle ne voulait pas dire. Tout en restant aimable et gracieuse, pour peu que, chez l’autre, la conversation prît un tour plus intime et menaçât de tourner aux tendresses dangereuses, elle descendait tout à coup à des températures sibériennes. Le froid se communique comme le chaud; en devinant ce qui se passait en elle, les plus audacieux se trouvaient prévenus et rappelés à l’ordre par avance, et les plus indiscrets, qui n’étaient pas même tentés de l’être avec elle, devenaient tout à coup réservés en l’approchant!
Mais ce système préventif, si heureusement trouvé, n’était pas susceptible de recevoir avec tout le monde la même application. Si, en effet, l’inconsolable veuve avait rencontré parfois de jeunes étourdis, gâtés par de faciles succès, et avec lesquels sa froideur un peu hautaine n’était autre chose qu’une mise en garde nécessaire, le cas n’était plus le même vis-à-vis d’un homme comme M. de Kermoine, qui imposait à tous le respect de son noble caractère. Avec celui-là, il fallait plus d’égards et d’autres ménagements. Il n’avait eu, d’ailleurs, pour Mme d’Avray, que le sentiment le plus pur et le culte le plus chevaleresque. Si, à l’exemple de beaucoup d’autres, et dans le premier moment, il avait pu être entraîné par un sentiment trop vif, il s’était bientôt aperçu qu’il faisait fausse route; mais, au lieu de s’obstiner dans son erreur, il était, au contraire, revenu sur ses pas, sans attendre l’avertissement, avec la prudence de l’homme avisé qui ne veut pas s’avancer sur un terrain brûlant.
Pour quiconque savait voir,–et Mme d’Avray avait une de ces clairvoyances que rien ne saurait mettre en défaut,–il était bien certain que M. de Kermoine luttait avec une rare énergie contre son cœur.
VII
Table des matières
Pas un mot à ce sujet n’avait été échangé entre Jeanne et lui. Si peu qu’on en eût dit, c’eût été peut-être trop encore! Mais il y a des choses qui se devinent si bien que la parole devient vraiment inutile pour les exprimer.
Mme d’Avray comprit tout ce qui se passait au fond de cette âme, et elle fut très-reconnaissante au digne gentilhomme de la lutte généreuse qu’il soutenait contre lui-même, afin de ne pas mériter ses déplaisirs. De tous les hommes qui, depuis la mort de son mari, s’étaient sentis attirés vers elle par une sympathie plus ou moins discrète, pas un seul ne lui avait semblé plus digne d’inspirer un véritable intérêt; pas un seul, si elle n’eût été attachée par des liens qui devaient être éternels, à ce mort, pour elle toujours vivant, ne lui eût paru mieux mériter son affection. Elle lui savait gré de l’avoir si bien comprise, et d’avoir su mettre tant de tact dans leurs relations, qu’elle ne s’était jamais vue dans la nécessité d’arrêter chez lui, comme chez beaucoup d’autres, la manifestation de sentiments dont il était à tout le moins inutile de l’entretenir. Elle avait su apprécier la noblesse et la générosité d’une telle conduite, et comme elle ne voulait être en reste avec personne, il s’était formé vite entre elle et le comte de Kermoine une sorte d’intimité, pleine de confiance aimable et de doux abandon, à laquelle tous deux trouvaient du charme, et dont il était certain que ni l’un ni l’autre ne franchiraient les limites.
Mais de telles dispositions respectives, pleines de réticences et de sous-entendus, ne sont pas de celles qui conviennent pour engager les préliminaires d’une campagne matrimoniale, ayant pour but de faire accepter une autre femme qu’elle à un homme aussi ferme que M. de Kermoine dans ses résolutions, aussi absolu dans ses sentiments. Il eût fallu pour atteindre ce but, une habileté de diplomatie dont Mme d’Avray, âme si loyale et si droite, qui avait encore gardé la candeur et la simplicité de ses jeunes années, n’avait pas donné de preuves jusqu’ici. Peut-être en serait-elle capable. Quand les femmes veulent, elles veulent bien, et leur désir leur fait trouver des forces inconnues: mais la question restait aussi douteuse qu’elle était grave. Mme d’Avray n’était pas de celles avec qui tous les prétextes sont bons pour aborder les thèses réservées, et les questions délicates que l’on traitait jadis de préférence, dans les cours d’amour du moyen-âge et de la Renaissance. Ces sujets-là invitent aux allusions plus ou moins détournées, et permettent de tout dire. Le mot de mariage s’y glisse naturellement, et quand on ne le dit pas pour soi-même, on le prononce pour le compte des autres. L’allusion vient d’abord. Une proposition plus directe ne tarde pas à la suivre, et l’on en arrive assez vite au but que l’on voulait atteindre.
Rien de semblable avec Mme d’Avray, dont la conversation prenait tout de suite une tournure sérieuse, presque sévère, qu’elle ne quittait plus, et qui se gardait avec soin du sentimentalisme amollissant dont il semble à trop de gens qu’il soit impossible de sortir dans un tête-à-tête entre homme et femme.
Cette nuance très-décidée, et accusée si franchement, du caractère de Mme d’Avray ne pouvait point échapper à un observateur aussi fin que M. de Kermoine, et il avait trop à cœur de se conformer en toute chose aux secrètes intentions d’une personne éprouvée par de si grandes douleurs, pour jamais courir le risque de la froisser, en ramenant la conversation sur ce qu’il appelait parfois assez plaisamment les sujets défendus.
Mais, comme s’il entrait dans la destinée des femmes de n’être jamais satisfaites de notre manière d’être avec elles, et qu’elles voulussent se plaindre également et de nos révoltes et de notre obéissance, Jeanne éprouvait quelque dépit de voir que M. de Kermoine s’était rendu si aisément à ses désirs. Injuste en cela, comme beaucoup d’autres l’eussent été à sa place et dans les mêmes circonstances, elle oubliait le gré qu’elle lui avait su tout d’abord de s’être si bien conformé à sa pensée, et de l’avoir comprise sans la contraindre à trop s’expliquer. Et maintenant que, pour des raisons qui lui étaient toutes particulières, cette réserve contrariait ses plans, elle était tentée de lui faire un reproche de la même chose dont elle lui avait fait tout d’abord un mérite. La justice absolue n’a jamais été comptée au nombre des vertus des femmes, elles l’avouent à leurs heures de franchise.
Il est certain, pourtant, que si M. de Kermoine se fût laissé aller avec Jeanne à ces causeries émues, palpitantes, pleines de frémissements, auxquelles il aurait trouvé une saveur si capiteuse et un charme si enivrant, rien n’eût été plus facile pour elle, à l’aide de ses transitions savantes et bien ménagées dont les gens d’un certain monde possèdent toujours le secret, que de ramener l’entretien des sphères trop ardentes où il aurait sans doute voulu s’égarer, vers les régions plus calmes où fleurit l’amour permis, sous le ciel conjugal. N’eût-il point, alors, tout naturellement reporté ses yeux sur cette jeune et charmante enfant, dont le cœur innocent et naïf ne faisait que de s’ouvrir à la vie, et qui l’avait aimé, cet homme trop heureux, avant même de savoir ce que c’était que l’amour. Jeanne lui eût fait comprendre alors qu’il ne pouvait goûter un bonheur durable et vrai que dans la tendresse infinie et pure d’un jeune être que la vie n’a pas encore effleuré, dont l’âme ne recèle aucune image étrangère, et qui n’est pas condamné à effacer le souvenir d’un autre pour trouver le bonheur dans les bras de celui qui la presse sur sa poitrine.
Elle avait obéi à d’autres mobiles, et, ne prévoyant pas que les préférences de Valentine se porteraient sur celui de tous les amis de Mme de Parsis dont l’âge avait le moins de rapport avec le sien, elle avait, comme on dit, brûlé ses vaisseaux, et, en faisant comprendre que toutes les questions de sentiment lui étaient ou désagréables ou indifférentes, elle avait mis un galant homme dans l’impossibilité de jamais les aborder devant elle.
Revenir maintenant sur ses pas, après la retraite si vive qu’elle avait faite, n’était-ce point paraître adresser une sorte de provocation personnelle à un homme auquel, hélas! elle avait interdit jusqu’à l’espérance?
Mme d’Avray comprenait tout cela, et aucun des périls de la situation ne lui échappait; elle voyait les écueils au milieu desquels il lui faudrait naviguer, et elle se disait que ce ne serait pas trop de toute sa prudence pour ne briser sa barque ni sur l’écueil de Charybde, ni sur le rocher de Scylla. Il fallait donner à M. de Kermoine assez de confiance pour qu’il fit de nouveau quelques pas en avant, et il ne fallait point se compromettre assez pour qu’il pût jamais accuser de coquetterie une personne naturellement droite et franche. Faire concevoir des espérances que, bientôt après, elle-même se verrait forcée d’anéantir, c’était là une sorte de manœuvre peu loyale qu’elle ne voulait point avoir à se reprocher. Il y avait chez elle une fleur de délicatesse qu’elle avait toujours respectée, et qui, avec sa fidélité à l’ombre adorée, était l’orgueil et la force de sa vie. Elle voulait emporter cette fleur intacte dans la mort, sans que le plus léger souffle l’eût flétrie… ou même effleurée…
Si de tels scrupules lui faisaient honneur, il faut du moins reconnaître qu’ils paralysaient singulièrement ses moyens d’action. Il lui fallait suivre, sans la franchir jamais, la ligne imperceptible qui sépare chez certaines femmes, l’amabilité permise de la coquetterie défendue. Elle connaissait trop bien, d’ailleurs, la nature ardente, exaltée, sensible à l’excès de M. de Kermoine pour ne pas savoir qu’il était inutile avec lui d’insister sur les choses, et qu’il lui suffisait pour être comprise des indications les plus légères. Avec des organisations comme celles-là, il faudrait pouvoir déployer toujours un tact suprême. Par bonheur, le tact, cette vertu mondaine, était une des qualités dominantes de Mme d’Avray. Son cœur la lui eût donnée à défaut de son esprit, car c’était de son cœur que lui venait tout ce qu’il y avait de bon en elle. Une fois encore, elle était décidée à suivre toutes ses inspirations.
VIII
Table des matières
Le déjeuner était, aux Charmilles, le repas le plus gai de la journée. C’était le premier instant où se retrouvaient tous les hôtes de la baronne: on y discutait le programme de la journée; on y décidait les promenades et les divertissements qui occuperaient,– jusqu’au dîner,–les longues heures de l’après-midi. La soirée toute entière appartenait à Mme de Parsis, qui, comme la plupart des châtelaines, se montrait assez jalouse de ses droits.
Valentine et Jeanne, les dernières venues dans la maison, et qui ne connaissaient pas le pays, se conformaient toujours aux désirs des autres, et, sans ambitionner de faire prévaloir leur voix au chapitre, se rangeaient au contraire assez docilement à l’avis de la majorité. On ne laissa donc point que d’être assez étonné, quand un matin Mme d’Avray, qui ne demandait jamais rien, s’informa s’il ne serait pas possible de lui faire voir ces célèbres gorges d’Apremont, dont on parle tant, et que tous les guides de Fontainebleau montrent aux étrangers comme une des merveilles de leur forêt.
On fut si ravi d’entendre Mme d’Avray émettre un désir, elle qui si souvent avait obéi aux désirs des autres, que l’on vota par acclamation la promenade aux gorges d’Apremont. On l’eût volontiers remerciée d’avoir bien voulu souhaiter quelque chose.
Mais s’il y eut quelqu’un de particulièrement heureux de cette fantaisie de Jeanne, ce fut M. de Kermoine, qui, la veille au soir, avait fait un éloge pompeux de ce paysage incomparable, et qui, par conséquent, pouvait s’attribuer une bonne part dans la détermination de la jeune femme.
«Je veux que la fête soit complète, dit à son tour Mme de Parsis. Je vous donnerai le grand breack, et l’on attellera à quatre.
–En Daumont, alors? fit le duc d’Acquabella.
–Oui, avec vos jockeys anglais, gros comme le poing, et qui font mettre tout le monde aux portes le long de la route, continua M. de Presles.
–M. de Kermoine mène si bien à grandes guides! fit Valentine avec un geste d’admiration naïve.
–Va pour les grandes guides! reprit la baronne. Le four-in-hand est, en effet, le triomphe du comte, et cela se trouve d’autant mieux, mon cher duc, que ce petit drôle de Jim a beaucoup poussé depuis qu’il est ici. Il n’est déjà plus appareillé avec Tom. Il faudra me changer cela. ou trouver le moyen de l’empêcher de grandir!»
Les femmes, qui ne laissent jamais échapper l’occasion de changer de robe, montèrent à leurs chambres et firent ces jolies toilettes de promenade, plus élégantes pour beaucoup d’entre elles que la robe décolletée du soir, qui n’est tolérable qu’avec une véritable perfection des bras, des épaules et des attaches de la tête et du cou. Valentine, aidée des conseils de Jeanne, avait combiné un petit costume mi-parti amazone et toilette de course, dont l’ensemble était particulièrement réussi. La robe, genre fourreau, très-serrée à la ceinture, très-étroite, collée aux hanches, laissait voir toute la pureté de la ligne ondoyante et souple qui dessinait le galbe élégant d’un corps jeune et beau. Sur cette jupe d’un gris bleu, dont la nuance ardoisée prenait des teintes changeantes, elle avait mis une sorte de veste, façon de justaucorps, en drap léger, couleur feuille morte, aux larges boutons d’ivoire, et soutachée, couleur sur couleur, avec un goût et une originalité que tout le monde remarqua. Par une disposition hardie, imitée depuis, mais nouvelle alors, ces boutons, taillés en losange, partaient de l’épaule gauche, et, par un biais audacieux, descendaient jusqu’à la hanche droite. L’œil s’étonnait tout d’abord; il lui fallait quelque temps pour s’accoutumer à cette bizarrerie, à laquelle toutefois il finissait par trouver quelque chose d’original et de piquant. Un chapeau de la bonne faiseuse, un de ces chapeaux microscopiques qui coûtent d’autant plus d’argent qu’on emploie moins d’étoffe pour les faire, donnait à cette tête blonde, mignonne et petite, je ne sais quoi de mutin qui ajoutait encore à la grâce enchanteresse de ce frais et joli visage. Coupé à tort sur le modèle ordinaire, il ne suffisait point à contenir la masse opulente de la chevelure qu’on lui confiait. Mais son mélange exquis de paille brune et de satin crème, comme disent ces dames, coquettement relevé sur le côté, attirait le regard, qu’aucune déception n’attendait. Deux plumes de lophophore, piquées au cimier, comme une aigrette de colonel, l’une verte comme une émeraude, et l’autre rouge comme un rubis, donnaient à cette coiffure un éclat et un brio qui la rendaient impossible à porter pour une personne moins distinguée et moins sûre d’elle que la charmante sœur de Mme d’Avray.
Si élégantes qu’elles pussent être, les autres femmes, en voyant cette petite perfection, durent se déclarer vaincues d’avance. Aucune comparaison n’était possible en face d’une telle supériorité: il ne restait plus qu’à baisser pavillon.
On s’en vengea comme on put par de petits mots méchants:
«Mais ce n’est pas une personne vivante que cette jeune demoiselle! c’est une gravure de modes! dit la jolie Moïna de Saint-Cyran, dont la mise ne laissait pourtant rien à désirer. Je repars demain pour Paris, afin de conférer avec Worth.
–Le fait est, lui répondit à demi-voix Mme de Blémont, que, si nous nous mettons sur ce pied-là pour faire des promenades en forêt, je ne sais plus comment on s’habillera pour dîner.»
Les hommes, qui n’avaient aucune raison de se montrer si sévères, firent un succès à Mlle d’Avray quand elle parut sur le perron.
«Je voudrais être peintre, lui dit M. de Presles, car je m’immortaliserais si je pouvais vous montrer comme je vous vois!
–La Grèce, qui adorait la beauté, vous eût élevé des autels, dit M. d’Acquabella, qui se piquait un peu de mythologie.
–Et au lieu de vous faire traîner par des chevaux, elle vous eût donné un char de nacre et d’ivoire, attelé de quatre colombes blanches, poursuivit M. de Lesparre.
–Ce qui m’aurait privé de l’honneur de vous conduire!» fit M. de Kermoine, qui ne put s’empêcher de la trouver ravissante, et qui lui offrit pour son corsage la rose thé qu’il allait mettre à sa boutonnière.
Valentine remercia d’un sourire qui eût ouvert les portes du ciel à l’homme qui l’aurait aimée, et elle prit la fleur, moins fraîche et moins brillante que ses joues.
«J’adore les colombes, dit-elle; mais pour aller où je veux, je préfère encore les chevaux… surtout, monsieur, quand c’est vous qui les menez.»
La jeune fille achevait ces mots, quand Mme d’Avray parut derrière elle.
La simplicité de l’aînée des deux belles-sœurs contrastait singulièrement avec l’élégance de la plus jeune. Jeanne, en femme qui semblait avoir renoncé pour toujours aux artifices de la coquetterie, s’était contentée de jeter par-dessus sa robe une sorte d’enveloppe d’une couleur indécise, voisine de la feuille-morte, et qui semblait n’avoir d’autre but que de dissimuler sa tournure et sa taille. Son chapeau rond, en paille brune, orné de rubans noirs, sans rubans et sans fleurs, n’avait d’autre prétention que d’abriter sa tête, en ne cherchant point à la parer.
Mais Jeanne était un peu comme ces princesses des contes de fées, qu’on habillait d’une peau d’âne, sans parvenir à cacher leur beauté; même sous les plus misérables accoutrements, on les reconnaissait comme filles de rois. Valentine elle-même, si éblouissante tout à l’heure, s’effaça dès que Mme d’Avray se fut montrée.
Cependant, comme la princesse déguisée ne semblait pas vouloir sortir de son incognito, on n’osa pas l’admirer tout haut, et les plus audacieux ne se permirent qu’un léger murmure approbateur.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.