Kitabı oku: «Contes et romans populaires»
Erckmann-Chatrian
Contes et romans populaires

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306243
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
MYRTILLE
I
II
ILLUSTRATIONS DE ÉMILE BAYARD.
I
II
III
V
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
L’HÉRITAGE DE L’ONCLE CHRISTIAN
LE COMBAT D’OURS
LE BOUC D’ISRAEL
UNE NUIT DANS LES BOIS
I
II
LA REINE DES ABEILLES
ILLUSTRATIONS DE GLUCK.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII.
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
LE TISSERAND DE LA STEINBACH
ILLUSTRATIONS DE LÉON BÉNET.
LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR
MON ILLUSTRE AMI SELSAM
I
II
LA PÊCHE MIRACULEUSE
I
II
LA VOLEUSE D’ENFANTS
I
II
III
LE BLANC ET LE NOIR
I
II
LE CABALISTE HANS WEINLAND
LE REQUIEM DU CORBEAU
I
II
LE CHANT DE LA TONNE
LE CITOYEN SCHNEIDER
I
II
ILLUSTRATIONS DE THÉOPHILE SCHULER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
ILLUSTRATIONS DE THÉOPHILE SCHULER.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
IX
X
LES AMOUREUX DE CATHERINE
I
II
III
IV
ENTRE DEUX VINS
ILLUSTRATIONS DE THÉOPHILE SCHULER.
I
II
III
IV
V
LES BOHÉMIENS
I
II
III
LE VIOLON DU PENDU
ILLUSTRATIONS DE LÉON BÉNET.
LE JUIF POLONAIS
PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
LE RÊVE D’ALOIUS
MESSIRE TEMPUS
L’OEIL INVISIBLE
1
II
III
LA COMÈTE
LE BOURGMESTRE EN BOUTEILLE
LE COQUILLAGE DE L’ONCLE BERNARD
LA TRESSE NOIRE
LE TALION
I
II
L’INVENTEUR

I
Table des matières
Dans la petite bourgade forestière du Graufthal, sur la limite des Vosges et de l’Alsace, vivait, il y a quelques années, un de ces respectables médecins campagnards qui portent encore la perruque, le grand habit carré, la culotte courte et les souliers à boucles d’argent.
Ce digne homme s’appelait Frantz Mathéus; il tenait de ses ancêtres la plus vieille maison du hameau, un verger, quelques serres de labour sur la montagne, quelques arpents de prairies dans la vallée, et si vous ajoutez à ce modeste patrimoine les œufs le lait, le fromage, de temps en temps une poule maigre que les braves paysans apportent à monsieur le docteur, par grande reconnaissance, vous aurez tout le revenu de maître Frantz; il suffisait à son entretien, à celui de sa vieille servante Martha et de son cheval Bruno.
Maître Frantz était le type curieux des anciens doctores medicinæ, theologiæ on philosophiæ de la bonne école allemande; sa figure exprimait la plus douce quiétude, la plus parfaite bonhomie; sa passion dominante était la métaphysique. Le plaisir que vous auriez, je suppose, à relire Candide ou le Voyage sentimental, il l’éprouvait à méditer le Tractatus theologico-politicus de Baruch Spinosa, ou la Monadologie de Leibnitz. Il faisait aussi des expériences de physique et de chimie pour se distraire.
Ayant mis un jour de la farine de seigle ergoté dans une bouteille d’eau, il s’aperçut, au bout d’un ou deux mois, que son seigle avait fait naître de petites anguilles, lesquelles en produisirent bientôt une foule d’autres. Mathéus, transporté d’enthousiasme à cette découverte, en conclut aussitôt que, si l’on pouvait faire des anguilles avec de la farine de seigle, on pourrait faire des hommes avec de la farine de froment. Mais, après y avoir mieux réfléchi, le savant docteur pensa que cette transformation devait s’opérer lentement, progressivement: que du seigle naissaient des anguilles, des anguilles d’autres poissons de toute espèce, de ces poissons des reptiles, des quadrupèdes, des oiseaux; ainsi de suite, jusqu’à l’homme inclusivement, le tout en vertu de la loi du progrès. Il appela cette progression l’échelle des êtres. Et comme maître Frantz avait étudié le grec, le latin et plusieurs autres langues, il se mit à composer un magnifique ouvrage en seize volumes, intitulé : Palingénésie psycologico-anthropo-zoologique, expliquant la création spontanée, la transformation des corps et la pérégrination des âmes; alléguant Brahma, Vichnou, Siva, Isis et Osiris, Thalès de Milet, Héraclite, Démocrite, enfin tous les philosophes cosmologiques, tant anciens que modernes.
Il envoya quelques exemplaires de cet ouvrage aux universités d’Allemagne, et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que bon nombre de philosophes adoptèrent son système; on lui conféra les titres de membre correspondant de l’Institut chirurgical de Prague, de la Société royale des sciences de Gœttingue et de conseiller vétérinaire des haras de Wurtzbourg.
Mathéus, encouragé par ces illustres suffrages, résolut alors de faire une seconde édition de sa Palingénésie, enrichie de notes hébraïques et syriaques pour en élucider le texte.
Mais sa vieille servante, femme de grand sens, lui représenta que cette glorieuse entreprise lui coûtait déjà la moitié de son bien, et qu’il serait forcé de vendre sa maison, son verger et ses prairies pour faire imprimer les notes syriaques; elle le supplia de songer un peu plus aux choses terrestres et de modérer son ardeur anthropo-zoologique.
Ces considérations judicieuses contrarièrent beaucoup maître Frantz, mais il ne put se dissimuler que la bonne femme avait raison; il exhala de profonds soupirs, et renferma dans son cœur ses aspirations vers la gloire.
Or tout cela s’était passé depuis longtemps; Mathéus avait repris le cours de sa vie habituelle: il montait à cheval de grand matin, pour aller visiter ses malades; il rentrait tard, harassé de fatigue; le soir, au lieu de s’enfermer dans sa bibliothèque, il descendait au jardin pour émonder sa treille, écheniller ses arbres, sarcler ses laitues; après le souper, arrivaient Jean-Claude Wachtmann le maître d’école, Christian le garde-champêtre, et quelques commères du voisinage avec leurs rouets. On s’asseyait autour de la table, on causait de la pluie et du beau temps, Mathéus s’entretenait de ses malades, puis on allait tranquillement se coucher à la nuit close, pour recommencer le lendemain.
Ainsi se passaient les jours, les mois et les années. Mais cette existence paisible ne pouvait consoler maître Frantz d’avoir manqué sa vocation; souvent, dans ses courses lointaines, seul au milieu des bois, il se reprochait son inaction funeste: «Frantz, se disait-il, ta place n’est point au Graufthal; tous ceux que l’Être des êtres a rendus dépositaires des trésors de la science se doivent à l’humanité... Que répondras-tu, Frantz, à ce grand Être, quand l’heure de rendre tes comptes sera venue et qu’il te dira d’une voix foudroyante:
«Frantz Mathéus, je t’avais doué de la plus
«magnifique intelligence, je t’avais dévoilé
«les choses divines et humaines, je t’avais
«destiné, dès l’origine des siècles, à répandre
«les lumières de la saine philosophie... Où
«sont tes œuvres? En vain voudrais-tu t’ex-
«cuser sur la nécessité de soigner tes malades;
«ces devoirs vulgaires n’étaient pas faits pour
«toi; d’autres les auraient remplis à ta
«place... Va, Frantz, va, tu n’étais pas digne
«de la confiance que je t’avais accordée, je
«te condamne à redescendre dans l’échelle
«des êtres!»
Quelquefois même le bonhomme s’éveillait au milieu de la nuit, en s’écriant:
«Frantz! Frantz! tu es bien coupable!»
Sa vieille servante accourait tout effarée:
«Que se passe-t-il donc, mon Dieu!
—Ce n’est rien, ce n’est rien, répondait Mathéus; je viens de faire un mauvais rêve.»
Cet état moral de l’illustre docteur ne pouvait durer toujours; la compression de ses tendances métaphysiques était trop forte.
Un soir qu’il rentrait au village en suivant les bords de la Zinsel, il rencontra un de ces colporteurs de bibles et d’almanachs qui pénètrent jusque dans la haute montagne pour débiter leur marchandise.
Maître Frantz n’avait jamais perdu le goût des bouquins; il mit pied à terre et s’informa des livres que vendait le colporteur.
Par le plus grand des hasards, celui-ci possédait un exemplaire de l’Anthropo-zoologie, dont il n’avait pu se défaire depuis quinze ans, et voyant Mathéus considérer cet ouvrage avec un amour tout paternel, il ne manqua point de lui dire qu’on ne vendait que cela, que tout le monde voulait lire ce livre, qu’on n’en faisait plus, et qu’il devenait tous les jours plus rare, à force d’être demandé.
Le cœur de maître Frantz battait avec force, sa main tremblait,
«O grand Démiourgos! grand Démiourgos! murmurait-il, c’est ici que je reconnais ta sagesse infinie: par la bouche des simples, tu rappelles les sages à leurs devoirs!»
En rentrant au Graufthal, maître Frantz était dans une agitation extrême; il allait et venait au hasard, une foule d’idées incohérentes se pressaient dans son esprit: Irait-il siéger à Gœttingue? irait-il à Prague? Ferait-il réimprimer la Palingénésie avec de nouvelles notes? ou bien apostropherait-il le siècle sur son indifférence en matière anthropo-zoologique?
Tout cela le tourmentait, l’émouvait; mais ces moyens lui paraissaient trop longs, et son impatience n’admettant plus de retard, il résolut de suivre l’exemple des anciens prophètes et d’aller lui - même prêcher sa doctrine dans l’univers.
II
Table des matières
Lorsque Frantz Mathéus eut pris la généreuse résolution d’éclairer le monde de ses lumières, un calme étrange, indéfinissable descendit au fond de son âme.
C’était la veille de la Saint-Boniface, vers six heures du soir; un soleil splendide illuminait le vallon du Graufthal et découpait sur le ciel limpide les flèches immobiles des hauts sapins.
Le bonhomme était assis dans l’antique fauteuil de ses pères, près de la petite fenêtre à vitraux de plomb; ses regards parcouraient le hameau silencieux et s’étendaient autour des montagnes vaporeuses.
Les campagnards fauchaient l’herbe sur la lisière ombreuse des forêts; les femmes et la vieille Martha elle-même, armées de leurs râteaux, retournaient le foin en chantant les vieux airs du pays.
La Zinsel murmurait doucement dans son lit de roseaux; un vague bourdonnement remplissait l’air; de longues files de canards remontaient le cours de la rivière et jetaient parfois leurs cris nasillards à travers l’espace; les poules dormaient à l’ombre des murs, aux bâtons des charrettes, parmi les herses, les charrues et les attirails du labour; quelques enfants joufflus se traînaient et jouaient sur le seuil des chaumières, et les chiens de garde, le museau entre les pattes, cédaient eux-mêmes à l’ardeur accablante du jour.
Ce spectacle si calme émut insensiblement le cœur de Mathéus; des larmes silencieuses mouillèrent ses joues vénérables; il prit sa tête déjà grisonnante entre ses mains, et les coudes au bord de la fenêtre, il se mit à sangloter comme un enfant.
Une foule de souvenirs attendrissants se présentaient à sa mémoire: cette demeure rustique, asile de son père; ce petit jardin, dont il avait cultivé les arbres et semé les moindres plantes; ces vieux meubles de chêne, brunis par le temps, tout lui rappelait son bonheur paisible, ses habitudes; ses amis, son enfance, et l’on eût dit que chacun de ces objets inanimés prenait une voix touchante pour le supplier de ne pas les quitter, pour lui reprocher son ingratitude et le plaindre d’avance de son isolement dans le monde.
Et le cœur de Frantz Mathéus était l’écho de toutes ces voix, et de nouvelles larmes, à chaque souvenir, débordaient plus abondantes de ses yeux.
Puis, quand il venait à penser à ce pauvre hameau dont il était en quelque sorte l’unique providence; quand il regardait à travers ses pleurs chacune de ces petites portes où il s’était arrêté tant de fois pour donner des consolations, pour distribuer des secours et soulager les souffrances humaines; quand il se rappelait toutes les mains qui avaient pressé les siennes, tous les regards d’affection et d’amour qui l’avaient béni, alors il restait comme accablé sous le poids de sa résolution et n’osait songer à l’heure du départ.
«Que dira Christian Schmitt, pensait-il, lui dont j’ai sauvé la femme d’une maladie cruelle, et qui ne sait comment me témoigner sa reconnaissance? Que dira Jacob Zimmer, que j’ai préservé de la ruine, lorsqu’il n’avait plus un pauvre liard pour faire rebâtir sa grange? Que dira la vieille Martha, elle qui me soigne comme une tendre mère, qui m’apporte tous les matins mon café à la crème, qui raccommode mes culottes et mes bas, et qui ne peut se coucher qu’après m’avoir bien couvert et tiré le bonnet de coton sur les deux oreilles? Pauvre Martha! pauvre, pauvre bonne vieille Martha! encore hier elle me tricotait des chaussettes bien chaudes, et mettait à part la douzaine de chemises neuves qu’elle a filées pour moi de ses propres mains! Et que dira Georges Brenner, qui m’amenait, il y a quinze jours, du bois pour l’hiver prochain, par affection, le brave homme, car il ne voulut rien recevoir! Oui! que dira Georges Brenner en apprenant que son bois sera brûlé par un autre? Il se fâchera, c’est un homme de la race canine, qui n’entend pas raison et qui ne me laissera jamais partir.»
Telles étaient les réflexions de Frantz Mathéus, et si sa résolution n’avait pas été ferme, inébranlable, tant d’obstacles auraient abattu son courage.
Mais à mesure que le soleil s’inclinait vers le Falberg et que la fraîcheur de la nuit s’étendait dans la vallée, il sentit le calme et la sérénité renaître dans son âme; ses yeux se levèrent au ciel avec amour, les derniers rayons du crépuscule illuminèrent son front inspiré ; on eût dit qu’il priait en silence: Frantz Mathéus rêvait aux conséquences incalculables de son système pour le bonheur des races futures, et l’arrivée de Martha put seule interrompre le cours de ses méditations sublimes.
Il entendit sa vieille servante entrer dans la cuisine, déposer son râteau dans le coin de la porte et prendre la vaisselle pour faire les apprêts du souper.
Ces bruits familiers à son oreille, les pas de Martha qu’il aurait reconnus entre mille, les rumeurs du hameau, le chant des faneuses et des faucheurs qui rentraient joyeusement chez eux, les petites fenêtres qui s’éclairaient une à une, tout cela émut encore le bonhomme: il n’osait bouger de son siège; les mains jointes, la tête inclinée, il recueillait avec attendrissement ces bruits confus: «Ecoute ces voix amies, se disait-il, car peut-être tu ne les entendras plus jamais! jamais!...»
Tout à coup Martha ouvrit la porte; elle ne pouvait voir son maître et demanda:
«Êtes-vous là, monsieur le docteur
—Oui, Martha, je suis là, répondit Mathéus d’une voix tremblante.
—Mon Dieu, Monsieur, comment pouvez-vous ainsi rester dans l’obscurité ? Je cours chercher de la lumière.
—C’est inutile, j’aime mieux te parler ainsi... J’aime mieux te dire... Viens... Écoute-moi!»
Mathéus ne put articuler un mot de plus, son cœur battait avec force; il pensait: «Si je voyais sa figure quand je lui dirai... ce que je dois lui dire... ça me ferait trop de peine»
Martha sentit à l’accent du docteur qu’elle allait apprendre quelque funeste nouvelle, ses genoux fléchirent.
«Monsieur le docteur, dit-elle, qu’avez-vous? votre voix tremble!
—Ce n’est rien... ce n’est rien, ma bonne, ma chère Martha... ce n’est rien... Assieds-toi là... près de moi; il faut que je te dise...»
Mais les paroles expirèrent de nouveau sur ses lèvres.
Après quelques instants de silence, il reprit:
«Tu ne m’en voudras pas... il ne faudra pas m’en vouloir.»
La vieille servante, dans une grande anxiété, courut chercher la lampe; lorsqu’elle rentra, elle vit Mathéus pâle comme la mort.
«Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes malade, vous souffrez, je le vois bien.»
Mais l’illustre docteur avait eu le temps de recueillir ses pensées; une idée lumineuse venait de frapper son esprit: «Si je parviens à convaincre Martha, tout ira bien, et cela prouvera clairement que l’humanité entière ne saurait résister à l’éloquence de Frantz Mathéus. »
Plein de cette conviction, il se leva.
«Martha, dit-il, regarde-moi bien en face.
—Monsieur le docteur, répondit la vieille servante stupéfaite, je vous regarde.
—Eh bien, tu as devant les yeux Frantz Mathéus, docteur en médecine de la faculté de Strasbourg, membre correspondant de l’Institut chirurgical de Prague et de la Société royale des sciences de Gœttingue, conseiller vétérinaire des haras de Wurtzbourg, et jadis, par un concours de circonstances vraiment effrayantes, chirurgien-major de la bande de Schinderhannes.»
Ici le docteur fit une pause, afin de laisser à Martha le temps d’apprécier toute la magnificence de ses titres; puis il continua:
«Frantz Mathéus, seul inventeur de la fameuse doctrine psycologico-anthropo-zoologique, laquelle a remué le monde, consterné l’ignorance, exaspéré l’envie et frappé d’admiration l’univers! Frantz Mathéus, dépositaire des destinées de l’humanité et de la philosophie cosmologique, fondée sur les trois règnes de la nature: végétal, animal, humain! Frantz Mathéus, qui depuis quinze ans languit dans un lâche repos, et dont la conscience indignée lui reproche chaque jour d’abandonner au hasard des systèmes, aux sophismes des écoles, à l’influence désastreuse des préjugés l’avenir du genre humain!»
Martha tremblait de tous ses membres, jamais elle n’avait vu son maître dans un tel état d’enthousiasme.
De son côté, l’illustre philosophe découvrait avec satisfaction la stupeur de sa servante.
Il poursuivit donc avec un redoublement d’éloquence:
«Jusqu’à quand, Mathéus, assumeras-tu sur ta tête cette effrayante responsabilité ? Jusqu’à quand oublieras-tu la mission sublime que t’impose le génie? N’entends-tu pas les voix qui t’appellent? Ne sais-tu pas que, pour monter l’échelle des êtres, il faut souffrir, et que souffrir c’est mériter? L’ignorance, le sophisme s’élèvent en vain contre toi! Marche, marche, Frantz Mathéus, sème sur ton passage les germes bienfaisants de l’anthropo-zoologie, et ta gloire, immortelle comme la vérité, grandira de siècle en siècle, abritant de son feuillage toujours vert les générations futures! C’est pourquoi, Martha, dès ce soir tu vas préparer ma valise; tu diras à Nickel, le cordonnier, de raccommoder la selle de Bruno; tu donneras un double picotin d’avoine à la pauvre bête, et je partirai demain avant l’aube du jour, pour aller prêcher ma doctrine dans l’univers.»
A cette conclusion Martha faillit tomber à la renverse; elle crut que son maître avait perdu la tête.
«Quoi! monsieur le docteur, balbutia-t-elle, vous voulez nous quitter, nous abandonner? Oh non! ce n’est pas possible... vous si bon! vous qui n’avez que des amis dans le village! vous n’y pensez pas!
—Il le faut, répondit stoïquement Mathéus; il le faut, c’est mon devoir!»
Martha ne dit plus rien et parut se résigner; comme d’habitude elle mit la nappe, arrangea le couvert et servit le souper du docteur. Ce jour-là, c’était une poule au riz et des noisettes pour dessert: Frantz Mathéus, de la famille des rongeurs, aimait beaucoup les noisettes. Sa servante multipliait autour de lui tous les genres de séduction: elle découpait elle-même la volaille et lui présentait les morceaux les plus délicats; elle remplissait son verre jusqu’au bord, et le regardait d’un œil mélancolique, comme pour le plaindre.
Quand le repas fut terminé, elle conduisit Mathéus jusque dans sa petite chambre à coucher, elle découvrit elle-même son lit, et s’assura que le bonnet de coton se trouvait sous l’oreiller.
Tout cela était blanc, propre, bien arrangé ; la cuvette de porcelaine sur la commode, la carafe d’eau fraîche dans la cuvette, la petite glace étincelante entre les deux fenêtres, la bibliothèque renfermant l’Anthropo-zoologie en seize volumes, les auteurs latins et quelques livres de médecine soigneusement époussetés; partout il fallait reconnaître les soins attentifs de la vigilante ménagère.
Après s’être convaincue que tout était à sa place, Martha ouvrit la porte et souhaita le bonsoir à son maître d’une voix si touchante, que l’illustre philosophe se sentit navré jusqu’ au fond de l’âme. Il aurait voulu sauter au cou de l’excellente femme et lui dire: «Martha, ma bonne Martha, tu ne saurais croire combien Frantz Mathéus admire ton courage et ta résignation; il te prédit les plus hautes destinées futures!» Voilà ce qu’il aurait voulu lui dire; mais la crainte d’une scène trop pathétique calma son émotion profonde; il se contenta de lui recommander de nouveau, avec douceur, de donner un double picotin à Bruno et de venir l’éveiller à la pointe du jour.
La bonne femme s’éloigna lentement, et l’illustre docteur Mathéus, heureux de ce premier triomphe, se coucha dans son lit de plume.
Longtemps il ne put fermer l’œil; il récapitulait tous les événements de ce jour mémorable et les conséquences sublimes du système anthropo-zoologique; les images, les invocations, les prosopopées s’enchaînaient les unes aux autres dans son esprit lumineux, jusqu’à ce qu’enfin ses paupières s’appesantirent et qu’il s’endormit profondément.
III
Table des matières
Les pâles rayons du crépuscule éclairaient à peine le petit hameau du Graufthal, lorsque Frantz Mathéus ouvrit les yeux à la lumière. Le coq rouge de Christina Bauer, sa voisine venait de l’éveiller par son cri matinal, au moment où Socrate et Pythagore lui posaient sur la tête des couronnes immortelles.
Cet heureux présage le mit aussitôt de bonne humeur; il tira sa culotte et ouvrit sa fenêtre pour respirer le grand air. Mais jugez de sa surprise, quand il découvrit à quelques pas du seuil Jean-Claude Wachtmann, le maître d’école, qui se promenait de long en large un papier à la main, et qui faisait des gestes vraiment extraordinaires!
Ce qui redoubla l’étonnement du docteur, ce fut de voir que Jean-Claude avait revêtu son grand habit des dimanches, et qu’il portait son immense tricorne et ses souliers à boucles d’argent.
«Maître Claude, lui dit-il, que faites-vous donc là de si grand matin?
—Je lis, répondit gravement le maître d’école sans s’émouvoir, je lis un morceau d’éloquence composé par moi-même, quelque chose qui attendrirait un cœur de rocher!»
Le geste, l’attitude et le regard imposant de Jean-Claude portèrent le trouble dans l’âme de Frantz Mathéus; il se prit à concevoir de vagues inquiétudes.
«Monsieur Claude, dit-il d’une voix émue, je n’ignore pas vos talents et vos belles connaissances, auriez-vous la bonté de me faire voir ce discours?
—Vous l’entendrez, monsieur le docteur, vous l’entendrez quand tous les autres seront réunis, répondit Claude Wachtmann en mettant son papier dans la grande poche de son habit noir; c’est devant tout le monde que je veux lire cette œuvre remarquable, fruit de mes études et de ma profonde douleur.»
Le maître d’école avait un regard auguste en prononçant ces paroles, et Frantz Mathéus se sentit pâlir:
«Martha! Martha! murmura-t-il, qu’as-tu fait? Non contente d’ébranler mon courage par tes larmes, tu profites encore de mon repos pour soulever le village contre moi!»
Hélas! l’illustre docteur Mathéus ne se trompait pas; sa perfide servante avait donné l’éveil, et le bruit de son départ s’était répandu dans tout le pays.
Georges Brenner le bûcheron ne tarda point à paraître; il lança un coup d’œil farouche vers la maison du docteur, et vint s’asseoir sur le banc de pierre près de la porte; puis arriva Christian le batteur en grange, dont tous les traits exprimaient la désolation; puis Katel Schmitt la sœur du meunier; puis tout le hameau, femmes, enfants, vieillards, comme pour un enterrement.
Mathéus, caché derrière ses vitres, frissonnait en voyant grossir l’orage; d’abord il eut l’idée de confondre cette foule ignorante, entièrement dépourvue des plus simples notions sur les trois règnes de la nature, de la faire rougir elle-même de son égoïsme, en lui démontrant d’une manière évidente que Frantz Mathéus se devait à l’univers, que ce génie sublime ne pouvait s’ensevelir au Graufthal sans commettre un crime épouvantable envers le genre humain; mais ensuite sa prudence naturelle lui fit concevoir un projet moins grandiose, quoique légitime et rempli de finesse: il résolut d’entrer tout doucement dans la cuisine, de la cuisine dans la grange, de seller Bruno et de se sauver par la porte de derrière.
Ce dessein ingénieux fit sourire le bonhomme, il se représenta la stupéfaction de maître Claude croyant surprendre le lièvre au gîte, tandis qu’il serait déjà bien loin à chevaucher sur la montagne.
Aussitôt il mit ses bas de laine tout neufs, sa grande capote brune, ses grosses bottes de fatigue, garnies d’éperons comme des roues d’horloge; il se coiffa de son feutre à larges bords, qui lui donnait un air respectable, et ouvrit sa porte avec une prudence merveilleuse... Mais en traversant la cuisine il se rappela fort heureusement l’Anthropo - zoologie, et revint à la hâte en mettre le répertoire dans sa poche.
L’illustre docteur regrettait de ne pouvoir emporter les seize volumes in-quarto, mais il en possédait tous les développements dans sa tête, ainsi que les notes, les corollaires, les renvois et une foule d’observations inédites et curieuses, résultant de ses nouvelles études.
Enfin, après un dernier regard d’adieu à sa chère bibliothèque, il se glissa tout tremblant dans l’écurie, comme un malheureux captif qui s’échappe de la main des infidèles.
Le grand jour y pénétrait déjà par les vitres ternes d’une lucarne, et la vue de Bruno ranima son courage.
Bruno était un vigoureux roussin à l’encolure massive, large du poitrail, court, épais, trapu, solide des jarrets, en un mot le digne et robuste soutien du médecin campagnard.
Chacun devait se dire, en voyant passer Mathéus sur Bruno: «Voilà bien la meilleure bête et le plus grand philosophe du pays.»
Frantz Mathéus reconnut à sa panse luisante et bien arrondie qu’il avait mangé ses deux picotins d’avoine; c’est pourquoi, sans dissertation aucune, il lui passa la bride, lui mit sa grande selle de cuir, enfonça dans l’une des fontes l’exemplaire de son répertoire; puis, avec une précipitation qui prouvait son grand désir d’échapper à l’éloquence de Claude Wachtmann, il conduisit le cheval dans la grange, leva la barre et ouvrit la porte à deux battants.
Mais on ne saurait s’imaginer la colère et l’exaspération du docteur, lorsqu’il vit autour de la porte tout le village réuni, Jean-Claude Wachtmann en tête, Hubert le forgeron à sa droite, et Christina Bauer à sa gauche. Une rougeur subite empourpra sa figure vénérable, et ses yeux, d’habitude calmes et méditatifs, lancèrent les éclairs d’une noble indignation
Il se mit brusquement en selle et s’écria:
«Faites place!»
Mais la foule ne bougea point, et maître Frantz crut même apercevoir un sourire moqueur sur toutes les lèvres, comme pour le défier de sortir.
«Allons, mes amis, faites-moi donc place, reprit-il d’un ton moins décidé ; je vais voir mes malades dans la montagne.»
Ce mensonge, contraire à son système, lui coûta beaucoup; et pourtant les paysans, qui connaissaient toute sa bonté, n’en tinrent aucun compte.
«Nous savons tout, s’écria la grosse Catherine en feignant de verser des larmes dans son tablier, nous savons tout! Martha nous a tout dit: vous voulez quitter le village.»
Mathéus allait répondre, quand Jean-Claude Wachtmann, d’un seul geste, imposa silence à tout le monde; puis il vint s’établir en face du docteur pour l’accabler de ses regards, tira majestueusement ses lunettes de leur étui, les enfourcha sur son grand nez, déploya son papier d’un air grave, promena de nouveau ses regards sur la foule, pour lui commander l’attention, et se mit enfin à lire le chef-d’ œuvre suivant, d’un accent solennel, en s’arrêtant aux points et aux virgules et en gesticulant comme un véritable prédicateur:
«Quand le grand Antiochus, empereur de Ninive et de Babylone, forma le dessein ambitieux de sortir de son royaume, pour aller faire la conquête des cinq parties du monde, dans le but coupable de se couvrir de lauriers, son ami Cinéas lui dit: «Grand Antiochus,
«illustre rejeton de tant de rois, empereur de
«Babylone, de Ninive et de la Mésopotamie,
«terre située entre le Tigre et l’Euphrate;
«guerrier magnanime et invincible, daignez
«prêter l’oreille aux paroles touchantes de
«votre ami Cinéas, homme sensé qui se pros-
«terne à vos genoux et qui ne peut vous don-
«ner que les meilleurs conseils... Qu’est-ce
«que la gloire grand Antiochus, qu’est-ce
«que la gloire? Une vaine fumée, semblable
«à une ombre épaisse qui n’a pas le moindre
«corps pour la soutenir... La gloire! le fléau
«de l’humanité, qui renferme la peste, la
«guerre et la famine, l’opprobre et la désola-
«tion! Quoi! illustre Antiochus, vous voulez
«abandonner votre femme, une auguste reine
«toute remplie de vertus, et vos pauvres en-
«fants qui se tordent les bras et se couvrent
«de cendres? Quoi! vous auriez l’âme assez
«dure et perverse pour précipiter dans l’a-
«bîme de la désolation ce peuple qui vous
«adore, ces femmes nubiles, ces hommes
«mûrs, ces enfants à la mamelle et ces vieil-
«lards aux cheveux blancs comme la neige
«du mont Ida, dont vous êtes en quelque
«sorte le père?... Vous entendez leurs cris,
«leurs larmes... leurs...»
Il ne put continuer, car la foule se prit d’un seul coup à fondre en larmes; les femmes sanglotaient, les hommes soupiraient, les enfants piaillaient et toute la maison était remplie de gémissements.
En ce moment Claude Wachtmann se dressa sur la pointe des pieds et promena son grand nez de droite à gauche, pour s’assurer que chacun faisait son devoir. Il aperçut le petit Jacques Purrus, enfant incorrigible, qui venait de grimper sur l’échelle de la grange, et retenait par la queue le chat gris de la vieille Martha, ce qui faisait pousser des miaulements lugubres à la pauvre bête. Il lui fit un signe menaçant du doigt, et le petit drôle, se rappelant ses ordres, jeta des cris perçants comme la trompette du jugement dernier.
Alors Claude Wachtmann jouit de son triomphe, car on n’avait jamais rien entendu de pareil.
La figure de Frantz Mathéus exprimait la consternation; cependant lorsqu’il entendit Cinéas parler au grand Antiochus, un sourire imperceptible effleura ses lèvres; il fit encore un pas, de sorte que la tête de Bruno se trouvait en dehors du cercle.
Jean-Claude leva la main, et tout le monde se tut comme par enchantement.
«Illustre docteur Mathéus, reprit-il, semblables aux habitants de Babylone...»
Mais au même instant Frantz Mathéus, sans écouter la fin, piqua des deux et Bruno partit comme un ouragan à travers haies, jardins, moissons, broussailles, écrasant les choux de l’un, les navets de l’autre, le blé de celui-ci, l’avoine de celui-là, enfin comme un véritable possédé.
Les cris de la foule le poursuivaient, mais il ne tournait pas seulement la tête et traversait déjà la grande prairie communale.
Jean-Claude avait la figure longue et jaune comme un cierge, il levait ses grands bras et criait:
«Je n’ai pas fini, je n’ai pas encore lu le passage de Nabuchodonosor changé en bœuf par orgueil, avec des plumes d’aigle! Écoutez donc!... Jacques!... Hubert!... Christian!»
Quand le grand Antiochus... (Page 7.

Mais personne ne voulait l’entendre, tout le village était aux trousses de Mathéus; on hurlait, on sifflait, les chiens aboyaient; on aurait dit la fin du monde.
Bientôt on revit l’illustre docteur gravir au galop le Falberg; il avait traversé la Zinsel à la nage; il se tenait au cou de Bruno et les basques de sa grande capote flottaient en l’air, tant il allait vite.
Enfin il disparut dans les bois, et les paysans se regardèrent l’un l’autre tout ébahis.
Jean-Claude voulut alors reprendre la continuation de son beau discours, mais chacun lui tournait le dos en disant:
«A quoi sert ton discours, puisque nous avons perdu notre bon docteur? Ah! si nous avions su! on l’aurait retenu par la bride!»
Et voilà comment l’illustre docteur Frantz Mathéus, grâce à sa résolution héroïque, à sa présence d’esprit et aux vigoureux jarrets de Bruno, parvint à reconquérir son indépendance.
IV
Table des matières
On peut se figurer la joie de Mathéus, quand il se vit sauvé de Jean-Claude et de tous les autres. Les cris lointains du village expirèrent bientôt à son oreille et firent place au vaste silence des forêts.
Alors le bonhomme, louant Dieu de toutes choses, laissa tomber la bride sur le cou de Bruno et remonta tranquillement la côte de Saverne.
Les basques de sa grande capote flottaient en l’air. ( Page 8.)

Le soleil était haut lorsqu’il atteignit la route, et quoique la chaleur donnât d’aplomb sur sa nuque; quoique son échine ruisselât de sueur, et que Bruno s’arrêtât de temps en temps pour brouter quelques touffes d’herbe au bord du sentier, l’illustre philosophe ne s’apercevait de rien. Il se voyait déjà sur le théâtre de ses triomphes, allant de ville en ville, de village en village, foudroyant les sophistes et semant dans le monde les germes bienfaisants de l’anthropo-zoologie.
«Frantz. Mathéus, s’écriait-il, tu es vraiment prédestiné ! A toi seul était réservée la gloire de faire le bonheur du genre humain et de répandre la lumière éternelle! Regarde ces vastes pays, ces villes, ces fermes, ces hameaux, ces chaumières: ils attendent ta venue! Partout se fait sentir le besoin d’une doctrine nouvelle, fondée sur les trois règnes de la nature; partout les hommes gémissent dans le doute et l’incertitude! Frantz, je te la dis sans vanité, mais sans fausse modestie, l’Être des êtres a les yeux fixés sur toi... Marche! marche! et ton nom, comme ceux de Pythagore, de Moïse, de Confucius et des plus sublimes législateurs, retentira d’écho en écho jusqu’à la consommation des siècles!»
L’illustre docteur raisonnait ainsi dans toute la sincérité de son âme, et descendait la côte du Falberg à l’ombre des sapins, quand des cris de joie, des éclats de rire et les sons nasillards d’un violon le tirèrent de ses profondes rêveries.
Il se trouvait alors à deux lieues du Graufthal, en face du cabaret de la Lèchefrite, où les paroissiens de Saint-Jean-des-Choux vont manger des omelettes au lard et faire danser leurs amoureuses. Il y avait justement beaucoup de monde au cabaret: les faucheurs en manches de chemises et les paysannes du voisinage en jupons courts tourbillonnaient comme le vent autour de la tonnelle; ils levaient la jambe, frappaient du pied, faisaient des passes, des doubles passes, des triples passes, et poussaient des cris à fendre les nuages.
Coucou Peter, le ménétrier, le fameux Coucou Peter, fils de Yokel Peter, de Lutzelstein, fêté dans tous les bouchons, dans toutes les brasseries, dans toutes les tavernes de l’Alsace; le bon, le jovial Coucou Peter était assis sur une tonne de bière, au milieu de la gloriette, avec sa grosse camisole de bure, garnie de boutons d’acier larges comme des écus de six livres, avec ses joues fraîches et bien nourries et son feutre surmonté d’une plume de coq; il râclait à tour de bras une vieille valse du pays, et formait à lui seul tout l’orchestre de la Lèchefrite. Le vin, la bière, le kirschen-wasser ruisselaient sur les tables, et de vigoureux baisers, appliqués sans mystère, excitaient la joie universelle.
Malgré tous les soucis que lui donnait l’avenir du monde et de la civilisation, Frantz Mathéus ne put s’empêcher d’admirer ce joyeux spectacle; il fit halte derrière la tonnelle, et rit de bon cœur des embrassades et des scènes amoureuses qu’il découvrait à travers la charmille. Mais tandis que le bonhomme se livrait à ces curieuses observations, tout à coup le ménétrier sauta de son tonneau, et se mit à crier d’une voix retentissante:
«Ah! ah! ah! le docteur, le bon docteur Frantz! c’est vous, monsieur le docteur? Hé donc! laissez-moi passer, vous autres, que je vous amène l’inventeur de la pérégrination des âmes et de la transformation des hommes en pommes de terre!»
Il faut savoir que l’illustre philosophe avait commis l’imprudence de communiquer à Coucou Peter ses méditations psycologico-anthropo-zoologiques, et que celui-ci ne craignait pas de compromettre le système par des allusions inconvenantes.
«Ah! docteur Mathéus, s’écria-t-il en sortant de la tonnelle, vous tombez bien; vive la joie!»
Et, lançant son feutre en l’air, il sauta le fossé, enjamba le treillage, et saisit Bruno par la bride.
Ce fut un hourra général, car toutes ces bonnes gens connaissaient Mathéus
«Vous allez entrer, docteur! prendre un verre de vin, docteur!—Non, un verre de kirschen-wasser.—Par ici, docteur!...»
L’un le prenait au collet, l’autre par le bras, un troisième par la basque de son habit; et l’on criait, et les femmes riaient, et le pauvre Frantz ne savait où donner de la tête.
On conduisit son cheval à l’ombre, on lui fit donner un picotin d’avoine, et deux minutes après l’illustre philosophe se trouvait assis entre Pétrus Bentz le garde-chasse, et Tobie Muller le cabaretier. Devant lui dansait Coucou Peter, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, en jouant le fameux hopser de Lutzelstein avec un entrain vraiment incroyable.
«Prenez donc ma cruche! criait Tobie.
—Monsieur le docteur, disait la petite Suzel, vous boirez bien dans mon verre, n’est-ce pas?»
Et ses lèvres, se relevant par un doux sourire, laissaient voir ses petites dents blanches comme la neige.
«Oui, mon enfant, balbutiait le bonhomme, dont les yeux pétillaient de bonheur, oui, avec plaisir!»
On lui frappait sur l’épaule:
«Monsieur le docteur, avez-vous déjeuné ?
—Non, mon ami.
—Hé ! maître Tobie, une omelette au lard pour le docteur!»
Enfin, au bout de quelques minutes, tout le monde avait repris sa place: les jeunes filles, leurs bras dodus sur la table, les mains entrelacées dans les mains de leurs amoureux; les vieux papas en face de leur canette, les grosses mères contre la charmille.
Coucou Peter fit entendre de nouveau le signal de la danse, et les valses recommencèrent de plus belle.
L’illustre philosophe aurait bien voulu prêcher tout de suite, mais il comprit que cette jeunesse abandonnée aux plaisirs n’était pas en état d’écouter sa parole avec tout le recueillement désirable.
Dans l’intervalle de deux galops, Coucou Peter revint pour vider son verre, et s’écria:
«Eh bien, docteur Frantz, vos jambes doivent s’engourdir; prenez-moi donc une de ces jolies poulettes, et en avant deux! Voyez cette petite Grédel, là-bas, comme c’est tourné, comme c’est appétissant! Quelle taille! quels yeux! quels jolis pieds! Grédel! viens donc par ici. Est-ce que le cœur ne vous en dit pas?»
La jeune paysanne s’était approchée en souriant; elle était délicieuse avec son béguin noir et son corset de velours tout parsemé de paillettes scintillantes.
«Que voulez-vous donc, Coucou Peter? fit-elle d’un air malin.
—Ce que je veux, dit le ménétrier en la prenant par son petit menton bien arrondi, rose et frais comme une pêche; ce que je veux?... Ah! si j’avais mes vingt ans... si nous avions nos vingt ans, papa Mathéus!»
Il appliqua la main sur son estomac avec expression, et poussa un soupir à fendre l’âme.
La petite baissait les yeux et murmurait d’une voix timide:
«Vous voulez rire, Coucou Peter... bien sûr... vous voulez rire.
—Rire! rire! dis plutôt, ma jolie Grédel, que je voudrais pleurer... Ah! si j’avais mes vingt ans, comme je rirais, Grédel, comme je rirais!»
Il se tut un instant d’un air mélancolique, puis se tournant vers Mathéus, qui rougissait jusqu’aux oreilles:
«A propos, docteur Frantz, s’écria-t-il, où diable allez-vous de si grand matin? Il a fallu partir au petit jour, pour être sur la côte avant midi.
—Je vais prêcher ma doctrine, répondit Mathéus d’un ton simple et naturel.
—Votre doctrine! fit Coucou Peter en ouvrant de grands yeux, votre doctrine!»
Il resta quelques secondes tout ébahi; mais bientôt, partant d’un éclat de rire:
«Ah! ah! ah! la bonne farce, s’écria-t-il, la bonne farce! Ah! ah! ah! docteur Frantz, je ne vous aurais jamais cru si farceur!
—Que trouves-tu donc là de si comique? Ne t’ai-je pas dit cent fois au Graufthal que je partirais tôt ou tard? Il me semble que c’est tout simple.
—Ah bah! vous allez prêcher comme ça?
—Sans doute.
—Vous allez annoncer votre pérégrination des âmes, votre transformation des plantes en animaux et des animaux en hommes?
—Oui, mon garçon, avec beaucoup d’autres choses non moins remarquables, et que je n’ai pas eu le temps de te faire connaître.
—Mais dites donc, vous avez garni votre ceinture, au moins? C’est un article très-important pour les prédications.
—Moi! s’écria Mathéus transporté d’un noble orgueil, je n’ai pas emporté un liard! pas un kreutzer! Quand on possède la vérité, on est toujours assez riche.
—On est toujours assez riche... répéta le ménétrier; tiens, tiens, tiens! c’est drôle... c’est tout à fait drôle!»
Les paysans venaient de se réunir autour d’eux; et, sans comprendre cette scène, ils voyaient bien, à la figure de Coucou Peter, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.
Tout à coup le ménétrier se prit à danser, il agita son feutre d’un air joyeux et s’écria:
«Eh! eh! j’en suis... ça me va!»
Puis se tournant vers la foule, étonnée de ses manières étranges:
«Regardez-moi bien, vous autres, s’écria-t-il, je suis le prophète Coucou Peter!... ah! ah! ah! vous ne vous attendiez pas à ça, ni moi non plus! Voici mon maître... Nous allons prêcher dans l’univers!... Moi, je marche en avant: crin-crin! crin-crin! crin-crin! Le monde arrive, nous annonçons la pérégrination des âmes; ça flatte le public, et houpsasa! on mange bien, on boit bien, on roule sa bosse, et houpsasa! on couche par ici, on se promène par là, et houp et houp et houpsasa!»
Il sautait, il riait, il se démenait, enfin on aurait dit un véritable fou.
«Papa Mathéus, criait-il, je vous suis, je ne vous quitte plus!»
L’illustre docteur n’osait prendre ses paroles au sérieux; mais il ne conserva plus aucun doute, lorsqu’il le vit se dresser sur son tonneau et s’écrier avec force:
«Nous vous faisons savoir qu’au lieu de s’envoler au ciel comme dans les anciens temps, l’âme des hommes et des femmes rentre dans le corps des animaux, et celle des animaux dans les plantes, arbres ou légumes, ça dépend de leur conduite; et qu’au lieu d’être venus dans ce monde par le moyen d’Adam et d’Ève, ainsi que plusieurs le disent, nous avons été d’abord choux, raves, carottes, poissons ou autres animaux à deux ou quatre pattes, ce qui est beaucoup plus simple et plus facile à croire. C’est l’illustre docteur Frantz Mathéus, mon maître, qui a découvert ces choses, et vous nous ferez plaisir de les raconter à vos amis et connaissances.»
Sur ce, Coucou Peter descendit de son tonneau, agita son feutre et vint se placer gravement à côté de Mathéus en s’écriant:
«Maître, j’abandonne tout pour vous suivre! »
Mathéus, attendri par le vin blanc, se mit à verser de douces larmes.
«Coucou Peter, s’écria-t-il, je te proclame à la face du ciel mon premier disciple! Tu seras la première pierre du nouvel édifice fondé sur les trois règnes de la nature. Tes paroles ont retenti dans mon cœur; je te reconnais digne de consacrer ta vie à cette noble cause.»
Et il l’embrassa sur les deux joues.
Tous les paysans étaient émerveillés de ce spectacle; cependant, quand ils virent le ménétrier remettre son violon dans sa gibecière, un vague murmure s’éleva de toutes parts, et, sans leur respect pour Frantz Mathéus, ils se seraient emportés. Mais l’illustre philosophe se leva et leur dit:
«Mes enfants, nous avons passé bien des années ensemble; la plupart d’entre vous, je les ai vus grandir sous mes yeux, d’autres ont été mes amis. Vous le savez, j’ai fait pour vous tout ce que j’ai pu; je n’ai jamais épargné mes peines pour vous rendre service, ni mes soins, ni ma petite fortune, fruit des pénibles travaux de mon père!Aujourd’hui l’univers me réclame, je me dois à l’humanité ; quittons-nous bons amis et pensez quelquefois à Frantz Mathéus, qui vous a tant aimés!»
En prononçant ces derniers mots, les larmes étouffèrent sa voix, et il fallut le conduire jusqu’auprès de son cheval en le soutenant, tant il était ému.
Tous pleuraient et regrettaient cet excellent médecin, le père des pauvres, le consolateur des malheureux.
On le vit s’éloigner au petit pas, la tête inclinée dans ses mains; personne ne disait une parole, ne poussait un cri, de crainte d’augmenter sa douleur, et tous sentaient bien qu’ils faisaient une perte irréparable.
Coucou Peter, son chapeau sur l’oreille, sa gibecière en sautoir, le suivait, fier comme un coq; il se tournait de temps en temps et semblait dire: «Maintenant je me moque de vous, je suis prophète! le prophète Coucou Peter, et houp et houp et houpsasa!»
V
Table des matières
A voir Frantz Mathéus et son disciple descendre le petit sentier de la Steinbach à travers les hauts sapins, on n’aurait jamais cru que ces deux hommes extraordinaires marchaient à la conquête du monde. Il est vrai que l’illustre philosophe, gravement assis sur Bruno, la tête haute et les jambes pendantes, avait quelque chose de majestueux; mais Coucou Peter ne ressemblait guère à un véritable prophète; sa figure joviale, son gros ventre et sa plume de coq lui donnaient plutôt l’apparence d’un joyeux convive, qui nourrit des préjugés déplorables en faveur de la bonne chère et qui ne songe pas aux conséquences désastreuses de ses appétits physiques.
Cette remarque ne laissa point d’inspirer de sérieuses réflexions à Mathéus; mais il se dit qu’en lui faisant suivre un régime psycologico-anthropo-zoologique, en l’engageant à se modérer, en le pénétrant enfin des principes touchants de sa doctrine, il viendrait à bout de lui faire acquérir une physionomie plus convenable.
Coucou Peter envisageait l’affaire sous un autre point de vue.
«Vont-ils être étonnés de me voir prophète! se disait-il. Ah! ah! ah! farceur de Coucou Peter, il n’en fait pas d’autres! Où diable va-t- il pêcher sa transformation des corps et sa pérégrination des âmes? je vous le demande un peu. L’almanach de Strasbourg en parlera l’an prochain, ça ne peut pas manquer! On me verra sur la grande page avec mon violon, et chacun pourra lire en grosses lettres: «Coucou Peter, fils de Yokel Peter, de Lutzelstein, qui se met en route pour convertir l’univers.» Ah! ah! ah! vas-tu t’en donner, farceur de prophète, vas-tu t’en donner! tu mangeras comme quatre, tu boiras comme six, et tu prêcheras l’abstinence aux autres! Et qui sait? sur tes vieux jours, tu pourras bien devenir grand rabbin de la pérégrination des âmes; tu dormiras dans un lit de plume, tu laisseras pousser ta barbe et tu mettras des lunettes sur ton nez! Gueux de Coucou Peter, je n’aurais jamais cru que tu attraperais une aussi bonne place.»
Pourtant, en dépit de lui-même, quelques doutes se présentaient encore à son esprit; ces belles espérances lui paraissaient chanceuses, il prévoyait des anicroches et concevait de vagues appréhensions.
«Dites donc, maître Frantz, s’écria-t-il en allongeant le pas, la langue me démange depuis un quart d’heure: je voudrais bien vous demander quelque chose.
—Parle, mon garçon, répondit le bonhomme, ne te gêne pas. Est-ce que le doute ébranlerait déjà tes nobles résolutions?
—Justement, ça me tracasse. Êtes-vous bien sûr de votre pérégrination des âmes, maître Frantz? car, pour vous parler franchement, je ne me rappelle pas du tout d’avoir vécu avant de venir au monde!
—Comment! si j’en suis sûr? s’écria Mathéus; crois-tu donc, malheureux, que je voudrais tromper le monde, jeter la désolation dans les familles, le trouble dans la cité, le désordre dans les consciences?
—Je ne dis pas ça, monsieur le docteur, au contraire, je suis tout à fait pour la doctrine; mais, voyez-vous, il y en aura beaucoup d’autres qui ne voudront pas y croire et qui diront:
«Que diable vient-il nous chanter avec ses
«âmes qui rentrent dans le corps des ani-
«maux? est-ce qu’il nous prend pour des
«bêtes? Des âmes qui voyagent! des âmes!
«qui montent et qui descendent dans l’échelle
«des êtres! des âmes qui vont à quatre pattes
«et qui poussent des feuilles! Ah! ah! ah! il
«est fou, ce monsieur! il est fou!» Ce n’est pas moi qui dis ça, maître Frantz, ce sont les autres, vous comprenez? Moi, je crois tout; mais voyons un peu ce que vous leur répondrez. Voyons...
—Ce que je leur répondrai? dit Mathéus tout pâle d’indignation.
—Oui, qu’est-ce que vous répondrez à ces impies... à ces rien-qui-vaille?»
L’illustre philosophe s’était arrêté au milieu de la route; il se dressa sur ses étriers et s’écria d’une voix éclatante:
«Misérables sophistes! disciples de l’erreur et des fausses doctrines! vos détours captieux, vos subtilités scholastiques ne prévaudront point contre moi... En vain vous essaieriez d’obscurcir l’astre qui brille à la voûte des cieux, cet astre qui vous éclaire, qui vous réchauffe et féconde la nature! malgré vos blasphèmes, malgré votre ingratitude, il ne cessera point de vous prodiguer ses bienfaits! Qu’ai-je besoin de voir cette âme qui m’inspire les plus nobles pensées? n’est-elle pas toujours présente dans mon être? n’est-elle point moi-même? Retranchez ces bras, ces jambes, Frantz Mathéus en sera-t-il diminué au point de vue intellectuel et moral? Non, le corps n’est que l’enveloppe, l’âme seule est éternelle! Ah! Coucou Peter, mets la main sur ton cœur, regarde en face cette voûte immense, image de grandeur et d’harmonie, et puis... ose nier l’Être des êtres, la cause première de cette magnifique création!»
Pendant que Mathéus improvisait ce discours, Coucou Peter le regardait en clignant de l’œil d’un air malin:
«A la bonne heure, à la bonne heure, s’écria-t-il, voilà comme il faudra parler aux paysans et tout ira bien.
—Tu crois donc à la pérégrination des âmes?
—Oui, oui! nous allons enfoncer tous les prédicateurs du pays; il n’y en a pas un qui soit capable de parler aussi longtemps que vous sans reprendre haleine; il faut que les autres se mouchent, qu’ils toussent de temps en temps pour rattraper le fil de leur histoire... Mais vous... ça va tout seul! c’est magnifique! magnifique!»
Ils arrivaient alors à l’embranchement des Trois-Fontaines, et Mathéus s’arrêta.
«Voici trois sentiers, dit-il; la Providence, qui veille sans cesse sur le sort des grands hommes, va nous faire connaître celui qu’il faut suivre et nous inspirer une résolution dont les conséquences sont incalculables pour le progrès des lumières et de la civilisation.
—Vous n’avez pas tort, illustre docteur Frantz, dit Coucou Peter; la Providence vient de me souffler à l’oreille que nous sommes aujourd’hui à la Saint-Boniface: c’est le jour où la mère Windling, la veuve de Windling l’aubergiste d’Oberbronn, tue un cochon gras tous les ans; nous arriverons pour manger du boudin et boire de la bière mousseuse.
—Mais nous ne pourrons pas commencer nos prédications! s’écria Mathéus, indigné des tendances sensuelles de son disciple.
—Au contraire, tout cela peut très-bien aller ensemble: l’auberge de la mère Windling sera remplie de monde et nous prêcherons tout de suite.
—Tu crois qu’il y aura beaucoup de monde?
—Sans doute, tout le village viendra manger des grillades.
—Eh bien! allons à Oberbronn.
—Oui, s’écria le ménétrier, il faut obéir à la Providence.»
Ils se mirent donc en marche, et, vers cinq heures du soir, l’illustre philosophe et son disciple débouchaient majestueusement dans l’unique rue d’Oberbronn.
L’animation du hameau réjouit Mathéus, car le bonhomme aimait surtout la vie champêtre: ce parfum d’herbes et de fleurs qui imprègne l’air à l’époque de la fenaison; les grandes voitures chargées qui stationnent sous les hautes lucarnes, tandis que les bœufs se reposent de leurs fatigues, que les bras s’allongent pour recevoir les bottes de foin suspendues au bout de longues fourches luisantes, et que les faucheurs se couchent à l’ombre pour se rafraîchir; le tic-tac cadencé des batteurs en grange; les tourbillons de poussière qui s’envolent des évents; les éclats de rire des jeunes filles qui se roulent au grenier; les bonnes figures de vieillards, têtes blanches et osseuses qui s’inclinent aux fenêtres, le bonnet de coton sur leur crâne chauve; les petites échappées de vue à l’intérieur des chaumières, où pendent les écheveaux de chanvre au-dessus de grands fourneaux de fonte, où les vieilles femmes chantent un vieil air à l’enfant qui s’endort; les chiens qui se promènent et flairent le passant; les cris des moineaux qui se dispersent sur les toits, ou viennent s’abattre avec audace dans les gerbes du hangar: tout cela c’était la vie, le bonheur du docteur Frantz. Il se crut un instant de retour au Graurthal. Bruno lui-même relevait la tête, et des cris joyeux accueillaient Coucou Peter tout le long de la route.
«Hé ! voici Coucou Peter, il arrive pour manger du boudin. Ah! nous allons rire! Bonjour, Coucou Peter!
—Bonjour, Karl! bonjour, Heinrich! bonjour, Christian! bonjour, bonjour!»
Il distribuait des poignées de main à droite et à gauche; mais tous les yeux se tournaient vers Mathéus, dont l’air grave, les beaux habits de drap et le gros cheval tout luisant de graisse inspiraient le plus profond respect:
«C’est un curé !—c’est un ministre!—c’est un arracheur de dents!» se disaient-ils entre eux.
On interrogeait Coucou Peter à voix basse, mais il n’avait pas le temps de répondre, et se remettait à courir derrière le docteur.
Ils arrivèrent enfin au détour de la rue, et Frantz Mathéus conçut aussitôt les plus heureux présages, en découvrant l’auberge de la mère Windling: une jeune paysanne étendait justement la lessive autour du balcon de planches; entre les deux portes, on voyait un superbe cochon écartelé sur une large échelle et pourfendu depuis le cou jusqu’à la queue: c’était blanc, c’était rouge, c’était lavé, rasé, nettoyé, enfin c’était ravissant; un gros chien de berger à longs poils gris recueillait quelques gouttes de sang sur le pavé ; les fenêtres de forme antique, les peupliers qui s’effilent dans l’air, l’immense toit de bardeaux abritant de ses ailes le bûcher, le pressoir et la basse-cour, où caquetaient de jolies poulettes; le colombier, où perchaient, sur la petite fourche, deux magnifiques pigeons bleus, qui roucoulaient et faisaient la grosse gorge, tout donnait à l’auberge de la mère Windling une physionomie vraiment hospitalière.
«Hé ! hé ! vous autres... Hans! Karl! Ludwig! voulez-vous bien sortir, paresseux! s’écria de loin le ménétrier. Quoi! vous laissez à la porte le savant docteur Mathéus, mauvais gueux! N’avez-vous pas de honte?»
La maison était remplie de son tapage, et l’on aurait cru qu’il venait d’arriver un contrôleur ambulant, un garde général, ou même un sous-préfet, tant il élevait la voix et se donnait des airs d’importance.
Nickel, le domestique, apparut tout effaré à la porte cochère, en s’écriant:
«Mon Dieu! qu’est-ce qu’il y a donc pour faire tout ce bruit?
—Ce qu’il y a, malheureux? ne vois-tu pas l’illustre docteur Mathéus, l’inventeur de la pérégrination des âmes, qui attend que tu viennes lui tenir l’étrier? Allons! dépêche-toi, conduis le cheval à l’écurie; mais, je t’en préviens, j’aurai l’œil sur la mangeoire, et s’il y a seulement un brin de paille dans l’avoine, tu m’en réponds sur ta tête.»
Alors Mathéus mit pied à terre, et le domestique s’empressa d’obéir
L’illustre docteur ne savait pas que, pour entrer dans la grande salle, il fallait traverser la cuisine; aussi fut-il agréablement surpris du spectacle qui s’offrit d’abord à ses regards. On était au milieu de la préparation des boudins: le feu brillait sur l’âtre; les grands plats de l’étagère étincelaient comme des soleils; le petit Michel tournait sa fourchette dans la marmite avec une régularité merveilleuse; dame Catherina Windling, les manches retroussées jusqu’aux coudes, en face du cuveau, levait majestueusement la grande cuiller remplie de lait, de sang, de marjolaine et d’oignons hachés; elle versait lentement, tandis que la grosse Soffayel, sa domestique, tenait le boyau bien ouvert, afin que cet agréable mélange pût y entrer et le remplir convenablement.
Coucou Peter resta comme pétrifié devant ce délicieux tableau; il écarquillait les yeux, dilatait ses narines et respirait le parfum des casseroles.
Enfin, d’une voix expressive, il s’écria:
«Grand Dieu! quelle noce nous allons faire ici! quelle noce!»
Dame Catherina tourna la tête et fit une exclamation joyeuse:
«Ah! c’est toi, Coucou Peter, je t’attendais! Tu ne manques jamais d’arriver pour les boudins.
—Le plus souvent que je manquerais d’arriver pour les boudins! Non! non! dame Catherina, je suis incapable d’une pareille ingratitude; ils m’ont fait trop de bien pour que je puisse les oublier!»
Puis, s’avançant d’un air grave, il prit la grande cuiller de bois, qu’il plongea dans le cuveau, et pendant quelques secondes il examina le mélange avec une attention vraiment psycologique.
Dame Catherina croisait ses bras rouges, et semblait attendre son jugement; au bout d’une minute il releva la tête et dit:
«Dame Catherina, sauf votre respect, il faudrait encore un peu de lait là-dedans; voyez-vous, il ne faut pas épargner le lait, c’est la délicatesse, c’est comme qui dirait l’âme du boudin.
—Voilà ce que j’avais déjà dit, s’écria la mère Windling; n’est-ce pas, Soffayel, que je t’avais dit qu’un peu de lait ne ferait pas de mal?
—Oui, dame Catherina, vous l’avez dit.
—Eh bien, maintenant j’en suis tout à fait sûre; va chercher le pot à la crème. Combien de cuillerées, penses-tu, Coucou Peter?»
Le ménétrier examina de nouveau le mélange et répondit.
«Trois cuillerées, dame Catherina, trois cuillerées bien mesurées! et même, à votre place, moi j’en mettrais quatre.
—Nous en mettrons quatre, dit la bonne femme, c’est plus sûr.»
En ce moment elle aperçut Mathéus, spectateur impassible de ce conseil gastronomique.
«Ah! mon Dieu! fit-elle; je n’avais pas vu ce monsieur! Coucou Peter, est-ce que ce monsieur était avec toi?
—C’est mon ami, dit le ménétrier, le savant docteur Mathéus, du Graufthal, mon ami intime! Nous voyageons ensemble pour notre plaisir personnel, et pour répandre les lumières de la civilisation.
—Ah! monsieur le docteur, dit la mère Windling, pardonnez-moi; nous sommes dans les boudins jusque par-dessus la tête! Entrez donc, entrez! faites excuse!»
L’illustre philosophe faisait de grands saluts, comme pour répondre: «De rien, madame, de rien!» mais il pensait: «Cette femme est de la famille des gallinacées, espèce prolifique, naturellement voluptueuse et qui se nourrit bien; ses yeux vifs, ses joues grasses et vermeilles et son nez légèrement retroussé, quoique gros, le prouvent suffisamment. »
Voilà ce que pensait l’illustre docteur, et certes il n’avait pas tort, car la mère Windling avait été une gaillarde dans son temps; on racontait sur son compte des histoires... des histoires... enfin des choses tout à fait extraordinaires, —et même, malgré ses quarante ans, elle avait encore des yeux très-agréables.
Mathéus entra dans la grande salle et s’assit au bout de la table de sapin, en se livrant à ces réflexions judicieuses, tandis que Coucou Peter rinçait les verres et donnait l’ordre à Soffayel d’aller chercher une bouteille de wolxheim, pour rafraîchir l’illustre docteur.
Dès que la servante fut descendue à la cave, dame Catherina s’approcha du ménétrier, et lui posant la main sur l’épaule:
«Coucou Peter, dit-elle à voix basse, ce monsieur, c’est ton ami?
—Mon ami intime, dame Catherina.
—Un bel homme! fit-elle en le regardant dans le blanc des yeux.
—Eh! eh! fit Coucou Peter en la fixant de même avec un sourire étrange, vous trouvez, dame Catherina?
—Oui, je trouve... un homme... un homme comme il faut.
—Hé ! hé ! reprit Coucou Peter, je crois bien; un homme qui a des terres au soleil, un savant, un médecin très comme il faut!
—Un médecin, un homme qui a des terres! répéta dame Catherina. Tu ne me dis pas tout, Peter, je le vois dans ta figure. Pourquoi vient-il ici?
—Hé ! dit Coucou Peter en clignant des yeux, vous êtes maligne, dame Catherina, vous voyez les choses de loin... hé ! hé ! hé ! si j’osais tout dire.. mais il y a des choses...»
Puis essuyant les verres:
«Dites donc, dame Catherina, est-ce que le meunier Tapihans vient toujours vous voir?
—Tapihans! s’écria la mère Windling, ne m’en parle pas! je me moque bien de lui, il voudrait épouser ma maison, mon jardin, mes vingt-cinq arpents de prés, le ladre!
—Ce n’est pas l’homme qu’il vous faut, reprit le ménétrier, croyez-moi, c’est...»
La grosse Soffayel montait alors l’escalier de la cave, et dame Catherina paraissait rayonnante.
«Bien, c’est bien, dit-ele en prenant la bouteille, je vais servir ce monsieur moi-même. Va, Soffayel, mets quatre bonnes cuillerées de crème dans le cuveau. Coucou Peter, regarde un peu si je n’ai rien dans la figure; est-ce que mes cheveux sont défaits?
—Vous êtes fraîche comme une rose, dame Catherina.
—Tu trouves?
—Oui, et vous avez une odeur de fraise très-appétissante.
—Tiens, c’est drôle!» fit-elle.
Alors la mère Windling s’essuya proprement les bras avec la serviette pendue derrière la porte, elle prit la bouteille et entra dans la salle, en sautillant sur la pointe des pieds comme une jeune fille.
Frantz Mathéus était assis près d’une fenêtre ouverte; il regardait travailler les abeilles du vieux Baumgarten, dont le rucher se trouvait en face; de grandes nappes de soleil tombaient à travers les rosiers en fleurs, et l’illustre philosophe, perdu dans une douce rêverie, écoutait le vague bourdonnement des insectes qui s’élèvent à la chute du jour.
En ce moment la mère Windling entra; derrière elle marchait Coucou Peter tout joyeux, avec les trois verres dans ses doigts.
«Mettez-vous à votre aise, docteur Mathéus, s’écria-t-il; vous êtes fatigué, il fait chaud, donnez-moi votre grosse capote, que je la pende à ce clou.
—Oui, oui, dit la bonne femme, ne vous gênez pas, Monsieur, faites comme chez vous. Coucou Peter m’a dit votre nom; on connaît bien le docteur Mathéus dans ce pays; c’est un grand honneur de le recevoir dans notre maison.»
Mathéus, qui rougissait jusqu’aux oreilles... (Page 11.)

Mathéus, touché d’un si gracieux accueil, leva les yeux en rougissant et répondit:
«Vous êtes bien bonne, ma chère dame; je regrette de n’avoir pas emporté un exemplaire de l’Anthropo-zoologie, pour vous en faire hommage et vous témoigner ma reconnaissance.
—Oh! nous aimons les gens d’esprit, s’écria la mère Windling. Oui, j’aime les hommes comme il faut!»
En prononçant ces paroles, elle le regardait d’un air si tendre, que le bonhomme en était tout embarrassé.
«Ce n’est pas un Tapihans, un homme de rien, un meunier, reprit-elle, qui nous ferait tant de plaisir à voir. Mais voyez les méchantes langues de ce village: on fait courir le bruit que nous allons nous marier ensemble, parce qu’il vient prendre sa chope ici tous les soirs. Ah! Dieu me préserve de vouloir d’un homme qui n’a plus que le souffle; c’est bien assez d’être veuve une fois!
—Je n’en doute pas, dit Mathéus, je n’en doute pas! Soyez convaincue que ces rumeurs n’ont aucune influence sur moi; ce serait contraire à mes principes philosophiques.»
Alors le ménétrier emplit les verres en s’écriant:
«Allons, dame Catherina, il faut trinquer avec le docteur; à votre santé, docteur Frantz!»
On n’aurait jamais dit que ces deux hommes extraordinaires marchaient à la conquête du monde. (Page 12.)

La mère Windling ne dédaignait pas le wolxheim; elle but à la santé du docteur Mathéus, comme un véritable hussard, puis elle le débarrassa sans façon de sa grande capote et la suspendit, avec son large feutre, à l’un des clous de la muraille.
«Il faut être à son aise, disait-elle, je vois bien que vous vous gênez, moi je suis toute ronde! Allons, Coucou Peter, encore un coup, et puis je retourne à ma cuisine préparer votre souper. Ah ça, monsieur le docteur, il faut me dire ce que vous aimez; qu’est-ce qui peut vous être agréable? un rôti, une fricassée de poulet?
—Madame, répondit Mathéus, je vous assure que je n’ai pas de préférence.
—Non! non! ce n’est pas ça; vous devez avoir du goût pour quelque chose.»
Coucou Peter lui fit signe des yeux, comme pour la prévenir qu’il connaissait le plat favori du docteur.
«Allons, dit la bonne femme, nous arrangerons tout pour le mieux.»
Là-dessus elle vida son verre d’un trait, adressa un sourire à Mathéus et sortit en promettant d’être bientôt de retour. Coucou Peter la suivit, afin de faire préparer convenablement un plat de küchlen, dont il était très-friand, et qu’il supposait devoir plaire à l’illustre philosophe; et Frantz Mathéus, dans un calme délicieux, resta près de la fenêtre. Il entendait la voix de la mère Windling donner des ordres, le remue-ménage de la cuisine, les allées, les venues; il attribuait cet empressement au bruit qu’avait déjà fait son magnifique ouvrage dans le monde, et se félicitait de la généreuse résolution qu’il avait prise d’éclairer l’univers.
VI
Table des matières
Il était nuit lorsque dame Catherina, fraîche, accorte et souriante, reparut dans la grande salle, avec le magnifique chandelier de cuivre étincelant comme de l’or.
L’illustre docteur Mathéus, en attendant l’arrivée des paysans, vidait la bouteille de wolxheim et méditait un superbe discours, établi sur les principes judicieux du sage Aristote; mais l’arrivée de la mère Windling changea tout à coup la direction de ses pensées entraînantes et lumineuses.
Elle avait mis sa belle jupe à grands ramages, son petit fichu de soie rouge, et sa cornette des dimanches, à grands rubans de moire déployés comme les ailes d’un papillon.
L’illustre philosophe fut ébloui; il contemplait en silence les bras dodus, la gorge bien arrondie, les yeux vifs et la prestesse vraiment agaçante de la veuve.
Dame Catherina découvrit aussitôt cette expression admirative dans les yeux humides du bonhomme, et ses grosses lèvres vermeilles s’arquèrent par un doux sourire.
«Je vous ai fait attendre bien longtemps, monsieur le docteur, lui dit-elle en déployant une nappe blanche au bout de la table; oui, bien longtemps!» reprit-elle avec un regard moelleux, qui pénétra jusqu’au fond de l’âme pudibonde de Mathéus.
a Prends garde, Frantz, prends garde! se dit-il; souviens-toi de ta haute mission, et ne te laisse pas charmer par cette créature séduisante! »
Mais il sentait une espèce de frisson indéfinissable lui descendre le long de l’échiné, et baissait les paupières malgré lui-même.
Dame Catherina était radieuse.
«Comme il est timide! se disait-elle, comme il rougit! Ah! si je pouvais lui donner un peu de courage! C’est égal, il est encore vert, cet homme-là, il est bien bâti! Allons! allons! tout va bien.»
En ce moment Coucou Peter entra en poussant un long éclat de rire; il apportait les boudins fumants dans un grand plat de faïence, et jamais on n’avait vu une figure plus joyeuse.
«Ah! docteur Frantz, s’écria-t-il, ah! docteur Frantz, quelle odeur! quel goût! C’est tout sang, tout lard et tout crème! Figurez-vous, papa Mathéus, que j’en ai déjà goûte une demi-aune... eh bien, ça n’a fait que m’ouvrir l’appétit!»
Ce disant, il déposa son grand plat sur la table avec un air d’adoration; il s’étendit tout au large contre le mur, défit sa cravate, ouvrit sa camisole, lâcha trois boutons de sa culotte pour être bien à l’aise, et exhala un profond soupir.
La grosse Soffayel le suivait avec les assiettes, les couverts et un grand pain de méteil fraîchement sorti du four; elle disposa le tout dans un ordre convenable, et Coucou Peter, s’armant d’un grand couteau à manche de corne, s’écria:
«Allons, la mère Windling, asseyez-vous près du docteur! Ah!... ah!... ah!... la bonne rencontre!»
Puis il retroussa ses manches, taillada le boudin, et levant un tronçon au bout de sa longue fourchette, il le plaça sur l’assiette de Mathéus:
«Maître Frantz, dit-il, introduisez-moi ça dans votre organisme, et puis vous m’en donnerez des nouvelles!»
Au même instant il s’aperçut que la bouteille était vide, et fit une exclamation de surprise:
«Soffayel, ne sais-tu pas que le boudin aime à nager?»
La servante, toute honteuse de son oubli, s’empressa de courir à la cave; mais dans la cuisine elle rencontra le meunier Tapihans et lui dit d’un ton moqueur:
«Ah! ah! pauvre Tapihans, pauvre Tapihans! le coucou chante à la maison; tu ferais mieux d’aller chercher un autre nid!...»
Presque aussitôt Tapihans, pâle et jaune comme un jocrisse, le nez pointu, les oreilles longues, le bonnet de coton au sommet de la tête, le pompon au milieu du dos et les mains dans les poches de sa petite veste grise, parut sur le seuil.
«Eh! c’est toi, Tapihans! s’écria Coucou Peter. Tiens! tiens! tu arrives bien pour nous voir manger.»
Le petit homme s’avança jusqu’au milieu de la salle, il regarda quelques secondes les convives, et surtout l’illustre docteur ainsi que la veuve, qui ne daignait même pas tourner la tête; son nez semblait grandir à vue d’œil; puis, desserrant les lèvres, il dit:
«Bonsoir, dame Catherina!
—Bonsoir!» répondit la grosse mère en avalant un morceau de boudin.
Le meunier ne bougea point de place et fixa de nouveau le docteur, qui le regardait aussi en songeant: «Cet homme ne peut appartenir qu’à l’espèce des renards, race pillarde et naturellement peu délicate; de plus, il est attaqué d’un ver rongeur; son teint pâle, ses pommettes saillantes, ses yeux vifs sont de mauvais signes.»
Après ces observations, il but un verre de wolxheim qui lui parut délicieux.
«Hé ! tu n’es pas encore marié, Tapihans?» s’écria Coucou Peter entre deux bouchées.
Le petit homme ne répondit pas, seulement ses lèvres se pincèrent davantage.
«Encore un morceau de boudin, monsieur le docteur, dit la veuve avec un tendre regard, encore un morceau.
—Vous êtes bien bonne, ma chère dame,» répondit l’illustre philosophe, visiblement ému des attentions délicates et des prévenances de cette excellente créature.
En effet, dame Catherina remplissait son verre, elle le flattait du regard, et de temps en temps, lui posant la main sur le genou, s’inclinait vers lui pour lui dire à voix basse:
«Ah! docteur Frantz... que je suis donc heureuse de vous connaître!»
A quoi le bonhomme répondait:
«Et moi donc, ma chère dame! croyez que je suis bien sensible à votre hospitalité cordiale; vraiment vous êtes bonne, et si je puis contribuer à votre perfectionnement, ce sera de grand cœur.»
Ces petites conversations à part faisaient blêmir Tapihans; à la fin il quitta sa place et fut s’asseoir dans un coin de la salle près du fourneau; il frappa sur la table en criant d’une voix grêle:
«Une chopine!
—Soffayel, va chercher une chopine de vin à cet homme, dit la veuve avec indifférence.
—A cet homme! répéta le meunier; est-ce de moi qu’on parle, mère Windling? A cet homme! Hier vous m’appeliez Tapihans; est-ce que vous ne me connaissez plus, par hasard?
—Je t’appellerai Tapihans tant que tu voudras, répondit brusquement dame Catherina, mais laisse-moi tranquille.»
Tapihans ne dit plus rien; il but coup sur coup trois chopines; en frappant sur la table il criait:
«Encore une, encore une, et vite!
—Dis donc, vieux, reprit Coucou Peter en élevant la voix, décidément tu n’es pas encore marié ?
—Que veux-tu, Coucou Peter, répondit le meunier avec un sourire amer, nous ne pouvons pas courir le pays, comme des va-nu-pieds qui n’ont rien à manger chez eux; il faut soigner notre bien, surveiller notre avoir, labourer nos terres, rentrer nos récoltes; il faut trouver une femme chez nous; mais les femmes aiment beaucoup mieux se jeter à la tête du premier vagabond qui passe, des gens qu’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, ou que l’on connaît trop bien; des individus qui se remplissent la panse aux dépens du pauvre monde, et qui soufflent dans une clarinette pour payer leur écot. Tu comprends ça, mon ami Coucou Peter. Nous sommes bien à plaindre, mais nous avons la consolation de pouvoir dire: «Voici mon pré ! voilà mon moulin! voilà ma vigne!»
Coucou Peter, d’abord interloqué, reprit bientôt son aplomb ordinaire et répondit:
«Des prés, des moulins, des vignes! c’est bon, Tapihans, c’est très-bon; mais ce n’est pas tout, il faut encore une figure présentable; on épouse des figures, on les aime grasses, fraîches, vermeilles; quelque chose dans mon genre, fit-il en se caressant les joues et en roulant de gros yeux moqueurs. Que diable, on n’a pas toujours des moulins devant le nez!
—Ah! ah! ah! gros farceur, dit la mère Windling en lui frappant sur l’épaule, tu me fais rire!»
En ce moment Mathéus, qui venait de terminer son repas, but encore un verre de wolxheim à petites gorgées, puis il s’essuya la bouche et se tourna vers Tapihans.
«Mon ami, lui dit-il, faites bien attention à ce que je vous dis: ce ne sont pas les prés, les jardins, les maisons qu’il faut considérer lorsqu’on se marie, ce sont les races, c’est-à-dire les familles carnivores, frugivores, herbivores, granivores, insectivores, omnivores ou autres, qu’il serait trop long de mentionner ici, mais dont il faut cependant tenir compte dans l’usage de la vie. Voyez: les pigeons ne s’accouplent pas avec les buses, les renards avec les chats, les chèvres avec les oiseaux; eh bien! il doit en être de même pour les hommes, car si vous considérez la chose au point de vue psychologico-anthropo-zoologique, le seul vrai parce qu’il est le seul universel, vous reconnaîtrez qu’il y a autant d’espèces d’hommes que d’espèces animales; c’est tout simple: nous venons tous d’un animal, ainsi que je le démontre au chapitre vingt-troisième du huitième volume de ma Palingénésie; lisez cet ouvrage et vous en serez convaincu. Or donc, il faut allier les races avec une judicieuse attention; c’est même la mission spéciale de l’humanité, laquelle est le rendez-vous général, la fusion de tous les types, soumis à une force nouvelle que je nomme volonté. Procédons toujours par analogie: la race des chevrettes et celle des lièvres, par exemple, peuvent former un heureux mélange, tandis que la race des loups et celle des moutons ne peuvent produire qu’une espèce de monstres à la fois stupides et féroces, lâches et cruels! Hélas! combien ne voyons-nous pas de ces tristes alliances dans le monde! on ne consulte que la fortune aujourd’hui, et l’on a bien tort! Maintenant, pour ce qui vous concerne en particulier, mon ami, je ne vous conseille pas le mariage. Votre santé...»
Mais Tapihans, pâle de colère, ne le laissa pas achever.
«Quoi, chien, tu dis que je ressemble à un loup! hurla-t-il, tu dis...»
Et, plein de fureur, il lança sa chope contre Mathéus de toutes ses forces.
Heureusement l’illustre philosophe, avec sa prudence habituelle, fit un brusque mouvement, de sorte que la chope tomba d’aplomb sur l’estomac de Coucou Peter, qui poussa un gémissement lugubre.
Avant que Mathéus fût revenu de sa stupeur, Tapihans avait ouvert la porte et s’était enfui.
Dame Catherina venait de saisir un manche à balai, et on l’entendait crier dans la rue:
«Ah! gredin!... ah! mauvais gueux!... Reviens donc si tu l’oses... Ah! misérable! affronter d’honnêtes gens dans mon auberge! A-t-on jamais vu un pendard de cette espèce!»
Puis elle rentra, courut à Mathéus, lui fit prendre un verre de vin, lui mit de l’eau fraîche sur les tempes et le consola de toutes les manières.
Coucou Peter soupirait et criait d’un accent plaintif
«Mon organisme est bien malade... bien malade! Soffayel, ma chère Soffayel, cours remplir la bouteille ou je tombe en faiblesse!»
Au bout d’un quart d’heure, Mathéus revint à lui et balbutia.
«Cet homme appartient évidemment à la race carnassière; il est capable de rentrer avec une hache, une faulx ou tout autre instrument de ce genre!
—Ah! qu’il revienne, s’écria la grosse veuve en fermant le poing d’un air menaçant, qu’il revienne!»
Mais elle avait beau dire, Frantz Mathéus tournait sans cesse les yeux vers la porte, et la peur naturelle à son espèce timide l’empêchait de voir les agaceries de dame Catherina.
Coucou Peter, n’ayant plus aucun prétexte pour faire remplir de nouveau la bouteille, et se sentant mal au ventre, proposa d’aller se coucher. Tout le monde fut de son avis, car il se faisait tard, les vitres de la grande salle étaient toutes noires, et l’on n’entendait plus le moindre bruit au dehors.
C’est pourquoi la mère Windling prit le chandelier sur la table, dit à Soffayel de pousser les verrous, et pria Mathéus de vouloir bien la suivre.
Ils montèrent l’escalier tournant au fond de la cuisine, et partout Mathéus dut reconnaître l’ordre et la sage économie de grandes armoires encombraient les corridors, et dans ces armoires, que dame Catherina avait eu soin d’ouvrir, on voyait de hautes piles de linge soigneusement plié, des nappes à filet rouge, des serviettes, du chanvre et du lin. Plus loin, le grain étendu dans de grandes salles prenait l’air; ici le trèfle, le colza, la luzerne; ailleurs le blé, l’orge, l’avoine; c’était un véritable grenier d’abondance.
Enfin la mère Windling le conduisit dans une vaste chambre bien meublée; on y voyait deux commodes chargées de magnifiques faïences de Lunéville et de verreries de Walerysthâl.
Il y avait aussi un lit à baldaquin haut comme la tour de Babel, et deux petites glaces de Saint-Quirin.
Alors, lançant un dernier regard à Mathéus et lui pressant la main d’un air timide:
«Dormez bien, monsieur le docteur, dit dame Catherina en baissant les yeux, et ne faites pas de mauvais rêves.»
Elle sourit et contempla le bonhomme encore quelques secondes, puis elle referma la porte et redescendit l’escalier.
Coucou Peter, selon son habitude, était allé se coucher dans la grange.
VII
Table des matières
Cette nuit-là Frantz Mathéus ne put fermer l’œil; il se retournait sans cesse avec un noble enthousiasme dans son lit de plume, et poussait des exclamations de triomphe; sa fuite héroïque du Graufthal, la conversion miraculeuse de Coucou Peter, l’accueil hospitalier de la mère Windling lui trottaient dans la tête; il n’éprouvait pas le besoin de dormir, au contraire, jamais son esprit n’avait été plus vif, plus lucide, plus pénétrant; mais la chaleur excessive de son lit le faisait suer à grosses gouttes; c’est pourquoi, vers le matin, il s’habilla et descendit tout doucement dans la cour pour respirer.
Tout était silencieux, le soleil éclairait à peine la cime des plus hauts peupliers; un calme profond régnait dans l’air; Mathéus, assis sur la margelle de la cave; contemplait dans un muet recueillement l’ensemble de cette demeure rustique et le repos de la nature.
Ces grands toits moussus, ces longues poutres croisées par l’industrie de l’homme, ces hauts pignons, ces lucarnes sombres; au fond, la petite porte du jardin ouverte sur la campagne, où commençaient à pâlir les ténèbres; les formes vagues, indécises des arbres dans le crépuscule, tout portait l’illustre philosophe aux plus agréables rêveries.
Peu à peu le jour descendit des toits, et les ombres s’allongèrent dans la cour; puis au loin, bien loin, Mathéus entendit une alouette qui chantait; puis un coq passa la tête par la lucarne du poulailler, fit un pas, déploya ses ailes brillantes pour y laisser pénétrer l’air frais du matin: un frisson de bonheur souleva toutes ses plumes; il enfla sa poitrine et lança dans l’espace un cri perçant, aigu, prolongé, qui s’étendit jusque dans les forêts environnantes. Les poulettes frileuses s’avançaient timidement au bord de l’échelle, s’appelant l’une l’autre, sautant d’échelon en échelon, se peignant du bec, caquetant et riant à leur manière; elles se répandirent le long des murs et saisirent à la hâte les vermisseaux qui humaient la rosée; les pigeons ne tardèrent pas à décrire un large circuit sur la cour; enfin les vifs rayons du soleil se glissèrent dans les étables; une brebis bêla lentement, toutes les autres lui répondirent, et Mathéus ouvrit un volet pour donner de l’air à ces pauvres animaux. Un spectacle ravissant épanouit alors le cœur du bonhomme: le jour pénétrait en longues traînées d’or au milieu des ombres tremblotantes, effleurant les poutres noires, les harnais suspendus à la muraille, les crèches hérissées de fourrage. Rien de paisible comme ce tableau: les grands bœufs, la paupière à demi close, la tête appesantie, les genoux ployés sous le poitrail, sommeillaient encore; mais la belle génisse blanche était déjà tout éveillée; elle posait son museau bleuâtre, où perlait une brillante moiteur, sur la croupe de la vache laitière, et regardait Mathéus de ses grands yeux surpris comme pour dire: «Que nous veut donc celui-là ? je ne l’ai jamais vu.»
Il y avait aussi le cheval de labour, qui semblait bien las, bien abattu, ce qui ne l’empêchait pas de tirer de temps en temps une longue mèche de trèfle, qu’il mâchait pour l’amour de Dieu; la petite chevrette noire se dressait sur le râtelier pour atteindre une touffe d’herbe encore fraîche. Mais ce qui frappa surtout l’illustre docteur, ce fut le magnifique taureau du Glaan, l’orgueil et la gloire de la mère Windling.
Il ne pouvait se lasser d’admirer cette tête large et crépue comme la souche d’un vieux chêne, ces cornes luisantes et courtes comme des coins de fer, ce fanon souple et moelleux, qui de la lèvre inférieure flottait jusqu’aux genoux.
«O noble et sublime animal, se disait-il d’un accent attendri, tu ne saurais t’imaginer combien ta vue m’inspire de pensées profondes et judicieuses! Non, tu n’as pas encore atteint le développement intellectuel et moral qui pourrait t’élever à la hauteur d’un sentiment psychologico-anthropo-zoologique, mais tes formes n’en sont pas moins merveilleuses; elles attestent, par leur ensemble harmonieux, la grandeur de la nature; car, quoi qu’en disent les matérialistes, êtres dépourvus de toute saine logique et de raisonnement suivi, cela ne s’est pas fait dans un seul jour; il a fallu des milliers de siècles pour t’amener à ce degré de perfection esthétique. Oui, le passage de la forme minérale à la forme végétale, de la forme végétale à la forme animale, est incommensurable, sans parler des intermédiaires; car de l’état de chardon à celui de chêne, et de l’état d’huître à celui de taureau, la distance est prodigieuse. Aussi Frantz Mathéus admire en toi cette force intérieure que l’on appelle Dieu, âme, vie ou de tout autre nom, et qui travaille sans cesse au perfectionnement des types et au développement de l’individualité dans la matière.»
Alors il se tut et resta plongé dans une muette extase.
Or, tandis que Mathéus s’adressait à haute voix ces réflexions, la planche du soupirail par où l’on jette le fourrage aux bestiaux glissait tout doucement dans sa rainure, et la tête joufflue de Coucou Peter s’inclinait au dehors. Il est facile de concevoir la surprise du ménétrier lorsqu’il vit son illustre maître haranguer un taureau.
«Tiens! tiens! se dit-il, je crois qu’il veut le convertir!»
En même temps une idée singulière lui passa par l’esprit:
«Ah! ah! ce sera drôle, fit-il. Attends, attends, le taureau va te répondre!»
Puis il joignit les mains devant sa bouche et s’écria:
«Oh! oh! oh! grand docteur Mathéus... je suis bien... bien malheureux!»
A ces mots l’illustre philosophe recula tout épouvanté.
«Qu’est-ce? balbutia-t-il en promenant des yeux ébahis autour de lui. Quoi!... Qu’est-ce que j’entends?»
Mais il ne put rien voir; la tête de Coucou Peter était cachée par une botte de paille dans la crèche, et cet excellent disciple riait, riait à s’en tordre les côtes.
Enfin il reprit en mugissant:
«Oh! oh! oh! je suis bien malheureux... J’étais le grand Nabuchodonosor; je ne pensais qu’à boire, à manger, et voilà que j’ai perdu ma place dans l’échelle des êtres! Oh! oh! oh! je suis bien malheureux!»
Mais l’illustre docteur, d’abord tout interdit, reconnut la voix du ménétrier.
«Coucou Peter, s’écria-t-il, oses-tu bien profaner la plus sublime philosophie? Me crois-tu donc assez simple pour ajouter foi à de vaines illusions?».
Coucou Peter sortit alors de la grange en poussant de grands éclats de rire:
«Ah! ah! ah! docteur Frantz, s’écria-t-il, quelle farce! quelle bonne farce! Que voulez-vous? quand je vous ai vu parler à ce bœuf, ça m’a donné l’idée de rire un peu.»
Mathéus lui-même ne put s’empêcher de rire, car il avait été d’abord tout saisi.
«Je savais bien, dit-il, que les âmes ne peuvent pas rétrograder d’un règne dans l’autre, c’est impossible, c’est contraire au système; aussi ma surprise était grande, c’est même ce qui m’a fait découvrir ta supercherie; l’âme humaine ne peut exister dans le corps d’un animal, elle ne trouverait pas une place suffisante au cerveau.»
Alors le bonhomme s’égaya longtemps de sa première surprise, et Coucou Peter se tenait le ventre, n’en pouvant plus.
Ils riaient encore lorsque la mère Windling, en petite jupe de laine rayée de rouge, les bras nus jusqu’aux coudes, toujours fraîche et pleine de grâce, ouvrit la porte de la cour et descendit le petit escalier.
Elle venait donner à manger aux poules; son tablier était rempli de pois, de millet et de toutes sortes de grains.
«Eh! bonjour, monsieur le docteur, fit-elle en apercevant Mathéus; déjà levé de si bonne heure! Avez-vous bien passé la nuit?
—Très-bien, ma chère dame, très-bien, répondit le bonhomme avec empressement.
—Eh! dites donc, dame Catherina, interrompit le ménétrier, je vais allumer le feu dans la cuisine.
—Oui, va, Coucou Peter, je reviens tout de suite. Vous allez voir, monsieur le docteur les belles poules; c’est une vraie bénédiction... Pi pi! pi pi! J’en ai trois qui pondent tous les jours, et des œufs!. Pi pi! pi pi! des œufs gros comme le poing... Pi pi pi! pi pi pi!»
Et lés poules de s’élancer, les canards d’accourir, les oies d’étendre leurs ailes, et toute la volaille de caqueter, de crier, de glousser; il en sortait de partout: des huppées, des pattues, des grandes et des petites, des noires et des blanches, des jaunes et des rousses; et tout cela se poussait, sautait, voletait à faire plaisir.
«Oh! que c’est beau! murmurait l’illustre philosophe. Oh! nature, nature, mère féconde, déesse aux riches mamelles, animation, souffle divin; ta richesse et ta variété n’ont point de bornes!»
La mère Windling piaffait, se rengorgeait et souriait, s’attribuant la meilleure part de ces éloges.
«N’est-ce pas, disait-elle, que mes poules sont grasses et bien nourries? Je leur donne tout ce qu’il y a de mieux. Voyez la grande blanche, depuis trois semaines elle pond tous les jours. Et la grise, là-bas, avec des plumes jaunes près des yeux, c’est un trésor pour le ménage; figurez-vous que je l’ai vue pondre deux fois dans un jour, un œuf le matin, l’autre le soir... encore elle en cache! Et ce petit coq noir, un vrai diable; il a déjà plumé le grand avant-hier, à cause de la petite rousse que voilà, une vraie pie-grièche qui les agace! Je parie qu’ils vont s’empoigner aux cheveux... Eh! eh! je le disais bien! Ah! les gueux! voulez-vous, voulez-vous bien finir? Ah! les vauriens! Canailles d’homme, ils n’en font pas d’autres! A t-on jamais vu...»
Mais elle avait beau crier, les deux rivaux étaient aux prises, bec contre bec, la crinière hérissée, sautant l’un par-dessus l’autre, cherchant à se saisir au vif, tournoyant, voltigeant, se poursuivant avec une fureur incroyable; heureusement une nouvelle poignée de grains leur fit suspendre la bataille.
«C’est étrange, murmurait Mathéus, cette espèce des gallinacées, si timide, est parfois animée des instincts les plus féroces! Ce que peut la jalousie, passion furibonde et sanguinaire! »
La mère Windling le regardait du coin de l’œil et se disait: «Pauvre cher homme, tu penses à Tapihans, mais tu n’as rien à craindre... non! non! c’est un trop vilain coq pour entrer à la maison.»
Enfin elle vida son tablier, et regardant Mathéus avec un tendre sourire:
«Est-ce que monsieur le docteur aime les œufs? demanda-t-elle.
—Beaucoup, ma chère dame, surtout à la coque, c’est une nourriture saine et délicate.
—Eh bien! nous allons lever les œufs tout de suite; il doit y en avoir assez pour votre déjeuner.»
Alors elle grimpa à l’échelle sans façon, et quoique l’illustre philosophe eût détourné la tête rapidement, il entrevit les bas bleus de la grosse mère, qui dessinaient ses mollets d’une manière très-vigoureuse.
Dame Catherina se glissa dans le poulailler par la porte du hangar, et reparut toute rayonnante, avec une douzaine d’œufs qu’elle montrait d’un air de triomphe.
«Eh! regardez-moi ça, fit-elle debout sur la poutre. Eh bien, j’en ai tous les jours autant... Quels œufs! Pas une poule du village n’en pond d’aussi beaux. Aidez-moi, monsieur le docteur... aidez-moi, je n’ose pas descendre. »
Il fallut que le bonhomme tînt le pied de l’échelle et prêtât les mains à dame Catherina qui riait, faisait l’effrayée et paraissait tout à son aise. Mathéus était rouge comme une framboise.
«Merci, monsieur le docteur, dit-elle. Je suis sûre que la blanche a pondu derrière le bûcher; j’ai vu l’œuf de là-haut sur quelques brins de paille. Nous allons envoyer Nickel pour le lever.»
Elle prit alors le bras de l’illustre docteur, et ils entrèrent ainsi dans la maison.
Lorsque dame Catherina et Mathéus parurent dans la cuisine, Coucou Peter, assis sur un escabeau devant l’âtre, soufflait de toutes ses forces dans un long tube de fer pour animer le feu; les charbons flambaient, les sarments pétillaient, l’eau bouillonnait dans la marmite, une magnifique côtelette rôtissait sur le gril et répandait une odeur très-agréable.
La mère Windling s’arrêta sur le seuil en s’écriant:
«Ah! gueux de Coucou Peter, je voudrais bien savoir où tu as pris cette côtelette?»
Coucou Peter, sans se déranger, indiqua la grande armoire de chêne.
«Il est comme un chat, il voit tout. Mais je croyais avoir mis la clef dans ma poche.
—Gardez votre clef, dame Catherina, dit le ménétrier d’un air grave, moi je n’en ai pas besoin; avec un brin de paille j’ouvre tous les crochets du monde.
—Ah! le coquin, il finira par les galères,» dit la bonne femme en riant.
Mathéus voulut faire des remontrances à son disciple, mais Coucou Peter l’interrompit:
«Maître Frantz, dit-il, j’aime les côtelettes. Ça n’est pas contraire au système, d’aimer les côtelettes. Tout ce qui n’est pas défendu doit être permis, n’est-ce pas, dame Catherina?
—Mais oui... Tu as toujours le dernier mot, c’est connu. Allons, ôte-toi de là que je fasse bouillir les œufs. Si monsieur le docteur veut entrer dans la salle, je viens tout de suite; le temps de réciter un Pater, et tout sera prêt... Et toi, Coucou Peter, tu peux aller abreuver le cheval de monsieur le docteur; Nickel est sorti ce matin, pour détourner l’eau sur le grand pré.
—Avec plaisir, la mère, avec plaisir.»
Le ménétrier sortit, et l’illustre philosophe entra dans la salle.
Jamais Frantz Mathéus ne s’était senti plus calme, plus heureux, plus content de lui-même et de la nature; le grand air avait développé son appétit; il entendait le feu pétiller sur l’âtre, le chat miauler sous la table, et dame Catherina balayer le devant de sa porte, en fredonnant le vieux refrain de Karl Ritter:
«Aimez-moi, je vous aimerai!
«Je vous aimerai!
«Je vous aimerai!»
Tantôt il contemplait l’antique horloge de Nuremberg, toute jaune, toute vermoulue, avec son cadran de faïence peint de fleurs brillantes, et son coucou de bois qui chantait l’heure, et l’illustre philosophe ne se lassait pas d’admirer cet ingénieux mécanisme; tantôt il s’arrêtait devant une fenêtre et promenait ses regards éblouis sur la petite place d’Oberbronn.
Là, tout autour de l’auge verdâtre, où tombait un filet d’eau limpide à travers une longue poutre rongée par la mousse, étaient réunies les jeunes filles du village, en manches de chemises, en petites jupes, les jambes et les pieds nus. Elles battaient leur linge, elles criaient, elles s’appelaient l’une l’autre, elles causaient bruyamment, et le bonhomme souriait de leurs manières naïves et de leurs attitudes pleines de grâce.
Bruno buvait dans l’auge, et de temps en temps tournait la tête comme pour saluer Mathéus; Coucou Peter faisait claquer son fouet et contait des douceurs aux fraîches lavandières, qui se moquaient bien de ses belles paroles; mais lorsqu’il voulut, sans doute par vengeance, embrasser la plus jolie de la bande, alors ce furent des cris perçants, des éclats de rire, un tumulte incroyable; toutes fondirent sur lui en l’éclaboussant à grands coups de battoir et de linge humide.
Malgré cette attaque violente, le gaillard ne lâchait pas la petite; il l’embrassait sur le cou, sur la nuque, sur les joues, et criait d’un air joyeux:
«Oh! que c’est bon! oh! tapez, tapez toujours, je m’en moque! Oh! que j’aime ça!»
Et tout le monde se mettait aux fenêtres... et l’on riait... et les vieilles femmes criaient... et les chiens aboyaient... et Coucou Peter, tout rouge, tout mouillé, tout essoufflé, répétait:
Il examina le mélange avec une attention vraiment psychologique. ( Page 14.)

«Encore un petit baiser pour l’amour de la pérégrination des âmes!
—Ah! le coquin! disait Mathéus, quel drôle de disciple j’ai là !»
Enfin, voyant tous les paysans accourir avec leurs bâtons, il enfourcha Bruno, sauta par-dessus l’auge, et entra dans l’écurie en criant:
«Elles sont jolies, les filles d’Oberbronn! oh! Dieu! c’est doux à la bouche comme des cerises, c’est croquant comme des noisettes!»
Puis il voulut tirer le verrou, car les garçons étaient furieux.
Par malheur, le fils du garde-champêtre, Ludwig Spengler, dont il avait embrassé la maîtresse, arriva presque aussitôt que lui et mit son bâton entre le mur et la porte.
Alors tous les autres se précipitèrent dans l’écurie, et mon Coucou Peter, qui criait comme un beau diable, disant:
«Mes amis, mes chers amis, c’était une farce, une petite farce pour rire!» fut étrillé de la bonne manière.
On l’entraîna dehors et les coups de bâton pleuvaient dru comme grêle.
«C’est doux comme des cerises! disait l’un
—C’est croquant comme des noisettes! disait l’autre.
—Oh! que j’aime ça!» criait Ludwig Spengler en frappant à tour de bras.
Mathéus, témoin de l’affaire, criait du haut de la fenêtre.
«Courage, courage, Coucou Peter! accepte cette épreuve anthropo-zoologique avec la résignation d’un philosophe; remercie même ces jeunes gens de ce qu’ils travaillent à ton perfectionnement moral! Depuis longtemps j’ai remarqué que tu appartenais à la famille des bouvreuils, espèce voluptueuse qui se nourrit du bourgeon des fleurs et des fruits les plus délicats. Mais encore quelques leçons comme celle-ci, et j’espère te voir renoncer à ces principes sensuels.»
O noble et sublime animal! (Page 21.)

Le pauvre Coucou Peter courbait les reins et regardait son maître d’un air piteux, comme pour dire: «Je voudrais bien te voir à ma place avec tes principes anthropo-zoologiques! »
Cependant ce petit discours produisit une heureuse diversion en sa faveur: les bons campagnards, frappés de la physionomie auguste et des gestes de l’illustre philosophe, se rapprochèrent de la fenêtre, et le ménétrier profita de ce moment pour s’enfuir et se retrancher dans l’écurie.
La moitié du village se trouvait alors sous les yeux de Mathéus; on formait cercle, on le regardait par-dessus la tête, par-dessus les épaules, chacun était curieux de l’entendre.
Figurez-vous l’enthousiasme du bonhomme; il aurait voulu les embrasser tous, il ne se possédait plus de joie.
«Frantz, se disait-il, voici l’heure de tes prédications; il est clair que l’Être des êtres, le grand Démiourgos, réunit ce nombreux auditoire afin que tu puisses le convertir; il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître ici le doigt de Dieu.»
Son émotion était telle, que pendant quelques secondes il ne put articuler un mot; il se mouchait, il étendait les mains, il ouvrait la bouche; les arguments se présentaient en si grand nombre à son esprit, qu’il ne savait par où commencer; il aurait voulu tout dire à la fois;
Mais enfin le calme descendit au fond de son âme, et d’une voix retentissante il s’écria:
«O nobles habitants d’Oberbronn, êtres privilégiés de la nature, humbles et respectables campagnards, vous ne savez pas combien votre aspect me touche; vous ne savez pas la gloire qui vous attend et les trésors que je vous apporte.»
A ce mot de trésors il se fit une profonde agitation dans la foule; on s’attendait à le voir plonger la main dans un sac et jeter de l’argent par les fenêtres. Les plus éloignés se rapprochèrent bien vite, et Katel la boiteuse, qui se trouvait au premier rang, se mit à jeter des cris aigus; la pauvre femme, voyant les autres passer devant elle, crut qu’on voulait lui prendre sa part.
Cet empressement fit un sensible plaisir à l’illustre philosophe.
«Oui, mes amis, reprit-il d’un accent pathétique, je vous apporte des trésors de sagesse, des trésors de philosophie et de vertu!»
Mais alors ce fut une déception générale.
«Que le diable t’emporte avec tes trésors de sagesse! s’écria Ludwig Spengler; tu m’as l’air d’en avoir plus besoin que nous.»
Mathéus, indigné, s’arrêta court, afin de foudroyer ce malhonnête par une apostrophe grandiose; mais le petit meunier Tapihans s’approcha de la fenêtre, ôta son bonnet de coton et dit:
«Hé ! bonjour, Abraham! que viens-tu donc faire ici? Est-ce que tu veux nous rendre juifs?
—Je ne m’appelle pas Abraham, s’écria l’illustre philosophe. Je suis Frantz Mathéus, docteur en médecine de la faculté de Strasbourg, membre correspondant de...
—Eh! je te connais bien, interrompit le meunier d’un air moqueur, tu t’appelles Abraham Speizer, et, pas plus tard que l’an passé, tu m’as vendu un cheval borgne dont je ne peux plus me défaire... Et même, si je ne me trompe, tu dois être le rabbin de Marmoutier! »
A peine eut-il lâché ces mots, qu’une grande rumeur s’éleva dans la foule:
«Tombons sur le rabbin!—Assommons le rabbin.—Hue! hue sur le juif!
—Mes enfants, vous vous trompez, s’écriait le bonhomme, vos instincts animaux vous aveuglent, écoutez-moi!
Mais personne ne voulait l’entendre, les vieilles commères levaient leurs manches à balais, les hommes leurs triques, quelques-uns cherchaient des pierres; et Mathéus, pâle, interdit, balbutiait des paroles inintelligibles.
Tout à coup, par une inspiration lumineuse, il tourna les talons et s’enfuit dans la cuisine.
Alors les cris et le tumulte redoublèrent au dehors; dame Catherina elle-même en était épouvantée:
«Mon Dieu! s’écria-t-elle, qu’avez-vous donc fait, monsieur le docteur?
—Rien, ma chère dame... rien! bégayait le bonhomme; c’est le meunier... c’est...
—Tapihans?... Ah! le misérable! le misérable! il veut nous séparer, il soulève le village contre nous! Mais sauvez-vous! s’écria-t-elle en lui fourrant une andouille dans la poche, sauvez-vous... nous nous reverrons... vous reviendrez une autre fois!»
L’illustre philosophe n’avait pas besoin de ce conseil, il traversait déjà la cour en balbutiant: «Oui! oui! nous nous reverrons dans les sphères supérieures!»
Puis il s’élança dans l’écurie par la porte de derrière, et vit son disciple qui bouclait les sangles du cheval.
Coucou Peter avait observé la scène par une lucarne qui donnait sur la place, et prévoyant l’issue des prédications, il venait de seller Bruno.
«Eh! eh! maître Frantz, dit-il, vous arrivez bien, j’allais partir sans vous. Il paraît que notre pérégrination des âmes ne prend pas dans ce village!
—Sauvons-nous! dit Mathéus, qui ne savait plus où donner de la tête.
—Oui, je crois que c’est le plus simple; ces gueux de paysans ne sont pas à notre hauteur; montez en croupe, car notre affaire se gâte.»
En même temps il se mit à cheval, et l’illustre docteur grimpa derrière lui avec une dextérité merveilleuse.
Aussitôt Coucou Peter fit sauter la barre, ouvrit la porte et se rua sur la place comme un perdu.
Des clameurs terribles s’élevèrent autour d’eux et Mathéus reçut aussitôt trois coups de trique épouvantables. A chaque coup son disciple criait:
«Aïe! aïe! encore une leçon psychologique! »
Mais l’illustre philosophe ne disait plus rien; il fermait les yeux et se tenait avec tant de force, que le ménétrier pouvait à peine respirer.
Dame Catherina, debout sur le seuil, ses œufs dans une petite écuelle, considérait ce spectacle en poussant des cris plaintifs: elle désespérait du salut de son cher docteur. Mais quand elle vit le cheval s’éloigner au triple galop à travers les cris et les huées de la foule, alors la bonne femme s’essuya les yeux avec le bord de son tablier, et rentra dans la cuisine en exhalant un profond soupir.
«Pauvre cher homme, murmurait-elle, que le ciel te conduise!»
VIII
Table des matières
Après une bonne demi-heure de course, Frantz Mathéus, qui n’entendait plus que le galop rapide du cheval sur la route et le chant des oiseaux en plein air, se hasarda d’ouvrir un œil... puis l’autre... et se voyant au milieu d’une forêt touffue, loin du bâton et de l’esprit sophistique des honnêtes campagnards, il respira comme un pendu dont on vient de couper la corde.
Coucou Peter, de son côté, ralentit la marche de Bruno et se tâta les côtes, pour s’assurer qu’elles étaient encore intactes; quand il se fut convaincu que tout était bien à sa place, il se retourna vers le village, qu’on apercevait à travers les arbres, étendit les mains d’un air imposant et s’écria:
«Paysans d’Oberbronn, le prophète Coucou Peter vous maudit!
—Non, non, ne les maudis pas, murmurait le bon docteur d’une voix suppliante, ne les maudis pas. Hélas! les malheureux ne savent ce qu’ils font!
—Tant pis pour eux! répliqua le ménétrier de mauvaise humeur, je les maudis jusqu’à la troisième et jusqu’à la quatrième génération! Ah! gueux de Tapihans, gueux de Ludwig Spengler, vous êtes maudits! Je vous méprise comme la boue de mes souliers!»
Ce disant, il se retourna sur sa selle et poursuivit son chemin.
Bruno suivait alors au petit pas le sentier d’Eschenbach; le soleil chauffait la terre sablonneuse, des milliers d’insectes voltigeaient autour des bruyères, et leur vague bourdonnement remplissait seul l’espace.
Ce calme immense de la nature émut insensiblement Mathéus; il baissa doucement la tête, se couvrit le visage et se prit à fondre en larmes.
«Qu’avez-vous donc, maître Frantz? s’écria Coucou Peter.
—Rien, mon ami, répondit le bonhomme d’une voix étouffée; je songe à ces malheureux qui nous persécutent, je songe aux nombreuses transformations qu’ils auront encore à subir avant d’atteindre à la perfection morale, et je les plains d’avoir si mauvais cœur. Moi qui leur voulais tant de bien! Moi qui cherchais à les éclairer sur leurs destinées futures! Moi qui les aime encore de toute la force de mon âme, ils me frappent, ils m’accablent d’injures, ils méconnaissent la pureté de mes intentions! Tu ne saurais croire combien cela me fait de peine; laisse-moi pleurer en silence, ce sont de douces larmes, elles me prouvent combien je suis bon.—Oh! Mathéus! Mathéus! homme vertueux! s’écria-t-il, pleure, pleure sur les égarements de tes semblables, mais ne murmure pas contre l’éternelle justice! Elle seule fait ta grandeur et ta force; tour à tour oignon, tulipe, colimaçon, lièvre, homme enfin... tu n’as pas toujours été philosophe; il a fallu bien des siècles pour dompter en toi les instincts animaux; sois donc indulgent et songe que si les êtres inférieurs veulent te nuire, c’est qu’ils ne sont pas dignes de te comprendre.
—Tout cela est bel et bon, nous recevons les coups et vous avez encore l’air de plaindre les autres! s’écria Coucou Peter; que diable, il me semble que nous pourrions être tristes pour notre propre compte!
—Écoute, mon ami, dit Mathéus en essuyant ses larmes, plus j’y pense et plus je reste convaincu qu’il doit en être ainsi; tous les prophètes ont été misérables: Jeddo fut envoyé à Béthel, à condition qu’il ne boirait ni ne mangerait; ayant malheureusement mangé un morceau de pain, il fut dévoré par un lion, et l’on trouva ses os entre ce lion et son âne;—Jonas fut avalé par un poisson; il est vrai qu’il ne resta que trois jours dans son ventre, mais c’est toujours bien désagréable de rester soixante-douze heures dans une position si gênante;—Habacuc fut transporté en l’air par les cheveux à Babylone; or, Coucou Peter, songe combien l’on doit souffrir d’être suspendu par les cheveux pendant un tel voyage; —Ezéchiel fut lapidé ;—on ne sait pas au juste si Jérémie fut lapidé ou scié en deux;—mais Isaïe fut scié pour sûr;—Amos fut...
—Maître Frantz, interrompit brusquement Coucou Peter, si vous croyez me donner du courage en me racontant ces histoires, vous avez tort; je ne vous le cache pas, plutôt que d’être scié en deux, j’aimerais mieux reprendre mon violon et faire de la musique toute ma vie.
—Allons, rassure-toi, dit Mathéus, aujourd’ hui les prophètes ne sont plus si maltraités; au contraire, on leur fait même d’assez belles pensions, pourvu qu’ils soutiennent au moins une âme.
—Et nous qui soutenons mille âmes, nous méritons des pensions mille fois plus fortes!» s’écria le joyeux ménétrier.
En causant de la sorte, l’illustre philosophe et son disciple poursuivaient tranquillement leur route dans les vallons de la Zorn.
Mathéus, qui n’aimait rien tant que l’intérieur des bois, oubliait l’ingratitude du genre humain; le murmure imperceptible de l’insecte qui ronge l’écorce d’un vieil arbre, le vol d’un oiseau qui frôle le feuillage, le vague bruissement d’un ruisseau qui roule dans les ravins, les tourbillons d’éphémères qui dansent sur les eaux dormantes: ces mille détails de la solitude fournissaient sans cesse de nouveaux textes à ses méditations anthropo-zoologiques.
Coucou Peter sifflait pour se distraire et donnait de temps en temps une accolade à sa gourde de kirschen-wasser; souvent aussi Bruno entrait dans le lit de la Zorn jusqu’au poitrail; alors maître Frantz et son disciple s’accrochaient l’un à l’autre, relevaient les jambes et regardaient l’eau fuir sous eux avec des sifflements tumultueux.
Cependant la chaleur devenait accablante, pas un souffle ne pénétrait dans ces bois; Coucou Peter, ayant mis pied à terre, sentait la sueur baigner ses reins; Mathéus, qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit, bâillait de temps en temps et murmurait: «Grand... grand Démi... ourgos!» sans savoir positivement ce qu’il voulait dire.
Ils arrivèrent ainsi dans une gorge où le torrent s’étendait sur un lit de cailloux. A peine Bruno eut-il atteint le bord de l’eau, que cette maudite bête allongea le cou pour boire, et maître Frantz, qui ne s’attendait pas à ce mouvement, faillit passer par-dessus sa tête. Coucou Peter n’eut que le temps de le rattraper par les basques de sa longue capote, et le bon apôtre partit d’un éclat de rire si formidable, que tous les échos du voisinage en retentirent.
«Coucou Peter! Coucou Peter! s’écria l’illustre docteur indigné, n’as-tu pas honte de rire quand je manque de me noyer? Est-ce donc là ton affection pour moi?
—Eh! maître Frantz, je ris parce que vous en êtes réchappé ; si je ne vous avais pas retenu, vous filiez dans l’eau comme une grenouille.
—Ce jour est un jour néfaste, reprit Mathéus; si nous poursuivons notre voyage, je prévois des malheurs sans nombre!
—D’autant plus que vous avez sommeil et que vous pourriez bien tomber de cheval, dit Coucou Peter. Couchez-vous sur la mousse, faites un bon somme, et le jour néfaste sera passé. Moi, je vais me baigner. Bruno ne sera pas fâché de se reposer un peu, j’en suis sûr.»
Ce conseil entrait trop bien dans les idées présentes du bon docteur pour ne pas lui plaire.
«J’approuve ce dessein agréable, dit-il. Allons, cher disciple, prête-moi ton épaule... je suis tout engourdi. Lâche la bride du cheval. Baigne-toi, mon garçon, baigne-toi, cela te rafraîchira le sang.»
Tout en parlant ainsi, maître Frantz s’étendait au pied d’un chêne; il était vraiment heureux d’allonger ses bras et ses jambes au milieu des bruyères.
Les grillons chantaient autour de lui; de temps en temps un flot plus rapide battait les cailloux avec un sifflement étrange; alors il entr’ ouvrait les paupières et voyait Coucou Peter en train d’ôter ses habits et de tirer ses bottes.
Le bruissement de l’onde, le frémissement du feuillage, berçaient son imagination d’une vague rêverie. Puis il distinguait confusément, à travers les rameaux touffus, le ciel, la crête des montagnes... Enfin son esprit se voila; les mêmes sons frappaient toujours ses oreilles, mais leur monotonie ressemblait au plus vaste silence. Le bonhomme ne les distinguait plus, il ne regardait plus; sa respiration douce et régulière annonçait un profond sommeil.—Peut-être alors son esprit, dégagé des liens de la terre et remontant d’âge en âge, errait-il sous la forme d’un bon lièvre, dans les immenses forêts de la Gaule;—peut-être aussi revoyait-il l’humble toit de ses pères au Graufthal, et la bonne vieille Martha qui pleurait son absence.
IX
Table des matières
Or l’illustre philosophe dormait profondément depuis deux heures lorsque Coucou Peter s’écria:
«Maître Frantz, levez-vous! Voici les pèlerins de Haslach qui descendent la montagne; ils sont plus nombreux que les grains de sable au bord de la mer. Levez-vous, maître... et regardez!»
Mathéus, s’étant levé, aperçut d’abord son disciple perché sur un cerisier sauvage; il faisait la cueillette à la manière des grives et s’en donnait à cœur joie; puis les regards du bonhomme se dirigèrent vers la montagne voisine.
A travers les hauts sapins s’avançaient à perte de vue une immense file de pèlerins, les uns nu-pieds, leurs bottes au bout de leur bâton de voyage, les autres chargés de provisions, de paquets, de gourdes et de toutes les choses nécessaires à la vie.
Une vieille femme allait à leur tête et récitait seule la prière au milieu du silence universel, puis tous les autres répondaient: «Priez pour nous! priez pour nous!»—Et ce cri, se répétant de proche en proche, à la cime des rochers, sur la pente des ravins, dans le creux des vallons, ressemblait au chant mélancolique des bandes de grues qui traversent les nuages.
L’illustre docteur était tellement saisi de ce spectacle qu’il ne pouvait proférer une parole; mais Coucou Peter, du haut de son arbre, étendait la main et désignait chaque village, à mesure qu’il tournait la cime de la montagne:
«Voici ceux de Walsch, s’écriait-il, je les reconnais à leurs chapeaux de paille, à leurs petites vestes et à leurs grands pantalons qui montent jusque sous les bras; ce sont de joyeux compères, ils vont en pèlerinage pour boire du vin d’Alsace.—Ces autres qui suivent en culottes courtes et en grands habits, avec de larges boutons qui reluisent au soleil, sont de Dagsbourg, le plus dévot et le plus pauvre pays de la montagne; ils vont à la foire pour baiser les os de saint Florent.—Voici ceux de Saint-Quirin, en petites blouses et la casquette sur l’oreille. Gare les coups de poing à la procession! Tous ces gens de verreries et de fabriques aiment à riboter et à batailler contre les Allemands. Ce n’est pas avec eux, maître Frantz, qu’il faudra disputer de la pérégrination des âmes.—Regardez ces autres qui tournent à l’embranchement de la Roche-Plate, on les appelle les Gros-Jacques de la montagne. Ceux-là vont en pèlerinage pour montrer leurs beaux habits; voyez comme ils ont couvert leurs chapeaux avec leurs mouchoirs, comme ils ont fourré leurs pantalons dans les tiges de leurs bottes: ce sont les glorieux d’Aberschwiller, ils marchent gravement le nez en l’air!—Mais qui diable peuvent être ceux qui suivent en trébuchant? Ah! je les reconnais... je les reconnais, ce sont les gens de la plaine, les Lorrains avec leurs petits sacs remplis de noix et de lard; Dieu de Dieu, qu’ils ont l’air fatigué ! Pauvres petites femmes! je les plains de tout mon cœur. Toutes ces petites de la plaine sont fraîches comme des roses, au lieu que celles du haut pays, de la Houpe, par exemple, sont brunes comme des groseilles noires.»
Le bon apôtre trouvait son mot à dire sur chaque village, et Mathéus se perdait dans un abîme de contemplation profonde.
Enfin, au bout d’une heure, la queue de la procession parut s’éclaircir, elle montait lentement la côte; bientôt elle tourna la Roche-Plate; quelques groupes suivaient encore à de grandes distances; c’étaient des malades, des infirmes en charrettes. Ils disparurent à leur tour et tout rentra dans le silence de la solitude.
Alors l’illustre philosophe regarda son disciple d’un air grave et lui dit:
«Partons pour Haslach, c’est là que l’Etre des êtres nous appelle. Oh! Coucou Peter, ton cœur ne te dit-il pas que le grand Démiourgos, avant de nous porter sur le théâtre de nos triomphes, a voulu nous offrir, dans ce désert, le tableau de l’immense variété des races humaines? Comprends-tu, mon ami, la majesté de notre mission?
—Oui, maître Frantz, je comprends très-bien, il faut partir; mangez d’abord ces cerises que j’ai cueillies pour vous, et puis en route!»
Quoique Mathéus ne trouvât point dans ces paroles tout le recueillement désirable, il s’assit, le chapeau de son disciple entre les genoux, et mangea les cerises de fort bon appétit; puis Coucou Peter ayant ramené Bruno, qui broutait les jeunes pousses à quelque distance, maître Frantz se remit en selle, son disciple prit la bride, et ils montèrent le sentier sablonneux qui mène à la Roche-Plate.
Le soleil descendait derrière le Losser, et de longues nappes d’or traversaient les flèches des hauts sapins. Plusieurs fois Mathéus se retourna pour contempler ce spectacle imposant; mais lorsqu’ils eurent pénétré dans le bois, tout devint obscur, et les pas de Bruno retentirent sous le dôme des grands chênes comme dans un temple.
Environ une heure après, la lune commençait à poindre sous le feuillage, lorsqu’ils aperçurent, à cinquante pas au-dessous d’eux, un groupe de pèlerins qui se rendaient tranquillement à la foire. Coucou Peter reconnut au premier coup d’œil le grand Hans Aden, maire de Dabo, son âne Schimel, et sa petite femme Thérèse, assise dans l’un des bâts de l’âne; mais il fut tout surpris de voir un gros poupon joufflu, soigneusement emmailloté et sanglé dans l’autre bât de Schimel, car Hans Aden n’avait pas d’enfant à sa connaissance. Ils allaient ainsi comme de vénérables patriarches; la petite Thérèse, son mouchoir noué autour de sa jolie figure, regardait le petit enfant avec une tendresse inexprimable; l’âne suivait d’un pas ferme le bord du talus; ses longues oreilles se relevaient au moindre bruit, puis retombaient d’un air mélancolique; le grand Hans Aden, revêtu de sa longue capote qui lui battait les mollets, son tricorne sur la nuque et les deux poings dans ses poches de derrière, marchait gravement et criait de temps en temps:
«Hue, Schimel, hue!»
A cette vue Coucou Peter, sans attendre Mathéus, se mit à dégringoler le sentier en criant:
«Salut, maître Hans Aden, salut! Où diable allez-vous si tard?»
Hans Aden se retourna lentement, et sa petite femme leva les yeux pour voir qui pouvait crier de la sorte.
«C’est toi, Coucou Peter, dit Hans Aden en lui tendant la main; bonsoir, mon garçon. Nous allons en pèlerinage.
—En pèlerinage! comme ça se rencontre, s’écria Coucou Peter tout joyeux, nous y allons aussi. Ma foi, c’est une bonne occasion de renouveler connaissance. Mais pourquoi donc allez-vous en pèlerinage, maître Hans Aden? Auriez-vous quelqu’un de malade dans la famille?
—Non, Coucou Peter, non! répondit le maire de Dabo; Dieu merci, tout le monde se porte bien chez nous. Nous allons remercier saint Florent de nous avoir accordé un enfant. Tu sais que ma femme et moi nous étions mariés depuis cinq ans sans avoir eu ce bonheur. A la fin ma femme me dit: «Écoute,
«Hans Aden, il faut aller en pèlerinage;
«toutes les femmes qui vont en pèlerinage
«ont des enfants!» Moi, je pensais que ça ne
servirait à rien... «Bah! que je lui dis, ça ne
«sert à rien, Thérèse, et puis moi, je ne peux
«pas quitter la maison; voici justement le
«temps de la récolte, je ne peux pas tout
«abandonner.—Eh bien, j’irai toute seule,
«qu’elle me dit; tu es un incrédule, Hans
«Aden, tu finiras mal!—Eh bien, vas-y,
«Thérèse; nous verrons bien qui a raison de
«nous deux.» Bon, elle y va, et figure-toi, Coucou Peter, que, juste neuf mois après, arrive un enfant gros et gras, le plus beau garçon de la montagne! Depuis ce temps-là, toutes les femmes de Dabo veulent aller en pèlerinage.»
Coucou Peter avait écouté ce récit avec une attention singulière; tout à coup il releva la te en disant:
«Et combien y a-t-il que dame Thérèse est allée en pèlerinage?
—Il y a aujourd’hui deux ans, répondit Hans Aden.
—Deux ans! s’écria Coucou Peter en devenant tout pâle et en s’appuyant contre un arbre, deux ans! Dieu de Dieu!
—Qu’est-ce que tu as donc? fit Hans Aden.
—Rien, monsieur le maire.... rien... C’est une faiblesse qui me prend dans les jambes, chaque fois que je reste trop longtemps assis.»
En même temps il regarda la petite Thérèse, qui baissait les yeux et devenait rouge comme une cerise. Elle paraissait toute timide et prenait l’enfant pour lui donner le sein; mais avant qu’elle eût défait les sangles, Coucou Peter s’avança en s’écriant:
«Ah! maître Hans Aden, que vous êtes heureux! Tout vous réussit: vous êtes le plus gros herr de la montagne, vous avez des champs, des prés, et voilà que saint Florent vous envoie le plus bel enfant du monde! Mais il faut que je le voie, ce pauvre petit, dit-il en tirant son chapeau à dame Thérèse, j’aime tous les petits enfants!
—Hé ! ne te gêne pas, Coucou Peter, dit le maire tout glorieux, on peut le regarder... il n’y a pas d’affront.
—Tenez, monsieur Coucou Peter, fit dame Thérèse à voix basse, embrassez-le. Il est beau, n’est-ce pas?
—S’il est beau, s’écria Coucou Peter, tandis que deux grosses larmes coulaient lentement sur ses joues rouges, s’il est beau! Dieu de Dieu, quels poings! quelle poitrine! quelle bonne figure réjouie!»
Il soulevait l’enfant et le contemplait les yeux tout grands ouverts; on aurait dit qu’il ne pouvait plus le rendre; la mère souriait et détournait la tête pour essuyer une larme.
Enfin le joyeux ménétrier coucha lui-même le petit dans le bât, il releva l’oreiller avec soin:
«Voyez-vous, dame Thérèse, murmurait-il, les enfants veulent avoir la tête haute, il faut y prendre garde!»
Puis il boucla les sangles et se mit à sourire à la jolie petite mère, pendant que le grand Hans Aden s’arrêtait à quelques pas et coupait une branche de bouleau pour se faire un sifflet.
Mathéus, retardé par la pente rapide du chemin, rejoignit alors son disciple.
«Salut, braves gens, s’écria l’illustre docteur en soulevant son large feutre; que la bénédiction du Seigneur soit avec vous!
—Amen!» répondit Hans Aden en revenant avec sa branche de bouleau.
Dame Thérèse inclina doucement la tête et parut s’abandonner aux plus charmantes rêveries
Ils firent alors un quart d’heure de chemin sans parler; Coucou Peter marchait toujours à côté de l’âne et regardait l’enfant avec un véritable plaisir, et maître Frantz, songeant aux événements qui se préparaient, se recueillait en lui-même.
«Dites donc, monsieur Coucou Peter, reprit enfin la jeune paysanne d’une voix timide, est-ce que vous courez toujours le pays comme autrefois? Est-ce que vous ne restez pas quelque part?
—Toujours, dame Thérèse, toujours en route, toujours content! Je suis comme le pinson qui n’a que sa branche pour passer la nuit, et qui vole le lendemain où se trouvent les moissons!
—Vous avez tort, monsieur Coucou Peter, dit-elle, vous devriez ménager quelque chose pour vos vieux jours; un si brave, un si honnête homme... penser qu’il peut tomber dans la misère!
—Que voulez-vous, dame Thérèse! il faut bien gagner sa vie de chaque jour; je n’ai que mon violon, moi, pour vivre! Et puis, tel que vous me voyez, je suis bien autre chose que ce qu’on pense... je suis prophète! l’illustre docteur Mathéus peut vous le dire; nous avons découvert la pérégrination des âmes, et nous allons prêcher la vérité dans l’univers.»
Ces paroles tirèrent maître Frantz de ses réflexions.
«Coucou Peter n’a pas tort, dit-il, l’heure est proche, les destins vont s’accomplir! Alors ceux qui auront travaillé à la vigne et semé le bon grain seront glorifiés! Alors de grands changements se feront sur la terre; les paroles de vérité passeront de bouche en bouche, et le nom de Coucou Peter retentira comme celui des plus grands prophètes! L’attendrissement que ce cher disciple vient de faire paraître à la vue de l’enfance, âge de faiblesse, de douceur et de pureté naïve, est la preuve d’une belle âme, et je n’hésite pas à lui prédire de hautes destinées!»
Dame Thérèse regardait Coucou Peter, qui baissait les yeux d’un air modeste, et l’on voyait qu’elle était heureuse d’apprendre de si belles choses sur le compte du brave ménétrier.
En ce moment ils sortaient du bois, et le bourg de Haslach, avec ses grands toits pointus, ses rues tortueuses et son antique église du temps d’Erwin, s’offrit à leurs regards. Toutes les maisons étaient éclairées comme pour une fête.
Ils descendirent la montagne en silence.
X
Table des matières
Vers neuf heures du soir, l’illustre philosophe et ses nouveaux compagnons firent leur entrée dans l’antique bourg de Haslach.
Les rues étaient tellement encombrées de monde, de charrettes, de bestiaux, qu’on pouvait à peine s’y frayer un passage.
Les vieilles maisons à pignons décrépits planaient sur le tumulte, envoyant la lumière de leurs petites fenêtres dans la foule agitée. Tous ces pèlerins venus d’Alsace, de Lorraine, de la haute montagne, se pressaient autour des auberges et des hôtelleries comme de véritables fourmilières; d’autres campaient le long des murs, d’autres sous les hangars ou dans les granges.
Le roulement des voitures, le sourd beuglement des bœufs, le piétinement des chevaux, le patois des Lorrains et des Allemands formaient une confusion incroyable. Quel sujet de méditation pour Mathéus!
C’est alors que Hans Aden et dame Thérèse furent heureux d’avoir rencontré Coucou Peter; qu’auraient-ils fait sans lui dans une pareille bagarre?
Le joyeux ménétrier écartait la foule, criait «gare!» s’arrêtait aux endroits difficiles, entraînait Schimel par la bride, avertissait Mathéus de ne pas se perdre, animait Bruno, frappait à la porte des auberges pour demander un asile; mais il avait beau parler de la petite Thérèse, de monsieur le maire, de l’illustre philosophe, on lui répondait partout:
«Allez plus loin, braves gens, que le ciel vous conduise!»
Lui ne perdait pas courage et criait gaiement:
«En route! Laissez faire, dame Thérèse, laissez faire, nous trouverons tout de même notre petit coin! Eh! eh! maître Frantz, que dites-vous de ça? C’est demain que nous allons prêcher. Maître Hans Aden, prenez garde à cette charrette. Allons, Schimel! Hue, Bruno!»
Les autres étaient comme abasourdis.
Mathéus, voyant que les gens de Haslach vendaient leur foin, leur paille et toutes choses aux pauvres pèlerins accablés de fatigue, en conçut une grande douleur dans son âme.
«Oh! cœurs durs et de peu de foi, s’écria-t-il, ne savez-vous pas que cet esprit de lucre et de trafic vous fera descendre dans l’échelle des êtres?»
Courage! courage! coucou Peter. ( Page 24.)

Malheureusement on ne l’écoutait pas, et plusieurs même se mettaient aux fenêtres, riant de sa simplicité.
«Au nom du ciel, maître Frantz, s’écriait Coucou Peter, ne faites pas de discours anthropo-zoologiques à ces gens, sans ça nous risquons de passer la nuit à la belle étoile et quelque chose de pis encore!»
Quant à dame Thérèse, elle pressait le bras du brave ménétrier, ce qui lui causait un sensible plaisir.
Malgré son indignation, l’illustre philosophe ne pouvait s’empêcher d’admirer l’industrie singulière des habitants de Haslach: ici un boucher gros et gras, debout entre deux chandelles, distribuait de trois et même de quatre espèces de viande; ces viandes toutes fraîches avaient un air appétissant qui faisait plaisir à voir, et les jolies servantes, leur petit panier sous le bras, l’œil ouvert et le nez retroussé, semblaient plus fraîches, plus grasses, plus vermeilles que les côtelettes suspendues aux crochets de la boucherie;—là un forgeron, les bras nus, la figure noire, travaillait avec ses aides au fond de sa forge; les marteaux clapotaient, le soufflet soupirait, les étincelles volaient en tous sens et plusieurs venaient s’éteindre aux pieds des passants;—plus loin, le tailleur Conrad se dépêchait de finir pour la fête le gilet écarlate de monsieur l’adjoint; son merle, dans sa petite cage d’osier, sifflait un air, et Conrad tirait l’aiguille en cadence; —de magnifiques gâteaux de toutes formes vous regardaient par les vitres des boulangeries, —et M. l’apothicaire avait mis ce jour-là devant ses fenêtres deux grands bocaux remplis, l’un d’eau rouge, l’autre d’eau bleue, avec des lampions derrière, ce qui produisait un effet superbe.
Pauvre cher homme! (Page 27.)

«Que le monde est grand! se disait Mathéus; chaque jour la civilisation fait de nouveaux progrès! Que dirais-tu, ma bonne Martha, si tu voyais un tel spectacle? Tu ne pourrais en croire tes yeux, tu n’oserais prévoir le triomphe de ton maître sur un si vaste théâtre. Mais la vérité brille partout d’un éclat éternel, elle terrasse l’envie, le sophisme et les vains préjugés!»
La petite caravane, cahotée, refoulée de rue en rue, débouchait alors devant la bonne vieille auberge de Jacob Fischer, et Coucou Peter fit entendre une exclamation joyeuse.
Le réverbère qui se balance au-dessus de la porte éclairait toute la façade, depuis l’enseigne des Trois-Roses jusqu’au nid de cigognes à la pointe du pignon, depuis l’escalier raboteux où l’on trébuche jusqu’à la petite ruelle où les buveurs font halte, la tête basse, le front contre le mur, en murmurant des paroles inintelligibles.
«Maître Frantz, s’écria Coucou Peter, est-ce que vous aimez la tarte au fromage?
—Pourquoi me demandes-tu cela? dit le bonhomme surpris d’une telle question.
—Parce que la mère Jacob prépare des kougelhof et des tartes au fromage depuis trois jours; elle ne pense qu’à ça... c’est comme qui dirait son idée philosophique quand la foire approche. Le père Jacob, lui, ne pense qu’à mettre son vin en bouteilles, à fumer sa pipe derrière le fourneau, et quand sa femme crie... il la laisse crier, vu qu’il n’y a pas moyen de la faire taire; c’est comme une poule en train de pondre: plus on la chasse, plus elle crie. Mais nous y voilà... Quelle masse de monde! Allons, dame Thérèse, vous pouvez descendre; maître Hans Aden, venez tenir la bride de Schimel; moi, je vais prier le père Jacob de nous recevoir.»
Ils se trouvaient alors devant l’auberge, la foule tourbillonnait autour d’eux; on voyait les buveurs monter et descendre l’escalier en chancelant; les verres cliquetaient, les canettes tintaient, on criait à la bière, à la choucroute, aux saucisses; les servantes, que l’on chatouille en passant, jetaient aussi de petits cris très-drôles; la mère Jacob agitait la vaisselle, et le père Jacob tournait le robinet à la cave.
Coucou Peter entra dans l’auberge, promettant d’être bientôt de retour. En effet, au bout de quelques instants, il revint avec maître Jacob lui-même, un bon gros homme à la figure joviale, et les manches retroussées jusqu’aux coudes.
«Mon pauvre garçon, disait-il, je ne demande pas mieux que de vous rendre service; mais toutes les chambres sont prises, il ne me reste plus que la grange et le hangar, voyez si cela peut vous convenir.»
Coucou Peter regarda la petite Thérèse d’un air désolé ; il parcourut des yeux la rue où se pressait tant de monde:
«Si ce n’était que pour moi, père Jacob, mon Dieu! j’accepterais tout de suite; un pauvre diable de ménétrier dort tous les jours sur la paille. Mais regardez un peu cette bonne petite mère... regardez ce pauvre enfant et cebon docteur Mathéus, la crème des philosophes, s’écria-t-il d’une voix qui partait du cœur. Voyons, père Jacob, que diable! il faut bien se mettre à la place des gens.
—Que veux-tu, Coucou Peter, dit l’aubergiste, avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas faire que mes chambres soient vides, je ne peux vous offrir...
—Oh! monsieur Coucou Peter, ne vous donnez pas tant de peine pour nous, dit alors la petite Thérèse, nous ne sommes pas si difficiles que vous pensez.
—Vous acceptez, dame Thérèse, vous acceptez le hangar?
—Eh! pourquoi pas? fit-elle en souriant; bien d’autres seraient heureux d’en trouver un au milieu de ce tumulte, n’est-ce pas, Hans Aden?»
Coucou Peter tout joyeux ne s’inquiéta point de ce que répondait le grand Hans Aden; dès que dame Thérèse eut accepté le hangar, il descendit au jardin chercher du bois sec.
«Merci, père Jacob, criait-il.
—Prends garde de mettre le feu à la grange, disait l’aubergiste.
—Ne craignez rien, père Jaçob, ne craignez rien!»
La nuit était obscure; bientôt un feu vif et réjouissant éclaira les poutres et les tuiles de l’échoppe.
Ah! ce n’était pas là la belle chambre d’Oberbronn, ornée de deux commodes et d’un bon lit de plume, où l’on s’enfonçait jusqu’aux oreilles. Les poutres noires montaient d’étage en étage, jusqu’à la cime du toit. Et du côté de la rue quatre piliers de chêne vous préservaient des courants d’air. On ne voyait point là des glaces de Saint-Quirin, mais de petites portes d’écurie le long du mur; et tout au fond, les porcs, soulevant du groin les volets de leurs réduits, vous souhaitaient le bonsoir.
Maître Frantz se souvint avec satisfaction que d’autres prophètes avaient habité jadis des lieux pareils.
«La vertu, dit-il gravement, habite sous le chaume. Réjouissons-nous, mes amis, de ne pas vivre dans les palais!
—C’est juste, répondit Coucou Peter, mais arrangeons-nous toujours de manière à ne pas coucher dans la boue.»
Tout le monde se mit alors à l’ouvrage: Hans Aden grimpa l’échelle de la grange et jeta des bottes de paille par la lucarne, Mathéus déchargea Schimel et Bruno, dame Thérèse tira les provisions du hâvre-sac.
Coucou Peter veillait à tout: il donnait du fourrage aux bêtes, il étendait la litière, il suspendait les harnais aux échelles, il goûtait le vin, et ne perdait pas de vue le bât de l’âne où dormait l’enfant.
Bientôt tout fut prêt; on s’installa commodément sur des bottes de paille pour souper.
D’autres scènes semblables se passaient dans la rue du Tonnelet-Rouge; chaque groupe de pèlerins avait son feu, dont la lumière se reflétait sur les maisons voisines.
Au tumulte succédait insensiblement un vaste silence: tous ces braves gens, accablés de fatigue, causaient entre eux à voix basse comme en famille. Ainsi faisaient Coucou Peter, Hans Aden, dame Thérèse et Mathéus; on aurait dit qu’ils se connaissaient depuis longues années quand ils furent réunis autour du feu, et que la bouteille circula de main en main: ils se sentaient comme chez eux.
«Après vous, dame Thérèse, disait Coucou Peter. Fameux, ce petit vin d’Alsace! de quel coteau, maître Hans Aden?
—D’Ekersthâl.
—Fameux coteau! Passez-moi une tranche de jambon.
—Voici, monsieur Coucou Peter.
—A votre santé, maître Frantz!
—A la vôtre, mes enfants! Quelle belle nuit! comme l’air est doux! Le grand Démiourgos avait prévu que ses enfants ne trouveraient pas un lieu pour abriter leur tête. O grand Être, s’écriait le bonhomme, Être des êtres, reçois mes remercîments, ils partent d’un cœur sincère! Ce n’est pas pour nous seuls qu’il faut le remercier, mes chers amis; c’est pour cette foule innombrable de créatures venues de si loin, dans le but honorable de lui présenter leurs hommages!
—Maître Hans Aden, vous n’êtes pas assis, prenez cette botte de paille.
—Oh! c’est bon, Coucou Peter, je suis bien comme ça!»
Le bât de Schimel était appuyé contre la muraille, et Coucou Peter, à chaque instant, levait la couverture pour voir si le petit dormait bien.
Schimel et Bruno mâchaient tranquillement leur pitance, et quand la lumière vacillante projetait ses rayons sur les piliers, les lucarnes hérissées de paille, les gerbes pendantes, les charrettes, les hottes à bière et mille objets confus dans l’ombre; quand elle éclairait la tête calme et méditative de l’illustre docteur, la douce figure de Thérèse, ou la joviale physionomie de Coucou Peter, on aurait dit un vieux tableau de la Bible.
Vers onze heures Mathéus demanda la permission de dormir; déjà le grand Hans Aden, étendu tout de son long contre le mur, dormait profondément. Dame Thérèse n’avait pas encore sommeil, ni Coucou Peter; ils continuèrent la conversation à voix basse.
Avant de s’assoupir, maître Frantz entendit la voix du crieur répéter dans le silence: «Onze heures! onze heures sonnées!» puis des pas qui s’éloignaient dans la rue, un chien qui aboyait en secouant sa chaîne; il entr’ouvrit les yeux, et vit l’ombre des oreilles de Schimel qui s’agitait contre le mur, comme les ailes d’un papillon de nuit.
Les servantes de l’auberge des Trois-Roses mettaient la barre et riaient dans le vestibule: ce furent ses dernières impressions.
XI
Table des matières
Le jour répandait ses teintes d’or sous les piliers du hangar, lorsque Frantz Mathéus fut éveillé par des éclats de rire retentissants.
«Ah! ah! ah! voyez-vous, dame Thérèse, s’écriait Coucou Peter, voyez-vous le petit gueux!... A-t-il de la malice, en a-t-il! je vous dis qu’il se fera pendre... ah! ah! ah! c’est sûr, il se fera pendre.»
Maître Frantz ayant tourné les yeux vers l’endroit d’où partaient ces exclamations joyeuses, vit son disciple près d’un grillage attenant à l’auberge des Trois-Roses. Ce grillage, tapissé d’arbres, était couvert de pêches magnifiques. Coucou Peter tenait une de ces pêches et la présentait au petit, couché dans son bât sur le dos de Schimel; l’enfant étendait ses petites mains pour la saisir, et le brave ménétrier l’avançait et la retirait en riant jusqu’ aux larmes.
Dame Thérèse, de l’autre côté, regardait l’enfant avec un doux sourire; elle paraissait bien heureuse, et pourtant une vague mélancolie se peignait dans son regard; le grand Hans Aden, le coude contre la grille, observait gravement cela en fumant sa pipe.
On ne pouvait rien voir de plus charmant que cette petite scène matinale; il y avait tant de franche gaieté, de bonne humeur et de tendresse empreintes dans les traits de Coucou Peter, que maître Frantz se prit à dire en lui-même: «Quelle honnête figure! Le voilà qui s’amuse comme un enfant! Comme il est heureux! comme son cœur rit! Ah! c’est bien le meilleur garçon que je connaisse! Quel dommage que ses instincts sensuels et son amour désordonné de la chair l’entraînent souvent au-delà de toutes les limites convenables!»
Tout en pensant ces choses, le bonhomme se levait et secouait la paille de ses habits; puis il s’avança, et tirant son large feutre, il salua les braves gens et leur souhaita le bonjour.
Dame Thérèse lui répondit par une simple inclination de tête, tant elle était rêveuse; mais Coucou Peter s’écria:
«Maître Frantz, regardez ce joli enfant... Ah! Dieu, qu’il nous amuse... dites donc de quelle race il est, pour voir?
—Cet enfant est de la famille des bouvreuils, répondit Mathéus sans hésiter.
—De la famille des bouvreuils! fit Coucou Peter tout ébahi; ma foi, ce n’est pas pour vous flatter, maître Frantz, mais... mais je crois qu’il a de bonnes raisons anthropo-zoologiques pour être de la famille des bouvreuils.»
Hans Aden venait de finir sa pipe, il la mit en poche et dit à sa femme:
«Allons, Thérèse, allons! il est temps d’aller à la foire, avant qu’il y ait trop de monde.
—Est-ce que vous venez avec nous, maître Frantz? demanda Coucou Peter.
—Sans doute, où est Bruno?
—Il est dans la grange, vous n’avez pas besoin de l’emmener; dame Thérèse veut acheter toutes sortes de choses, sans ça nous laisserions aussi Schimel.»
Ces explications suffirent à Mathéus, et l’on se mit en route.
Tout le bourg était encombré de monde; on avait fait disparaître les charrettes et le bétail par ordre de M. le maire; on suspendait des guirlandes aux fenêtres, on répandait dans les rues des feuilles et des fleurs, et sur la place s’élevait un reposoir superbe; mais ce qui plaisait surtout à l’illustre philosophe, c’était cette bonne odeur de mousse et de fleurs fraîchement cueillies, et les belles guirlandes qui se balançaient au souffle de la brise.
Il admirait aussi les jeunes paysannes, la toque et l’avant-cœur parsemés de paillettes scintillantes; les vieilles, qui garnissaient le reposoir de vases et de candélabres, étaient encore plus magnifiques, car elles portaient l’ancien costume de soie jaune ou violette, à grands ramages, et la coiffe en brocart d’or, le plus riche costume qu’on ait jamais vu.
«Maître Frantz, disait Coucou Peter, autrefois on travaillait mieux que de nos jours; je me rappelle que ma grand’mère avait une robe de sa grand’mère, toujours neuve. Aujourd’ hui, dans quatre ou cinq ans tout devient vieux.
—Excepté la vérité, mon ami, la vérité est toujours jeune; ce que Pythagore disait il y a deux mille ans est aussi vrai que s’il l’avait dit hier.
—Oui, c’est comme les anciens violons, répondit Coucou Peter, plus on en joue, plus ils vous paraissent agréables, jusqu’à ce qu’ils soient fêlés; on les raccommode, mais, à force d’y mettre des pièces, il ne reste plus rien de vieux, et ça fait de pauvre musique.»
En causant ainsi, nos gens arrivaient sur la foire; la foule était déjà nombreuse; mille bruits confus de sifflets, de fifres, de trompettes d’enfants, bourdonnaient aux oreilles; les baraques étalaient en plein vent leurs quincailleries, leurs sabres de bois, leurs poupées, leurs miroirs, leurs horloges de Nuremberg; les voix des maîtres de jeux et des marchands forains se croisaient en tous sens.
Coucou Peter aurait bien voulu faire un cadeau à dame Thérèse; il tournait et retournait sans cesse ses poches vides, et rêvait au moyen de se procurer de l’argent. Un moment il eut l’idée de courir à l’auberge, et de vendre la bride et la selle de Bruno au premier juif venu; mais Hans Aden étant resté en arrière, une autre inspiration lui passa par la tête.
«Maître Frantz, dit-il, prenez la bride de Schimel, je reviens tout de suite.»
Puis il courut au grand Hans Aden, et lui dit:
«Monsieur le maire, j’ai oublié ma bourse à l’auberge, car mon illustre maître et moi, nous avons notre argent dans la selle de Bruno, prêtez-moi dix francs, je vous rendrai ça tout à l’heure.
—Avec plaisir, dit Hans Aden en faisant la grimace, avec plaisir.»
Et il lui donna dix francs.
Coucou Peter, fier comme un coq, revint alors prendre le bras de dame Thérèse, et la conduisit devant le plus bel étalage:
«Dame Thérèse, s’écria-t-il, choisissez tout ce qu’il vous plaira. Voulez-vous ce châle, ces rubans, ce fichu? voulez-vous toute la boutique?... ne vous gênez pas.»
Elle ne voulut choisir qu’un simple ruban rose, mais il la força de prendre un châle superbe.
«O monsieur Coucou Peter, disait-elle, laissez-moi ce ruban.
—Gardez le ruban et le châle, dame Thérèse! Gardez-les pour l’amour de moi, fit-il à voix basse; si vous saviez combien cela me fera plaisir!»
Il acheta de même un petit chien de sucre à l’enfant, puis des noix dorées, puis un petit tambour, et n’eut point de cesse que ses dix francs ne fussent dépensés jusqu’au dernier centime. Alors il parut tout glorieux; et lorsque Hans Aden revint, il fut content de voir que M. Coucou Peter avait fait des politesses à sa femme.
Quant à l’illustre philosophe, la vue de tout ce monde l’exaltait d’une manière étrange; il voulait prêcher absolument, et s’écriait à chaque minute:
«Coucou Peter, je crois qu’il serait temps de prêcher. Regarde tout ce monde... Quelle magnifique occasion d’annoncer la doctrine!
—Gardez-vous-en bien. maître Frantz, répondait le bon apôtre, gardez-vous-en bien! Voici le gendarme qui passe, il vous empoignerait tout de suite, il n’y a que les charlatans qui aient le droit de prêcher sur la foire.»
Ils firent ainsi trois fois le tour de la place; dame Thérèse acheta tout ce qu’il lui fallait pour le ménage: une brosse à lessive, des cuillers en étain, une écumoire et d’autres objets semblables; Hans Aden acheta une faux qui rendait un son clair et vibrant, des sabots et une étrille.
Vers dix heures, le bât de Schimel était plein de choses; la foule devenait de plus en plus nombreuse et soulevait des flots de poussière; on entendait au loin tourbillonner la valse.
Comme ils s’acheminaient vers l’auberge, ils passèrent près de la Madame-Hütte, et de si joyeux accords frappèrent leurs oreilles, que le grand Hans Aden lui-même s’arrêta pour considérer ce spectacle.
Un drapeau flottait sur la baraque; les filles et les garçons se pressaient à la porte: le joli costume des Kokesberg, avec leurs tresses garnies de rubans; celui des Bouren-Grédel, avec leurs cravates de moire qui retombent sur la nuque, leurs jupes rouges, leurs bas blancs bien tirés et leurs souliers à hauts talons; les montagnards en chapeaux à larges bords, ornés d’une feuille de chêne; les Alsaciens en tricorne, habit carré, gilet écarlate et culotte courte, tout cela offrait un coup d’œil admirable, on était comme entraîné de ce côté.
Dame Thérèse éprouvait un désir inexprimable de danser, sa main tremblait sous le bras de Coucou Peter, qui la regardait tendrement et lui disait à voix basse:
«Dame Thérèse, faisons un tour de valse.
—Je voudrais bien, murmurait-elle, mais l’enfant... je n’ose pas le quitter... et puis... que dirait Hans Aden?
—Bah! laissez faire, dame Thérèse, une valse est bientôt finie... L’enfant n’a rien à craindre, il dort si bien!
—Non, monsieur Coucou Peter, je n’ose pas!... Hans Aden ne serait pas content...»
Ils discutaient ainsi, se regardant l’un l’autre, et dame Thérèse allait céder peut-être, lorsque les cloches de l’église s’ébranlèrent; alors il n’y fallut plus songer.
«Thérèse, dit Hans Aden, voici le troisième coup; allons bien vite à l’auberge, ou nous serons en retard.
—C’est inutile, monsieur le maire, répondit Coucou Peter, vous pouvez partir d’ici, je vais conduire Schimel à la grange, et nous vous attendrons pour dîner. Vous nous ferez le plaisir d’accepter le dîner, maître Hans Aden et dame Thérèse?»
Hans Aden trouva M. Coucou Peter bien honnête, et dame Thérèse sortit du bât de Schimel le beau châle qu’il lui avait acheté ; elle le mit en jetant un doux regard au bon ménétrier, qui sentit les larmes lui venir aux yeux; puis elle prit l’enfant, car elle ne voulait pas s’en séparer, d’autant plus que la bénédiction de saint Florent ne pouvait lui faire que du bien, et, tout étant arrangé, on se sépara sur la place de l’église.
Coucou Peter prit le chemin d’en bas, pour éviter la rencontre des fidèles dans la rue du Tonnelet-Rouge.
Mathéus le suivait gravement, laissant errer ses regards autour de la montagne, et récapitulant ses preuves invincibles; le bourdonnement des cloches, le frémissement de l’air, le beau soleil éparpillant ses rayons sur la foule agitée, tout émerveillait le bonhomme, et l’espérance de prêcher bientôt lui faisait voir les choses sous un point de vue agréable.
Ils longeaient alors les jardins au penchant de la côte; de temps en temps ils entendaient un coup de fusil et voyaient les flocons de fumée se dérouler en l’air; le bruit de la foule expirait insensiblement, et la fraîche verdure remplaçait la poussière des rues.
Au tournant de la fontaine, où l’on vient abreuver le bétail hors du bourg, ils virent les chasseurs, les gardes forestiers en habit vert et bon nombre de paysans qui se disputaient le prix du mouton.
La cible était placée de l’autre côté de la vallée, en face du grand chêne; les tireurs, debout derrière les palissades des jardins, essayaient leurs armes, ils mettaient en joue, hochaient la tête; quelques-uns pariaient, d’autres se penchaient comme au jeu de quilles, et chacun se croyait plus adroit que celui qui venait de manquer son coup.
Frantz Mathéus, que le bruit d’un fusil faisait toujours tressaillir, se hâta de passer outre et d’entrer dans la ruelle des Acacias. Cette solitude, après tant de scènes tumultueuses, avait un charme étrange; tous les habitants de Haslach étaient à l’église.
Au dernier son des cloches le tir fut suspendu. On entendait au loin les préludes de l’orgue.
Maître Frantz et son disciple débouchaient dans la rue du Tonnelet-Rouge, en face de l’auberge des Trois-Roses.
XII
Table des matières
Pendant que Coucou Peter menait Schimel à la grange, Mathéus, fatigué de se promener sur la foire, entrait dans l’auberge des Trois-Roses. L’illustre philosophe était loin de s’attendre au magnifique coup d’œil qui s’offrit à ses regards: d’un bout de la salle à l’autre s’étendait une table avec sa nappe de belle toile blanche à filets rouges; plus de quarante couverts en faisaient le tour, et chaque couvert avait sa serviette bien propre, bien roide, pliée en forme de bateau ou de bonnet d’évêque; on voyait qu’elles étaient presque neuves et qu’elles sortaient de l’armoire. De plus, ils avaient chacun leur bouteille de bon vin d’Alsace; et de loin en loin une grosse carafe, transparente comme le cristal, reflétait les fenêtres, le ciel et les objets d’alentour.
Ajoutez à cela que le plancher, lavé de la veille, était sablé de sable fin, que l’air circulait par les fenêtres entr’ouvertes, que l’odeur des rôtis vous arrivait par bouffées d’un châssis donnant sur la cuisine, que le cliquetis de la vaisselle, le tic-tac du tourne-broche, le pétillement du feu sur l’âtre, que tout annonçait un festin grandiose à quarante sous par tête, et vous pourrez vous figurer avec quel bonheur maître Frantz s’assit près de l’une des petites tables, et s’essuya le front en attendant l’heure du dîner.
Pas une âme ne troublait le repos de la salle, car on savait bien que l’auberge des Trois-Roses aurait grand monde en ce jour solennel, et qu’on ne ferait pas attention à vous pour une chope de vin ni pour deux.
L’illustre philosophe jouit pendant quelque temps de ce calme délicieux, puis il tira de la grande poche de sa capote le répertoire anthropo-zoologique, et se mit à chercher un texte digne de la circonstance.
Or la mère Jacob, qui venait d’entendre ouvrir la porte, regarda par le châssis, et voyant un homme grave qui lisait dans un livre, elle resta plus d’une minute à le considérer; puis elle fit signe à la grosse Orchel d’approcher, et lui montrant l’illustre philosophe assis le coude au bord de la fenêtre, dans une attitude méditative, elle lui demanda s’il ne ressemblait pas au vieux curé Zacharias, mort depuis cinq ans.
Orchel s’écria que c’était lui.
La petite Katel, qui tenait justement la queue de la lèchefrite, accourut pour voir ce qui se passait, elle put à peine retenir un cri de surprise. Il y eut grand émoi dans la cuisine; chacune mettait à son tour le nez au châssis et murmurait: «C’est lui!—Ce n’est pas lui!»
Enfin la mère Jacob, ayant regardé fort attentivement, dit à Katel de retourner à sa lèchefrite, et tout en fourrant ses cheveux sous sa cornette, elle entra dans la salle.
L’illustre philosophe était tellement absorbé, qu’il n’entendit pas ouvrir la porte, et que la mère Jacob dut lui demander ce qu’il désirait, pour attirer son attention.
«Ce que je désire, ma bonne femme, dit Mathéus d’un air grave, ce que je désire, vous ne pouvez me le donner. Celui-là seul qui nous voit et nous gouverne du haut des cieux, celui dont l’immuable volonté forme la loi de l’univers, peut seul m’accorder, dans cet instant suprême, l’inspiration que je lui demande. Je vous le dis en vérité... en vérité, de grandes choses se préparent. Que ceux qui se sentent coupables, par faiblesse ou par ignorance, s’humilient! qu’ils reconnaissent leurs fautes, il leur sera pardonné ! Mais que les sophistes, gens pleins d’orgueil et de mauvaise foi, incapables de sentiments nobles et généreux, et je dis même de justice quelconque, que les sophistes et les êtres sensuels, qui se plongent de plus en plus dans la matière et vont jusqu’à nier l’âme immortelle, principe de la morale et de la société humaine, que ceux-là tremblent: il y a pour toujours un grand abîme entre nous!»
La mère Jacob, qui se reprochait de n’avoir pas assisté à la procession depuis trois ans, crut que maître Frantz lisait dans son cœur.
«Mon Dieu! dit-elle toute troublée, je reconnais mes fautes; je sais bien que j’aurais dû aller à la procession; mais notre auberge ne peut pas non plus rester seule; il faut veiller au ménage, il faut bien que la cuisine se fasse!
—La cuisine! s’écria Mathéus, c’est pour la cuisine que vous négligez la grande question de la transformation des corps et de la pérégrination des âmes? Oh! ma bonne femme, vous êtes bien à plaindre! Pour qui donc amassez-vous de vaines richesses au prix de votre âme immortelle? Pour vos enfants? Vous n’en avez point... Pour vous-même? Hélas! la vie ne dure qu’un instant et vous ne pourrez guère en jouir... Pour vos héritiers? Est-il besoin de développer en eux l’amour des faux biens de la terre, d’où naissent la cupidité, l’avarice, la convoitise qui nous portent trop souvent à désirer la mort de nos proches?
—Cet homme sait tout, pensa la mère Jacob; il sait que je n’ai point d’enfants; il sait que mon gueux de neveu, qui sort des carabiniers, n’attend que ma mort pour hériter de mes biens; il sait que depuis trois ans je n’ai pas été à la procession: c’est un prophète!»
Ainsi raisonnait la bonne femme, lorsque la procession commença; une immense rumeur domina le silence universel, puis on entendit les chants d’église et l’orgue; puis tout à coup ces chants débordèrent sur la place; la châsse de saint Florent, portée par de jeunes filles vêtues de blanc, la croix, la bannière flottante, tous les curés d’alentour en grand costume, les chantres en toques rouges apparurent au loin; puis toute la procession tumultueuse... Mais au lieu de prendre la rue du Tonnelet-Rouge, elle fit le tour de Haslach, selon l’ancienne coutume enseignée par saint Florent lui-même, et la vallée fut remplie de ce bourdonnement solennel que l’illustre philosophe avait admiré sur la montagne: «Priez pour nous! priez pour nous!» On aurait dit un grand coup de vent dans les bois, mêlé au son des cloches retentissantes; c’était quelque chose d’immense.
«Oh! spectacle grandiose et vraiment digne de l’homme! s’écriait Mathéus. Concours admirable des peuples confondant leurs pensées dans une seule pensée, leurs âmes dans l’âme universelle! Oh! noble et touchante image de l’avenir! que sera-ce donc lorsque la vérité tout entière aura retenti dans le monde, lorsque s’élevant sur les ailes de la logique transcendantale, et planant vers les cieux, l’humanité verra face à face l’Être des êtres, le grand Démiourgos! A quel enthousiasme sans bornes ne s’élèveront point les hommes, puisqu’ils accourent déjà de si loin, par un simple pressentiment de la vérité !»
L’illustre philosophe, parlant ainsi, s’animait de plus en plus; mais depuis longtemps la mère Jacob, abandonnant la salle, courait de porte en porte chez toutes les voisines, disant qu’un prophète était arrivé dans sa demeure, que ce prophète savait tout, qu’il lui avait dit ce qu’elle était: qu’elle n’avait point d’enfants, que son neveu Yéri Hans convoitait ses biens et que les temps étaient proches; qu’il connaissait nos plus secrètes pensées et qu’il faisait des miracles!
Orchel et Katel avaient aussi déserté leur poste et couraient derrière la mère Jacob, appuyant, confirmant et embellissant encore ce qu’elle disait.
Elles auraient tout laissé brûler si Coucou Peter, par une inspiration venue d’en haut, n’était entré dans la cuisine et n’avait vu les marmites abandonnées. Alors, dans une sainte horreur, il avait arrosé le rôti, surveillé les casseroles, écumé le bouillon, allongé les sauces, remonté le tourne-broche, trempé la soupe, sorti les küchlen du four et dressé tous les plats dans un ordre convenable, appelant, criant, se démenant... Mais personne ne répondait. Enfin, au bout d’une demi-heure, n’en pouvant plus, il descendit dans la cour pour se laver les mains et le visage, car il ne voulait pas paraître en cet état devant la petite Thérèse.
Au même instant la mère Jacob et les voisines arrivèrent, et trouvant tout cuit à point, rangé en ordre de bataille, prêt à être servi, les bonnes femmes levèrent les mains au ciel et crièrent miracle.
Coucou Peter, à ce tumulte, revint bien vite, et quelle ne fut pas sa surprise quand la mère Jacob, le conduisant au châssis, lui montra Mathéus et lui raconta le miracle du bonhomme!
Il allait pousser un immense éclat de rire, mais tout à coup, se serrant les côtes et gonflant ses joues:
«Ah bah! fit-il, pas possible! c’est donc ça que j’ai vu?»
Toutes les voisines l’entourèrent en lui demandant ce qu’il avait vu. Alors Coucou Peter leur raconta gravement qu’en passant devant la cuisine, il avait vu une forme blanche, comme qui dirait un ange, qui tournait la broche.
«Je l’ai vu comme je vous vois,» dit-il à la mère Jacob.
Et toutes les bonnes femmes de se regarder l’une l’autre dans une muette admiration. Aucune ne se sentait le courage de répondre un mot; elles sortirent à petits pas, sans faire de bruit, et la nouvelle du miracle se répandit aussitôt dans tout Haslach.
Quand il fallut servir le dîner, c’est à peine si la mère Jacob se croyait digne de toucher les couvercles des marmites; à chaque instant elle tournait la tête, s’imaginant que l’ange marchait derrière elle, et ses deux servantes n’étaient pas moins émues.
Et voilà comment Coucou Peter, pour faire triompher la doctrine, trompa tout le bourg de Haslach et précipita l’illustre docteur Frantz Mathéus, son maître, dans une nouvelle série d’aventures extraordinaires et merveilleuses.
XIII
Table des matières
A midi juste, la procession était finie.
Les curés, les chantres, les bedeaux, les femmes, les enfants, les bourgeois et les pèlerins, tous pêle-mêle, rentraient dans Haslach, les uns pour s’asseoir devant un bon dîner arrosé de vin blanc, de bière et de café, les autres pour manger leurs provisions au coin d’une fontaine ou sur les bancs de pierre des auberges.
L’illustre philosophe sentait venir l’heure des prédications; il ne voyait point ces choses et se recueillait en lui-même.
Le bon apôtre partit d’un éclat de rire. (Page 28.)

Coucou Peter étant entré dans la salle, lui dit:
«Maître, asseyez-vous là, au haut de la table; moi, je me place à votre droite pour soutenir la doctrine.»
Et Frantz Mathéus s’assit à l’endroit que lui désignait son disciple, au haut de la table, en face des fenêtres.
Bientôt la salle fut envahie par une foule de gens venus de tous les points de l’Alsace et de la Lorraine, tous bons paysans qui logeaient aux Trois-Roses, et ne regardaient pas à quarante sous pour faire un dîner convenable; il y avait aussi quelques montagnards, parmi lesquels se trouvaient dame Thérèse et Hans Aden; ils s’assirent à la droite de Coucou Peter, qui prit à sa gauche le grand couteau et la grande fourchette à manche de corne pour découper les viandes.
Et la soupe étant servie, le dîner commença en silence.
Dame Thérèse, son enfant sur les genoux, paraissait bien heureuse d’être près de Coucou Peter, qui veillait sur elle avec le plus grand soin, et lui donnait les meilleurs morceaux.
Or, la nouvelle des prédications de Mathéus et de ses miracles s’étant répandue dans Haslach, on accourait de toutes parts autour de l’auberge, et les gens regardaient par les fenêtres dans l’intérieur de la salle, demandant où était le prophète. La mère Jacob, sur le pas de la porte, leur expliquait toutes choses, et les servantes, restées seules, avaient peine à servir le dîner; Katel courait autour des tables pour arranger les plats, enlever les assiettes et remplacer les bouteilles vides, et Orchel apportait les plats de la cuisine.
Il est beau, n’est-ce pas? (Page 30.)

La grande salle s’animait de plus en plus; tous les convives, ignorant la mission sublime de l’illustre philosophe, causaient entre eux de choses indifférentes, de la foire, de la récolte, des prochaines vendanges. On mangeait, on riait, on buvait, on appelait les servantes, qui montaient et descendaient à la hâte dans l’escalier tournant, avec des plats de choucroute, des cervelas, des saucisses fumantes, des gigots rôtis, des canards nageant dans leur jus, et des petits cochons de lait tout croustillants et d’un beau jaune doré.
Au milieu de cette animation joyeuse, maître Frantz croyait entendre ces paroles prophétiques: «Honneur! gloire! honneur au grand Mathéus! Gloire éternelle à l’inventeur de la pérégrination des âmes! Gloire! gloire! honneur! gloire! honneur au grand Mathéus! Gloire éternelle à l’inventeur de la pérégrination des âmes!» Et, dans une muette extase, il se penchait au dos de sa chaise, laissait tomber sa fourchette et prêtait l’oreille à ces voix lointaines; mais, pour dire la vérité, ce n’était que l’effet du vin de Wolxheim et le bourdonnement de la salle.
Il était environ deux heures et l’instant du dessert était arrivé, cet instant où tout le monde parle à la fois sans écouter personne, où chacun se trouve de l’esprit, et où tantôt l’un, tantôt l’autre se met à rire sans savoir pourquoi.
En ce moment l’illustre docteur, se levant au bout de la table, se mit à expliquer d’un air grave la transformation des corps et la pérégrination des âmes.
Et il parlait avec calme, disant:
«La Justice est la loi de l’univers; l’être, dès l’origine des temps, fut soumis à la loi de Justice... Et toutes les choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. Elle était la vie, et la vie était la volonté, et la volonté anima la matière, d’où vinrent les plantes, d’où vinrent les animaux, d’où vinrent les hommes. Il y eut un homme envoyé par Dieu, qui s’appelait Pythagoras... Il vint dans le monde, et le monde ne l’a pas compris... et ses doctrines n’ont pas été comprises! »
Ainsi parlait l’illustre philosophe, et tous les assistants l’écoutaient émerveillés de sa sagesse.
Mais il y avait dans le nombre un vieil anabaptiste nommé Pelsly, homme craignant Dieu.
Cet homme vénérable était indigné de la doctrine de l’illustre docteur.
C’est pourquoi, levant un de ses doigts d’un air inspiré, il s’écria:
«Or, l’Esprit dit expressément que dans les temps à venir quelques-uns abandonneront la foi, en suivant des esprits d’erreur et des doctrines diaboliques, enseignées par des imposteurs pleins d’hypocrisie, dont la conscience est noircie de crimes.»
Et ayant prononcé ces paroles, il se tut.
Et l’on voyait bien qu’il voulait désigner Frantz Mathéus.
L’illustre philosophe devint tout pâle, car il entendait autour de lui un murmure.—Et Coucou Peter lui-même était comme sur des charbons ardents.
Mais bientôt maître Frantz, recueillant toutes ses forces, répondit:
«O imposteurs et gens de mauvaise foi... osez-vous bien nier que la Justice soit la loi du monde?... Tous les êtres n’étaient-ils pas égaux avant d’avoir mérité ? Et s’ils n’avaient pas existé avant que de naître, pourquoi toutes ces différences entre eux? Pourquoi l’un naît-il à l’état de plante, l’autre à l’état d’homme ou d’animal? Pourquoi l’un naît-il riche, l’autre pauvre, stupide ou intelligent? Où serait la Justice de Dieu, si toutes ces différences ne venaient pas du mérite ou du démérite dans les existences antérieures?»
L’anabaptiste, bien loin de se laisser abattre par cet argument invincible, leva de nouveau son grand doigt maigre et dit:
«Fuyez les fables impertinentes et puériles et exercez-vous à la piété, car la piété est utile à tous, et c’est à elle que les biens de la vie présente et ceux de la vie future ont été promis. Ce que je vous dis est une vérité certaine, et digne d’être reçue avec une entière soumission, car ce qui nous porte à souffrir les maux et les outrages, c’est que nous espérons au Dieu vivant, qui est le sauveur de tous les hommes et principalement des fidèles.:
A ces mots l’assemblée parut, tout agitée, et Mathéus vit de nouveau les regards se tourner vers lui d’un air menaçant.
L’illustre philosophe, dans cette situation critique, leva les yeux au ciel en s’écriant:
«Être des êtres! ô grand Démiourgos! toi dont la volonté puissante et l’immuable justice gouvernent toutes les âmes, daigne... daigne éclairer cet esprit obscurci par le voile de l’erreur et des préjugés!...»
Mais l’anabaptiste Pelsly, furieux d’entendre ces paroles, s’écria:
«N’est-ce pas toi, esprit de l’abîme, qui cherches à obscurcir notre intelligence? Et n’est-il pas écrit: «Si quelqu’un enseigne une
«doctrine différente de celle-ci et n’embrasse
«pas la doctrine selon la piété, il est enflé
«d’orgueil et il ne sait rien... mais il est pos-
«sédé d’une maladie d’esprit, qui l’emporte
«en des questions et des combats de paroles,
«d’où naissent l’envie, la contestation, la
«médisance, les mauvais soupçons.»
L’illustre docteur ne savait plus que répondre, quand Coucou Peter se mêla de la dispute, car il avait vendu jadis des bibles et des almanachs, et connaissait les livres saints aussi bien que l’anabaptiste.
«Mais, s’écria-t-il en frappant du poing sur la table, et regardant l’anabaptiste de ses gros yeux irrités, mais il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être reconnu; car ce que vous avez dit dans l’obscurité se publiera dans la lumière, et ce que vous avez dit à l’oreille dans les chambres sera prêché sur les toits. Je vous dis donc, à vous Pelsly, hypocrite que vous êtes: vous savez si bien reconnaître ce que présagent les différentes apparences du ciel et de la terre, comment donc ne connaissez-vous point ce temps-ci? Comment n’avez-vous point de discernement pour reconnaître, par ce qui se passe en vous, ce qui est juste?»
Coucou Peter finissait à peine ces mots, qu’il se fit un grand tumulte dans la maison, et tous les convives, se regardant l’un l’autre, se demandaient:
«Qu’est-ce que cela? d’où vient ce bruit?»
Or, c’était la vieille Margrédel, la paralytique, femme de Nikel Schouler le tisserand, laquelle ayant entendu parler des miracles de l’illustre philosophe, venait se faire guérir.
La pauvre femme, portée dans son large fauteuil, qu’elle n’avait pas quitté depuis deux ans, arrivait sur les épaules de quatre pèlerins.
La foule se pressait autour d’elle et lui criait:
«Courage, Margrédel, courage!»
Et Margrédel souriait d’un air triste, car elle avait foi dans le prophète et sentait déjà la vie tressaillir en elle.
Étant donc arrivée en face de l’auberge des Trois-Roses, la mère Jacob, qui la voyait venir de loin, ouvrit la porte de l’allée à deux battants, puis celle de la grande salle.
Et l’on vit alors cette pauvre Margrédel telle que l’avait faite la maladie, pâle, décharnée, levant ses longues mains suppliantes et s’écriant:
«Sauvez-moi, monsieur le prophète, daignez jeter un regard sur votre humble servante! »
Et toute la foule, pressée dans le vestibule, aux fenêtres et jusque dans la salle, répétait les mêmes mots, et la confusion était extrême.
Coucou Peter, voyant cela, aurait voulu se sauver, car il n’avait nulle confiance dans les miracles de la doctrine, et craignait d’être lapidé si son illustre maître ne guérissait pas cette femme.
Cependant l’illustre philosophe, bien loin d’éprouver le moindre doute, avait une telle confiance dans sa mission, qu’il se dit aussitôt que l’Être des êtres envoyait cette malheureuse, afin qu’il pût donner à l’univers une preuve éclatante des vérités anthropo-zoologiques. Pénétré de cette confiance, il se leva et s’avança vers Margrédel, qui le regardait les yeux tout grands ouverts. La foule s’écartait devant lui, et maître Frantz étant arrivé devant la paralytique, la contempla avec une grande douceur et lui dit au milieu du plus profond silence:
«Femme, avez-vous confiance dans l’Être des êtres... dans sa bonté infinie?»
Et Margrédel, levant les yeux au ciel, répondit d’une voix faible:
«O mon Dieu! mon Dieu! vous qui lisez dans les cœurs, vous savez si j’ai la foi!
—Eh bien, s’écria Mathéus d’un accent ferme, la foi vous a sauvée!—Levez-vous, vous êtes guérie!»
A ces paroles, qui partaient de l’âme, tous les assistants tressaillirent jusqu’à la moelle des os.
Margrédel sentit une force extraordinaire passer dans tous ses membres; elle fit un effort et se leva, puis, tombant aux genoux de Mathéus, elle fondit en larmes.
«Je suis sauvée! dit-elle, sauvée!...»
Ce fut un spectacle touchant que cette pauvre femme aux genoux du bonhomme, qui lui souriait avec bonté et qui, l’ayant relevée, l’embrassa sur ses joues amaigries et lui dit:
«C’est bien... c’est bien... retournez à votre demeure.»
Ce qu’elle fit aussitôt en criant:
«Mes pauvres enfants... mes pauvres enfants... je ne serai plus à votre charge!»
Alors maître Frantz se tournant vers l’assemblée, dit avec calme:
«C’est Dieu qui l’a voulu!... Qui oserait nier la puissance de Dieu?»
Et ces paroles frappèrent d’admiration tous les assistants.
Coucou Peter lui-même était tellement saisi des choses qu’il venait de voir et d’entendre, que, dans sa stupeur, il ne pouvait bouger de sa chaise et s’écriait d’une voix tremblante:
«Maître, je ne suis pas digne de dénouer les cordons de vos souliers! Maître, vous êtes un grand prophète, un vrai prophète! Ayez pitié de votre pauvre disciple Coucou Peter... être sensuel et plein de défauts qui a douté de vous!...»
Seul l’anabaptiste ne fut point convaincu; il déchira sa tunique et sortit de la grande salle en s’écriant:
«En ce jour il s’élèvera de faux prophètes, qui feront de grands prodiges et des choses étonnantes, jusqu’à séduire, s’il était possible, les élus eux-mêmes!»
Mais la foule ne l’écoutait point, et ne cessait de louer maître Frantz des prodiges qu’il venait d’accomplir.
XIV
Table des matières
C’est ainsi que l’illustre docteur Mathéus, connaissant la puissance de la volonté, fit paraître la grandeur de l’Être des êtres.
Margrédel s’en retournait donc chez elle, et la foule marchait à sa suite, proclamant le miracle dans tout Haslach.
Ses voisins et ceux qui l’avaient vue auparavant assise à sa porte disaient:
«N’est-ce pas là Margrédel, la paralytique, qui était assise sur le seuil de sa maison, pour se réchauffer au soleil?»
Les uns répondaient: «C’est elle!» D’autres disaient: «Non, c’en est une autre qui lui ressemble.» Mais elle s’écriait: «C’est moi-même! Le prophète des Trois-Roses m’a guérie!...»
Et l’on accourait de toutes parts vers l’auberge des Trois-Roses, en abandonnant l’église pour aller voir le prophète et l’entendre.
Frantz Mathéus, debout à l’une des fenêtres de la grande salle, regardait ce spectacle et jouissait d’un bonheur indicible.
«O grand Démiourgos, s’écriait-il, merci! merci de m’avoir laissé vivre jusqu’à ce jour. Maintenant Frantz Mathéus peut mourir, il a vu le triomphe de l’anthropo-zoologie!»
Cependant l’anabaptiste Pelsly se rendait chez M. le maire de Haslach, pour dénoncer l’illustre philosophe.
M. le maire, Georges Brenner, était justement à table, environné de ses amis, quand l’anabaptiste entra; il célébrait le dimanche de la foire par la joie et les festins.
L’anabaptiste Pelsly raconta avec calme et vérité les choses prodigieuses qui venaient de s’accomplir.
«Ces hommes, dit-il, ayant connu Dieu, ne l’ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres. Ils sont devenus fous en s’attribuant le nom de sages, et ils ont transféré l’honneur qui n’est dû qu’au Dieu incorruptible, à l’image d’un homme corruptible et à des figures d’animaux, de bêtes à quatre pattes et de reptiles. C’est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leurs cœurs, aux vices de l’impureté, en sorte qu’en s’y plongeant, ils ont déshonoré eux-mêmes leur propre corps, eux qui avaient mis le mensonge a la place de la vérité de Dieu, et rendu à la créature l’adoration et le culte souverain, au lieu de les rendre au Créateur qui est béni de tous les siècles!»
Ainsi parla Pelsly l’anabaptiste, et M. le maire, frappant sur la table, s’écria:
«Que me racontez-vous là ?... Ces choses sont-elles possibles?
—Venez, et voyez par vous-même,» dit l’anabaptiste.
Et M. le maire se leva, quittant sa femme, ses enfants et ses amis dans une grande colère; car depuis son retour de la procession, il ne pouvait jouir d’un instant de repos, et déjà plusieurs personnes lui avaient parlé de miracles... non pas du miracle de Margrédel, mais de celui de la cuisine de la mère Jacob.
Étant arrivés à la rue du Tonnelet-Rouge, c’est à peine s’ils purent avancer, à cause de la foule qui criait:
«Gloire... honneur au prophète!»
Et l’on voyait de loin l’illustre docteur à la fenêtre, environné de Coucou Peter, du grand Hans Aden et de tous les convives, haranguant la foule avec éloquence.
M. le maire réussit pourtant à se frayer un passage, et Coucou Peter le vit tout à coup monter l’escalier de l’auberge.
Ce fut un coup terrible pour le brave ménétrier, car il comprit aussitôt que la doctrine allait- courir un grand danger.
Maître Frantz parlait encore, que le maire entrait déjà dans la grande salle et que l’anabaptiste, désignant du doigt l’illustre philosophe, l’accusait en ces termes:
«Comme c’est par vous, monsieur le maire, que nous jouissons d’une paix profonde, et que plusieurs ordres très-salutaires ont été établis par votre sage prévoyance, nous accusons cet homme d’être le chef d’une secte séditieuse, de mettre la division et le trouble dans cette cité, d’enseigner de fausses doctrines et de faire des miracles.»
Frantz Mathéus, saisi de cette accusation prononcée à voix haute et solennelle, se retourna, et voyant M. le maire revêtu de son écharpe, il fut épouvanté.
«Qui vous a permis de faire des miracles et de prêcher en public?» s’écria M. le maire.
L’illustre philosophe ne sut d’abord que répondre; mais au bout de quelques instants il reprit courage et dit avec une indignation profonde:
«Depuis quand faut-il des permissions pour enseigner la vérité ? O profanation horrible, digne des plus rigoureux châtiments et de l’exécration des siècles! Pythagore, Socrate, Platon et tant d’autres avaient-ils besoin de permissions pour enseigner leurs doctrines? N’étaient-ils pas suivis de leurs disciples, environnés du respect, de l’admiration et de l’enthousiasme des peuples?»
M. le maire, stupéfait de cette tirade, regarda quelques secondes le bonhomme, puis il lui dit:
«Vous êtes heureux que nous n’ayons pas de prison communale, car je vous y ferais conduire tout de suite, pour vous apprendre à parler avec respect à un magistrat revêtu de son écharpe. Je vous accorde vingt minutes pour évacuer cette ville, et si vous y restez une seconde de plus, je vous ferai conduire à Saverne entre deux gendarmes.»
Tous les convives étaient frappés de stupeur. Coucou Peter, se retournant vers l’anabaptiste, qui triomphait à son tour, lui dit d’un accent de mépris plein d’éloquence:
«Il est dit: «On vous livrera aux magis-
«trats pour être tourmentés, et vous serez
«bannis à cause de la justice!»
Et les assistants, non moins indignés que le disciple de Mathéus, seraient tombés sur Pelsly, sans la présence de M. le maire.
Cependant l’illustre philosophe avait eu le temps de se remettre, et comme son cœur se gonflait de douleur, en songeant qu’il allait perdre le fruit de tant d’efforts et de sacrifices, il résolut de se défendre.
«Monsieur le maire, dit-il en s’efforçant d’être calme, monsieur le maire, j’entreprendrai avec d’autant plus de confiance de me justifier devant vous, que je sais que depuis plusieurs années vous gouvernez cette province. Il vous est facile de savoir qu’il n’y a pas plus d’un jour que je suis à Haslach, et cet anabaptiste ne m’a point trouvé disputant avec personne ni amassant le peuple, soit dans les églises, soit dans les temples, soit sur les places publiques... Et il ne saurait prouver aucun des chefs dont il m’accuse. Il est vrai, et je le reconnais devant vous, que selon cette philosophie, qu’il appelle séditieuse, je sers le Dieu de Pythagore, espérant en lui, comme cet anabaptiste espère lui-même, et le connaissant comme il le connaît. C’est pourquoi je travaille incessamment à conserver ma conscience exempte de reproches, et, comme elle m’ordonne de répandre la lumière par tous les moyens possibles, je me suis mis en route dans ce but honorable, quittant le toit de mes pères, mes amis et tout ce qui m’est le plus cher au monde, pour remplir mes devoirs. Permettez-moi donc de rester en ce lieu seulement un jour encore; il ne m’en faudra pas davantage pour convertir toute la ville aux vérités anthropo-zoologiques.
—Raison de plus pour que vous partiez tout de suite, interrompit le maire; au lieu de vingt minutes, je ne vous en donne plus que dix.»
Et se tournant vers l’anabaptiste:
«Pelsly, dit-il, allez chercher les gendarmes! »
A ces mots Frantz Mathéus sentit sa nature de lièvre reprendre le dessus.
«O monsieur le maire... monsieur le maire... s’écria-t-il les yeux pleins de larmes, la postérité vous jugera sévèrement.»
Puis il sortit en silence.
Pendant quelques secondes tous les assistants furent émus de cette scène.
Coucou Peter promenait des regards désolés sur la table, il ne savait à quoi se résoudre. Tout à coup il se leva en s’écriant avec force:
«La postérité vous jugera sévèrement, monsieur le maire... Tant pis pour vous!...»
Ce disant, il enfonça son chapeau sur l’oreille, croisa ses mains derrière le dos, et sortit majestueusement par la même porte que maître Frantz.
Après le départ de Coucou Peter, il se fit un grand tumulte. Jacob Fischer, homme sensuel et naturellement avide d’argent, se souvint que Coucou Peter et Mathéus avaient loué le hangar, qu’ils avaient donné deux picotins d’avoine à Bruno, et qu’ils avaient mangé non-seulement à quarante sous par tête, mais que le dîner de Hans Aden et de dame Thérèse était aussi sur leur compte.
Il courut donc après Coucou Peter en criant:
«Halte! halte! on ne part pas comme cela! on paye avant de partir!»
Et tous les assistants suivaient l’aubergiste, avec une curiosité singulière des événements qui allaient se passer.
En arrivant sur l’escalier de la cour, ils virent maître Frantz qui sortait du hangar, tenant Bruno par la bride, et Coucou Peter qui marchait derrière lui avec la selle, la valise et le reste, se dépêchant de charger le tout pour s’en aller, car il appréhendait qu’on ne voulût les retenir.
Jacob Fischer poussa un cri d’indignation et descendit quatre à quatre.
«Vous ne partirez pas! vous ne partirez pas! criait-il, ce cheval me répond de vous!»
Et plein de fureur, il voulut arrêter Bruno; mais Coucou Peter, le repoussant avec force, saisit un bâton derrière la porte de l’écurie et s’écria:
«Arrière! il n’y a rien de commun entre vous et moi!»
Jacob Fischer s’acharnait à la bride, et Mathéus disait avec douceur:
«Remets ton bâton derrière la porte, cher disciple, remets ce bâton en son lieu!»
Coucou Peter n’avait pas l’air de vouloir obéir; mais quand il vit le monde entrer par la porte cochère et descendre l’escalier, il se rappela les leçons psychologiques d’Oberbronn et se résigna.
Presque au même instant une foule nombreuse environna le cheval, l’illustre philosophe et son disciple.
Chacun racontait l’événement à sa mamère, et Mathéus n’était pas sans une émotion profonde, en entendant tous ces cris, toutes ces paroles, toutes ces explications; car si les uns l’approuvaient, d’autres le blâmaient hautement de vouloir partir sans payer.
Là se trouvaient Jacob Fischer et sa femme, la grosse Orchel et la petite Katel, Hans Aden et dame Thérèse, Kasper Siébel, fils de Ludwig, Siébelle forgeron, Passauf le garde-champêtre, avec son grand chapeau de gendarme, l’anabaptiste Pelsly et M. le maire en écharpe tricolore: c’était un grand tumulte.
Enfin, sur l’ordre de M. le maire, on fit silence et Jacob Fischer exposa l’affaire.
«Ces gens-ci, dit-il, me doivent le loyer du hangar; ils me doivent quatre dîners à quarante sous et deux picotins d’avoine: cela fait douze francs. S’ils partent... d’où sont-ils? je n’en sais rien... Coucou Peter n’a jamais le sou. Je demande que le cheval reste en gage.»
Mathéus répondit:
«De tout temps les prophètes sont en possession de manger et de boire chez leurs hôtes, qui s’estiment heureux de leur faire bon accueil, et quand on leur ferme la porte, ils secouent la poussière de leurs souliers et s’en vont ailleurs. Et je dis que ces hommes durs sont bien à plaindre: il vaudrait mieux pour eux n’être jamais venus au monde, ils n’affligeraient point nos regards par le spectacle de leurs iniquités.»
Malgré ces paroles éloquentes, M. le maire et Jacob Fischer ne paraissaient pas convaincus; au contraire, l’aubergiste énumérait sa note:
«Tant pour le cheval, tant pour l’illustre philosophe et son disciple, tant pour les invités, en tout douze francs!»
M. le maire, voyant que le tumulte augmentait toujours, dit:
«Jacob, prends le cheval, qu’on le retienne en gage; ils n’ont qu’à partir à pied!»
Aussitôt l’aubergiste arracha la bride des mains de Mathéus, et le bonhomme, qui ne s’attendait pas à cette secousse, faillit tomber par terre, mais il se retint au cou de Bruno et, l’enveloppant de ses bras, il se mit à sangloter comme un enfant.
«Bruno! mon pauvre Bruno! s’écriait-il, on veut te séparer de moi... toi, le compagnon de mes travaux... toi, mon meilleur, mon unique ami! Oh! ne soyez pas si cruels! Bruno! mon pauvre Bruno... que vas-tu devenir loin de ton maître? ils te maltraiteront, ils n’auront aucun égard pour tes longs services! »
Et les larmes de ce vieillard aux cheveux blancs, ses paroles touchantes émouvaient tous les assistants.
«C’est pourtant bien cruel, se disaient-ils entre eux, d’ôter son cheval à ce pauvre vieillard. Il n’est pas méchant, il est bon, voyez comme il pleure; il n’y a que les bons cœurs pour aimer ainsi les animaux!»
Et plusieurs femmes, venues comme les autres, avec leur enfant sur le bras, s’en allaient bien vite, car elles ne pouvaient voir cela.
Coucou Peter, derrière Bruno, penchait la tête d’un air bien triste; il s’accusait lui-même d’être cause de tout, et deux grosses larmes coulaient sur ses joues rouges.
Dame Thérèse pleurait aussi; et comme tout le monde restait à la même place, afin que l’aubergiste ne pût emmener le cheval, cette bonne petite mère se glissa derrière Coucou Peter, et lui plaça trente francs dans la main en cachette.
«Tenez, monsieur Coucou Peter, dit-elle, acceptez ceci pour l’amour de moi!»
Alors Coucou Peter mit les trente francs dans la poche de son gilet en sanglotant plus fort; puis, au bout de quelques instants, relevant la tête, il s’écria:
«Maître Jacob, je n’aurais pas cru cela de vous! J’aurais cru que vous feriez crédit à un honnête homme! Mais puisqu’il en est ainsi... tenez... voici votre argent, et lâchez bien vite le cheval, ou je vous casse la tête!»
Il venait de reprendre son bâton derrière la porte, et tout le monde aurait voulu qu’il éreintât ce misérable aubergiste.
Coucou Peter paya de même Hans Aden, en regardant dame Thérèse d’un regard si doux, qu’elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme; il embrassa aussi l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Puis d’une voix forte, retentissante, il s’écria:
«En route, maître Frantz, en route! Les hommes sont des gueux.»
Mathéus venait de se mettre à cheval, Coucou Peter se fit ouvrir la porte qui donne sur les champs, et M. le maire ne fut tranquille qu’après les avoir vus disparaître derrière les vergers.
Une grande rumeur s’élevait alors dans le bourg; on réclamait le prophète et la foule demandait des miracles!
XV
Table des matières
Rien ne saurait peindre la désolation de Frantz Mathéus et de son disciple, après leur départ de Haslach.
Coucou Peter ne se possédait plus de colère, il agitait son bâton et s’écriait à chaque pas: «Ah! gueux d’anabaptiste! gueux de maire! gueux de Jacob Fischer! Ah! gredins, si je vous tenais! Dieu de Dieu... quelle danse! Je ne vous laisserais pas un cheveu sur la tête! Chasser un si brave homme! un homme qui fait des miracles! un homme qui vaut mieux que vous tous jusqu’à la vingtième génération! Ah! gredins! gredins! vous aurez de la chance si je ne vous rencontre pas tôt ou tard!»
Ainsi parlait Coucou Peter, et cependant il se tournait de temps en temps, pour voir si les gendarmes n’étaient pas à leurs trousses.
L’illustre philosophe ne murmurait pas une parole et s’abîmait dans sa douleur. Ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsqu’ils atteignirent le hameau de Tiefenbach, dans l’une des gorges de la montagne, que le bonhomme parut revenir à lui; il souleva son large feutre, s’essuya le front tout baigné de sueur et dit avec un calme étrange:
«Cher disciple, nous venons de traverser une bien rude épreuve; rendons grâce au grand Démiourgos, qui nous a couverts de son égide comme toujours. En vain les sophistes nous poursuivent de leurs injures, en vain ils multiplient les obstacles et les embûches sur notre passage, tout cela ne sert qu’à mieux montrer la protection de l’Être des êtres, qui fonde sur nous ses plus belles espérances.
—Vous avez raison, monsieur le docteur, reprit Coucou Peter; quand on fait des miracles comme nous, on n’a rien à craindre. Avant qu’il soit six mois, je veux entrer à Haslach en bonnet d’évêque, sur un cheval blanc; je veux que deux enfants de chœur portent la queue de ma robe et qu’on nous brûle de l’encens sous le nez; mais, en attendant, je crois que nous ne ferions pas mal de savoir où nous allons
—Que cela ne t’inquiète pas, mon ami, répondit l’illustre philosophe, nous trouverons toujours assez d’espace devant nous. Si nous n’avons pas encore réussi jusqu’à ce jour, c’est qu’il nous faut un vaste théâtre. Tu dois reconnaître que la Providence nous conduit en quelque sorte malgré nous-mêmes vers les grandes villes; allons à Saverne.
—A Saverne! prenez garde! prenez garde! c’est une ville remplie d’avocats et de gendarmes. »
Le bon apôtre disait cela, parce qu’il avait laissé sa femme à Saverne, sans parler d’une foule de dettes chez les brasseurs, chez les aubergistes et généralement dans tous les cabarets de la ville; mais l’illustre docteur n’écouta point ces objections.
«Les gendarmes sont faits pour les voleurs, dit-il, et non pour les philosophes. Marchons, Coucou Peter, marchons; chaque seconde de notre existence doit appartenir au genre humain. »
Ils descendirent alors la rue silencieuse de Tiefenbach; le plus grand nombre des habitants s’étaient rendus à la foire de Haslach, et ces maisonnettes avec leurs portes closes, leurs petits jardins entourés de palissades disjointes, leurs puits solitaires environnés de mousse, avaient un air mélancolique bien différent de l’animation joyeuse de la fête.
Coucou Peter paraissait tout rêveur.
«Dites donc, maître Frantz, reprit-il, est-ce que les rabbins peuvent se marier?
—Sans doute, mon ami; c’est même un devoir que leur impose Moïse, pour la propagation de l’espèce.
—Oui, mais le grand rabbin de la pérégrination des âmes?
—Pourquoi pas? Le mariage est dans l’ordre de la nature, je n’y vois aucun inconvénient.»
Aussitôt Coucou Peter redevint plus joyeux. «Monsieur le docteur, dit-il, nous avons eu tort de nous chagriner; la première chose que nous ferons en arrivant à Saverne, ce sera d’aller voir ma femme; elle doit avoir fait des économies depuis cinq mois.
—Comment, ta femme?
—Eh! oui, ma femme, Grédel Baltzen, mariée avec Coucou Peter, par-devant M. le maire et le pasteur de la ville.
—Tu ne m’avais jamais dit cela.
—Parce que vous ne me l’aviez pas demandé.
—Et vous ne vivez pas ensemble?
—Non, elle est trop maigre; moi j’aime les femmes grasses; que voulez-vous? c’est plus fort que moi!
—Mais alors pourquoi l’épouser?
—Je ne connaissais pas encore mon goût, monsieur le docteur; j’étais dans l’âge de l’innocence, cette fille m’a enjôlé. Enfin, voilà... quand j’ai vu qu’elle devenait tous les jours plus maigre, je me suis dit à moi-même: «Coucou Peter, vous n’êtes pas de la même race, vous feriez un mauvais mélange, il vaut mieux t’en aller. J’ai pris ce qui restait dans l’armoire et je suis parti. La conscience avant tout; ça m’aurait fait trop de peine d’avoir des enfants maigres, je me suis sacrifié.»
Cet aveu surprit l’illustre philosophe; mais il fut touché de la délicatesse de son disciple, et surtout de ses bons sentiments anthropo-zoologiques.
«Mon ami, dit-il, je ne puis qu’approuver le motif de ta conduite. Cependant, si ta femme était malheureuse...
—Ah bah! maître Frantz, elle est bien contente d’être débarrassée de moi; nous ne pouvions jamais nous entendre: quand je disais blanc, elle disait noir, ça finissait toujours par des coups de bâton... Et puis, qu’est-ce qui lui manque? Elle est servante chez M. le pasteur Schweitzer, un de mes anciens camarades de Strasbourg, du temps que j’étais garçon brasseur et qu’il faisait sa théologie; combien de fois je l’ai conduit à la cave! bière de mars, bière forte, bière mousseuse, nous passions tous les tonneaux en revue. Ah! ah! ah! je ne peux m’empêcher de rire quand j’y pense. Mais, pour en revenir à ma femme, elle a douze francs par mois, la table, le logement, et rien à faire que le ménage, raccommoder le linge, mettre le pot au feu et lire chaque soir aux enfants un chapitre ou deux de la Bible, pendant que M. le pasteur fume sa pipe et prend sa chope de bière au casino. Quelle femme ne serait pas heureuse d’une pareille existence, d’autant plus que M. le pasteur est veuf et qu’il ne se remariera jamais?
Il la força de prendre un châle superbe. (Page 36.)

—C’est juste, répondit Mathéus tout distrait, c’est juste, elle doit être bien heureuse.»
Ils se trouvaient alors à l’autre bout du village, et l’illustre philosophe observait un groupe de femmes gesticulant autour d’un objet étendu à terre.
Le meunier, petit homme aux joues pendantes, coiffé d’une calotte grise, et tout blanc de farine, était appuyé sur sa porte et parlait avec une animation singulière.
Malgré le tic-tac du moulin et le bruit de l’eau qui sortait à gros bouillons de l’écluse, on l’entendait crier: «Qu’ils s’en aillent au diable! cette affaire ne me regarde pas.»
Maître Frantz et Coucou Peter s’approchèrent pour voir ce dont il s’agissait; quand ils furent à quelques pas, les femmes s’écartèrent et Mathéus vit une vieille bohémienne étendue contre le mur, et qui semblait prête à rendre l’âme. Cette vieille était si ridée, si décrépite qu’elle devait bien avoir cent ans; elle ne disait rien, mais un jeune zigeiner, à genoux près d’elle, suppliait le meunier de la recevoir dans sa grange.
Levez-vous, vous êtes guérie. (Page 43.)

L’arrivée de Mathéus avait un peu modéré la colère de cet homme.
«Non.. non, disait - il d’un ton plus calme, la vieille n’aurait qu’à mourir, tous les frais de l’enterrement retomberaient sur moi.»
L’illustre docteur, ému d’un tel spectacle, s’approcha jusqu’auprès de la porte, et se penchant vers le meunier:
«Mon ami, lui dit-il avec douceur, comment pouvez-vous refuser un asile à cette malheureuse? Songez qu’elle peut mourir faute de secours. A combien de reproches ne seriez-vous pas exposé dans le pays! Voyons, laissez-vous attendrir par la prière de ca pauvre enfant.
—Monsieur le curé, répondit le meunier en ôtant sa calotte, si c’étaient des chrétiens, je ne dis pas... mais des païens, bonsoir!
—Eh! qu’importent leurs opinions philosophiques? s’écria maître Frantz; ne sommes-nous pas tous frères? n’avons-nous pas les mêmes besoins, les mêmes passions, la même origine? Croyez-moi, brave homme, donnez une botte de paille à cette malheureuse créature, vous remplirez votre devoir et l’Être des êtres vous en récompensera.»
Toutes les femmes se réunirent à Mathéus, et le meunier, de peur d’un esclandre, ouvrit sa grange; mais il le fit avec de telles malédictions contre ces vagabonds qui forcent le monde à les nourrir pendant leur vie et à les enterrer après leur mort, qu’on ne pouvait lui savoir aucun gré de son action charitable.
Coucou Peter avait considéré tout cela les mains dans ses poches, sans prononcer une parole; mais quand Mathéus salua les bonnes femmes et poursuivit sa route, il se prit à dire:
«Maître Frantz, est-ce que vous croyez cette vieille bien malade?
—Je crains bien, répondit le bonhomme en hochant la tête, qu’elle ne puisse passer la nuit.
—Cependant vous avez vu comme elle s’est levée toute seule, quand on lui a ouvert la grange.
—C’est vrai, et j’en suis encore étonné, dit Mathéus; il faut que ces zigeiners aient la vie bien dure! Cela vient de leur existence sobre et primitive au milieu des bois; ils ne connaissent point les excès de la table, de la boisson ni du travail, si funestes aux autres hommes. Ainsi vivaient nos premiers pères.»
Coucou Peter ne put s’empêcher de sourire.
«Maître Frantz, dit-il, sauf le respect que je vous dois, je connais assez les zigeiners pour savoir qu’ils ne dédaignent pas les bons morceaux, et qu’ils boivent plus d’eau-de-vie que nous. Quant au travail, vous avez raison; ils aiment mieux ne rien faire que de se rendre utiles au genre humain; ce n’est pas comme nous autres, qui travaillons pour les générations futures. Savez-vous ce que je pense de cette vieille?
—Qu’en penses-tu, mon ami?
—Je pense qu’elle n’est pas plus malade que vous et moi; je pense qu’après avoir essayé toutes les portes du hameau, pour voir si elles étaient bien fermées, cette vieille coquine, voyant qu’il n’y avait rien à prendre, a contrefait la malade pour entrer dans le moulin; pendant la nuit elle se lèvera tout doucement avec son petit, elle passera dans le poulailler, elle tordra le cou aux poules, aux dindons, aux canards... et demain avant le jour elle aura déniché. Voilà ce que je pense.
—Comment peux-tu faire des suppositions pareilles? s’écria l’illustre philosophe. O Coucou Peter, Coucou Peter, c’est bien mal de concevoir de telles idées contre une race d’hommes tout entière, parce que ces hommes ont la peau un peu plus jaune que nous, des lèvres plus épaisses et des yeux plus vifs!
—Non, maître Frantz, c’est parce qu’ils appartiennent tous indistinctement à la famille des renards, dit Coucou Peter gravement.
—Mais la volonté ! la volonté ne peut-elle pas changer leurs mauvais instincts? s’écria Mathéus, surpris de se voir embarrassé par son propre système. Tous les hommes ne sont-ils pas perfectibles? Faut-il les considérer comme des brutes? Sans doute, ils ont des appétits animaux qui viennent de leur nature première, mais le grand Démiourgos leur donne en naissant une faculté supérieure: le sens moral, qui leur fait distinguer le juste de l’injuste et combattre les instincts incompatibles avec la dignité de l’homme.
—Tout cela serait fort bien, dit Coucou Peter, si je ne connaissais pas cette vieille bohémienne; ce n’est pas sans cause que ses camarades l’appellent la Pie-Noire: plus elle vieillit, plus elle prend de goût au bien des autres. Je suis sûr qu’après sa mort l’Être des êtres la fera revenir avec des doigts crochus, pour la récompenser de ses bonnes actions.
—Mais, s’il en est ainsi, retournons au hameau prévenir le meunier.
—Ah bah! à quoi bon nous mêler de ce qui ne nous regarde pas? Et d’abord je ne suis pas sûr qu’elle ne soit pas malade, ensuite ce meunier ne vaut guère mieux qu’elle; c’est le plus grand voleur de farine que je connaisse. Si la Pie-Noire tord le cou à ses poules, il en a grugé bien d’autres. Maître Frantz, ne nous inquiétons pas de ça; c’était seulement pour vous dire que ces bohémiens sont d’une autre race que nous; mais il faut leur rendre cette justice, qu’ils n’attaquent pas les gens sur la route; ils aiment à boire, à manger aux dépens des autres, et ma foi, ils ne sont pas les seuls.»
Durant cet entretien, l’illustre philosophe et son disciple s’avançaient de plus en plus dans le bois; Coucou Peter se croyait bien sûr du sentier, il pensait voir à chaque instant la maison du forestier Yéri, l’un de ses anciens camarades, chez lequel il comptait passer la nuit. Mais au bout d’une demi-heure, ne voyant rien apparaître, il conçut quelques doutes sur la direction du chemin, sans oser en faire part à Mathéus. Après une autre demi-heure de marche, le sentier devenant toujours plus étroit, il ne douta plus de s’être trompé. Il était environ sept heures; les ronces, les épines s’accrochaient aux habits de Mathéus et de son disciple. Enfin le sentier disparut entièrement et s’effaça dans les hautes bruyères.
«Dites donc, maître Frantz, fit alors le ménétrier, êtes-vous bien sûr de ce chemin?
—De ce chemin! s’écria Mathéus en s’arrêtant tout court, mais je ne le connais pas du tout.
—Alors, nous voilà bien plantés... moi qui me laissais conduire par vous! Comment faire?
—Retournons, dit le bonhomme.
—Mais nous n’avons plus qu’une demi-heure de jour, dit Coucou Peter, et nous avons fait deux lieues depuis Tiefenbach; au contraire, allons en avant, toujours en avant; il faudra bien que nous arrivions quelque part.»
Tous deux se regardèrent alors en silence dans la plus grande incertitude; les hautes grives s’appelaient l’une l’autre à la cime des sapins; le soleil couchant répandait ses teintes jaunes sur le feuillage, on entendait au loin un torrent gronder sourdement dans la vallée. Ils restaient ainsi depuis quelques minutes sans échanger un mot, quand Coucou Peter s’écria:
«Maître Frantz, écoutez, n’entendez-vous rien?
—Si, j’entends parler là-bas, dit le bonhomme en indiquant la vallée.
—Oui, reprit Coucou Peter, il me semble même sentir une odeur de fumée... essayez un peu, monsieur le docteur.
—Je crois que oui, fit l’illustre philosophe.
—Maintenant j’en suis tout à fait sûr, s’écria le disciple, nous ne sommes pas loin d’une charbonnière... D’où vient le vent?—De là.—En route!»
Mais ils avaient à peine fait cinquante pas dans cette direction, qu’ils débouchaient dans une vallée profonde, en face d’une troupe de zigeiners, qui préparaient leur cuisine au revers de la côte.
a Hé ! s’écria Coucou Peter, nous souperons, maître Frantz, nous souperons!»
Et ils se dirigèrent vers les bohémiens, tout étonnés de voir un homme à cheval apparaître dans cette solitude.
XVI
Table des matières
A mesure que Frantz Mathéus s’approchait des bohémiens, il était frappé de leur physionomie joyeuse et vraiment philosophique. On voyait bien qu’ils se souciaient peu de l’opinion du monde, et qu’ils tiraient toute leur satisfaction d’eux-mêmes. Les uns avaient des habits trop grands, les autres beaucoup trop courts; il y avait aussi plus de trous que de pièces à leurs culottes, mais cela ne les empêchait pas d’étendre leurs jambes avec une certaine noblesse, et de vous regarder en face, comme s’ils eussent été couverts de broderies magnifiques. Les femmes avaient presque toutes un enfant sur le dos, dans une espèce de sac qu’elles portaient en écharpe. Elles vaquaient tranquillement, à leurs affaires; les unes mettaient du bois au feu, les autres allumaient leur pipe avec une braise; d’autres vidaient dans la marmite leurs grandes poches remplies de croûtes de pain, de navets et de carottes. C’était quelque chose d’admirable que cette halte au milieu des bois; la fumée se déroulait en masses bleuâtres sur le vallon, et dans le lointain les grenouilles commençaient leur concert mélancolique.
«Mangez et buvez, braves gens, s’écria Mathéus en les saluant de son large feutre, tous les fruits de la terre sont faits pour l’homme. Oh! que j’aime à voir les créatures du ciel prospérer et se répandre à la face du grand Démiourgos! que j’aime à les voir croître en force, en sagesse, en beauté !»
Les zigeiners regardaient l’illustre philosophe avec défiance; mais à peine eurent-ils jeté les yeux sur Coucou Peter, que plusieurs se levèrent en criant:
«Coucou Peter! Eh! Coucou Peter qui vient manger notre soupe!
—Justement, c’est pour ça que j’arrive, dit le joyeux ménétrier en leur distribuant des poignées de main; bonsoir, Wolf, bonsoir, Pfifer-Karl. Tiens! c’est toi, Daniel! comment ça va-t-il? Et toi, ma petite Nachtigall, depuis quand as-tu ce mioche? Dieu de Dieu! comme tout cela fructifie! Voyons s’il est de la bonne espèce: yeux noirs, cheveux crépus... Allons, allons, tout est en ordre, il n’y a pas de reproches à te faire, Nachtigall. Mais tous ces bohémiens avec des yeux bleus m’ont l’air louche en diable; c’est comme des lapins de garenne qui sentent la feuille de chou!
—Ah! ah! ah! farceur de Coucou Peter, s’écrièrent les bohémiens en se pressant autour de lui, il a toujours le mot pour rire.»
Pendant cette petite scène, Mathéus attachait Bruno à l’un des arbres du voisinage; lorsqu’il se retourna, Coucou Peter se penchait sur la marmite:
«Il n’y a pas gras aujourd’hui, disait-il en hochant la tête.
—Non, répondit Nachtigall, nous faisons maigre en l’honneur de saint Florent.
—Oh! dit Coucou Peter, un peu de patience, un peu de patience, toute la troupe n’est pas encore réunie.»
Puis se tournant vers Mathéus:
«Maître Frantz, s’écria-t-il, ici pas de gêne, asseyez-vous près du feu, faites comme chez vous! Et vous autres, ne promenez pas vos mains dans les poches de l’illustre philosophe.
—Est-ce que tu nous prends pour des voleurs? dit un jeune bohémien, revêtu d’une longue capote qui lui traînait jusque sur les talons.
—Au contraire, Melchior, je vous regarde comme les plus honnêtes gens de l’univers; seulement vous avez les doigts crochus, et malgré vous-mêmes il y reste toujours quelque chose.»
Mathéus s’approcha lentement, et promenant ses regards sur les zigeiners:
«Semblable au vertueux Aristide, dit-il d’un ton grave; en butte à la haine des partis et victime de l’ingratitude de mes concitoyens, je viens m’asseoir au foyer d’une nation étrangère, et réclamer de vous les droits sacrés de l’hospitalité... Heureux celui qui vit dans la solitude, en face de ce ciel immense, de ces forêts sans bornes. Il n’y voit point le vice triomphant et la vertu humiliée; son cœur n’est pas corrompu par l’égoïsme, ni desséché par l’envie! Bienheureux surtout celui qui croit à la justice éternelle, il ne sera point trompé : il recevra le prix de ses travaux, de son courage, de sa vertu!»
Ainsi parla le bonhomme, puis il s’assit auprès du feu et parut se perdre dans un abîme de méditations.
Les zigeiners émerveillés se regardaient l’un l’autre, et se demandaient entre eux quel était cet homme et ce qu’il voulait dire.
Coucou Peter se mit alors à leur raconter les pérégrinations lointaines de l’illustre philosophe, et les vicissitudes de son voyage; mais ils ne pouvaient rien y comprendre.
Pfifer-Karl, le trombone, disait:
«Que veut-il? Pourquoi court-il le monde? Puisqu’il a sa maison, ses terres et tout ce qu’il lui faut, pourquoi ne reste-t-il pas chez lui? Ou, s’il aime les voyages, pourquoi ne vend-il pas une de ses terres pour payer les aubergistes?»
Ces braves gens ne comprenaient pas non plus ce que c’était qu’un prophète; ils riaient des explications de Coucou Peter, et comme l’illustre docteur ne bougeait pas de sa place et ne pouvait les entendre, Coucou Peter finit par en rire lui-même.
«Ah! ah! ah! gueux de Pfifer-Karl, dit-il en frappant sur l’épaule du trombone, tu n’es pas bête; ce n’est pas toi qui t’en irais travailler pour les générations futures! Ah! ah! ah! c’est une drôle d’idée tout de même.»
Les bohémiens l’engageaient beaucoup à reprendre son violon, pour venir avec eux à la foire; ils avaient fait plus d’un tour avec Coucou Peter en Alsace, et savaient qu’il était bien reçu partout. Mais il ne voulut pas abandonner la doctrine.
«Non, dit-il, je suis prophète et je reste prophète; il y a bien assez longtemps que je fais de la musique. Et puis, si j’apprenais plus tard qu’un autre a pris ma place de grand rabbin, je m’arracherais les cheveux de désespoir. Non, non, il faut qu’on parle de moi; je veux que le nom de Coucou Peter soit comme celui de Pythagoras!
—Quand il y a un fou quelque part, dit Pfifer-Karl, on en parle plus que de tous les gens sensés du pays.
—Oui, répondit Coucou Peter en riant. Mais les fous d’une nouvelle espèce sont rares. C’est comme les moutons à six pattes: on les nourrit bien, on les montre pour de l’argent et on mène tondre les autres. Je voudrais avoir une jambe au milieu du dos; ma fortune serait faite, on viendrait me voir du bout du monde.»
Cependant la marmite fumait toujours et commençait à répandre une odeur assez agréable. On se rapprocha du feu, et Nachtigall ayant lavé son écuelle à la source voisine, l’offrit à Coucou Peter. Il la refusa, disant qu’il avait trop bien dîné pour boire du bouillon aux carottes. Mathéus se retira du cercle et dit qu’il avait sommeil: ces vieilles croûtes de pain qui nageaient dans l’eau claire ne tentaient pas son appétit.
La nuit était profonde. Coucou Peter alluma sa pipe et regarda les zigeiners manger leur pitance: l’écuelle passait de main en main, chacun y buvait à son tour.
Quant à maître Frantz, il alla s’étendre sur les bruyères. Longtemps le bonhomme promena ses regards dans la vallée ténébreuse; il prêtait l’oreille au grondement lointain d’une chute d’eau, qui parfois semblait se taire, puis se ranimait lentement comme le bruit d’un orage. La vallée tout entière répondait à cette voix solennelle; les feuilles s’agitaient, les oiseaux gazouillaient, les sapins balançaient leurs cimes noires.
Tout à coup un jeune zigeiner se mit à chanter un chant de la montagne, un chant qui disait:
«En route, bohémiens, en route... voici...
«voici... le soleil qui monte derrière les bois!
«Prends ton sac et suis la grande allée d’ar-
«bres qui mène au village... Elle est longue,
«l’allée du village; il faut partir de bonne
«heure pour arriver matin.»
Cette voix d’enfant fuyait dans l’immense vallée, les échos y répondaient bien loin, bien loin, d’un accent plus tendre. Quelques femmes se réunirent à l’enfant; elles s’assirent près du feu, les mains jointes autour des genoux, et se mirent à chanter en chœur; puis les hommes se mêlèrent au chant, qui se ranimait toujours ainsi: «En route, bohémiens, en route!»
Insensiblement la tête de Mathéus s’inclina; il s’étendit sur la mousse et s’endormit profondément.
XVII
Table des matières
Le lendemain, Frantz Mathéus s’éveilla de très-bonne heure; une abondante rosée tombait du ciel et pénétrait lentement sa grande capote brune; l’air était calme, la vallée brumeuse.
Les zigeiners, déjà levés, s’apprêtaient à partir avant le jour; ils chargeaient leur marmite, leurs trombones, leurs cors de chasse et leur grosse caisse; les femmes arrangeaient leur sac d’un mouvement d’épaule, les enfants se blottissaient sur le dos de leur mère. Le vague murmure dé la pluie, qui tombait sur les feuilles, troublait seul le silence de la forêt.
Coucou Peter, trempé comme un canard, n’avait pas quitté sa place auprès du feu, il retournait quelques pommes de terre sous la cendre et paraissait mélancolique.
«Eh bien, lui dit Pfifer-Karl, si tu veux partir avec nous, décide-toi!
—Non, il faut que j’aille prêcher à Saverne.
—Alors, bonne chance, camarade, bonne chance!»
Nachtigall vint aussi lui serrer la main, puis toute la bande se mit en marche. Elle s’éloigna lentement à travers les hautes herbes; de pâles lueurs éclairaient l’horizon, la pluie rayait l’air, mais les bohémiens n’en étaient pas plus tristes: tout en marchant, on les entendait rire et causer entre eux.
«Bon voyage!» leur criait Coucou Peter.
Plusieurs se retournaient et agitaient leurs chapeaux.
Ils disparurent bientôt dans le bois.
Coucou Peter aperçut alors l’illustre philosophe, qui s’abritait sous les bords rabattus de son large feutre.
«Hé ! maître Frantz, s’écria-t-il, la bénédiction de l’Être des êtres va nous faire croître en force, en sagesse et en beauté.
—Oui, mon garçon, répondit Mathéus, chaque jour ajoute de nouvelles épreuves et de nouveaux mérites à notre glorieuse entreprise. »
Il dit ces paroles d’un accent si doux, si résigné, que Coucou Peter en fut ému.
«Monsieur le docteur, dit-il, venez goûter de mes pommes de terre; elles sont farineuses comme des châtaignes.
—Je veux bien, répondit le bonhomme, je veux bien.»
Il vint s’asseoir près de son disciple.
«Les bohémiens sont de braves gens, dit-il en prenant une pomme de terre, ils ne songent pas à ramasser de vaines richesses et vivent au jour le jour, comme les oiseaux du ciel, préférant leur indépendance à tous les faux biens du monde. N’as-tu pas remarqué, mon ami, avec quelle gaieté philosophique ils mangeaient leur soupe aux carottes? Vraiment leur existence n’est pas aussi désagréable qu’on pourrait le croire!
—Vous avez raison, maître Frantz, dit Coucou Peter, pas plus tard que l’année dernière, j’ai voyagé trois mois avec cette bande de zigeiners; nous allions jouer des valses à toutes les foires d’Alsace; nous couchions tantôt dans une grange, tantôt sous un rocher en plein air, et je vous réponds que nous ne vivions pas de faînes et de pommes de pin comme les écureuils. Nous avions tous les jours des œufs, des saucisses et du lard en abondance!
—Et qui vous donnait toutes ces choses?
—Eh! dit Coucou Peter en riant, pendant que nous faisions de la musique à l’un des bouts du village, et que toutes les femmes accouraient à la danse, Nachtigall, la Pie-Noire et deux ou trois autres filaient derrière les jardins. Elles se glissaient dans les maisons; s’il y avait du monde, elles disaient la bonne aventure; mais s’il n’y avait personne, elles décrochaient bien vite le chanvre de dessus le fourneau, le lard de la cheminée; elles prenaient le beurre, les œufs, le pain et vidaient généralement toutes les armoires. Elles en remplissaient leurs grandes poches, car elles ont toujours plusieurs poches sous leurs jupes, et gagnaient le bois... Ah! maître Frantz, s’écria le bon apôtre tout réjoui, il fallait voir la mine des paysans en rentrant chez eux... Ah! ah! ah! quelle mine!... quelle mine!... Et quelles raclées recevaient les femmes!... Ah! ah! ah!
—Tu ris, malheureux! mais sais-tu bien que vous meniez une existence fort criminelle?
—Eh! tout cela ne me regardait pas, monsieur le docteur; je faisais de la musique. Si l’on avait pris ces bohémiennes, qu’est-ce qu’on aurait pu me dire?
—Mais tu vivais du fruit de leurs rapines. Tu n’as donc aucun sentiment du juste et de l’injuste?
—Au contraire, j’ai quitté la bande parce que la conscience me faisait des reproches; chaque fois que j’avais mangé de ces choses, j’entendais une voix intérieure qui me disait: «Prends garde, Coucou Peter, prends garde, on pourrait bien t’arrêter comme un voleur et te mettre en prison.» A force d’entendre cette voix, je devenais triste et je croyais toujours voir des gendarmes derrière moi. Le temps des foires était fini, l’hiver approchait. Un jour qu’il était tombé de la neige, je pris mon violon sous le bras, et malgré les cris de Nachtigall, de Pfifer-Karl et de toute la bande, qui voulait me retenir, je retournai à Saverne. »
Mathéus ne dit plus rien, mais il retira son estime aux zigeiners; il se repentait même d’avoir mangé de leurs pommes de terre.
Cependant le soleil venait de paraître et jetait entre les montagnes un éclair immobile; il était temps de partir, Mathéus remonta sur Bruno.
Coucou Peter prit la bride et se dirigea vers le sommet de la côte, pour sortir des brouillards qui s’étendaient à perte de vue dans la vallée.
Les oiseaux faisaient entendre leur ramage si joyeux du matin; à mesure que la nuit pâlissait, l’air devenait plus vif, plus pénétrant; le sentier de Saverne se retrouva sous les bruyères, et maître Frantz, plus content, félicita son disciple d’avoir quitté les zigeiners.
«Vois-tu, mon ami, dit-il, à quoi peuvent nous entraîner nos passions! Pour quelques saucisses, tu risquais de perdre ton âme immortelle! Souviens-toi que l’homme a trois mobiles dans sa vie: ses instincts sensuels, son égoïsme et la conscience de ses devoirs. Attache-toi toujours à remplir tes devoirs, et tu deviendras un modèle de vertu.
—Eh! s’écria Coucou Peter, avec les leçons psychologiques d’Oberbronn et l’abstinence de la chair, comment diable voulez-vous qu’on ne devienne pas vertueux? S’il ne faut que le jeûne et des coups de bâton pour cela, Dieu merci, nous ne pouvons pas nous plaindre: ces deux choses ne nous ont pas encore manqué. »
Mathéus rit de bon cœur à cette réponse.
«C’est clair, Coucou Peter, dit-il, c’est clair.. nous aurions tort de nous plaindre, car toutes les contrariétés qui nous arrivent ont pour but notre perfectionnement moral.
—Oui, maître Frantz; mais à force de se perfectionner par le jeûne, on se délabre l’estomac et l’on ne rit plus que d’un œil.»
En causant ainsi, ils s’avançaient dans le bois; le soleil plus chaud pénétrait sous le feuillage, et pendant que Bruno suivait au petit pas le sentier bordé de mousse, Coucou Peter cueillait des mûres dont les ronces étaient pleines. Il en avait la bouche toute noire et sifflait gaiement pour répondre aux oiseaux. Les geais passaient par bandes dans les taillis, et plus d’une fois le joyeux ménétrier leur lança son bâton, tant ils étaient proches.
Jusqu’à neuf heures tout alla bien; mais quand les grandes chaleurs du jour arrivèrent et qu’il fallut gravir les pentes rapides du Dagsberg, une tristesse invincible se glissa dans le cœur de Mathéus. On ne rencontrait pas une âme, c’était toujours le murmure des sapins, les vastes pâturages des vallées, où tinte au loin la clochette des génisses, le chant des jeunes pâtres, tour à tour grave ou aigu, qui se prolonge à travers les échos: tout lui rappelait le Graufthal, sa vieille Martha, ses amis absents, et de profonds soupirs soulevaient sa poitrine. Coucou Peter lui-même était rêveur, contre son habitude, et Bruno penchait la tête d’un air mélancolique, comme s’il eût regretté des temps plus heureux.
Bien des fois il fallut reprendre haleine, et seulement vers cinq heures du soir ils atteignirent la vallée de la Zorn, au pied du Haut-Bârr. Alors le ciel se découvrit: au-dessus d’eux serpentait la route de Lorraine; de longues files de voitures, de paysans, de paysannes, avec leurs grandes hottes remplies de légumes, gravissaient la côte; les coups de fouet, le bruit des grelots égayaient le paysage et semblaient annoncer Zabern, la ville des petits pains blancs, des saucisses et de la bière mousseuse. En effet, ils l’aperçurent à l’issue du vallon, et Bruno, sentant l’approche d’un gîte, se mit à galoper avec ardeur. Aux premières maisons Mathéus ralentit sa marche:
«Enfin, dit-il, voici le terme de nos fatigues... les destins vont s’accomplir!»
Là-dessus, maître Frantz et son disciple entrèrent fièrement dans l’ancienne rue des Tanneurs, et, pour dire la vérité, une animation extraordinaire se manifesta sur leur passage. Toutes les fenêtres se garnissaient de figures jeunes et vieilles, en cornettes, en tricornes, en bonnets de coton, tout le monde était curieux de les voir; les habitués du casino s’avançaient sur le balcon, leur queue de billard ou leur journal à la main; les enfants, qui sortaient de l’école, couraient derrière eux le sac au dos; les oies elles-mêmes, qui se promenaient dans la rue, causant entre elles de choses indifférentes, poussèrent tout à coup un cri de triomphe et prirent leur volée jusque sur la place de la Licorne.
«Tu vois, Coucou Peter, dit l’illustre philosophe, quelle sensation produit notre arrivée; en chaque lieu nous sommes reçus avec un nouvel enthousiasme. Pour peu que M. le pasteur nous prête son temple un jour ou deux, nous sommes sûrs de convertir toute la ville. Le plus simple alors sera d’établir des controverses et d’engager le monde à nous faire des objections. Moi, du haut de la chaire, je gronderai comme la foudre, je gémirai sur les égarements du siècle, je frapperai d’une terreur salutaire les incrédules, les sophistes et surtout les indifférents, cette lèpre de la société, ces êtres sans foi ni loi, qui ne pensent à rien, qui ne croient à rien et qui doutent de leur propre existence. O race impure! race de vipères abandonnée aux jouissances sensuelles, vous frémirez! Oui, vous frémirez à la voix de Frantz Mathéus, pleine d’un enthousiasme véritable; vous serez frappés de terreur et vous tomberez à ses genoux. Mais Frantz Mathéus n’est pas cruel, et pourvu que vous reconnaissiez la transformation des corps et la pérégrination des âmes, pourvu que la foi descende dans vos cœurs flétris, tout vous sera pardonné. »
Malgré son exaltation, maître Frantz remarquait fort bien ce qui se passait autour de lui; la vue des gens de loi, qui se promenaient en robe noire devant le tribunal, le rendit tout pensif, et quand, sur la place de la Licorne, une espèce de sergent de ville, coiffé d’un grand chapeau à claque et le bâton sous le bras, se mit à les suivre du regard, sa nature de lièvre se réveillant, l’illustre philosophe se souvint qu’il n’avait pas de passe-port. Heureusement ils venaient d’atteindre la rue des Capucins et se trouvaient en face du presbytère.
«Halte! s’écria Coucou Peter, voici notre auberge.
—Dieu soit loué ! dit Mathéus, nous avons fait une bonne trotte aujourd’hui.»
Il mit pied à terre, et Coucou Peter, toujours sans gêne, s’empressa de conduire le cheval à l’écurie.
En ce moment la voix du pasteur Schweitzer se fit entendre dans la maison.
«Douze louis! s’écriait-il, douze louis! tu perds la tête, Salomon; une vache maigre qui n’est pas même fraîche à lait!
—On me les offre, monsieur Schweitzer.
—Eh bien, donne-la, ta vache, donne-la, mon garçon, je te remercie de la préférence.
—Est-ce que M. le pasteur s’occupe du commerce du bétail? demanda Mathéus.
—Il trafique un peu de tout, répondit Coucou Peter en souriant, c’est un si brave homme! vous allez voir.»
Ils traversaient alors le vestibule, et la discussion s’animait entre le pasteur et le juif.
«Partageons la différence, disait l’un.
—Tu veux te moquer de moi, s’écriait l’autre, dix louis, pas un centime de plus.»
Coucou Peter s’arrêta sur le seuil, et Mathéus, regardant par-dessus l’épaule de son disciple, vit une de ces hautes salles de l’ancien temps, ornée de grands meubles de chêne, de boiseries de chêne, de vastes armoires, de tables massives dont la vue seule vous réjouit le cœur. Au premier abord, il fallait se dire: «Ici on mange bien, on boit bien, on dort bien! La bénédiction du Seigneur repose sur les gens de bonne volonté. Ainsi soit-il!»
Un petit homme gros et gras était assis dans un fauteuil de cuir, son ventre ne faisait qu’un saut du menton jusqu’aux cuisses, et la bonne humeur épanouissait sa figure vermeille. Près de lui se tenait debout un grand gaillard, la blouse serrée autour des reins, le nez crochu et les cheveux d’un roux vif comme le feu.
«Salut, monsieur le pasteur,» s’écria le ménétrier.
Le petit homme se retourna et partit d’un immense éclat de rire.
«Coucou Peter! s’écria-t-il. Ah! ah! ah! d’où vient-il? je vous le demande un peu... d’où sort-il, ce gueux-là ?»
Et repoussant le fauteuil, il étendit ses larges mains comme pour attirer Coucou Peter sur son gros ventre.
Ce fut quelque chose d’attendrissant: on aurait dit deux œufs de Pâques qui voulaient s’embrasser, et Mathéus, témoin de leurs efforts, en avait les larmes aux yeux. Enfin ils y renoncèrent, et Coucou Peter, se tournant vers Mathéus, s’écria:
«Monsieur le pasteur, je vous amène l’illustre docteur Mathéus, le meilleur homme du monde et le plus grand philosophe de l’univers!
—Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu, Monsieur, dit le pasteur Schweitzer en secouant la main de maître Frantz; prenez place... Je suis charmé de faire votre connaissance. »
Puis il congédia le juif et courut à la cuisine en criant:
«Grédel! Grédel! voici Coucou Peter!»
Grédel, qui préparait le souper, accourut à l’entrée de la salle; trois ou quatre marmots trébuchaient derrière elle, criant, caquetant, demandant des tartines.
«Bonjour, Grédel, dit Coucou Peter en embrassant sa femme sur les deux joues; ça va bien, ma petite Grédel?
—Oui, mauvais sujet, oui, ça va bien, répondit-elle, moitié riant, moitié sérieuse; tu reviens parce que tu n’as plus le sou, n’est-ce pas?
—Allons, Grédel, allons, sois raisonnable, je ne fais que passer ici, ça ne vaudrait pas la peine de me rendre la vie dure.»
Bruno! mon pauvre Bruno! (Page 46.)

Les enfants s’attachaient à la camisole du ménétrier et l’appelaient nonon Coucou Peter, pour avoir quelque chose, et le pasteur se frottait les mains d’un air joyeux.
Quand Coucou Peter eut bien cajolé sa petite femme, qui n’était déjà pas si maigre; quand il eut pris les enfants dans ses bras, en les embrassant l’un après l’autre, et en leur disant à l’oreille que sa malle allait venir avec toutes sortes de bonnes choses, Grédel rentra dans la cuisine, et Coucou Peter, ainsi que le pasteur et Mathéus, s’installèrent en face d’une vieille bouteille de wolxheim.
Toute la maison avait un air de fête: les enfants chantaient, sifflaient, et couraient dans la rue pour voir arriver la malle; les poules, dont Grédel tordait le cou, jetaient des cris perçants; Coucou Peter racontait ses pérégrinations lointaines, son titre de grand rabbin et ses projets futurs; l’illustre philosophé s’admirait lui-même au milieu de ces histoires merveilleuses, les verres se remplissaient et se vidaient comme d’eux-mêmes, et le gros ventre du pasteur Schweitzer se balançait joyeusement au récit des aventures sans nombre de son ancien camarade.
«Ah! ah! ah! la bonne farce! s’écriait-il; tu ne changeras jamais, Coucou Peter, tu ne changeras jamais, il n’y a que toi pour me faire du bon sang!»
La nuit était venue et l’ombre des maisons voisines s’étendait dans la grande salle, lorsque Grédel apporta de la lumière. Elle venait servir le souper; en un tour de main, elle déploya sur la table une nappe blanche, elle arrangea les couverts et distribua les assiettes dans un ordre convenable. Coucou Peter la regardait avec complaisance; jamais il ne l’avait vue si fraîche, si grasse, si appétissante; il s’étonnait lui-même de n’avoir pas encore découvert tous les agréments de sa femme, et, se levant tout à coup comme transporté d’enthousiasme, il lui passa la main autour de la taille et se mit à valser avec elle en s’écriant:
C’était quelque chose d’admirable! (Page 51.)

«Houpsa! Grédel!... houpsa... houpsasa!...
—Ne fais donc pas le fou! disait-elle, ne fais donc pas le fou!»
Mais il ne l’écoutait pas et tournait toujours en répétant:
«Houpsa! Grédel!... houpsa... houpsasa!... »
Finalement, il lui donna un gros baiser sur le cou et lui dit:
«Tu es pourtant toujours ma petite Grédel, ma bonne petite Grédel, la plus jolie petite Grédel que j’aie rencontrée de ma vie!»
Puis il vint reprendre sa place gravement, se croisa les jambes et parut tout heureux de ce qu’il venait de faire.
Les enfants rentraient alors en criant:
«Nonon Coucou Peter... la malle ne vient pas!...
—Tiens, tiens, dit-il, ça m’étonne... ça m’étonne... Soyez tranquilles... elle viendra... elle viendra!...»
Ces belles paroles ne les arrangeaient pas; la vue des beignets aux pommes, des petits pâtés et de la galette chaude au lard que Grédel venait de servir les remit de bonne humeur. Avant que Mathéus et Coucou Peter eussent pris place, ils étaient assis autour de la table, la serviette au cou, et quand les convives furent rangés et que le ministre, d’une voix solennelle, remercia le Seigneur de tant d’excellentes choses qu’il avait mises au monde pour ses enfants, ce fut un plaisir de les entendre crier tous à la fois: «Amen!»
Le souper se passa gaiement. Tout le monde avait bon appétit; Grédel servait les enfants, Coucou Peter remplissait les verres et portait la santé tantôt de maître Frantz, tantôt de maître Schweitzer. L’illustre philosophe célébrait la pérégrination des âmes, et M. le pasteur faisait l’éloge de sa progéniture avec une tendre bienveillance: Fritz devait être ministre, il n’aimait que la Bible, c’était un enfant plein d’intelligence; Wilhelm avait les plus heureuses dispositions pour le commerce, et Ludwig ne pouvait manquer de devenir général, car il jouait du fifre du matin au soir. Mathéus ne voulait pas contredire les opinions philosophiques de son hôte; mais il pensait que tous indistinctement appartenaient à la famille des pingouins, remarquables par leurs ailes courtes, leur gros ventre et leur gourmandise.
Ce fut une bien douce satisfaction pour l’illustre philosophe de voir se confirmer ses prévisions quand arriva le dessert; ces petits êtres se mirent alors à manger de la crème, des gâteaux et de la tarte avec une avidité surprenante: Fritz croquait des noisettes, Wilhelm fourrait des raisins dans sa poche, et le petit Ludwig buvait le vin de Grédel, chaque fois qu’elle tournait la tête pour sourire à Coucou Peter.
A la fin du repas, M. le pasteur se fit apporter sa pipe d’écume, et, tout en prêtant l’oreille aux discours de maître Frantz, qui lui demandait le temple pour annoncer sa doctrine, il l’alluma; puis, reculant son fauteuil, il lança quelques bouffées en l’air dans une douce quiétude et répondit:
«Illustre philosophe, vous êtes possédé d’une ardeur philosophique vraiment touchante, et je me ferais un véritable plaisir de vous rendre service. Quant au temple, il n’y faut pas songer; je ne puis me susciter à moi-même pour adversaire un foudre d’éloquence tel que vous; ce serait trop exiger de la faiblesse humaine; mais, grâce au ciel, nous avons à Saverne un casino, c’est-à-dire un lieu de réunion pour l’élite de la société. On y trouve des avocats, des juges, des procureurs, tous gens instruits, qui ne demanderont pas mieux que de vous entendre et de profiter de vos lumières. Si vous le désirez...
—Monsieur le pasteur, interrompit Mathéus en se levant, c’est l’Etre des êtres lui-même qui vous inspire la pensée de me conduire en ce lieu. Il n’y a pas une minute à perdre; depuis trop longtemps l’univers gémit dans le doute et l’incertitude.
—Un peu de calme, illustre philosophe, reprit le pasteur. D’abord, il serait bon de cirer vos bottes; je sais bien qu’un esprit supérieur n’entre pas dans ces détails vulgaires, mais des bottes cirées ne peuvent pas nuire à votre éloquence. En outre, Grédel va donner un coup de brosse à votre habit, afin de vous conformer aux bienséances oratoires que recommande Cicéron; alors j’espère avoir fumé ma pipe, et nous partirons à la grâce de Dieu!»
Ces considérations judicieuses décidèrent Mathéus à modérer son impatience. Coucou Peter lui mit la robe de chambre et les pantoufles du pasteur; Grédel courut cirer ses bottes et brosser sa grande capote brune; maître Frantz lui-même se plaça devant le miroir et se fit la barbe, comme il en avait l’habitude au Graufthal; enfin, ayant mis dans la chambre voisine une chemise blanche et terminé tous ses préparatifs, l’illustre philosophe et M. le pasteur s’acheminèrent ensemble vers le casino.
Coucou Peter, qui restait près de Grédel, les suivit jusqu’à la porte une chandelle à la main, et leur souhaita toutes sortes de prospérités.
XVIII
Table des matières
Maître Frantz, en remontant l’antique rue des Capucins, éprouvait une véritable jouissance d’avoir changé de chemise et de s’être fait la barbe; son esprit était plein d’arguments invincibles, et la lune marchait en quelque sorte devant lui pour le conduire au casino.
Un murmure confus annonçait que la petite chapelle de Saint-Jean était remplie de fidèles; aucun autre bruit ne s’entendait dans la rue; toutes les femmes étaient à l’église et les hommes au cabaret.
Maître Frantz et le pasteur marchèrent quelque temps en silence, respirant avec bonheur l’air frais du soir, si doux après un bon repas; regardant ces lueurs rapides qui s’échappent d’une porte entr’ouverte et refermée aussitôt, une lanterne errant dans les ténèbres, une ombre apparaissant derrière les vitres étincelantes d’une fenêtre, enfin ces vagues accidents de la nuit, pleins d’une rêverie mystérieuse et d’un charme indéfinissable. Mais bientôt l’illustre philosophe, animé par ses méditations anthropo-zoologiques, allongea le pas.
«Un instant, mon cher monsieur, un instant, disait le pasteur, vous courez comme un lièvre, laissez-moi reprendre haleine.
—Est-ce que toute la société se trouve réunie? demandait Mathéus.
—Pas encore, pas encore... rien ne nous presse. Que dirait-on si les juges, les avocats, les procureurs allaient boire et jouer en plein midi? Ce serait peu convenable, il faut attendre que les brasseries soient vides; il faut donner l’exemple des bonnes mœurs!»
Ainsi parlait M. le pasteur, ce qui n’empêchait pas maître Frantz d’allonger ses grandes jambes avec un nouvel enthousiasme et de s’écrier en lui-même: «Courage, Frantz! n’écoute pas les conseils d’une fausse sagesse et d’un lâche amour du repos; les détours captieux du sophisme ne sauraient égarer ton intelligence ni ralentir ta marche triomphante. »
M. le pasteur riait de sa précipitation.
«Où courez-vous donc, mon cher monsieur, où courez-vous? lui cria-t-il sur le seuil du casino. Ne voyez-vous pas où nous sommes?»
Maître Frantz se retournant vit de hautes fenêtres qui brillaient dans l’ombre, et de nombreuses figures qui dansaient sur leurs rideaux rouges: «C’est donc ici, pensa-t-il, que va s’accomplir la régénération des hommes!» Cette idée grandiose ne laissa point que de l’émouvoir; mais son émotion fut encore plus grande lorsque M. le pasteur ayant ouvert la porte, il découvrit tout à coup une vaste salle éclairée par une foule de lumières. Il y avait déjà grand monde, on lisait les journaux; M. le notaire Creutzer faisait un cent de piquet avec M. l’avocat Swiebel; le noble baron de Pipelnaz, renversé dans un grand fauteuil, discutait gravement les affaires du pays, et le jeune substitut Papler caquetait en riant avec la belle Olympia, la demoiselle de comptoir. C’était un coup d’oeil superbe, tel que maître Frantz ne se rappelait pas en avoir vu depuis maintes années; et quand, passant devant un des miroirs à cadres dorés, il se vit debout au milieu de la salle avec sa grande capote brune, sa culotte courte et son gilet à carreaux, il remercia intérieurement M. le pasteur d’avoir fait cirer ses bottes et donner un coup de brosse à son habit.
Messieurs les membres du casino avaient tourné la tête et souriaient à la vue du bon homme; ils le prenaient pour quelque paysan de la haute Alsace égaré dans les sphères supérieures, et son air d’admiration leur faisait plaisir à voir; mais quand M. le pasteur lui présenta un siège et demanda deux chopes de bière, ils pensèrent que c’était un ministre de village, et chacun reprit son attitude.
«Quel est votre point, maître Swiebel? demanda le notaire.
—Quarante-sept.
—Cela ne vaut pas: cinquante... trois rois... trois dames...»
La belle Olympia fit aller sa sonnette, et l’on vint servir les deux chopes sur un plateau verni, orné de brillantes peintures.
On s’imagine combien Mathéus dut être émerveillé de semblables magnificences; des globes de cristal couvraient les lampes, et les chaises étaient garnies de velours tendre comme la laine des jeunes agneaux. Aussi, malgré ses convictions inébranlables, ne pouvait-il se défendre d’une espèce de timidité, naturelle à ceux qui se trouvent en présence des grands de la terre.
«Eh bien, illustre philosophe, voulez-vous que j’annonce votre discours? lui demanda le joyeux pasteur.
—Attendez, répondit maître Frantz à voix basse, tandis que ses joues vénérables se couvraient d’une rougeur subite; attendez, je n’ai pas encore préparé mon exorde.
—Diable! il serait temps de vous y prendre. Si vous le permettez, je vais lire ce journal, et quand vous serez prêt, vous n’aurez qu’à m’avertir. »
Mathéus fit un signe de tête affirmatif, et sortit de la poche de sa capote son répertoire anthropo-zoologique.
Le bonhomme ne manquait pas de prudence; bien au contraire, sa nature timide l’avait habitué, dans ses transformations successives, à dresser l’oreille, et l’on peut dire que, dans certaines circonstances, il dormait les yeux ouverts. Or, tout en parcourant son répertoire, il ne laissait pas d’observer ce qui se passait dans la salle, et même d’écouter fort attentivement ce qui se disait à droite et à gauche.
A chaque instant apparaissaient de nouvelles figures; tantôt c’était M. le percepteur des contributions, Stoffel, avec sa double chaîne d’or et ses breloques; tantôt le pharmacien Hospes, dont la voix bruyante s’entendait du vestibule; ou bien M. le garde général Seypel, brodé d’argent sur toutes les coutures.
Tous ces messieurs s’arrêtaient un instant au comptoir, disaient quelques mots charmants à la belle Olympia, qui balançait la tête et souriait avec une grâce infinie; puis ils allaient prendre leur place et demandaient un journal.
La conversation s’animait, on parlait du bal de madame la sous-préfète, on citait les personnes qui devaient en être: il y aurait grand gala pour la clôture; un pâté de Strasbourg était en route. M. le garde général souriait avec finesse; quand on lui parlait de perdreaux, de. gelinottes, il ne disait ni oui ni non.
Puis arrivaient les confidences! on tirait de son gilet sa carte d’invitation: «Ah! vous en êtes, mon cher?... Charmé !—Et vous aussi?» On se félicitait.
Mais ce qui mit le comble à la satisfaction générale, ce fut d’apprendre par le noble baron de Pipelnaz l’arrivée prochaine de M. le préfet. Alors on trouva mille rapports secrets entre ce voyage et le bal de madame la sous-préfète. Sans aucun doute, M. le préfet voudrait bien y assister. Quel événement! Tous les conviés se regardaient avec une sorte d’extase. Être du même bal que M. le préfet! Souper à la même table que M. le préfet!
Ceux qui n’avaient pas encore reçu leur carte d’invitation continuaient à jouer, criant: «Trois rois! quatorze d’as!» d’une voix éclatante, sans avoir l’air de prêter l’oreille. M. le pasteur lui-même semblait fort grave, et lisait son journal avec une attention soutenue; mais ils ne pouvaient dissimuler leur déconfiture, elle se lisait clairement dans leur mine, on les plaignait sincèrement. Ils étaient bien à plaindre!
«O grand Démiourgos! pensait maître Frantz, est-il possible de s’occuper de futilités semblables, au lieu de songer à la transformation des corps et à la pérégrination des âmes?»
Dans sa pitié profonde, l’illustre philosophe aurait pris la parole tout de suite; mais il jugea convenable d’attendre que l’enthousiasme de ces gens se fût un peu calmé.
On formait alors de petites sociétés d’intimes, pour prendre le punch ou le vin chaud. Il n’était question de toutes parts que des grâces de madame la sous-préfète, de sa distinction incomparable et de ses excellents soupers. Le noble baron de Pipelnaz, maire de la ville, insistait sur la réception qu’il convenait de faire à M. le préfet. Depuis vingt ans, M. le baron le saluait à la porte de la mairie; mais, dans une circonstance aussi flatteuse, il proposait d’aller à sa rencontre en grand costume, et voulait bien se charger du petit discours de félicitation.
L’arrivée du procureur Kitzig interrompit cette conversation agréable; c’était un ancien camarade du pasteur Schweitzer à l’université de Strasbourg, et chaque soir ils faisaient ensemble leur partie de youker. Le beau monde riait des manières communes du procureur Kitzig, qui ne savait pas tenir son rang et causait familièrement avec le premier venu; cependant il fallait bien lui faire bonne mine: maître Kitzig occupait une haute position à Saverne; et puis, qui peut se flatter de n’avoir pas, tôt ou tard, un petit démêlé avec M. le procureur?
On souriait donc à M. le procureur, qui répondait par de petits mouvements de tête et quelques paroles insignifiantes.
«Vous êtes bien bon, Monsieur le procureur. —Vous êtes trop aimable, Monsieur le procureur.
—Ah! ah! ah! quelle comédie! murmurait le pasteur à l’oreille de Mathéus, quelle comédie! Avez-vous jamais rien vu de pareil au Graufthal?»
Mais l’illustre philosophé ne répondit pas; il venait de reconnaître dans maître Kitzig un individu de la race canine, pour laquelle les lièvres éprouvent une vénération fort singulière.
Au bout de quelques instants, M. le procureur vint rejoindre son ami Schweitzer, il lui serra la main et salua Mathéus.
«Eh bien, Karl, dit-il en s’asseyant, ferons-nous notre partie de youker ce soir? j’en ai grand besoin.
—Je suis prêt, Michel.
—Figure-toi, poursuivit maître Kitzig. que depuis cinq heures je ne fais qu’entendre des témoins, et Dieu sait s’il doit nous en arriver d’autres de la foire!
—De la foire de Haslach? demanda le pasteur en regardant Mathéus.
—Oui, il se passe de belles choses là-bas: deux bandits ont remué la population de fond en comble par des prédications incendiaires; ils ont attaqué les lois, la morale, la religion; ils ont même fait des miracles! C’est une affaire de cour d’assises.
—Et s’ils tombent entre les mains de la justice?
—Je ne les tiens pas quittes pour vingt ans de galères, répondit maître Kitzig en absorbant une prise de tabac avec indifférence; mais il ne s’agit pas de cela... Des cartes, une ardoise!»
Jamais Frantz Mathéus ne s’était trouvé dans une position plus terrible; il eut d’abord l’idée de se dénoncer lui-même et de soutenir la doctrine à la face des nations; mais à cette idée ses cheveux se dressèrent sur sa nuque, il regarda la porte et resta immobile.
M. le pasteur, de son côté, n’était pas trop à son aise; cependant il eut le sang-froid de dire:
«Je te présente M. le docteur Mathéus, du Graufthal, qui revient du Nideck.
—Ah! fit, le procureur en mêlant les cartes, monsieur vient des ruines du Nideck! alors il a dû passer par Haslach?»
Maître Frantz crut tomber à la renverse, heureusement sa langue se mit à aller pour ainsi dire d’elle-même et répondit:
«Pardon, monsieur le procureur, j’ai pris par la montagne.
—Ah! c’est fâcheux, nous aurions pu vous demander quelques renseignements utiles,» fit maître Kitzig.
Puis il distribua les cartes et la partie commença.
Quelle position pour maître Frantz! au moment de remporter le plus magnifique triomphe oratoire et de proclamer le système, être forcé de se taire, de renier la doctrine, de se cacher comme un coupable! Car plus il songeait à se dénoncer, plus ses instincts naturels s’y opposaient avec une force invincible; son estomac se serrait, et dans sa douleur il se disait: «O pauvre Mathéus! pauvre Mathéus! à quelle extrémité te vois-tu réduit! Aller aux galères à ton âge! Pauvre Mathéus! Quelle faute a pu te mériter un si triste sort? N’as-tu pas sacrifié ton repos, tes plus chères affections pour le bonheur du genre humain? Pauvre Mathéus!» Et son cœur pleurait, et tout gémissait en lui... et pourtant il n’avait pas la force de se dénoncer... il avait peur!
Et quand, après le premier tour, maître Kitzig, d’un air distrait, lui dit qu’il avait dû nécessairement passer par Haslach, puisque le chemin du Nideck aboutit derrière ce village, il le nia de nouveau, il le nia avec force, disant qu’il avait passé derrière le Schnéeberg, faisant la description mensongère de la route et des beautés de la nature, décrivant un immense circuit autour de Tiefenbach, et généralement de tous les endroits qu’il avait parcourus.
«Vous avez pris un chemin bien long,» remarqua le procureur; puis la partie continua sans interruption.
De temps en temps maître Kitzig faisait quelque réflexion caustique sur la difficulté des chemins de la montagne, sur les dangers de prêcher des doctrines nouvelles, et l’illustre philosophe frissonnait jusqu’à la moelle des os.
Ainsi se passa cette soirée, qui devait décider de la gloire éternelle de Frantz Mathéus, du progrès de la civilisation et du bonheur des races futures: elle se passa dans les transes les plus cruelles.
Et tandis que la joie s’animait autour du bonhomme, tandis que le noble baron de Pipelnaz s’épanouissait dans son orgueil, et que tous ces êtres vulgaires se berçaient des plus riantes espérances; lui, si bon, si juste, si bienveillant, il ne songeait qu’à la fuite, il voulait aller doter l’Amérique des trésors de sa science! «Là, pensait-il, les doctrines sont libres; on n’a pas à craindre les procureurs et les gendarmes; chacun peut faire des miracles à son aise!»
Minuit venait de sonner et déjà bon nombre des habitués du casino s’étaient retirés, lorsque le procureur Kitzig se leva, et, regardant l’illustre docteur:
«Assurément, mon cher monsieur, lui dit-il, vous faites erreur; vous avez dû joindre le chemin de Saverne derrière Haslach et traverser ce village!»
Frantz Mathéus, comme transporté d’indignation, affirma pour la troisième fois, avec serment, qu’il ne savait pas ce qu’on voulait dire et qu’il n’avait jamais passé par là !
Son émotion n’aurait pas manqué de le trahir, s’il n’avait eu la plus honnête figure du monde; mais comment supposer que ce bon papa Mathéus, docteur au Graufthal, était ce terrible réformateur, ce grand coupable, qui avait conçu l’audacieux dessein d’ébranler l’univers? Une telle idée ne pouvait entrer dans la tête de personne; aussi maître Kitzig se contenta de rire de son exaltation singulière, et lui souhaita le bonsoir.
Alors M. le pasteur et maître Frantz sortirent les derniers, et quand ils furent dans la rue, le bonhomme, comprenant sa faiblesse, se mit à pleurer. M. le pasteur avait beau le consoler par des paroles bienveillantes, il ne pouvait se pardonner à lui-même, et si son hôte ne l’eût soutenu; il n’aurait pu faire un pas, tant les sanglots l’étouffaient et agitaient tous ses membres.
XIX
Table des matières
Lorsque Frantz Mathéus et le pasteur arrivèrent à la maison, tout le monde était endormi. M. le pasteur, laissant Mathéus sur le seuil de la grande salle, entra seul dans la cuisine et revint au bout de quelques minutes avec de la lumière.
Un calme étrange avait remplacé l’agitation du bonhomme; il suivit machinalement son hôte, qui le conduisit au premier étage, dans une petite chambre à coucher donnant sur le jardin du presbytère.
La cime des arbres s’agitait doucement aux fenêtres, les draps du lit étaient d’une blancheur merveilleuse, et les vieux meubles de chêne semblaient vous annoncer la bienvenue d’un air de familiarité naïve.
Mais l’illustre philosophe, dans sa douleur, ne remarquait point ces détails et s’assit en exhalant un profond soupir.
«Allons, mon cher monsieur, lui dit le pasteur, oubliez les petits désagréments de la carrière philosophique, faites un bon somme, et demain vous serez frais et dispos comme si vous aviez remporté la plus magnifique victoire. »
Puis il serra la main de maître Frantz, déposa la chandelle sur la table et descendit tranquillement se reposer de ses fatigues.
Quand les pas du pasteur eurent cessé de se faire entendre, et que le silence de la nuit régna dans toute la maison, Mathéus, les deux coudes sur la table et la tête entre les mains, se prit à regarder brûler la chandelle avec un accablement indicible; il ne songeait à rien, et cependant il était triste... triste comme si le grand Démiourgos l’eût abandonné.
Vers une heure il entendit un enfant qui pleurait dans la maison voisine, et la mère qui cherchait à le consoler par de tendres paroles; cette voix d’enfant, si faible et si douce, et cette voix de mère plus douce encore, remuerent le cœur du bonhomme; une larme mouilla ses yeux! Puis, l’enfant s’étant apaisé, le silence redevint plus grand, et maître Frantz, accablé de fatigue, finit par s’endormir le front sur la table.
Lorsqu’il s’éveilla, le jour commençait à grisonner les vitres, et la chandelle montait en flamme rouge du fond du chandelier. Alors tous les événements de la nuit se retracèrent à sa mémoire. Il se leva et ouvrit une fenêtre.
Déjà les oiseaux gazouillaient dans le jardin; quelques ouvriers, la pioche sur l’épaule, passaient en causant le long de la grille, et leurs voix, à cette heure matinale, s’entendaient d’un bout de la rue à l’autre. Les fraîches laitières de la montagne, leur grande cruche d’étain sous le bras, se reposaient autour des bornes voisines, et les servantes en petites jupes, et les bras nus, venaient une à une acheter le lait du ménage. Toutes ces bonnes gens avaient un air de santé qui faisait plaisir à voir. Les servantes s’arrêtaient à jaser entre elles de baptêmes, de mariages, du départ des conscrits, de ceci, de cela.
Puis tout à coup l’une d’elles s’écriait:
«Ah! mon Dieu! mon feu qui brûle depuis une demi-heure! mon pain qui roussit... et moi qui reste là ! Bonjour, mademoiselle Charlotte!...
—Bonjour, mademoiselle Christine.»
Et les voilà qui se dispersent et qui courent, regrettant de n’en avoir pas assez dit et se promettant bien de recommencer le lendemain.
Les marchands ouvraient aussi leurs boutiques et suspendaient leurs étalages aux crochets de la porte.
A chaque instant c’était du nouveau; puis l’air de la montagne vous arrivait si vif, si pur, que la poitrine se dilatait de bonheur et respirait en quelque sorte d’elle-même.
Maître Frantz, ranimé par ce joyeux spectacle, commençait à voir les choses d’un point de vue plus agréable; il s’étonnait même de ses craintes chimériques, car enfin personne ne pouvait l’empêcher d’enseigner une doctrine fondée sur la plus haute morale, sur la plus saine logique. Peu s’en fallut qu’il ne prît alors la résolution sérieuse de se dénoncer à M. le procureur, afin de confondre les envieux; mais sa prudence lui fit entrevoir qu’on pourrait bien l’enfermer d’abord, sauf à juger la doctrine plus tard, et cette réflexion judicieuse refroidit son enthousiasme: «Frantz, se dit-il, tu es possédé d’une ardeur philosophique trop grande. Sans doute il serait beau de souffrir la persécution et le martyre pour l’immuable vérité, ce serait même très-beau; mais à quoi cela servirait-il? Si l’on te mettait en prison, qui enseignerait l’anthropo zoologie au genre humain? Ce ne serait pas Coucou Peter, homme de peu de foi et naturellement enclin aux jouissances de la chair. Il vaut mieux t’en aller... c’est la sagesse qui l’ordonne! Surtout, Frantz, défie-toi de ton audace extraordinaire: le vrai courage consiste à dompter ses passions!»
Quand l’illustre philosophe se fut ainsi moralisé lui-même, il résolut de partir pour Strasbourg sans perdre une minute. En conséquence il mit son large feutre et descendit à tâtons dans le corridor. Mais comme il passait devant une petite chambre sous l’escalier et qu’il hésitait, ne sachant s’il devait prendre à droite ou à gauche, la voix de son disciple cria de l’intérieur:
«Qui est là ?
—C’est moi, mon ami..
—Ah! c’est vous, monsieur le docteur.»
En même temps Mathéus entendit quelqu’ un sauter du lit, et Coucou Peter en chemise apparut sur le seuil.
«Comment, diable! vous êtes déjà debout de si grand matin! fit le joyeux ménétrier.
—Ah! ce n’est pas sans cause, mon garçon. Tu sauras que j’ai appris hier, au casino, que nous sommes poursuivis.
—Poursuivis! s’écria Coucou Peter en renversant son bonnet de coton sur sa nuque, et par qui?
—Par les gendarmes.
—Et pourquoi?
—Pour avoir prêché la doctrine!
—La doctrine! Ah! les gueux! Voyez-vous, ils veulent garder leurs places, tandis que si nous étions les maîtres, c’est nous qui serions les rabbins.
—Oui, mon garçon. On nous menace des galères!»
Coucou Peter ouvrit de grands yeux et resta bouche béante.
En même temps une voix lui cria du fond de la chambre:
«Sauve-toi, Peter! au nom du ciel, sauve-toi!
—Sois tranquille, Grédel, sois tranquille, dit le ménétrier. Pauvre petite femme, comme elle m’aime? Nous allons décamper tout de suite... Dieu de Dieu, les galères! Ah! les gredins... Où allons-nous, maître Frantz?
—A Strasbourg.
—Oui, allons à Strasbourg. Grédel, lève-toi pour nous préparer un bon déjeuner. Maître Frantz, rentrez chez vous; dans cinq minutes je suis prêt.»
L’illustre philosophe rentra dans sa chambre, et bientôt Coucou Peter arrivait en attachant ses bretelles:
«Maître Frantz, dit-il, ma femme est déjà dans la cuisine; je vais seller Bruno, et avant une heure nous serons en route.»
Cependant Mathéus le retint encore quelques minutes, pour lui faire part de ce qui s’était passé la veille. Coucou Peter apprit avec plaisir qu’on les cherchait du côté de Haslach.
«C’est bon, dit-il, c’est bon, rien ne nous presse; nous pouvons déjeuner tranquillement. »
Puis ils descendirent ensemble à la cuisine, et trouvèrent Grédel en train de mettre des côtelettes sur le gril et d’arranger la cafetière.
Malgré ses inquiétudes, l’illustre philosophe fut charmé de cette petite scène matinale. L’activité de Grédel, allant, venant, arrangeant le feu, retournant les côtelettes, lui rappelait sa bonne vieille Martha, qui, sans doute, à la même heure, prenait des soins semblables. Il s’assit tout rêveur en face de l’âtre, et Coucou Peter courut donner un picotin à Bruno.
Le jour répandait alors ses teintes bleuâtres dans la cuisine, le feu pétillait, des milliers d’étincelles couraient sur la plaque noire du foyer, et maître Frantz contemplait cela d’un air grave en songeant au Graufthal.
Au bout d’un quart d’heure, Coucou Peter revint dire que Bruno mangeait son picotin d’avoine avec une satisfaction visible. Puis, se tournant vers sa femme:
«Grédel, donne-moi ton meilleur couteau, j’en ai besoin.
—Pourquoi faire? lui demanda-t-elle?
—Tu verras, tu verras tout à l’heure.» Dès qu’il eut reçu le couteau, le gaillard se dressa sur l’âtre, saisit dans la cheminée une andouille grosse comme le bras et la coupa en deux; il fit de même d’un jambon et parut fort satisfait de sa besogne.
«Maître Frantz, dit-il, si nous sommes forcés de courir les bois, nous ne mangerons pas des glands comme les amis de saint Antoine.
—Ah! ce n’est pas toi, mauvais gueux, qui mourras jamais de faim, lui dit sa femme; tu mettrais plutôt ta culotte en gage!
—Que tu me connais bien, Grédel, que tu me connais bien!» s’écria le joyeux ménétrier en l’embrassant avec amour.
Il sortit alors pour mettre ses provisions dans le hâvre-sac, et Grédel se prit à dire:
«Est-ce bien vrai, monsieur le docteur, que vous voulez le nommer grand rabbin de la pérégrination des âmes? Voyez-vous, il m’en a tant conté... tant conté... que je ne peux plus le croire.
—Oui, mon enfant, c’est vrai, dit le bonhomme; votre mari, malgré son humeur joyeuse et sa légèreté naturelle, est un bon cœur; je l’aime... il me succédera dans le gouvernement des âmes.
—Ah! fit-elle, je sais bien que c’est un bon garçon et un brave homme aussi; mais il est si léger, il m’a donné tant de chagrin, ce gueux-là ! Eh bien! je ne peux pas m’empêcher de l’aimer tout de même; il a son bon côté, pourvu qu’on sache le prendre.
—C’est bien, mon enfant, c’est bien, dit Mathéus touché de l’air naïf de Grédel; Coucou Peter vous fera beaucoup d’honneur; on parlera de lui jusque dans les siècles des siècles.»
Grédel, toute fière de ces paroles, courut mettre la nappe dans la grande salle, et Coucou Peter étant rentré de nouveau, on fit un excellent déjeuner de tartines au beurre, de café et de côtelettes; si bien que M. le pasteur, entendant le bruit des verres, ne tarda point à paraître en simple culotte, et, voyant ses convives attablés, il partit d’un grand éclat de rire:
«A la bonne heure, dit-il, à la bonne heure! je vois avec plaisir que vous êtes tout consolé. »
On aurait dit deux œufs de Pâques. ( Page 55.)

Maître Frantz lui fit aussitôt connaître son prochain départ.
«Eh bien! mon cher monsieur, lui dit le pasteur en s’asseyant, malgré la joie que j’aurais eue de vous garder plus longtemps, je dois approuver votre prudence. Kitzig finirait par vous découvrir ici, et toute l’affection qu’il me porte ne pourrait vous sauver d’une vilaine affaire. Sur ce, buvons un coup. Grédel, voici la clef de la petite cave; tu prendras une bouteille de wolxheim.
—Oui, monsieur le pasteur.»
Alors on but et l’on mangea de fort bon appétit.
Maître Frantz était triste de quitter de si braves gens; mais, vers huit heures, il fallut bien se séparer. Le bonhomme embrassa le pasteur; Coucou Peter embrassa sa femme, qui versa bien des larmes sur ce mauvais sujet; on les reconduisit jusque dans la cour où les attendait Bruno, et Mathéus était en selle, que le pasteur Schweitzer lui serrait encore la main avec expression, et que la petite Grédel ne pouvait se détacher du cou de Coucou Peter.
Ils partirent enfin, au milieu des bénédictions et des bons souhaits de toute la famille.
XX
Table des matières
Maître Frantz et son disciple eurent bientôt traversé la ville. Les petites maisons, éparses aux flancs de la côte, se succédaient rapidement l’une à l’autre avec leurs granges, leurs étables, leur escalier de bois où pend la lessive, leurs enfants joufflus qui vous demandent l’aumône, et leurs vieilles femmes curieuses qui se penchent aux lucarnes en branlant la tête.
C’était un coup d’oeil superbe. (Page 59.)

Au bout d’un quart d’heure ils étaient dans la campagne, respirant le grand air, galopant entre deux files de noyers à perte de vue, écoutant le chant des oiseaux, et rêvant encore à ce digne pasteur Schweitzer, qui les avait si bien reçus, à cette tendre petite Grédel, qui pleurait de si bon cœur en les voyant partir.
Quand les toits enfumés de Saverne et la vieille tour carrée de l’église eurent disparu derrière la montagne, Coucou Peter sortit enfin de cette rêverie profonde; il toussa deux ou trois fois, puis, élevant la voix, il chanta d’un air grave l’antique ballade du comte de Géroldsek: le nain jaune en faction sur la plus haute tourelle, et la délivrance de la belle Itha, retenue captive au Haut-Barr. La voix de Coucou Peter avait quelque chose de mélancolique, car il songeait à sa petite Grédel. Bruno relevait le pas en cadence, et Mathéus, écoutant ce vieux langage, se rappelait confusément de vagues souvenirs.
Au dernier couplet, Coucou Peter reprit haleine et s’écria:
«Quelle joyeuse vie menaient ces comtes de Géroldsek! Parcourir la montagne, enlever les filles, battre les maris, boire, chanter, festoyer du matin au soir... Dieu de Dieu! quelle existence! le roi n’était pas digne d’être leur cousin!
—Sans doute, sans doute, c’étaient de hauts et puissants seigneurs que ces comtes de Géroldsek, dit Mathéus; leur empire s’étendait du comté de Barr jusqu’au Sûngau, et du Mundat inférieur jusqu’au Bassigny en Champagne; les plus riches joyaux, les plus belles armes, les plus magnifiques tentures paraient leurs somptueux châteaux d’Alsace et de Lorraine, les vins les plus exquis remplissaient leurs celliers, de nombreux cavaliers chevauchaient sous leurs bannières, dans leurs cours se pressaient force gentilshommes et valets à leurs gages, quelques moines aussi qu’ils tenaient en grande estime. Malheureusement, au lieu de pratiquer les vertus anthropo-zoologiques, ces nobles personnages détroussaient les voyageurs sur la grande route, et l’Être des êtres, lassé de leurs rapines, les a fait redescendre au rang des animaux!
—Ah! s’écria Coucou Peter en riant, il me semble avoir été un de ces bons moines dont vous parliez tout à l’heure... Oui, ça m est tout à fait naturel d’avoir été un de ces bons moines. Il faudra pourtant que je m’en assure quand je passerai au Géroldsek.
—Et comment t’y prendras-tu?
—Je monterai au château, et si j’ai été un de ces bons moines, je retrouverai tout de suite le chemin de la cave.»
Mathéus, tout en déplorant les tendances sensuelles de son disciple, rit intérieurement de sa joyeuse humeur. «On ne peut être parfait, se disait-il; ce pauvre Coucou Peter ne songe qu’à satisfaire ses appétits physiques, mais il est si bon garçon, que le grand Démiourgos ne saurait lui en vouloir. Je crois qu’il rirait lui-même de ses idées de moine et de son épreuve de la cave de Géroldsek!» Et l’illustre philosophe hochait la tête comme pour dire: «Il ne changera jamais! il ne changera jamais!»
Tout en causant de la sorte, ils cheminaient tranquillement le long des noyers. Depuis une heure ils avaient pris l’autre côté de la route, pour recevoir l’ombre des arbres, car le soleil était haut et la chaleur accablante. Aussi loin que pouvait s’étendre le regard, on ne découvrait dans cette immense plaine d’Alsace que l’ondulation des seigles, des blés, des avoines; les tièdes bouffées de la brise vous apportaient le parfum des foins coupés. Mais on regardait malgré soi du côté de la Mossig, sous l’ombre épaisse des vieux saules qui trempaient leur longue chevelure dans l’eau, et l’on rêvait au bonheur de se baigner dans ces ondes vives et limpides.
Vers midi, Frantz Mathéus et son disciple s’arrêtèrent près d’une source entourée d’aulnes, non loin de la route; ils dessellèrent Bruno. Coucou Peter mit rafraîchir dans la source sa gourde de wolxheim; il sortit les provisions du hâvre-sac et s’étendit près de son illustre maître, entre deux sillons d’avoine, qui les dérobaient complétement à l’ardeur du jour.
C’est une sensation délicieuse, après les fatigues et la poussière du chemin, de se reposer à l’ombre, d’entendre l’eau sourdre dans l’herbe, de voir des milliers d’insectes passer au-dessus de votre tête en joyeuses caravanes, et de sentir les grands épis jaunes comme de l’or frissonner autour de vous!
Bruno broutait sur le bord du talus; Coucou Peter levait le coude avec une satisfaction indicible, il faisait claquer sa langue, et présentait de temps en temps la gourde à Mathéus; mais ce n’était que pour la forme, car l’illustre philosophe préférait l’eau de source au meilleur vin, surtout par une chaleur semblable. Enfin le joyeux ménétrier finit son repas, il referma son couteau de poche et s’écria d’un air satisfait:
«Maître Frantz, tout va bien; il est clair que le grand Démiourgos nous protège... c’est clair comme le jour. Nous voilà bien loin de Saverne, et si ce gueux de procureur nous rattrape, je veux être pendu tout de suite. Maintenant, buvez un coup et remettons-nous en route, car si nous arrivons trop tard, les portes de la ville seront fermées.»
Ce disant, il rechargea son hâvre-sac, présenta la bride à Mathéus, et l’illustre philosophe ayant enfourché Bruno, on repartit plein de courage et de confiance.
La grande chaleur était passée, l’ombre des coteaux voisins commençait à s’étendre sur la route, et la brise du Rhin rafraîchissait l’air.
Cependant, à chaque village, Coucou Peter se rappelait qu’il lui restait six francs sur les trente que lui avait donnés dame Thérèse, et faisait un tour au bouchon le plus proche. Partout il rencontrait des connaissances et trouvait un prétexte d’offrir ou d’accepter bouteille; mais il avait beau prier son maître d’entrer, celui-ci, prévoyant que de ce train ils n’arriveraient jamais, restait à cheval devant la porte, au milieu d’un cercle de paysans qui venaient le contempler. Tout au plus acceptait-il un verre par la fenêtre, pour trinquer avec les nombreux amis de son disciple. Enfin, vers le soir, ils aperçurent l’antique cité de Strasbourg. Une plus grande animation se manifestait déjà sur leur passage; à chaque instant ils rencontraient des voitures, des rouliers entraînant leurs chevaux par la bride, des douaniers armés de leur tige de fer sondant les ballots, des diligences chargées de conscrits. Une foule de lumières apparaissaient à l’horizon et se doublaient dans les ondes noires de l’Ill. Mais quand ils eurent franchi le pont, le corps de garde tumultueux, les détours de l’avancée; quand ils eurent pénétré dans la ville et que les vieilles maisons avec leurs façades décrépites, leurs mille fenêtres miroitant au reflet des réverbères, leurs magasins de soieries, de confiserie, de librairie, illuminés comme des lanternes magiques; leurs portes cochères encombrées de marchandises, leurs ruelles tortueuses fuyant dans les ténèbres; quand tout cela s’offrit à leurs regards, alors, que de souvenirs lointains, que de pensées attendrissantes revinrent à la mémoire du bon docteur! C’est là qu’il avait passé les plus belles années de sa jeunesse: voici la brasserie du Héron, où chaque soir, en sortant de l’amphithéâtre, il venait fumer sa pipe et prendre sa chope de bière en compagnie de Ludwig, de Conrad, de Bastian et de tant d’autres joyeux camarades! C’est là que le seignor pérorait gravement au milieu des Burchen ses sujets; que les jolies servantes couraient autour d’eux en riant avec l’un, répondant au clin d’oeil de l’autre, et s’écriant aux ordres de leur maîtresse: «Oui, madame, tout de suite!» Oh! les beaux jours, que vous êtes loin déjà ! Qu’êtes-vous devenus, Conrad, Wilhelm, Ludwig, intrépides buveurs?... qu’êtes-vous devenus depuis quarante ans? Et vous, Gretchen, Rosa, Charlotte, qu’êtes-vous devenues? vous si fraîches, si gracieuses, si légères, vous qui agaciez le petit Frantz, toujours si grave au coin de la table, fumant avec calme, buvant à petites gorgées, les yeux au plafond et rêvant déjà peut-être ses sublimes découvertes anthropo-zoologiques. Qu’êtes-vous devenues, jeunesse, grâce, beauté, insouciance de la vie, espérance sans bornes? Ah! vous êtes loin... bien loin! Pauvre Mathéus, tu te fais vieux, tes tempes grisonnent, il n’y a plus que ton système qui te soutienne!
Ainsi rêvait le bonhomme... et son cœur battait avec force; et la foule, les voitures, les magasins, les édifices se succédaient autour de lui, sans pouvoir le distraire de ses souvenirs.
Parfois cependant l’aspect des lieux le tirait de ses mélancoliques rêveries: ici, près de la douane, sous les toits de cette haute maison qui se mire dans l’Ill et regarde passer les bateaux, était sa mansarde; sa petite table de sapin tachée d’encre, son lit entouré de rideaux bleus au fond de l’alcôve... et lui, Frantz Mathéus, jeune, les deux coudes sur l’antique in-folio déployé tout au large près de la chandelle solitaire, étudiait les principes du sage Paracelse, qui place l’âme dans l’estomac;—de l’illustre Bordeu, qui la disperse dans tous les organes; du profond La Caze, qui la fixe au centre tendineux du diaphragme;—du judicieux Ernest Platner, qui la fait pomper dans l’atmosphère par les poumons;—du sublime Descartes, qui l’enferme dans la glande pinéale; —de tous les grands maîtres de la pensée humaine! Oui, il revoyait tout cela et souriait d’un sourire naïf, car, depuis, que de connaissances précieuses, que de savantes découvertes s’étaient amoncelées dans son esprit!
«Ah! se disait-il, si le corps s’épuise et s’affaiblit, l’intelligence se développe chaque jour: éternelle jeunesse de l’âme, qui ne saurait vieillir et se complète dans ses transformations successives!»
Plus loin encore, c’était la demeure de Louise, de la bonne, de l’innocente Louise qui filait d’un air pudique, tandis que lui, Mathéus, assis à ses genoux sur un tabouret, la regardait des heures entières et murmurait: «Louise, est-ce que vous m’aimez bien?» et elle qui répondait: «Vous savez bien, Frantz, que je vous aime!»
Oh! les doux souvenirs! faut-il que tout cela ne soit plus qu’un rêve!
Le bonhomme se laissait aller au charme de ces pensées lointaines; il croyait entendre encore le rouet de Louise bourdonner dans le silence, quand la voix de Coucou Peter vint dissiper ces illusions charmantes.
«Maître Frantz, dit-il, où allons-nous?
—Nous allons où le devoir nous appelle, répondit Mathéus.
—Oui, mais dans quel endroit?
—Dans l’endroit le plus propre à la propagation de la doctrine.»
Ils se trouvaient alors au coin de la rue des Arcades et firent halte sous un réverbère.
«Est-ce que vous avez faim, maître Frantz? demanda Coucou Peter.
—Un peu, mon ami.
—C’est comme moi, dit le disciple en se grattant l’oreille; le grand Démiourgos devrait bien nous envoyer à souper.»
Mathéus observa Coucou Peter; il n’avait pas l’air de plaisanter, ce qui le rendit lui-même fort sérieux.
Pendant plus d’un quart d’heure, ils regardèrent passer le monde sous les arcades, les marchands crier leurs marchandises, les jolies filles s’arrêter devant les étalages, les étudiants faire résonner leurs éperons sur le trottoir et siffler leur cravache, les graves professeurs traverser la foule, un paquet de livres sous le bras.
Enfin Coucou Peter reprit:
«Je crois, maître Frantz, que l’Être des êtres ne pense pas à nous en ce moment. Ma foi, nous ne ferions pas mal d’aller gagner quelques sous dans les brasseries, au lieu d’attendre qu’il nous apporte à souper; si vous saviez chanter, je vous dirais d’entrer avec moi; mais comme ça, j’irai seul et vous m’attendrez à la porte.»
Cette proposition parut bien humiliante à Mathéus; mais, ne sachant que répondre, il se résigna et suivit son disciple, qui remontait la Grande-Rue et sortait son violon de sa gibecière.
On ne pouvait rien voir de plus triste que le bon docteur, allant de brasserie en brasserie et regardant par la fenêtre son disciple danser tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, pour faire vivre la doctrine. Il avait beau se représenter sa haute mission, et se dire que l’Être des êtres voulait éprouver son courage avant de l’élever au faite de la gloire; il avait beau mépriser ces riches magasins, ces magnifiques étalages et tout cet éclat du luxe et de l’opulence, et s’écrier: «Vanitas vanitatum et omnia vanitas! Votre orgueil n’est que poussière, ô grands de la terre! vous passerez comme des ombres et serez comme si vous n’aviez jamais été :» toutes ces vérités sublimes ne servaient pas à grand’chose; et, pour comble de tristesse, Bruno voulait entrer dans toutes les auberges.
Ils s’arrêtèrent devant plus de vingt tavernes, et, vers neuf heures, Coucou Peter n’avait encore que cinq sous en poche.
«Monsieur le docteur, dit-il, ça va mal; voici trois sous, si vous voulez prendre une chope; moi je vais acheter un petit pain, car mon estomac se creuse de plus en plus.
—Merci, Coucou Peter, merci! dit le bonhomme fort triste, je n’ai pas soif; mais écoute-moi: je me rappelle maintenant que Georges Müller, le maître d’hôtel du Héron, m’a fait promettre de ne jamais descendre que chez lui; c’était le dernier jour de notre Fuchscommerce, nos études venaient de finir; Georges Müller, voyant que mes camarades et moi nous avions acquitté toutes nos dettes, nous serra la main et nous offrit son hôtel, si par hasard l’un de nous revenait à Strasbourg. Cette promesse, je me la rappelle comme d’aujourd’ hui; il est de mon devoir de tenir parole.
—Et combien y a-t-il de cela? demanda Coucou Peter, dont la figure se ranimait d’espérance.
—Il y a trente-cinq ans, répondit Mathéus avec simplicité.
—Trente-cinq ans! s’écria Coucou Peter, et vous croyez que Georges Müller est toujours là ?
—Sans doute, j’ai remarqué son enseigne en passant; rien n’est changé.
—Eh bien! allons au Héron, fit le disciple d’un air abattu; s’il n’y a rien à gagner, au moins il n’y aura rien à perdre;—que le grand Démiourgos nous soit en aide!»
XXI
Table des matières
Neuf heures sonnaient à la cathédrale, lorsque Frantz Mathéus et son disciple s’arrêtèrent devant la brasserie du Héron
La grande cour, ombragée de tilleuls, était pleine de monde; une troupe de zigeiners accompagnait le tumulte de sa musique sauvage; Kasper Müller, le brasseur, en manches de chemise, allait d’une table à l’autre, échangeant des poignées de main et de joyeux propos avec les buveurs, et toutes ces figures graves, comiques, perdues dans l’ombre ou vaguement éclairées par les lumières tremblotantes, offraient un spectacle vraiment étrange.
Cependant l’illustre philosophe, au lieu de se livrer à ses réflexions habituelles sur l’affinité des races, considérait tout cela d’un œil terne. On eût dit, à le voir le cou tendu et les jambes pendantes, qu’il désespérait du triomphe de la doctrine et de l’avenir des générations.
«Allons, maître Frantz, lui dit Coucou Peter, du courage! entrez chez votre ami Georges Müller, il sera bien forcé de vous reconnaître, que diable! alors, vive la joie! Pourvu que nous trouvions à nous loger ce soir, demain nous convertirons le monde.»
Mathéus obéit machinalement; il mit pied à terre, boutonna sa grande capote brune et s’avança d’un pas tremblant dans la grande cour, promenant ses regards incertains sur tous les groupes et ne sachant à qui s’adresser.
Bientôt Kasper Müller l’aperçut errant sous les tilleuls comme une âme en peine; cette bonne figure, empreinte de tristesse, l’intéressa vivement; il vint à sa rencontre et lui demanda ce qu’il désirait.
«Monsieur, répondit Mathéus avec un grand salut, auriez-vous la bonté de me dire où se trouve Georges Müller?
—Georges Muller? il est mort depuis quinze ans!
—Mon Dieu! est-il possible d’être plus malheureux que moi?» fit le bonhomme d’une voix étouffée.
Il salua de nouveau et se dirigea vers la porte; mais le brasseur, ému de cette exclamation douloureuse, le retint, et, le prenant à part, lui dit avec bonté :
«Pardon, mon cher monsieur; vous me paraissez dans un pressant besoin, ne pourrais-je vous rendre le service que vous attendiez de Georges Müller?
—C’est vrai, dit Mathéus, dont les yeux s’emplirent de larmes, je suis dans un pressant besoin; je venais demander asile pour cette nuit à Georges Müller, l’une de mes plus anciennes et de mes plus chères connaissances. Quoique je ne l’eusse pas revu depuis trente-cinq ans, époque où je terminai mes études, son cœur n’avait pas changé, j’en suis sûr... il m’aurait bien accueilli!
—Je n’en doute pas, je n’en doute pas, répondit le brasseur, et moi, qui suis son fils, je ne vous refuserai pas non plus, croyez-le bien.
—Vous, le fils de Georges Müller! s’écria Mathéus; vous seriez le petit Kasper que j’ai tant de fois bercé sur mes genoux! Ah! mon cher enfant, que je suis donc heureux de vous voir! je ne vous aurais pas reconnu avec ces gros favoris et cette large figure vermeille!»
Kasper Müller ne put s’empêcher de sourire de l’accent naïf du docteur; mais, voyant la foule des buveurs se presser autour d’eux, il l’emmena dans la grande salle, alors déserte, pour s’informer plus exactement de ses affaires. Là, maître Frantz lui fit connaître sans détour par quelles circonstances il avait quitté le Graufthal. Il lui raconta les vicissitudes sans nombre de ses pérégrinations anthropo-zoologiques, et Kasper Müller, lui posant les mains sur les épaules avec familiarité, s’écria:
«Vous êtes un brave et digne homme! Votre nom ne figure-t-il pas sur mon acte de naissance?
—Sans doute, répondit l’illustre docteur, maître Georges m’avait pris pour témoin...
—Hé ! qu’est-il besoin d’autres explications? interrompit le brasseur; vous resterez chez moi ce soir, c’est convenu; je vais faire conduire votre cheval à l’écurie et vous envoyer votre disciple.»
A ces mots, il quitta Mathéus pour aller donner ses ordres.
Coucou Peter avait à peine rejoint l’illustre docteur dans la grande salle, que Charlotte, l’une des servantes de l’auberge, vint les prévenir que tout était prêt.
Malgré cette agréable nouvelle, Frantz Mathéus ne pouvait se défendre d’une profonde mélancolie; il lui semblait que le grand Démiourgos, au lieu de le laisser recourir à Georges Müller, aurait dû le pourvoir lui-même de toutes les choses nécessaires à l’existence philosophique, d’autant plus que c’était pour sa gloire qu’il avait quitté le Graufthal sans emporter un centime.
Mais Coucou Peter, tout surpris de trouver un bon gîte au moment de coucher à la belle étoile, s’étonnait de tout: de la grandeur de l’hôtel, de l’escalier garni d’une belle rampe à pommeau de cuivre, du nombre des appartements; et quand mademoiselle Charlotte leur ouvrit une jolie chambre, et qu’il aperçut la table ronde où fumaient déjà la soupière et la moitié d’une dinde farcie, alors sa reconnaissance éclata en actions de grâces:
«O grand Être, s’écria-t-il, Être des êtres! c’est maintenant que se manifestent ta puissance sans bornes et ta sagesse infinie! Dieu de Dieu! quel festin pour de pauvres diables de philosophes, qui s’attendaient à dormir dans la rue!»
Il dit ces mots d’une voix si expressive, que mademoiselle Charlotte le prit aussitôt en affection; mais l’illustre docteur ne répondit pas, car il était vraiment abattu et faisait les plus tristes réflexions sur la carrière philosophique.
En songeant que le plus grand philosophe des temps modernes, le successeur de Pythagore, de Philolaüs et de tous les sages de l’Inde et de l’Égypte, que l’illustre Frantz Mathéus, du Graufthal, au lieu d’être reçu par les populations avec l’enthousiasme convenable, d’être porté en triomphe et de trouver son chemin couvert de palmes, avait couru le risque de coucher dans la rue et de périr de faim, il devenait tout mélancolique, et tout en mangeant, il récapitulait avec amertume les événements de son voyage:—les coups de bâtons d’Oberbronn, l’attentat de Jacob Fischer contre Bruno, la menace des galères du procureur de Saverne, et la proposition de Coucou Peter d’aller chanter dans les brasseries. Cette dernière circonstance surtout le navrait jusqu’au fond de l’âme, et par instants de grosses larmes remplissaient ses yeux, car il se voyait lui-même, comme Bélisaire, tendant la main au coin d’une borne.
Coucou Peter ne fit pas d’abord attention à sa mine désolée; mais vers la fin du repas il s’en aperçut et s’écria en déposant son verre:
«A quoi diable pensez-vous, maître Frantz? Je ne vous ai jamais vu cette figure.
—Je pense, répondit le bonhomme, que le genre humain est indigne de connaître les sublimes vérités anthropo-zoologiques. Je pense que les peuples sont frappés d’un aveuglement funeste, et je dirai même légitime; car s’ils sont aveugles, c’est par leur propre faute! En vain nous avons essayé de faire entendre à leurs oreilles la voix de la justice. En vain nous avons essayé l’éloquence et la persuasion pour attendrir les cœurs. En vain nous avons fait le sacrifice de nos plus chères affections, nous avons quitté le toit de nos pères, nos amis, nos...»
Mais il ne put achever; son cœur, se gonflant de plus en plus par l’énumération de ces calamités, finit par étouffer sa voix, et s’affaissant au bord de la table, il fondit en larmes.
En ce moment Kasper Müller, qui venait de fermer sa brasserie, car il était onze heures, entra dans la chambre, tenant une bouteille de vieux wolxheim de chaque main. Il fut frappé de cette désolation.
«Mon Dieu! s’écria-t-il, debout sur le seuil, que se passe-t-il donc? moi qui venais trinquer avec un vieil ami de mon père, je trouve tout le monde consterné !»
Coucou Peter lui fit place et lui raconta ce qui venait de se passer.
«Comment! ce n’est que cela? dit Kasper Müller, êtes-vous donc arrivé à votre âge sans connaître les hommes, mon cher monsieur? Ah! s’il me fallait pleurer sur tous les coquins auxquels j’ai rendu service et qui m’ont payé d’ingratitude, j’en aurais pour six mois! Allons... allons, remettez-vous, que diable! vous êtes au milieu de bons et sincères amis, ce n’est pas le moment de répandre des larmes. Voyons... buvez un coup: ce vieux wolxheim vous rendra courage!»
En parlant ainsi, il emplissait les verres et portait la santé de l’illustre philosophe.
Mais Frantz Mathéus était trop affecté pour se laisser consoler aussi vite: malgré l’excellence du vieux wolxheim, malgré les bonnes paroles de son hôte et les encouragements de Coucou Peter, une vague tristesse restait toujours au fond de son âme. Ce ne fut que plus tard, lorsque Kasper Müller le mit sur le chapitre du bon vieux temps, qu’il parut se ranimer. Avec quel charme le bon vieillard retraça les physionomies d’autrefois, la simplicité des mœurs, l’affectueuse cordialité des anciens habitants de Strasbourg, la vie naïve et patriarcale de la famille! On voyait que toutes ses affections, toute son âme, tout son cœur se réfugiaient dans ce passé lointain.
Coucou Peter, le coude sur la table, fumait gravement sa pipe, Kasper Müller souriait aux récits du bonhomme, et Charlotte, assise derrière le fourneau, dormait malgré elle; sa tête s’inclinait lentement... lentement..- puis se relevait par intervalles.
Il était bien une heure lorsque Kasper Müller prit congé de son hôte; alors mademoiselle Charlotte, à moitié endormie, conduisit Coucou Peter dans une chambre voisine et put enfin se reposer de ses fatigues.
Maître Frantz, resté seul, souleva le rideau de la fenêtre, et, pendant quelques minutes, il contempla les rues désertes et silencieuses de la ville, les réverbères près de s’éteindre, la lune répandant sa pâle lumière sur les cheminées... et je ne sais quel sentiment d’abandon et de tristesse s’empara de son âme: il lui semblait être seul au monde!
Enfin il se coucha en murmurant une prière, et, s’étant endormi, la belle vallée du Graufthal lui fut rendue: il entendait le vague frisson du feuillage, et le merle noir chanter sous les sombres colonnades des sapins.
C’était un beau rêve!
XXII
Table des matières
Les cris des marchands de légumes éveillèrent Frantz Mathéus de grand matin. Déjà les brouillards du Rhin couvraient la ville, de lourdes voitures ébranlaient le pavé.
Quelle différence avec son petit hameau du Graufthal, si calme, si paisible dans sa vallée de sapins! A peine le vague murmure du feuillage, le gazouillement des oiseaux, les causeries joyeuses des commères sur le seuil de leurs maisonnettes troublaient-ils son repos matinal! Comme les moindres soupirs, le plus léger bruit s’entendaient bien là-bas au milieu du silence! Qu’il était doux de rêver au grand Démiourgos, en attendant que la bonne vieille Martha vint vous apporter vos pantoufles!
Longtemps l’illustre philosophe, le coude sur l’oreiller, se représenta ce bonheur domestique, ces paysages si calmes de la montagne, les petits sentiers fuyant sous les bruyères, le doux murmure de la Zinsel dans son lit sablonneux; puis le pêcheur remontant le cours de la rivière, sa grande perche et son large filet sur l’épaule; le braconnier trempé de rosée, rentrant au petit jour, sa carabine sous le bras; le bûcheron dans sa hutte fumeuse, sa hachette à la ceinture. Jean Claude Wachtmann lui-même, avec son petit tricorne et son grand nez, lui paraissait alors un être privilégié de la nature, jouissant d’un bonheur immense, incalculable. Tandis que lui, pauvre exilé, sans feu ni lieu, repoussé de toutes parts, n’ayant pas même une pierre pour reposer sa tête, il se considérait comme le plus malheureux, le plus abandonné des êtres de ce monde! Ah! s’il n’avait pas eu cette haute mission à remplir! s’il n’avait pas été prédestiné, dès l’origine des siècles, à la destruction du sophisme et des préjuges! Mais cette haute mission elle-même, que d’amertume, que de malheurs, que de déceptions elle lui avait suscités! Hélas!, pauvre Mathéus! comment pourrait-il l’accomplir? où irait-il en sortant de la brasserie? que ferait-il le soir du même jour?
Au milieu de ces pensées désolantes, le bonhomme s’habilla; il descendit lentement l’escalier et se trouva dans la grande salle.
Lorsqu’il entra, les fenêtres étaient ouvertes; les servantes arrosaient et balayaient le plancher; madame Müller remplissait de fruits et de tartines les petits paniers de ses enfants pour les envoyer à l’école; c’était une scène d’animation qui lui fit oublier un peu ses réflexions sur la difficulté de convertir l’univers. D’ailleurs Kasper Müller et Coucou Peter, assis près de l’une des petites tables de la salle, l’accueillirent par de si joyeuses exclamations, qu’il reprit un peu courage.
«Hé ! bonjour, mon cher monsieur! comment avez-vous passé la nuit?
—Vous arrivez au bon moment, maître Frantz, on va servir le déjeuner.
—Prenez donc place, monsieur le docteur; Catherine, voici le monsieur dont je t’ai parlé.
—Ah! monsieur, soyez le bienvenu, je suis heureuse de vous connaître... on m’a dit tant de bien de vous!»
C’est ainsi que fut reçu le bon docteur; on s’empressa de lui faire place à table, et mademoiselle Charlotte apparut aussitôt avec deux cafetières pour servir le café à la crème.
Dans cette circonstance, l’illustre philosophe eut encore l’occasion de remarquer l’esprit sensuel de son disciple.
En effet, comme Charlotte lui versait le café, il s’écria:
«Donnez-moi beaucoup de café, je vous dirai pourquoi.»
Mathéus avait beau lui faire signe de modérer sa gourmandise, cela ne l’empêcha point de dire encore:
«Donnez-moi beaucoup de crème, je vous dirai pourquoi.
—Très-bien, monsieur, dit Charlotte en remplissant sa tasse jusqu’au bord, très-bien!»
Puis elle déposa ses cafetières sur la table pour attendre l’explication de Coucou Peter.
«Eh bien! qu’attendez-vous, ma petite commère? demanda le joyeux ménétrier.
—Que vous me disiez pourquoi vous m’avez demandé beaucoup de crème et beaucoup de café.
—Ah! c’est parce que je mets beaucoup de sucre, fit-il tranquillement.»
Alors tout le monde se mit à rire de sa réponse, et Mathéus n’osa point lui faire de reproches.
Pendant le déjeuner, qui se passa gaiement, l’illustre philosophe n’eut pas le temps de réfléchir à ses projets futurs; mais, vers la fin, en songeant qu’il faudrait bientôt partir, et ne sachant encore où aller, la figure du bonhomme reprit tout son sérieux.
Kasper Müller semblait lire au fond de son âme.
«Monsieur le docteur, dit-il tout à coup, il faut que vous me fassiez une promesse.
—Ah! mon cher ami, tout ce qu’il me sera possible de faire pour vous, je le ferai de bon cœur.
—Eh bien! c’est convenu, écoutez-moi donc. Si votre séjour doit se prolonger ici, je désire que vous profitiez de ma table et de mon logement.»
Maître Frantz fit un geste comme pour se lever, mais Kasper Müller lui posant la main sur le bras:
«Écoutez-moi jusqu’au bout, vous me répondrez ensuite. Une personne de plus ou de moins dans ma maison ne signifie rien...
—Ni deux non plus, ajouta Coucou Peter; quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre.»
Mais Kasper Müller ne fit pas attention à cette remarque et poursuivit:
«J’ai votre promesse! Maintenant, si vous me consultiez sur vos projets grandioses, je vous dirais franchement qu’à votre place je retournerais au Graufthal!»
Maître Frantz regarda son hôte d’un œil attendri, et cependant sans répondre; on voyait qu’une grande résolution se débattait dans son cœur.
«J’irais au Graufthal, reprit Kasper Müller avec force, d’abord parce que je pourrais y faire plus de bien que partout ailleurs, ensuite parce que les hommes ne valent pas la peine qu’on se dévoue pour eux; qu’ils ne vous comprennent pas ou ne veulent pas vous comprendre, et que Dieu saura toujours éclairer ses enfants quand il le voudra; parce qu’enfin, à votre place, je croirais avoir acquis le droit de me reposer!»
Kasper Müller parlait d’une voix fermé ; chacune de ses paroles partait du cœur.
Maître Frantz pâlissait et rougissait tour à tour; il se cacha le visage des deux mains et s’écria:
Il s’assit tout rêveur en face de l’âtre. (Page 63.)

«Croyez-vous que j’ai assez fait pour le genre humain? que la postérité ne me fera point de reproches? que j’ai rempli mon devoir?
—Si vous avez assez fait! Quel philosophe peut se vanter d’en avoir fait autant que vous? d’avoir rempli ses devoirs comme vous? d’avoir tout sacrifié pour sa doctrine? Allons, mon cher et respectable ami, ne versez point de larmes; quand on s’est comporté comme vous, il ne faut point en répandre. Le témoignage de votre propre conscience doit vous suffire!»
Ces paroles bienveillantes adoucissaient l’angoisse de maître Frantz; ses larmes coulaient sans effort et comme d’une source; il se sentait vaincu par la fortune, et par les conseils judicieux d’un honnête homme. Mais Coucou Peter, voyant qu’il allait perdre sa place de grand rabbin, frappa sur la table et s’écria:
«Eh bien! moi, je dis que nous sommes sûrs de convertir l’univers! Ce n’est pas au plus beau moment qu’il faut quitter la partie, que diable! Et cette place de grand rabbin qu’on m’a promise! car vous me l’avez promise, maître Frantz, vous ne direz pas le contraire! »
Mathéus ne répondit pas, il n’en avait ni la force ni le courage; mais Kasper Müller, posant la main sur l’épaule du bon apôtre, lui dit:
«J’ai une place pour toi, camarade, une place qui te conviendra mieux que celle de grand rabbin. J’ai une place de garçon brasseur vacante dans ma cave: trente francs par mois, le logement, la nourriture et la générosité des pratiques... Hein? qu’en dis-tu?»
On ne pouvait rien voir de plus triste que ce bon docteur. (Page 68.)

Alors la grosse face de Coucou Peter s’épanouit de satisfaction.
«Hé ! maître Kasper, s’écria-t-il, vous avez une manière de prendre les gens par leur faible...
—Tu renonces donc à la dignité de grand rabbin? fit le brasseur.
—Parbleu! puisque maître Frantz...
—Non, non, c’est à toi qu’il appartient de décider la question.
—Ma foi! dit Coucou Peter en se levant, vive la cave! ma véritable place est dans la cave!»
Dès que son disciple eut déserté la doctrine, l’illustre philosophe respira, et levant les mains:
«L’Être des êtres a décidé, dit-il, que sa volonté soit faite!»
Ce furent ses seules paroles de regret; car songeant qu’il retournerait au Graufthal, une joie si grande, si complète descendit au fond de son âme, que nulle expression ne saurait la rendre. Autant il avait eu d’ardeur à quitter le hameau, autant il en éprouvait alors à le revoir. La femme du brasseur se joignit à son mari, et lui représenta qu’il avait besoin de se reposer un ou deux jours; mais ce fut impossible.
«Il faut que je parte, disait-il en parcourant la grande salle, il faut que je parte...; ne me retenez pas, ma chère dame, je serais désolé de vous refuser. Les destins sont accomplis! Coucou Peter, va seller Bruno! va, Coucou Peter, le plus tôt sera le mieux! Ah! mes chers amis, si vous saviez quel poids vous avez soulevé de mon cœur! Depuis deux jours je ne respirais plus; chaque pas qui m’éloignait du Graufthal m’accablait de tristesse; mais je vais partir... grâce au ciel, je m’en retourne!»
Maître Kasper, le voyant si décidé, n’insista plus; il sortit avec Coucou Peter et l’aida lui-même à seller le cheval. Maître Frantz les avait suivis et tournait autour d’eux, sans pouvoir déguiser son impatience. Enfin, voyant que tout était prêt, le bonhomme jeta ses bras avec effusion au cou de maître Kasper, en s’écriant:
«O noble cœur, digne fils de Georges Müller, je n’oublierai jamais les services que vous m’avez rendus! puisse l’Être des êtres répandre ses bénédictions sur vous et sur toute votre famille!»
Il embrassa de même dame Catherine, puis Coucou Peter qui sanglotait.
Enfin il mettait le pied à l’étrier avec une vivacité singulière, quand il se sentit retenu par la grande basque de sa capote; en même temps Coucou Peter lui glissa quelque chose dans la poche.
«Que fais-tu là, mon ami? demanda maître Frantz.
—Rien, monsieur le docteur, rien... ce sont les arrhes que m’a données mon nouveau maître... Maintenant que vous n’êtes plus prophète, vous aurez besoin d’argent. Mais souvenez-vous que votre route est par Wasselonne, Marmoutier et Saverne Vous vous arrêterez à la Corne d’abondance, ne vous laissez pas étriller par les aubergistes, monsieur le docteur, vous êtes trop bon!»
Pendant ce discours, Mathéus considérait son disciple avec un attendrissement inexprimable.
«O Coucou Peter, Coucou Peter, s’écria-t-il, quel homme tu serais, si les funestes instincts de la chair n’avaient pas tant d’empire sur toi! Quel bon cœur! quelle simplicité naturelle! quel esprit de justice! Tu serais parfait!»
Et ils s’embrassèrent de nouveau en pleurant.
«Ah! bah! maître Frantz, murmurait le disciple, ne parlez pas de tout ça, je serais capable de vous suivre et de ne boire que de l’eau pour rester avec vous!»
Enfin le bon docteur réussit à se mettre en selle et s’éloigna en répétant:
«Puisse l’Être des êtres vous récompenser tous; puisse-t-il répandre ses bienfaits sur vous!—Adieu, je vous aime bien!...»
XXIII
Table des matières
Frantz Mathéus suivit les conseils de Coucou Peter, s’arrêtant aux différentes auberges qu’il lui avait indiquées sur sa route et payant son écot, comme il convient à un homme qui ne voyage plus dans l’intérêt de la civilisation.
Il passa par Wasselonne, Marmoutier, Saverne, et le lendemain il atteignait le plateau du Falberg, qui s’incline vers le Graufthal.
C’est au petit jour que maître Frantz descendit la montagne; le coq rouge de Christina Bauer faisait entendre son cri matinal, et le bonhomme, à cette voix bien connue, pleurait de joie.
Bruno marchait au petit pas et hennissait tout doucement comme pour dire: «Monsieur le docteur, voici notre hameau; reconnaissez-vous ces petits sentiers, ces hautes bruyères, ces grands arbres? et là-bas... ces toits de chaume noyés dans la brume du vallon, c’est notre hameau! Ah! monsieur le docteur, que je suis content de le revoir!»
Et le bon docteur Mathéus sanglotait: il avait mis la bride sur le cou de son cheval et se couvrait le visage des deux mains, ne pouvant retenir ses larmes... puis il les ôtait et regardait en silence.
Le jour grisâtre, les vapeurs blanches, les rochers couverts de mousse, les arbustes, l’odeur des plantes, la brise, tout parlait à son âme, et plus il approchait, plus il admirait ce pays. Chaque chose lui paraissait belle comme s’il l’eût vue pour la première fois; aimable, comme s’il eût passé mille existences avec elle.
«Mon Dieu! disait-il, mon Dieu! que vous êtes bon de me laisser revoir mon pays... mon cher pays! Mon Dieu, je ne savais pas, en vérité, je ne savais pas combien j’aimais ce pays; combien ces arbres, ces maisonnettes, cette jolie Zinsel qui murmure, ces grands sapins qui se balancent, je ne savais pas combien tout cela était nécessaire à ma vie... non, je ne le savais pas!»
Et le petit sentier s’élargissait, il se tournait et se retournait comme pour lui montrer tout le charme du paysage et le conduire doucement à sa demeure.
Au bout d’une heure il aboutit dans le grand chemin sablonneux près du pont de bois, à l’entrée du hameau. Les pas de Bruno retentirent sur le pont, et l’excellente bête hennit d’un ton plus vif.
Tout dormait encore au Graufthal; le coq rouge de Christina Bauer redoublait seul ses coquericos; Mathéus regardait les petites fenêtres, les larges toitures pendantes, les lucarnes bouchées avec de la paille, les soupiraux des caves. Quelle fraîcheur agréable sortait de la rivière! une vie nouvelle circulait déjà dans les membres du bonhomme.
Enfin, le voilà devant sa porte...
Il met pied à terre, il jette un regard par-dessus la palissade de son petit jardin, et voit la rosée qui perle sur de magnifiques têtes de choux.
Que tout est frais, calme, silencieux!
Il frappe au volet... il attend... Bruno hennit... que va-t-il arriver?—Il écoute... on traverse la chambre... on lève le crochet... Comme le cœur de maître Frantz galope!—On pousse le contrevent... et Martha... la bonne vieille Martha, en cornette de nuit, se penche au dehors.
«Dieu du ciel! c’est monsieur le docteur! Ah! mon Dieu! est-ce possible?»
Et vite, bien vite, la bonne femme s’empresse d’aller ouvrir la porte.
Mathéus, assis sur le banc de sa maisonnette, pleurait comme l’Enfant prodigue!
FIN DE L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.
MYRTILLE
Table des matières
I
Table des matières
Tout au bout du village de Dosenheim, en Alsace, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux qui mène au bois, s’élève une jolie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée.
Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, des poules se promènent le long des haies, un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil ou la retraite dans les échos du Falberg; un escalier à rampe de bois, où pend la lessive, monte au premier étage, et deux rameaux de vigne grimpent à la façade et vont s’épanouir jusque sous le toit.
Si vous gravissez l’escalier, vous découvrez, au fond de la petite allée, la cuisine avec ses plats fleuronnés, ses soupières rebondies; si vous ouvrez la porte à droite, vous entrez dans la grande salle aux vieux meubles de chêne, au plafond rayé de poutres brunes, à l’antique horloge de Nuremberg qui bat la cadence.
Une femme de trente-cinq ans, la taille serrée dans un long corset de taffetas noir, la tête surmontée de la toque de velours aux grands rubans tremblotants, file et rêve.
Un homme en habit de peluche et culotte de drap marron, le front large, osseux, le regard calme et réfléchi, fait sauter sur ses genoux un gros garçon joufflu, en sifflant le boute-selle.
Le village s’aperçoit au fond de la vallée, comme encadré dans les petites fenêtres de la maisonnette: la rivière saute par-dessus l’écluse du moulin et traverse la grande rue tortueuse; les vieilles maisons, avec leurs échoppes sombrer leurs hangars, leurs lucarnes, leurs filets étendus au soleil; les jeunes filles qui lavent, agenouillées sur la pierre de la rive; les bœufs qui s’abreuvent et mugissent gravement au milieu des grands saules; les jeunes pâtres qui font claquer leur fouet; les cimes des montagnes, où se découpe la flèche grêle des sapins, tout cela se mire dans le flot bleu qui passe, emportant des flottilles de canards, ou quelques vieux arbres déracinés sur la côte.
En voyant ces choses, avec l’attendrissement convenable, vous pensez: «Le Seigneur Dieu est bon!... Tout ce qu’il a fait est parfait, excellent... Rendons-lui grâces et célébrons ses louanges dans les siècles des siècles. Amen!
Eh bien, mes chers amis, telle était la maison de Brêmer, tels étaient Brêmer lui-même, sa femme Catherine et leur fils, le petit Fritz, en l’an de grâce 1820.
Je me les représente exactement comme je viens de vous les dépeindre.
Christian Brêmer avait servi dans les chasseurs de la garde impériale. Après 1815, il avait épousé Catherine, son ancienne amoureuse, un peu vieille, mais toujours fraîche et pleine de grâce. Avec son propre bien, sa maison, ses quatre ou cinq arpents de vigne, et les terres qu’il tenait de Catherine, Brêmer se trouvait être un des meilleurs bourgeois de Dosenheim; il aurait pu devenir maire, adjoint, conseiller municipal, mais il se souciait peu des honneurs, et son unique plaisir, une fois le travail des champs terminé, était de décrocher son fusil, de siffler son chien Friedland, et de faire un tour au bois.
Or il advint que le brave homme, rentrant un jour de la chasse, rapporta dans sa grande gibecière une petite bohémienne de deux à trois ans, vive comme un écureuil et brune comme une groseille noire. Il l’avait trouvée dans le sac d’une malheureuse femme gypsie, morte de fatigue et peut-être de faim au pied d’un arbre.
Je vous laisse à penser les cris de Catherine et ses protestations. Mais, comme Brêmer avait l’habitude de commander chez lui, il déclara simplement à sa femme que la petite serait baptisée sous les noms de Suzanne-Frédérique-Myrtille, et qu’on l’élèverait avec le petit Fritz.
Il va sans dire que toutes les commères du village vinrent contempler tour à tour la petite bohémienne, dont la physionomie grave et rêveuse les étonnait.
«Ce n’est pas une enfant comme les autres, disaient-elles, c’est une païenne.... une vraie païenne!... On voit dans ses yeux noirs qu’elle comprend tout!... Elle nous écoute... Prenez garde, maître Christian, les bohémiens ont les doigts crochus... Quand on élève de petites fouines, un beau matin elles étranglent votre coq et prennent la clef des champs.
—Allez-vous-en au diable! criait Brêmer; mêlez-vous de vos affaires. J’ai vu des Russes, j’ai vu des Espagnols, j’ai vu des Italiens, des Allemands et des Juifs; les uns étaient bruns, les autres noirs, les autres roux; les uns avaient le nez crochu, les autres le nez camard, et partout, oui, partout, j’ai rencontré de braves gens,
—C’est possible, disaient les commères, mais tous ces gens-là vivaient dans des maisons, tandis que les bohémiens vivent en plein air.»
Alors il les mettait poliment à la porte par les épaules:
«Allez, allez! faisait-il, je n’ai pas besoin de vos conseils. Il est temps de renouveler l’air de la ferme, de vider les étables et de laver le plancher.»
Cependant les commères n’avaient pas tout à fait tort, comme on s’en aperçut malheureusement une douzaine d’années plus tard.
Autant Fritz aimait à donner le fourrage au bétail, à conduire les chevaux à l’abreuvoir, à suivre son père aux champs pour labourer, semer, faucher, lier les gerbes et les ramener en triomphe au village; autant Myrtille se souciait peu de traire les vaches, de battre le beurre, d’écosser les pois, de peler les pommes de terre.
Quand les jeunes filles de Dosenheim, le matin à la lessive, l’appelaient la païenne! elle se regardait avec complaisance dans la fontaine, et, voyant ses beaux cheveux noirs, ses lèvres pourpre, ses dents blanches, son collier de baies d’églantier, elle souriait et murmurait:
«On m’appelle la païenne, parce que je suis plus jolie que les autres.»
Et, du bout de son petit pied, elle agitait l’onde en riant aux éclats.
Catherine, s’apercevant de ces choses, s’en plaignait amèrement:
«Myrtille, disait-elle, n’est bonne à rien... elle ne veut rien faire. J’ai beau la prêcher, la conseiller, la reprendre, elle fait tout de traves. L’autre jour encore, lorsque nous rangions des pommes au fruitier, ne s’avisa-t-elle pas de mordre dans les plus belles, pour voir si elles étaient bien mûres!... Son plus grand talent est de croquer tout ce qu’elle trouve.»
Brêmer lui-même ne pouvait s’empêcher de reconnaître que l’esprit des païens était en elle, et, lorsqu’il entendait sa femme crier du matin au soir: «Myrtille! Myrtille! où es-tu?... Oh! la malheureuse! elle s’est encore sauvée cueillir des mûres dans les ronces!» il riait en lui-même et pensait: «Pauvre Catherine, te voilà comme une poule qui a couvé des œufs de canards; les petits sont à l’eau, tu voles autour, tu les appelles, et c’est comme si tu chantais.»
Tous les ans, après les récoltes, Fritz et Myrtille passaient des journées entières loin de la ferme à faire paître le bétail, chantant, sifflant, cuisant des pommes de terre sous la cendre, et descendant le soir la côte rocailleuse, au son de la trompe d’écorce.
C’étaient les plus beaux jours de Myrtille.
Assise près du feu de chènevottes, sa belle tête brune inclinée sur sa petite main, elle restait immobile des heures entières, comme perdue dans d’immenses rêveries.
Les bandes d’oies et de canards sauvages qui traversent vers la fin de l’automne, le ciel désert, d’une montagne à l’autre par-dessus les grands bois, semblaient l’attrister jusqu’au fond de l’âme. Elle les suivait d’un long...long regard dans les profondeurs sans bornes de l’infini; et, tout à coup elle se levait, étendait les bras et s’écriait:
«Il faut partir... Il faut partir... Ah! je m’en vais.»
Puis elle pleurait la tête entre les genoux, et Fritz, debout près d’elle, pleurait aussi, disant:
«Pourquoi pleures-tu, Myrtille? Qui est-ce qui t’a fait de la peine? Est-ce un garçon du village?... Kasper, Wilhelm, Heinrich? Dis... Je tombe dessus... Dis seulement!
—Non!
—Mais pourquoi pleures-tu donc?
—Je ne sais pas.
—Veux-tu courir au Falberg?
—Non... ce n’est pas assez loin.
—Mais où veux-tu donc aller, Myrtille?
—Là-bas!... là-bas!... faisait-elle, montrant bien loin au-delà des montagnes; où vont les oiseaux!...»
Fritz alors levait les yeux et restait bouche béante.
Un jour de septembre qu’ils se trouvaient ainsi sur la lisière des bois, vers midi, la chaleur était si grande, l’air si calme, que la fumée de leur petit feu, au lieu de monter en colonne grisâtre, se répandait comme de l’eau sous les ronces desséchées. La cigale avait suspendu son chant monotone; pas un insecte ne bourdonnait, pas une feuille ne murmurait, pas un oiseau ne gazouillait. Les bœufs et les vaches, la paupière close, les genoux ployés sous le ventre, se reposaient à l’ombre d’un grand chêne au milieu de la prairie, et parfois l’un d’eux mugissait d’une voix sourde et lente comme pour se plaindre.
Fritz avait d’abord voulu tresser la corde de son fouet, puis il s’était étendu dans l’herbe, le chapeau sur les yeux, et Friedland venait de se coucher près de lui, bâillant jusqu’aux oreilles.
Myrtille seule ne se ressentait pas de cette chaleur accablante. Accroupie près du feu, les bras noués autour des genoux, en plein soleil, elle restait immobile, et ses grands yeux noirs parcouraient les sombres colonnades de la forêt.
Le temps s’écoulait lentement.—La cloche lointaine du village avait tinté midi, puis une heure, puis deux heures, et la jeune bohémienne ne bougeait pas. Ces bois, ces crêtes arides, ces rochers, ces lignes de sapins descendant au revers de la côte, semblaient revêtir pour elle un sens profond, mystérieux.
«Oui, se disait-elle en elle-même, j’ai vu cela... il y a longtemps... longtemps!»
Tout à coup, regardant Fritz qui dormait de toute son âme, elle se leva doucement et se prit à fuir. Ses pieds légers effleuraient à peine le gazon; elle courait, courait, remontant la côte. Friedland retourna la tête nonchalamment et fit mine de la suivre, puis il s’étendit de nouveau comme accablé de lassitude.
Myrtille venait de disparaître au milieu des ronces qui bordent la forêt communale. Elle franchit d’un élan le fossé bourbeux, où grasseyait dans les joncs une grenouille solitaire, et vingt minutes après, elle atteignait la crête de la Roche-Creuse, d’où l’on découvre le pays d’Alsace et les cimes bleuâtres des Vosges.
Alors elle se retourna pour voir si personne ne la suivait: Fritz, son chapeau sur les yeux, dormait toujours au milieu de la grande prairie verdoyante, Friedland aussi, et les bœufs sous leur arbre.
Elle regarda plus loin le village, la rivière, le toit de la ferme, où tourbillonnaient des pigeons, que la distance faisait paraître petits comme des hirondelles; la grande rue tortueuse où se promenaient quelques paysannes en jupe rouge; la petite église moussue où le bon curé Niclausse l’avait baptisée, puis confirmée dans la foi chrétienne.
Et quand elle eut vu tout cela, se tournant vers la montagne, elle contempla les flèches innombrables des sapins pressées sur la pente des abîmes, comme l’herbe des champs.
En présence de ce spectacle grandiose, la jeune bohémienne sentit sa poitrine se dilater, son cœur battre avec une force inconnue, et, reprenant sa course, elle s’élança dans une crevasse tapissée de mousse et de fougères, pour gagner le sentier des pâtres à travers les bois.
Toute son âme, toute sa nature sauvage éclatait alors dans son regard avec une puissance inouïe; elle était comme transfigurée: ses petites mains s’accrochaient au lierre, ses pieds nus aux fissures du rocher.
Elle repartit bientôt sur l’autre pente de la montagne, courant, bondissant, s’arrêtant aussi parfois brusquement et regardant les objets d’alentour,—un arbre, un ravin, une mare isolée, un paquis aux grandes herbes odorantes, —comme frappée de stupeur.
Quoiqu’elle ne se rappelât pas avoir jamais vu ces halliers, ces taillis, ces bruyères, à chaque détour du sentier elle se disait: «Je le savais!... l’arbre était ici... le rocher là... le torrent au-dessous!» Quoique mille souvenirs étranges, pareils à des visions, reparussent à son esprit avec la vivacité de l’éclair, elle n’y comprenait rien et ne s’en rendait pas compte. Elle ne s’était pas encore dit: «Ce qu’il faut à Fritz et aux autres pour être heureux, c’est le village, c’est la prairie, c’est le toit de la ferme, les arbres à fruits du verger, la vache qui donne le lait, la poule qui pond l’œuf; ce sont les provisions de la cave et du grenier, et la chambre chaude en hiver! Mais moi, je n’ai pas besoin de tout cela, car je suis païenne, vraiment païenne! Je suis née dans les bois, comme l’écureuil sur le chêne, l’épervier sur le roc, la grive sur le sapin.»
Non, elle n’avait jamais réfléchi à ces choses, mais l’instinct la guidait; et c’est ainsi que, poussée par cette force étrange, elle atteignit, au coucher du soleil, le plateau déboisé de la Kohle-Platz, où les bohémiens qui vont d’Alsace en Lorraine s’arrêtent d’habitude pour passer la nuit, et suspendent leur marmite au milieu des bruyères.
Là, Myrtille, fatiguée, les pieds meurtris, sa petite jupe rouge déchirée par les ronces, s’assit au pied d’un chêne.
Longtemps elle resta immobile, le regard perdu dans l’espace, écoutant le vent bruire dans les hautes sapinières, heureuse de se sentir seule dans cette solitude.
La nuit vint. Les étoiles apparurent par milliers dans les sombres profondeurs du ciel, puis, la lune s’étant levée, ses rayons limpides argentèrent doucement les bouleaux épars aux flancs de la côte.
Le sommeil commençait à gagner la jeune bohémienne, sa tête s’inclinait, quand, au loin, dans les bois, des clameurs l’éveillèrent.
Elle prêta l’oreille, les mêmes voix traversèrent la nuit: Brêmer, Fritz, tous les gens de la ferme étaient à sa recherche.
Alors, sans hésiter, Myrtille s’élança plus avant dans la forêt, ne s’arrêtant que de loin en loin, pour écouter encore.
Les cris s’affaiblissaient.
Bientôt elle n’entendit plus que les battements précipités de son cœur, et poursuivit sa marche d’un pas moins rapide.
Enfin, bien tard, lorsque la lune retire ses derniers rayons du feuillage, n’en pouvant plus, elle s’affaissa dans les bruyères et s’endormit profondément.
Elle était alors à quatre lieues de Dosenheim, près des sources de la Zinsel; les recherches de Brêmer ne pouvaient s’étendre jusque-là.
II
Table des matières
Il faisait grand jour quand Myrtille s’éveilla dans la solitude du Schlossberg, sous un vieux sapin rongé par la mousse. Une grive chantait au-dessus d’elle, une autre lui répondait au loin, bien loin dans la vallée. La brise matinale agitait le feuillage comme un frisson, mais l’air, déjà chaud, se chargeait des mille parfums du lierre, de la verveine, des mousses et du chèvrefeuille sauvage.
La jeune bohémienne ouvrit les yeux tout émerveillée; elle regarda, puis se rappelant qu’elle n’entendrait plus Catherine crier: «Myrtille!... Myrtille!... où donc es-tu, malheureuse? » elle sourit, et prêta l’oreille au chant de la grive.
Près de là murmurait une source; l’enfant n’eut qu’à tourner un peu la tête, pour voir l’eau vive jaillir le long du rocher et se répandre dans l’herbe. Au-dessus de la roche pendait un arbousier tout chargé de grappes rouges.
Myrtille avait soif, mais elle se sentait si paresseuse, si contente d’entendre l’eau bruire et la grive chanter, qu’elle n’eut pas le courage de déranger cette harmonie, et laissa retomber sa jolie tête brune, souriant et regardant le jour à travers ses paupières:
«Voilà comme je serai toujours, se disait-elle. Que voulez-vous?... je suis paresseuse... C’est le bon Dieu qui l’a voulu!»
En rêvant ainsi, elle se représentait la ferme avec son grand coq, les poules, et puis les œufs cachés au fond de la grange, sous quelques brins de paille.
«Si j’avais deux œufs, se disait-elle, deux œufs cuits durs comme Fritz en avait hier dans son sac, avec une croûte de pain et du sel, cela me ferait plaisir. Mais bah!... quand on n’a pas d’œufs, les mûres et les myrtilles sont aussi très-bonnes...»
Une odeur de myrtilles lui fit alors ouvrir ses jolies narines:
«Il y en a, murmura-t-elle, je les sens!»
Elle ne se trompait pas, les bruyères en étaient encore pleines.
Au bout d’un instant, n’entendant plus la grive chanter, elle se leva sur le coude et vit l’oiseau qui becquetait une des grappes de l’arbousier.
Elle alla puiser quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, et remarqua que le cresson ne manquait pas aux alentours.
Alors, chose qui ne lui était jamais arrivée, certaines paroles du curé Niclausse lui revinrent en mémoire:
«Considérez les oiseaux: ils ne sèment ni ne
«moissonnent; ils n’ont ni cellier ni grenier,
«cependant Dieu les nourrit!
«Considérez les lis et voyez comme ils crois-
«sent; ils ne travaillent ni ne filent; cepen-
«dant je vous déclare que Salomon, dans toute
«sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un
«d’eux.
«Si Dieu a soin de nourrir l’oiseau et de
«vêtir l’herbe des champs, combien n’aura-
«t-il pas soin de vous nourrir et de vous vêtir!
«O hommes de peu de foi!... Ne vous in-
«quiétez donc point de ces choses; ce sont les
«païens et les gens du monde qui les recher-
«chent: votre père ne sait-il pas que vous en
«avez besoin?»
«Hé ! pensa Myrtille, quand la mère Catherine m’appelait païenne, j’aurais bien pu lui répondre: «C’est vous qui êtes des païens, car vous semez, vous récoltez; et nous sommes de bons chrétiens, puisque nous vivons comme les oiseaux du ciel.»
Elle terminait à peine ces réflexions, qu’un bruit de pas dans les feuilles sèches lui fit lever la tête.
Elle allait fuir, quand un bohémien de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, le teint brun, la tête crépue, les yeux brillants, les grosses lèvres épanouies, se laissa glisser le long du roc, et la regardant d’un œil ravi, s’écria:
«Almâni?
—Almâni! répondit Myrtille tout émue.
—Hé hé ! fit le garçon, de quelle troupe?
—Je ne sais pas... je la cherche...»
Et sans détour, elle lui raconta comment Brêmer l’avait élevée, et comment elle s’était échappée la veille de sa maison.
Le jeune bohémien souriait et montrait ses dents blanches.
«Moi, dit-il en étendant le bras, je vais à Hazlach; c’est demain la fête, toute notre bande y sera: Ppifer-Karl, Melchior, la Mésange-bleue, Fritz le clarinette, Coucou-Péter et la Pie-Noire. Les femmes disent la bonne aventure. Nous autres, nous faisons de la musique. Si tu veux... viens avec moi!
—Je veux bien,» dit Myrtille en baissant les yeux.
Alors il l’embrassa, lui mit son sac sur le dos, et prenant son bâton des deux mains, il s’écria:
L’Être des êtres a décidé, dit-il. (Page 13.)

«Femme, tu seras à moi.... Tu porteras mon sac et je te nourrirai. Marche!»
Et Myrtille, si paresseuse à la ferme, marcha de bon cœur.
Lui suivait en chantant, et galopant tour à tour sur les mains et sur les pieds, tant il était joyeux!
Depuis ce jour on n’a plus entendu parler de Myrtille.
Fritz faillit mourir en voyant qu’elle ne revenait pas; mais ayant épousé, quelques années plus tard, Grédel Dick, la fille du meunier, une bonne grosse fille, bien fraîche, bien appétissante, il se consola de son malheur.
Catherine alors parut satisfaite, car Grédel Dick était la plus riche héritière du village.
Brêmer seul resta triste; il aimait Myrtille comme son propre enfant, et finit par tomber malade.
Un jour d’hiver qu’il s’était levé, et qu’il regardait par la fenêtre, voyant une bohémienne couverte de haillons traverser la vallée encombrée de neige, un sac sur le dos, il s’assit en poussant un long soupir.
«Qu’as-tu donc, Brêmer?» lui demanda sa femme.
Comme il ne répondait pas, elle s’approcha et vit qu’il était mort,
FIN DE MYRTILLE.
ILLUSTRATIONS DE ÉMILE BAYARD.
Table des matières
HUGUES-LE-LOUP
PAR
ERCKMANN-CHATRIAN
La Peste-Noire. (Page 4.)

I
Table des matières
Vers les fêtes de Noël de l’année 18.., un matin que je dormais profondément à l’hôtel du Cygne, à Fribourg, le vieux Gédéon Sperver entra dans ma chambre en s’écriant:
«Fritz, réjouis-toi!... je t’emmène au château de Nideck, à dix lieues d’ici. Tu connais Nideck?... la plus belle résidence seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!»
Notez bien que je n’avais pas vu Sperver, mon respectable père nourricier, depuis seize ans; qu’il avait laissé pousser toute sa barbe, qu’un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu’il me tenait sa lanterne sous le nez.
«D’abord, m’écriai-je, procédons méthodiquement: qui êtes-vous?
—Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat... Moi qui t’ai nourri, élevé ; moi qui t’ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard au coin d’un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!... Ingrat, il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelée.
—A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.—Maintenant, embrassons-nous. »
Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s’essuyant les yeux du revers de la main, reprit:
«Tu connais Nideck?
—Sans doute... de réputation... Que fais-tu là ?
—Je suis premier piqueur du comte,
—Et tu viens de la part de qui?
—De la jeune comtesse Odile.
—Bon... quand partons-nous?
—A l’instant même. Il s’agit d’une affaire urgente; le vieux comte est malade, et sa fille m’a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts.
—Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu’il fait; depuis trois jours il ne cesse pas de neiger.
—Bah! bah! Suppose qu’il s’agisse d’une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire préparer un morceau.
Il sortit.
«Ah! reprit le brave homme en revenant, n’oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus.»
Puis il descendit.
Je n’ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement d’épaule. Je m’habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.
«Hé ! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s’écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l’étrier, car les chevaux s’impatientent. A propos, j’ai fait mettre ta valise en croupe.
—Comment, ma valise?
—Oui, tu n’y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c’est indispensable, je t’expliquerai ça tout à l’heure.»
Nous descendîmes dans la cour de l’hôtel.
En ce moment, deux cavaliers arrivaient: ils semblaient harassés de fatigue; leurs chevaux étaient blancs d’écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:
«Les belles bêtes!... des valaques... quelle finesse! de vrais cerfs. Allons, Niclause, allons donc, dépêche-toi de leur jeter une housse sur les reins; le froid pourrait les saisir.»
Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d’Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à l’étrier; je découvris seulement la longue moustache brune de l’un d’eux, et ses yeux noirs d’une vivacité singulière.
Ils entrèrent dans l’hôtel.
Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes.
Nous voilà partis.
Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d’ardeur; nous volions sur la neige. En dix minutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Fribourg.
Le temps commençait à s’éclaircir. Aussi loin que pouvaient s’étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seuls compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d’une voix rauque: «Misère!... misère!... misère!...»
Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freyschutz; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d’eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
«Hé ! he! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s’appelle une jolie matinée d’hiver!
—Sans doute, mais un peu rude.
—J’aime le temps sec, moi; ça vous rafraîchit le sang. Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes. »
Je souriais du bout des lèvres.
Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer côte à côte avec moi.
«Fritz, me dit-il d’un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.
—J’y pensais.
—D’autant plus qu’un grand nombre de médecins ont déjà visité le comte.
—Ah!
—Oui, il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade; de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines; et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l’œil pour observer sa physionomie. Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance.
—Diable! comme tu nous traites!
—Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s’il m’arrivait de me casser une jambe, j’aimerais mieux me confier à toi qu’à n’importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de l’intérieur du corps, vous n’avez pas encore découvert de lunette pour voir ce qui s’y passe.
—Qu’en sais-tu?»
A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il.
Pourtant il reprit:
«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à propos, car la maladie du comte est précisément à l’intérieur: c’est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines?
—On le dit, mais, ne l’ayant pas observé par moi-même, j’en doute.
—Tu n’ignores pas, au moins, qu’il y a des fièvres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée d’une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous reviennent à minute fixe.
—Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu... ces maladies périodiques font mon désespoir.
—Tant pis!... la maladie du comte est périodique, elle revient tous les ans, le même jour, à la même heure; sa bouche se remplit d’écume, ses yeux deviennent blancs comme des billes d’ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents grincent les unes contre les autres.
—Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?
—Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l’homme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d’honneurs. Il a tout ce que les autres désirent. Malheureusement sa fille refuse tous les partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le chagrine de penser que l’antique race des Nideck va s’éteindre.
—Comment sa maladie s’est-elle déclarée?
—Tout à coup, il y a dix ans.
En ce moment le brave homme parut se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra lentement, puis l’ayant allumé :
«Un soir, dit-il, j’étais seul avec le comte dans la salle d’armes du château. C’était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier toute la journée dans les gorges du Rhéethâl, et nous étions rentrés, à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés depuis la queue jusqu’à la tête. Il faisait juste un temps comme celui-ci: froid et neigeux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps il s’arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s’accumulait la neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l’on n’entendait plus rien que le bruit des grandes bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu’un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les vitres de l’aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se détacha: de blanches qu’elles étaient, les fenêtres devinrent toutes noires de ce côté...
—Ces détails ont-ils du rapport avec la maladie de ton maître?
—Laisse-moi finir... tu verras. A ce cri, le comte s’était arrêté, les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un chasseur qui entend venir la bête. Moi je me chauffais toujours, et je pensais: «Est-ce qu’il n’ira pas se coucher bientôt?» Car, pour dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois, j’y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans l’abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.—Au même instant, le comte tourne sur ses talons; il écoute, ses lèvres remuent; je vois qu’il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains, les mâchoires serrées, les yeux blancs. Moi je lui crie: «Monseigneur, qu’avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe sur les dalles, la face contre terre. Aussitôt j’appelle au secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se trouve près de la fenêtre; et comme j’étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d’apoplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d’y penser!»
Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d’un air mélancolique:
«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s’est logé dans les murs de Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si l’on fait le moindre bruit, si l’on remue, il se retourne, il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t’en! va-t’en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi! n’ai-je pas assez souffert?» C’est horrible de l’entendre, et moi, moi, qui l’accompagne de près à la chasse, qui sonne du cor lorsqu’il frappe la bête, moi, qui suis le premier de ses serviteurs, moi, qui me ferais casser la tête pour son service; eh bien! dans ces moments-là, je voudrais l’étrangler, tant c’est abominable de voir comme il traite sa propre fille!»
Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fîmes un temps de galop.
J’étais devenu tout pensif. La cure d’une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible. C’était évidemment une maladie morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l’existence.
Toutes ces pensées m’agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m’inspirer de la confiance, m’avait abattu: triste disposition pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l’antique castel du Nideck, tout au bout de l’horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hottes aux angles de l’édifice. Ce n’était encore qu’un vague profil, se détachant à peine sur l’azur du ciel; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.
En ce moment Sperver ralentit sa marche et s’écria:
«Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...»
Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.
«Qu’est-ce que cela? s’écria Gédéon tout surpris. Ne vois - tu rien, Fritz?... est - ce que?...»
Il ne termina point sa phrase et m’indiquant, à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige:
«La Peste-Noire!» fit-il d’un accent si troublé que j’en fus moi-même tout saisi.
En suivant du regard la direction de son geste, j’aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d’un vautour.
Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s’étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J’eus peine à le rejoindre.
«Ah çà ! lui criai-je; que diable fais-tu? C’est une plaisanterie?
—Une plaisanterie! non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet! Je ne suis pas superstitieux, mais cette rencontre me fait peur.»
Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.
«Fritz, me dit-il d’un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne connais pas la première lettre; eh bien! apprends de moi qu’on a toujours tort de rire de ce qu’on ne comprend pas. Ce n’est pas sans raison que j’appelle cette femme la Peste-Noire. Dans tout le Schwartz-Wald elle n’a pas d’autre nom; mais c’est ici, au Nideck, qu’elle le mérite surtout!»
Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n’y comprends rien.
—Oui, c’est notre perte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas, c’est d’elle que vient tout le mal: c’est elle qui tue le comte!
—Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable influence?
—Que sais-je, moi? Ce qu’il y a de positif, c’est qu’au premier jour du mal, au moment où le comte est saisi de son attaque, vous n’avez qu’à monter sur la tour des signaux, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tiefenbach et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles; on dirait qu’il l’entend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit: «Gédéon, elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l’empêcher de trembler; mais il répète toujours en bégayant, les yeux écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!...» Alors, je monte dans la tour de Hugues; je regarde longtemps... Tu sais, Fritz, que j’ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j’aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille: les attaques commencent; le comte crie!... Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne: alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau, il écume, ses yeux tournent. Oh! la misérable!... Et dire que je l’ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m’a empêché de lui envoyer une balle. Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!...» Pauvre homme, ménager celle qui le tue, car elle le tue, Fritz; il n’a déjà plus que la peau et les os!»
Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille, pour qu’il me fût possible de le ramener au sens commun. D’ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité ? Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l’ardeur de la foi, que les autres contestent d’un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens avec l’ignorance universelle!
Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère, et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.
«Bah! je m’en moque, dit-il, le pis qui puisse m’arriver, c’est d’être pendu.
—C’est déjà beaucoup trop pour un honnête homme.
—Hé ! c’est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J’aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l’apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, éternuer, comme dans les autres maladies.
—Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
—Barbe grise tant que tu voudras, c’est ma manière de voir. J’ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la sorcière; de temps en temps j’en renouvelle l’amorce, et si l’occasion se présente...»
Il termina sa pensée par un geste expressif.
«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort. Je suis de l’avis du comte de Nideck: «Pas de
«sang!» Un grand poète a dit:—«Tous les
«flots de l’Océan ne peuvent laver une goutte
«de sang humain!»—Réfléchis à cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion.»
Ces paroles parurent faire impression sur l’esprit du vieux braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression pensive.
Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d’hiver, la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux, qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l’approche du gîte.
De temps en temps, Sperver regardait en arrière avec une inquiétude visible; et moi-même je n’étais pas exempt d’une certaine appréhension indéfinissable, en songeant à l’étrange description que le piqueur m’avait faite de la maladie de son maître.
D’ailleurs, l’esprit de l’homme s’harmonise avec la nature qui l’entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air morne et pétrifié qui fait mal à voir.
A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares; quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des sapinières, lorsque tout à coup, au sortir d’un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute masse noire piquée de points lumineux.
Sperver s’était arrêté en face d’une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.
«Nous y sommes!» s’écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
Il saisit le pied de cerf, et le son clair d’une cloche retentit au loin.
Après quelques minutes d’attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, et fourré comme un chat.
Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un rêve des Niebelungen.
Il s’avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, écarquillant les yeux et s’efforçant de nous voir dans la nuit.
«Est-ce toi, Sperver? fit-il d’une voix enrouée.
—Ouvriras-tu, Knapwurst? s’écria le piqueur. Ne sens-tu pas qu’il fait un froid de loup?
—Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui... oui... c’est bien toi... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!»
La porte s’ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d’un: «Wilkom, her docter (soyez le bienvenu, monsieur le docteur),» qui semblait vouloir dire: «Encore un qui s’en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux.
II
Table des matières
En suivant Sperver, qui montait l’escalier d’un pas rapide, je pus me convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C’était une véritable forteresse taillée dans le roc; ce qu’on appelait château d’embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, répétaient au loin le bruit de nos pas, et l’air du dehors, pénétrant par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors d’haleine. Enfin il s’arrêta sur un large palier, et me dit:
«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
—Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire.
—Tu trouveras là notre majordome, Tobie Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la campagne de France sous le comte.
—Très-bien!
—Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui se prétend de bonne famille.
—Pourquoi pas?
—Oui; mais, entre nous, c’est tout bonnement une ancienne cantinière de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l’a épousée par reconnaissance; tu comprends...
—Cela suffit. Ouvre toujours, je gêle.»
Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon Allemand, tenait à m’édifier sur le compte des personnages avec lesquels j’allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:
«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste, mais qui n’a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf, le sommelier; Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins qu’ils ne soient déjà couchés!»
Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le seuil d’une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du Nideck.
Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice; à droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le temps;—sur le buffet, un tonneau, des verres, des bouteilles;—à gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les différents épisodes d’une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d’étain.
Je vis tout cela d’un coup d’œil; mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.
Je reconnus le majordome à sa jambe de bois: un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d’acier larges comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d’argent. Il était en train de tourner le robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil comme des verres de montre.
Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d’une robe de stoff à grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l’organe olfactif de la vieille et celui d’un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l’œil d’un air malin, et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
«Combien de cartes? demandait-il.
—Deux, répondait la vieille.
—Et toi, Christian?
—Deux....
—Ha! ha!.... Je vous tiens!.... Coupez le roi! coupez l’as!... Et celle-ci, et celle-là... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France!
—Monsieur Christian, vous n’avez pas d’égards pour le beau sexe.
—Au jeu de cartes, on ne doit d’égards à personne.
—Mais vous voyez bien qu’il n’y a plus de place!
—Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la ressource.»
En ce moment Sperver s’écria:
«Camarades, me voici!
—Hé ! Gédéon... Déjà de retour?»
Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre. Tout le monde se tourna de notre côté.
«Et Monseigneur va-t-il mieux?
—Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu!
—C’est toujours la même chose?
—A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l’œil.»
Sperver s’en aperçut.
«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s’en aille. Si l’on m’avait écouté plus tôt... Enfin, il vaut mieux tard que jamais.»
Marie Lagoutte m’observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s’adressant au majordome:
«Allons donc, monsieur Offenloch, allons donc, s’écria-t-elle, remuez-vous, présentez un siège à monsieur le docteur. Vous restez là, bouche béante comme une carpe. Ah! Monsieur... ces Allemands!...»
Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.
«Permettez, Monsieur...
—Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
—Donnez, donnez toujours... Il fait un temps... Ah! Monsieur, quel pays!...
—Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige, nous arrivons à temps—Hé ! Kasper! Kasper!...»
Un petit homme, plus haut d’une épaule que de l’autre, et la figure saupoudrée d’un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée:
«Me voici!
—Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues... tu sais?
—Oui, Sperver, tout de suite.
—Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur; Knapwurst te la remettra. Quant au souper...
—Soyez tranquille, je m’en charge.
—Très-bien, je compte sur toi.»
Le petit homme sortit, et Gédéon, après s’être débarrassé de sa pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon arrivée.
J’étais vraiment confus de l’empressement de Marie Lagoutte.
«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur; vous vous êtes-assez rôti, j’espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes... C’est cela.»
Puis, me présentant sa tabatière:
«En usez-vous?
—Non, ma chère dame, merci.
—Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort: c’est le charme de l’existence.»
Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants:
«Vous arrivez à propos: monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une attaque furieuse, n’est-ce pas, monsieur Offenloch?
—Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
—Ce n’est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas; car il ne se nourrit pas, Monsieur. Figurez-vous que je l’ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.
—Et sans boire un verre de vin, ajouta le majordome, en croisant ses petites mains replètes sur sa bedaine.»
Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
Aussitôt maître Tobie Offenloch vint s’asseoir à ma droite et me dit:
Nous entrâmes précipitamment dans la tour. (Page 12.)

«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de markobrünner par jour.
—Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre homme est maigre à faire peur.
—Nous avons du markobrünner de soixante ans. reprit le majordome, car les Français ne l’ont pas tout bu, comme le prétend madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n’y a rien comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
—Dans le temps, dit le grand veneur d’un air mélancolique, dans le temps, monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se portait bien; depuis qu’il n’en fait plus, il est malade.
—C’est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l’appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
—Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures du bon Dieu comme les hommes.»
Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j’entendais le vent fouetter les vitres et s’engouffrer dans les meurtrières avec des sifflements lugubres.
Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi je réfléchissais à l’étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre réciproquement de conseils.
Lieverlé ! s’écrie Sperver. (Page 15.)

En ce moment, le majordome se leva.
«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s’appuyant au dos de mon fauteuil.
—Je vous remercie, je ne bois jamais avant d’aller voir un malade.
—Quoi! pas même un petit verre de vin?
—Pas même un petit verre de vin.»
Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d’un air tout surpris.
«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui: j’aime mieux boire en mangeant, et prendre un verre de cognac après. Dans mon pays, les dames prennent leur cognac; c’est plus distingué que le kirsch!»
Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entr’ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
Je saluai l’honorable compagnie, et, comme j’entrais dans le couloir, j’entendis la femme du majordome dire à son mari:
«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»
Sperver paraissait inquiet, il ne disait rien; j’étais moi-même tout pensif.
Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoutte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme l’ornithomyse, sous l’aile puissante du vautour.
Bientôt Gédéon m’ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonné d’or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d’un globe de cristal dépoli, l’éclairait vaguement. D’épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on eût dit l’asile du silence et de la méditation.
En entrant, Sperver souleva un flot de lourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l’abîme et je compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.
Moi, j’avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade: c’était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge, que l’art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je l’ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
A mon approche, Odile s’était levée.
«Soyez le bienvenu, monsieur le docteur,» me dit-elle avec une simplicité touchante; puis m’indiquant du geste l’alcôve où reposait le comte: «Mon père est là.»
Je m’inclinai profondément, et sans répondre, tant j’étais ému, je m’approchai de la couche du malade.
Sperver, debout à la tête du lit, élevait d’une main la lampe, tenant de l’autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.
Dès le premier instant, je fus saisi de l’étrange physionomie du seigneur de Nideck, et, malgré toute l’admiration respectueuse que venait de m’inspirer sa fille, je ne pus m’empêcher de me dire: «C’est un vieux loup!»
En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d’une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face; l’étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l’œil terne et froid; la barbe courte et drue s’épanouissant autour des mâchoires osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les affinités animales me traversèrent l’esprit.
Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade: il était sec, nerveux; la main était petite et ferme.
Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.
Que faire?
Je réfléchissais; d’un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l’autre, Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, épiant mes moindres gestes... m’imposaient une contrainte pénible. Cependant je reconnus qu’il n’y avait rien de sérieux à entreprendre.
Je laissai le bras, j’écoutai la respiration. De temps en temps une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours, s’accélérait, et devenait haletant. Le cauchemar oppressait évidemment cet homme: épilepsie ou tétanos, qu’importe?... Mais la cause... la cause... voilà ce qu’il m’aurait fallu connaître et ce qui m’échappait.
Je me retournai tout pensif.
«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
—La crise d’hier touche à sa fin, Madame. Il s’agirait de prévenir une nouvelle attaque.
—Est-ce possible, monsieur le docteur?»
J’allais répondre par quelque généralité scientifique, n’osant me prononcer d’une manière positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
«Des étrangers!» dit Sperver.
Il y eut un instant de silence.
«Allez voir! dit Odile, dont le front s’était légèrement assombri. Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l’hospitalité dans de telles circonstances?... C’est impossible!»
Presque aussitôt la porte s’ouvrit; une tête blonde et rose parut dans l’ombre et dit à voix basse:
«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d’un écuyer, demande asile au Nideck... Il s’est égaré dans la montagne.
—C’est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prévenir le majordome de recevoir M. le baron de Zimmer. Qu’il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l’empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu’on éveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.»
Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c’est que l’accomplissement des devoirs de l’opulence élève l’âme.
Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction d’Odile de Nideck, son profil d’une pureté de lignes qu’on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques, ces idées me passaient par l’esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.
«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
—Oui, Madame.
La suivante s’éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions.
Odile s’était retournée.
«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde.
—C’est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d’élite appartiennent à toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d’en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!»
Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la main.
Au bout d’un instant elle reprit:
«Ah! Monsieur, si vous sauviez mon père!...
—Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, Madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour
—L’espérez-vous?
—Avec l’aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n’est pas impossible. Je vais y réfléchir.»
Odile, tout émue, m’accompagna jusqu’à la porte. Sperver et moi nous traversâmes l’antichambre, ou quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d’entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules:
«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire: qu’en penses-tu?
—Il n’y a rien à craindre pour cette nuit.
—Bon, je sais cela, tu l’as dit à la comtesse; mais demain?
—Demain?
—Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas empêcher l’attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu’il en meure?
—C’est possible, mais je ne le crois pas.
—Eh! s’écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c’est que tu en es sûr!»
Et me prenant bras dessus bras dessous, il m’entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-Bloudericet son écuyer nous apparurent, précédés de Seb t portant une torche allumée. Ils se rend nt à leur appartement, et ces deux personnag es, le manteau jeté sur l’épaule, les bottes molles à la hongroise montant jusqu’aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert-pistache à brandebourgs, le colbac d’ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d’étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.
«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Fribourg. Ils nous ont suivis de près.
—Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée; il a le profil d’aigle et porte les moustaches à la Wallenstein.»
Ils disparurent dans une travée latérale.
Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je? cela n’en finissait plus.
«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits, la chapelle, où l’on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s’est fait protestant. Voici la salle d’armes.»
Toutes choses qui m’intéressaient médiocrement
Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche:
«Prends garde à la lumière, dit-il. Attention! »
En même temps il poussa la porte, et l’air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
«Ah! ah! ah! s’écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu’aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc... Ne crains rien... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour.»
Et le brave homme sortit pour me donner l’exemple.
La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut, dans les nuages? Pourquoi se promènent-ils à cette heure?»
«La vieille sorcière nous regarde peut-être, » pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m’indiquer la route et marchait à grands pas.
Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel bonheur de se retrouver à l’abri d’épaisses murailles!
J’avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m’écriai:
«Dieu soit loué ! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
—Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en l’air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds, j’aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien compris mes ordres.»
Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,» car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient l’influence délicieuse de la chaleur.
A cet aspect, je sentis s’éveiller en moi une véritable faim canine; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:
«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps, mettons-nous à l’aise; les gelinottes ne veulent pas s’envoler. D’abord, tes bottes doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussure; c’est mon principe. Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes... Bien... je la tiens... En voilà une!... Passons à l’autre... C’est cela!... Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos. A la bonne heure!»
Il en fit autant, puis d’une voix de stentor:
«Maintenant, Fritz, s’écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand:—
«Si c’est le diable qui a fait la soif, à coup sûr
«c’est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!»
III
Table des matières
Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine:
«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des étangs!»
Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait:
«Nous avons aussi des coteaux, verts au printemps, et pourpres en automne!... A ta santé, Fritz!
—A la tienne, Gédéon!»
C’était merveille de nous voir; nous nous admirions l’un l’autre.
La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient; et dehors, le vent des nuits d’hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu’il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s’engloutissent, et que la lune pâle regarde l’éternelle bataille!
Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d’un vieux vin de Brumberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords; il me le présenta en s’écriant:
«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck. Bois jusqu’à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!»
Ce qui fut fait.
Puis il le remplit de nouveau, et répétant d’une voix retentissante:
«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck mon maître!»
Il le vida gravement à son tour.
Alors une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.
Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l’air, les bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.
C’était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d’une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre. Tout au fond, j’aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit, un lit à ras de terre, ayant, je crois, une peau d’ours pour couverture; et, dans cette grande niche, une autre plus petite, ornée d’une statuette de la Vierge, taillée dans le même bloc de granit et couronnée d’une touffe d’herbes fanées.
«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n’est pas grandiose, ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la tour de Hugues; c’est vieux comme la montagne, Fritz, ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre.
—C’est égal, tu m’as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
—Il ne faut pas t’y tromper, Fritz, c’est la salle d’honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu’il en arrive; tu comprends, la vieille tour de Hugues, c’est ce qu’il y a de mieux!
—Qui cela, Hugues?
—Eh! Hugues-le-Loup!
—Comment, Hugues-le-Loup?
—Sans doute, le chef de la race des Nideck, un rude gaillard, je t’en réponds!—Il est venu s’établir ici avec une vingtaine de reiters et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut de la montagne. Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon, nous tombons dessus comme des loups; nous leur mangeons la laine sur le dos, et si le cuir suit la laine, tant mieux! D’ici, nous verrons de loin: nous verrons les défilés du Rhéethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald. Gare aux marchands!» Et ils l’ont fait, les gaillards, comme ils l’avaient dit. Hugues-le-Loup était leur chef. C’est Knapwurst qui m’a conté ça, le soir, à la veillée.
—Knapwurst?
—Le petit bossu... tu sais bien... qui nous a ouvert la grille. Un drôle de corps, Fritz, toujours niché dans la bibliothèque.
—Ah! vous avez un savant au Nideck?
—Oui, le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille. Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque; on dirait un gros rat. Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes. C’est lui qui t’en débiterait, Fritz. Il appelle ça des chroniques!... ha! ha! ha!»
Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants sans trop savoir pourquoi.
«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s’appelle la tour de Hugues... de Hugues-le-Loup?
—Je te l’ai déjà dit, que diable!... ça t’étonne?
—Non!
—Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose. A quoi rêves-tu?
—Mon Dieu... ce n’est pas le nom de cette tour qui m’étonne; ce qui me fait réfléchir, c’est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n’as vu que la flèche des sapins, les cimes neigeuses du Wald-Horn, les gorges du Rhéethal; toi qui n’as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck, courir les sentiers du Schwartz-Wald, battre les broussailles, aspirer le grand air, le plein soleil, la vie libre des bois, je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge: voilà ce qui m’étonne, ce que je ne puis comprendre. Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s’est faite.»
L’ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu’il plaça sur son brûle-gueule; puis, le nez en l’air, les yeux fixés au hasard, il répondit d’un air pensif.
«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d’un rocher!—Oui, c’est vrai, j’ai aimé le grand air, et je l’aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d’être ballotté par le vent, j’aime à rentrer maintenant dans ma caverne, à boire un bon coup... à déchiqueter tranquillement un morceau de venaison, et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir, il m’a rencontré au clair de lune et m’a dit: «Camarade qui chasses tout seul, viens chasser avec moi! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c’est ta nature; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l’aigle de la montagne, je m’appelle Nideck!»
Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:
«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement avec un ami ma bouteille d’affenthâl ou de...»
En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s’interrompit et prêta l’oreille.
«C’est un coup de vent, lui dis-je.
—Non, c’est autre chose. N’entends-tu pas la griffe qui râcle?... C’est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé ! ouvre, Blitz!» s’écria le brave homme en se levant; mais il n’avait pas fait deux pas, qu’un danois formidable s’élançait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi:
«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m’aimer ainsi?... Regarde-moi cette tête, ces yeux, ces dents.»
Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses:
«Laisse-moi, Lieverlé ; je sais bien que tu m’aimes. Parbleu! qui m’aimerait, si tu ne m’aimais, toi?»
Et Gédéon alla fermer la porte.
Je n’avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé ; sa taille atteignait deux pieds et demi. C’était un formidable chien d’attaque, au front large, aplati, à la peau fine: un tissu de nerfs et de muscles entrelacés; l’œil vif, la patte allongée; mince de taille, large du corsage, des épaules et des reins, mais sans odorat. Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n’existe plus!
Sperver étant revenu s’asseoir passait la main sur la tête de son Lieverlé avec orgueil, et m’en énumérait les qualités gravement.
Lieverlé semblait le comprendre.
«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d’un coup de mâchoire. C’est ce qu’on appelle une bête parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n’a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n’ai pas besoin de te dire qu’il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j’ai peur pour mon Lieverlé : il a l’attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir... j’en frémis! Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.»
Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la cuisse et qui va jusqu’à la poitrine: c’est un sanglier qui lui a fait ça! Pauvre bête!... il ne lâchait pas l’oreille... nous suivions la piste au sang. J’arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l’empoigne à bras le corps, je le roule dans mon manteau et j’arrive ici. J’étais hors de moi! Heureusement les boyaux n’étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de trois jours, il se léchait déjà : un chien qui se lèche est sauvé ! Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons, nous deux!»
J’étais vraiment attendri de l’affection de l’homme pour ce chien, et du chien pour cet homme; ils se regardaient l’un l’autre jusqu’au fond de l’âme. Le chien agitait sa queue, l’homme avait des larmes dans les yeux.
Sperver reprit:
«Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir; une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé, attrape!»
Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit:
«Fritz, s’il te tenait par le fond de la culotte, tu n’irais pas loin!
—Moi comme un autre, parbleu!»
Le chien alla s’étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant. Il se mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l’œil avec satisfaction. L’os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la moelle!
«Hé ! fit le vieux braconnier, si l’on te chargeait d’aller lui reprendre son os, que dirais-tu?
—Diable! ce serait une mission délicate.»
Alors nous nous mîmes à rire de bon cœur. Et Sperver, étendu dans son fauteuil de cuir roux, le bras gauche pendu par-dessus le dossier, l’une de ses jambes sur un escabeau, l’autre en face d’une bûche qui pleurait dans la flamme, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.
Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu:
«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m’as pas tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château, c’est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme.»
Gédéon fronça le sourcil, une larme voila son regard; il se redressa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l’ongle du pouce:
«Eh bien! oui, dit-il, c’est vrai, ma femme est morte!... Voilà ce qui m’a chassé des bois. Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse sans grincer des dents. J’ai déployé mon aile de ce côté ; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut; et quand, par hasard, la meute tourne là-bas, je laisse tout aller au diable! je rebrousse chemin... je tâche de penser à autre chose.»
Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne; je me repentais d’avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner,
Étrange impression! an mot, un seul, nous avait jetés dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.
Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d’un orage, nous fit tressaillir.
Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de devant; mais, la tête haute, l’oreille droite, l’œil étincelant, il écoutait... il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.
Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles: pas un bruit, pas un soupir; au dehors, le vent s’était calmé ; rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s’échappait de la poitrine du chien,
Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix sec, rauque, épouvantable; les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.
Lieverlé, la tête basse, semblait regarder à travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu’ à leur racine, laissaient voir deux rangées de dents blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois il s’arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l’angle inférieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d’entamer le granit.
Nous l’observions sans rien comprendre à son irritation.
Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit bondir.
«Lieverlé ! s’écria Sperver en s’élançant vers lui, que diable as-tu? Est-ce que tu es fou?»
Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l’épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.
«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. Allons, couche-toi, ne m’agace plus les nerfs.»
Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s’ouvrit, et le gros, l’honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde d’une main, sa canne de l’autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie, apparut sur le seuil.
«Salut! l’honorable compagnie, dit-il, hé ! que faites-vous donc là ?
—C’est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un tapage!... Figurez-vous qu’il s’est hérissé contre ce mur. Je vous demande pourquoi?
—Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l’escalier de la tour,» fit le brave homme en riant.
Puis déposant son falot sur la table:
«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d’une faiblesse pour vos chiens, d’une faiblesse! Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l’heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la jambe, voyez: ses dents y sont encore marquées!une jambe toute neuve! Canaille de bête!
—Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien, ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu’il n’était pas attaché, Lieverlé ? La pauvre bête a encore la corde au cou.
—Hé ! ce que je vous en dis, ce n’est pas pour moi,—quand ils approchent, j’ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant,—c’est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château.»
Tobie s’assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d’un ton de confidence:
«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.
—Ah bah!
—Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l’antichambre de monseigneur.
—Alors, rien ne vous presse?
—Rien! absolument rien!
—Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides!»
La figure déconfite du bonhomme m’attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.
«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est différé n’est pas perdu!»
Il prit sa lanterne.
«Bonsoir, Messieurs.
—Hé ! attendez donc, s’écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble.
—Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant à maître Trumpf le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst leur raconte des histoires.
Il pense que cela pourra le guérir. (Page 18.

—C’est cela. Bonne nuit, Fritz.
—Bonne nuit, Gédéon; n’oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal.
—Sois tranquille.—Lieverlé !... pstt!»
Ils sortirent. Comme ils traversaient la plate-forme, j’entendis l’horloge du Nideck sonner onze heures.
J’étais rompu de fatigue.
V
Table des matières
Le jour commençait à bleuir l’unique fenêtre du donjon, lorsque je fus éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d’une trompe de chasse
Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière note surtout, cette note prolongée, qui s’étend sur la plaine immense, éveillant au loin, bien loin, les échos de la montagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le cœur.
Le coude sur ma peau d’ours, j’écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte basse, sombre, écrasée, antique repaire du loup de Nideck, et plus loin cette petite, fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre, plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
Son regard me paralysait. (Page 34.)

Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
Là m’attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l’aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l’horizon: des montagnes!... des montagnes!... et puis des montagnes!...—flots immobiles qui s’aplanissent et s’effacent dans les brumes lointaines des Vosges;—des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons comblés de neige. Au bout de tout cela, l’infini!
Quel enthousiasme serait à la hauteur d’un semblable tableau!
Je restais confondu d’admiration. A chaque regard se multipliaient les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!
J’étais là depuis un quart d’heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule; je me retournai, la figure calme et le sourire silencieux de Gédéon me saluèrent d’un:
«Gouden tâg, Fritz!»
Puis il s’accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe.—Il étendait la main dans l’infini et me disait:
«Regarde, Fritz, regarde... Tu dois aimer ça, fils du Schwartz-Wald! Regarde là-bas... tout là-bas... la Roche-Creuse... La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses sont loin!»
Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?
Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l’horizon, me disait:
«Ceci, c’est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l’épaule du Harberg: un froid manteau pour l’hiver!—Et là-bas, ce sentier, il mène à Fribourg; avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver.»
Ainsi se passa plus d’une heure.
Je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Quelques oiseaux de proie, l’aile échancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.
«C’est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe d’Allemagne. Écoute-moi ça, Fritz, comme c’est. moelleux!...—Pauvre Sébalt! il se consume depuis la maladie de monseigneur, il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les matins, au lever du jour, il monte sur l’Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»
Sperver, avec ce tact de l’homme qui sait admirer, n’avait pas interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regardai dans l’ombre de la tour:
«Fritz, me dit-il, tout va bien, le comte n’a pas eu d’attaque.»
Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
«Ah! tant mieux... tant mieux!
—C’est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
—Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!
—Eh! qu’importe! tu étais là !
—Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je n’ordonne rien au malade?
—Ça fait que tu lui portes bonheur.»
Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un porte-bonheur, Fritz; les années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C’est clair!
—Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c’est très-obscur.
—On apprend à tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu’il y a des porte-bonheur dans ce monde, et des porte-malheur aussi. Par exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu’il m’arrivera quelque chose: mon fusil rate, je me foule le pied, un de mes chiens est éventré... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la chose, j’ai soin de partir au petit jour, avant que le drôle, qui dort comme un loir, n’ait ouvert l’œil; ou bien je file par la porte de derrière, par une poterne, tu comprends!
—Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières, Gédéon.
—Toi, Fritz, poursuivit-il sans m’écouter, tu es un brave et digne garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour être joyeux... enfin tu portes bonheur aux gens, c’est positif... je l’ai toujours dit, et la preuve... en veux-tu la preuve?...
—Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus cachées dans ma personne.
—Eh bien! fit-il en me saisissant au poignet, regarde là-bas!»
Il m’indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu?
—Parfaitement.
—Regarde autour, tu ne vois rien?
—Non.
—Eh! parbleu! c’est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuire des racines. C’était une malédiction! Ce matin, la première chose que je fais, c’est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde: partie la vieille coquine! J’ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne, rien! rien! Elle t’avait senti, c’est sûr.»
Et le brave homme, m’embrassant avec enthousiasme, s’écria d’un accent ému:
«Oh! Fritz... Fritz.... quelle chance de t’avoir amené ici! C’est la vieille qui doit être vexée... Ha! ha! ha!»
Je l’avoue, j’étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m’en être jamais aperçu jusqu’alors.
«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?
—Très-bien!
—Alors, tout est pour le mieux, descendons. »
Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu’au fond de la vallée. C’était un escalier de précipices échelonnés les uns au-dessus des autres.
En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu’au milieu de la plate-forme, j’entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.
Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu’une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j’y jetai les yeux et je vis, tout au haut d’une échelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m’avait frappé la veille.
La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant: c’était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à deux mètres du parquet.
Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l’Allemagne, mais encore toutes les chroniques du SchwartzWald, les recueils des anciens Minnesinger, et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure.—Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l’œil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l’hôte naturel, le farmulus, le rat, comme l’appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.
Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c’étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l’antique bibliothèque. Ils y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues-le-Loup jusqu’à Yéri-Hans, le seigneur actuel; depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu’ à l’œuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.
Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.
Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d’un bois. Son œil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.
Près de lui, comme l’agneau près du fauve, une jeune femme,—l’œil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d’Heures, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, entourant sa pâle figure d’une auréole d’or,—m’attira par un grand caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.
Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d’une adorable naïveté.
Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu’un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d’aigle.
«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.
Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l’énergie de la tête: la main droite s’appuyait sur un glaive, un corselet de fer serrait la taille.
Il me serait difficile d’exprimer les réflexions qui m’agitèrent en présence de ces trois physionomies; mon œil allait de l’une à l’autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m’en détacher.
Sperver, s’arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.
«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.
—Oui, méchant rat, c’est pour te faire honneur.
—Écoute, reprit Knapwurst d’un ton de suprême dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je t’en défie!»
Il lui présentait la semelle.
«Et si je monte?
—Je t’aplatis avec ce volume.»
Gédéon se mit à rire et reprit:
«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal, au contraire, j’estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.
—C’est vrai, je l’ai passée à lire.
—Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?
—Non, je suis à la recherche d’une question grave; je ne dormirai qu’après l’avoir résolue.
—Diable!... Et cette question?
—C’est de connaître par quelle circonstance Ludwig de Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n’avait qu’une coudée de haut: cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très - honorablement au couronnement du duc Rodolphe. Le comte Ludwig l’avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes: c’était l’un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s’émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, l’épée au poing, et d’une voix retentissante il cria: «Vive le duc Rodolphe!» ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances; mais il ne dit pas d’où venait ce nain, s’il était de haut lignage, ou de basse extraction, chose du reste peu probable: le vulgaire n’a pas tant d’esprit.»
J’étais stupéfait de l’orgueil d’un si petit être; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la droite de Hugues.
«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d’un ton respectueux, auriez-vous l’obligeance de m’éclairer sur un doute?»
Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:
«Parlez, Monsieur; s’il s’agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m’en soucie pas.
—Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.
—Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s’animèrent, vous parlez d’Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»
Et déposant son volume il descendit l’échelle pour converser plus à l’aise avec moi. Ses yeux brillaient, on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le petit homme; il était glorieux d’étaler son savoir.
Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances.
«Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d’autres encore. Hugues-le-Loup n’eut pas d’enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en l’an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui. Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l’aida de ses conseils. C’était une personne de grand courage. On ne sait ni d’où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait; mais cela ne l’a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l’on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu’elle avait entraînés par son courage, s’empara d’une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en 842; il en eut trois enfants.
—Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s’appelait Edwige, et les descendants du Nideck n’ont aucun rapport avec elle?
—Aucun.
—En êtes-vous bien sûr?
—Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n’a pas eu d’enfants; Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
—C’est surprenant!
—Pourquoi?
—J’avais cru remarquer quelque ressemblance...
—Hé ! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident. Tenez... voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier, elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j’ai le nez camard et la bouche agréable; est-ce que ça m’empêche d’être son petit-fils?
—Non, sans doute.
—Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d’Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c’est Huldine qui est leur souche-mère. Voyez l’arbre généalogique; voyez, Monsieur!»
Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
V
Table des matières
«C’est égal, me disais-je, la ressemblance existe... faut-il l’attribuer au hasard?... Le hasard... qu’est-ce, après tout?... un non-sens... ce que l’homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose!»
Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d’Edwige, cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.
Tout à coup, Gédéon s’arrêta; je levai les yeux, nous étions en face des appartements du comte.
«Entre, Fritz, me dit-il, moi, je vais donner la pâtée aux chiens; quand le maître n’est pas là, les valets se négligent; je viendrai te reprendre tout à l’heure.»
J’entrai, plus curieux de revoir mademoiselle Odile que le comte; je m’en faisais le reproche, mais l’intérêt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d’apercevoir dans le demi-jour de l’alcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde! Je m’attendais si peu à ce regard, que j’en fus tout stupéfait.
«Approchez, monsieur le docteur, me dit-il d’une voix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m’a souvent parlé de vous; j’étais désireux de faire votre connaissance.
—Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu’elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.
—Je n’en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
—C’est une erreur, monsieur le comte.
—Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.
—Combien j’ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en souriant.
Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C’est un moment difficile pour le médecin, de son attitude dépend la force morale du malade; le regard de celui-ci va jusqu’au fond de sa conscience: s’il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; l’abattement commence, les ressorts de l’âme se détendent, le mal prend le dessus.
Je tins bon sous cette inspection, le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.
J’aperçus seulement alors mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l’alcôve, de l’autre côté du lit.
Elles me saluèrent d’une inclination de tête.
Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l’esprit.
«C’est elle, me dis-je, elle... la première femme de Hugues!... Voilà bien ce front haut, ces longs cils, ce sourire d’une tristesse indéfinissable. —Oh! que de choses dans le sourire de la femme! N’y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d’inquiétudes, tant d’anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le cœur se comprime, lorsque le sanglot étouffe... C’est ton rôle, ô femme! dans cette grande lutte qu’on appelle l’existence humaine!»
Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit à dire:
«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si elle consentait seulement à me donner l’espérance da se rendre à mes vœux, je crois que mes forces reprendraient. »
Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait prier.
«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de me voir entouré d’une nouvelle famille, de serrer sur mon cœur des petits-enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»
A l’accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.
La jeune fille ne répondit pas.
Au bout d’une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d’un œil suppliant, poursuivit:
«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne te demande qu’une espérance, je ne te fixe pas d’époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d’obtenir la main de mon enfant? Tu seras libre de te prononcer.»
Il se tut.
Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille; tant d’intérêts divers, de sentiments intimes, s’y trouvent engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences. Je souffrais, j’aurais voulu fuir; les circonstances ne le permettaient pas.
«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection. Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!
—Tu ne me réponds pas, dit le comte d’un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein? n’est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?
—Non, mon père.
—Alors, pourquoi te refuser à mes prières?...
—Ma résolution est prise... c’est à Dieu que je me dévoue!»
Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.
Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante; elle ne parut pas m’apercevoir.
«Ainsi, reprit-il d’une voix étranglée par l’émotion, tu verrais périr ton père: il te suffirait d’un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas?
—La vie n’appartient pas à l’homme, elle est à Dieu, dit Odile; un mot de moi n’y peut rien.
—Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»
—Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n’est pas de me marier.»
J’entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.
«Va- t’en, fit-il, ta vue me fait mal!...»
Et s’adressant à moi, tout pâle de cette scène:
«Docteur, s’écria-t-il avec un sourire sauvage, n’auriez-vous pas un poison violent?... un de ces poisons qui foudroient comme l’éclair?... Oh! ce serait bien humain de m’en donner un peu... Si vous saviez ce que je souffre!...»
Tous ses traits se décomposèrent, il devint livide.
Odile s’était levée et s’approchait de la porte.
«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!... »
Jusqu’alors je m’étais tenu dans la réserve, n’osant intervenir entre le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.
«Monseigneur, m’écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en dépend!
—Eh! que m’importe la vie? que m’importe l’avenir? Ah! que n’ai-je un couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»
Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne se possédant plus de colère, il allait s’élancer pour anéantir son enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j’aperçus, derrière la jeune fille, Sperver, les joues contractées, l’air égaré. Il s’approcha sur la pointe des pieds, et s’inclinant vers Odile:
«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle... le comte est un si brave homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être... nous verrons... plus tard!...»
Elle ne répondit pas et conserva son attitude.
En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d’opium; il s’affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haletante.
Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n’avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s’éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse: on eût dit l’image vivante du devoir accompli.
Lorsqu’elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi:
«Eh bien! Fritz, me dit-il d’un air grave, que penses-tu de cela?»
Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille m’épouvantait.
VI
Table des matières
Sperver était indigné.
«Voilà ce qu’on appelle le bonheur des grands! s’écria-t-il en sortant de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du Schwartz - Wald, pour qu’une jeune fille vienne vous dire de sa petite voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et moi je réponds: C’est impossible!» Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d’un bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz, allons-nous-en... Cela me suffoque... j’ai besoin de respirer le grand air!»
Et le brave homme, me prenant par le bras, m’entraîna dans le corridor.
Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au lever du soleil, s’était couvert de nuages; la bise fouettait la neige contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes environnantes.
Nous allions descendre l’escalier qui mène à la cour d’honneur, lorsqu’au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie Offenloch.
Le digne majordome était tout essoufflé.
«Hé ! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable courez-vous si vite?... et le déjeuner!
—Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver.
—Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner ensemble ce matin avec le docteur Fritz?
—Tiens! c’est juste, je n’y pensais plus.»
Offenloch partit d’un éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu’aux oreilles.
«Ha! ha! ha! s’écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais d’arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre chambre; nous serons plus à l’aise. Au revoir, monsieur le docteur.»
Il me tendit la main.
«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.
—Non, je vais prévenir madame la comtesse que le baron de Zimmer-Blouderic sollicite l’honneur de lui présenter ses hommages avant de quitter le château.
—Le baron de Zimmer?
—Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.
—Ah! bon, dépêchez-vous.
—Soyez tranquille... le temps de déboucher les bouteilles, et je suis de retour.»
Il s’éloigna clopin-clopant.
Le mot «déjeuner» avait changé complétement la direction des idées de Sperver.
«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je suis content qu’on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses de la salle d’armes, autour d’une petite table, on a l’air de souris qui grignotent une noisette dans le coin d’une église. Tiens, Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.»
Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver en avait fait son factotum; c’est lui qui démontait et nettoyait ses armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.
«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi. Hier, tout était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet. Je suis juste; quand on fait son devoir, j’aime à le dire tout haut. Aujourd’hui, c’est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une odeur délicieuse. N’est-ce pas, Fritz?
—Certainement.
—Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu’il en est ainsi, tu rempliras nos verres. Je veux t’élever de plus en plus, car tu le mérites!»
Kasper baissait les yeux d’un air modeste; il rougissait, et paraissait savourer les compliments de son maître.
Nous prîmes place, et j’admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte de Nideck, qu’il n’eût pu se donner une attitude plus noble et plus digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper d’avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.
Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut; mais il n’était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.
Nous nous levâmes. Le jeune baron vint à notre rencontre le front découvert: c’était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs cheveux noirs. Il s’arrêta devant Sperver.
«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays. Madame la comtesse de Nideck m’assure que nul mieux que vous ne saurait me renseigner sur la montagne.
—Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s’inclinant, et je suis à vos ordres.
Knapwurst s’était remis à sa lecture. (Page 39.)

—Des circonstances impérieuses m’obligent à partir au milieu de la tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d’ici.
—Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de neige.
—Je le sais... mais il le faut!
—Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien Sébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck; il connaît à fond la montagne.
—Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me suffisent. »
Sperver s’inclina, puis s’approchant d’une fenêtre, il l’ouvrit tout au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le corridor, et referma la porte avec fracas.
Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon fauteuil; le petit Kasper s’était effacé dans un coin. Le baron et son écuyer s’approchèrent de la fenêtre.
«Messieurs, s’écria Sperver, la voix haute, pour dominer les sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des signaux, nous découvririons le SchwartzWald à perte de vue... mais à quoi bon? Vous apercevez d’ici la pointe de l’Altenberg, et plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l’ouragan se démène! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre, qu’on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes: la Behrenkopf, le Geierstein et le Trielfels. C’est sur ce dernier point, le plus à droite, qu’il faudra vous diriger. Un torrent coupe la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace. Dans tous les cas, s’il vous est impossible d’aller plus loin, vous trouverez à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte: la Roche-Creuse. Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.
C’était Odile de Nideck. (Page 10.)

—Je vous remercie, Monsieur.
—Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent; mais je doute fort qu’il s’en trouve dans la haute montagne par un temps pareil. D’ici, ce serait trop difficile. Seulement ayez soin de contourner la base du Behrenkopf, car, de l’autre côté, la descente n’est pas possible: ce sont des rochers à pic.»
Pendant ces observations j’observais Sperver, dont la voix claire et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune baron, qui l’écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne paraissait l’effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.
Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie dans l’espace, un de ces mouvements rapides où l’ouragan saisit des masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L’œil alla plus loin: on aperçut les trois pics derrière l’Altenberg. Les détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l’air se troubla de nouveau.
«C’est bien, dit le baron, j’ai vu le but, et, grâce à vos explications, j’espère l’atteindre.»
Sperver s’inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous ayant salués, sortirent lentement.
Gédéon referma la fenêtre, et s’adressant à maître Tobie et à moi:
«Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte. Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout à fait; celle du vieux aussi. Ah çà ! buvons! Maître Tobie, à votre santé !»
Je m’étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d’honneur, malgré la neige répandue dans l’air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes fenêtres, un rideau s’entr’ouvrir, et mademoiselle Odile, toute pâle, glisser un long regard vers le jeune homme.
«Hé ! Fritz, que fais-tu donc là ? s’écria Sperver.
—Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.
—Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l’écurie: de belles bêtes!»
Les cavaliers partirent à fond de train. Le rideau se referma.
VII
Table des matières
Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon existence au Nideck était fort monotone; c’était toujours le matin l’air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte, puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n’ayant d’autres distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait une existence supportable; il s’enfonçait dans ses chroniques jusque par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.
On peut se figurer mon ennui. Sperver m’avait fait voir dix fois les écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser avec moi. Je savais par cœur toutes les grosses plaisanteries du majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte. La mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour; j’aurais volontiers soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes, et je tournais sans cesse les yeux vers Fribourg.
Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours. C’était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m’avait dit Sperver se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi, et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:
«Elle vient! elle vient!»
Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux; mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire restait invisible.
A force de réfléchir à cette étrange maladie, j’avais fini par me persuader que le seigneur de Nideck était fou; l’influence bizarre que la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d’égarement et de lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.
Les médecins qui se sont occupés de l’aliénation mentale savent que les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent plusieurs fois dans l’année: au printemps, en automne, en hiver, et que les autres ne se montrent qu’une seule fois. Je connais à Fribourg une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le retour de son délire: elle se présente à la maison de santé. On l’enferme. Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle tremble sous la main du bourreau, elle est arrosée du sang des victimes, elle gémit à faire pleurer les pierres. Au bout de quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents. On lui rend enfin sa liberté, sûr de la voir revenir l’année suivante.
«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me disais-je, des liens inconnus de tous l’unissent évidemment à la Peste-Noire. Qui sait?—Cette femme a été jeune... elle a dû être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie, construisait tout un roman. Seulement, j’avais soin de n’en rien dire à personne, Sperver ne m’aurait jamais pardonné de croire son maître capable d’avoir eu des relations avec la vieille; et quant à mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter un coup terrible.
La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier avait tellement irrité le comte qu’il supportait difficilement sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et s’étendait sur l’ingratitude des enfants. Parfois même des crises violentes suivaient les visites d’Odile. Les choses en vinrent au point que je me crus forcé d’intervenir. J’attendis un soir la comtesse dans l’antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à veiller son père comme elle l’avait fait jusqu’à ce jour. «C’est mon devoir, dit-elle d’une voix ferme, et rien au monde ne saurait m’en dispenser.
—Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade, l’état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu’ils puissent être, un honnête homme doit les remplir: votre présence tue le comte.»
Je me souviendrai toute ma vie de l’altération subite des traits d’Odile.
A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le cœur; elle devint blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.
«Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m’en répondez sur l’honneur... n’est-ce pas, Monsieur?...
—Oui, Madame, sur l’honneur!»
Il y eut un long silence. Puis, d’une voix étouffée:
«C’est bien, dit-elle, que la volonté de Dieu s’accomplisse!...»
Et, courbant la tête, elle se retira.
Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte, dont je ne prévoyais pas l’issue, et à ma clientèle de Fribourg, que je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups discrets, frappés contre la porte, vinrent m’arracher à ces tristes réflexions.
«Entrez!»
La porte s’ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant une profonde révérence.
L’arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j’allais la prier de me laisser seul, mais l’expression méditative de sa physionomie me surprit. Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle rouge et vert, elle baissait la tête en se pinçant les lèvres; et ce qui m’étonna le plus, c’est qu’après être entrée, elle ouvrit de nouveau la porte, pour s’assurer que personne ne l’avait suivie.
«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces précautions?»
J’étais intrigué.
«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s’avançant vers moi, je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j’ai quelque chose de sérieux à vous apprendre.
—Parlez, Madame, de quoi s’agit-il?
—Il s’agit du comte.
—Ah!
—Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c’est moi qui l’ai veillé la nuit dernière.
—En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»
Elle s’assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui m’avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.
«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d’abord vous dire que je ne suis pas une femme craintive; j’ai vu tant de choses dans ma vie, et de si terribles, qu’il n’y a plus rien qui m’étonne: quand on a passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a laissé la peur en route.
—Je vous crois, Madame.
—Ce n’est pas pour me vanter que je vous dis ça; c’est pour bien vous faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu’on peut se fier à moi quand je dis: «J’ai vu telle chose.»
—Que diable va-t-elle m’apprendre? me demandai-je.
—Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix heures, comme j’allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie, il faut veiller le comte.» D’abord cela m’étonne. «Comment! veiller le comte? est-ce que mademoiselle ne veille pas son père elle-même? —Non, mademoiselle est malade, il faut que tu la remplaces.—Malade!... pauvre chère enfant! j’étais sûre que ça finirait ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous? quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c’est son père! Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends dans la chambre de monseigneur. Sperver, qui m’attendait, va se coucher. Bon! me voilà seule.»
Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et parut se recueillir. J’étais devenu fort attentif.
«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme celui d’un enfant. Tout alla bien jusqu’à onze heures. Alors je me sentis fatiguée. Quand on est vieille, monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgré soi, et d’ailleurs, je ne me défiais de rien; je me disais: «Il va dormir d’un trait jusqu’au jour.» Vers minuit, le vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme une bouteille d’encre; finalement, je reviens me remettre dans mon fauteuil; je regarde encore une fois le malade, je vois qu’il n’a pas changé de position, et je reprends mon tricot; mais au bout de quelques instants, je m’endors... je m’endors... là... ce qui s’appelle... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la chambre était chaude... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d’air me réveille en sursaut. J’ouvre les yeux, et qu’est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte, les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre!
—Le comte?
—Oui.
—C’est impossible... il peut à peine remuer.
—Je ne dis pas non! mais je l’ai vu comme je vous vois: il tenait une torche à la main; la nuit était sombre et l’air si tranquille, que la flamme de la torche se tenait toute droite.»
Je regardai Marie-Anne d’un air stupéfait.
«D’abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme, les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet... un effet... je veux crier... mais aussitôt je me dis: «Peut-être qu’il est somnambule! si tu cries... il s’éveille... il tombe... il est perdu!...» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!... vous pensez bien!... Voilà qu’il lève sa torche lentement, puis il l’abaisse... il la relève et l’abaisse, enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal; ensuite il la jette dans les remparts, ferme la fenêtre, tire les rideaux, passe devant moi sans me voir, et se couche en marmottant Dieu sait quoi!
—Êtes-vous bien sûre d’avoir vu cela, Madame?
—Si j’en suis sûre!...
—C’est étrange!
—Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c’est comme ça! Ah! dame! dans le premier moment ça m’a remuée..., puis, quand je l’ai revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine, comme si de rien n’était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire un mauvais rêve, ça n’est pas possible autrement, » et je me suis approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne, on la voyait briller comme une étincelle: il n’y avait pas moyen de dire non.»
Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:
«Vous pensez bien, Monsieur, qu’à partir de ce moment-là je n’ai plus eu sommeil de toute la nuit. J’étais comme qui dirait sur le qui-vive. A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon fauteuil. Ce n’est pas la peur, mais que voulez-vous? j’étais inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j’ai couru éveiller Offenloch et je l’ai envoyé près du comte. En passant dans le corridor, j’ai vu que la première torche à droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l’ai trouvée près du petit sentier du Schwartz-Wald; tenez, la voilà.»
Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche qu’elle déposa sur la table.
J’étais terrassé.
Comment cet homme, que j’avais vu la veille si faible, si épuisé, avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit? Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m’éveillai enfin de cette contemplation intérieure, et je vis Marie Lagoutte qui s’était levée et se disposait à sortir.
«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me prévenir et je vous en remercie. Vous n’avez rien dit à personne de cette aventure?
—A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu’au prêtre et au médecin.
—Allons, je vois que vous êtes une brave personne.»
Ces paroles s’échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.
«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles!
—Allons... bon! me dis-je, encore du nouveau... Décidément le diable se mêle de nos affaires!»
Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent dans la tour.
VIII
Table des matières
La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m’avait frappé le soir de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée sur les hanches par le ceinturon,—d’où pendait le couteau à manche de corne,—de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il était coiffé d’un feutre à larges bords, la plume de héron dans la ganse; et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait celui du chevreuil.
«Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!»
Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d’un air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.
«Eh bien, Sébalt! s’écria Gédéon, parle donc!»
Puis, me regardant, il ajouta:
«La sorcière rôde autour du château.»
Cette nouvelle m’eût été parfaitement indifférente avant les confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille; ces rapports, j’en ignorais la nature; il me fallait, à tout prix, les connaître.
«Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le veneur; avant tout, je voudrais savoir d’où vient la Peste-Noire.»
Sperver me regarda tout ébahi.
«Eh! fit-il, Dieu le sait!
—Bon! A quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck?
—Je te l’ai dit: huit jours avant Noël, tous les ans.
—Et elle y reste?
—De quinze jours à trois semaines.
—Avant on ne la voit pas? même de passage, ni après?
—Non.
—Alors il faut s’en saisir absolument, m’écriai-je, cela n’est pas naturel! Il faut savoir ce qu’elle veut, ce qu’elle est, d’où elle vient.
—S’en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s’en saisir!»
Et il secoua la tête d’un air mélancolique.
«Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon, mais c’est plus facile à due qu’à faire. Si l’on osait lui envoyer une balle, à la bonne heure, on pourrait s’en approcher assez près de temps à autre, mais le comte s’y oppose; et, quant à la prendre autrement... va donc attraper un chevreuil par la queue! Écoute Sébalt, et tu verras!»
Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me regarda et dit:
«Ce matin, en descendant de l’Altenberg, je suivais le chemin creux du Nideck. La neige était à pic sur les bords. J’allais, ne songeant à rien, quand une trace attire mes yeux: elle était profonde, et prenait le chemin par le travers; il avait fallu descendre le talus, puis remonter à gauche. Ce n’était ni la brosse du lièvre qui n’enfonce pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup: c’était un creux profond, un véritable trou.—Je m’arrête... je déblaye pour voir le fond de la piste, et j’arrive sur la trace de la Peste-Noire!
—En êtes-vous bien sûr?
—Comment, si j’en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux que sa figure, car moi, Monsieur, j’ai toujours l’œil à terre, je reconnais les gens à leur trace... Et puis un enfant lui-même ne s’y tromperait pas.
—Qu’a donc ce pied qui le distingue si particulièrement?
—Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long, le contour net, l’orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont pressés comme dans un brodequin. C’est ce qu’on peut appeler un pied admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu’un si joli pied soit celui de la Peste-Noire!»
Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles d’un air mélancolique.
«Eh bien! ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience.
—Ah! c’est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets aussitôt en route pour la suivre. J’avais l’espoir d’attraper la vieille au gîte, mais vous allez voir le chemin qu’elle m’a fait faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite: elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu’en regardant par hasard un peu à gauche, j’aperçois une autre trace, qui avait suivi celle de la Peste-Noire. Je m’arrête... Serait-ce Sperver? ou bien Kasper Trumpf?... ou bien un autre? Je m’approche, et figurez-vous mon étonnement: ça n’était personne du pays! Je connais tous les pieds du Shwartz-Wald, de Fribourg au Nideck. Ce pied-là ne ressemblait pas aux nôtres. Il devait venir de loin. La botte,—car c’était une sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une petite raie derrière, —la botte, au lieu d’être ronde par le bout, était carrée; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas. La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d’un homme de vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d’un coup d’œil; je n’en ai jamais vu d’aussi bien faites.
—Qui cela peut-il être?»
Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.
«Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en m’adressant à Sperver.
—Eh! fit-il d’un air désespéré, le diable seul pourrait le dire.»
Nous restâmes quelques instants méditatifs.
«Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de l’autre côté, dans l’escarpement des sapins, puis elle fait un crochet autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même: «Oh! vieille peste, s’il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de chasseur ne serait pas tenable: il vaudrait mieux travailler comme un nègre!» Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé, la neige me montait jusqu’aux cuisses: c’est égal, il faut que je passe! J’arrive sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste! Je m’arrête, et je vois qu’après avoir piétiné à droite et à gauche, les bottes du monsieur ont fini par s’en aller dans la direction de Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l’autre côté du torrent: rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en marchant dans l’eau pour ne pas laisser de piste. Où aller? A droite, ou à gauche?—Ma foi! dans l’incertitude, je suis revenu au Nideck.
—Tu as oublié de parler de son déjeuner, dit Sperver.
—Ah! c’est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu’elle avait allumé du feu... la place était toute noire. Je posai la main dessus, pensant qu’elle serait encore chaude, ce qui m’aurait prouvé que la Peste n’avait pas fait beaucoup de chemin, mais elle était froide comme glace. Je remarquai tout près de là un collet tendu dans les broussailles...
—Un collet?...
—Oui, il paraît que la vieille sait tendre des piéges. Un lièvre s’y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige, étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire cuire: elle s’était régalée!
—Et dire, s’écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table, dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans nos villages, tant d’honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre! Voilà ce qui me révolte, Fritz... Ah! si je la tenais!...»
Mais il n’eut pas le temps d’exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l’un l’autre, bouche béante.
Un cri,—ce cri lugubre du loup par les froides journées d’hiver... ce cri qu’il faut avoir entendu pour comprendre tout ce que la plainte des fauves a de navrant et de sinistre,—ce cri retentissait près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la bête eût été sur le seuil de la tour!
On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans l’immensité du désert; mais si l’Afrique, brûlante, calcinée, rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix étrange, conforme à ce morne tableau de l’hiver, où tout sommeille, où pas une feuille ne murmure; et cette voix, c’est le hurlement du loup!
A peine ce cri lugubre s’était-il fait entendre, qu’une autre voix formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent, tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des chenils ébranlés par la rage; et, par-dessus tout cela, le hurlement continu, monotone, du loup, dominait toujours: c’était le chant de ce concert infernal!
Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant son regard au pied de la tour:
«Est-ce qu’un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il.
Mais le hurlement partait de l’intérieur.
Alors, se tournant de notre côté :
«Fritz!... Sébalt!... s’écria-t-il, arrivez!...»
Nous descendîmes les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d’armes. Là, nous n’entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants, les chiens s’enrouaient de rage, leurs chaînes s’entrelaçaient, ils s’étranglaient peut-être.
Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me précédèrent dans la galerie.
Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver, alors, ne disait plus rien... il pressait le pas. Sébalt allongeait ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps; un pressentiment nous annonçait quelque chose d’abominable.
En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au hasard, se demandant:
«Qu’est-ce qu’il y a? D’où viennent ces cris?»
Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la chambre du seigneur de Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d’y entrer avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la tête renversée, la chevelure pendante, et l’emportait rapidement.
Nous passâmes près d’elle si vite, que c’est à peine si nous entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m’est revenue en mémoire, et la tête pâle d’Odile retombant sur l’épaule de la bonne femme m’apparaît comme l’image touchante de l’agneau qui tend la gorge au couteau sans se plaindre, tué d’avance par l’effroi.
Enfin nous étions devant la chambre du comte.
Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.
Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la présence d’un tel hôte; nous n’en avions pas le temps, les idées s’entrechoquaient dans notre esprit.
Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la main, il voulut s’élancer dans la chambre; mais il s’arrêta sur le seuil, immobile, comme pétrifié.
Je n’ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d’un homme: ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se recourbait en griffe sur sa bouche béante.
Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça d’horreur.
Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants, poussait des hurlements lugubres!
Le loup... c’était lui!...
Ce front plat, ce visage allongé en pointe, cette barbe roussâtre, hérissée sur les joues, cette longue échine maigre, ces jambes nerveuses, la face, le cri, l’attitude, tout, tout révélait la bête fauve cachée sous le masque humain!
Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête; puis il reprenait son chant mélancolique.
Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions notre haleine, saisis d’épouvante.
Tout à coup le comte se tut. Comme le fauve qui flaire le vent, il leva la tête et prêta l’oreille.
Là-bas!... là-bas!... sous les hautes forêts de sapins chargées de neige, un cri se faisait entendre; d’abord faible, il semblait augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l’entendîmes dominer le tumulte de la meute: la louve répondait au loup!
Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu vers la montagne, me dit à voix basse:
«Écoute la vieille!»
Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur toute sa figure.
En ce moment, Sperver, d’une voix pleine de larmes, s’écria:
«Comte de Nideck, que faites-vous?»
Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre pour le secourir.
La troisième attaque commençait:—elle fut terrible!
IX
Table des matières
Le comte de Nideck se mourait!
Que peut l’art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort? A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s’étreignent corps à corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour... que peut le médecin?
Regarder, écouter et frémir!
Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort, elle s’y repose, elle y puise le courage du désespoir. Mais bientôt son ennemi l’y suit. Alors, s’élançant à sa rencontre, elle l’étreint de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l’issue fatale.
Et le malade, baigné de sueur froide, l’œil fixe, les bras inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte, embarrassée, anxieuse; tantôt longue, large et profonde, marque les différentes phases de cette bataille épouvantable.
Reste! hurla le comte. (Page 22.)

Et les assistants se regardent... Ils pensent: «Un jour, cette même lutte aura lieu pour nous. Et la mort victorieuse nous emportera dans son antre, comme l’araignée la mouche. Mais la vie... elle... l’âme, déployant ses ailes, s’envolera vers d’autres cieux en s’écriant «J’ai fait mon devoir, j’ai vaillamment combattu! » Et d’en bas, la mort, la regardant s’élever ne pourra la suivre: elle ne tiendra qu’un cadavre!—O consolation suprême!... certitude de l’immortalité, espérance de justice, quel barbare pourrait vous arracher du cœur de l’homme?...»
Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l’agonie commençait; le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances... des interruptions... puis des retours soudains.
Il ne me restait plus qu’à voir mourir cet homme... je tombais de fatigue; tout ce que l’art permet, je l’avais fait.
Je dis à Sperver de veiller... de fermer les yeux de son maître.
Le pauvre garçon était désolé ; il se reprochait son exclamation involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s’arrachait les cheveux de désespoir.
Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de prendre quelque nourriture; je n’en sentais pas le besoin.
Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon lit et le sommeil ne tarda pas à venir: ce sommeil lourd, inquiet, que l’on s’attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.
Le comte, en chemise, debout sur cette fenêtre. (Page 28.)

Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière ruisselait sur les dallas.
Au bout d’une heure le feu s’assoupit, et, comme il arrive en pareil cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.
Perdu dans une vague somnolence, j’entr’ouvris les yeux, pour voir d’où provenaient ces alternatives de lumière et d’obscurité.
La plus étrange surprise m’attendait:
Sur le fond de l’âtre, à peine éclairé par quelques braises encore ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!
Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
Je crus d’abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis quelques jours; je me levai sur le coude, regardant, les yeux arrondis par la crainte.
C’était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses bras,—telle que je l’avais vue dans la neige,—avec son grand cou replié, son nez en bec d’aigle, ses lèvres contractées.
J’eus peur!
Comment la Peste-Noire était-elle là ? Comment avait-elle pu arriver dans cette haute tour, dominant les abîmes?
Tout ce que m’avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me parut justifié !... La scène de Lieverlé grondant contre la muraille me passa devant les yeux comme un éclair!... Je me blottis dans l’alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile, comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé dans le roc; ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!
Mon cœur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison du silence et de l’immobilité de cette apparition surnaturelle.
Cela durait bien depuis un quart d’heure, quand, le feu gagnant une brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu’au fond de la salle.
Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d’une antique robe de brocart à fond pourpre tournant au violet, et roide comme du carton; un lourd bracelet à son poignet gauche, une flèche d’or dans son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
Ce fut comme une évocation des temps passés.
Cependant la Peste ne pouvait avoir d’intentions hostiles: elle aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.
Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle se leva, et, lentement... lentement... s’approcha de mon lit, tenant à la main une torche qu’elle venait d’allumer.
Je m’aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards!
Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!
Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec un sourire étrange. J’aurais voulu me défendre, appeler.... mais son regard me paralysait, comme l’oiseau sous l’œil du serpent.
Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la durée de l’éternité.
Qu’allait-elle entreprendre?
Je m’attendais à tout.
Subitement, elle tourna la tête, prêta l’oreille, puis, traversant la salle à grands pas, elle ouvrit la porte.
Enfin j’avais recouvré une partie de mon courage. La volonté me mit debout comme un ressort. Je m’élançai sur les pas de la vieille, qui d’une main tenait sa torche haute, et de l’autre la porte toute grande ouverte.
J’allais la saisir par les cheveux, lorsqu’au fond de la galerie, sous la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j’aperçus, qui?
Le comte de Nideck lui-même!
Le comte de Nideck,—que je croyais mourant, —revêtu d’une énorme peau de loup, dont la mâchoire supérieure s’avançait en visière sur son front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière lui sur les dalles.
Il portait de ces grands souliers formés d’un cuir épais cousu comme une feuille roulée; une griffe d’argent serrait la peau autour de son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d’une fixité glaciale, tout annonçait l’homme fort, l’homme du commandement: —le maître!
En face d’un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent. La fuite n’était pas possible. J’eus encore la présence d’esprit de me jeter dans l’embrasure de la fenêtre.
Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se parlèrent à voix basse, si basse qu’il me fut impossible de rien entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait le lit!
Ils s’approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds. Là, dans l’ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.
A peine le comte eut-il vu ce sac, qu’en trois bonds il fut près du lit, et y appuya le genou. Les rideaux s’agitèrent, son corps disparaissait sous leurs plis, je ne voyais plus qu’une de ses jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de droite à gauche.
Vous eussiez dit une scène de meurtre!
Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus épouvantable, ne m’aurait pas tant saisi que la représentation muette d’un tel acte.
La vieille accourut à son tour, déployant le sac.
Les rideaux s’agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce qu’il y a de plus horrible, c’est que je crus voir une flaque de sang se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c’était la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.
Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer jusqu’au fond de ma gorge, lorsqu’un grand mouvement se fit.
La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac, ils les poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui, la vieille le suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.
Je sentais mes genoux vaciller, s’entre-choquer; je priais tout bas!
Deux minutes ne s’étaient pas écoulées, que je m’élançais sur leurs traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.
Je traversai la courtine en courant, et j’allais pénétrer sous l’ogive de la tour, quand une citerne large et profonde s’ouvrit à mes pieds; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer, tournoyer autour du cordon de pierre, comme une luciole; elle devenait imperceptible par la distance.
Je descendis à mon tour les premières marches de l’escalier, me guidant sur cette lueur lointaine.
Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le fond du précipice. Moi, la main contre la rampe, je continuai de descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d’autre issue.
Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. J’écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la base du donjon de Hugues.
Qui aurait supposé qu’un trou pareil montait au château? Qui l’avait enseigné à la vieille? Je ne m’arrêtai point à ces questions.
La plaine immense s’étendait devant moi, éblouissante de lumière comme en plein jour. A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l’infini.
L’air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par cette atmosphère glaciale.
Mon premier regard fut pour reconnaître la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s’élevait lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait sur le ciel, piqué d’étoiles sans nombre.
Je les atteignis à la descente du ravin.
Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours... Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d’automatique.
Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l’Altenberg, tantôt dans l’ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d’un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d’acier, me pénétraient jusqu’ au cœur.
J’aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le funèbre cortége.
A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j’eutends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise; je me vois suivre ces deux êtres silencieux, et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m’entraînait dans leur courant.
Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés. Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige. Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.
Je retourne brusquement la tête et je ne vois rien.
Nous venions d’atteindre une ligne de rochers à la crête de l’Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg, mais en hiver les torrents ne coulent pas, c’est à peine si un filet d’eau serpente sous leur couche épaisse de glace; la solitude n’a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre: ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le silence!
Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc, ils montèrent tout droit, sans hésiter, avec une certitude incroyable; moi, je dus m’accrocher aux broussailles pour les suivre.
A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l’abîme, je me vis à trois pas d’eux, et, de l’autre côté, j’aperçus un précipice sans fond. A notre gauche tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs.—Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine, cette apparence du mouvement dans l’immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur œuvre sinistre avec l’impassibilité de l’automate, tout cela renouvela mes terreurs.;
La nature elle-même semblait partager mon épouvante.
Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre, puis le long suaire flotta sur l’abîme, et les meurtriers se penchèrent.
Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux. Je le vois descendre, descendre, comme le cygne frappé à la cime des airs, l’aile détendue, la tête renversée, tourbillonnant dans la mort.
Il disparut dans les profondeurs du précipice.
En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s’approchait de la lune la voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.
La vieille, tenant le comte par la main, et l’entraînant avec une rapidité vertigineuse, m’apparut une seconde.
Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans risquer de me précipiter dans l’abîme.
Au bout de quelques minutes, il y eut une Crevasse dans le nuage. Je regardai... J’étais seul à la pointe du roc; la neige me montait jusqu’aux genoux.
Saisi d’horreur, je redescendis l’escarpement et me mis à courir vers le château, bouleversé comme si j’eusse commis un crime!...
Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus dans la plaine.
X
Table des matières
J’errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l’issue par laquelle j’étais sorti.
Tant d’inquiétudes et d’émotions successives commençaient à réagir sur ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire à ce que j’avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes perceptions.
Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire, sans en omettre un geste, une circonstance, le moindre détail, qui s’échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout cela me torturait l’esprit, allait et venait sous mes yeux, et me produisait l’effet d’un cauchemar.
Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me diriger.
Le froid devenait plus vif à l’approche du jour. Je grelottais... Je maudissais Sperver d’être venu me prendre à Fribourg, pour me lancer dans cette aventure hideuse.
Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.
Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit terriblement attendre. Sa petite cassine, adossée contre le roc, près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le bossu n’en finirait pas de s’habiller, car je le supposais couché, peut-être endormi.
Je sonnai de nouveau.
A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la porte, d’un accent furieux:
«Qui est là ?
—Moi... le docteur Fritz!
—Ah!... c’est différent.»
Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour extérieure, ayant de la neige jusqu’au ventre, et, me fixant à travers la grille:
«Pardon, pardon, docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché là-haut, dans la tour de Hugues. Comment! c’était vous qui sonniez? Tiens! tiens! C’est donc ça que Sperver est venu me demander vers minuit si personne n’était sorti. J’ai répondu que non, et, de fait, je ne vous avais pas vu.
—Mais, au nom du ciel, monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous m’expliquerez cela plus tard.
—Allons, allons, un peu de patience.»
Et le bossu, lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la tête.
«Vous avez bien froid, docteur, me dit alors le petit homme; vous ne pouvez entrer au château,—Sperver en a fermé la porte intérieure, je ne sais pourquoi, cela ne se fait pas d’habitude, la grille suffit,—venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite chambre merveilleuse. Ce n’est à proprement parler qu’un réduit; mais, quand on a froid, on n’y regarde pas de si près.»
Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.
Nous entrâmes dans la cassine, et, malgré mon état de congélation presque totale, je ne pus m’empêcher d’admirer le désordre pittoresque de cette sorte de niche. La toiture d’ardoises, appuyée d’un côté contre le roc, et de l’autre sur un mur de six à sept pieds de haut, laissait voir ses poutres noircies, s’étayant jusqu’au faîte.
L’appartement se composait d’une pièce unique, ornée d’un grabat que le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif était-elle entrée par cette petite porte?... Il eût été difficile de le dire.
Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin, de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à fermoir et coins d’argent. Cela me parut avoir tout l’air d’un recueil de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l’un de cuir roux et l’autre garni d’un coussin de duvet, où l’échine anguleuse et le coxal biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient l’ameublement.
Je passe l’écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe d’étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève la patte.
Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d’ambre enfumé qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le secret.
«Vous êtes donc sorti hier soir, monsieur le docteur? me dit Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.
—Oui, d’assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s’était donné de la hache dans le pied gauche.»
Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.
«Vous ne fumez pas, docteur?
—Pardon.
—Eh bien! bourrez donc une de mes pipes. J’étais là, fit-il en étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j’étais à lire les chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.
Je compris alors la longue attente qu’il m’avait fait subir.
«Vous aviez un chapitre à finir? lui dis-je en souriant.
—Oui, Monsieur,» fit-il de même.
Et nous rîmes ensemble.
«C’est égal, reprit-il, si j’avais su que c’était vous, j’aurais interrompu le chapitre.»
Il y eut quelques instants de silence.
Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je réfléchissais au sort étrange de certains hommes:
«Voilà ce nain, me disais-je,—cet être difforme, rabougri, exilé dans un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de l’âtre,—voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l’agitation, des grandes chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades et des halali, le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne songeant qu’aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour de lui, que le printemps, l’été, l’hiver, passent et viennent regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant, chauffant, engourdissant la nature!... Pendant que tant d’autres êtres se livrent aux entraînements de l’amour, de l’ambition, de l’avarice, espèrent, convoitent, désirent, lui n’espère rien, ne convoite, ne désire rien. Il fume sa pipe, et, les yeux fixés sur un vieux parchemin, il rêve... il s’enthousiasme pour des choses qui n’existent plus, ou qui n’ont jamais existé, ce qui revient au même: «Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose!» Et il est heureux!... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent leur trou dans la table, ses longs doigts s’implantent dans ses joues, ses petits yeux gris se fixent sur des caractères latins, étrusques ou grecs. Il s’extasie, il se lèche les lèvres, comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s’étend sur son grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance. Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l’échelle, qu’on trouve l’application sévère de tes lois, l’accomplissement du devoir?»
Et cependant la neige fondait autour de mes jambes, la douce haleine du poële me pénétrait, je me sentais renaître dans cette atmosphère enfumée de tabac et de résine odorante.
Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau la main sur l’in-folio:
«Voici, docteur Fritz, dit-il d’un ton grave qui semblait sortir du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d’une tonne de vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!
—Comment cela, monsieur Knapwurst?
—Le parchemin, le vieux parchemin, dit-il, j’aime ça! Ces vieux feuillets jaunes, vermoulus, c’est tout ce qui nous reste des temps écoulés, depuis Karl-le-Grand jusqu’aujourd’ hui! Les vieilles familles s’en vont, les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d’autres races fameuses?... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances, leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies, et depuis longtemps effacées?... Que serait tout cela, sans ces parchemins? Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s’ils n’avaient jamais été, eux et tout ce qui les touchait de près ou de loin!... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses tombent et s’effacent, ce sont des ruines, de vagues souvenirs!... De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique, l’histoire, le chant du barde ou du minnesinger,—le parchemin!»
Il y eut un silence. Knapwurst reprit:
«Et dans ces temps lointains,—où les grands chevaliers allaient guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et quelquefois moins;—avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine, l’écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant: «Celui-ci n’est qu’un atome, un puceron; il n’est bon à rien, il ne fait rien, ne perçoit point nos impôts et n’administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!—Aussi, moi, j’aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les vieilles murailles de s’écrouler et de disparaître tout à fait.»
En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.
Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres! Et puis, il disait vrai, ses paroles avaient un sens profond.
J’en fus tout surpris.
«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?
—Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le latin et le grec; de vieilles grammaires m’ont suffi. C’étaient des livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains, je les dévorai!... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m’ayant entendu par hasard faire une citation latine, s’étonna: «Qui donc t’a appris le latin, Knapwurst?—Moi-même, Monseigneur.» Il me posa quelques questions. J’y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il, Knapwurst en sait plus que moi, je veux en faire mon archiviste. » Et il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j’ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon échelle, s’arrête un instant, et me demande: «Eh! que fais-tu donc là, Knapwurst?—Je lis les archives de la famille, Monseigneur.—Ah! et ça te réjouit? —Beaucoup.—Allons, tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck?» Et il s’en va en riant. Je fais ici ce que je veux.
—C’est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?
—Oh! docteur Fritz, quel cœur! quelle franchise! fit le bossu en joignant les mains; il n’a qu’un défaut.
—Et lequel?
—De n’être pas assez ambitieux.
—Comment?
—Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l’une des plus illustres familles d’Allemagne, songez donc! il n’aurait eu qu’à vouloir, il serait ministre, ou feld-maréchal. Eh bien! non! dès sa jeunesse, il s’est retiré de la politique;—sauf la campagne de France qu’il a faite à la tête d’un régiment qu’il avait levé à son compte,—sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l’agitation, simple, presque ignoré, ne s’inquiétant que de ses chasses.»
Ces détails m’intéressaient au plus haut point. La conversation prenait d’elle-même le chemin que j’aurais voulu lui faire suivre. Je résolus d’en profiter.
«Le comte n’a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?
—Aucune, docteur Fritz, aucune, et c’est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme dépourvu d’ambition se présente dans une haute lignée, c’est un malheur: il laisse déchoir sa race. Je pourrais vous en citer bien des exemples! Ce qui ferait le bonheur d’une famille de marchands cause la perte des noms illustres.»
J’étais étonné ; toutes mes suppositions sur l’existence passée du comte croulaient.
«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des malheurs!
—Lesquels?
—Il a perdu sa femme...
—Oui, vous avez raison... sa femme... un ange... il l’avait épousée par amour... C’était une Zâan, vieille et bonne noblesse d’Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de monseigneur. Elle mourut d’une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver. Ils firent ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s’enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste là,—fit le bossu, en appuyant le doigt sur son cœur avec émotion,—vous comprenez... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures font mal, aux changements de temps, et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand l’herbe croît sur les tombes, et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre. Du reste, le comte n’a pas voulu se remarier; il a reporté toute son affection sur sa fille.
—Ainsi ce mariage a toujours été heureux?
—Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»
Je me tus. Le comte n’avait pas commis, il n’avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre à l’évidence. Mais alors cette scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à trahir leur passé, qu’était-ce donc?
Je m’y perdais!
Knapwurst ralluma sa pipe, et m’en offrit une que j’acceptai.
Alors le froid glacial qui m’avait saisi était dissipé ; je me sentais dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque, étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d’un nuage de fumée, on s’abandonne au plaisir du repos, et qu’on écoute le duo du grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.
Nous restâmes bien un quart d’heure ainsi.
«Le comte de Nideck s’emporte quelquefois contre sa fille?» me hasardai-je à dire.
Knapwurst tressaillit, et, me fixant d’un regard louche, presque hostile:
«Je sais, je sais!»
Je l’observais du coin de l’œil, pensant apprendre quelque chose de nouveau, mais il ajouta d’un air ironique:
«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop bas, pour qu’elle puisse jamais y monter.
—Sans doute, mais le fait est positif.
—Oui, que voulez-vous? c’est une lubie, un effet de son mal. Une fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile reparaît. C’est curieux, Monsieur, un amant de vingt ans ne serait pas plus enjoué, plus affectueux. Cette jeune fille fait sa joie, son orgueil. Figurez-vous que je l’ai vu dix fois monter à cheval pour lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n’aurait voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu’il aime tant! Aussi mademoiselle Odile n’ose exprimer un désir devant lui, de peur de ces folies. Enfin, que puis-je vous dire?... Le comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et le meilleur maître qu’on puisse souhaiter. Les braconniers qui ravagent ses forêts, l’ancien comte Ludwig les aurait fait pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes au bout d’une corde, tandis qu’il est premier piqueur au château!»
Décidément, c’était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le front entre les mains et je rêvai longtemps.
Knapwurst, supposant que je dormais, s’était remis à sa lecture.
Le jour grisâtre pénétrait dans la cassine. La lampe pâlissait. On entendait de vagues rumeurs dans le château.
Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu’un devant les fenêtres. La porte s’ouvrit brusquement, et Gédéon parut sur le seuil.
XI
Table des matières
La pâleur de Sperver et l’éclat de son regard annonçaient de nouveaux événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma présence chez Knapwurst.
«Fritz, me dit-il d’un ton bref, je viens te chercher.»
Je me levai sans répondre et je le suivis.
A peine étions-nous sortis de la cassine, qu’il me prit par le bras, et m’entraîna vivement vers le château.
«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon oreille.
—Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?
—Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose d’extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le comte près de rendre l’âme, je vais pour éveiller la comtesse; au moment de sonner, le cœur me manque: «Pourquoi l’attrister? me dis-je, elle n’apprendra le malheur que trop tôt; et puis l’éveiller au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre du comte, je regarde... personne! Ce n’est pas possible: un homme à l’agonie! Je cours dans le corridor comme un fou. Rien! J’entre dans la grande galerie. Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?—Non... —Il a disparu?—Oui, Madame... J’étais sorti un instant... Lorsque je suis rentré...—Et le docteur Fritz... où est-il?—Dans la tour de Hugues.—Dans la tour de Hugues!» Elle s’enveloppe de sa robe de chambre, prend la lampe et sort. Moi, je reste. Un quart d’heure après, elle revient, les pieds tout couverts de neige, et pâle, pâle, enfin ça faisait pitié. Elle pose sa lampe sur la cheminée, et me dit en me regardant: «C’est vous qui avez installé le docteur dans la tour?—Oui, Madame.—Malheureux!... vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait.» Je voulais répondre. «Cela suffit... allez fermer toutes les portes, et couchez-vous. Je veillerai moi-même. Demain matin, vous irez prendre le docteur Fritz, chez Knapwurst, et vous me l’amènerez. Pas de bruit! vous n’avez rien vu!... vous ne savez rien!»
Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie. (Page 31.)

—C’est tout, Sperver?»
Il inclina la tête gravement.
«Et le comte?
—Il est rentré... Il va bien!»
Nous étions arrivés dans l’antichambre 66 déon frappa doucement à la porte, puis il ouvrit, annonçant:
La vieille et lui le balancèrent un instant.... (Page 35.)

«Le docteur Fritz!»
Je fis un pas, j’étais en présence d’Odile, Sperver s’était retiré en fermant la porte.
Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d’un fauteuil, les yeux brillant d’un éclat fébrile et vêtue d’une longue robe de velours noir.
Elle était calme et fière.
Je me sentis tout ému.
«Monsieur le docteur, dit-elle en m’indiquant un siége, veuillez vous asseoir, j’ai à vous entretenir d’une chose grave.»
J’obéis en silence.
Elle s’assit à son tour et parut se recueillir.
«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle des deux, vous a rendu témoin d’un mystère où se trouve engagé l’honneur de ma famille.»
Elle savait tout.
Je restai stupéfait.
«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul...
—C’est inutile, fit-elle, je sais tout... C’est affreux!»
Puis d’un accent à fendre l’âme:
«Mon père n’est point coupable!» cria-t-elle.
Je frémis, et les mains étendues:
«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l’une des plus belles, des plus nobles qu’il soit possible de rêver.»
Odile s’était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée hostile à son père. En m’entendant le défendre moi-même, elle s’affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.
«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à la pensée qu’un soupçon...
—Ah! Madame, qui pourrait prendre pour des réalités les vaines illusions du somnambulisme?
—C’est vrai, Monsieur, je m’étais dit cela, mais les apparences... je craignais... pardonnez-moi... J’aurais dû me souvenir que le docteur Fritz est un honnête homme.
—De grâce, Madame, calmez-vous.
—Non, fit-elle, laissez-moi pleurer. Ces larmes me soulagent... j’ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si longtemps enfermé dans mon âme... il me tuait... j’en serais morte... comme ma mère!... Dieu m’a prise en pitié... il vous en a confié la moitié... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...»
Elle ne put continuer; les sanglots l’étouffaient.
Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu la douleur, après l’avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans les profondeurs de l’âme, elles passent, sinon heureuses, du moins indifférentes au milieu de la foule, et l’œil de l’observateur lui-même pourrait s’y tromper; mais vienne un choc subit, un déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s’écroule, tout disparaît. L’ennemi vaincu se relève plus terrible qu’avant sa défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, abondantes et pressées comme une pluie d’orage.
Telle était Odile!
Enfin elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, s’étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d’une voix lente et mélancolique:
«Quand je descends dans le passé, Monsieur, quand je remonte jusqu’au premier de mes rêves, je vois ma mère!—c’était une femme grande, pâle et silencieuse. Elle était jeune encore à l’époque dont je parle; elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en eût au moins donné cinquante!—Des cheveux blancs voilaient son front pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur, et l’orgueil. Il n’y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans, rien que sa taille droite et fière, ses yeux brillants, et sa voix douce et pure comme un rêve de l’enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette même salle, la tête penchée; et moi, je courais heureuse, oui, heureuse autour d’elle, ne sachant point, pauvre enfant! que ma mère était triste, ne comprenant pas ce qu’il y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!... J’ignorais le passé, le présent pour moi, c’était la joie, et l’avenir... oh! l’avenir, c’étaient les jeux du lendemain!»
Odile sourit avec amertume et reprit:
«Quelquefois il m’arrivait, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mère. Elle s’arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant à ses pieds, elle se penchait lentement, m’embrassait au front avec un vague sourire; puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j’ai voulu chercher dans mon âme le souvenir des premières années, cette grande femme pâle m’est apparue comme l’image de la douleur. La voilà,—fit-elle en m’indiquant de la main un portrait suspendu au mur,—la voilà telle que l’avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce terrible et fatal secret... Regardez!»
Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que m’indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.
Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux noirs, fixes, ardents, d’une vitalité terrible, qui vous regardent!
Il y eut un instant de silence.
«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon cœur se serra douloureusement.
—J’ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l’attraction mystérieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues... Tout enfin, tout!—Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-même.»
Je pris mon front dans mes mains... je pleurais!
«Une nuit, poursuivit-elle, j’avais alors dix ans, ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité. C’était en hiver, je dormais. Tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se trouvait une femme; d’une main elle portait un flambeau, et de l’autre elle m’étreignait le bras. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d’un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c’était ma mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi; il faut que tu saches tout!» Je m’habillai, tremblante de peur. Alors, m’entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle en m’indiquant la tour, il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de l’Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le faut, car moi... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père, seule, toute seule, entends-tu bien?... Il y va de l’honneur de ta famille!» —Et nous revînmes.—Quinze jours après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son œuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l’ai suivi religieusement. Au prix de quels sacrifices! vous avez pu le voir: il m’a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le cœur!—Me marier, c’était introduire l’étranger au milieu de nous, c’était trahir le secret de notre race J’ai résisté ! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d’hier, qui a brisé mes forces et m’a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement, il a mis entre vos mains l’honneur de notre famille. Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit...
—Madame, m’écriai-je en me levant, je suis tout prêt...
—Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n’engagent pas les cœurs vils, et la probité suffit aux cœurs honnêtes. Ce secret, vous le garderez, j’en suis sûre, vous le garderez, parce que c’est votre devoir!... Mais j’attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus, et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»
Elle se leva lentement,
«Docteur Fritz, reprit-elle d’une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J’ai besoin d’un aide, d’un conseil, d’un ami: voulez-vous être cet ami?»
Je me levai tout ému.
«Madame, lui dis-je, j’accepte avec reconnaissance l’offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j’en suis fier, mais permettez-moi cependant d’y mettre une condition.
—Parlez, Monsieur.
—C’est que ce titre d’ami, je l’acceptera avec toutes les obligations qu’il m’impose.
—Que voulez-vous dire?
—Un mystère plane sur votre famille, Madame; ce mystère, il faut le pénétrer à tout prix: il faut s’emparer de la Peste-Noire, savoir qui elle est, ce qu’elle veut, d’où elle vient!...
—Oh! fit-elle en agitant la tête, c’est impossible!...
—Qui sait, Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en inspirant à Sperver l’idée de venir me prendre à Fribourg.
—Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement, la Providence ne fait rien d’inutile. Agissez comme votre cœur vous le conseillera. J’approuve tout d’avance!»
Je portai à mes lèvres la main qu’elle me tendait, et je sortis plein d’admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte contre la douleur.
Rien n’est beau comme le devoir noblement accompli!
XII
Table des matières
Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous sortions ventre à terre du Nideck.
Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n’avait qu’un cri: «Hue!...»
Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante, la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait littéralement l’air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu’il avait pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!
Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l’avance, comme d’habitude, lorsque je m’écriai:
a Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route, délibérons!»
Il fit volte-face.
«Dis-moi seulement, Fritz, s’il faut tourner à droite ou à gauche.
—Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de notre voyage. En deux mots, il s’agit de prendre la vieille!»
Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux braconnier, ses yeux étincelèrent.
«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d’en venir là.»
Et, d’un mouvement d’épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.
Ce geste significatif me donna l’éveil.
«Un instant, Sperver! il ne s’agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de la prendre vivante.
—Vivante?
—Sans doute, et, pour t’épargner bien des remords, je dois te prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître. Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.»
Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait
«Est-ce bien vrai, Fritz?
—C’est positif.»
Il y eut un long silence; nos deux chevaux, Fox et Reppel, balançaient la tête l’un en face de l’autre, et se saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de l’expédition. Lieverlé bâillait d’impatience, allongeant et pliant sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup il la fit repasser sur son dos et s’écria:
«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste. Nous mettrons des gants, s’il le faut; mais ce n’est pas aussi facile que tu le penses, Fritz.»
Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en amphithéâtre autour de nous, il ajouta:
«Regarde: voici l’Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l’Oxenhorn, le Rhéethâl, le Behrenkopf, et, si nous montions un peu, tu verrais cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du Palatinat; il y a là-dedans des rochers, des ravins, des défilés, des torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de tout cela; elle a bon pied, bon œil, elle vous flaire d’une lieue. Allez donc la prendre.
—Si c’était facile, où serait le mérite? Je ne t’aurais pas choisi tout exprès.
—C’est bel et bon, ce que tu me chantes là, Fritz!... Encore si nous tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu’avec du courage, de la patience...
—Quant à sa piste, ne t’en inquiète pas, je m’en charge.
—Toi?
—Moi-même.
—Tu te connais à trouver une piste?
—Et pourquoi pas?
—Ah! du moment que tu ne doutes de rien, que tu penses en savoir plus que moi, c’est autre chose... marche en avant, je te suis.»
Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que j’osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans ma barbe, je ne me fis pas répéter l’invitation, et je tournai brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de la poterne, après s’être enfuie avec le comte, avait dû traverser la plaine pour regagner la montagne.
Sperver marchait derrière moi, sifflant d’un air d’indifférence, et je l’entendais murmurer:
«Allez donc chercher en plaine les traces de la Louve!... un autre se serait imaginé qu’elle a dû suivre la lisière du bois, comme d’habitude. Mais il paraît qu’elle se promène maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un bourgeois de Fribourg. »
Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l’entendis s’exclamer de surprise; puis me regardant d’un œil pénétrant:
«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n’en dis!
—Comment cela, Gédéon?
—Oui, cette piste que j’aurais cherchée huit jours, tu la trouves du premier coup; ça n’est pas naturel!
—Où la vois-tu donc?
—Eh! n’aie pas l’air de regarder à tes pieds!»
Et m’indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible:
«La voilà !»
Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous mettions pied à terre: c’était bien la trace de la Peste-Noire!
«Je serais curieux de savoir, s’écria Sperver en se croisant les bras, d’où diable cette trace peut venir.
—Que cela ne t’inquiète pas.
—Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles; je parle quelquefois en l’air. Le principal est de savoir où la piste nous mènera. »
Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.
J’étais tout oreilles; lui, tout attention.
«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection, elle est de cette nuit! C’est étrange, Fritz, pendant la dernière attaque du comte, la vieille rôdait autour du Nideck.»
Puis, examinant avec plus de soin:
«Elle est de trois à quatre heures du matin.
—Comment le sais-tu?
—L’empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il tombait du grésil, il n’y en a pas sur la trace; donc elle a été faite depuis.
—C’est juste, Sperver, mais elle peut avoir été faite beaucoup plus tard: à huit ou neuf heures, par exemple.
—Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de brouillard qu’au petit jour. La vieille est passée depuis le grésil, avant le verglas, de trois à quatre heures du matin.»
J’étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.
Il se releva, frappant ses mains l’une contre l’autre, pour en détacher la neige, et, me regardant d’un air rêveur, il ajouta, comme se parlant à lui-même:
«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin. Il est bien midi, n’est-ce pas, Fritz?
—Midi moins un quart.
—Bon! la vieille a sept heures d’avance sur nous. Il nous faudra suivre, pas à pas, tout le chemin qu’elle a fait. A cheval, nous pouvons la gagner d’une heure sur deux; et, supposé qu’elle marche toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons. En route, Fritz, en route!»
Nous repartîmes, suivant les traces. Elles nous guidaient droit vers la montagne.
Tout en galopant, Sperver me disait:
«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un trou, quelque part, ou qu’elle se fût reposée une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour.
—Espérons-le, Gédéon.
—Oh! n’y compte pas, n’y compte pas. La vieille Louve est toujours en route, elle est infatigable, elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald. Enfin, il ne faut pas se flatter de chimères. Si, par hasard, elle s’est arrêtée, tant mieux, nous en serons plus contents; et si elle a marché toujours, eh bien! nous ne serons pas découragés!... Allons, un temps de galop, hop! hop! Fox!»
C’est une étrange situation que celle de l’homme à la chasse de son semblable, car, après tout, cette malheureuse était notre semblable; elle était douée comme nous d’une âme immortelle, elle sentait, pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu’un grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d’exercer sur elle le despotisme de l’homme sur la brute.
Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite; moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j’étais déterminé à ne reculer devant aucun moyen, pour m’emparer de cet être bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m’aurait pas inspiré la même exaltation!
La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace, enlevés par le fer comme à l’emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.
Sperver, tantôt le nez en l’air, sa grande moustache rousse au vent, tantôt son œil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j’avais vus traverser l’Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le corsage svelte comme un lévrier, complétait l’illusion.
Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m’empêcher de frémir, en songeant à sa rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces avant qu’elle eût le temps de jeter un cri.
Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque colline elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions une fausse trace.
«Encore ici, criait Sperver, ce n’est rien, on voit de loin; mais dans le bois, ce sera bien autre chose. C’est là qu’il faudra ouvrir l’œil!... Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la piste!... La voilà qui s’est amusée à balayer ses pas, et puis, sur cette hauteur exposée au vent, elle s’est glissée jusqu’au ruisseau, elle l’a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyères. Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»
Nous venions d’atteindre la lisière d’un bois de sapins. La neige, dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l’envergure des rameaux. C’était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y voir, et me fit placer à sa gauche, afin d’éviter mon ombre.
Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l’empreinte. Aussi n’était-ce que dans les espaces libres, où la neige était tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.
Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d’arbres. Le vieux braconnier s’en rongeait la moustache, et son grand nez formait un demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot il m’interrompait brusquement et s’écriait.
«Ne parle pas, ça me trouble!»
Enfin nous redescendîmes dans un vallon à gauche, et Gédéon, m’indiquant les pas de la Louve, au versant des bruyères:
«Ceci, vieux, dit-il, n’est pas une fausse sortie, nous pouvons la suivre en toute confiance.
—Pourquoi?
—Parce que la Peste a l’habitude, dans toutes ses contre-marches, de faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d’en faire cinq ou six de l’autre, et de sauter brusquement dans une éclaircie. Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque sans s’inquiéter des feintes. Tiens, que t’ai-je dit?... Elle bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier, il ne sera pas difficile de suivre sa voie. C’est égal, mettons-la toujours entre nous, et allumons une pipe.»
Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à s’animer, me regardant avec enthousiasme, s’écria:
«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles sur la croupe de Fox. Une seule chose m’ennuie.
—Quoi?
—C’est d’avoir oublié ma trompe. J’aurais voulu sonner la rentrée en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!»
Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes.
Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente tellement roide, qu’il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre et conduire nos chevaux par la bride.
«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté les montagnes sont à pic, l’un de nous sera peut-être forcé de tenir les chevaux en main, tandis que l’autre grimpera pour rabattre. C’est le diable, on dirait que le jour baisse!»
Le paysage prenait alors une ampleur grandiose; d’énormes roches grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes anguleuses, comme des écueils au-dessus d’un océan de neige.
Rien de mélancolique comme le spectacle de l’hiver dans les hautes montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères scintillantes de givre, ont un caractère d’abandon et de tristesse indicible. Et le silence, —si profond que vous entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se détacher de l’arbre,—le silence vous pèse, il vous donne l’idée incommensurable du néant!...
Que l’homme est peu de chose! deux hivers consécutifs, et la vie est balayée de la terre.
Par instants l’un de nous éprouvait le besoin d’élever la voix, c’était une parole insignifiante:
«Ah! nous arriverons!.... Quel froid de loup!....»
Ou bien:
«Hé ! Lieverlé, tu baisses l’oreille.»
Tout cela pour s’entendre soi-même, pour se dire:
«Oh! je me porte bien... hum! hum!»
Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils enfonçaient jusqu’au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.
Et puis les défilés inextricables du SchwartzWald se prolongent indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait le tour d’une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait arraché des racines qui croissent sur les roches moussues, ailleurs elle s’était assise au pied d’un arbre, et cela récemment, il y avait tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre espoir et notre ardeur s’en redoublaient. Mais le jour baissait à vue d’œil!
Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n’avions rencontré ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares. Dans cette saison, la solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de l’Amérique du Nord.
A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte et me dit:
«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard. La Louve a trop d’avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir sous les arbres comme dans un four. Ce qu’il y a de plus simple, c’est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d’ici, d’allumer un bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille n’est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que nous la trouverons morte de froid au pied d’un arbre; car il est impossible qu’une créature humaine puisse supporter de telles fatigues, par un temps comme celui-ci; Sébalt lui-même, qui est le premier marcheur du Schwartz-Wald, n’y résisterait pas!... Voyons, Fritz, qu’en penses-tu?
—Je pense qu’il faudrait être fou pour agir autrement; et d’abord je ne me sens plus de faim.
—Eh bien donc, en route!»
Il prit les devants et s’engagea dans une gorge étroite, entre deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches au-dessus de nos têtes. Sous nos pieds coulait un torrent presque à sec; et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs faisait miroiter le flot terne comme du plomb.
L’obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel. Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques. Les échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un point bleu semblait grandir à notre approche: —c’était l’issue de la gorge.
«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la Tunkelbach. C’est le défilé le plus sauvage de tout le SchwartzWald; il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu’on appelle la Marmite du Grand Gueulard. Au printemps, à l’époque de la fonte des neiges, la Tunkelbach vomit là-dedans toutes ses entrailles, d’une hauteur de deux cents pieds. C’est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse; mais à cette heure elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous pourrons y faire un bon feu.»
Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me disais que l’instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du ciel, loin de tout ce qui égaye l’âme, que cet instinct tient du remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le chien qui s’ébat près de son maître, l’oiseau qui se baigne en pleine lumière, tous respirent la joie, le bonheur; ils saluent le jour de leurs danses et de leurs cris d’enthousiasme. Et le chevreuil qui brame à l’ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a quelque chose de poétique comme l’asile qu’il préfère; le sanglier, quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables où il s’enfonce; l’aigle, de fier, d’altier comme ses rochers à pic; le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne; mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres, la peur les accompagne; cela ressemble au remords!
Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l’air vif me frapper au visage,—car nous approchions de l’issue de la gorge,—quand tout a coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les guirlandes de givre.
«Ha! fit Sperver d’une voix étouffée, nous tenons la vieille!»
Mon cœur bondit; nous étions pressés l’un contre l’autre.
Le chien grondait sourdement.
«Est-ce qu’elle ne peut pas s’échapper? demandai-je tout bas.
—Non, elle est prise comme un rat dans une ratière, la Marmite du Grand Gueulard n’a pas d’autre issue que celle-ci, et, tout autour, les rochers ont deux cents pieds de haut. Ha! Ha! je te tiens, vieille scélérate!»
Il mit pied à terre dans l’eau glacée, me donnant la bride de son cheval à tenir. Un tremblement me saisit. J’entendis dans le silence le tic-tac rapide d’une carabine qu’on arme. Ce petit bruit strident me passa par tous les nerfs.
«Sperver, que vas-tu faire?
—Ne crains rien, c’est pour l’effrayer.
—A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t’ai dit: «La balle qui frapperait la Peste tuerait également le comte!»
—Sois tranquille.»
Il s’éloigna sans m’écouter davantage. J’entendis le clapotement de ses pieds dans l’eau, puis je vis sa haute taille debout à l’issue de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m’approchant tout doucement. Comme il se retournait, je n’étais plus qu’à trois pas.
«Chut! fit-il d’un air mystérieux. Regarde! »
Au fond de l’anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne, je vis un beau feu dérouler ses spirales d’or à la voûte d’une caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu’à son costume je reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.
Il était immobile, le front dans les mains. Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus loin, son cheval à demi perdu dans l’ombre nous regardait l’œil fixe, l’oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.
Je restai stupéfait!
Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette solitude?... Qu’y venait-il faire?... S’était-il égaré ?...
Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon esprit, et je ne savais à laquelle m’arrêter, quand le cheval du baron se prit à hennir.
A ce bruit, son maître releva la tête.
Le piqueur n’avait qu’un cri: «hue!» (Page 43.)

«Qu’as-tu donc, Donner?» dit-il.
Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux écarquillés.
Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue ride perpendiculaire, m’aurait frappé d’admiration dans toute autre circonstance; mais alors un sentiment d’appréhension indéfinissable s’était emparé de mon âme, et j’étais plein d’inquiétude.
Tout à coup le jeune homme s’écria:
«Qui va là ?
—Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s’avançant vers lui, moi, Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...»
Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure ne tressaillit. Il se leva, ramenant d’un geste sa pelisse sur ses épaules. J’attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à hurler d’une façon lamentable.
Qui n’est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de Lieverlé, j’eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.
Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l’un de l’autre: le premier, immobile au milieu de l’anse, la carabine sur l’épaule; le second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête haute, l’œil fier et nous dominant du regard.
«Que voulez-vous? dit le jeune homme d’un accent agressif.
Cela s’était passé dans une seconde. (Page 50.)

—Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l’ordre de l’arrêter!
—A-t-elle volé ?
—Non.
—A-t-elle tué ?
—Non, Monseigneur.
—Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?»
Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:
«Et vous, de quel droit l’avez-vous prise? fit-il avec un sourire bizarre, car elle est là.... je la vois au fond de la caverne. De quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas que nous sommes ici sur les terres du Nideck, et que nous avons droit de haute et basse justice?»
Le jeune homme pâlit, et d’un ton rude:
«Je n’ai pas de comptes à vous rendre, dit-il.
—Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de conciliation. J’agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon droit, et vous me répondez mal.
—Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez pas de votre droit, vous me forceriez à vous dire le mien!...
—Eh bien, dites-le! s’écria le vieux braconnier, dont le grand nez se courbait de colère.
—Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n’entrerez pas!
—C’est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la caverne.
Le jeune homme tira son couteau de chasse. Alors, moi, voyant cela, je voulus m’élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais er laisse m’échappa d’une secousse et m’étendit à terre. Je crus le baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de la caverne, et, comme je me relevais, j’aperçus la vieille debout devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la plainte du loup par les froides nuits d’hiver, quand la faim lui tord les entrailles.
Je n’ai rien vu de ma vie d’aussi épouvantable. Sperver, immobile, l’œil fixe, la bouche entr’ouverte, semblait pétrifié, Le chien lui-même, à cette apparition inattendue, s’était arrêté quelques secondes; mais courbant tout à coup son échine hérissée de colère, il reprit sa course avec un grondement d’impatience qui me fit frémir. La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol, sans cela il l’eût atteinte du premier bond. Je l’entends encore franchir les broussailles couvertes de givre, je vois le baron se jeter devant la vieille, en criant d’une voix déchirante:
«Ma mère!...»
Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme l’éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.
Cela s’était passé dans une seconde. Le gouffre s’était illuminé, et les échos lointains se renvoyaient l’explosion dans leurs profondeurs infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après l’éclair.
Quand la fumée de la poudre se fût dissipée, j’aperçus Lieverlé gisant à la base du roc, et la vieille évanouie dans les bras du jeune homme. Sperver, pâle, regardant le baron d’un œil sombre, laissait tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les yeux à demi fermés d’indignation.
«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme... votre mère!... Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du comte... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu’elle ne revienne plus... car je ne répondrais pas du vieux Sperver!...»
Puis, jetant un coup d’œil sur le chien:
«Mon pauvre Lieverlé !... s’écria-t-il d’une voix déchirante. Ah! voilà donc ce qui m’attendait ici... Viens, Fritz... partons... sauvons-nous.... Je serais capable de faire un malheur!...»
Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle, mais tout à coup le cœur lui creva, et laissant tomber sa tête sur l’épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.
XIII
Table des matières
Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J’avais refusé de le suivre; mon devoir, à moi, me retenait près de la vieille, je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à ma conscience.
D’ailleurs, il faut bien le dire, j’étais curieux de voir de près cet être bizarre; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne.
Là m’attendait un spectacle étrange.
Sur un grand manteau de fourrure blanche était étendue la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa poitrine, une flèche d’or dans ses cheveux gris.
Je vivrais mille ans que l’image de cette femme ne s’effacerait pas de mon esprit; cette tête de vautour agitée par les derniers tressaillements de la vie, l’œil fixe et la bouche entr’ ouverte, était formidable à voir. Telle devait être à sa dernière heure la terrible reine Frédégonde.
Le baron, à genoux près d’elle, essayait de la ranimer; mais au premier coup d’œil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce n’est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour lui prendre le bras.
«Ne touchez pas à madame, s’écria le jeune homme d’un accent irrité ; je vous le défends!
—Je suis médecin, Monseigneur.»
Il m’observa quelques secondes en silence, puis se relevant:
«Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il à voix basse, pardonnez-moi!»
Il était devenu tout pâle, ses lèvres tremblaient.
Au bout d’un instant il reprit:
«Que pensez-vous?
—C’est fini... Elle est morte!»
Alors, sans répondre un mot, il s’assit sur une large pierre, le front dans sa main, le coude sur le genou, l’œil fixe, comme anéanti.
Moi je m’accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face rigide de la vieille.
Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand, relevant tout à coup la tête, le baron me dit:
«Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mère... depuis vingt-six ans je croyais la connaître... et voilà que tout un monde de mystères et d’horreur s’ouvre devant mes yeux!... Vous êtes médecin... avez-vous jamais rien vu d’aussi épouvantable?
—Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d’une maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de madame votre mère. Si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait peut-être m’offrir un moyen de sauver mon malade.
—Volontiers, Monsieur,» fit-il.
Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, appartenant à l’une des plus grandes familles de la Saxe, faisait chaque année, vers l’automne, un voyage en Italie, accompagnée d’un vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance; que cet homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier le fils de son ancien maître, et qu’à cette heure suprême, tourmenté sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le voyage de sa mère en Italie n’était qu’un prétexte pour se livrer à des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas le but, mais qui devaient avoir quelque chose d’épouvantable, car la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et qu’il lui fallait plusieurs semaines de repos pour se remettre des fatigues horribles de ces quelques jours.
Voilà ce que le vieux domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir en cela son devoir.
Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s’en tenir, avait vérifié l’année même ce fait incompréhensible en suivant sa mère d’abord jusqu’à Baden. Il l’avait vue ensuite s’enfoncer dans les gorges du Schwartz-Wald et l’avait suivie pour ainsi dire pas à pas. Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne, c’étaient les siennes.
Quand le baron m’eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui cacher l’influence bizarre que l’apparition de la vieille exerçait sur l’état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.
Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits, de l’attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l’un sur l’autre sans se connaître, de l’action tragique qu’ils représentaient à leur insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses issues les plus secrètes, sans l’avoir jamais vu précédemment, du costume qu’elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne pouvait avoir été pris qu’au fond de quelque retraite mystérieuse, que la lucidité magnétique seule lui avait révélée. Enfin, nous demeurâmes d’accord que tout est épouvantement dans notre existence, et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que Dieu se réserve, quoiqu’il nous paraisse le plus important.
Cependant la nuit commençait à pâlir. Au loin, bien loin, une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange qui semble sortir d’un goulot de bouteille. Bientôt se fit entendre un hennissement dans les profondeurs du défilé ; puis, aux premières lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit par le domestique du baron. Il était couvert de paille et de literies. On y chargea la vieille.
Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur la glace. J’accompagnai le traîneau jusqu’à la sortie du défilé, et nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai vers les tours du Nideck.
A neuf heures, j’étais en présence de mademoiselle Odile et je l’instruisais des événements qui venaient de s’accomplir.
M’étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort satisfaisant. Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après les crises terribles qu’il venait de traverser; mais il avait repris possession de lui-même et la fièvre avait complétement disparu depuis la veille au soir.
Tout marchait vers une guérison prochaine.
Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine convalescence, je voulus retourner à Fribourg, mais il me pria si instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions tellement honnêtes à tous égards, qu’il me fut impossible de me refuser à son désir.
Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que j’eus l’honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald douze heures de suite sans quitter l’étrier.
Je venais de souper et je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr’ouverte, des cris joyeux frappérent mes oreilles. Je m’arrêtai, et le plus agréable spectacle s’offrit à mes regards: autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.
Les verres s’entre-choquaient!...
Là se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides, ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée; il avait à sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst; une teinte rose colorait ses joues brunies au grand air, il levait l’antique hanap d’argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume de chasse.
C’était une belle figure simple et joyeuse. Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son grand bonnet de tulle semblait prendre la volée; elle riait, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre.
Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge, sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui riait tout bas en regardant au fond de son verre.
Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied du chêne.
Les yeux étaient voilés de douces larmes: la vigne du Seigneur pleurait d’attendrissement!
Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques, attirait d’abord les regards. Puis venaient les longues bouteilles de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes d’Ulm à chaînette d’argent et des grands couteaux à lame luisante.
La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur d’ambre, et laissait dans l’ombre les vieilles murailles grises, où se roulaient en cercles d’or les trompes, les cors et les cornets de chasse du piqueur.
Rien de plus original que ce tableau.
La voûte chantait.
Sperver, comme je l’ai dit, levait le hanap; il entonnait l’air du burgrave Hatto-le-Noir:
Je suis le roi de ces montagnes!
tandis que la rosée vermeille de l’affenthâl tremblotait à chaque poil de ses moustaches. A mon aspect, il s’interrompit, et me tendant la main:
«Fritz, dit-il, tu nous manquais. Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi heureux que ce soir. Sois le bienvenu!»
Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé je ne me rappelais pas l’avoir vu sourire, il ajouta d’un air grave:
«Nous célébrons le rétablissement de monseigneur, et Knapwurst nous raconte des histoires! »
Tout le monde s’était retourné.
Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.
Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis en possession d’un grand verre de Bohême, avant d’être revenu de mon ébahissement.
La vieille salle bourdonnait d’éclats de rire, et Sperver, m’entourant le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout brave cœur qui a un peu trop bu, s’écriait:
«Voilà mon fils!... Lui et moi... moi et lui... jusqu’à la mort!... A la santé du docteur Fritz!...»
Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre. Marie Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet, et Sébalt, droit devant sa chaise, grand et maigre comme l’ombre du Wildjaëger debout dans les hautes bruyères, répétait: «A la santé du docteur Fritz!» pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et s’éparpillaient sur les dalles.
Il y eut un moment de silence. Tout le monde buvait, puis un seul choc: tous les verres touchaient la table à la fois.
«Bravo!» s’écria Sperver.
Puis se tournant vers moi:
«Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte et celle de mademoiselle Odile. Tu vas en faire autant!»
Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les objets lumineux; les figures sortaient de l’ombre pour me regarder de plus près: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.
Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur la bosse du nain:
«Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!... Cette bosse, voyez-vous, c’est l’écho de l’antique manoir du Nideck!»
Le petit bossu, bien loin de se fâcher d’un tel compliment, regarda le piqueur avec attendrissement et dit:
«Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai raconté l’histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le cœur d’un vieux reiter! Si cette fenêtre s’ouvrait et que l’un d’eux, allongeant le bras du milieu des ombres, te tendît la main, que dirais-tu?
—Je lui serrerais la main et je lui dirais: «Camarade, viens t’asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies que du temps de Hugues. Regarde!»
Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la table.
Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissaient de joie, d’autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un regard d’azur, et je m’étonnais de n’avoir pas encore remarqué ces roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir.
«Silence!... s’écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst va nous répéter la légende qu’il nous racontait tout à l’heure.
—Pourquoi pas une autre? dit le bossu.
—Celle-là me plaît!
—J’en sais de plus belles.
—Knapwurst! fit le piqueur en levant le doigt d’un air grave, j’ai des raisons pour entendre la même; fais-la courte si tu veux. Elle dit bien des choses. Et toi, Fritz, écoute!»
Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s’écria d’une voix perçante:
«Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte
«que le burgrave Hugues, surnommé le Loup,
«étant devenu vieux, se couvrit du chaperon:
«c’était un bonnet de mailles, qui emboîtait
«tout le haume quand le chevalier combat-
«tait. Quand il voulait prendre l’air, il ôtait
«son casque, et se couvrait du bonnet. Alors
«les lambrequins retombaient sur ses épaules.
«Jusqu’à quatre-vingt-deux ans, Hugues
«n’avait pas quitté son armure, mais, à cet
«âge, il respirait avec peine.
«Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain,
«Hugues, son fils aîné, son second fils Bar-
«thold, et sa fille, Berthe-la-Rousse, femme d’un
«chef saxon nommé Blouderic, et leur dit:
—«Votre mère la Louve m’a prêté sa
«griffe...son sang s’est mêlé au mien..... Il
«va renaître par vous de siècle en siècle, et
«pleurer dans les neiges du Schwartz-Wald!
«Les uns diront: c’est la bise qui pleure! Les
«autres: c’est la chouette!... Mais ce sera
«votre sang, le mien, le sang de la Louve, qui
«m’a fait étrangler Edwige, ma première
«femme devant Dieu et la sainte Église...
«Oui... elle est morte par mes mains... Que la
«Louve soit maudite! car il est écrit: «JE
«POURSUIVRAI LE CRIME DU PÈRE DANS SES
«DESCENDANTS, JUSQU’A CE QUE JUSTICE SOIT
«FAITE!»—
«Et le vieux Hugues mourut.
«Or, depuis ce temps-là, la bise pleure,
«la chouette crie, et les voyageurs errant la
«nuit ne savent pas que c’est le sang de la
«Louve qui pleure... lequel renaît, dit Hert-
«zog, et renaîtra de siècle en siècle, jusqu’au
«jour où la première femme de Hugues, Ed-
«wige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme
«d’un ange au Nideck, pour consoler et par-
«donner!...»
Sperver, se levant alors, détacha l’une des lampes de la torchère, et demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.
Il me fit signe de le suivre.
Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la salle d’armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l’immense corridor.
Tous les bruits avaient cessé, on eût dit un château désert.
Parfois je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres, se prolongeant à l’infini, glisser comme des fantômes sur les hautes tentures, et se tordre en contorsions bizarres.
J’étais ému, j’avais peur!
Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier. Arrivé devant le portrait d’Edwige, dont la ressemblance avec la jeune comtesse m’avait frappé lors de notre première visite à la bibliothèque, il s’arrêta et me dit d’un air solennel:
«Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!....Eh bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, près du vieux. Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c’est Odile!...»
Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:
«Quant à celle-là, reprit-il, c’est Huldine-la-Louve. Pendant mille ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald, et c’est elle qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ; mais désormais les comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, car justice est faite, et le bon ange de la famille est de retour!»
FIN DE HUGUES-LE-LOUP.
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