Kitabı oku: «L'impure»

Yazı tipi:

Ernest Benjamin

L'impure


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306335

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

I

Table des matières

Hortense Germier naquit, au faubourg Saint-Germain, dans un coquet hôtel qui avait écuries et remises, salle de bains, bibliothèque, jardin d’hiver et valets à culotte courte.

Sa mère était tout uniment une jolie fille à qui un jeune crétin était, un jour, apparu comme Jupiter à Danaé, sous forme de pluie d’or. Le jeune crétin avait eu des ancêtres fameux.

La chambre à coucher était tendue en grenat. Sur le panneau de droite, entre un pastel de Robert Nanteuil et une gravure de Pierre Drevet, ces deux glorieux de Louis XIV, se dressait une colonne en vrai porphyre d’Égypte, au pied en serre d’aigle, supportant une Phryné qui n’était déjà plus devant ses juges et pas encore sous ses habits. Sur le panneau de gauche, entre deux toiles de Carle Vanloo et de François Boucher, représentant des satyres en délire à la poursuite de nymphes en belle humeur, et sur un piédestal en marbre du Mont-Marpesse il y avait un groupe en bronze – l’Enlèvement de Proserpine. – Pluton était effrayant de vérité: on le voyait écrasant de jeunesse et repoussant de laideur; ses bras noueux et durs enchaînaient et meurtrissaient la douce Proserpine à demi pâmée qui laissait échapper de ses doigts les tendres fleurs qu’elle venait de cueillir dans la vallée d’Enna. Dans le trumeau qui séparait les deux fenêtres, il y avait, à un mètre du sol, une panoplie composée d’une couronne de fer bizarrement traversée par deux épées nues reliées par un collier de médailles frappées à l’effigie d’un lion: ce trophée avait un grand prix, car il avait été exécuté par Thomas Germain, ce célèbre sculpteur et orfèvre dont presque toutes les œuvres ont été fondues pour les besoins de l’État en détresse. Au centre de la cheminée, il y avait un groupe adorable qui représentait les Heures au nombre de dix, ouvrant les portes du Ciel et découvrant un cadran où se mouvaient deux aiguilles d’or: de chaque côté, en petits groupes légers sous la forme de génies et d’enfants ailés, les Ris et les Jeux.

Le lit était comme la femme, impur et moderne; il criait, il jurait dans cette pièce où les murs gardaient en caractères impérissables le souvenir des âges poétiques et virils.

N’eût-il pas mieux valu que la mignonne enfant vînt au monde dans une mansarde entre une tête de Marianne sur papier d’Épinal et un litre de vin sans bouchon! Elle fût, sans doute, morte en bas âge de froid et de faim, et la société eût été bien débarrassée.

C’est un de nos plus célèbres accoucheurs qui lui offrit la main quand elle apparut. Le jeune crétin l’avait rencontré dans une de ces soirées bariolées du grand monde: tandis qu’un comédien adossé à la cheminée demandait ce que la Russie pensait de l’avènement de Louis-Philippe Ier, et qu’un diplomate se vantait de comprendre Alceste mieux que Molière lui-même, le jeune inutile avait murmuré à l’oreille du grand accoucheur: «C’est pour ma maîtresse, mais je vous jure que vous serez content.» Et le docteur qui aimait autant l’argent que la science, avait accepté.

L’accouchement s’était fait, par une nuit d’hiver, devant un foyer qui pétillait sans relâche, dans un luxe effréné de linge brodé de fleurs et de couronnes, et devant un concours insolite de matrones au tablier blanc et à l’âme noire.

Bientôt le docteur quitta la jeune mère: sur un geste, les matrones rentrèrent dans l’ombre, et l’heureux père souleva une tapisserie d’où s’échappèrent en grappe deux couples, soit quatre fous de haute lignée, qui se ruèrent sur le berceau de l’enfant, comme les sauterelles d’Afrique sur les tendres moissons.

La jeune accouchée avait eu peur de mourir en cette épreuve, et elle avait impérieusement exigé que ses deux meilleures amies, assistées de leur amant respectif, fussent mandées pour recevoir son dernier soupir.

Ce fut tout aussitôt des exclamations touchantes de stupidité. Comme elle est jolie!–Elle ressemble à son père. Je vous avais bien dit que ce serait une fille! Baptisons-la.

Et la marraine, Hortense, courut à un meuble d’ivoire travaillé par toute une génération de Japonais, et elle en fit sortir une coupe de vermeil antique et un flacon de champagne moderne.

Oturpitude des hommes! Devant cette fille-mère exsangue, prostrée par les douleurs de l’enfantement, dans cet hôtel où ce jeune noble se faisait imbécile en célébrant cette heure, comme l’alouette célèbre l’aurore, une courtisane aux lèvres peintes en rouge, aux yeux bordés en noir, versa du champagne sur le front du bébé, et s’écria, la coupe en main:

– Hortense, ma filleule, je te baptise: sois comme moi, fille de la gaîté; mais quand tu n’auras plus soif, ne bois plus.

Elle joignit le geste à la parole: elle envoya la coupe rouler sur le tapis, et sortant comme une bourrasque, elle entraîna les trois autres fous, en leur disant: – Laissons la maman dormir; elle en a vraiment besoin! –

Le silence se fit grand. Le jeune homme s’effondra sur une chaise basse placée près du lit, et de cet accent traînard spécial au gamin gouailleur et au gentilhomme hébété, il dit:

– Je t’aime trop, tu sais; je donnerai mon nom à la petite!

L’accouchée murmura:

– Non, mon chéri, je ne veux pas briser ta position! –

Et ce fut tout. Colloque idiot et sentimental à la fois où l’homme poussait l’abrutissement jusqu’à vouloir légitimer l’enfant d’un autre et où la femme n’osait pousser l’infamie jusqu’à prendre pour père de sa fille un naïf qu’elle trompait avec un poète sans sou ni maille.

La petite Hortense grandit comme un charme: elle eut une nourrice du Mâçonnais, une femme superbe, sèche, aux mamelles pourvues, au teint bronzé, que l’on couvrit de rubans, que l’on bourra de louis d’or, et qui fit mauvais ménage avec son mari en rentrant au pays.

Hortense fut mise dans le meilleur couvent de Paris: elle venait de renouveler sa première communion, quand sa mère mourut de ce que les ignorants appellent un chaud et froid, et les savants la phthisie galopante.

Elle venait d’atteindre sa majorité, quand le jeune crétin, son père adoptif, se tua, après boire, dans une excursion à Chamounix.

Par testament l’excellent homme lui laissait une très raisonnable aisance: le testament fut attaqué par une nuée de neveux riches à millions, et annulé aux termes d’une nuée égale d’articles de loi.

Folle de désespoir, Hortense interrogea les mânes de sa mère, et après ample réflexion leur sacrifia sa vertu.

Orgueilleuse, indomptable, détestant chacun, elle ne fut aimée d’aucun; elle quitta la France. Gomme les héros de Lesage, elle parcourut toutes les Espagnes et passa par divers états avec beaucoup de philosophie; enfin elle rentra à Paris, et mena, pour s’étourdir, une existence déréglée.

Elle était très jolie, avait beaucoup d’esprit, beaucoup d’instruction et pas mal de talent sur le piano. Cependant, comme toutes les pierres qui roulent, elle n’amassait pas mousse: elle ne prenait plaisir à rien; elle ne riait jamais: ne sachant pas avoir un amant, elle voulut en avoir mille; et déjà elle compromettait sa santé dans les heurts et les cahots, quand, tout à coup, elle fut remarquée et distinguée par Amable Saveny.

Amable Saveny était un homme de soixante ans; il était célibataire: il avait les jambes petites, ce qui lui faisait détester la marche, et la bouche grande, ce qui lui faisait aimer la table. Son front, dans ses plis, ne cachait rien de méchant; ses yeux, dans leur flamme, ne révélaient rien de spirituel: la calvitie dévorait sa tête d’une outrageante façon, par demi-rangées, avec des demi-mesures: aussi, chez lui, le pauvre homme se disait-il sujet aux migraines pour avoir le droit de dissimuler son infortune sous une calotte à ramages. Amable Saveny était arrivé à Paris en sabots, selon l’usage; aujourd’hui, il était trois fois millionnaire, et portait des souliers vernis; mais de méchantes langues prétendaient que la seule chaussure possible, pour lui, était encore et toujours le sabot, parce que la caque sent éternellement le hareng.

Amable avait fait fortune dans l’épicerie, la douce et nourrissante épicerie. Il avait préludé dans une boutique noire, rue Saint-Martin, avec des quinquets fumeux et un carreau recouvert de sciure de bois; puis déjà, il s’était installé, à dix pas de là, dans de superbes magasins parquetés, et bientôt, il avait créé deux succursales dans les nobles quartiers. Il était, avec un art réel, ou sans façon ou plein de dignité suivant qu’il trônait à ses comptoirs de la rive droite ou à ceux de la rive gauche; si bien que la vulgaire bonne à tout faire de la rue de la Verrerie ou l’exquise cuisinière de la rue de l’Université le trouvaient selon leur cœur et lui achetaient fidèlement leur sucre et leur savon.

Une chose entre mille avait décidé de son succès.

Il avait rencontré un fabricant malin comme un singe, futé comme un renard, qui lui avait fourré en tête qu’il ne réussirait qu’avec une spécialité.– Trouvez-la, avait dit Amable.–Et le fabricant avait imaginé «la Sardine homogène». Rien ne peut peindre l’ahurissement avec lequel Amable vendit les premières boîtes de «sardines homogènes»; c’était du chinois bien plus que de la sardine pour lui. Mais comme les recettes s’accentuaient du côté de ces étonnantes sardines, Amable finit par apprendre une phrase toute faite, et désormais, il dit avec un aplomb imperturbable;

– Madame, la sardine homogène est une sardine qui ne s’émiette pas sous la fourchette.

Ce fut à la succursale du faubourg Saint-Germain qu’il distingua Hortense: elle habitait le Quartier Latin où elle faisait baisser le niveau des études, tant elle troublait les étudiants par sa beauté à la Messaline, son esprit à la Juvénal et sa nature rebelle à l’amour.

Un grand étudiant osseux qu’on appelait Bourre-ta-Pipe et dont le sobriquet indiquait assez les occupations diurnes et nocturnes, avait, un jour, troué un nuage de fumée par ces paroles:

– Hortense, ma fille, tu es née pour être éternellement malheureuse: tu es musicienne comme sainte Cécile et tu viens t’échouer chez des étudiants qui n’ont pas seulement le moyen de t’acheter une petite serinette. Je sais ta réponse: tu aimes notre société qui est un peu moins bête que celle d’un marchand de plumeaux; mais alors, chante l’amour! Nenni! tu es taillée pour le plaisir, comme moi pour le trône de Madagascar!

– Oh! grand Bourre-ta-Pipe! avait riposté Hortense en riant, si tu étais aussi près d’avoir ton diplôme de médecin que je suis près d’avoir des rentes, tu pourrais commander tes malades!...

–N’empêche que tu es ce qu’on appelle en Sorbonne une ratée, interrompit Bourre-ta-Pipé.

– Tu vois d’ici, continua Hortense, la belle épicerie de la rue du Bac, n’est-ce pas? dans un renfoncement, en face d’un pâtissier?

Il y a un tonneau d’olives à la porte et un gros homme au comptoir.

– Après?

–C’est simple. Le gros homme est amoureux de moi, et moi je suis amoureuse du tonneau d’olives. C’est un coup d’œil qui vaut le voyage. Quand j’entre là dedans, le gros monsieur se lève et dit à ses garçons: «Voyez madame! mais voyez donc madame!» Et quand on a vu madame, il s’avance vers moi en maître de danse, les coudes en dehors, et il me dit avec une bonhomie charmante:

– «Et avec ça, il ne vous faut rien?

– Eh bien! répliqua Bourre-ta-Pipe, ce marchand de mélasse va te faire tenir sa caisse et son linge, huit cents francs par an, et la table...

– Imbécile, pour qui me prends-tu?

A quelque temps de là, Hortense Germier annonça officiellement qu’elle quittait le Quartier Latin.

– Pas de bêtises, dit-elle d’un petit air farouche, quand vous me rencontrerez, dispensez-vous de me saluer! Vous n’allez pas m’empêcher de faire ma position, j’imagine. Il faut bien que tout le monde vive! Quand vous serez établis, au pays, et que vous prescrirez un lavement pour un gargarisme, je n’irai pas vous dénoncer à la police. Adieu pour toujours.

C’était bien décidément une étrange fille que cette Hortense. D’un mot d’argot, Bourre-ta-Pipe l’avait peinte; c’était une ratée.

Elle avait reçu une très brillante instruction; mais comme elle avait eu une mère inavouable et Un père introuvable, on avait laissé l’instruction créer en elle l’âme et le cœur. Utopie qui amena un résultat pitoyable. Hortense, sans balancier ni gouvernail, se mit à lire tout ce que les littérateurs ont noirci de papier.

Nature indomptée, sauvage, elle restait froide devant la langue d’or de Virgile; Corneille l’émouvait un peu; Juvénal, Helvétius, Voltaire et Rousseau la captaient.

A travers cet amas d’idées diverses, tantôt fausses, tantôt justes, mais toujours profondes, elle marchait comme un chien d’arrêt à travers un taillis, nez au vent, oreille droite, muscles tendus. Elle s’apprêtait à fondre sur sa proie, et sa proie, c’était la société.

Que de fois, au lendemain d’une de ces orgies qui la démontaient comme un cyclone démonte un navire; que de fois quand la luxure avait bistré son œil, flétri sa joue, décoloré sa lèvre, elle se plongeait dans ses auteurs favoris! Après une heure de lecture, elle semblait dominée par une puissance effondrante: elle se levait, courait chercher son miroir, et précipitamment, elle fermait le corsage qui livrait sa gorge aux hommes; bien vite, elle effaçait le fard qui lui servait d’enseigne; déjà elle faisait rentrer dans l’ordre la boucle folle de sa chevelure, et enfin se contemplant en détail et contente de sa transformation, elle s’écriait:

– Pourquoi donc n’aurais-je pas, moi aussi, ma place au soleil des honnêtes gens!

Intelligente et sceptique, elle analysa avec une science parfaite l’état de l’âme d’Amable Saveny, et elle en vint à cette conclusion:

– Ce n’est pas un homme, mais ce sera un moyen.

Elle entra donc chez lui dans tout l’éclat de la beauté et le rayonnement de la jeunesse, force suprême qui masquait l’implacable despotisme sous l’exquise mansuétude. Tel un grand capitaine qui pénètre dans une place de guerre: il foule aux pieds les drapeaux du vaincu auquel il tend la main.

Hortense Germier était irrésistible pour un vieillard: elle était jolie.; et comme elle était brune, elle avait la beauté dure; c’était la Volupté un fouet à la main. Elle avait le pied de Cendrillon: on eût été heureux de fouiller le royaume pour lui trouver une pantoufle de verre: elle avait une taille mince et flexible comme un jonc et une poitrine ferme comme le marbre et plantureuse comme un champ de la Beauce; ses mains étaient petites, potelées, chaudes comme le nid d’une caille; son cou semblait fait avec la robe des cygnes, son oreille était fine et transparente comme un coquillage rose, ses lèvres étaient bien dessinées, ses dents étaient blanches; son front large, tranquille, doucement renversé attirait les baisers, comme la dalle de l’église attire la –prière; sa chevelure noir-d’ébène, lustrée, soyeuse, était interminable; ses grands yeux noirs étaient dévorants: des flammes brûlaient en eux; ses sourcils resplendissaient comme une couronne, ses cils longs et fins étaient tentateurs.

Et cette femme que la nature avait créée superbe, n’avait jamais aimé: la fleur qu’elle avait cueillie s’était fanée dans sa main; le soleil qu’elle avait contemplé s’était obscurci; la chanson profane ou la prière sacrée qu’elle avait commencée était morte sur sa bouche. Tout lui passait de l’âme. Et cependant, lorsqu’elle voyait une jeune fille entrer à l’église sous l’habit des vierges, elle était tentée de lui arracher son voile; lorsqu’elle voyait une reine acclamée par un peuple en délire, elle était tentée d’écarter la foule, de se jeter sur cette reine, femme comme elle, et de lui voler cette heure de fête, dût-elle le payer de sa vie.

Tout d’abord modeste, fuyant les regards, craignant les reproches, elle mit de l’ordre dans la maison d’Amable Saveny: elle rangea le linge et disciplina les domestiques.

Bientôt, complimentée à l’excès, sûre d’elle-même, elle fit de la table un attrait puissant. Amable eut des exclamations pantagruéliques qui sonnèrent pour elle comme la trompette de la victoire.

Enfin, détaillant ses charmes sous la lampe, après le repas du soir, elle fascina, dompta et pétrit son maître à son gré.

Elle donnait à sa voix une harmonie enchanteresse, et elle racontait sa vie passée dans un roman éblouissant qui n’était qu’un tissu de mensonges. Amable ouvrait la bouche et les yeux, il écoutait et n’entendait pas; il entendait et ne comprenait point; ainsi les fauves que la charmeuse endort d’un regard et berce d’une chanson!

Amable était avare, il devint généreux; il thésaurisait, il ne compta plus; il n’invitait personne, il se mit à recevoir ses confrères, gens nuls comme lui, dont les narines frétillèrent à la vue des bons plats, et qui s’écrièrent après boire: «Nom d’un mâtin! la cave est bonne, ici, et la patronne est jolie.» Ce qui jeta Amable dans une joie de collégien.

Amable détestait la musique, Hortense l’amena à acheter un piano, chef-d’œuvre d’art. Le lendemain, sa concierge vint à lui:

– Pour le coup, monsieur Saveny, on fait de la belle musique chez vous! Ma fille s’y connaît; elle a écouté à votre porte, en montant éteindre l’escalier.

O amour, tu perdis Troie! O orgueil, tu perdis Amable!

Hortense combina si bien les plats sucrés et la pédale douce, les Andante de Beethoven et la lumière tamisée par l’abat-jour rose, qu’il éclata, enfin, comme un volcan. Il la prit entre ses bras, solidement, comme il eût pris un pain de sucre, et rouge, haletant, comique, il murmura: – «Je vous aime.»

Hortense jeta un petit cri, il l’embrassa; elle feignit d’échapper, il l’étreignit davantage. Alors, elle lui souffla doucement son haleine d’ambre sur le front; en un instant, il devint démoniaque; il lui dit: – «Laissez-vous faire, je suis riche!» – Elle répondit sans rire: «Vous me déshonorez!» – Il reprit: – «Je vous épouserai!»

Au jour, elle faisait semblant de dormir à ses côtés; et lui, sur son séant, la tête en avant, moulant de ses gros doigts velus le drap blanc sur ses jambes allongées, il disait à voix basse:

– Je l’épouserai! Ta ra ta ta! C’est très joli; mais je pourrais être son père! On se moquera de moi dans l’épicerie, et mes neveux me feront enfermer!

Hortense mordit l’oreiller de ses petites dents blanches, et égratigna le drap de ses ongles roses: elle se sentit perdue. Une colère effrayante l’envahit.

Elle annihila ce malheureux: elle se fit plus charmante que Vénus Anadyomène sortant de l’onde amère, plus criminelle que Valérie Messaline épousant Silius; elle grisa cet homme de plaisirs; et quand il fut gris, elle lui fit coup sur coup vendre ses trois épiceries et louer un appartement princier qu’elle meubla royalement; et lui mettant sous la main du papier à lettres parfumé à la violette et dans les doigts une plume d’or, elle lui fit écrire à ses neveux pour les inviter à dîner; après quoi, elle pensa:

– L’épicerie ne rira pas, et nous verrons bien si nos neveux oseront nous faire enfermer!


II

Table des matières

A un kilomètre de Versailles, à la lisière des bois du Chesnay que Dieu protège encore contre l’invasion des Parisiens en goguettes, et qu’il garde pour le poète délicat et les jeunes filles pures, s’élève une maison à quatre faces. Coquette et blanche, cette maison souhaite la bienvenue au passant. Elle n’est habitée que par quatre personnes: M. de Melleville, un notaire honoraire qui vit paisiblement de ses rentes, et dont les cheveux blancs sont l’auréole méritée d’une vie sans tache, – sa fille Hélène, – sa domestique, une vieille qui a été jeune et qui veut mourir dans la famille, – et enfin Étienne, un solide gaillard de trente ans, fils de la vieille.

Hélène a vingt ans; elle est grande et svelte; elle est belle. Mais comme elle est brune, ceux qui la voient de loin prétendent qu’elle est fière; ceux qui la connaissent disent qu’elle est distinguée; et ceux qui l’approchent remarquent qu’elle a si souvent regardé le ciel que ses yeux sont restés bleus.

Sa vieille servante la nomme, notre demoiselle,

– son père, mon enfant chérie, – et les pauvres, la petite fée. Elle a été élevée dans l’aisance; mais sa mère lui a appris à mépriser l’or pour qu’elle n’eût à souffrir dans aucune condition, à penser pour qu’elle ne fût jamais seule dans la vie, et à aimer pour qu’elle fût récompensée de tant de vertus.

Hélène avait quinze ans quand sa mère mourut. Tout aussitôt, elle prit la direction de la maison, et elle acquit une autorité peu commune aux jeunes filles de son âge.

Dans la conversation grave, elle trouve le mot juste, mais ce mot est d’un siècle passé, d’un siècle à jamais éteint. Cependant, aux premiers feux du jour, la mignonne cause avec les oiseaux de sa volière, et cueillant les fleurs du jardin et les fruits du verger, elle rit de ce rire enfantin qui sonne joyeusement comme le grelot d’argent dans la montagne.

Son corps est vierge, son cœur est pur, son âme est haute; et voici que son vieux père lui a dit:

– Hélène, un jeune homme L’a remarquée, l’autre jour, à l’église.

Hélène a rougi; puis, elle s’est jetée au cou de son père, et elle a dit follement:

– Je le veux fier, je le veux beau, je le veux grand.

Le vieillard a demandé à sa fillette ce que cela voulait dire, et elle a répondu:

– Cela veut dire…

Et, comme elle a vu la figure de son père s’assombrir tout à coup, elle a couru émonder les bouquets de la cheminée; et, en ramassant les feuilles qui jonchaient le marbre, elle a demandé en trois éclats de rire:

– A-t-il de moustaches? Quel est son petit nom? Que fait-il?

M. de Melleville s’est fâché et a grondé sa fille qui a beaucoup pleuré.

– Ce jeune homme s’appelle Jacques Saveny: il a trente ans; il est banquier à Paris; il a cent mille francs à lui; tu lui en apportes deux cent mille; son oncle qui est millionnaire, le commandite; vous pouvez marcher!

Le soir est venu; et, seule dans sa chambre, l’enfant a longuement prié; puis, quand elle a su que l’on dormait dans la maison, elle est descendue au jardin pour causer avec ses fleurs favorites et soulager son cœur. Chose étrange! Elle a pleuré encore, et les étoiles ont songé à pâlir dans le firmament, parce qu’elles ont pris ses larmes pour la rosée de l’aurore et le signal du jour.

La fraîcheur de la nuit l’a glacée tout entière; ses muscles se sont détendus, sa tête s’est alourdie, son front s’est penché, et le sommeil s’est emparé d’elle. Sur un banc de pierre elle a dormi, et elle a eu un rêve maudit. Dans l’ombre, un homme dont elle n’a pu distinguer les traits, est venu et lui a arraché le cœur en souriant; elle a voulu se débattre, mais elle a senti qu’elle était enchaînée, et elle n’a pu rompre sa chaîne.

Enfin, elle s’est éveillée en sursaut; honteuse de s’être oubliée ainsi, frissonnant, épeurée, elle a couru à sa chambre en appelant à elle.

Personne n’a entendu, personne n’a répondu. Elle s’est précipitée vers la fenêtre, prête à crier plus fort; et, soudain, elle a vu dans le ciel une étoile plus brillante que les autres, et il lui a semblé que cette étoile lui parlait et la rassurait; alors, elle a eu foi en Dieu, et heureuse de ne pas avoir troublé son vieux père, elle s’est couchée et a dormi du sommeil calme que Dieu réserve à ses élus.

Dans la même soirée, deux jeunes gens, deux frères, l’un fort élégant, Jacques Saveny, et l’autre sans prétentions, son aîné, Alexandre Saveny, se rendaient à l’invitation de leur oncle Amable.

Un valet vint leur ouvrir la porte et leur demanda le plus sottement du monde s’ils voulaient parler à monsieur ou à madame.

Alexandre éclata de rire et répondit par ce mot qui s’adressait à son oncle:

– Voyez-vous le vieux farceur!

Puis, parlant tout à coup, à la personne du domestique:

– Ote-toi de là, mon garçon, et va chauffer les plats; nous dînons ici, ce soir.

Le domestique s’abîma dans une tapisserie murale et livra passage aux visiteurs. Alexandre entra comme une bombe dans le salon.

– Bonsoir, mon oncle, ma tante et la compagnie!

L’oncle se leva.

–C’est toi, grand fou, dit-il amicalement; où est ton frère?

Jacques, alors, s’avança muet, respectueux, solennel; et dans un premier regard, Hortense Germier devina que c’était un ennemi qui entrait dans la place.

L’oncle ne fit aucune présentation officielle. Le rôle d’Hortense dans la maison s’imposait comme la nudité des sauvages, sans légende à l’appui.

Alexandre et Jacques avaient une sincère affection pour leur oncle; c’est lui qui les avait élevés; leur père était un brave homme qui labourait la terre. Leur mère était une paysanne, à l’écorce rude, au dos voûté; elle allait à la ville vendre des fagots. Amable s’était posé en protecteur et avait offert de faire des enfants deux hommes.

Le père avait un peu protesté, en grommelant:

– Ne peuvent-ils pas pousser la charrue?

Mais Amable l’avait emporté et il avait emmené les enfants à Paris, les privant ainsi, bien à tort, du foyer de famille.

Jacques avait montré de grandes dispositions pour l’étude; sa nature semblait perfectible et demandait la culture, comme les blés demandent le soleil; mais hélas, là encore l’éducation fit défaut, et cet enfant ressembla à ces champs dont la surface est de terre végétale et le cœur de roc. Il avait des succès au collège: l’oncle en ressentait une telle fierté qu’il appendait les lauriers de son neveu aux murs de son arrière-boutique. Les palmes universitaires dormaient ainsi à côté du brevet d’un fabricant d’huile d’olives vierge et la réclame d’un marchand de moutarde à l’estragon.

Alexandre, au contraire, n’était susceptible d’aucun perfectionnement: tel il était né, tel il devait mourir. Par la loi des actions réflexes, il avait appris à compter; nul être humain ne peut se soustraire à cette loi, et l’on prétend qu’Agamemnon savait bien qu’il avait deux jambes avant que Palamède inventât la science des nombres.

Alexandre ne sut jamais mettre l’orthographe, mais il sut faire tenir en équilibre sur son biceps un jeu de haltères et dévorer quatre livres de pain en une séance. Au demeurant, c’était un bon enfant; il venait jouer chez son oncle et il éprouvait un véritable plaisir à tremper ses doigts dans la mélasse.

Amable donna cent mille francs à chacun de ses neveux pour leur établissement.

Alexandre acheta une petite boutique de mercerie, passementerie et nouveautés, rue Saint-Martin, et travailla sous la raison sociale– Saveny aîné – et avec l’enseigne: A Cadet-Rousselle.

Jacques entra dans la finance. Bientôt, promettant à son oncle70/0de son argent, il obtint de lui une commandite.

Il fit son début dans le monde, comme Louis XIV le sien dans le Parlement, la raillerie aux lèvres, le fouet à la main. Il se composait un visage, comme l’acteur se compose un masque pour la représentation; il usait de quelques vocables à effet, et ces vocables n’étaient qu’une sélection du discours des autres: il jugeait tout, et son jugement était un plagiat; il ne riait jamais, non qu’il n’eût envie de rire, mais il craignait de gâter sa tenue: A six heures, le soir, régulièrement, il prenait sa canne et son chapeau, mettait ses gants et entrait dans le bureau de ses employés sans se découvrir:

– Avez-vous encore quelques signatures à me demander? disait-il sèchement.–

On lui passait un restant de courrier qu’il signait sans se déganter, puis il allumait un cigare dont il envoyait insolemment la première fumée à la tête de son chef de correspondance, et sortait.

Il descendait le boulevard, achetait une fleur pour sa boutonnière, et toujours à la même bouquetière à laquelle il débitait quelque turpitude avec la plus parfaite insolence, puis enfin il allait dîner. Il avait de jolies maîtresses qu’il promenait partout et qu’il n’aimait nulle part; sa place était marquée à toutes les premières représentations et à tous les brillants concerts; et toujours impassible au milieu des applaudissements les mieux battus ou des sifflets les plus stridents, il rajustait la fleur de sa boutonnière et regardait autour de lui avec-un air d’ennui mortel. Sa voix était comme sa personne, insolente avec un grain d’originalité; sa parole venait sèche, brève, avec un bruit de métal dans les tons élevés et un peu d’enrouement dans les tons graves.

– Eh bien! dit l’oncle Amable aussitôt que les salutations d’usage eurent été échangées, comment vont les affaires, Alexandre?

– Très bien, mon oncle. Il y a deux choses que je ferai avant six mois: je me marierai et j’agrandirai ma boutique.

Et en disant cela, Alexandre écartait les pans de sa redingote et s’apprêtait à s’engloutir dans un fauteuil en velours d’Utrecht.

Son frère l’arrêta.

–Ne t’assieds pas; mon oncle va nous montrer son nouvel appartement avant le dîner.

– C’est une bonne idée, s’écria Alexandre; en route! Peste, mon oncle, tu te mets bien; tu es joliment logé: prends garde de te ruiner, au moins!

Hortense qui éclairait les visiteurs avec un flambeau en Or ciselé, répondit doucement:

–Oh! ne craignez rien, monsieur Alexandre; nous vivons de coquilles de noix.

– Vous avez rudement tort, riposta Alexandre en riant; c’est comme cela qu’on se démolit l’estomac.

Et il prit le bras de son oncle, tandis qu’Hortense se rapprochait de Jacques tout rêveur.

Le luxe d’Amable était plus massif que délicat. Amable avait voulu acheter les meubles lui-même, et il s’était plus attaché à la solidité qu’à l’art: il avait mêlé les règnes, au grand désespoir d’Hortense qui avait eu une peine inouïe à placer des étoffes d’ameublement dans cette salade de l’histoire.

Pendant qu’Alexandre, essayant en vain de disjoindre un fauteuil d’un coup de poing, répétait pour la dixième fois:

– Voilà du solide!

Hortense fixa l’attention de Jacques sur une toile qui représentait le mariage de Vénus et de Vulcain.

– Voyez, dit-elle, c’est l’œuvre d’un tout jeune homme que nous protégeons, et qui, je crois, réussira grandement. Quelle finesse de dessin et quelle science de coloris! L’Olympe est troublé: tous les dieux sont amoureux de cette belle fille couronnée de myrtes, et l’état de leur âme se trahit sur leur visage empourpré. Voici les Heures qui ont éduqué Vénus; elles sont tristes comme il convient, et voilà Vulcain, l’époux imposé par Jupiter.

– Il est crânement laid votre monsieur, s’écria Alexandre que ce flot d’éloquence avait attiré.

– N’est-ce pas qu’il y a du talent dans cette toile? interrogea Hortense.

– Certes, répliqua Jacques, et l’infortune de Vénus me va à l’âme; mais, ajouta-t-il à mi-voix, dépêchons-nous de dire que la chère déesse s’est bien rattrapée!

Hortense s’empressa de conduire ses invités dans la salle à manger où l’on servit un repas qui acheva de lui gagner la sympathie d’Alexandre.

Après le dîner, on alla prendre le café dans le salon-fumoir. Amable et Alexandre laissèrent fondre dans leur bouche un dernier morceau de sucre imbibé de rhum, et se livrèrent sans réserve ni pudeur au sommeil.

Jacques alluma, avec la permission d’Hortense, un cigare de la Havane, et s’asseyant à cheval sur une chaise dont le siège était de bois plein et le dossier sculpté à jour.

– Vous faites de la musique? demanda-t-il.

– Un peu, pas autant que je le voudrais; j’endors votre oncle.

Elle regarda Amable dont la tête penchait à gauche et Alexandre dont la tête penchait à droite.

– Ce soir, ajouta-t-elle finement, il n’a pas attendu le signal; et, voyez le vilain, il a fait un élève!…

Hortense était rayonnante d’esprit et de beauté: Jacques sentit son sang gonfler ses veines et affluer à son cœur; il était encore au printemps de la vie; toutes les sèves bouillonnèrent en lui, les effluves d’avril l’enveloppèrent de leur vapeur odorante; il se leva; mais soudain une ombre de tristesse passa devant son âme grisée: tout aussitôt, il se rassit, et glacial:

– Étrangeté des choses! dit-il; comment une fille aussi spirituelle que vous, devient-elle la maîtresse de cet homme?

Hortense fut grande comédienne: elle se laissa tomber sur un canapé en soupirant, et s’éventant si adroitement qu’elle envoya tous les parfums de sa gracieuse personne sur le visage de son interlocuteur:

– Vous êtes tous les mêmes; vous n’avez eu que la peine de naître, et vous ne comprenez pas que ceux qui ont dû forcer le sort, aient accepté toutes les conditions! Que vous dirai-je! je suis entrée ici, un soir que j’avais faim, inquiète sans doute, mais croyant à la Providence encore; hélas! quand je me suis réveillée, j’avais la honte au front.

– Sa fortune vous avait éblouie? interrogea Jacques ébranlé.

– Sa fortune! reprit Hortense en claquant son éventail sur son bracelet à tête d’aspic, sa fortune! Qu’est-ce que cela, à côté de la considération!

– Alors, vous espériez qu’il vous épouserait?

– M’épouser! c’eût été de l’inceste! je pourrais être sa fille.

Jacques était rassuré. Enfant du siècle, il aimait l’or; et le trouble qu’il ressentait depuis qu’il était entré, n’était dû qu’à la crainte de voir son oncle se marier avec une jeune femme et faire attendre son héritage longtemps.

– Je vivrai ici, reprit-elle, jusqu’à la mort de cet homme qui est bon et qui a besoin d’affection, et quand j’aurai rendu le dernier devoir à mon maître, vous et votre frère, vous me chasserez.

– Oh! cela, jamais, dit Jacques en se levant.

Il prit la main d’Hortense, la baisa longuement et ajouta:

– Je vous estime et je suis votre ami.

A ce moment, Alexandre se réveilla; et comme il avait le réveil tapageur, il bouscula son oncle qui jeta un petit cri et ouvrit les yeux. Hortense courut à un guéridon où refroidissait une théière en fine porcelaine de Sèvres, et tendant une tasse à Jacques:

– Un peu de thé, monsieur, oh! je vous en prie.

– En fait de thé, dit Alexandre, il faut aller se coucher; quand on dort, on ne pense à rien.

–Vous ne rêvez donc pas? demanda Hortense.

–Moi, iamais; je dors comme une souche.

Mon oncle, dit Jacques, je viendrai vous voir demain; j’ai à vous parler de quelque chose de très sérieux.

Amable écarquilla les paupières.

Tes affaires vont bien, au moins?

Certes...

Ah! fit-il, avec un soupir de soulagement, c’est le principal!

Hortense fixa Jacques, et, dans la pénombre:

Quelque chose de sérieux, lui dit-elle, ce doit être un mariage?

Pourquoi pas?

Elle lui tendit la main et ajouta:

Vous savez que vous êtes mon ami.

Le lendemain matin, ce bon Alexandre recevait la visite de son architecte qu’il avait mandé par lettre, et lui désignant une pile de jeux de boutons et de pelotes de fil, du geste dont Napoléon désigna les Pyramides d’Égypte à ses soldats:

Vous voyez? eh bien! il n’y en aura plus ce soir; par conséquent, il faut que le voisin déménage; j’ai besoin de m’agrandir.

–Mais... objecta l’architecte.

–Il n’y a pas de mais... interrompit Alexandre, il faut qu’il déménage; je me comprends. Puis, vous savez, je n’aime pas les maçons: donc, avant un mois, ayez mis le nom de Saveny aîné sur la nouvelle boutique.

L’architecte s’inclina. La chronique prétend même qu’il songea, un moment, à faire de ses fils des marchands de fil et de boutons.

A la même heure, Jacques, mis avec la plus scrupuleuse correction et avec une élégance toute juvénile, se présenta chez son oncle qui le reçut en particulier.

– Mon oncle, dit-il sans préambule, je viens vous prier de demander pour moi la main d’une jeune fille.

–La dot?

– Deux cent mille francs.

– La mère?

– Morte.

– Le père?

– Soixante ans.

– C’est faisable.

– Observez que la jeune fille, Hélène de Melleville, est noble.

–J’y attache peu de prix.

–Elle est bien élevée.

–Tant mieux pour toi. Est-elle bonne enfant?

–Je l’espère pour vous.

–Voyons, mon gaillard, et Les affaires? Parle-m’en, que diable! Tu ne m’en souffles jamais un mot: vous êtes dans la finance une collection de croquants dont je me défie.

– Ne vous ai-je pas régulièrement payé70/0de votre commandite? demanda Jacques impassible.

– Sans doute, mais cela est plus facile à faire que de réaliser des bénéfices: tu as bien connu Joseph Camus?

– Non, pas du tout.

– Mais si; tout le monde connaît Camus, l’épicier du faubourg Saint-Honoré. Eh bien! Joseph Camus achetait de l’argent à dix pour cent: finalement, il a déposé son bilan.

– Mon oncle, le banquier de Camus ne faisait pas une mauvaise affaire, s’il n’avait, lui, à payer que 70/0à son bailleur de fonds!

– Tu m’ennuies. Je te dis que les banquiers sont des faiseurs d’embarras: ils ont chevaux et voitures, et ils ne paient ni le grainetier ni le carrossier. Pourquoi ne t’es-tu pas associé à ton frère? En voilà un qui marche, ton frère! C’est un plaisir de le voir! Tu me diras qu’il a les mains noires à la fin de la journée; mais ce sont les mains que j’aime: on sait où l’on va avec ces mains-là!

Jacques se leva.

– Qu’est-ce que je vous ai fait, mon oncle? dit-il d’un ton presque enfantin.

Amable se radoucit.

– Voyons, petit, reste là; assieds-toi, tu sais bien que j’ai le cœur bon et que je ne t’en veux pas.

Jacques se rassit.

– Je t’ai fait ce que tu es, et je ne m’en repens point; mais pas de cachotteries! Tu caches quelque chose!

Jacques protesta du geste.

– Gagnes-tu de l’argent?

– Oui, mon oncle, répondit clairement Jacques.

Amable engloutit alors ses gros doigts dans les pochetons de son gilet.

– Parbleu! reprit-il, nous ne sommes plus au temps de la patache; et ma foi, j’aime autant le chemin de fer: tu as de l’instruction, tu es un monsieur; moi je ne suis qu’un homme; mais bah! j’ai ma valeur! Enfin, ce n’est pas tout cela: donne-moi l’adresse du beau-père; j’irai le voir; on s’expliquera.

Jacques ajouta seulement:

– Je vous jure, mon oncle, que vous aimerez votre nièce.

– Tiens! riposta Amable, si elle est toute ronde comme son vieux bonhomme d’oncle, elle s’en trouvera bien! sans compter que mes gros sous seront à elle, un jour. Dis donc Jacques, qu’est-ce que tu penses de ma camériste?

– Elle est jolie et distinguée.

Amable et Jacques se levèrent. L’oncle s’approcha de son neveu, le poussa du coude, et tournant sa bouche à gauche, il lui dit dans une horrible grimace:

–Faut-il l’épouser?

Jacques ne trahit pas la plus légère émotion, mais il sentit son cœur se serrer.

– Non, répondit il.

– Pourquoi?

– Parce que. Aujourd’hui, elle est votre chose, vous la payez; elle vous fait valoir: on vient chez vous et on dit:–Est-il heureux ce Saveny! il a une maîtresse ravissante. C’est beau la fortune tout de même!

Amable rayonnait.

– Tandis que demain, elle est votre femme, elle élève la voix, bientôt elle commande; déjà elle invite un tas de péroreurs sans le sou qui sortent de chez vous en disant: Est-il bête ce gros épicier!

Amable bondit et rugit.

– Eh bien! je te jure par tout ce qu’il y a de sang dans mes veines, qu’elle ne sera jamais ma femme.

Et il répéta par deux fois: Est-il bête ce gros épicier!

A ce moment, la porte s’ouvrit, et Hortense s’avança.

– Bonjour, monsieur Jacques, dit-elle, je suis heureuse, ce matin. J’ai lu dans le journal une nouvelle qui me ravit.

– Laquelle? demanda Amable.

– Vous savez bien, répondit-elle, les banquiers Dubuis frères, qui ont failli, il y a six mois? ils avaient un commanditaire. Le bonhomme avait retiré ses fonds avant la déconfiture: il vient d’être condamné à rapporter; c’est de toute justice.

Amable tressaillit. Jacques lui tendit la main, salua Hortense, et se retira.

Hortense alors se suspendit au cou d’Amable, et en lui faisant mille agaceries, elle lui dit:

– Nous irons donc bientôt à la noce, mon gros bébé?

Amable fléchissait sur ses jarrets.

– A laquelle? fit-il.

– Parbleu! répondit-elle, en éclatant de rire, ce n’est pas à la nôtre; et elle ajouta: A table! à table! il y a de la langouste! tu l’aimes tant!

III

Table des matières

Pour la vingtième fois, M. de Melleville répéta:

– Hélène, va donc t’habiller!

Et pour la vingtième fois, Hélène répondit:

– Mais père, je me suis déjà habillée, ce matin. Qu’est-ce que tu veux! si ce monsieur ne me trouve pas bien, il me laissera.

Enfin, on sonna à la grille. Étienne, le valet de chambre, alla ouvrir et introduisit Jacques Saveny et un agent de change avec lequel on était en relations de part et d’autre et qui faisait le mariage.

La présentation fut comme toutes les présentations, assez gauche.

On était au mois de mai; on visita le jardin. L’agent de change donna aux fleurs des noms qu’elles n’avaient pas, et dit:

– C’est mademoiselle Hélène qui les cultive.

Il confondit dans la volière le rouge-gorge et le chardonneret, la mésange et la fauvette, et ajouta:

–C’est mademoiselle Hélène qui les élève.

Mademoiselle Hélène qui avait envie de le gifler lui sourit de bonne grâce. Quand on vint annoncer que le dîner était servi, il fit une théorie sur Lucullus, et M. de Melle ville ne se récria pas. Si bien qu’avant d’avoir déplié sa serviette, il chuchotait à l’oreille de Jacques:

– Vous voyez; la fille aime les fleurs et les oiseaux, et le père ne déteste pas le luxe de table.

Le dîner fut étrange. Le menu était fort bien composé, et l’agent de change et M. de Melleville y faisaient honneur; mais Jacques qui ouvrit la bouche pour manger, ne parla pas: quant à mademoiselle Hélène, elle n’ouvrit la bouche ni pour manger ni pour parler.

Le dîner terminé, on descendit au jardin, et l’agent de change allait recommencer sa généalogie des fleurs et des oiseaux, lorsque Jacques, hardiment, offrit son bras à la jeune fille qu’il entraîna sous un berceau de clématites.

–Mademoiselle, dit-il, cette demeure est un paradis terrestre, on se croirait ici à deux cents lieues de Paris.

– Mon père et moi, nous vivons beaucoup par la pensée, répondit Hélène.

– Voilà bien la vie que j’ambitionne, répliqua Jacques. Ici on oublie que les hommes sont méchants et que les choses sont tristes.

A ces mots, Hélène fixa Jacques, et se rapprochant de lui:

– Vous avez souffert? demanda-t-elle.

– J’ai perdu ma mère; mon père vit encore, mais il est loin de moi; il m’aime peu, et je n’entends pas parler de lui. J’ai pour toute famille un frère: il est marchand de passementerie, dit-il en souriant d’une façon sinistre.

– Pourquoi pas? répliqua Hélène avec la douceur de la femme qui panse un blessé.

– Sans doute pourquoi pas, poursuivit Jacques. J’ai même un oncle qui a gagné une belle fortune dans l’épicerie. Pourquoi pas? C’est le meilleur des hommes.

– Il est marié?

– Non, il est célibataire; c’est lui qui m’a élevé; c’est à lui que je dois tout.

– Vous vivez avec lui?

– Non.

–Pourquoi pas? dit-elle en appuyant sur le mot.

–Parce que, reprit Jacques embarrassé, parce que je ne suis pas marié et que.

– Mariez-vous donc, et votre femme gâtera cet homme qui le mérite tant et l’appellera: mon père.

A ce moment, la voix de M. de Melleville retentit.

–Ma petite Hélène, si tu nous faisais un peu de musique.

Hélène vint retrouver son père.

– Ah! vive la musique! s’écria l’agent de change: la grammaire latine le dit fort judicieusement: Musica me juvat ou delectat; et c’est si vrai que Mahomet a mis des musiciens dans son septième ciel!

Et comme Jacques redoutait quelque sottise à propos du septième ciel de Mahomet:

–Mademoiselle, dit-il, je joins ma prière à celle de ces messieurs.

Hélène rentra dans le salon dont elle ouvrit la fenêtre à deux battants. La nuit n’était pas venue assez complètement pour qu’il fût besoin d’allumer les bougies du piano, et cependant le soleil était couché, et les grands peupliers d’alentour qu’aucun zéphyr ne troublait, laissaient l’ombre envahir leurs cimes, et s’immobilisaient dans la soirée douce et tranquille.

Hélène joua la symphonie pastorale de Beethoven: c’était merveille de l’ouïr. Ce chef-d’œuvre vivait et se détaillait sous ses doigts comme la nature sous le pinceau du paysagiste Claude Gelée: il y avait dans cette exécution la vérité saisissante et le coloris superbe de ce Raphael du paysage. Hélène faisait passer son âme entière dans cette page où éclataient les orages de la vie et les chants de l’amour.

Avant la fin du morceau, l’agent de change se mit à applaudir brutalement dans le jardin où il était resté avec M. de Melleville.

Hélène eut un mouvement de révolte qu’elle fondit dans un arpège; enfin, elle plaqua l’accord final, et Jacques, avec cette froideur étudiée qui le rendait si original, lui dit:

–Je n’oublierai jamais cette soirée.

–Vous aimez beaucoup la musique? demanda Hélène.

Beaucoup, mademoiselle: la musique ainsi que la poésie fait passer l’âme par mille sensations délicieuses, et même à côté d’un brutal.

Les applaudissements de l’agent de change recommençaient et détonnaient comme une fusée oubliée dans un feu d’artifice.

La nuit était complète. Hélène ferma le piano et se disposa à quitter le salon.

– Allez-vous souvent à l’Opéra? demanda Jacques.

– Jamais, monsieur, répondit Hélène avec la moue de toutes les jeunes filles qu’on élève bien, jamais; mon père me traite toujours en petite fille.

– Affranchissez-vous, dit résolument Jacques; mariez-vous.

Hélène dut rougir dans l’ombre; car elle pressa le pas.

Jacques lui prit la main, et glacial, vainqueur, et déjà tyran, il répéta:

– Mariez-vous.

Et il ajouta:

– Soyez ma femme!

Quand les hôtes furent partis, Hélène, avec la parfaite innocence du jeune âge, s’assit sur les genoux de son vieux père, et lui dit en l’embrassant:

– Il me plaît.

M. de Melleville fut ravi de la confidence; et Hélène qui ne s’endormit qu’à l’heure où l’aurore quitte son palais vermeil et ouvre de ses doigts de rose les portes du jour, eut des rêves bénis:

Elle était l’épouse d’un époux qui lui apprenait que la vie est faite d’amour, et que l’amour est un rayon d’étoile sur la terre attristée.

A quelques jours de là, M. de Melleville reçut la visite officielle d’Amable Saveny.

Il n’était pas possible de résister à cet homme dont la bonté éclatait jusque dans sa rondeur grossière. Il remonta jusqu’au déluge, il raconta dans un discours émaillé de proverbes vulgaires et d’exclamations populaires, ses luttes et ses victoires: il donna le décompte de ses heures de travail et de plaisir, le chiffre de sa fortune et le montant de ce qu’il avait en poche: il fit le panégyrique de ses neveux et de lui-même; et, comme s’il eût été devant la cour de justice, il termina par ces mots:

– Je vous jure que voilà toute la vérité; d’ailleurs, prenez des renseignements sur moi; je suis assez connu sur place.

Après cette loyale explication, il demanda qu’on lui présentât mademoiselle Hélène; et, comme la jeune fille vint à lui ouverte et rieuse, il se livra davantage et dit:

– Alors, c’est vous qui allez épouser mon mauvais sujet de neveu?–

Eh bien! ma nièce, vous n’aurez pas un méchant oncle.

Hélène l’assura gentiment qu’elle n’en doutait point. Il reprit:

– Vous me plaisez; permettez-moi de vous faire un petit cadeau.

Il sortit d’une de ses poches un paquet fermé par du gros papier à chandelles et par une série de bouts de ficelle rapportés. Hélène ne put se contenir et elle éclata de rire. Son père la dévora des yeux, mais elle n’arriva pas à se maîtriser, et comme elle ne pouvait décemment pas quitter le salon, elle prit le parti de rire de plus belle.

– Grand Dieu! monsieur, dit-elle, entre deux éclats de rire, qu’est-ce que cela?

M. de Mclleville fit un geste d’excuses pour sa fille. Amable ne se troubla pas.

– Comme ça rit, dit-il, les jeunes filles!

Il offrit le paquet à Hélène en la priant de l’ouvrir La pauvre enfant riait, riait toujours: une idée comique venait de lui traverser le cerveau: elle s’imaginait trouver dans le papier un morceau de savon de Marseille; mais elle recouvra tout son sérieux, quand elle vit dans un écrin une superbe parure.

– Oh! fit-elle, cela est trop beau pour moi; c’est la parure d’une reine!

Amable faillit mourir de plaisir: la joie fait peur. Ses yeux s’injectèrent de sang, ses joues se colorèrent visiblement, il eut un tic dans la figure; et franchement, carrément, sans ambages, il traduisit son bonheur comme il le ressentait.

– Cela prouve, mademoiselle, qu’un épicier peut parer une reine! Laissez-moi vous embrasser.

Hélène lui tendit ses joues.

– A la bonne heure! dit-il, en faisant claquer ses lèvres sur les joues de la belle jeune fille, vous êtes sans façons; nous nous–entendrons, tous les deux. Vous viendrez dîner souvent chez moi; et, vous savez, s’il y a un plat que vous aimiez bien, on vous le fera; puis, aux étrennes, vous me direz ce que vous voulez que je vous donne; je serai l’oncle Gâteau.

Hélène était une de ces natures fines dont la supériorité même est de se mettre à la portée de tous.

Elle faisait la charité, non comme les grandes Parisiennes, qui trouvent dans l’aumône le moyen de tuer l’ennui qui les dévore, non comme les nobles dames qui y trouvent le relief qui les met au-dessus de leurs rivales, mais comme les bonnes âmes qui veulent vraiment adoucir l’infortune des affligés.

Elle comprit qu’Amable était un homme sans culture intellectuelle, mais elle vit qu’il avait lutté; elle soupçonna qu’il devait avoir le sot orgueil du maçon qui se prend pour l’architecte, mais elle sentit qu’il avait du cœur; et elle fut sincère dans le franc accueil qu’elle lui fit.

La journée s’achevait. M. de Melleville invita Amable à dîner.

– Non, dit-il en se levant pour sortir, on m’attend.

– Ah! cela est bien regrettable, dit Hélène en intervenant. M. Jacques Saveny dîne ici ce soir; il doit amener son frère; j’ai invité ma meilleure amie et son mari; vous nous manquerez; cédez, je vous en prie, monsieur.

Amable ne répondit pas. Pour la première fois, il sentait l’attachement qu’il avait pour Hortense Germier et le suprême pouvoir qu’elle exerçait sur lui. Il lui avait dit qu’il rentrerait, elle l’attendait; s’il ne rentrait pas, il serait grondé; il eut peur d’être grondé.

– Eh bien! reprit Hélène, qui ne dit mot consent.

– Non, je vous assure, répliqua Amable avec un visible embarras, je vous assure que je ne fais pas de cérémonies; on m’attend chez moi.

M. de Melleville crut comprendre. Hélène ne comprit pas, et cela est digne de remarque, car beaucoup de jeunes filles aujourd’hui donnent pour ces sortes de charades des solutions aussi justes que promptes.

– Oh! monsieur, fit-elle, ce n’est que vos domestiques qui vous attendent, puisque vous vivez tout seul.

Jacques et Alexandre entrèrent. Ils joignirent leurs instances à celles d’Hélène et parvinrent à décider leur oncle.

– Voyons, dit Jacques à part à son oncle, c’est à cause de cette femme. Eh bien! elle vous attendra, voilà tout.

Amable redressa la tête; il pensa comprendre que son neveu lui disait encore:

– Est-il bête, ce gros épicier!

EL il accepta, tout à coup, l’invitation à dîner avec autant d’empressement qu’il avait mis de force à la refuser.

Les deux autres convives arrivèrent. L’amie intime d’Hélène était Cécile Viriat, mariée depuis un an au plus parfait gentilhomme que la France eût jamais produit, Maurice Viriat, lieutenant d’artillerie.

Maurice était un joli garçon qui portait l’uniforme à ravir et sans forfanterie; il avait l’âme poétique et savait aimer, et comme il avait le bras robuste et qu’il chérissait l’honneur, il savait également se battre.

Cécile était douce, sans pousser la douceur jusqu’à la niaiserie; elle était gracieuse, sans pousser la grâce jusqu’à l’équivoque.

Couple beau, couple heureux, qui incitait l’admiration chez les bons et excitait l’envie chez les méchants, et qui avait ouvert son nid à la blanche tourterelle que l’on nommait Hélène.

Dans ce nid tiède, Cécile lisait à Hélène toutes les pages de son existence, à l’exception toutefois de celles où il était parlé d’amour, et encore désirait-elle ardemment qu’Hélène devînt femme pour pouvoir lire et relire avec elle ces pages confisquées.

Hélène, pâle d’émotion, avait serré la main de Maurice et embrassé Cécile, et leur avait lancé tout bas ces mots:

– C’est ce jeune homme qui cause avec papa. Cécile était au moins aussi émue qu’Hélène; mais en sa qualité de femme, elle s’enhardit bien vite, et elle sut questionner la future famille de son amie avec un tact parfait.

Maurice, lui, sonda le terrain en soldat consommé dans son métier; il fut grand capitaine. Avec l’oncle Amable et Alexandre il n’eut, d’ailleurs, besoin d’aucune science: ce fut une capitulation honteuse; l’ennemi se livra, pieds et poings liés; mais avec Jacques il fallut recourir aux mouvements tournants, employer la grosse artillerie et finalement enlever à la baïonnette. Cependant Jacques fut vaincu; et vers la fin de la soirée, Maurice murmura tristement à l’oreille de sa femme:

–La pauvre mignonne a un père aveugle, et c’est pitié de les voir tous les deux donner tête baissée dans le piège; ce monsieur Jacques Saveny a de beaux habits, mais c’est tout.

Cécile s’attrista à son tour; et quand Hélène, pure comme les soirs de mai, radieuse comme les reines qui coiffent un diadème, attira ses deux amis sous le berceau de clématites qui avait été témoin de son premier amour, ni l’un ni l’autre n’eut le courage de la désabuser.

Seulement, pour la première fois, Maurice Viriat la baisa au front et lui dit: –

– Hélène, souvenez-vous que le ciel vous a donné un frère et que ce frère, c’est moi!

Amable et ses deux neveux rentrèrent à Paris, un peu avant minuit. Chemin faisant, Jacques ne dit pas quatre paroles. Amable, d’ordinaire si gai, fut d’une humeur massacrante; mais Alexandre, que les vins avaient disposé favorablement et qui, d’ailleurs, n’engendrait jamais la mélancolie, annonça qu’il avait deux cent mille francs à lui et qu’après s’être installé dans une seconde boutique, il allait en acheter une troisième.

–Seulement, dit-il en riant d’un si gros rire que dans la nuit calme les oiseaux furent réveillés en sursaut, il y a une femme dans la boutique, et je ne peux pas prendre la boutique sans la femme.

–Tu dis? s’écria l’oncle, tout à coup.

–Je dis que le marchand de bretelles du numéro8a une boutique à vendre et une fille à marier; je prends les deux et je ne fais qu’un seul acte notarié, par économie.

– Mais c’est Picard, le marchand de bretelles dont tu parles!

– Picard lui-même, et la petite Picard, gentille, sans prétentions, un peu maigre, à mon idée, mais bah!

– Qu’est-ce qu’il a de fortune, Picard? Je suis plus riche que lui.

– Je ne sais pas; il donne cent mille francs à sa fille; elle est seule enfant; il me vend son fonds avec clientèle et droit au bail quarante mille francs.

– Alors tu tiendrais la bretelle, en grand?

– Mais parfaitement.

– J’irai causer avec Picard; qu’en penses-tu?

– Va lui demander à déjeuner quand tu voudras; tu seras le bienvenu.

– Je le crois parbleu bien! Picard est un vieux copain à moi; nous sommes du même âge, nous avons débuté ensemble à Paris; nous n’étions pas fiers; nous dînions chez la mère Radis, à douze sous par tête. Cette bonne mère Radis! elle servait le bouillon avec une seringue, et quand tout le monde en avait eu sa part, elle criait:

– Gare les pieds, les enfants!

Puis elle vidait sa seringue sur les dalles, et ça ne les engraissait pas, va!

Ces souvenirs d’autrefois ramenèrent un peu de gaîté dans l’âme tremblante d’Amable. On se sépara, Jacques toujours grave, Alexandre toujours sans-soucis, et Amable déjà repris par la peur.

–Quelle scène je vais avoir en rentrant! grommela le pauvre homme.

Et il regagna sa maison, tête basse. Il pensa qu’il n’avait pas le droit de s’insurger, parce que, pour la première fois de sa vie, il avait manqué à ses engagements commerciaux en n’épousant pas Horlense; et cependant il se raffermit dans sa résolution, car l’idée que cette femme devenant sienne le ferait passer pour un gros imbécile l’excédait à tel point qu’il préférait toutes les tortures à celle-là.

Hortense veillait. Dès qu’elle reconnut le pas d’Amable, elle prit la lampe; et charmante en son déshabillé blanc à longue traîne, elle ouvrit la porte, et dit comme Doña Sol:

–Est-ce vous, Hernani?

Amable qui n’était pas Don Carlos ne répondit point dans la même langue:

Eh! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse?

C’est toujours un amant, et c’est un amant Roi!

– Comme je suis en retard, dit-il, en soufflant comme un soufflet de forge. Qu’est-ce que tu veux? Ils m’ont littéralement ficelé sur ma chaise, pour que je dîne avec eux.

–As-tu bien dîné, au moins? demanda joyeusement Hortense.

Amable était ébloui, Amable était transporté: Hortense ne se fâchait pas.

Il ôta son chapeau, il s’essuya le front, il s’assit dans le meilleur fauteuil, et il dit le plus comiquement du monde:

– Je vais te raconter tout.

Ce fut une nuit mémorable. Amable devant l’abnégation sublime d’Hortense vibra comme une corde de violon de Paganini: il eut des sanglots dans la voix, il tomba à genoux, il se traîna sur les mains, et finit par dire:

– Veux-tu que je t’épouse après tout?

– Mais non, mon gros bébé, je ne le veux pas, répondit Hortense: à chacun sa liberté! D’ailleurs cela contrarierait tes neveux: il faut rester bien en famille.

– Tu crois, interrogea bêtement Amable, que cela contrarierait mes neveux? et pourquoi?

– Pourquoi! pourquoi! Qu’importe! Tu peux faire pour moi ce que tu ferais si j’étais ta femme.

– Oh! je le jure! tu n’auras pas à te plaindre de moi: j’ai toujours été rond en affaires!

– C’est bien pour cela: je connais ton cœur. Eh bien! réponds, est-elle gentille, la fiancée?

– Charmante, pas fière un brin; elle est de notre monde; elle viendra dîner ici souvent: il faudra lui faire faire un rond de serviette.

– En or ciselé, dit précipitamment Hortense avec une pointe d’ironie qui échappa à l’épicier.

– Oui, en or. Ah! la douce créature!

Hortense parut rêver un instant.

– As-tu parlé de moi?

– Oui, oui, au beau-père; je lui ai dit que j’avais chez moi une cousine pauvre qui tenait mon ménage et que j’aimais beaucoup: tu seras de la famille; d’ailleurs, je le veux.

Cette fois, Hortense trouva qu’Amable était bien plus fort qu’elle: il avait si parfaitement joué son jeu, qu’elle se livra à la joie, sans réserve.

–Tu vois bien, reprit-elle, que tu n’as pas besoin de m’épouser: du reste, ton neveu Jacques ne le permettrait pas, et je veux que Jacques reste mon ami.

– Dis donc, petite chatte, interrompit Amable, il y a une autre nouvelle. Alexandre se marie.

– Oh! celui-là, s’écria Hortense en riant à gorge déployée, celui-là épouse la fille d’un marchand de choux-fleurs.

–Pas de choux-fleurs, mais de bretelles, répondit innocemment Amable: ce sera une vraie noce, celle-là! une noce comme on en faisait dans mon jeune temps. Alexandre épouse la fille de Picard.

–Qu’est-ce que c’est que cela, Picard?

–Un vieux camarade à moi! En avons-nous fait de ces fredaines ensemble! Je dois aller déjeuner demain chez lui, mais parbleu! tu peux bien venir avec moi!

– Sans doute, je mettrai une robe toute simple.

– Comment! toute simple, jamais de la vie! Tu mettras une robe de soie et toute ta batterie de cuisine.

–Oh! qu’est-ce que tu appelles ma batterie de cuisine?

– Tes bijoux.

–Je pourrai même les récurer avant de les mettre, dit Hortense en riant; et elle se mit à rire de si bon cœur que ce rire gagna Amable.

Si bien que tous deux riaient encore comme deux enfants, quand le soleil se leva.

IV

Table des matières

Dans les derniers jours du mois d’août1853, en la cathédrale de Versailles, devant une affluence nombreuse de parents et d’amis, Jacques Saveny épousa Hélène de Melleville.

Les témoins du côté du marié furent; Amable Saveny, millionnaire, le baron de Treyvières, banquier, chevalier de la Légion d’honneur; et du côté de la mariée, Maurice Viriat, lieutenant d’artillerie, et André de Mursay, avocat distingué du barreau de Paris.

Le Pape envoya sa bénédiction aux jeunes époux, et ce fut l’évêque qui les maria.

Dans la semaine qui suivit cette solennité, madame Viriat reçut la lettre suivante:

«Olivet, le3septembre.

» Ma Cécile adorée,

» Par deux fois Polyeucte a dit: «Je suis chrétien!» et par trois fois, j’écris: Je suis heureuse! je suis heureuse! je suis heureuse!

» Mon mari m’avait demandé la permission de m’enlever après la cérémonie religieuse, et comme j’aime les aventures, je la lui avais accordée, cette permission qui a dû faire jaser le monde.

» Ton opinion seule a du prix à mes yeux. Je Le dirai que je suis partie sans regrets, sans remords, car je t’ai vue si triste à la messe, que j’ai pensé qu’après mon départ, tu ne pouvais pas l’être davantage.

» Petit masque! je sais aujourd’hui pourquoi tu étais triste. Que ne m’as-tu prévenue, d’un mot, d’un regard? Oh! non, ne lis pas ce que j’écris, je suis folle; tu as bien fait de ne pas me prévenir: on ne dit pas ces choses-là. Cécile, j’ai pleuré, mais lui, a séché mes larmes et m’a bercée si tendrement que je me suis endormie dans ses bras, comme un enfant qui a un gros chagrin.

» Gronde-moi, gronde-moi; quand je m’éveillai le lendemain je ne pensai plus aux larmes de la veille, et ma nature aimante et expansive prit ses ébats comme aux jours d’entière innocence; et quand la nuit fut venue et que lui, de nouveau, dans un baiser de fer et de feu riva mon être à son être, je me demandai si cet homme était un brutal ou un insensé.

» Chut! chut!’tout bas! ne le dis à personne: aujourd’hui j’aime Jacques à en perdre la raison. Il est pour moi ce que Dieu a créé de plus grand. Quand j’entends son pas résonner dans la demeure, j’ai le frisson, mais ce frisson est un bien; quand je reconnais sa voix, j’ai peur, mais cette peur est exquise; et quand il entre, je me jette à son cou, la terre s’efface sous mes pieds, mes yeux se ferment, j’ai des ailes, je vais jusqu’au trône de Dieu.

» Puis, quand je soulève mes paupières, je me vois palpitante sur le sein d’un maître dont le regard me brise, dont la caresse m’affole. Cet homme tient mon âme entre ses mains; je suis son esclave, je le suivrai jusqu’où finit la terre, je l’aimerai par delà le tombeau! Et cependant, vois ce que l’amour a fait de ton Hélène chérie, je me sens encore si pure dans cette passion et si raisonnable dans cette déraison, que si cet homme me trahissait, loin d’être l’esclave à ses pieds servile, je ferais crouler sur sa tête le Paradis qui voit nos premières amours.

» Car, ma Cécile bien-aimée, Olivet est un paradis.

» Nous avons une petite maison où deux on est à merveille, où trois on serait de trop, cachée par de grands arbres séculaires qui se mirent dans le Loiret, ce ruisseau que les anges ont coloré de la teinte du ciel. Nous sommes là, fous d’amour. Qui donc nous voit? Dieu. Mais c’est justice puisque nous sommes ses hôtes.

» Je reprends ma lettre après deux jours d’une interruption qui m’a pesé. Jacques est allé chasser avec notre voisin, son ami, le baron de Treyvières: la baronne a voulu que je fusse auprès d’elle tout le temps qu’a duré l’absence de mon époux adoré.

» La baronne ne m’est pas sympathique: c’est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, mais elle a la beauté étrange: elle a la beauté de Lucifer: Lucifer était un ange, mais un ange déchu. Elle m’a demandé des confidences qui m’ont fait rougir. Rassure-toi, je ne me suis pas trahie; seulement, quand Jacques est rentré, je lui ai tout conté, et, avec cette autorité cassante qui lui va comme un diadème, il a décidé que nous quitterions Olivet, demain.

» A bientôt, chère Cécile, à bientôt. Surtout ne le moque pas de ma lettre. Dis à Maurice que je me souviens toujours qu’il est mon frère: quant à toi, tu restes la Cécile que j’embrasse du meilleur de mon cœur.

» HÉLÈNE.»

«P.-S.–Tu as entendu parler d’une cousine pauvre qui tient le ménage de l’oncle de mon mari? Oh! Cécile, j’aimerai toujours ce brave homme que tu connais et que je persiste à croire bon, mais il a menti, le vilain! le vilain! Jacques m’a dit que la cousine était une... il appelle cela une impure... le mot est charmant... une impure. Il paraît que l’oncle et elle vivent ensemble, comme s’ils étaient mariés. Elle est jolie, instruite et bonne musicienne. Est-ce drôle ces choses-là! Jacques ne veut pas que je la voie. Cécile, j’allais le lui demander; je ne sais pas pourquoi je méprise cette femme. Jacques a été au devant de mes désirs. Qu’il soit béni!

» Elle était à ma bénédiction nuptiale; je me rappelle, en effet, que j’ai vu à côté de l’oncle Amable une très jolie femme, fort distinguée. Est-ce que c’était elle? Jacques dit que oui.

» Peut-être suis-je sévère à l’endroit de cette... cousine... impure? Qu’en penses-tu? Demande à Maurice son avis... Mais d’ailleurs Jacques a tranché, et je le répète, il a prévenu mes désirs.

» Adieu, ma Cécile aimée, adieu, et à bientôt. Je suis ta petite Hélène toujours mignonne.»

Jacques et Hélène quittèrent donc leur propriété d’Olivet pour rentrer à Paris.

Ils s’installèrent dans un délicieux appartement de la rue de la Victoire. Coquet Éden que cet appartement où Jacques avait entassé avec une profusion royale les tapisseries marquées au vrai coin de l’antiquité, les bahuts à culonnettes en tire-bouchon avec galeries d’or et portes à vitraux anciens, les faïences dont la laideur était un signe de race, les fauteuils Henri II, ces fauteuils dont le dossier plein dépassait même l’orgueilleuse tête de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, recevant Catherine de Médicis, la femme légitime de son amant, les bronzes, les marbres et les émaux les plus vantés.

La chambre à coucher d’Hélène était une merveille de goût. Elle était simple, sévère même; mais cette simplicité et cette sévérité étaient encore défendues à la bourse des humbles.

Elle était tapissée d’une étoffe lourde faisant fond gros bleu, avec des gerbes de fleurs brochées très légèrement dans des nuances vives.

Les rideaux de fenêtre étaient de même étoffe. La cheminée en marbre brèche ciselé sur le fronton, était surmontée d’une glace dont l’encadrement était une torsade de velours avec filet d’or.

De chaque côté, on avait mis des jardinières en vieux saxe sur pied d’ébène, d’où s’échappaient de superbes plantes exotiques appelées à vivre, hélas, la vie des roses, une aurore.

Enfin, le lit touchant à la muraille par la tête seulement achevait un tableau enchanteur; il était de bois noir sans ornements: le baldaquin était formé d’une étoffe légère, à ramages, aux tons doux et mariés à ravir; au-dessus de la tête du lit, à l’intérieur, sur un fond cramoisi reposait doucement un Christ en croix sorti de l’ivoire le plus-pur et du ciseau le plus habile.

Hélène n’était pas à Paris depuis deux heures qu’elle courait chez Cécile Viriat.

Elle trouva Cécile et Maurice ensemble, toujours beaux et plus unis que jamais. Elle détailla son bonheur comme l’abeille détaille les parfums du pétale qu’elle courbe sous ses baisers. Elle allait et venait dans le chemin des airs, butinant, bourdonnant, confondant la fleur et le soleil, les hommes et Dieu; et son discours fou, enthousiaste, décousu, était semblable à ces nuées blanches qui courent dans un ciel bleu.

Elle fit promettre à ses amis de venir dîner, le lendemain.

– Jacques était si bon, Jacques parlait si souvent d’eux que son plus ardent désir était certainement de leur faire les honneurs de sa nouvelle demeure.

Et Maurice ébloui par ce tourbillon, décidé par sa femme à jamais ralliée, promit.

Quand Hélène rentra, elle trouva chez elle son père en grande admiration devant le luxe effréné de Jacques. Celui-ci, d’ailleurs, prouva péremptoirement qu’il avait la caisse de l’Europe dans ses mains, et Hélène fit tant de caresses au vieillard, que le pauvre homme eut des troubles oculaires et ratifia pleinement cette façon de comprendre la vie.

Hélène dit à son mari qu’elle avait invité les Viriat pour le lendemain; lui, annonça qu’il avait convié de son côté pour le même jour quelques personnes de la finance parmi lesquelles il nomma le baron et la baronne de Treyvières rentrés tout à coup à Paris; il crut devoir retenir aussi son beau-père; et la perspective de cette petite fête fut pour Hélène une joie nouvelle.

Toutefois, Hèlène dit à Jacques:

– Pourquoi avoir invité le baron et la baronne de Treyvières, puisque nous les fuyons?

– Ma chère enfant, répondit Jacques sèchement, la vie a de ces exigences.

Cependant, avant le dîner, Jacques sortit et se rendit chez son oncle. Amable était seul.

– Vive Dieu!c’est le petit, s’écria le bonhomme: les voilà rentrés les amoureux! Eh bien! quand venez vous dîner, ici, les enfants?

L’instant était décisif: la lutte ne pouvait plus s’éviter. Jacques allait frapper un grand coup.

Il était depuis quelques années l’élève et le complice du baron de Treyvières, un homme jeune encore et véreux déjà.

Ce financier à la mode, chevalier de la Légion d’honneur, était connu par le Tout-Paris qui claque les portes des loges sur le nez des ouvreuses au moment où Jean de Leyde entonne son cantique:

Roi du ciel et des anges...

Il avait entraîné Jacques dans des spéculations hasardeuses.

Sans doute, les résultats acquis étaient éblouissants et permettaient amplement de payer le tapissier; mais les résultats à acquérir dépendaient de beaucoup d’actionnaires bâillonnés moralement et dépouillés effectivement. Si bien, qu’il fallait, d’une part, ne prêter par ses relations à aucun propos malveillant, et de l’autre, se garder un sac d’écus pour la fuite ou un pistolet pour la mort.

Jacques n’avait pas hésité; il avait choisi le sac d’écus, et ce sac d’écus, c’était son oncle.

A tout prix, il devait empêcher Amable d’épouser Hortense Germier. Et le meilleur moyen d’arriver au but était de discréditer et finalement de faire bannir cette fille ramassée dans le ruisseau; il était, d’ailleurs, armé de pied en cap, il avait recomposé le dossier de la malheureuse, et il était décidé à agir brutalement. Il s’était dit: e ui mettrai le nez dedans à ce gros épicier, et nous verrons bien s’il ne comprend pas...

– Mon oncle, répondit-il, avec autant d’insolence dans le regard que dans la voix, je suis l’homme le plus en vue de tout Paris; ma femme est la créature la plus noble de la terre: à nous deux nous soulèverons le monde, mais c’est à la condition que nous ne commettions aucune inconséquence. Venez chez nous tant qu’il vous plaira, votre place y est marquée; mais ne comptez pas que nous viendrons chez vous. Cela est impossible à cause de votre maîtresse.

– Ma maîtresse? qui? Hortense? demanda Amable abasourdi. Ah! que tu es bête, mon garçon. Hortense est plus distinguée que moi, elle plaira à ta femme, et je parie qu’avant six mois, elles joueront des morceaux à quatre mains.

– Je ne m’occupe pas d’Hélène, en ce moment, reprit Jacques avec un cynisme tranquille, je m’occupe de moi. Que votre maîtresse entre dans ma maison, et mon crédit est coupé net.

– Bon! je devine, dit Amable. J’épouserai Hortense, et elle entrera chez toi par la grande porte.

– Attendez: cette fille est née d’une impure chez un viveur qui a été fameux par ses débauches, dans son temps; elle-même, elle a été, en Espagne, la maîtresse d’un ministre, d’un toréador et d’une sentinelle de la reine; puis, à Paris, elle a ravitaillé le quartier Latin, et enfin elle est tombée chez vous – sans doute un soir que le quartier était consigné. Franchement, si vous l’épousez, vous n’êtes pas dégoûté. Qu’en pensez-vous?

Amable était à terre. Il savait Jacques incapable d’inventer une pareille fable.

Ainsi donc, Hortense Germier était une fille sans mœurs, sans vergogne même, à qui l’instruction avait mis le masque d’une grande dame.

Ses torts envers elle disparaissaient: il n’était plus obligé de l’épouser.

Allait-il la chasser, comme le désirait Jacques?

Non. Qui donc prendrait soin de lui? Qui donc lui lirait et lui expliquerait le journal? Qui donc lui ferait de bons petits plats? Qui donc le caresserait?

Les mains de cette femme étaient douces, ses lèvres étaient vermeilles, ses dents étaient blanches ; et le souvenir de toutes ces friandises courbait Amable, comme le feu courbe le fer.

– Alors, reprit-il simplement, c’est fini? on ne se verra plus?

– Chassez-la.

– Ah! ah! c’est facile à dire, chassez-la! Et pourquoi la chasserais-je? Je ne te comprends pas; tu peux bien venir ici avec Hélène sans que tout Paris le sache, hein?

– Cette fille le contera à sa femme de chambre qui le répétera dans la rue, et ce sera bientôt le secret de Polichinelle.

– Au diable Polichinelle! Ton frère ne fait pas tant de façons! il se marie dans un mois; sa future et Hortense se connaissent et sont déjà comme les deux doigts de la main.

Jacques sentit que c’était assez pour une première attaque; il rompit, content de lui, car il emportait la certitude que son oncle n’épouserait pas cette fille et l’espoir qu’après six mois d’isolement, Amable serait vaincu et donnerait complète satisfaction.

Il descendit, et rajustant son petit paletot café au lait, il murmura avec une suffisance contenue:

– Mon oncle est bien plus fier de moi que de mon frère, il mettra les pouces, pour avoir l’honneur de dîner à ma table!

V

Table des matières

Quelques semaines après ces adorables hostilités dont l’argent était le mobile, Alexandre Saveny faisait une affaire: il épousait mademoiselle Picard, la fille du marchand de bretelles.

Grâce pour la nouvelle épousée! C’était une touchante créature.

Elle avait reçu une solide instruction; et, si elle n’avait pas tout à fait l’éducation des classes qui pensent, elle ne demandait, du moins, qu’à l’acquérir.

Elle était triste, elle était pâle, mais elle était si bonne et si douce que son père avait pris son air sombre pour de l’ennui, et qu’il la mariait afin de la distraire.

Hélas! la pauvre enfant souffrait d’un mal physique à elle encore inconnu, mais fatal, et elle acceptait la vie avec résignation.

Elle épousait Alexandre par obéissance. Elle était venue à lui, le soir de ses fiançailles, et elle lui avait dit avec un sourire attristé:

– Je vous aimerai bien, je vous le promets.

Jacques et sa femme l’avaient vue, la veille de son mariage pour la première fois, et Hélène était allée à elle, et en lui donnant sa main, elle lui avait donné son cœur: elle avait bien senti que cette jeune fille avait une âme, et elle se préparait, en silence, à devenir son amie.

La noce d’Alexandre fit sensation; elle fit date.

Ce fut une exhibition fantasque de sujets archéologiques sortis tout exprès de leur musée; ce fut un mélange atroce de tout ce que la fortune peut produire de baroque; ce fut la loi des parvenus, chantée au maître-autel de l’église Saint-Merri.

Le groupe des invités, fort compact, du reste, était recruté dans cette bourgeoisie qui prime toutes les autres, aujourd’hui, et qui, de fait, se croit supérieure à toutes, parce qu’elle a gagné de l’or.

On voyait que ces marchands de quelque chose n’avaient pas ouvert leur boutique ce jour-là «pour cause de mariage dans la famille». Ils donnaient pompeusement le bras à leur dame, plantureuse personne, à la face rougeaude, et rendue plus plantureuse encore par l’amas des bijoux et des cachemires, et portant ces objets précieux avec l’élégance d’un éléphant habillé d’un tablier de soie.

Amable Saveny était dans les honneurs: il faisait partie du cortège et rayonnait d’orgueil et de plaisir: il portait la tête en arrière et le ventre en avant, et il ouvrait la bouche, comme pour mieux indiquer qu’on allait surtout bien déjeuner après la cérémonie religieuse.

Jacques et Hélène, en personnes qui savent s’habiller, étaient irréprochables de tenue. Jacques était à l’écart, ainsi qu’un grand seigneur qui daigne assister aux noces de son vassal.

Hélène priait, et sa pensée était si haut dans la prière, qu’elle ne voyait rien.

Le père Picard fut magistral: il conduisit sa fille à l’autel, d’un air triomphant.

Il ne portait pas de bretelles, parce qu’il en avait vendu et qu’il en connaissait tous les inconvénients; de sorte que son pauvre pantalon faisait boule sous ses talons et mangeait tout le vernis de ses bottines: on eût dit qu’il n’avait pas de pieds. Son gilet à cœur faisait le cerceau à la hauteur des seins et découvrait pleinement, dans son premier neuf, une chemise dont chaque boutonnière était fermée d’un gros diamant relié à son voisin par une fine chaîne d’or. Le collet de son habit était un gouffre béant, en arrière de son faux col, et laissait constater que le nœud de sa cravate blanche était derrière son cou, au lieu d’être devant. Ses gants désolés d’avoir à contenir des mains rouges comme l’écrevisse après cuisson, avaient pris le parti d’éclater sur toutes les coutures. Son chapeau, enfin, avait des colères farouches, et se hérissait comme le porc-épic devant le danger.

– Cela n’empêche que j’ai l’air de quelque chose, pensait-il; on voit bien que je suis un homme qui a de quoi!

La mariée, plus blanche que la blanche mousseline qui voilait son visage, s’efforçait de sourire, en cette cérémonie.

Quant au marié, il emplissait ses habits: son tailleur qui était de noce, l’avait absolument ficelé dans le noir.

Les femmes du quartier disaient: – «Quelle riche nature que ce monsieur Alexandre!» – Il donnait le bras à une toute petite bonne femme, sa marraine, une paysanne en costume du pays, ridée comme une pomme de reinette, avec l’œil vif et les cheveux blancs: elle n’avait aucune fortune, mais par le courage de sa médiocrité, elle avait meilleure façon que tous ces parvenus gonflés d’orgueil, et valait en son petit doigt mieux qu’eux dans tout leur corps.

Hortense Germier n’était pas là. Jacques l’avait remarqué en entrant, et il était content de son oncle. N’était-ce pas un signe excellent? Hortense pouvait si facilement venir, puisqu’elle était reçue dans la famille Picard!

A l’issue de la messe, l’oncle et le neveu se serrèrent la main sans échanger une parole. Hélène embrassa son oncle.

Le soir, on se retrouva au dîner de noce, et Hortense Germier ne parut pas. Jacques fit alors mille ouvertures à son oncle, mais celui-ci lui tourna le dos et alla droit au père Picard:

– Eh bien! mon vieux copain; ça y est tout de même! la voilà établie, ta demoiselle! Ah! vieux de la vieille! C’est égal, tu as bien réussi, toi aussi; et tu sais, tout est là! Sans argent, on n’est pas un homme!

Et il termina par ces mots qu’il accentua fortement:

– J’en sais qui méprisent les épiciers et qui auront peut-être besoin de quarante sous, un jour!

Vers dix heures, on dansa. Suivant la coutume, la mariée ouvrit le bal; mais, après cette contredanse: obligatoire, elle se déclara lasse et vint s’asseoir sur un sofa, loin des danseurs.

Son mari la visita, toutes les heures environ; il voulait s’amuser pour son argent; il fumait et jouait au billard dans la salle voisine, et se plaisait à expliquer à un fabricant de sucre d’orge, la différence qu’il y a dans les soies, entre la bourre, le frison, les bassinés et les recuites.

Madame Jacques Saveny tint fidèle compagnie à la jeune mariée qui se livra à elle complètement. Vers –onze heures, Jacques était près de la porte, sous le joug du père Picard qui lui faisait un cours de bretelles, quand il vit entrer Hortense Germier, en toilette de bal.

– Je savais bien, dit-elle aussitôt, avec la plus grande aisance, que je trouverais un cavalier, ou mieux, un gentilhomme. Allons! monsieur Saveny, offrez-moi votre bras et présentez-moi à madame Jacques Saveny.

Jacques demeura sans voix.

– Bonsoir, monsieur Picard, continua Hortense Germier étourdissante de charmes et d’audace, vous êtes un père heureux!

Le bonhomme Picard se précipita sur la main gantée de la visiteuse, comme l’extatique sur la patène:

– Chère dame, que vous êtes aimable de nous honorer de votre présence! Ma fille va être ravie de vous voir!

Hortense Germier n’attendit pas la fin de ce discours; elle prit le bras de Jacques Saveny, et lui dit en minaudant:

– Vous tardez bien à m’obéir, cher seigneur!

Ce seul mot, – obéir, – éclaira pleinement Jacques; il comprit qu’un abîme profond s’était creusé entre elle et lui. Ses visites, ses démarches, ses manœuvres auprès de son oncle lui étaient connues; c’était désormais une guerre inexpiable; elle allait se défendre et vaillamment. Qu’avait-elle à perdre? Rien. Qu’avait-elle à gagner? Tout. Que ne risquerait-elle pas?

Jacques eut l’idée de la jeter dans la rue, mais il songea qu’il n’en avait pas le droit; il eut l’idée de la briser en sa témérité, mais il craignit que les éclats ne lui jaillissent à la face, et il courba la tête.

La joie au cœur, la fierté au front, couvrant le sol de sa robe à longue traîne, parfumant l’air des fleurs de son corsage, jouant avec son éventail, comme Napoléon avec l’Europe, Hortense Germier s’avança dans le bal au bras de Jacques; et tandis que les boutiquiers de la rue Saint-Martin suaient grossièrement à travers la valse, tandis que le marié, dans la pièce à côté, marquait avec sa queue de billard vingt points d’un seul coup sur le tableau, Hortense dit à Jacques:

– Dans ces temps derniers, on m’a beaucoup parlé de votre ami, le baron de Treyvières: on m’a touché quelques mots de la baronne que vous connaissez très particulièrement, paraît-il. Tous mes compliments, mon cher; la baronne est une femme charmante, et vous êtes un habile homme!

Jacques sentit comme la griffe d’un lion lui déchirer la poitrine: il pâlit; il arriva près de sa femme à laquelle il dit machinalement:

Je vous présente mademoiselle Hortense Germier.

Hélène se dressa, blême, l’œil hagard, le geste gauche. La mariée se leva et serra la main d’Hortense Germier. Alors étonnée, au point d’oublier toute raison, Hélène salua.

Hortense Germier lui prit une main qu’elle ne lui tendait pas, et dans ce viol de l’amitié, le bracelet d’Hélène se détacha et tomba sur le parquet: c’était un bracelet d’or mat finement clouté d’argent.

Hortense le ramassa et le mettant dans sa poche.

–Ah! dit-elle, je vous fais mille excuses, madame, j’ai brisé votre bracelet, vous me permettrez de le remplacer.

Jacques bondit, enfin.

– Je veux ce bracelet, hurla-t-il.

Hortense éclata de rire.

– Oh mon Dieu! mon Dieu! je veux! fit-elle, mais le roi dit: Nous voulons! Rassurez-vous, mon prince, je ne suis pas une voleuse de grand chemin: je rendrai le bracelet quand il sera réparé: patience.

Et superbe, immense, elle s’éloigna en faisant vibrer le salon d’un rire de conquérante, et ce rire sonna comme un glas pour Jacques Saveny.

Quand elle fut loin, Hélène se jeta sur Jacques.

– Emmenez-moi, dit-elle, je suffoque, je meurs.

Jacques fut effrayé de l’horrible pâleur de sa femme.

Une voiture! cria-t-il, qu’on cherche une voiture!

Et prenant sa femme dans ses bras, heurtant tout le monde, n’entendant rien, ne voyant pas, il l’emporta chez lui, la rage au cœur.

Le retour de la noce fut également terrible pour Amable. Hortense s’était blottie dans un coin de la voiture, et l’âme pleine de colère, elle lacérait ses dentelles et elle grinçait des dents.

Amable alluma tranquillement un cigare. Hortense ouvrit la glace de la voiture, arracha le cigare de la bouche du pauvre vieux, le jeta, referma la glace, et dit:

–A quel point vous oubliez-vous?

–Qu’est-ce qu’il y a encore? fit Amable d’un air ennuyé.

Il y a que jamais votre nièce Hélène Saveny ne consentira à vous recevoir avec moi, à sa table: je vous préviens que je n’ai pas envie de dîner toute seule pendant que vous serez chez ces gens-là qui vous aiment comme on aime une tirelire bien garnie.

– Qui est-ce qui te dit que j’irai dîner chez eux sans toi?

Hortense se calma: il y eut une détente en elle.

– Oh! vous savez, reprit-elle avec une savante aménité qui confinait à une hypocrite abnégation, je ne veux pas être un sujet d’éternelle querelle; je n’entends point vous brouiller avec vos neveux et vous priver de l’affection de votre nièce Hélène: je m’en irai!

–Tu t’en iras, hurla Amable, tu t’en iras? Et pourquoi t’en irais-tu? Pour que je sois seul, tout seul dans ma grande maison? Est-ce que tu crois que je ne vois pas la distance qu’Hélène met entre elle et moi? Je ne serai jamais qu’un rustre à ses yeux, et à ceux de Jacques une tirelire, comme tu l’as dit si exactement. Eh bien! entends-tu, je n’accepte pas cette existence-là: tu es chez moi, tu y resteras!

Il se rapprocha d’Hortense, et il signa avec elle, dans un baiser assez énorme, un traité d’alliance contre Jacques et Hélène.

Hortense était radieuse; elle eut pour son vieillard mille agaceries et mille cajoleries qui le rendirent bavard.

– Tu sais bien, ma petite fille, que Jacques a essayé de me détacher de toi; il m’a dit des horreurs sur ton compte.

– Tu es libre d’y ajouter foi, mon bébé.

–Jamais, je n’y croirai, reprit Amable avec des larmes dans la voix.

Et il ajouta, en baisant la main d’Hortense:

– Tu serais le diable que tu serais toujours ma poulette chérie!

Voyons! est-ce que nous ne pouvons pas vivre tranquilles tous les deux? Est-ce que tu tiens beaucoup à entrer chez la femme de Jacques?

Hortense lui prit le bras, et le lui serra avec tant de violence qu’il cria:

–Tu me fais mal, Hortense, tu me fais mal: qu’est-ce que tu as?

Hortense lâcha le bras d’Amable et murmura:

–J’entrerai chez celte femme! je le veux! je le veux!

Puis, elle s’éloigna d’Amable, comme on s’éloigne d’un objet qui a servi, et elle s’abîma dans des pensées d’ambition et de haine.

Hélène Saveny ne revint à elle que tard dans la nuit.

– Jacques, dit-elle, d’une voix coupée de sanglots, Jacques, mon bien-aimé, tu ne m’as pas défendue!

Et comme Jacques restait muet:

– Oh! je t’en supplie, ne me confonds pas avec ces femmes-là! Moi, j’ai pleuré sous l’amour et je bénis l’amour: elles, au contraire, elles ont ri sous son premier joug, et l’ont profané. Cette impure est de la race maudite; sa place est dans la rue et non chez moi!

Le lendemain, Jacques tentait de raisonner Hélène encore bien ébranlée par les émotions de la veille, et lui expliquait qu’Hortense Germier était une de ces impures qui font exception, et qui, par leur esprit et leur beauté, ont conquis une place dans la société: il arrivait à cette conclusion outrageante, qu’il fallait être de son siècle, accepter toutes les turpitudes sans révolte, et sourire à tous sans trahir de préférence pour aucun, lorsque Maurice Viriat demanda à lui parler en particulier.

– Monsieur, dit Maurice en pénétrant dans le cabinet de Jacques, je me bats pour vous, ce soir, à quatre heures. Voici: un officier que j’estime fort, m’a dit, hier, devant nos camarades, que vous étiez actuellement l’amant de madame la baronne de Treyvières. J’ai pris votre défense; et comme chez nous les choses vont grand train, nous avons décidé de nous rencontrer, ce soir. Vous connaissez l’amitié de ma femme pour la vôtre; vous savez quel homme je suis. Regardez-moi bien en face, et ne mentez pas ou je vous soufflette; répondez: Etes-vous oui ou non l’amant de la baronne de Treyvières?

– Oui, articula clairement Jacques, je suis son amant.

– C’est bien, répliqua Maurice en se levant; c’est un duel au pistolet, je tirerai en l’air.

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4064066306335
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