Kitabı oku: «La société du Consulat et de l'Empire»
Ernest Bertin
La société du Consulat et de l'Empire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329198
Table des matières
AVANT-PROPOS
MÉMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT
I
II
III
IV
V
VI
LETTRES DE MADAME DE RÉMUSAT
I
II
III
MÉMOIRES DE METTERNICH
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LE MARÉCHAL DAVOUT
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
MADAME DE CUSTINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII

A MONSIEUR LEON SAY
AVANT-PROPOS
Table des matières
Je me suis proposé, dans ce volume, non de tracer un tableau complet de la société du Consulat et de l’Empire, mais d’éclairer quelques aspects de cette société à l’aide de documents nouveaux, publiés dans ces dix dernières années. Ces documents ont le caractère que notre temps goûte de préférence, ce caractère vivant et intime qui nous rend un peu de la physionomie des générations disparues, un peu de l’âme et de la figure des personnages qui y ont brillé par le génie, la puissance, le rang, l’esprit, ou qui s’y sont fait une place distincte par leur façon propre de sentir et d’agir; ils nous apprennent des choses que nous ignorions, ils nous donnent de celles que nous savions une impression plus exacte et plus vive.
L’homme qui devait mener la France et l’Europe observé et décrit sur le vif, depuis ses premiers rêves de gloire et de pouvoir jusqu’au faîte de ses grandeurs; l’attitude et les sentiments des siens dans la fortune nouvelle que leur fait cette élévation inouïe; la composition, l’allure et le train de la cour impériale comparée à l’ancienne cour; les différences qui s’y marquent dans les manières, le langage, les mœurs, dans la forme et le ton de la galanterie; l’air étouffant qu’on y respire et le pli que le maître imprime à l’âme de ses courtisans et de ses familiers; l’esprit de la ville en opposition avec celui de la cour, Paris tour à tour indifférent, ironique ou boudeur, et par de là la cour et la ville, l’exaltation des vertus guerrières, les miracles d’une intrépidité fougueuse ou stoïque, l’énergie et la vitalité de la nation concentrées toutes dans les camps, voilà quelques-uns des objets que nous offrent les écrits où j’ai puisé.
Il en est d’autres qui n’ont pas moins de prix et d’attrait. Des correspondances privées, heureusement conservées ou recueillies, nous ouvrent l’intérieur de la famille, nous permettent de pénétrer dans l’intimité des affections domestiques, d’en apprécier et d’en sentir la force, la pureté, la délicatesse. Nous entendons des accents auxquels le dix-huitième siècle ne nous avait point accoutumés; on ne rougit plus de s’aimer entre époux, de se le dire, de se le répéter l’un à l’autre. La femme est par l’esprit et par le cœur la compagne de son mari, de ses pensées, de ses travaux: celui-ci fût-il un soldat, un héros, un gagneur de batailles, qui n’apparaît à son foyer que de loin en loin, elle lui garde une ardente fidélité ; ses sentiments, son langage, sa vie, s’imprègnent de ses mâles soucis, se teignent d’une sorte de couleur guerrière: le ménage du maréchal et de la maréchale Davout a je ne sais quelle tendresse et quelle grâce héroïque qui porte la marque d’une époque et qui enrichit d’une façon charmante les fastes de l’amour conjugal.
L’esprit sceptique, léger, sensuel de l’âge précédent n’a pas impunément traversé ces terribles crises qui ont bouleversé et renouvelé l’ancien monde: le caprice n’est plus l’unique lien des libres amours; la passion y entre; elle y mêle une exaltation où l’imagination et le cœur ont plus de part que les sens; elle y porte de rêveuses ardeurs, de fiers élans vers un irréalisable idéal, suivis de chutes douloureuses et d’invincibles tristesses. Mme de Beaumont et Mme de Custine vivent et meurent de cette façon d’aimer, qui aurait excité la surprise et peut-être la gaieté de leurs aïeules.
Ainsi va l’âme française, se modifiant, se transformant avec le temps et les circonstances, infiniment souple et diverse, capable de tout, même de sérieux, âme séduisante jusque dans ses caprices et ses erreurs qui ne réussisent pas à lasser les sympathies, âme surtout vivante, qui ne revêt jamais sa dernière forme, qui se rit des sinistres pronostics de ses envieux et de ses ennemis, et survit aux uns comme aux autres, semblable à cette fière et charmante cité dans laquelle elle semble s’incarner avec ses grâces et ses faiblesses, à ce Paris qui, vaincu et demi-captif, arrachait encore à M. de Metternich, en juillet 1815, alors qu’il le contemplait du haut du palais de Saint-Cloud, cet involontaire hommage qu’un autre homme d’Etat; plus grand que M. de Metternich, aurait pu lui rendre à son tour, il y a tantôt ving ans, dans les mêmes lieux, presque dans les mêmes circonstances, sans se rabaisser, ce semble, outre mesure:
En voyant du balcon cette immense cité qui brillait avec tous ses dômes au coucher du soleil, je me suis dit: «Cette ville et ce soleil se salueront encore quand on n’aura plus que des traditions de Napoléon et de Blücher et surtout de moi!»
ERNEST BERTIN.
MÉMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE
Table des matières
En 1855, à la mort de la princesse Alexandrine Bonaparte, cinq liasses de papiers tirés du portefeuille de son mari, Lucien Bonaparte, furent remises à l’ambassadeur de France à Rome et adressées par lui à notre ministre des affaires étrangères. L’empereur en réclama la communication: la cinquième liasse lui fut livrée et ne revint plus aux Archives; les autres furent sauvées grâce à cette inscription heureusement mensongère: Mémoires de Lucien Bonaparte, déjà publiés en 1836. En réalité il n’y avait de publié qu’une très faible part du manuscrit, 200 pages sur 3 000. C’est dans ce fonds échappé à la curiosité destructive de Napoléon III que M. Iung a puisé la matière de trois intéressants volumes, auxquels il a joint un bon nombre de pièces inédites et un commentaire continu, qui complètent, éclairent ou rectifient les récits et les assertions de l’auteur.
I
Table des matières
L’œuvre posthume de Lucien Bonaparte se compose de pièces diverses: narrations, conversations, réflexions rédigées à des époques différentes, et que l’auteur regardait moins comme ses Mémoires que comme les matériaux propres à les composer. Les dissertations politiques, écrites pour la plupart à distance des événements, avec une chaleur vague et déclamatoire, ne se distinguent ni par la nouveauté, ni par la justesse des aperçus et s’inspirent avant tout des besoins de la personne et de la cause; les appréciations et, dans une certaine mesure, la relation des faits y portent l’empreinte sensible des modifications survenues dans les événements et les idées, des préoccupations d’un certain temps, d’une certaine heure. Ajoutez que la plupart de ces dissertations n’ont pas même le mérite d’être inédites. Les récits et les dialogues écrits sous de récentes ou de fortes impressions offrent une lecture autrement instructive et attrayante. Lucien, bien qu’il ait eu son heure d’influence et d’éclat, n’a guère fait, à vrai dire, que traverser la politique; aussi nous peint-il surtout des scènes intimes, ces scènes qui échappent à l’histoire et meurent tout entières avec les personnes qui y ont assisté, si l’une d’elles ne s’inquiète d’en fixer la trace fugitive: c’est là qu’est l’intérêt et le charme de ses Mémoires. Nous y assistons aux modestes débuts de la famille Bonaparte, à ses soucis, à sa gêne, à sa vie ballottée et aventureuse, aux progrès étonnants de sa fortune; nous y suivons les destinées et les pensées changeantes de Lucien, et, de plus, nous y surprenons dans une sorte de négligé historique ce cadet de génie qui prend si vite le ton et le rôle d’aîné, qui commence l’élévation des siens en leur vendant la grandeur au prix de leur dignité et de leur indépendance, et qui s’étonne qu’ils aient quelque peine à s’accoutumer aux conditions du marché. N’est-ce pas chose curieuse que de voir le futur César s’essayer en famille avant d’éclater en public, d’observer l’allure de sa tyrannie naissante, ses ombrages, ses impatiences, ses concessions apparentes suivies de soudaines et violentes explosions? Au moins discute-t-il encore ou feint-il de discuter; Joseph se souvient parfois qu’il est l’aîné, se permet de critiquer, d’avoir de l’humeur; Lucien, avec les libres grâces de la jeunesse, assaisonne la flatterie de quelques épigrammes: le temps est proche où il faudra choisir entre le silence et l’exil.
On n’est pas médiocrement surpris de voir se débattre bourgeoisement contre les embarras d’une vie précaire cette maison qui va donner un maître à l’Europe et l’approvisionner de rois. Tous ces souverains en herbe sont alors en quête de bourses d’école, de collège, de couvent ou de séminaire. Pétitions, suppliques, visites à la cour, stations prolongées dans les antichambres, le pauvre Charles Bonaparte, qui sent ses forces décliner en même temps que ses charges s’accroître, ne s’épargne aucune fatigue et aucun dégoût pour suppléer à l’insuffisance de ses ressources.
La mauvaise chance s’en mêle: les exploitations dont il avait à grand’peine obtenu le privilège languissent et avortent; ses plantations de mûriers vont mal, mal ses salines. Il hypothèque le meilleur de son chétif patrimoine, cette fameuse vigne dont le prisonnier de Sainte-Hélène se souvenait encore avec reconnaissance, parce qu’elle avait fourni aux frais de ses semestres, payé ses voyages à Paris. Dans cette dure année de 1784 il emprunte 20 louis au gouverneur de l’île pour aller visiter ses enfants sur le continent. Les 20 louis étaient encore dus en 1800; seulement il s’était passé dans l’intervalle quelques événements notables qui avaient ruiné le créancier et tiré d’embarras la famille du débiteur: le premier consul ne laissa pas protester le billet que lui présenta le comte de Beaumanoir en lui faisant force excuses de troubler ses occupations pour une somme si modique, mais qui lui faisait si grand défaut.
L’avenir de ses fils est le cuisant souci de Charles Bonaparte. Son aîné ne s’avise-t-il pas de douter de sa vocation ecclésiastique, de préférer l’uniforme à la soutane? Le père fléchit et cède. Qui fait des objections, essaye de résister à ce brusque changement de carrière? C’est le cadet de Joseph, le boursier de Brienne, qui de bonne heure a le verbe haut et le conseil impératif. Il faut voir dans sa lettre à l’oncle Fesch avec quel dédain il traite les velléités belliqueuses de son grand frère, de quel ton il caractérise et tance sa nature indolente et légère! Ce transfuge du séminaire se dit un goût décidé pour le plus beau de tous les états. Soit. Quelle arme va-t-il choisir? Le génie? Point. L’artillerie? Moins encore. Il faudrait montrer du mérite, prendre de la peine. «Voyons, il veut être sans doute dans l’infanterie. Bon, je l’entends; il veut être toute la journée sans rien faire; il veut battre le pavé toute la journée. D’autant plus, qu’est-ce qu’un mince officier d’infanterie? Un mauvais sujet les trois quarts du temps.» Sur quoi l’élève de Brienne, plus soucieux du bon recrutement de l’armée que de celui du clergé, conclut qu’il faut donner Joseph à l’Église. «Monseigneur l’évêque d’Autun lui donnera un gros bénéfice et il sera sur d’être évêque. Quels avantages pour la famille!» Quels avantages pour la famille! telle est la raison décisive de la vocation de Joseph. Napoléon n’en invoquera pas d’autre pour le bombarder un jour roi de Naples ou roi d’Espagne, à cela près qu’en ce temps-là la famille sera tout entière absorbée dans son chef. L’auteur de cette lettre si pleine d’autorité et de sens pratique était âgé de quatorze ans.
L’un des plus jolis tableaux que Lucien retrouve dans ses souvenirs d’adolescent est celui de la famille entière rassemblée dans la petite maison de l’impasse Saint-Charles, à Ajaccio, en un temps où la Corse était agitée de dissensions intestines. Lucien revenait de Corte, porteur d’un message de Paoli qui, saisi de dégoût et d’effroi devant la forme sanglante que prenait la Révolution française, méditait l’affranchissement de sa patrie sous le protectorat de l’Angleterre. Il trouve Laetitia entourée de tous les siens. Bonaparte, revêtu du brillant habit de commandant de la garde nationale d’Ajaccio, tient sur ses genoux la petite Annonciata (Caroline, la future reine de Naples), qui fait sonner les breloques de sa montre; Louis, tout seul dans un coin, barbouille des bonshommes; Pauline et Jérôme jouent ensemble, et Marianne-Élisa, récemment sortie de Saint-Cyr, brode auprès de sa mère, avec le sérieux de ses quatorze ans. Comme Lucien apporte de graves nouvelles, on congédie les enfants. Marianne hésite à sortir, ne sachant si ce congé la regarde. «Vous aussi, lui dit Joseph, bien que vous soyez une grande demoiselle de Saint-Cyr.» Marianne fait à la compagnie une belle révérence à la française, et tout bas à Lucien, en lui donnant une petite tape: «Vous me direz tout, n’est-ce pas?» Ce groupe simple et gracieux, c’est la future maison impériale avant l’appel de la destinée, les bonds audacieux du génie, les superbes et fantastiques élévations. Le brave amiral Truguet, qui vint peu après dans l’île, regretta souvent de n’avoir pas possédé le don de seconde vue. Il dansa plusieurs fois avec Élisa, la trouva charmante, et ne songea pas à demander sa main. «J’ai manqué ma fortune», aimait-il à répéter en parodiant le mot de Bonaparte sous les murs de Saint-Jean-d’Acre.
En contraste avec ce cadre aimable et frais s’agite l’âme ambitieuse de Bonaparte, impatiente, amère, rongeant son frein. Que lui fait à lui l’indépendance de la Corse et le rêve étroit de Paoli? Même en France, il trouve l’horizon borné et étouffant. On le félicite d’être capitaine à vingt-deux ans; on attribue son avancement à son mérite, et l’on ne voit point qu’il n’est dû qu’au départ des officiers supérieurs pour Coblentz. La faveur, les femmes, voilà ce qui fait les carrières brillantes et rapides, voilà ce qui poussera Joseph, le beau cavalier corse. Mais plutôt que de languir dans son misérable grade, il ira tenter la fortune dans un pays toujours ouvert aux vaillants et aux capables, dans les Indes anglaises; il s’y battra pour ou contre les Anglais, selon l’occurrence et l’avantage, et en rapportera des richesses, de la renommée et de magnifiques flots pour ses sœurs. Ainsi se dépitait et se passionnait avec un mélange de raison sceptique et d’imagination enthousiaste l’ambition de Bonaparte encore sans objet, presque sans patrie, quelques mois avant qu’il reprît Toulon et entrât dans l’histoire.
II
Table des matières
Chassée de l’île par la faction triomphante de Paoli, la famille des Bonaparte alla s’échouer en Provence et tâcha d’y vivre. C’est le temps où devint jacobin celui que le pape devait un jour faire prince de Canino. Dix-huit ans, peu de cervelle, une grande vanité et une précoce faconde décidèrent cette subite conversion. Le trait suivant donnera la mesure de la faiblesse de ce caractère. Il aimait et vénérait Paoli; quelques jours auparavant, il ne pensait, il ne parlait que par lui. A peine a-t-il mis le pied sur le continent qu’il monte à la tribune pour protester contre l’insurrection de la Corse; on l’applaudit, on l’acclame, et le voilà qui, se grisant de cette popularité soudaine, dénonce, flétrit, stigmatise Paoli, le voue à l’exécration populaire. Les remords ne le gagnent que lorsqu’il se trouve seul, lorsqu’il songe à la lâcheté qui lui a valu les bravos de ses auditeurs et, ce qui lui avait paru moins savoureux, leurs accolades parfumées d’ail. Faibles remords d’ailleurs et qui ne le dégoûtent pas pour longtemps de son nouveau rôle, non plus que les scènes odieuses dont il est le témoin involontaire et très intérieurement scandalisé.
Ces scènes, qui n’ont pu, comme le remarque M. Iung, se passer à Marseille, alors retombée aux mains des royalistes, ont cependant un tel air de vérité que Lucien parait avoir confondu les lieux plutôt qu’imaginé les choses et substitué Marseille à Toulon, où il débarqua en arrivant de Corse. Une conversation au café un jour d’exécution; la physionomie, le geste, le langage des patriotes attablés, leur verve atrocement gouailleuse sur les attitudes variées des victimes; la dame du café plaignant, en minaudant, ceux qui n’ont pas pu prendre leur part du spectacle par un si beau soleil, et au dehors une foule matinale qui se hâte d’un pas allègre, les hommes en élégante carmagnole, les femmes en madras rouge coquettement noué à la Marat, et de jolis bambins gambadant entre père et mère, tous ces traits rassemblés dans une saisissante esquisse nous donnent l’horrible sensation de l’un de ces jours néfastes si fréquents sous la Terreur. «Les monstres!» dit tout bas, bien bas, le jeune Corse, et, quatre mois plus tard, nous le retrouvons à Marathon (lisez Saint-Maximin) présidant le comité révolutionnaire et relevant du prestige de son éloquence enflammée son modeste emploi de garde-magasin à 1200 francs d’appointements.
Combien de gens moins jeunes que Lucien et d’humeur aussi débonnaire ont ainsi renié leur nature et leur éducation pour se faire les complices et les auxiliaires de la Terreur! Plaisante raison qu’un vent manie et jette en proie à l’esprit d’iniquité et de violence qui souffle en certains jours chez la nation la plus éprise de la justice et de l’humanité ! Mais est-il exact de dire que nous sommes le jouet de l’opinion et du courant, et qu’il y a dans ces monstruosités plus d’aveuglement que de crime? Qui pourra mesurer tout ce qu’il entre de faiblesse, de vanité, de lâcheté ambitieuse dans l’âme de ces petits ou grands serviteurs de la démagogie? Le comte Miot de Mélito, dans des Mémoires plus intéressants que répandus, a peint el jugé avec vigueur et finesse un groupe de conventionnels qu’il rencontrait en 1793 à la table du ministre des affaires étrangères, Deforgues. Que de sentiments étrangers à la passion même égarée du bien public! Quels appétits violents ou mal contenus de pouvoir, de popularité ou, plus simplement, de plaisir et d’argent! Ils ont même leurs Sosies, qui captent un reflet de leur popularité, s’appliquent à reproduire, à défaut de leurs talents, leur air, leur démarche et particulièrement leurs vices. D’autres laissent percer un sens, une modération relative, ou une distinction d’esprit et de manières qui éveille le doute sur la sincérité des convictions qu’ils étalent. Bouchotte, porté par la Commune au ministère de la guerre, et qui lui donne d’ailleurs de trop funestes marques de sa reconnaissance, s’inquiète moins pourtant de l’opinion de ses employés que de leur mérite et de leur zèle, et sauve le plus qu’il peut de têtes de généraux. Deforgues, une créature de Danton, qui dirige les affaires étrangères, s’efforce d’y maintenir ou d’y ranimer les traditions d’urbanité et de grâce chères au monde diplomatique, et, les jours où il s’assied à la table du ministre, Fabre d’Églantine disserte avec une ingénieuse finesse sur la comédie classique, quitte à retourner le lendemain à l’utile brutalité du langage révolutionnaire.
Miot de Mélito ne trouve, dans le groupe qu’il lui est donné d’observer de près, qu’un seul fanatique, le boucher Legendre; celui-ci tue les gens par devoir, par conscience, par scrupule de patriotisme, au demeurant l’homme le plus probe, le plus doux, le plus tendre du monde, ne parlant jamais de sa femme, de ses enfants, de son bonheur domestique qu’avec une voix mouillée de larmes: une sorte de Berquin de la guillotine, moins digne, après tout, de réprobation que les soutiens hypocrites d’un régime qu’ils condamnaient par raison, servaient par intérêt, et prolongeaient par le concours de leurs talents. Lucien plus âgé aurait peut-être été tenté de remplir l’un de ces rôles; mais il avait tout juste assez de barbe au menton pour jouer les terroristes de petite ville, et il ne sévit guère qu’à Saint-Maximin.
III
Table des matières
Il y était vite passé grand homme, tout ce qu’il y avait de gens instruits se trouvant sous les verrous, procédé souverain pour se débarrasser des compétitions gênantes. Avant son entrée en scène, un moine défroqué tenait le haut du pavé. C’était le seul qui sût lire et écrire parmi les gens qui enfermaient les autres. Épaminondas (ainsi s’intitulait ce moine) céda modestement le pas à l’ancien élève du collège d’Autun, qui s’était affublé du surnom de Brutus, obéit servilement à ses ordres, et fut tout son personnel administratif. Lucien, qui ressent un embarras facile à comprendre à revenir sur l’emploi de son temps en l’an II de la République, s’est peint à nous sous un aspect encore plus ridicule qu’odieux, et qui, ce semble, n’a rien d’invraisemblable. Parmi les formes diverses qu’affecta la persécution révolutionnaire, la sienne a un cachet original. Il est le tyranneau dilettante qui emploie ses pouvoirs extraordinaires à satisfaire un violent penchant naturel pour l’éloquence de la tribune et les représentations scéniques. Il inflige à ses sujets des deux sexes tous les discours qu’il lui plaît de débiter à la société révolutionnaire, et varie leurs plaisirs en leur jouant des pièces républicaines.
Comme il ne pouvait les jouer tout seul, et que les premiers sujets étaient rares dans son entourage, il a le bon goût de les demander aux suspects, d’entr’ouvrir leur prison en leur montrant la liberté pour prix d’un rôle brillamment tenu. Les tréteaux ou la geôle et pis peut-être! Une dame aimable et distinguée fit, parait-il, quelques façons pour se donner en spectacle à un parterre de sans-culottes émaillés de galériens (la jolie comédie de salon!), mais Lucien, qui savait, quand il le fallait, parler haut et ferme, dompta ses scrupules, et comme la dame était à son goût, il trouva piquant de lui assigner le rôle de Tullic dans le Brutus de Voltaire. Il est fâcheux que quelques mots échappés à l’auteur des Mémoires nous donnent à penser que la terreur qui pesait sur Saint-Maximin n’était pas seulement oratoire, littéraire et galante. A quelques lieues de là fonctionnait le tribunal ou plutôt la boucherie d’Orange qui, pour être assurée de ne pas chômer de victimes, en demandait volontiers aux pays d’alentour. Un jour Lucien survint fort à propos pour arrêter l’une des charrettes qui allaient prendre le chemin d’Orange, et en tirer le père et la mère d’un jeune homme de Saint-Maximin. Deux têtes sauvées du couteau, c’est peu sur tant de charrettes, et encore le sauveur faillit-il arriver trop tard!
On s’explique qu’après la chute de Robespierre le dictateur de Saint-Maximin ait éprouvé un vif désir de changer de résidence. Il eut l’heureuse fortune de passer à Saint-Chamans avec un petit emploi dans l’administration militaire, tempéra ses opinions, s’occupa surtout d’être aimable et se crut hors d’affaire. Il avait compté sans l’inévitable retour des choses d’ici-bas, sans les représailles des opprimés et leurs colères enflammées de toute l’ardeur des. passions méridionales. Les jeunes gens s’embrigadent en bandes meurtrières qui relancent partout les terroristes. Dans une aimable réunion chez l’une des familles les plus considérables de la commune, en pleins jeux innocents, au moment même où il allait dire des vers pour retirer un gage, l’ex-Brutus est saisi, garrotté et, malgré les supplications de ses jolies compagnes, entraîné vers la prison d’Aix. Le sol de son cachot était encore humide du sang des captifs massacrés la veille: on imagine ses angoisses et ses poignantes réflexions sur les vicissitudes de la fortune. Une supplique qu’il adresse à un membre de la Convention, Chiappe, son compatriote, peint l’horrible peur qui secoue son âme et ses membres et qui l’abaisse à de viles génuflexions. Quel contraste avec la superbe atroce et l’enivrement sanguinaire de la lettre dans laquelle il annonçait naguère à la Convention le massacre qui avait châtié la rébellion des Toulonnais! Plaçons-les l’une à côté de l’autre dans un rapprochement expiatoire.
Voici la lettre:
Citoyens représentants, c’est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée: ni l’âge, ni le sexe n’ont été épargnés. Ceux qui n’avaient été que blessés par le canon républicain ont été dépêchés par le glaive de la Liberté et par la baïonnette de l’Égalité. Salut et admiration.
Et voici la supplique:
Du fond d’une prison où j’ai été traîné hier, je me jette à vos pieds.... Je repose sur le matelas, sur la paille teinte du sang des victimes assassinées il y a trois mois.... Ah! sauvez-moi de la mort. Conservez un citoyen, père, époux, fils infortuné et non coupable!!! Puisse dans le silence de la nuit mon ombre pâle errer autour de vous et vous attendrir!... Je suis inspecteur de charrois; je ne pourrai être légalement arrêté, mon service en souffre. Si vous me faisiez délivrer, je courrai avec ma femme à l’armée d’Italie, embrasser vos pieds et vous offrir à jamais la vie que vous m’auriez conservée. Je languis,... j’attends...; ma mère vous fera passer cette lettre; elle me fera passer votre réponse. Oh! sauvez-moi!
Sa plume effarée mêle et heurte les images les plus disparates. Je courrai embrasser vos pieds est bien vieille cour, mais le trait qui précède a la grotesque emphase de l’époque. L’ombre errante et pâle d’un inspecteur de charrois, on a quelque peine à se figurer cela, mais je doute que le représentant Chiappe ait trouvé l’image aventurée. Heureusement Lucien avait un frère qui ne s’engageait pas à l’étourdie et qui n’avait pas été, dans ses rapports avec la Terreur, au delà de Robespierre le jeune: le général Bonaparte intervint en temps utile et le tira, tout transi, de sa prison.
IV
Table des matières
Il est un événement de son séjour à Saint-Maximin qu’omet l’auteur des Mémoires avec un excès de discrétion heureusement corrigé par les compléments et les éclaircissements de M. Iung. Il n’a pas seulement péroré, joué et fait jouer la comédie: il s’est marié, et marié avec une fille charmante, mais de si modeste condition qu’il semble avoir rougi de confesser son idylle. Christine Boyer avait la taille élégante et souple, les grâces naturelles aux femmes du Midi, des yeux qui reflétaient la douceur de son âme. Son seul défaut était d’être la sœur de l’aubergiste chez lequel Lucien prenait sa pension; et encore, en ce temps-là, était-ce bien un défaut aux yeux du jeune garde-magasin dont on venait de supprimer l’emploi comme inutile? Femme aimable et hôtelier discret, la perspective était tentante. Lucien se moqua de ce qu’en penseraient ses ancêtres, qui n’en étaient pas avec lui à leur première surprise: il se laissa aimer, épouser et, par surcroît, héberger. De sa parenté vivante il n’y eut guère que Bonaparte qui protesta. Les temps étaient si durs, l’argent si rare et les distinctions de classes si mal portées! Non seulement Joseph s’abstint de protester, mais il acquiesça au mariage, en homme qui n’avait plus le droit de faire le dédaigneux. Il courtisait déjà et trois mois après il épousait, à Cuges, près Marseille, la fille d’un ancien marchand de savon, Mlle Clary, dotée, comme il l’avouait plus tard, au delà de ses espérances; l’un des témoins du futur roi d’Espagne signait dans l’acte Joseph Roux, perruquier. L’acte de Lucien contenait une singularité plus grave: le marié, encore mineur, s’y émancipait par un tour hardi, en prenant l’âge de Joseph; peut-être le jeune président de la Société révolutionnaire avait-il tonné la veille contre l’infâme régime du bon plaisir.
La figure de Christine Boyer, qu’on entrevoit dans la suite des Mémoires, a un charme doux et triste. Les rigueurs que lui témoigne Bonaparte ne l’irritent ni ne l’aigrissent; elle essaye de le fléchir à force d’affectueuse soumission, de caressante bonté, et n’emploie pour cela d’autres armes que sa pauvreté, sa faiblesse, sa maternité féconde et qui reçut, une fois, de la dureté de celui qu’elle suppliait en vain, une cruelle blessure.
Permettez-moi de vous appeler du nom de frère, lui écrivait-elle en août 1797 à l’occasion de ses prochaines couches. Mon premier enfant est né dans une époque où vous étiez irrité contre nous. Je désire bien qu’elle puisse vous caresser bientôt, afin de vous indemniser des peines que mon mariage vous a causées. Mon second enfant n’est pas venu au jour. Fuyant Paris d’après votre ordre, j’ai avorté en Allemagne. Dans un mois j’espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien d’autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je vous promets d’en faire un militaire; mais je désire qu’il porte votre nom et soit votre filleul. J’espère que vous ne refuserez pas à votre sœur.... Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous dédaignerez pas, car, après tout, vous êtes notre frère: mes enfants sont vos seuls neveux, et nous vous aimons plus que la fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que j’ai pour vous!
Nous vous aimons plus que la fortune quelle simplicité et quelle vérité de sentiments dans ces paroles, et arriva-t-il souvent à Bonaparte d’en entendre de semblables? Un peu de coquetterie féminine perce dans le post-scriptum, mais sous une forme si délicate et d’un ton de si doux reproche!
Je vous prie de ne pas m’oublier auprès de votre épouse, que je désirerais bien connaître. A Paris, on me disait que je lui ressemblais beaucoup. Si vous vous rappelez ma physionomie, vous devez pouvoir en juger.
Si courte que fut sa vie, elle eut le temps de voir son mari président du Conseil des Cinq-Cents, puis ministre de l’intérieur, et elle ne parut ni étonnée, ni embarrassée dans le monde nouveau qui devenait le sien. Elle ne portait aucune parure qui ne sortît des mains des premières faiseuses, mais, de plus, elle les portait à ravir, avec une grâce qu’on ne trouve qu’en soi. Quoiqu’elle ne fût pas éblouie par l’éclat du monde, c’était surtout le calme des champs qui attirait son âme égale et tendre. Lucien acquit et embellit à son intention le domaine de Plessis-Chamant, mais la mort la prit sur le seuil du bonheur rêvé : ses restes devaient seuls franchir la grille du Plessis pour y dormir sous le marbre et Les fleurs dans une partie solitaire du parc jusqu’au jour où l’église se rouvrit et la reçut. Lucien, malgré sa nature légère et changeante, la pleura de bonne foi, et Bonaparte, que sa grâce avait fini par désarmer, honora d’un regret sa douce mémoire. L’attrait de cette aimable figure nous a fait devancer l’ordre des événements: revenons au temps où Lucien n’était pas encore devenu ce qu’il voulait être à tout prix, un personnage.
V
Table des matières
Le 13 Vendémiaire marque la fin des épreuves de la famille Bonaparte. Le vainqueur de la réaction royaliste écrivait à Joseph en octobre 1795: «J’envoie à la famille 50 ou 60 000 livres argent, assignats, chiffons; n’aie donc aucune peur». Lætitia respirait enfin; mais elle ne devait jamais oublier la gêne et les soucis de son séjour à Marseille, Même aux heures les plus éclatantes de la fortune impériale, elle se défiait de l’avenir en songeant au passé : elle épargnait, thésaurisait, se gardait.
Bonaparte, à mesure que grandit sa fortune, veille de plus près sur les alliances de ses sœurs, écarte les choix que la raison n’a pas dictés. «Un citoyen Billon, écrit-il à Joseph, que l’on m’assure être de votre connaissance, demande Paulette. Ce citoyen n’a pas de fortune; j’ai écrit à maman qu’il ne fallait pas y songer.» Le péril n’était pas là : Billon demandait la main, Fréron prenait le cœur, ce cœur de Paulette si naturellement inflammable et qui n’avait pas attendu l’autorisation du général Bonaparte pour se donner au beau Stanislas, ami de Lucien: Fréron, simple commissaire des guerres, valant Billon pour la fortune, Bonaparte s’interposa au plus vite; mais déjà sa sœur en était aux transports de la passion: les amants échangeaient par la poste des serments, des baisers, des cheveux même; boucle pour mèche. Pauline pressait sur son cœur, sur ses lèvres les épîtres de Stanislas, et elle y répondait avec une verve qui bannissait toutes les réticences virginales. La prose est trop sèche, le français est trop froid à son gré ; elle s’exprime en vers, en vers italiens, et les métaphores brûlantes, les superlatifs démesurés (ti amo passionatissimamente) suffisent à peine à traduire l’exaltation de sa tendresse. Bonaparte ne comprenait l’amour qu’étroitement associé à l’ambition, et les grâces de Joséphine, qu’il épousait en ce moment même, se confondaient à ses yeux avec celles d’un commandement en chef, qui était le prix de son mariage: il n’admit pas la passion toute sentimentale de sa sœur. Elle eut beau lui jurer que Fréron était le seul homme qu’elle pût jamais aimer: il sourit du serment et resta inflexible. Trois ans après, l’immuable amante épousait l’un des vaillants compagnons d’armes de son frère, le général Leclerc, le suivait à Saint-Domingue, avait la douleur de l’y perdre, coupait et jetait sur son corps sa noire chevelure, et, selon le style du temps, enfermait son cœur dans l’urne cinéraire. L’urne était mal close! le cœur de Paulette s’en échappa, s’affola bientôt du prince de Borghèse, qu’elle épousa, s’en dégoûta plus vite encore et s’égara dans maints caprices. Elle vécut un peu partout, hors à la villa Borghèse, où elle se contenta de loger sa statue, une Vénus victorieuse, dont les formes exquises n’avaient pas été seulement rêvées par Canova et offraient un délicieux mélange d’idéal et de réalité.
En même temps qu’il écartait les Billon et les Fréron, Bonaparte surveillait et tançait cette folle tête de Lucien qu’avait grisé sa nouvelle fortune. Nommé commissaire des guerres de l’armée du Rhin, il gagnait son poste avec toute la lenteur imaginable, mettait un mois à traverser Paris, soupait chez Barras, flottait entre la beauté de Mme Récamier et l’esprit de Mme de Staël, et se décidait enfin à remonter vers le Nord. Une fois mis en possession de son emploi, il ne songeait à rien moins qu’à le remplir, faisait de nouveau de la politique, mais, cette fois, de la politique éloignée des extrêmes, pérorait, discutait, bataillait et n’administrait pas. S’il subissait de rudes assauts des jacobins et des royalistes, il avait aussi sa cour formée des officiers clairvoyants qui le traitaient en homme très bien apparenté. Bref, il était moins commissaire des guerres que frère du héros de l’armée d’Italie, et il abusait de cette espèce de mérite. Un beau jour il s’avisa de quitter son poste sans autorisation et s’en alla rejoindre Bonaparte à Milan, comme s’il voulait se tremper de nouveau dans sa gloire et raviver son lustre d’emprunt. De Milan il retourna à Marseille, puis à Paris, qui l’attirait toujours; mais Bonaparte se fatigua de son oisiveté vaniteuse, affairée, compromettante, et il pria Carnot de l’envoyer exercer en Corse des qualités administratives qui ne feraient pas défaut au continent. Sa lettre à Carnot n’est pas tendre et montre combien il lui tardait d’enfermer la faconde de son frère en lieu sûr, à vingt-quatre heures du littoral:
Il s’est compromis en 93 plusieurs fois malgré les conseils réitérés que je n’ai cessé de lui donner. Il voulait faire le jacobin, de sorte que si, heureusement pour lui, les dix-huit ans qu’il avait alors n’étaient pas son excuse, il se trouverait compris avec ce petit nombre d’hommes, opprobre de la nation. La Corse étant libre aujourd’hui, vous m’obligeriez beaucoup en lui donnant l’ordre de s’y rendre, puisque sa tête ne lui permet pas de rester à l’armée du Rhin.
Lucien ne fait, dans ses Mémoires, qu’une rapide allusion à son changement de résidence, et ce qu’il y a de piquant, c’est qu’il s’y donne l’air non d’un fonctionnaire en disgrâce, mais d’un ambassadeur en mission confidentielle: «Je ne pus demeurer près de mon frère qu’une demi-journée: il retournait le soir sur la ligne favorite de l’Adige; il me donna ses instructions et je partis pour la Corse.»
VI
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Il y employa habilement son temps, el n’en sortit qu’avec un mandat de ses concitoyens qui l’amenait enfin sur la scène politique comme membre du Conseil des Cinq-Cents. Il s’y fit de bonne heure remarquer et compter, moins encore par l’abondante vivacité de sa parole, que par son nom et par sa connivence avec les menées et les desseins de son frère. On sait quelle part il eut, comme président du Conseil des Cinq-Cents, à l’attentat du 18 Brumaire; avec quelle habileté audacieuse il tourna contre l’Assemblée l’autorité qu’il tenait d’elle, et colora d’un semblant de légalité le coup de force qui brisait la constitution de l’an III. Bonaparte lui-même avait reculé devant les protestations furieuses qui le repoussaient du sanctuaire des lois; Lucien, plus aguerri contre les tempêtes civiles, joua son rôle avec un entrain supérieur, un rôle bien fait pour le tenter, parce que, en servant son ambition, il mettait en jeu ses talents d’orateur et de tragédien. Remarquez de quel geste superbe, au milieu des cris de réprobation qui s’élèvent contre son frère et lui, il dépouille sa toge et la dépose sur le bord de la tribune. Un autre se serait contenté de se couvrir et aurait peut-être manqué son effet. Ce geste fut même exécuté de façon si sûre et si saisissante, que les membres du Conseil favorables au coup d’État crurent à un signal arrêté, j’allais dire répété la veille.
Un peloton de grenadiers, faisant irruption dans la salle, entraine et délivre Lucien: à peine dans la cour de l’Orangerie: «Général, s’écrie-t-il, un cheval, un cheval, et un roulement de tambour». Quel est cet élan belliqueux? Belliqueux, non, mais oratoire. Le cheval simulera la tribune, et le roulement de tambour la sonnette du président. Il se dresse sur sa monture, et, d’une voix éclatante, prodiguant les sophismes passionnés qui ébranlent les imaginations naïves, il intervertit audacieusement les rôles, travestit les opprimés en oppresseurs et convie les baïonnettes à protéger la liberté. L’acteur entre de verve dans la situation et l’enlève d’un jeu brillant et sûr; Bonaparte en sort à tout moment et manque la compromettre; il a l’illusion et comme l’ivresse du champ de bataille, et, avec une ardeur plus sauvage que politique, il crie à ses grenadiers: «Si l’on résiste, tuez! tuez!» ou bien il s’exalte, il se grandit démesurément, il va frapper le ciel de la tête. «Amis, sauvez-moi, je suis le dieu du jour.» Il fait du lyrisme, du lyrisme oriental à Saint-Cloud, parlant à d’anciens sans-culottes. Son frère, dont le cheval s’était mis au pas du sien, est obligé de lui redonner la note juste et de lui souffler à l’oreille: «Mais taisez-vous donc, vous croyez parler à des mamelucks». Ces paroles échappées à Bonaparte dans une journée fameuse et qui n’avaient pas été recueillies par l’histoire ajoutent un nouveau trait à la physionomie du héros du 18 Brumaire. Le dominateur manqué de l’Orient y apparaît avec tout l’emportement de son orgueil et de sa volonté, se rabattant sur la France pour reprendre et réaliser son rêve échoué devant Saint-Jean-d’Acre.
Lucien, qui n’arrivait pas d’Égypte, manœuvre en homme familier avec le terrain, entraîne les Anciens hésitants, rallie les restes dispersés des Cinq-Cents, et, ne déployant que le genre d’imagination qui convient aux circonstances, couvre l’œuvre de l’épée d’un manteau de brillantes métaphores. On peut faire beaucoup de chemin en ce pays, sous le couvert des mots, beaucoup oser au fond, à la condition de respecter la forme, la forme qui plaît aux esprits les plus divers, aux sots et aux délicats, à Bridoison et à l’Académie, aux timides, aux pudiques, même aux sceptiques, qu’elle amuse et qui se piquent de la percer à jour. Lucien sauva la forme en saluant l’avènement du pouvoir absolu en termes d’une parfaite orthodoxie républicaine. «La liberté française, dit-il aux Cinq-Cents au moment de clore la séance, vient de prendre aujourd’hui la robe virile; née dans le Jeu de Paume de Versailles, elle a été consolidée dans l’Orangerie de Saint-Cloud.» Robe virile n’est-il pas joliment trouvé pour désigner la camisole de force?
Bonaparte goûtait médiocrement les beaux parleurs; il croyait, non sans motif, qu’il lui eût suffi de ses grenadiers pour venir à bout des Cinq-Cents et de la République, mais il n’en fut pas moins frappé du mérite spécial déployé par son frère dans cette heure décisive. Comme Lucien lui reprochait d’avoir failli tout gâter par son apparition dans les deux Conseils: «Oh! oh! dit-il en s’adressant à Sieyès, le citoyen président me gronde et il n’a peut-être pas tout à fait tort; chacun son métier».
VII
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Le citoyen président, pour avoir si bien fait son métier, reçut en partage le ministère de l’intérieur, un poste trop lourd pour son mérite, trop mince pour son ambition. Mis en goût et en appétit de grandeurs par ses succès de Brumaire, il aimait à se figurer une France dont il serait le premier homme d’État, comme Bonaparte en était le premier homme de guerre; il ne soupçonnait pas encore les aptitudes multiples de son frère et aspirait à le compléter. Il se croyait l’étoffe d’un Mazarin, et il ne fut pas même au niveau de son emploi. Il n’en prit que ce qui allait à ses goûts, les honneurs de la représentation, les discours d’apparat, de faciles succès auprès des jolies femmes qui se pressaient à ses réceptions, ce qui ne l’empêchait pas de se croire fidèle à sa femme, vivante ou morte, et d’écrire à Élisa, au cours de ses bonnes fortunes mondaines: «Ayez bien soin de sa tombe. Que les fleurs ne se flétrissent pas! Que mon âme y reste toujours.» L’âme de Lucien, comme celle de Paulette, avait le don d’ubiquité.
Il abusa même de son prestige administratif pour trouver des admirateurs à un poème en prose sur César qu’il avait, à ce qu’il prétend, conçu et ébauché dans sa prison d’Aix. Les lectures publiques n’ont certes pas commencé avec Lucien, et les anciens n’en ont pas moins raffolé que les modernes; mais l’idéal du genre n’est-il pas un ministre soumettant son poème épique au jugement de ses chefs de bureau? En ce temps-là, il est vrai, ces chefs s’appelaient Arnault, Fontanes; mais ils avaient trop d’esprit pour avoir du goût, et la seule critique qu’ils adressèrent à l’auteur et que l’auteur nous rapporte ingénument fut d’avoir frustré la langue poétique d’un pareil chef-d’œuvre.
Cependant les choses du ministère allaient à l’aventure; le personnel se recrutait sans choix, d’abord d’incapables, puis de fripons, et la dilapidation succédait à l’incurie. Bonaparte, qui voulait un ordre sévère dans toutes les parties de l’administration, lava la tête à son ministre, et celui-ci, d’un geste de dépit et de colère, fit voler dédaigneusement son portefeuille sur la table du premier consul, non sur son nez, comme on l’a prétendu, ajoute Lucien, que nous croyons aisément sur ce point. Défendu par Lætitia, par Joseph et aussi par le souvenir de son rôle en Brumaire, il ne fut frappé que d’une demi-disgrâce et retomba du ministère de l’intérieur sur l’ambassade d’Espagne. La chute était molle et tout à fait au goût du personnage. La charmante situation que celle de diplomate dans le pays des mantilles! Il mit dans sa valise un Traité des ambassades et se flatta de parfaire son éducation professionnelle dans le trajet de Paris à Madrid. Un passage d’une lettre qu’il adresse d’Orléans à Elisa, le jour anniversaire du 18 Brumaire, témoigne naïvement de l’idée qu’il se faisait de la gravité de ses fonctions nouvelles: «Il y a un an, à cette époque, j’affrontai la mort pour obtenir la puissance; j’abdique aujourd’hui la puissance pour vivre heureux». Lucien ne faisait aucune différence entre la diplomatie et la béatitude.
Les notes qu’il a laissées sur son séjour en Espagne sont d’une agréable lecture, mais d’une observation superficielle et volontairement bénigne; on dirait qu’il n’a pas voulu gâter sa félicité en se donnant la peine d’enfoncer dans les choses. Et pourtant jamais cour n’offrit un plus riche spectacle à la verve d’un satirique. Un roi qui entend son métier d’une étrange façon, qui, dès le matin, habits bas, manches retroussées, forge, tourne et rabote avec rage, ne quitte ses ateliers que pour ses écuries, caresse ses chevaux, rosse ses palefreniers, déploie à table un formidable appétit, va digérer à la chasse, où il occupe et éreinte chaque jour à battre la montagne près de 700 hommes et 500 chevaux, donne juste un quart d’heure aux effusions de famille, une demi-heure aux affaires d’État et termine la journée par une partie d’hombre où il s’endort d’un sommeil invincible qui finit par gagner ses partenaires et toute la galerie; époux d’ailleurs aussi chaste et aussi naïf que sa femme est dépravée, et parfaitement convaincu que l’adultère ne saurait approcher du trône, surtout du trône d’Espagne; une reine s’abandonnant aux fantaisies les plus éhontées, follement éprise d’un homme qui l’insulte, la bat, la trompe, la torture du récit de ses infidélités, finit par se lasser de ses appâts et de ses feux surannés, passe son rôle d’amant à d’autres qu’il choisit, désigne, impose lui-même, la tient ainsi dans son infâme dépendance, et, une fois maître du pouvoir, associe les mœurs d’un sultan aux caprices d’un despote, voilà les personnages que Lucien peut observer à loisir et qu’il nous représente sous les plus aimables couleurs. Avouez pourtant qu’ils étaient faits pour étonner un observateur même moins imbu du virus révolutionnaire, et que Brutus Bonaparte était trop converti. Il ne reproche guère à la cour d’Espagne que la rigueur de l’étiquette, qui obligeait à saluer les souverains en ployant mollement les genoux, sans incliner le corps, et la façon dont il parle de cette révérence et de ses efforts pour la réussir donne à penser qu’il avait les jambes moins flexibles que les opinions.
Le nouvel ambassadeur se distingua surtout dans la partie gracieuse de sa mission. S’il ne déploya pas assez d’activité et de vigueur pour faire partir des ports espagnols les munitions et les vivres qui auraient pu sauver l’armée d’Égypte; s’il laissa la paix se faire trop vite et à des conditions trop douces entre l’Espagne et le Portugal, il présida fort galamment le cérémonial de la remise à la reine des trois douzaines de robes que lui offrait le premier consul au nom de la république française, et négocia avec succès la paix de Toscane qui faisait de la fille de S. M. Très Fidèle une reine d’Étrurie.
«Ambassadeur à l’eau de rose, carafe d’orgeat», disait Bonaparte de son représentant en Espagne, et celui-ci n’en continuait pas moins de se parer à Madrid du frère qui l’insultait à Paris, et de recueillir sous les formes les plus diverses le bénéfice de sa parenté. Le favori de la reine le voyait déjà chef d’État, roi de la Cisalpine et lui demandait son alliance; la reine l’entretenait confidentiellement des partis qui s’offraient pour sa fille en lui laissant deviner le gendre qu’elle rêvait entre tous, celui qu’elle tenait dès lors pour le maître de l’Europe. Lucien savourait toutes ces gâteries, refusait les titres et les décorations, qui n’avaient qu’un médiocre prestige au delà des Pyrénées, mais acceptait certaines marques de faveur ayant cours dans tous les pays: vingt tableaux de maîtres et 100 000 écus de diamants montés, pour la paix de Toscane, autant pour la paix de Portugal. On voit pourquoi Lucien pacifiait toujours, pacifiait à outrance.
Outre les diamants montés, il y avait les diamants en sacs, et on le comble de ces petits sacs: Lucien se laisse faire, et, sur le point de rentrer en France, se résigne à cet excédent de bagages. «Rappelez-moi vite, écrivait-il à son frère, je vous avoue que ma faveur politique et individuelle me pèse, surtout parce que vous semblez ne pas me rendre justice.» Lucien était impatient de sauver sa dignité et le reste. Il reçoit enfin ses lettres de rappel et se met en route avec ses sacs ficelés, numérotés, protégés par une bonne escorte. Deux escadrons accompagnaient l’ambassadeur et sa fortune: l’un ne quittait pas l’autre, voyageait avec elle dans la même voiture, couchait dans la même chambre, la comptait et recomptait avec l’aurore. Un matin, dans une auberge de Castille, il oublie un lot de diamants: dès la première halte il constata l’absent, mais que faire? Revenir sur ses pas? le chemin de la montagne était si rude! Fouiller l’auberge? c’était donner l’éveil, exciter de redoutables convoitises. Situation vraiment critiqué, séparation douloureuse et qui pourtant s’accomplit! Lucien rentra en France avec un sac en moins. Il y avait dans les autres de quoi diminuer ses regrets, et un voyage à Amsterdam, le grand marché des diamants, lui donna la richesse et du même coup l’indépendance: l’eau de rose et le sirop d’orgeat lui avaient mieux réussi que les liqueurs fortes qu’il débitait à Saint-Maximin.
VIII
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Le dégoût des honneurs que Lucien affectait dans ses lettres d’Espagne ne lui dura guère; un fat gâté par la fortune ne devient pas sage à vingt-cinq ans. Une espérance hardie, que quelques-uns encourageaient par flatterie ou par cabale, séduisit son imagination: il rêva tout simplement la présidence de la république à l’expiration des pouvoirs de son frère, et ce dont il s’inquiéta le moins, ce fut du poids de la succession. Seulement, il ne pouvait présider la république que si le premier consul ne la supprimait pas, et c’est pourquoi il s’avisa de devenir ou de redevenir républicain, pour la faire durer à son profit. D’autre part Joseph, quoique d’ambition moins impatiente, se sentant tous les jours devenir de plus en plus petit devant son cadet, se rattachait aux opinions libérales et à son titre de sénateur pour tâcher de le faire compter avec lui. Pauvres libertés nationales réduites à de pareils avocats! Ces retours et ces conflits d’opinions amènent entre les trois frères des scènes piquantes ou orageuses qui sont à lire. L’attitude et le ton de Joseph et de Lucien en face du premier consul; chez l’un, un reste de franchise et d’audace et comme les dernières protestations de son droit d’aînesse; chez l’autre, un respect caressant mêlé d’un simulacre de dignité et d’une pointe d’indépendance; enfin, chez Bonaparte, une condescendance familière et voulue, une courte bonhomie qui s’offense de la moindre objection et tourne subitement à l’ironie sarcastique, au mépris écrasant ou à l’accès de fureur, ce sont là des traits qui ont leur nouveauté et leur prix.
La discussion s’engage à propos de la Louisiane que Lucien avait fait céder à la France par l’Espagne et que Bonaparte projetait de vendre à l’Amérique; mais il s’agit moins du sort d’une colonie française que de celui de la France elle-même. Cette vente sera-t-elle faite avec ou sans l’assentiment des Chambres, et la nation a-t-elle encore le droit de dire son mot sur ses propres affaires? tel est le fond du débat. Les dernières écailles seraient tombées des yeux à ceux qui voulaient douter encore des desseins de Bonaparte, s’ils avaient pu l’entendre s’expliquer en famille. Quelle douce gaieté lui cause l’idée de la mobilité populaire, des ovations que lui prodiguent ces bons Parisiens qu’il mitraillait naguère sur les marches de Saint-Roch! Quel profond et tranquille mépris pour les formes légales! Quelle volonté froidement arrêtée de ne point souffrir l’ombre d’une contradiction ni dans l’État, ni chez les siens! Je ne relève pas le fou rire dont il est pris en entendant Lucien, le «chevalier du 18 Brumaire» invoquer le respect des constitutions établies; ce rire était naturel et bien placé : ce qu’il faut retenir, c’est «l’accent énergiquement sérieux et solennel» de sa réponse à Joseph qui le menaçait de l’opposition des Chambres et de la sienne:
«Vous n’aurez pas besoin de vous porter en orateur de l’Opposition, car je vous répète que cette discussion n’aura pas lieu, par la raison que le projet qui n’a pas le bonheur d’obtenir votre approbation, conçu par moi, négocié par moi, sera ratifié et exécuté par moi tout seul, entendez-vous bien? par moi, qui me moque de votre approbation....»
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.
Percer est trop peu dire: il éclate tout entier dans ces entretiens, et il y éclate non seulement avec son despotisme réfléchi, mais encore avec son emportement, avec sa fougue moitié naturelle, moitié calculée, se fouettant elle-même pour inspirer plus d’épouvante. Seulement, dans ce cadre familier, dans l’abandon et les vulgarités de la vie intime, Jupiter, qui ne veut en somme pas trop de mal aux siens, tonne de trop bas et d’un bras trop raccourci pour que l’effet ne soit pas plus plaisant que terrible. Lucien prend un malin plaisir à insister sur l’avortement comique de ces violences. Le premier consul est dans son bain au moment où il fait à Joseph la hautaine déclaration que nous venons de rapporter: Joseph, piqué au vif, lui réplique par une mordante allusion aux républicains déportés à Sinnamari pour un attentat qui n’était pas le leur. «Vous êtes un insolent, je devrais...», s’écrie Bonaparte, qui se dresse à demi hors de sa baignoire, et, renonçant aussitôt à cette posture vengeresse, se replonge brusquement dans le bain. L’eau projetée par ce soubresaut inonde le visage et les vêtements de Joseph. «Quos ego..., dit gaiement Lucien. — Ton Dieu est bien fou», grommelle Joseph, apaisé par ce flot d’eau tiède, tandis que le valet de chambre du consul, qu’il avait eu autrefois à son service, le sèche de son mieux. «Toujours poète à l’occasion», ajoute Bonaparte, heureux de terminer cette querelle en souriant à une allusion plus inoffensive que la précédente. Il avait à peine dit, que le valet de chambre, qui finissait d’essuyer Joseph, s’affaisse et tombe évanoui: le brave homme n’avait pu résister au contre-coup de cette scène. Bonaparte s’émeut; Lucien se précipite vers la sonnette, Joseph vers l’homme à terre; Roustan entre effaré. Tous trois relèvent, soutiennent le trop sensible serviteur et le conduisent doucement au cabinet voisin, où il achève de reprendre ses sens: ce fut la seule victime de cette tempête dans une baignoire.
Une heure plus tard, Bonaparte, cette fois hors du bain, rengageait le débat avec Lucien, bondissait de nouveau sous une parole de défi de son interlocuteur, menaçait de le briser comme la tabatière qu’il tenait à la main, ne brisait ni sa tabatière, dont le tapis amortissait la chute, ni Lucien, qu’il nommait peu après membre du Tribunat, avec mission de soutenir le Concordat et l’institution de la Légion d’Honneur. Lucien s’acquitta même si bien de son rôle, qu’il devint sénateur et grand-officier de l’ordre.
IX
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Ce retour de faveur fut court et suivi d’une disgrâce profonde et définitive. La cause de cette disgrâce, la façon dont elle fut supportée, sont tout à l’honneur de Lucien. Une jeune femme, Mme Jouberthon , que son mari avait abandonnée pour aller chercher la fortune aux Indes, où il n’avait trouvé que la mort, le séduisit par l’éclat de sa beauté et les grâces de son esprit: ils se lièrent. Un fils leur naquit: les deux amants s’unirent secrètement par un mariage religieux. Cependant Joséphine recherchait Lucien pour sa fille Hortense et s’étonnait de sa froideur. Bonaparte lui offrait la main de la jeune veuve du roi d’Etrurie, qui déjà l’avait remarqué en Espagne, mais Bonaparte n’était pas l’homme qu’il fallait pour persuader un amoureux. Il éprouva un mélange d’irritation et de surprise en l’entendant refuser une reine, et une reine qui était «une femme très propre» (ce fut la louange toute particulière qu’il lui donna); mais, ne pouvant croire à la persistance de ce refus, il se réserva de revenir à la charge. Il n’en eut pas le temps. Un soir qu’il y avait concert aux Tuileries, au moment où les sons du cor le tiraient du sommeil, auquel il s’abandonnait volontiers en ces occasions, Roustan lui remet une lettre; il l’ouvre, pâlit, se dresse de son fauteuil et, d’une voix de commandement à être entendu d’une armée, il s’écrie: «Qu’on cesse la musique! qu’on cesse!» Les instruments s’arrêtent, les musiciens demeurent la bouche béante, le regard ahuri, tandis que Bonaparte, marchant à grands pas, agitant ses bras en télégraphe, répète d’une voix sourde: «Trahison! trahison! c’est une véritable trahison. — Mais qu’est-il arrivé ? De quoi s’agit-il?» demande Joséphine d’une voix suppliante; et lui, d’un ton saccadé mais assez haut pour être entendu de tout le monde: «Ce qui est arrivé ? ce dont il s’agit? Eh bien!... sachez que Lucien a épousé sa coquine.» La lettre était de son frère qui lui annonçait son mariage civil.
Murat, qui régala Lucien de ce plaisant récit, lui fit grâce du dernier mot, qui aurait pu gâter le régal. Le jeune amoureux savourait, en l’écoutant, la générosité de sa résolution assaisonnée du ridicule éclat de la colère fraternelle, mais sa gaieté ne fut pas de longue durée.
Bonaparte n’était pas homme à respecter une union que l’amour, la religion, la loi avaient faite, mais qui n’était pas à sa convenance: il entreprit de courber ou de briser cette volonté qui osait braver la sienne, d’amener son frère, de gré ou de force, à faire de sa femme une concubine et des bâtards de ses enfants. L’empire à peine fait, une loi déclare nulles toutes les alliances des membres de la famille impériale conclues sans le consentement de l’empereur: un sénatus-consulte prive Lucien de ses droits de succession à la dignité impériale; l’exil lui est montré comme inévitable: «Il faut, disait Napoléon au cardinal Fesch, ou qu’il n’y ait jamais eu de mariage, ou que Lucien, relégué dans un coin de l’Europe, porte toute sa vie des signes de ma malédiction». Pour vaincre son obstination, il use de tous les moyens, même de la douceur. Dans l’entrevue qu’il a avec lui à Mantoue en 1807, il emploie tour à tour l’intimidation et les caresses. Tantôt il le menace de le déposséder, ou, pour répéter son étrange jeu de mots, de le priver même de sa vie privée, dans laquelle il prétend trouver un refuge; tantôt il avoue qu’il a trop exigé de lui, il ne lui demande plus que le divorce, ce qui est une reconnaissance implicite de son mariage; à ce prix, il fera de lui un prince français, de sa femme une duchesse de Parme, de la fille née de sa première union une reine, une impératrice peut-être (il va tout à l’heure multiplier les allusions à son divorce avec Joséphine). Sa voix s’anime, son œil étincelle, ses promesses grandissent; il se penche sur une vaste carte qu’il était en train d’épingler à l’arrivée de Lucien; il y cherche un royaume pour son frère; il taille, il dépèce l’Europe comme sa proie et en jette un morceau à qui lui plaît.
Voulez-vous Naples?... Je l’ôterai à Joseph.... L’Italie? le plus beau fleuron de ma couronne impériale! Eugène n’en est que le vice-roi. D’ailleurs Eugène ne me convient plus en Italie avec sa mère répudiée... L’Espagne? Ne la voyez-vous pas tomber dans le creux de ma main, grâce aux bévues de vos chers Bourbons et à l’ineptie de votre ami, le prince de la Paix. Ne seriez-vous pas bien aise de régner là où vous n’avez été qu’ambassadeur?...
Quelle attitude! quel ton! quelle beauté satanique sur le front du tentateur! Jamais créature humaine atteignit-elle à ce degré d’orgueil et de puissance?
«Sire, lui répondit Lucien, sachez que même votre beau royaume de France ne me tenterait pas au prix de mon divorce.» Fit-il réellement une aussi nette et aussi noble réponse, ou laissa-t-il, comme Napoléon le prétendit dans la suite, quelque doute planer sur ses intentions? On ne sait, mais ce qui est certain, c’est que lorsqu’il eut échappé au regard du fascinateur et touché son foyer, il retrouva la grâce et la force de vaincre. L’homme qui broyait les rois et les peuples échoua contre l’une de ces forces chétives qu’il raillait et méprisait, l’influence d’une femme aimée.
Nous ne suivrons pas Lucien jusqu’à la fin de sa carrière, qui, d’ailleurs, si l’on en excepte sa rentrée dans la vie publique pendant les Cent-Jours, ne nous offrirait plus le même intérêt; nous le quitterons sur ce refus généreux qui rachète beaucoup de ses faiblesses, et qui lui donna mieux qu’un trône caduc: un long bonheur intime qui consola toutes les vicissitudes de son existence, et un renom de courage et d’indépendance dont profite encore sa mémoire .
MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT
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Les Mémoires de Mme de Rémusat, œuvre d’un esprit pénétrant et fin, aussi apte à bien juger qu’en position de bien voir, resteront l’une des publications les plus importantes de notre temps. Le politique, l’historien, le moraliste y trouveront ample matière à étude et à réflexion. M. John Lemoine, qui leur a consacré deux articles dans le Journal des Débats, en a dégagé la maîtresse figure avec un relief saisissant; il a peint l’effroyable égoïsme de Bonaparte, de ce grand contempteur de l’humanité, en paroles âpres et brûlantes, dignes d’encadrer les ïambes fameux de Barbier. Nous voudrions, pour notre part, signaler quelques aspects plus particuliers, mais curieux encore, de ces Mémoires; décrire en traits rapides la nouvelle cour née avec l’Empire, l’attitude, les façons, l’humeur qu’y porte le maître, les sentiments des siens dans leur grandeur de fraîche date, et, avec la physionomie de quelques-uns de ses principaux serviteurs, le ton, l’allure, les mœurs de la foule des courtisans.
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